Sentiers de la création

Créer — geste après geste, prendre soin.

J’aime ces images. J’aime voir la précision des gestes, la minutie, le temps de chaque étape — les mains qui prennent soin du livre qu’elles fabriquent.

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Je pense bien sûr à l’écriture, mais aussi à la vie, à nos œuvres — enfants, travail, relations, art, entreprises — ; aux soins qu’elles demandent.

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Je pense au temps qu’il a fallu pour écrire ce livre, Le temps qu’il faut, qui sort ces jours-ci chez L’Harmattan, au soin qu’il nous a demandé.

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Je pense aux paroles des dix auteurs lorsqu’ils ont exprimé ce qu’avait été l’aventure d’écrire le livre ; ils disaient qu’écrire leur avait permis de se trouver.

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Je pense à notre monde qui veut toujours plus et toujours plus vite, aux quêtes insatiables de plaisirs toujours plus intenses, plus inédits — à combien l’on peut se perdre, parfois, à ce tourbillon, dans ce tumulte.

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Des mains qui font le livre aux lettres tracées, aux mots qui font le texte : je pense à l’écriture, aux ateliers.

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Je pense à ceux que j’ai retrouvés en septembre dans l’atelier Chantiers, qui découperont dans leur vie le temps qu’il faut pour avancer avec l’écriture, en cette deuxième année.
Je pense aussi à ceux que je rencontrerai la semaine prochaine pour ouvrir ensemble le temps de l’écriture ;
je pense aussi à vous, qui me rejoindrez en novembre pour Trouver votre voie dans l’écriture ;
enfin à ceux qui viendront donner du temps à écrire et penser leurs pratiques.

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Je pense à ce beau travail des ateliers, au temps que nous donnons aux mots, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui ; à tout cela qui fait de nous des êtres de parole, énonçant et construisant des récits qui disent la vie et le soin qu’elle demande.

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Vous aussi avez aimé ces images ? Cela ne vous prendra que 3 minutes et 40 secondes : regardez comment l’on fabrique un livre à la main

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L’écriture et la vie

Avec Laurence Tardieu

J’ouvre ma fenêtre de lectrice sur un livre tout juste paru, en ce début 2014 : L’écriture et la vie, de Laurence Tardieu. J’ouvre ma fenêtre sur cette voix qui parle d’écriture, des difficultés profondes rencontrées à écrire, de la peur de ne plus parvenir à trouver des mots à soi, du processus qu’on traverse, pourtant,
de cette traversée.

    « J’avais peur de mon propre désordre intérieur
      peur de perdre pieds. »

 « Dans la vie aussi j’avais peur de perdre pied. »

« L’écriture, comme l’amour, n’a de sens que si l’on accepte de perdre pieds. De quitter le rivage.

Quitter la terre ferme, se laisser emporter. »

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« Bien sûr, il y a un risque à prendre : en amour, comme en écriture, on peut y laisser sa peau. »

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    « rien dans la vie – ni la pensée, ni le rêve, ni le désir, ni la volonté –, rien ne me permet de pénétrer ces espaces si ce n’est l’écriture. »
    « Seule l’écriture me donne un véritable sentiment d’appartenance au monde. »

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      « Sensation aiguë, ces jours-ci, de me battre avec mon texte, de me battre avec moi-même. Mais finalement toute expérience d’écriture ne consiste-t-elle pas en ce combat ? »

« J’avais écrit juste … mais quel risque avais-je pris dans cette histoire ? »

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      « combat entre soi et soi,
      combat contre sa peur, contre sa nuit,
      combat pour repousser ses propres limites, franchir des frontières intérieures, atteindre des contrées jusque là inconnues de soi,
      combat pour chercher, de toutes ses forces,
      comment être plus libre. »

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« avoir osé être libre. »

« Je suis passée de la peur au désir plus grand que la peur. »

Je referme ma fenêtre sur le livre. De Laurence Tardieu, j’avais rapporté d’autres paroles lorsqu’elle racontait l’atelier d’écriture qu’elle avait proposé à des personnes en souffrance psychique.

Dans ce livre, une fenêtre donne sur des arbres et veille sur l’écriture. Oui, il y a ces peurs qui menacent avec écrire, et ce bonheur très grand, lorsqu’on accoste sur l’autre rive après la traversée.

Avec Pierre Michon

« J’ai face à l’écriture une tactique contournée, peut-être superstitieuse,

c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher »

C’est Pierre Michon, énonçant ce qui le constitue écrivain dans Le roi vient quand il veut.

    « Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. Je passe mon temps à déplacer le tabouret. Si je me dis bille en tête, bien assis devant la question : « Qu’est-ce que je pense de Rimbaud, qu’ai-je à dire devant cela ? », rien ne peut en sortir, absolument rien. Mais tout d’un coup, un jour, un matin, j’ai bien déplacé le tabouret, j’ai biaisé la question, et ma première phrase est là. Et quand la première phrase est là, il n’y a plus qu’à tirer le fil, tout continue, tout marche.
    Je peux ajouter que ça marche quand je suis ivre de mon sujet, quand je m’éprends de lui. »

Intense nécessité de dire ; cruelle exigence ; connaissance des abîmes… La création fraie ses chemins entre longues périodes arides et puissantes pulsations de l’écriture.

À la question du miracle que fut pour lui les Vies minuscules, Michon répond :

    « Le miracle c’était simplement, à près de 40 ans, de pouvoir danser enfin sur mes deuils. C’était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref, toute chose en son contraire. »

Et, pour accompagner ces fêtes dont je souhaite qu’elles soient celles du passage vers un renouveau, je vous confie ces derniers mots :

    « Écrire, c’est changer le signe des choses, transformer la douleur passée en jouissance présente, faire de l’art avec la mort. Je ne valorise absolument pas la douleur, je ne suis ni doloriste ni saint-sulpicien. Seule l’écriture, cet après-coup inouï, peut la sublimer en joie, c’est-à-dire lui donner un sens. L’écriture n’est jamais là au moment où les choses se passent, elle vient après, bien après parfois. »

Passion et création

Avec Annie Dillard

« Qui m’apprendra à écrire ? désirait savoir un lecteur ? »
    « La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l’éternité que tu couvres lentement, affirmant le griffonnage du temps comme un droit, et ton audace comme une nécessité ; la page, que tu couvres opiniâtrement, que tu détruis, mais en affirmant ta liberté et ton pouvoir d’agir, comprenant que tu détruis tout ce que tu touches, mais le touchant néanmoins, parce que agir vaut mieux qu’être là dans l’opacité pure et simple ; la page dans la pureté de ses possibilités ; la page de ta mort, à laquelle tu opposes toutes les excellences défectueuses que peut réunir ta force vitale : cette page t’apprendra à écrire. »

De En vivant, en écrivant, d’Annie Dilllard, je transcrirais volontiers d’autres passages tant l’ouvrage m’est une compagnie précieuse.

    « Si tu étais un guerrier zoulou frappant ton bouclier avec ta lance pendant quelques heures en compagnie de cent autres guerriers zoulous, alors tu serais peut-être à même de te préparer à écrire. Si tu étais une vierge aztèque sachant des mois à l’avance qu’un certain matin les prêtres allaient te précipiter dans un volcan brûlant, et si tu passais tous ces mois en purifications rituelles et à boire des liquides douteux, tu serais peut-être, le moment venu, prête à écrire. Mais comment, si tu n’es ni un guerrier zoulou ni une vierge aztèque, comment te préparer, toute seule, à entrer dans un état extraordinaire par une matinée ordinaire ?
    Comment lancer la toupie ? Où trouver un bord – un bord dangereux ? Où le chemin de ce bord et la force de le gravir ? »

D’autres parlent du livre sur la toile : ici un passage que j’avais projet de vous transmettre, sur ce que nous cherchons dans la lecture, de L’ivre de lecture.

Et ici, une lettre de la Magdelaine, d’un amoureux de la littérature et de la psychanalyse, ami cher à ce titre, disparu depuis peu : Ronald Klapka.

Parce qu'une femme

Transmettre un métier de présence

J’ai accompagné un groupe d’infirmiers en psychiatrie à écrire des récits de pratiques. L’accompagnement s’est déroulé dans le cadre d’une formation recherche conduite par le CNAM et prise en charge par l’hôpital Maison Blanche.

Les articles des infirmiers ont été publiés en recueil dans un numéro spécial de la revue Éducation permanente : Être là, être avec, les savoirs infirmiers en psychiatrie. (J’avais alors écrit un article relatant notre « traversée d’écriture » – lisible : ici.)

Récits de pratiques d'infirmiers de l'hôpital Maison Blanche

Être là, avec l’autre. Avec les soins qu’il demande, avec les mots qu’on lui adresse, qu’il adresse. Être là — l’écrire ?

Écrire en tant que sujet éprouvant les situations qu’il traverse — les rencontres, les soins, la continuité de présence, les paroles qu’on échange de part et d’autre de la frontière entre soignants et soignés.

