Un couteau dans le cœur

Deux fois, quelques secondes

Écrire, nous avions cette expérience ensemble, avec Monique — j’avais déposé ici des textes qu’elle a écrits en atelier. Écrire. Monique habite à coté de la gare st Charles, à Marseille. Après le double meurtre perpétré là-bas le 2 octobre, Monique m’envoie ceci. Je lui suis profondément reconnaissante de m’autoriser à publier ce cri ici.

« Un couteau dans le cœur
Dans les cœurs

Deux fois, quelques secondes

Le train, le train des autres
Mais il va mourir, il le sait

Deux fois, quelques secondes

A quelques mètres
Là où on entend aussi le train
C’est dimanche
Terrasse, enfants, rires…

Deux fois, quelques secondes

On aurait pu y être, on y était
Deux jeunes filles
Et puis tous les autres
Il y a du monde
Il y a toujours du monde
Et de l’aveuglement
Ça vient, ça part, ça revient
Le pas est d’espoir, de voyage, de retour, de retrouvailles

Deux fois, quelques secondes

Il aurait pu y avoir du retard
Il aurait pu y avoir un autre chemin
Ne pas se croiser
Ne pas avancer, ralentir, reculer, passer ailleurs finalement
Faire une autre rencontre

Deux fois, quelques secondes

Et lui aussi renoncer, repartir, redescendre l’escalier
Tu ne tueras pas
Faire autre chose, parler, crier, penser un peu
Non !

La douleur
J’ai voulu aller à cet endroit aujourd’hui
Juste pour se tenir debout, là
Avec les autres
Dans le soleil, le même
A la même heure qu’hier
Se tenir debout parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre : se poser comme vivant
Avoir l’air de juste avant
Dans ce soleil si doux, dans ce point de rencontre

C’est écrit là : point de rencontre
Mauvaise rencontre

Deux fois, quelques secondes

Le couteau
Camus
Le soleil
L’étranger

C’est pas vrai que la vie continue

Deux fois, quelques secondes

J’entends à la radio
Square Narvick
Narvick, souvenir de guerre, souvenir de neige et de feu

La vie s’arrête tout le temps
C’est juste la nuit qui apaise parfois, qui éteint, qui étouffe, qui ombre les taches de sang, qui ferme les yeux fous

Et le soleil revient
L’aurore d’après
Douce,
Puis arrogante, oublieuse, ignorante. »

Monique Romiau-Prat
Marseille, 2 octobre 2017

 

L’élan donné

Oui, sans doute s’agit-il de cela, donner l’élan d’écrire — sans doute est-ce à ce jeu que j’invite celles et ceux qui rejoignent mes ateliers.

Donner l’élan, donner un cadre aussi — qui permet de tracer progressivement les limites d’une histoire en inventant comment on va la raconter.

Dans l’atelier, on ne sait pas à l’avance où écrire nous entraînera mais on y va, texte après texte : on cherche et la pratique de l’écriture donne progressivement une forme concrète aux différents projets…

Quelle est l’histoire ? Qui sont les personnages ? Qui est le narrateur ? On commence, ensuite on précise ; on invente les personnages qui feront vivre l’histoire, on cherche comment le narrateur raconte l’histoire, on se demande aussi pourquoi il la raconte…

— Oui, il peut y avoir plusieurs narrateurs, mais alors qu’on les entende, que chaque voix vienne éclairer l’histoire selon son propre point de vue.

Toute histoire devient possible dans l’atelier et c’est heureux, on est dans le grand champ de la littérature, on découvre les espaces, les édifices construits par ceux qui nous précèdent, on s’approprie les outils — il arrive qu’on se donne un coup de marteau sur les doigts mais c’est le métier qui rentre, disait mon grand-père. Le vôtre aussi ?

Trois jours vivifiants, direz-vous en fin d’atelier. De bonnes ondes dans le groupe, un mélange harmonieux, paisible, l’ambiance propice, la bienveillante écoute. Oui, forts de ces relations soutenantes vous avez exploré, travaillé, essayé, construit, écouté, parlé des textes, trouvé de nouvelles pistes. Vous avez aussi défriché, nettoyé, fait le tri, trouvé des bords aux histoires que vous désiriez raconter. Vous avez résolu des dilemmes, rassemblé des bribes qui attendaient depuis plusieurs années, dessiné des chemins balisés pour la suite et trouvé la détermination de poursuivre. Tout ça, en trois jours — arpentant avec vitalité le grand champ de la littérature.

