ma lettre de candidature pour le jury 2026 du prix du livre inter

Sur France Inter ils avaient dit comment candidater : « Vous nous écrivez une vraie lettre ; vous nous parlez de vous, des livres que vous aimez, de votre rapport aux livres. » Ils ont reçu 2661 lettres. Parmi elles ils ont choisi les 24 personnes qui constitueront le jury du prix du livre inter. Je n’en étais pas. Mais j’avais mis tout mon cœur dans l’écriture de cette lettre qu’aujourd’hui je confie à la toile afin qu’elle ne soit pas lettre morte.

« Chères lectrices et chers lecteurs, chers acteurs de Radio France,

Si vous saviez comme je serais heureuse de participer au jury 2026 du Prix du Livre Inter ! L’idée m’a été soufflée par les amis avec qui j’adore parler de mon amour pour les livres chaque fois que l’un de mes coups de cœur paraît. (Ah, ils m’ont entendue ces amis lors de la sortie de La maison vide ! J’y reviendrai.) Ces amis m’ont dit : vas-y, envoie ta candidature, tu parleras des livres qui s’écrivent aujourd’hui avec des passionnés comme toi. L’idée a cheminé.

Votre seul critère, dites-vous, pour choisir celles et ceux qui participeront à l’aventure de ce jury du Livre Inter, est l’amour de la lecture. Alors oui : j’aime ces romans contemporains où l’on rencontre des voix, où la langue a un souffle et où les phrases ont un rythme ; ces romans où l’on perçoit la nécessité qui a poussé une autrice, ou un auteur, à sauter dans l’écriture (comme le disait Laurent Mauvignier en référence à Georges Perec, le jour où vous annonciez sa présidence du jury 2026). Aussi je choisis de vous écrire cette lettre – malgré la crainte d’être noyée dans le très grand nombre de candidatures que vous recevrez.

L’amour de la lecture m’est donné, dans mon souvenir, par mon grand-père, dans la maison familiale du Pas de Calais où nous passons les étés de mon enfance. Nos journées sont rythmées par les horaires des marées. Nous avons pêché des crevettes grises en poussant, à marée basse, au fond des bâches, les filets à crevettes fabriqués par grand-père. Ou bien nous avons regardé l’eau vigoureuse s’immiscer à marée montante dans les douves de nos châteaux et lentement effondrer nos tours crénelées. Nous avons aussi couru sur la plage entièrement vide une fois que la mer s’était retirée si loin qu’un matin elle avait disparu… Le soir, après le dîner, grand-père s’assied dans son fauteuil près du poêle et nous fait signe. Il ouvre Les patins d’argent. Sa voix monte depuis le livre d’où elle fait surgir Hans et Gretel, deux enfants qui glissent sur la glace qui recouvre leur pays lointain. La voix donne vie à ce pays lointain là-haut dans le Grand Nord, elle donne vie aux deux enfants qui patinent dans le froid et les vents, à leur désir de sortir leur famille de la misère en gagnant un concours de patinage, à leur endurance, à leur esprit de sacrifice ; la voix enveloppe les enfants du livre dans sa chaleur, elle nous enveloppe nous aussi dans la faim de la suite de l’histoire que, chaque soir, grand-père suspend avec un sourire qui nous fait basculer dans l’attente du lendemain.

On dit de moi qu’enfant je suis toujours plongée dans un livre. (Toutefois existe-t-il plus belle fête que le printemps réveillant un jardin ?) Adolescente, je lis toujours autant que je le peux. À ma mère qui se plaint de ne pas savoir ce qu’elle fera de moi, j’entends mon père répondre : Mais laisse-là donc dans ses livres ! Est-ce l’espace autour de moi qui n’est pas suffisamment grand ? Ou est-ce la vie elle-même ? Je veux repousser les frontières, m’évader, et la littérature m’offre cela. Les voix que je rencontre dans les livres m’emportent et m’apaisent. Elles m’ensorcellent ?

Je me souviens avoir follement aimé L’idiot de Dostoïewski, La guerre et la Paix de Tolstoï, Les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, Jane Eyre… plus tard La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, plus tard Tolkien, Le Seigneur des anneaux… Ces lectures de l’adolescence sont lointaines (je ne vous l’ai pas encore dit : j’ai 67 ans) mais leur présence brille dans un lieu reculé de ma mémoire, comme des feux qui ne consentiraient pas à s’éteindre. J’ai quinze ou seize ans. C’est la période passion pour les romans russes. « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » ordonne son bourreau à Michel Strogoff en approchant de ses yeux le métal incandescent d’une épée qu’il vient d’extraire des flammes. Aucun œil ne peut résister à telle brûlure et je tourne les pages et n’en reviens pas que mon héros, devenu aveugle, soit capable d’éviter tous les obstacles que ses ennemis dressent sur son chemin. À quel moment apprend-on que, découvrant sa mère dans la foule qui assiste à son supplice, ses larmes ont sauvé Michel Strogoff de la cécité ? Les larmes auraient-elles le pouvoir de sauver les hommes de la cécité ?

Je découvre le crépitement des cigales et les odeurs saturées de chaleur chez Jean Giono. Ses livres ouvrent la porte de mon désir pour le Sud. Est-ce d’avoir été imprégnée de ses chants du monde ? Je tombe amoureuse de la Provence et poursuis l’enchantement vers le Sud, jusqu’en Grèce… Qu’elle sera grande, ma joie, en septembre 2024, d’apprendre la publication d’un inédit de cet amour de ma jeunesse ! Le livre s’appelle Voyage à pied dans la Haute-Drôme. C’est un carnet de notes écrit en 1939, juste avant la déclaration de guerre. Ce carnet est retrouvé par hasard, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans un carton des Archives Nationales par un jeune homme qui y cherchait tout autre chose que des textes de Giono ! Dans ce carnet, Giono dit vouloir saisir « une suite de descriptions pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout, je veux dire mal écrit. » Quelle surprise joyeuse de découvrir que c’est à partir d’une grammaire déconstruite qu’il fait jaillir l’écriture de la vibrionnante nature qui resplendit dans ses romans !