« C’est dans la quotidienneté, dans le vivre avec, qu’on peut faire quelque chose, disait Lucien Bonnafé dans Histoires autour de la folie. Faire, avec. Travailler avec des éléments très simples ; avoir faim, préparer un repas, établir un contact. Faire circuler la parole. Ce faisant, apprendre à gérer quelque chose de l’angoisse. »

« S’il y a des relations humaines, quelque chose peut se faire. Encore faut-il accepter d’être touché. »

Comment écrire un métier de présence ?
Donner à l’expérience une forme vivante, ouverte, qui en transmette le sens ? Écrire un « être là », mais avec qui ? Quels corps, quels affects, quels actes, quelles paroles ?

« Qu’est-ce que le soin en psychiatrie ? C’est d’abord ouvrir l’œil, s’ouvrir soi-même et accueillir l’autre. C’est l’accepter et s’impliquer, palper l’importance et la fragilité de la confiance que l’être, en face, a accordée. Le soin peut alors commencer et continuer… » (Devenir infirmière, Djenet Arar.)

Se placer du point de vue de ce qui advient. Raconter c’est montrer, c’est désigner, dirait François Gantheret. C’est porter le regard aux détails.

« Je suis une fringante infirmière, un stylo à la poitrine, le mollet ferme avec les kilomètres avalés durant ma formation, à courir dans les couloirs, dans les étages, sous les galeries, à monter et à descendre. Je suis donc infirmière de secteur psychiatrique, je peux et je sais soigner (un peu prétentieuse ?) : j’ai mon diplôme quand même ! Pauvre ignorante, je ne sais pas encore qu’il me manque un autre diplôme, celui qui s’inscrit dans le savoir intime, dans l’âme, dans le corps, dans la respiration, dans les yeux, dans la remise en cause, dans la connaissance… » (Humain, inventer le quotidien en psychiatrie, Chantal Coquerelle.)

Écrire l’expérience ? Porter hors de soi ce qui a été vécu, le singulier des événements et des actions, les détails qui donnent corps aux personnages – énoncer, questionner, mettre en liens.

« Histoire de mots et de maux, infirmière sans blouse, infirmière itinérante, je vais de mots en maux, je traverse les Buttes Chaumont, regarde les arbres, respire leur parfum. Je me retrouve sur le bitume, là où m’attendent d’autres maux, et mon passage par la case « nature » fait que je suis prête pour une nouvelle aventure de mots. Pourrais-je dire : de tendresse pour soulager les maux ? (…) Je suis une infirmière qui utilise les mots. Je demeure dans la tradition orale, mais j’appartiens à une tribu qui disparaît. J’aimerais qu’elle demeure : alors j’écris mes mots. » (Les mots pour soigner les maux, Monique Trost.)

Relater le déroulement des soins au quotidien, le surgissement des questions lors de la rencontre avec l’énigme de l’autre. Écrire sans faire l’économie du regard qui subjective, des façons singulières de percevoir et de comprendre.

« Si l’on peut parler de « mode relationnel », je dirais qu’à mes débuts il était défaillant, car j’étais dans une perpétuelle recherche d’informations au sujet du patient, pour remplir mon « recueil de données », comme on me l’avait appris à l’Institut de Formation en Soins Infirmiers. Toute approche, toute médiation visaient un recueil de données. Aujourd’hui, j’écoute. » (De la difficulté d’entrer en relation avec un patient hospitalisé sous contrainte, Doris Irep).

Au fur et à mesure des journées d’écriture, j’ai découvert une disposition à accueillir, à écouter, à se laisser toucher par l’autre, son étrangeté, sa folie.

« J’ai voulu montrer les atmosphères qui sont le moi quotidien de mes rapports aux patients en psychiatrie, et souligner l’importance de la parole comme outil thérapeutique. (…) La parole permet d’inscrire l’autre dans un rapport ré-humanisant. Les insensés ont besoin de sens. Il faut savoir les écouter, les entendre, et, pour comprendre, il faut connaître la langue de notre interlocuteur. Très schématiquement : savoir parler le fou. C’est aussi simple et compliqué que ça. » (Polir l’expérience aux écueils du vécu, Roger-Patrice Bernard.)

J’ai rencontré des soignants animés par des convictions fortes, poussés dans l’écriture par le désir de transmettre une éthique et des valeurs qui donnent sens à leurs pratiques.