« Au fil des séances, les contours flous de mon histoire initiale ont trouvé une expression plus précise sous le projecteur puissant des méthodes de travail progressivement amenées avec beaucoup de talent.
Il suffisait d’oser.
Et, cerise sur le gâteau, les retours du groupe m’ont permis d’aller encore plus loin que je ne l’imaginais. »
Henri

« Six femmes, trois hommes, assis autour d’une table. Un peu d’inquiétude, une légère tension. Au bout de la table, Claire donne le la.
Des mots fusent, des phrases surgissent, des personnages s’invitent à la table, des chemins se croisent, des histoires s’écrivent. Et au bout de trois jours, on se prend à y croire à son histoire, on sourit.
Merci Claire ; merci à vous, mes compagnons de voyage. »
Solange

« C’est étrange de voir un personnage que l’on attendait pas émerger d’une proposition d’écriture, étrange et excitant de s’installer dans l’écriture d’une scène qui ne constituait qu’un micro-détail dans notre imagination mais qui décide avec aplomb de s’étirer dans l’histoire… Merci à vous, compagnons d’écriture, et merci à toi, Claire, pour l’intelligence et la bienveillance de ton écoute qui m’ont permis de redémarrer avec quelques calages en côte. »
Frédérique

« Une ébauche d’histoire, un lien familial, communication en panne, échecs, conflits.
Entamer un dialogue, ne pas lâcher, persévérer, se cabrer, se révolter.
A la rencontre de soi-même.
Dépasser le stade de l’ébauche, se fixer des objectifs, poser une trame, structurer le récit. »
Marc

« Plus de trois pages. Pour la première fois, ça fera plus de trois pages. Ça c’est lui. Le narrateur. Ce narrateur qui ressort toujours au fil des ateliers et des textes courts. Tour à tour homme ou femme. Je. Tu. Ou il. Selon. À différents âges de la vie.
Je vois maintenant que c’était lui, à chaque fois. Le point de convergence. Le point de convergence de ses incarnations était ici, hier, aujourd’hui. À l’atelier.
Désormais il a une voix. Il a une vie. »
Matthieu

« Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas frottée à des contraintes aussi surprenantes qu’efficaces. »
Dominique

« Une risée en surface, un courant plus tiède sous les doigts, une zébrure bleue dans le gris des nuées, l’énergie des voix et des yeux autour, 3 jours, 2 nuits et, soudain là, un rivage pour abouter la langue et le projet.
Je m’échoue sur le sable, essoufflée, essorée, débarquée.
Les mots s’emmêlent dans les traversées.
Embarquée, je voulais dire. »
Anne

« L’idée était déjà là, calfeutrée dans un coin de ma tête. Elle sortait parfois par petits bouts sans que je puisse l’attraper. Se poser dans l’atelier durant ces trois jours a permis a mon idée de prendre corps. Sur le papier elle s’est d’abord étalée, j’ai pu alors la ramasser. Maintenant je dois la faire tenir dans un cahier. Pour cela, écrire, écrire, écrire, garder le cap. »
Sophie

« Retrouver l’atelier, après des années, avec Claire et avec vous, quel plaisir, quel élan !
Nos neuf romans, livres, textes, aventures avancent, pierre à pierre, ils s’élèvent, ensemble et séparés, joyeux de leur diversité. »
Brigitte

L’atelier Commencer un récit long existe désormais par e-mail

L’éclosion des écritures

L’atelier, un endroit libre, ouvert

— J’ai compris ce que j’ai envie de faire avec l’écriture pendant l’atelier, maintenant je sais que c’est possible, je vois un chemin.

— Pour moi il s’agissait d’un rêve, je suis venue réaliser mon rêve avec l’écriture, elle est devenue accessible…

— Lire tout le temps ce qu’on est entrain d’écrire c’est incroyable la liberté que ça donne ! On s’expose avec ses brouillons et les avis des autres nous aident… J’ai le sentiment d’avoir gagné un temps fou, j’accepte de me tromper, je recommence, j’apprends en avançant…

— … je veux dire… écrire est un outil formidable pour comprendre le monde et ici on peut exprimer ce qu’on comprend !