Dans la vie réelle, j’entre dans la vie professionnelle par la porte du travail social. Pendant dix ans, je suis chargée du suivi d’adolescents retirés à leur famille par décision judiciaire, dans un service d’Aide Sociale à l’Enfance. Des adolescents fracassés par ce qu’ils ont vécu, accumulant les passages à l’acte, ne tenant pas en place, cassant toute relation comme on les a cassés eux-mêmes. Je cherche des adultes qui tiendront ferme leur posture bienveillante d’accueillants face aux provocations de ces jeunes… Quatre fois par an je parcours les routes de France jusque dans les lieux reculés où se sont établis les lieux de vie auxquels je confie les adolescents. J’écoute les adultes, j’écoute l’adolescent, j’essaye de redonner aux uns et aux autres le goût de poursuivre un bout de chemin ensemble malgré les difficultés.

Pendant ces années, je cherche sens dans les livres à ces traumas vécus par les jeunes et aux aléas de la vie psychique… Le sujet est vaste, les lectures sont nombreuses… J’étais étudiante pendant les années où la psychanalyste Françoise Dolto répondait aux lettres de parents en difficulté avec leur enfant, chaque jour sur France Inter, dans Lorsque l’enfant paraît. Plus tard elle publie Tout est langage et ce livre distillera longtemps sa lumière sur les silences, les colères, les quiproquos qui brouillent les relations dans les familles et prennent tant d’ampleur chez les adolescents dont je m’occupe alors.

« Il me semble que nous comprenons mieux le monde si nous tremblons avec lui », écrit Édouard Glissant. Après la période lecture d’essais, je reprends pieds dans la littérature. Je cherche les tremblements du monde avec Primo Lévi, Georges Semprun, Toni Morrison, Albert Camus…
J’explore comment se dit alors le monde avec Le Clézio, Paul Auster, Milan Kundera, Erri de Luca, Georges Perec…
Je découvre comment les femmes habitent la littérature avec Françoise Sagan, Marie Cardinal, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Virginia Wolf. J’aime Nathalie Sarraute et la complexité de ses voix intérieures ; Michèle Desbordes et la si belle mélancolie de sa langue…
Je trouve à cette époque ma maison chez les auteurs comme Henri Bauchau, Sylvie Germain, Pierrette Fleutiaux, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux.
Je nourris ma soif de voyages avec Nicolas Bouvier.
Je finis par me laisser emporter par les histoires et la langue de Marcel Proust, une fois qu’à force de lire les grandes figures littéraires m’intimident moins. Proust entre dans la catégorie Gros livres d’été avec Faulkner, Joyce Carol Oates…

Vous écrire cette lettre ravive les feux qui n’ont pas consenti à s’éteindre dans la mémoire de mes amours de lectrice. Mais les livres sont si nombreux, comment les choisir ? Comment vous parler d’un livre aimé il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans ?

Le carnet d’or, de Dorris Lessing, insiste ; il veut que je lui redonne sa lumière. Allons-y donc. Dans ma bibliothèque je retrouve l’épais livre de poche dont les pages sont encore gondolées des orages qui sévissaient cette fin d’été-là sur la pinède où les heures filaient dans l’éblouissement de ma lecture et la joie profonde de voir tomber, 764 pages durant, toutes sortes de frontières.
Une romancière, Anna Wulf, souffre de ne plus parvenir à écrire. Toutefois le roman où se déroule sa vie s’écrit, ce roman s’appelle Femmes libres ; il est régulièrement coupé par l’apparition de quatre carnets, de couleurs différentes, qu’Anna – personnage principal de Femmes libres – remplit selon des thèmes différents. Lisant, je me trouve catapultée depuis l’intrigue du roman Femmes libres vers le premier carnet qui vient soudain suspendre le cours de ma lecture, puis vers un autre carnet et encore un autre, chaque carnet éveillant mon intérêt et ma faim de la suite, chacun me faisant découvrir les facettes d’un nouveau point de vue que je dois aussitôt quitter pour un autre, et peu à peu s’installe un rythme, malgré le brouillage chronologique, malgré les différents niveaux de lecture, malgré les césures… les différents fragments créent une forme complexe par laquelle je me laisse porter avec un intense plaisir : j’attends l’éclairage que le prochain carnet apportera à celui que je suis en train de lire, j’attends le retour du carnet bleu, ou du carnet noir, ou du roman, et comment telle facette de l’histoire sera transformée par les changements de posture, et de point de vue dans chaque carnet. La fragmentation du récit fait éclater les frontières – les frontières intérieures, les frontières entre imagination et réalité, les frontières entre rêve et fiction, les frontières de nos enfermements conformistes… tandis que les différents niveaux de narration donnent vie aux fictions intérieures du personnage principal, jusqu’à l’apparition du cinquième carnet, le carnet d’or, qui est une merveille absolue de liberté narrative.

La complexité du vivant, l’ambivalence des sentiments, l’engagement de l’autrice dans ce qu’elle écrit… Depuis ces jours lointains où mon grand-père prêtait sa voix aux contes des frères Grimm, j’aime trouver ces formes multiples du vivant dans les livres.

La passion Duras. Sa voix fascinante dans L’Amant, puis l’échec de sa collaboration avec Jean-Jacques Annaud, en 1991, pour faire de son livre un film qui la satisfasse. Alors c’est le coup de poing sur la table, la nécessité de dire haut et fort que cette histoire est la sienne, l’impérieuse nécessité de la réécrire. Ce deuxième roman paraît sous le titre L’amant de la Chine du Nord – et tout ce qui était resté flouté sous la beauté sans pareil de la langue dans le premier roman sort alors au grand jour : le contexte, les dates, les lieux, les différents personnages qui prennent vie avec l’apparition des dialogues (inexistants dans L’Amant) – le tyrannique frère aîné, le petit frère (l’enfant différent) ; la mère bien sûr, et l’argent ; l’amant ; l’atmosphère incestueuse… Le « je » du premier roman (une jeune femme âgée de quinze ans) devient « l’enfant », dans le deuxième roman.