« Je me suis intéressé aux « non sortants », oubliés de l’asile, ces occupants hagards, déambulant dans les allées de l’hôpital avec leurs cabas à bout de bras remplis de toute l’histoire de la folie ordinaire. (…) Toutes ces années passées auprès de patients psychotiques, parfois très déficitaires, m’ont permis de saisir la possibilité d’une rencontre. » (Voyage en folitude, Michel Mignot.)

Je les ai invités à écrire la relation de soin et ce qu’elle engage d’eux-mêmes, de leur histoire et de la posture qui les confronte à la souffrance psychique, à l’humain, à ses extrêmes.

« C’est le jeu de la distance thérapeutique et il est important d’essayer de la maintenir en toutes circonstances. La chose n’est pas toujours aisée. Par exemple, il y a des patients auxquels on s’attache. Y a-t-il une raison ? Possible. Le plus dur est de ne pas être trop distant pour être thérapeutique. Cependant, quelle est la bonne distance ? Celle qui permet de ne pas trop s’impliquer personnellement avec le patient ou celle qui va permettre de pouvoir avancer avec lui ? » (Un autre monde, Cédric Coudreux.)

La figure fondamentale du récit est la quête. Je leur ai proposé d’écrire à partir des questions qui permettent qu’une œuvre s’élabore avec l’inattendu, l’étonnement.

« Quelque chose est en train de se passer, une ouverture pour la rencontre… Vais-je pouvoir saisir cette ouverture ? Je perçois son silence comme une attente à mon égard, comme une interrogation de mon désir : « Qu’est-ce qui t’anime, le désir de me rencontrer ou celui de me dompter ? » En cet instant, tout peut basculer. Si je trouve les mots justes, le ton juste, l’attitude juste, elle pourra accepter de venir avec moi. Si je ne les trouve pas ce sera l’escalade, le passage à l’acte, la rupture… Je n’ai que quelques fractions de secondes pour les trouver ces mots, cette attitude, ce ton justes. » (Variations autour d’une relation, Serge Klopp.)

Mêler la narration avec l’interrogation de la réalité saisie ; construire un sens depuis l’étonnement de ce que la narration porte au jour.

« Emilie tremble, les doigts jaunis, une cigarette encore. Elle m’invite, j’accepte. Un soir, deux soirs, elle m’apprivoise. Elle me couvre de paroles. C’est violent, ça me donne mal au ventre. Je n’ai plus faim. Ça parle de famille. Arrête donc ! Je suis étourdi. Elle me tend une cigarette. Je n’arrêterai pas de fumer cette année. J’essaie de ne pas dépasser quarante-cinq minutes de conversation. Je m’enliserais autrement, elle pourrait me perdre avec elle dans cette histoire. » (Les bruissements de l’intime : être « infirmier psychiatrique » la nuit, Gérald Kauffer.)

Aujourd’hui, ces récits donnent à voir un monde, des points de vue, des façons de penser – ils nous aident à les comprendre.

« Ces récits de pratiques, par la pluralité des exemples et la diversité des styles, mettent en évidence les fondements humains du travail infirmier. Ils rappellent ce que Bonnafé nommait « la poétique », laquelle fonde la particularité de la relation entre les soignants et les malades mentaux sur la capacité à capter les messages. La sensibilité, la délicatesse qui se dégagent des situations décrites rend compte de cette possibilité ingénieuse qui permet d’inventer et de donner du sens à cette relation. » (Poétique de l’expérience, Stéphane Lambert.)

Ces récits posent la question de la rencontre, au quotidien, avec la folie. Désormais devenues partageables, les expériences relatées nous ouvrent l’accès à un monde où des personnes soignantes font appel à la parole comme processus d’invention et de soin.

Avec Charles Juliet

Ce qui compte, c’est qu’un livre dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs.

« J’écrivais sur des carnets, des feuilles volantes, au dos d’enveloppes qui traînaient dans mes poches. L’écriture me servait à me rejoindre, à m’unifier, à renouer le contact avec l’être du dedans ; elle m’aidait à m’élucider, et aussi, à mieux me ressentir. »