— Oui, et on découvre différentes manières de faire la littérature contemporaine en se situant dans le paysage littéraire grâce à tous ces textes que tu nous lis.

— Le secret c’est cette contrainte qui fait produire ! et le groupe qui permet d’évoluer ! on est confronté aux regards des autres, d’abord on a peur, heureusement que le cadre permet de supporter ces regards parce qu’ils ne sont pas critiques —

— Parce que ça prend les tripes et le cerveau d’écrire, j’ai ramé, galéré, mais l’écriture devient un jeu d’enfant dans l’atelier !

— Moi j’ai appris à simplifier, à sortir de mes grandes idées sur l’écriture pour entrer dans le concret de l’aventure.

— Tout est fait pour qu’on devienne capables…

— Ce qui est si beau c’est d’entrer dans les univers des uns et des autres en écoutant les textes, elle est rare, cette qualité d’échange dans un groupe…

— J’ai trouvé la bienveillance dès le premier partage de textes, j’ai su que je ne serais pas mise en danger… On comprend que chaque texte compte sur le chemin de ce qu’on aimerait écrire. Ensuite, à un moment, quelque chose s’impose sans qu’on sache comment.

— …

— Oui, Véronique ?

— Oui, je voudrais dire que j’ai été très touchée, sidérée même par l’éclosion des écritures ; ça a grandi, mûri, c’est un tel changement après 4, 5 petits exercices de rien !

— Moi je dirais que c’est un lieu magique ! On nous donne une panoplie d’outils, on apprend à contracter ou dilater l’écriture, on se penche sur les détails… Et puis il y a cette très grande écoute, toute en profondeur, alors on découvre qu’il reste beaucoup de travail pour se trouver, pour trouver son style… comment dire… on prend le temps des étapes sans chercher à atteindre l’absolu, la perfection… quel soulagement.

— C’est génial dans notre monde ce lieu où il n’y a pas de compétition entre les personnes !

— Tu nous invites à ne pas écouter nos résistances, tu pousses à y aller. Il y a cette élaboration collective… on assiste à la naissance des écritures…

— Oui, c’est grâce à cette approche très progressive, ça fait comme un effet entonnoir – l’atelier me conforte dans l’idée qu’il réside dans l’écriture quelque chose d’essentiel pour ma vie.

— Comment disais-tu hier ? On écrit pour savoir ce qu’on ne savait pas savoir ?

— Et vraiment, l’alchimie qui a fonctionné dans le groupe, on a fait de véritables rencontres grâce à l’écriture…

— Oui, la joie et la bienveillance…

— la joie du faire,

— l’espace de liberté donné par la proposition,

— la conquête de mon propre regard…

— Moi je dirais que l’atelier fait sauter les verrous de l’écriture !

— Ça ouvre des tas de portes !

— Je suis très émue par cette expérience de partage, on s’est enrichis mutuellement.

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Commencer un récit long

Commencer, peut-être : mais quelle histoire choisir ? Avec quels personnages et comment tiendront-ils la route ? Qui racontera l’histoire ?

    « Je découvrais le pouvoir de ma voix et cela me rendait terriblement humble, et reconnaissant. » Patrick Autréaux, La voix écrite
Te convaincre de participer à l’atelier ?

 » Te dire que l’objectif de l’atelier est de raconter des fadaises, des balivernes, des salades, des gourmandises, bref des histoires ; te dire qu’une fois ces histoires bien engagées, on rentre dans l’aventure qui prend les tripes et le cerveau, si bien qu’à la fin d’une journée, en passant la porte de l’atelier, on se retrouve non pas dans la rue mais sous un ciel dégagé à l’heure de la rosée, dans une grande plaine couverte d’herbe à bison ; t’avouer, du coup, qu’il te sera quand même difficile de retrouver le métro, le bus ou le Vélib’ par lequel tu es venu, une fois fini l’atelier. »
Valentine

fictions 2« Promesse de chaufferie d’imagination remplie à 1000 % !