Après le travail social, je passe par le sas d’une structure thérapeutique pour enfants. Mais le désir de me rapprocher de l’art et de la littérature me conduit vers les ateliers d’écriture. Il me faudra du temps avant de parvenir à mettre la lecture et l’écriture au centre de ma vie, mais je deviendrai formatrice en écriture dans les institutions du travail social, et passeuse d’écriture pour les personnes qui viendront travailler dans mes ateliers à visée littéraire. Je puiserai alors dans les livres que j’aime les textes qui appelleront les écritures des personnes que j’inviterai à écrire.

Avec les travailleurs sociaux qui croulent sous des tâches innombrables d’écriture pour rendre compte de leur travail auprès des personnes qu’ils suivent, j’ouvre la danse en leur donnant à entendre des voix contemporaines qui disent le travail selon des formes et dans des langues actuelles : je leur lis Thierry Metz, le maçon poète qui, dans Le journal d’un manœuvre, fait surgir le travail harassant du chantier de construction d’un immeuble pendant tout un été et, parmi les décombres de pierre et les gâchées de chaux, parmi les pelletées de sable et les sacs de béton, dans le vacarme du marteau-piqueur et le ferraillage de piliers, dépeint les présences de ses collègues par quelques traits vifs qui les caractérisent magnifiquement ; ou bien François Bon qui, dans Daewo, confronte sa langue rocailleuse au réel des salariés perdant leur travail dans une usine en cessation d’activité ; ou bien Jane Sautière qui, dans Fragmentation d’un lieu commun, déploie une éthique du respect dans chacun des gestes qui lui permet de faire entrer ses lecteurs dans les cellules d’une prison où elle exerce le métier d’éducatrice pénitentiaire ; ou encore Joy Sorman qui, avec La Folie demeure, nous plonge dans le quotidien d’un service d’hospitalisation psychiatrique en dépeignant les blessures du vivant sans faire disparaître la singularité des patients derrière l’écran des mots diagnostics. J’apporte aussi, dès que je découvre son livre, Marie Dorsan, infirmière dans un hôpital de jour accueillant des adolescents en grande souffrance psychique. Dans Le présent infini s’arrête, Marie Dorsan raconte qu’un jour elle n’en peut plus des violences d’un ado qui accumule les provocations et vient de cracher sur le lino de la salle des soins, dans sa direction. Alors elle se lève, va vers lui et crache à son tour, sur son pull. Effondrée, elle se présente au commissariat de la ville pour dire qu’elle a commis une faute, qu’elle n’a pas le droit de sortir du cadre de son métier. Mais les gendarmes minimisent – on vous comprend Madame, votre métier est si dur. Alors, écrit-elle, il ne lui reste que l’écriture – que la nécessité d’écrire – pour tenter de comprendre. Sans jamais céder à la facilité d’enfermer dans des étiquettes les adolescents qu’elle nous fait rencontrer dans le livre, elle raconte, au quotidien, ce mélange d’observation, de compassion et de distance qui permet le soin ; elle l’écrit à hauteur du présent brûlant de ces adolescents, de leurs obsessions, de leurs angoisses, de leurs demandes incessantes ; à hauteur de l’infirmière marchant chaque jour sur le fil de son éthique sans jamais savoir comment se terminera sa journée.

Ce métier m’offre la joie d’inviter les personnes assises autour de la table d’un atelier à dialoguer avec les voix de celles et ceux que je nomme mes compagnons auteurs. J’ai délaissé les auteurs classiques pour les contemporains ; les narrateurs omniscients pour l’écriture à hauteur d’homme, ou de femme, ou d’enfant ; le passé et la narration chronologique pour le présent ; je garde la littérature étrangère pour la catégorie Gros livres d’été. Dans la littérature contemporaine, je cherche les étincelles qui donneront aux personnes le désir de se mettre à raconter à leur tour.

Qu’est-ce qui me fait signe dans un livre ? J’aime les livres qui me surprennent, les livres dont l’autrice ou l’auteur se dit avoir été traversé par une question qui l’a mise ou mis au travail, l’a poussée ou poussé dans l’écriture – dans ses retranchements ? J’aime les livres où rien ne semble donné d’avance à celles ou ceux qui les écrivent ; les livres d’où jaillit le vivant d’une voix, d’une présence au monde, d’une quête, d’un questionnement.

J’aime aussi entendre les écrivains contemporains parler de leur travail. J’aime les langues chaque fois différentes que Maylis de Kerangal fait naître dans ses livres. J’aime l’entendre raconter l’insatiable curiosité qui la pousse à enquêter avant d’écrire ses romans : « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent, les romains, les suspendus, les haubanés, les viaducs, les ponts donc les rivières, les rivières donc les poissons, les poissons donc les pêcheurs, les pêcheurs donc les cueilleurs, les indiens… » Lisant cela je me dis qu’elle exagère mais non, je vois bien, dans Naissance d’un pont, qu’elle s’est approprié toutes les langues de tous les métiers des différents travailleurs qu’elle rassemble autour du gigantesque chantier de construction d’un pont qui reliera une ville imaginaire, en Californie, à la forêt de l’autre côté du fleuve. Maylis de Kerangal est l’une des autrices qui m’a permis de comprendre le changement auquel j’assistais dans mes lectures : le passage du narrateur omniscient à la narration à hauteur d’homme, ou de femme. Ce changement dont Laurent Mauvignier parle aussi beaucoup, qui fait une littérature plus humble, plus humaine, plus juste à mes yeux.