« Je n’ai jamais pris la décision de tenir un Journal. Si je me suis mis à griffonner des notes, c’était faute de pouvoir écrire autre chose. J’avais besoin de me connaître, de m’explorer, me clarifier, m’unifier. Après avoir amassé un certain nombre de notes, il m’est apparu un jour que j’écrivais un Journal. Durant toutes ces années, je l’ai considéré uniquement comme un moyen de recherche et d’apprentissage, non comme une œuvre possible. Mais depuis que je l’ai publié, les lettres de lecteurs que j’ai reçues m’ont fait changer d’avis. Ils me disent en effet que ces ouvrages sont pour eux une nourriture. Que certaines notes leur ont révélé ce qu’ils étaient. Qu’elles les aident à s’exprimer. Qu’elles ont mis fin à leur solitude en leur apprenant que leurs interrogations, leurs tourments, leur souffrance, un être en qui ils se reconnaissaient les avait vécues. »

« Ce sont donc ces lettres qui m’ont conduit à penser qu’un Journal n’avait pas à être considéré comme une œuvre de second rang. D’ailleurs, qu’importe qu’un livre appartienne à tel ou tel genre littéraire. Ce qui compte, c’est qu’il dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs. »

Charles Juliet, dans Trouver la source (La passe du vent, 2000)

Personnages

Écrire contre l’exclusion

En juin 1997, à Châtellerault, ils étaient onze habitants ou anciens habitants d’un quartier ghetto à m’accueillir : ils voulaient écrire un livre sur leur quartier – La cité des Renardières.

« Je m’appelle Sylvia

    j’ai 20 ans.

L’atelier d’écriture m’a permis de découvrir l’histoire du quartier, ses histoires d’amour mais aussi la haine du quartier. J’ai toujours des rapports étranges avec ce quartier, j’ai grandi avec lui alors le raconter était une expérience inhabituelle : trouver des gens qui sont la mémoire, écrire le futur. »

« Je m’appelle Djamila

    j’ai 31 ans et deux enfants, Noria 13 ans et Karim 9 ans. Je suis d’origine algérienne, mais je suis d’ici, des Renardières ; j’avais un an quand mon père et ma mère sont venus habiter dans le Bâtiment 1.

Un jour, Bernard lance l’idée d’un livre. Il nous dit que ça s’est déjà fait ailleurs, dans d’autres quartiers, le livre serait un moyen pour dire qu’aux Renardières, on y vit bien. Parce que les gens de la ville, ils disent c’est un quartier mal famé.

Au début, je me dis qu’écrire, c’est pas pour moi ; je ne sais même pas écrire une phrase correcte. Et puis je me dis que ça vaut quand même le coup d’essayer, pour dire qu’ici je me sens sur ma terre.

Écrire pour moi, c’est difficile, mais j’aime le travail en groupe de tous âges ; je me souviens quand on s’écoute, et j’ose écrire. Je me souviens de l’émotion à se lire, de l’émotion d’écouter. Je me souviens du respect de l’âge et du bien être ensemble. »

C’étaient mes débuts dans le métier, une première fois de l’atelier dans un quartier dit « difficile ». Une rencontre qui a fondé mon écoute en atelier, ma posture.

« Je suis une personne toute simple, Pierre

    j’ai 33 ans. J’habite au numéro 12 avec ma mère. Je suis dans le quartier, je ne bouge pas. Je vais à Auchan, au bureau de tabac et c’est tout ; ou je reste chez moi et j’écoute de la musique. J’adore mon quartier, je l’aime comme il est, j’aime son mélange ethnique.

Avec le livre, j’ai voulu raconter ce que j’ai vécu, depuis le temps que je suis sur le quartier. J’ai pris des photos des tours pour montrer comment c’était. Pour vous dire, un article sur le quartier l’avait appelé le Bronx ! J’ai voulu qu’on redevienne un quartier comme les autres et qu’on arrête de nous montrer du doigt. »

Ils voulaient écrire pour enrayer les mécanismes de l’exclusion, cette conviction, ils m’en saisirent. Elle fut notre force, trois années durant ; eux pour s’engager dans l’aventure, moi pour les conduire – montrer le chemin, accompagner chaque fois plus loin l’élan d’écrire.

« Je m’appelle Odette

    jeudi après jeudi, nous avons appris à nous connaître, à travailler ensemble, à chercher les vrais mots pour dire les vraies choses, à apprendre comment se passe la vie d’aujourd’hui, si différente de ce que j’ai vécu aux Renardières à partir de 1950.

Quand on écrit, on revit un peu ce que l’on est entrain d’écrire. L’expérience de l’atelier nous a permis de regarder les choses en face, et les gens autrement. En fait, c’est aux Renardières que je me suis le plus battue pour vivre et faire vivre mes enfants. Ça a été sans doute une chance, même si le quartier est toujours un quartier qu’on méprise, où les gens bien ne vont guère. Mais ce quartier, je l’aime toujours !