 » L’atelier pourrait s’appeler « l’écriture est un jeu d’enfant », mais ne vous y trompez pas : l’aspect ludique du travail n’est certainement pas innocent et encore moins inoffensif. Il provoque un volcan d’émotions et d’idées qui se concrétisent par un début de roman pour certaines, de grandes révélations pour d’autres.
Avec Gratitude. »
Ludmilla

« Je suis sortie de ces 4 jours d’atelier en ayant donné corps à un projet d’écriture que je portais depuis longtemps.

Aujourd’hui je tiens des personnages de fiction et un début de fil narratif et je tiens à ce fil, ce n’est pas n’importe quel fil, c’est le mien, Claire m’a aidé à le reconnaître. »
Marion

« Bienvenue, c’est ton espace d’écriture !

Tu arrives, somme toute assez optimiste, parce qu’en une semaine, tu vas en faire des choses ! Ça commence bien, première consigne, bonne moisson, tu engranges du matériel, tu accumules, c’est bien, tu es bien sur le chemin de la création et de la construction. Euphorie.
Puis rapidement tu es bousculée. Hop, ça y est, tu te dis que vraiment ce n’est pas si facile. Fallait pas rêver. Et là, grand moment de solitude. Mais voila, ça y est, tu entends un bruit, VLAM ! Une cloison blanche de la salle claire qui tombe d’un pan entier, ouvrant soudainement un nouvel horizon. Ça te donne l’élan pour attaquer la phase d’écriture suivante. Et là aussi, il se produit le même effet, même panique. Et à nouveau, ta posture change. VLAM VLAM et reVLAM, une à une les cloisons blanches de la salle tombent, et te placent au cœur même d’un espace où l’air est plus vaste et le monde plus imaginatif. Bienvenue, c’est ton espace d’écriture ! Le champ des possibles y est à la fois plus vaste et, bizarrement, plus à ta portée. »
Carine.

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« C’est en cours

Il y a une masse incommensurable de glace dont se détachent quelques icebergs. Chaque iceberg, c’est un morceau de texte qu’on a écrit à l’atelier ou qu’on écrira. Les icebergs flotteraient dans le cercle des lecteurs, en progression constante, éclairés par des lumières différentes. Pour la prochaine proposition, c’est un autre iceberg qui se détachera.
C’est en cours. Grâce à des dispositifs, des subterfuges bien maîtrisés, les eaux sont remuées. Ça devient en cours. »
Dominique

« L’impression de m’immerger dans un liquide amniotique

N’est-ce pas une naissance, en même temps qu’une plongée, à quoi nous fûmes confrontées avec cette initiation au roman ? J’étais comme téléguidée par la voix de Claire, navigant parmi des îlots de textes où prendre pied avant de retourner nager. Conduite par un fil invisible, mettant de côté ma volonté, tissant ma toile et observant ce qui se passait avec curiosité. Mon personnage central a tenu le coup, s’est développé. Je me sens installée dans un commencement de roman. »
B.

« Donner un cadre à l’écriture

Je suis arrivée à cet atelier encombrée par plusieurs sujets de romans, certainement trop vastes pour moi. J’ai retrouvé le goût d’écrire : tous les jours Claire nous demandait d’écrire, le crayon filait sur le papier et les idées galopaient. Un vrai plaisir ! Je voudrais dire aussi l’importance de la dynamique du groupe : l’intérêt de chacune pour son texte mais également pour celui des autres. La difficulté n’est pas masquée, mais elle semble possible à dépasser. »
PHD

« Une parenthèse enchantée

Jour 5. La nuit porte conseil, dit-on. Ce serait plus simple que ce soit le jour, parce que la nuit, moi, j’ai besoin de dormir. Mais mon cerveau n’était pas de cet avis la nuit dernière… Mon projet de roman tournait et retournait dans ma tête, et l’inspiration qui m’avait fait défaut la veille me chuchotait quantité de nouvelles pistes à explorer et de personnages à insérer dans mes textes. C’est donc la tête emplie de cet embryon de livre que je suis arrivée ce matin à l’atelier, heureuse de pouvoir partager avec Claire mes nouvelles idées. Joie de sentir de nouveau mon stylo filer sur le papier, bonheur de sentir mon histoire prendre corps. L’angoisse de la page blanche est momentanément oubliée. »
Anne-Sophie

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Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète

Chaque jour, à Sète, pendant le festival des Voix vives…

… entre le ciel très bleu et le bleu profond de la mer, chaque jour lectures et rencontres portent haut les voix des poètes dans les ruelles et sur les places, dans les jardins ou sur le port — parfois sur un bateau au fil de canaux.