Je continuerais volontiers à vous parler de mes goûts littéraires, à vous dire combien j’ai récemment aimé Border la bête, de Lune Vuillemin ; ou les si nécessaires Triste tigre, de Neige Sinno, L’hospitalité au démon, de Constantin Alexandrakis, et La nuit au cœur de Natacha Appanah ; ou Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon ; ou encore Mémoires sauvées de l’eau, de Nina Léger ; et le si beau Traverser les montagnes et venir naître ici, de Marie Pavlenko ; ou On était des loups, de Sandrine Colette ; ou encore Laurine Roux, Shane Haddad, Frank Bouysse… et aussi Nathalie Léger, Hélène Gaudy, Olivia Rosenthal, Emmanuelle Pagano/Salasc, Sylvain Prudhomme, Anne Dufourmantelle… Vous dites que vous adorez lire nos lettres mais j’ai déjà été bien longue, et je ne vous ai toujours pas parlé de Laurent Mauvignier !

Je suis maintenant à la retraite (mais je donne encore quelques ateliers). Je vis près de Montpellier, où j’ai trouvé mon jardin du Sud (tout y pousse si dru ce printemps après les pluies torrentielles de cet hiver). Je lis beaucoup et le temps maintenant plus dégagé offre un bel espace de résonance à mes lectures. Ainsi en a-t-il été pour La maison vide, et le luxe de la lire deux fois tant la complexité du travail de Mauvignier était belle, et demandait à être revisitée.

De Mauvignier, avant La maison vide, j’ai, je crois, presque tout lu. Le lien, Des hommes, Autour du monde, Continuer, Histoires de la nuit… brillent intensément parmi les lumières dans ma mémoire de lectrice. J’avais entendu parler d’un 700 pages à venir après les 650 pages d’Histoires de la nuit : j’avais hâte ! Chaque fois la justesse et la complexité de l’œuvre me bouleversent.

Le mieux serait de commencer par ce que Mauvignier disait de son travail, le regard fixant la caméra, le soir où il présenta La maison vide à la Grande librairie : « J’essaye de regarder le réel en face, et je me dis qu’il faut […] chercher à travers la nuit la lumière intérieure des femmes et des hommes. […] il faut aussi parfois apprendre à voir [la beauté] dans ce qui nous effraie, dans ce qui nous rebute, dans les plis de nos silences honteux ; elle s’y trouve autant que dans un tableau de Bonnard et, si vous acceptez de la regarder, elle rendra votre vie plus forte, et plus solide. »

Ce qui me touche, c’est l’infatigable bienveillance dont Mauvignier entoure ses personnages, c’est ne pas écrire pour juger. Non. Il regarde ce qui a lieu sans se positionner plus haut que la femme, ou l’homme qui vit ce qu’il raconte. Il regarde l’histoire au moment où elle se passe et cherche comment un événement, aussi infime soit-il, a été éprouvé par celles et ceux qui l’ont vécu – celles et ceux qui ne connaissaient pas les conséquences de ce qui avait lieu. Il prend soin des détails qui caractérisent les lieux et les personnages, il donne les sensations, il crée les atmosphères. Il fait surgir le grattement des branches du vieux cerisier contre la fenêtre d’une chambre, les bruits de pas dans l’escalier, le son du piano qui fait vibrer la maison, l’amour fou de la petite qui colle son oreille contre le parquet pour entendre jouer sa mère – sa mère qui ne veut pas qu’elle l’écoute.

Ce qui me touche, chez Mauvignier, c’est sa foi profonde en la littérature. C’est l’obstination, ou la persévérance qu’il lui a fallu pour extraire ces histoires des cavernes de sa mémoire où elles avaient été déposées par sa mère, alors qu’il était enfant. Ce qui me touche, c’est ce ravaudage entre les faits vérifiables et les histoires qu’il fait naître dans les blancs. Ce qui me touche aussi, c’est l’obstination de la mère de Laurent Mauvignier à raconter à ses enfants le drame de Maillé, ce village martyr oublié de l’histoire car le massacre d’un tiers de ses habitants par les SS a eu lieu le jour de la libération de Paris, cet événement détournant tous les regards de l’autre, et plongeant le drame de ce village dans l’oubli. Faire barrage à l’oubli en racontant l’histoire à ses enfants. Faire barrage à l’oubli par les moyens dont la littérature dispose, est ce que fait maintenant Laurent Mauvignier.

Dans La maison vide, je suis très émue de découvrir la relation du narrateur à l’histoire qu’il est en train de nous raconter. Encore cette voix dans les livres ! Cette voix qui, ici, dit qu’écrire permet de construire une sorte de cohérence aux malheurs vécus dans une famille en en lisant les traces, ces traces toujours actives bien qu’en partie effacées ; ces traces que Mauvignier laisse « inventer leur histoire », comme il dit, en s’appuyant sur toutes les compétences qu’il a construites pendant les vingt-cinq ans de son travail d’écrivain.

Lisant ce livre je me suis sentie chez moi, avec cette voix dans le livre qui me tenait près de la beauté complexe et fragile du vivant. J’avais confiance. Et c’est pour cette confiance partagée en la littérature que je serais très honorée de rejoindre les membres du jury que présidera Laurent Mauvignier.

Vous aviez, les années précédentes, sélectionné des livres que j’aime pour le prix du Livre Inter, et cela me conforte dans le désir de me joindre à votre aventure pour ce nouveau jury 2026. J’aimerais en être, de ces joyeux échanges autour de nos passions partagées pour les livres, avec les autres jurés. J’aimerais concourir au choix de celle ou celui qui recevra le prochain prix du Livre Inter.

Bien littérairement vôtre,

Claire Lecœur »

existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?Existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?

Ressacs de la mémoire

Naissance de l’atelier

Cet atelier est né de plusieurs rencontres. La première rencontre a été la préparation d’une intervention sur le thème Mémoire et création littéraire, que j’ai présentée en mars 2024 dans le cadre d’un colloque qui réunissait des psys autour de la mémoire. (Vous trouverez le texte de mon intervention ici.)

Ce travail m’a conduite à me replonger dans un livre d’entretiens avec Pascaline David où Mauvignier raconte ses processus d’écriture (Les motifs de Laurent Mauvignier). Cet aller et retour entre l’œuvre littéraire et la générosité des paroles de Mauvignier sur d’où lui vient l’écriture a été passionnant. J’y ai trouvé la confirmation que l’inspiration des romans de l’auteur prend sa source dans le ressac souterrain de ses mémoires – mémoires des lieux, mémoires des expériences personnelles, mémoires des personnes de son entourage… Mémoires qui sont ensuite transformées par l’écriture.