Et pourtant, la jeune femme qui arrivait au camp des Renardières en 1950 et qui se disait
« heureusement qu’il n’y a pas les barbelés ! », celle qui pensait : « je n’y arriverais jamais, jamais, je ne pourrai pas » et bien, c’était moi ! et maintenant j’ai 80 ans ! »

L’aventure humaine et les 23 journées d’atelier on aboutit à un récit, publié chez Manuscrit.com en 2001 : Collectif des Renardières, Un quartier pas comme les autres.

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« Moi, je m’appelle Maryvonne

    j’ai 52 ans, je suis aide soignante. Autrefois, j’ai habité aux Renardières… 55 cité des Renardières… ça a été difficile de me décider à venir à l’atelier d’écriture : je n’osais pas raconter que j’ai vécu pendant 19 ans dans les baraques : vous pensez, la cité des Renardières !

Travailler en groupe m’a été difficile. Lors des premières lectures, j’avais l’impression de me mettre à nu devant tout le monde : j’ai appris à m’exprimer en me mettant des coups de pieds au derrière ! Tant bien que mal, nous avons travaillé, fouillé dans nos mémoires pour faire revivre depuis le début ce fameux quartier…

L’atelier, c’est comme un fil qui me relie avec mon passé, une petite clé qui me permet de rentrer chez moi. Aujourd’hui, je dis bien haut et fort que j’ai vécu dans les baraques, et j’en suis fière ; et si c’était à refaire, je recommencerais ! »

Pluralité d’auteurs, pluralité d’époques ; le récit noue les fils d’une histoire collective, il donne à entendre les voix d’un chœur polyphonique.

« Je m’appelle Sandy

    j’ai 22 ans. Toute ma famille, du côté de ma mère, habite ici depuis les baraquements.

Notre groupe de l’atelier d’écriture, nous avons appris à nous comprendre et à nous respecter. Chacun racontait son époque, mais de manière différente. Le groupe est devenu la famille du jeudi, on se retrouvait autour d’une tasse de café. Ici, les histoires sont au quotidien de ce quartier pour dire : c’est cela qui fait de ce quartier une famille. »

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« Je suis François

    je travaille à la MJC des Renardières.

Cette expérience d’un groupe qui raconte, ça m’a permis de comprendre l’impact de l’écriture : que le présent a sa source dans le passé, et que l’identité d’un quartier a sa source dans l’histoire. Identité : repère. On défend son quartier, on prend des risques. »

« Je m’appelle aussi Odette

    croyez-moi c’est très dur d’écrire, mais ça vaut le coup !

Il y a eu quelque passages à vides où l’on se désespérait, on était prêts à tout abandonner.
Je me souviens de la difficulté que j’avais à écrire deux ou trois mots à la suite.
Je me souviens des moments de désespoir à l’idée que jamais je ne pourrais faire un texte correct.
Je me souviens quand Claire nous demandait de lire ce que l’on avait écrit, les réticences de chacun à faire le premier pas.
Je me souviens des recherches aux archives, à Poitiers ; relire les journaux de l’époque où l’on était jeunes.
Je me souviens avoir été prête d’abandonner l’atelier car je ne voyais pas de progrès.
Mais maintenant je me sens responsable de ce que j’écris et j’en suis fière. »

Le dialogue entre passé et présent crée cette épaisseur qui permet de renouer avec ses racines et, ce faisant, de s’inscrire dans le présent.

« Je m’appelle Stéphane

    j’ai 30 ans, je suis le bout-en-train du quartier. J’habite ici depuis ma naissance. Je suis né et vécu dans les baraquements, place Cabanou.

Avant l’atelier d’écriture, j’étais timide : ça m’a permis de parler avec des gens que je ne connaissais pas, ça m’a fait du bien de parler. »

« Mon prénom est David

    j’ai l’âge que j’ai, j’ai 4 enfants, je suis un jeune papa. Je suis marié avec une demi algérienne.

Avoir des souvenirs en commun avec des personnes âgées, des souvenirs oubliés… Dans l’atelier, j’ai pris le temps d’écrire de nouveaux mots, de les assembler, d’en faire des phrases. C’est un grand moment passé ensemble, une autre vision de la lecture et de l’écriture.

Dans le livre, j’ai voulu raconter l’histoire de notre quartier, la vie qu’on a eu, les baraquements, les bâtiments en dur, la destruction des tours peut-être, la fin, quoi. »

De la diversité des expériences et points de vue s’est dessinée une communauté de valeurs, une identité du quartier.