Chaque jour nous nous retrouverons pour un rendez-vous d’écriture : je vous proposerai thème et trajets pour vous guider dans les ruelles à la recherche des voix qui inspireront vos textes – fragments, voix et personnages naîtront de vos écritures qui se feront mémoire de vos flâneries, traces de vos rencontres, écho sensible de vos impressions.

En fin de journée, nous nous retrouverons près de l’eau, un peu en retrait de la foule festivalière, sur la pittoresque Pointe Courte près de l’étang de Thau. Nous nous réjouirons ensemble des récoltes du jour et préparerons la cueillette du lendemain.

 

Dans l’atelier

Dimanche 26 février, 11h15.

Vous êtes assis autour de la table. Nous nous retrouvons après avoir lancé l’écriture, hier – une écriture Autour du monde inspirée par le roman de Laurent Mauvignier. Hier, trois heures déjà d’atelier ont ouvert notre week-end.

Trois heures si brèves, avec le temps qu’il a fallu pour vous parler de l’œuvre, vous donner à entendre les voix, vous permettre d’envisager la composition du livre et surtout, vous montrer le travail minutieux du romancier — cet art de porter attention à chaque détail qui nous projette dans un lieu, au cœur d’un événement, en compagnie de ceux qui le vivent. Une heure de parole, ça m’a pris, hier, pour vous raconter tout cela après vous avoir invités, tandis que je vous parlais, à n’écouter que ce qui ferait surgir en vous l’idée qui viendrait, vous traverserait.

L’idée d’un événement dans le monde vécu par un personnage qu’il faudrait inventer. Un événement et un personnage, et deux heures pour commencer à écrire. Deux heures, oui, mais par étapes – comme toujours dans les ateliers pour éviter l’inquiétude de ceux qui n’ont pas encore l’habitude avec l’annonce d’un temps qui peut paraître long — le temps de l’écriture ne s’éprouve pas comme les autres temps une fois qu’on a plongé, quand on est dedans.

« Si j’aime si profondément le roman, c’est qu’il est par essence humain parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. C’est pour cette raison que tout roman est profondément politique  : il donne un nom à chacun. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie, » disait Mauvignier dans une interview que je vous lisais hier.


11h45.

Au milieu de la table de l’atelier, café, thé et tarte aux pommes apportée par C.
Vous écrivez. Il est presque midi maintenant et depuis hier je n’ai toujours pas entendu vos textes. Je ne connais de vos chantiers que les thèmes que vous nous avez présentés hier, en un bref tour de table : un attentat sur la plage de l’hôtel de Sousse, en Tunisie, vécu du point de vue d’une femme qui était là en vacances ; l’arrestation d’un groupe d’adolescents qui va provoquer la bascule vers le conflit en Syrie, vécu par un chauffeur de taxi dont le fils a été arrêté ; la mort par fait de violence matonne d’une africaine exilée, dans une prison en Bulgarie, racontée par une autre exilée qui partageait sa cellule ; la sauvagerie du réel qui déborde un jeune engagé au moment où se déclenche la guerre du Golfe alors qu’il fait ses classes en caserne en Allemagne ; le combat d’une élue locale contre le déboisement dans sa commune et l’abus chimique en agriculture.
(Hier avant de vous quitter je vous ai invités à chercher les informations nécessaires à votre sujet dans la soirée.)

Pour vous approcher de cette écriture romanesque et politique dont parle Mauvignier, je vous ai demandé de ne pas céder à la tentation des beaux sentiments, ni à celle du point de vue surplombant, ou simplifiant, non ; ne rien céder au général et écrire « à hauteur d’homme », comme je le racontais ici. C’est l’enjeu de cette séance.