    « Le problème, très souvent, c’est que les gens sont écrasés par l’idée d’avoir quelque chose à dire. Il ne faut pas avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire. […] Après, le sens, de toute façon, si on a quelque chose à dire, on le dira. Ça se dit toujours. La question n’est pas d’être obsédé par l’idée de trouver ce qu’on a à dire, ou une « bonne idée », ou un sujet, c’est de se demander : « Comment faire ? Par où entrer dans le texte ? » Les motifs de Laurent Mauvignier, Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David.

La deuxième rencontre a été la lecture, au mois d’août, de Jour de ressac, le dernier roman de Maylis de Kerangal. Kerangal a voulu donner à ce roman le décor de sa ville d’enfance, Le Havre. Elle a aussi voulu donner voix à une narratrice qui ne serait pas elle, et inventer une histoire qu’elle n’a pas elle-même vécu : c’est-à-dire créer une fiction à partir d’un lieu qui lui a été très familier, et qui est devenu « la matrice de ses rêveries ».

Alors, cherchant dans ma bibliothèque quelques uns des romans écrits par mes compagnons auteurs – ceux qui eux aussi ancrent des histoires inventées dans des lieux qu’ils ont connus –, je me suis dit que j’aimerais proposer un atelier Ressacs de la mémoire.

Atelier Ressacs de la mémoire

J’ai donné cet atelier une première fois en mars 2025. C’était un très bel atelier. Je renouvelle donc la proposition début juillet pour celles et ceux qui n’auraient pas pu se rendre disponibles aux dates précédentes. Voyez ici la présentation de cet atelier.

Mémoire et création littéraire avec Laurent Mauvignier

En mars 2024 je suis intervenue dans le 25° colloque de Vidéo-psy, à Montpellier ; le colloque avait pour thème la mémoire. Voici le texte de mon intervention Mémoire et création littéraire.

Depuis 30 ans j’exerce le métier de passeuse d’écriture, c’est-à-dire que mon travail consiste à rapprocher des personnes de leur expression écrite. Je suis longtemps intervenue en tant que formatrice auprès de professionnels exerçant un métier de l’humain, dans des institutions du champ médico-social – ce pan de mon activité s’est arrêté avec la retraite. Je donne par ailleurs des ateliers d’écriture à visée littéraire qui s’adressent à des personnes qui désirent développer leur créativité par l’usage de la langue écrite.

Rapprocher des personnes de leur écriture, les accompagner à construire des compétences narratives en pratiquant l’écriture dans un cadre bienveillant, m’a demandé de m’intéresser de près aux processus de la création littéraire. Être passeuse demande en effet de connaître les obstacles qu’on affronte lorsqu’on s’essaye à risquer sa propre voix, sa propre pensée, dans l’acte d’écrire ; être passeuse demande aussi de connaître ces obstacles depuis sa propre expérience de l’écriture et d’avoir trouvé, pour soi-même, les chemins et détours qu’on proposera ensuite aux personnes qu’on accompagne dans la construction d’une suffisante confiance.

Une suffisante confiance. Cette confiance se trouve dans le goût de la lecture, dans le dialogue avec les livres amis – les livres qui nous parlent, les livres qui nous touchent. Depuis toujours je suis une grande lectrice, attirée par les auteurs que l’on dit « contemporains » : ces auteurs qui cherchent des formes neuves pour dire notre monde aujourd’hui et les imaginations qu’il suscite. Ces auteurs vivants, que l’on peut rencontrer et questionner sur comment et d’où leur vient l’écriture. C’est donc parmi ces auteurs que j’ai cherché celui dont je vous parlerai aujourd’hui pour vous montrer, d’une part comment la mémoire irrigue la création littéraire, et d’autre part comment elle est transformée par le processus d’écriture.

J’ai volontairement écarté les auteurs qui écrivent des autobiographies, car cette écriture-là pourrait nous entraîner à croire qu’il serait possible de saisir LA vérité d’une vie en l’écrivant. Or écrire est toujours une invention. Même si l’on cherche à retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, l’expérience n’est pas transposable telle quelle dans un texte : on écrit l’une des traductions possibles de ce qui a été vécu – une reconstruction de ce qui a eu lieu.

JB Pontalis, psychanalyste, écrivain et éditeur, dit de nos mémoires (dans Traversée des ombres), qu’elles sont sélectives et lacunaires, constituées uniquement de fragments. Ces fragments, écrit-il, « sont comme des minéraux très durs, très résistants, qu’épargne la corrosion du temps, ou comme des îlots disséminés en un archipel détaché de la masse du continent. »

La métaphore utilisée par JB Pontalis – ces îlots disséminés de la mémoire – m’intéresse car elle laisse entendre que la mémoire est en grande partie souterraine, c’est-à-dire inaccessible à la conscience. Je me propose de vous montrer que la création littéraire puise son énergie dans ces strates souterraines de la mémoire, conduisant les auteurs à s’aventurer dans des zones très reculées d’eux-mêmes ; qu’ils en rapportent un matériau dont ils ne prennent souvent connaissance qu’en l’écrivant.

J’ai donc choisi, pour vous parler des liens qu’entretiennent mémoire et création littéraire, un auteur qui écrit des fictions, c’est-à-dire un auteur qui invente des mondes et des personnages pour donner corps à ce qui cherche, en lui, à se dire : Laurent Mauvignier.

Laurent Mauvignier est l’auteur d’une douzaine de romans aux éditions Minuit. C’est un écrivain qui sonde l’incommunicabilité entre les êtres, les zones d’ombre et la complexité de nos vies ; un écrivain qui donne voix aux laissés pour compte en ne quittant jamais une posture à hauteur d’homme, de femme, ou d’enfant : en ne cédant pas à la facilité d’un point de vue surplombant.

    « Si j’aime si profondément le roman », écrit Mauvignier, « c’est qu’il est par essence humain, parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie. »

Plutôt que de vous parler de création littéraire de façon théorique, je vais vous inviter à entrer dans l’atelier de Laurent Mauvignier en m’appuyant sur la lecture de ses romans d’une part, et sur celle de ses entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, d’autre part (entretiens publiés en 2020 sous le titre Les motifs de Laurent Mauvignier).

Lors de ces entretiens sur l’écriture, Laurent Mauvignier détermine trois expériences qu’il considère comme fondatrices : l’expérience de la douleur et de la solitude lors d’une hospitalisation de plusieurs semaines, alors qu’il est âgé de 9 ans ; l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue ; le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie, quand il a 16 ans.

À l’hôpital à 9 ans, l’expérience de la solitude et de la douleur.

« Je viens d’une famille ouvrière, à la campagne, en Touraine […]. Mon père était ouvrier, après il a été éboueur, et ma mère était femme de ménage. […] L’enfance, ce sont les expériences fondatrices, dont la première a été celle de l’hôpital – je devais avoir neuf ans – où je suis resté quelques semaines. » Une expérience très forte « de la solitude, ou plutôt d’un arrachement, car nous vivions à la campagne et l’hôpital était loin. »

« C’était très violent, l’hôpital. Et je me battais, je veux dire physiquement. Contre les adultes, je mordais, je tapais, je donnais des coups de pieds. Une fois, ils s’y sont mis à huit pour me faire une piqûre. J’étais très en colère, j’étais, je dirais, ébouillanté par la colère, une partie de cette colère ne m’a jamais quitté. »

Les traces inscrites dans la mémoire de l’auteur par cette expérience de son hospitalisation, nous les retrouvons lorsqu’on interroge Mauvignier sur l’écriture d’une scène de son dernier roman, Histoires de la nuit, où un personnage, Christine, laissée pour morte après avoir reçu un coup de couteau, revient lentement à la conscience. Mauvignier raconte qu’il se demande comment il peut incarner ce que Christine vit à ce moment-là, comment elle revient à la conscience, « l’ébranlement intérieur que ça produit ». Alors il dit : « je vais chercher en moi, dans mes souvenirs […] j’ai connu l’expérience de l’hôpital […] quelque chose s’est inscrit de la violence faite au corps […]. J’ai su, autrefois, ce que c’est que de ne plus oser bouger parce qu’on se dit que si on bouge d’un millimètre, on va hurler ou se démembrer et tomber en miettes. Ça, mon corps s’en souvient. »

Cette mémoire très ancienne du corps à laquelle Mauvignier fait appel pour déployer une scène très difficile à écrire est une mémoire sans mots, une mémoire de sensations – des sensations qu’il va devoir traduire, détail sensible après détail sensible, dans une langue d’écriture qui transformera l’expérience sensorielle en une scène littéraire qui rendra ce moment-là de la vie de son personnage vivant pour les lecteurs.

J’ajouterai ici, au sujet de ce dernier roman paru en 2020, que Mauvignier raconte qu’il n’a compris d’où lui venait la nécessité d’inventer Histoires de la nuit qu’en arrivant au dernier paragraphe du roman, c’est-à-dire après avoir écrit 635 pages ! Alors il s’est dit : « nous y voilà ! Je vois précisément de quels traumas de ma propre enfance cela vient. » 635 pages avant de reconnaître la blessure qui est la source souterraine du roman… Alors il dira : « au fond, j’ai écrit le livre pour trouver cet endroit dont j’ignore presque tout au départ. »

Deuxième expérience fondatrice :
l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue.

« À l’hôpital, on essaie de vous rassurer. Les mots se vident de leur sens, se font sucrés, douceâtres, vous commencez à percevoir […] que les mots servent à vous endormir. […] Ma mère ne pouvait pas venir tous les jours, mon père devait prendre son après-midi pour l’emmener […] ça voulait dire de l’argent en moins pour la famille. Ça, je le savais […] et j’entendais la fragilité de leurs voix quand elles mentent ou tentent seulement de vous bercer pour rendre l’absence supportable. »

« Il y avait cette violence dans la langue, mais il y avait aussi une autre violence, sociale celle-ci, plus puissante encore, et toujours liée à la parole. Je revois mes parents dans l’entrée de la chambre, complètement abasourdis, avec des médecins qui leur parlent dans des termes très techniques. Mes parents qui ne comprenaient pas ce qu’on leur disait. Je ne comprenais pas plus, d’ailleurs, mais je comprenais qu’ils ne comprenaient pas. C’était terrible. Ce n’était pas possible. Ça ne peut pas servir à ça, les mots ne peuvent pas servir à ça. »

Cette première expérience traumatique est, je le pense, tant à l’origine de la nécessité d’écrire de Mauvignier que de l’éthique qu’il donne à son travail d’écrivain : « la littérature doit toujours être du côté du contre-pouvoir », dit-il. « Il y a des gens qui vous écrasent, qui veulent vous dominer par le langage. […] Écrire, c’est travailler à détruire ce langage de pouvoir et de mépris de classe. »

Ainsi cette expérience fondatrice le conduira-t-elle à chercher, dans ses romans, une parole qui fera lieu de vérité entre les êtres. Et, citant Kafka, il ajoutera qu’il s’agit de « trouver une parole vraie d’homme à homme ».

Troisième expérience fondatrice :
le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie.

« Je venais d’avoir seize ans quand mon père s’est suicidé. Il y a eu une telle violence à la maison, je pense qu’il me faudra toute une vie de travail pour cerner la monstruosité de cette violence, pour l’approcher, la regarder – je ne parle même pas de la comprendre. […] Cette violence de la mort de mon père, j’ai voulu y répondre en écrivant tout de suite, quasiment le jour même, ou peut-être le lendemain de sa mort. Je me revois, prenant mon bloc de papier et mon stylo-bille bleu d’écolier, commençant à écrire. Et puis d’un seul coup, l’évidence que le réel est tellement écrasant que [l’écriture] ne peut rien devant une telle dévastation. […] J’ai rangé mon papier et mon crayon et je n’ai pas écrit pendant des années, me promettant de ne plus jamais y toucher. »

L’échec de saisir la violence infligée par le suicide de son père de manière frontale, en écrivant au moment même des faits, va se transformer, souterrainement, pendant des années, et venir irriguer la première œuvre, écrite quinze ans après. Ce processus de maturation détournera en outre Mauvignier de l’écriture autobiographique (chercher à saisir le réel de manière frontale) et l’orientera vers l’écriture de fiction.