11h55

Autour de la table je vois les feuilles que vous couvrez de signes, les pages de vos cahiers tournées l’une après l’autre sous l’avancée des mots, la poussée des phrases, la progression de vos histoires. Vous écrivez, G., une phrase après une autre, lentement, si lentement, avec ce mouvement qu’impriment vos phrases sur vos lèvres quand vous vous les dites en voix intérieure. Vous vous relisez beaucoup et produirez, je le sais — je connais votre écriture maintenant – un texte d’une densité éclatante. F. et C., je ne vous avais pas revues depuis que vous aviez travaillé avec moi en atelier il y a une quinzaine d’années – le cliquetis rapide de vos doigts sur les touches de votre ordinateur, F. ; votre bic qui court si vite sur le papier, C. ; tout à l’heure vous direz « J’ai été emportée. » À côté de vous, H., vous tenez, votre bic très haut en gardant votre main à distance du papier comme si vous traciez des arabesques avec un pinceau fin, comme si vous les enrouliez en lignes régulières tout le long de la page. Et vous, A., sur ma gauche ; vous revenez avec une feutre turquoise sur les pages de votre cahier en papier recyclé couvertes d’une écriture violette ; vous barrez, complétez, changez des mots et cela donnera la précision de cette écriture que je commence à bien connaître, si précise dans le choix des mots, si fluide, et mûre ; vous préparez la lecture de votre texte, là, dans cinq minutes, à midi et quart.

12h15

À onze heure et quart je m’étais entendue vous dire : « à bientôt, après la traversée ». Une heure. Une si petite heure lorsqu’il s’agit d’écrire s’est écoulée dans le beau silence de l’atelier. Je viens de vous annoncer que nous lirions dans cinq minutes. Vous avez levé les yeux de l’ordinateur ou de vos feuilles ou de votre cahier, vous m’avez regardée comme en songe.
Vous revenez de loin.

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Pourquoi écrire avec Mauvignier ?

« Il faut écrire à hauteur d’homme (…) oui, écrire en prenant le temps de l’homme comme mesure, et pas celui de l’actualité, »

disait Laurent Mauvignier interviewé sur Diacritick.

Il faudrait écrire « des personnages qui ont cette dignité, cette grandeur baignée dans l’indifférence de l’histoire – des personnages riches de leurs fragilités et de leurs blessures, de leurs échecs, mais aussi, toujours, d’un idéal, d’une force, d’une énigme qui les fait plus grands qu’eux-mêmes. »

Pourquoi, donc, écrire avec l’œuvre romanesque de Mauvignier ?

Pour dépeindre des êtres humains anonymes et fragiles — comme vous et moi — et les faire exister dans le bruit et le temps inhumain du monde ? Pour se placer à l’intérieur de ses personnages et chercher à quelles voix s’alimentera l’écriture : aux monologues qui ont initié le parcours de Mauvignier ? À la narration imagée et complexe de Continuer ? Aux dialogues — comme dans Le lien, où l’attachement indéfectible entre deux êtres nous est révélé en même temps qu’à eux même par l’unique voie des paroles qu’ils échangent après 30 ans de séparation ?

    « L. – On fera comme tu voudras, ne t’inquiète pas. C’est juste que si tu veux on peut changer et t’installer dans un endroit où pour l’été tu serais mieux, c’est tout.
    E. – On peut tout bouger, tout remuer ; mais… non, pas la chambre. Il ne faut rien toucher à notre chambre. C’est le seul endroit où je veux que rien ne bouge. Elle doit rester comme elle est, comme j’ai attendu avec elle.
    L. – Tu dis encore notre chambre ?
    E. – Oui, je le dis encore. Parce qu’après tant d’années… Tu vois, c’est comme ça, toujours notre chambre, au-delà de notre envie que ce le soit ou non. J’y ai passé tellement de temps.
    L. – Le chambre ; elle aussi je l’ai gardée avec moi pendant tout ce temps… Impossible de m’en défaire. J’ai dormi entre ses murs toutes les nuits que j’ai passées loin d’ici, dans les chambres d’hôtels, dans les baraquements. Et même dans les appartements des femmes, dans les bars où je m’écroulais quand j’avais trop bu. Je n’ai jamais pu m’arracher complètement au sommeil que je trouvais ici. »