De la mémoire du suicide de son père naîtront ainsi deux romans : le premier, Loin d’eux, explorera la douleur de l’entourage d’un jeune suicidé en mettant en lumière l’incommunicabilité entre les êtres d’une même famille ; le deuxième roman, Des Hommes, naîtra des liens que fait Mauvignier entre le suicide de son père et son expérience traumatique de la guerre d’Algérie – expérience dont son père n’a jamais pu parler.

En 1999, paraît le premier roman, Loin d’eux.
Mauvignier a alors trente ans. Dans ce premier roman, il met en scène le suicide d’un jeune homme, Luc, et l’incompréhension que ce suicide provoque dans son entourage, donnant peut-être voix à la douleur qu’il a lui-même éprouvée au moment du suicide de son père :

    « L’impression d’avoir changé de vie d’un coup, d’être passé de l’autre côté de la fin du monde. »

Dès la première page, on entre de plein pied dans la tête de Geneviève, la tante de Luc, par un monologue intérieur qui raconte les circonstances de sa disparition. Puis la douleur du père, de la mère, de l’oncle et de la tante, se diront par des monologues intérieurs qui donneront successivement la parole à chacun d’eux. Mais, face à la dévastation de ce suicide, face « au silence d’éternité pour chacun de nous, en une seconde, le trente et un mai quatre-vingt-quinze, à seize heures », ces voix se montrent d’autant plus perdues que cette famille ne dispose pas des mots qui lui permettraient d’exprimer sa douleur.

De loin en loin, la voix d’outre-tombe de Luc s’intercale entre les monologues de ses proches et vient dire combien le silence et l’incommunicabilité étaient devenus irréversibles, entre ses parents et lui.

L’effort de comprendre le désastre du geste de son fils conduit le père de Luc à se demander si son fils ne serait pas « mort des mots enfouis qu’on se repasse de père en fils comme si, de génération en génération, tout ce que les vieux n’avaient pas pu dire c’était les jeunes à leur tour qui le prenaient en eux ». Et l’on pense, lisant cette phrase, au silence du père de Mauvignier sur son expérience de la guerre d’Algérie.

La colère contre les mots qui ne disent pas « ces choses sans nom qui vous tordent le ventre et qu’on ne sait pas nommer » résonne dans le grand silence laissé par le suicide de son père dans la vie de Mauvignier adolescent – « ces mots enfouis » qu’il exhume en écrivant.

    « Et après ne sont restés que nos corps, seuls, ensevelis dans le silence. »

Mais, s’il nous est possible de faire, après coup et de l’extérieur, les liens que je tisse ici entre l’expérience du suicide du père et le thème de ce premier roman, Mauvignier dit bien qu’il n’en sait rien lui-même, au moment de se mettre à écrire. Voyez comment il raconte la venue de ce premier livre, après des années de tentatives infructueuses :

    « J’ai ouvert une page vierge sans me poser la moindre question, sans projet, sans idée, sans rien, et j’ai écrit les premières pages de Loin d’eux. […] D’un seul coup j’ai vu le texte apparaître sous mes yeux. D’un seul coup […] j’accepte de lâcher prise […], à ce moment-là j’écris, ça écrit, ça vient vers moi dans une langue que je reconnais, que je connais, et je reste saisi devant ce tremblement, parce que tout de suite je comprends ce qui se passe. »

Ce qui se passe, c’est la naissance de l’écriture littéraire par la création d’une forme, qui est cette succession de voix intérieures sans aucune autre narration que ce que chacune des voix va, tour à tour, délivrer de l’histoire de Luc et de sa famille.

Quand Mauvignier dit qu’il reconnaît la langue qui surgit lors de l’écriture de ces premières pages, je me souviens qu’il raconte que son père a toujours souhaité qu’il s’extraie de leur condition ouvrière par la maîtrise de la langue :

    « ça faisait des années que j’attendais de l’écriture qu’elle m’éloigne de là d’où je viens, pour être fidèle à cette idée de mon père de me servir de la langue comme moyen d’ascension sociale, et je découvre que […] la langue ne sert pas à fuir là d’où l’on vient, elle sert à y revenir, à accomplir ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas de libération possible. […] Ce qui est terrible […] c’est d’accueillir l’acceptation douloureuse de ce que l’on ressent, de ce qui est le cœur, peut-être, de notre vie. C’est ça qui est difficile. »

Accueillir l’acceptation douloureuse de ce qui est le cœur de notre vie. J’insiste sur le fait que Mauvignier, comme de nombreux autres auteurs, dit ne pas savoir où va l’entraîner l’écriture d’un livre lorsqu’il commence à l’écrire, comme je vous le racontais au sujet d’Histoires de la nuit. C’est bien souterrainement que la mémoire vient irriguer le cours de l’écriture ; c’est bien souterrainement que le processus de création oriente l’auteur vers ce qui demande à être écrit – qu’il écrira selon l’éthique de l’écriture que ses expériences fondatrices ont forgée : une parole vraie, d’homme à homme.

Cinq romans et dix ans plus tard, Mauvignier publie Des hommes, en 2009.
Fort de l’expérience d’écriture et de publication acquise pendant dix ans, Laurent Mauvignier s’attaque alors aux non-dits de la guerre d’Algérie et à la blessure impossible à guérir de son père qui, appelé en Algérie, en était revenu traumatisé par l’expérience dont il n’a jamais pu parler. (On retrouve ici ces mots enfouis que les vieux n’ont pas pu dire et que les jeunes prennent en eux, annoncés par le père de Luc dans le premier roman.)