« Un roman, c’est une vision du monde. Et si aucun roman ne change le monde, il en est tout de même une façon de le ressentir, d’y faire présence, d’en capter et d’en traduire la réalité autour de nous. »

Je parle ici du sublime, de cette idée qu’écrire c’est « tenter de répondre à cette question de savoir qui nous sommes tous ensemble et chacun pour lui-même, chacun dans cet ensemble, et comment cet ensemble regarde chacun. » (Laurent Mauvignier)

Pour être plus concrète (comme je le suis toujours dans les ateliers lorsqu’il s’agit de faciliter le passage vers l’écriture), il s’agira de chercher, pas à pas, les histoires d’hommes et de femmes dont chacun est porteur en leur donnant la chance de se déployer à travers les formes explorées pour Mauvignier. Pas à pas, proposition après proposition, texte après texte, chercher la lumière vive qui vient avec les mots lorsqu’ils ouvrent auteurs et lecteurs à la singularité de l’expérience humaine dans le grand bruit du monde.

Alors oui, venez écrire avec l’œuvre de Mauvignier si vous désirez couper dans le temps du réel un autre temps — celui qui fait naître, dans l’écriture, des images et des êtres qui disent — à hauteur d’homme — notre présence au monde.

Mauvignier

Écrire en dialogue avec l’œuvre romanesque de Mauvignier

Longtemps que j’avais projet de le mettre au travail, Mauvignier, dans mes ateliers. Quel meilleur moment que le creux de l’hiver pour suivre les sillons qu’il y a tracés dans la terre de l’écriture ?

(Mauvignier ne sera pas là « en chair et en os » n’est-ce pas, mais ses livres oui ; et avec eux son œuvre)

« Les livres qui font naître la complexité du monde, son épaisseur, à partir de la singularité des êtres, des expériences humaines, peuvent nous donner à penser la violence, les attentats, la solitude, mais aussi la solidarité, le partage, le besoin de vivre. Et nous montrer comment chaque vie est irréductible, irremplaçable. Voilà ce qu’un roman peut dire, ce à quoi il faut toujours ramener les choses et à partir de quoi on les interroge  : la vie. »
Laurent Mauvignier

Vous

Que vous ayez lu Mauvignier ou pas, cet atelier vous accueille si vous aimez écrire et désirez bénéficier d’un cadre favorable et vivifiant. Il vous invite à :

  • explorer les différentes formes narratives qui font l’œuvre romanesque de Mauvignier ;
  • avancer vers ce qui pourrait devenir vos territoires d’écriture en bénéficiant d’un accompagnement professionnel et de l’écoute de lecteurs avertis.

L’atelier

« Soucieux de rigueur formelle, Mauvignier saisit à hauteur d’homme les drames individuels, mais aussi collectifs ou historiques. À cet égard, Mauvignier est bien un écrivain de la voix, mais ces voix sont celles de situations psychiques éminemment partageables. » Dominique Viard

L’atelier propose de s’inspirer de la richesse et de la diversité des formes narratives déclinées par Mauvignier pour dire le monde et les liens entre les hommes – en chercher tant la complexité que l’éminemment singulier.

Récits monologués ou dialogués ; voix intérieures, voix polyphoniques ; orchestration de différentes situations narratives ; art du romanesque… avec Mauvignier nous nous ferons observateurs attentifs du monde et des hommes en suivant les sillons qu’il a creusés.

« Le roman nous sert à sortir de nos propres frontières, de nos propres clichés. C’est un outil que chacun peut se donner pour essayer de regarder ses propres émotions, de regarder ce qui nous anime. Dans la vie on apprend la dissimulation, le mensonge, la censure. On en arrive à ne plus regarder nos propres émotions que par le prisme d’images. Kafka dit que dans la littérature il s’agirait de trouver une parole vraie d’homme à homme. » Laurent Mauvignier

Objectifs

  • Explorer plusieurs formes narratives et comparer leurs effets
  • Se familiariser avec le travail d’incarnation du personnage en multipliant les situations narratives
  • Chercher un ressort dramaturgique à ses textes

Mauvignier

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Le beau travail

À Lagrasse, dans les Corbières, l’été, l’automne et au printemps, se donne Le banquet du livre et des générations

Un lieu et un temps merveilleux où, pendant 7 jours l’été — 3 jours en automne — l’on s’assemble autour d’auteurs écrivant aujourd’hui pour parler littérature, philosophie, histoire ; où l’on cherche, ensemble, dans le travail et dans les livres, ce que les auteurs invités ont creusé autour des questions que notre monde nous pose.

Lagrasse - l'abbaye

En ce Banquet de l’automne 2016, le thème qui nous a rassemblés était Le travail de la langue.
David Bosc, Maylis de Kerangal, Laurent Mauvignier, Hélène Merlin-Kajman, Emmanuelle Pagano et Emmanuelle Pireyre ont ouvert pour nous leur atelier.

Le beau travail, j’ai emprunté son titre à Maylis de Kerangal lorsqu’elle nous parlait du travail de la langue .

Ce qui manifeste la littérature est le travail de la langue — « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue. »

« Le travail de la langue est une rêverie ; il s’agit d’approcher quelque chose qui n’est pas encore formé dans le langage, de se tenir disponible, se faire poreux. » Alors ça approche, comme une obsession. « On devient gros de cette obsession qui ne trouvera forme que dans le travail de la langue. »

Dans les premiers temps de l’écriture, on n’écrit pas. On s’approche de l’écriture en ouvrant un carnet, on se met au travail de la langue et le carnet encourage l’écriture.

Ensuite il y a « la nidification. Le temps de la collection. » Une quinzaine d’ouvrages collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.), « sans rapport direct avec le livre à venir mais chacun d’eux porte l’intuition du texte au travail. » On laisse prendre corps, on rêve activement…

Ensuite, soudain, l’écriture est là.

Il y a toujours au moins deux langues dans l’affaire : « la langue que l’on travaille, qui nous travaille, n’est jamais celle que l’on parle. » Il s’agit de chercher une langue étrangère, d’en porter la traduction. « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Un langue qui va se séparer de la langue commune. La langue littéraire est un espace sauvage où tout est permis. »

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Parlant d’écrire, David Bosc disait qu’il cherche à « provoquer le désarroi du langage » et citait Pascal Quignard :
« Œuvrer à on ne sait quoi pour atteindre on ne sait où. »

 

Sentiers de la création

Créer — geste après geste, prendre soin.

J’aime ces images. J’aime voir la précision des gestes, la minutie, le temps de chaque étape — les mains qui prennent soin du livre qu’elles fabriquent.

Je pense bien sûr à l’écriture, mais aussi à la vie, à nos œuvres — enfants, travail, relations, art, entreprises — ; aux soins qu’elles demandent.

Je pense au temps qu’il a fallu pour écrire ce livre, Le temps qu’il faut, qui sort ces jours-ci chez L’Harmattan, au soin qu’il nous a demandé.

Je pense aux paroles des dix auteurs lorsqu’ils ont exprimé ce qu’avait été l’aventure d’écrire le livre ; ils disaient qu’écrire leur avait permis de se trouver.

Je pense à notre monde qui veut toujours plus et toujours plus vite, aux quêtes insatiables de plaisirs toujours plus intenses, plus inédits — à combien l’on peut se perdre, parfois, à ce tourbillon, dans ce tumulte.

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Des mains qui font le livre aux lettres tracées, aux mots qui font le texte : je pense à l’écriture, aux ateliers.

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Je pense à ceux que j’ai retrouvés en septembre dans l’atelier Chantiers, qui découperont dans leur vie le temps qu’il faut pour avancer avec l’écriture, en cette deuxième année.
Je pense aussi à ceux que je rencontrerai la semaine prochaine pour ouvrir ensemble le temps de l’écriture ;
je pense aussi à vous, qui me rejoindrez en novembre pour Trouver votre voie dans l’écriture ;
enfin à ceux qui viendront donner du temps à écrire et penser leurs pratiques.

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Je pense à ce beau travail des ateliers, au temps que nous donnons aux mots, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui ; à tout cela qui fait de nous des êtres de parole, énonçant et construisant des récits qui disent la vie et le soin qu’elle demande.

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Vous aussi avez aimé ces images ? Cela ne vous prendra que 3 minutes et 40 secondes : regardez comment l’on fabrique un livre à la main