Avec Des hommes, Mauvignier veut montrer l’onde de choc qui continue, quarante ans après, de hanter les anciens appelés – cette onde souterraine à l’origine du silence de son père (et de son suicide ?) ; cette onde qui passe du père au fils et vient mobiliser le processus créateur en chargeant l’écriture d’extraire cette guerre du silence qui la recouvre.

Mauvignier donne, comme dans ses précédents romans, la parole aux laissés-pour-compte du langage. Il avance pas à pas et construit son récit selon la dynamique d’une révélation progressive des souvenirs et des fantômes qui hantent ses deux personnages principaux.

Traumatisme de la guerre, violences innommables subies et agies, haine des arabes qui en résulte, racisme à bas bruit, racisme ordinaire… toutes ces pensées sont l’objet d’un refoulement collectif – « ces pensées bien enfouies dans les plis des souvenirs », écrit Mauvignier.

Quatre parties structurent le récit : Après-midi, Soir, puis, à la moitié du roman : Nuit – qui est le récit Algérien. Et enfin Matin, sur les 15 dernières pages du livre.

La partie Après-midi ouvre Des hommes sur une scène d’anniversaire, quarante ans après la guerre d’Algérie, dans un village inspiré du village d’enfance de Mauvignier (qui dans ses romans prend le nom de La Bassée). Le narrateur s’appelle Rabut ; il est un ancien appelé en Algérie, aujourd’hui homme intégré à la communauté dans laquelle se déroulera le drame. Rabut est le cousin de Solange, dont on fête l’anniversaire. Bernard, lui, est le frère de Solange. Lui aussi a fait la guerre en Algérie. Il est « un gars perdu et déglingué par la vie » qui vit dans un taudis ; on le surnomme Feu-de-Bois car il est toujours très sale et « pue atrocement le feu de bois ». Vivant des aumônes de ses proches, il offre à sa sœur, pour son anniversaire, une broche qu’aucun des témoins « n’aura jamais les moyens d’offrir à personne », ce qui provoque la colère de la communauté.

Dans ce contexte hautement conflictuel, la présence à cette fête d’un immigré d’origine algérienne, Chefraoui, va réveiller les plaies anciennes. Cet employé municipal fait à Feu-de-Bois l’effet d’une « image impossible venue brouiller le réel », « comme un compte à régler vieux de quarante ans », un compte à régler qui vient dire : « non, ce n’est pas fini, on croyait que c’était fini mais ça n’est pas fini. »

Ensuite vient la partie Soir, toujours racontée par Rabut : Feu-de-Bois, très ivre, blessé et furieux d’avoir été renvoyé de la fête par sa sœur, s’est rendu chez Chefraou et s’est introduit dans sa maison, terrorisant femme et enfants, saccageant la cave, tuant le chien. Les gendarmes et les notables du village racontent les faits à Rabut. Celui-ci commence à dessiner les contours du conflit algérien enfoui dans les mémoires – cette guerre encore en vie qui vient de faire effraction dans le présent.

Avec la partie Nuit, on change brusquement de temporalité et de lieu : on est propulsé dans la vie d’un camp militaire à proximité d’Oran, dans les dernières années de la guerre d’Algérie, dont Rabut et Feu-de-Bois ont partagé l’expérience. Tout à coup on découvre la peur au ventre des jeunes soldats, l’ennui des journées si longues, la chaleur harassante, la traque de l’ennemi invisible, le sommeil qui se refuse, le mal du pays de ces jeunes appelés venus « se faire croire qu’on est là pour quelque chose comme des idées, un idéal, une grandeur quelconque, un projet de civilisation comme l’indique l’une des brochures » qu’ils ont reçues en arrivant.

    « Où tu caches les armes ?
    Où tu caches les armes, dis-le.
    La première fois qu’on le frappe, il ne bronche pas, à peine s’il sursaute, s’il cligne des yeux. […]
    Les armes ?
    Où elles sont, dis-le.
    Il les regarde et ne répond pas.
    Où est-ce qu’ils se planquent ?
    Non, il fait signe que non.
    Où ça, tu le sais.
    Dis-le.
    […] Ils sont deux soldats très près de lui et lui lancent des petites claques du bout des doigts, sur le crâne, derrière la tête, dans la nuque.
    Les armes, où elles sont ?
    […] On entend le bruit sec des claques. Le garçon reste droit. On entend les claques, de plus en plus fortes, sur les joues, sur les yeux, sur le front, il fronce les sourcils, on voit le tressaillement des muscles des mâchoires et il retient son souffle […] on le fouille et on ne trouve rien sous les vêtements que le tremblement de tout son corps […]. Ils sortent. Ils sont sur le pas de la porte lorsque Nivelle se retourne, sans prévenir, d’un mouvement sec et mécanique sans réfléchir on dirait il revient sur ses pas, quelques foulées, le corps raide ; il fait quelques mètres et prend son pistolet dans son ceinturon et sans regarder sans réfléchir droit devant s’approche du garçon et lui tire une balle dans la tête. »

Ce récit algérien fait irruption dans le roman ; il en occupe la moitié. Tout à coup on ne sait plus qui raconte. Une voix surgie du passé vient fracturer le refoulement pour « révéler la puissance de sidération et la monstruosité des événements », leur « surgissement dans la banalité du quotidien », comme le dit Mauvignier lorsqu’il explique la difficulté de faire revivre cette guerre telle qu’il imagine qu’elle a été vécue par les appelés – et par son père.

Alors vient le récit de l’horreur, la violence inouïe. L’atrocité nue nous est livrée telle qu’a pu la vivre Feu-de-Bois, sans recul ; cette atrocité qu’il ne pourra jamais oublier. Cette atrocité qui est révélée à Mauvignier dans le processus d’écriture.

Dans le livre de ses entretiens avec Pascaline David, Mauvignier revient sur la façon dont les révélations délivrées par l’écriture interagissent avec le travail de construction du roman : « les choses se construisent en même temps qu’elles se révèlent. Et on ne sait jamais si elles se révèlent ou si elles se construisent d’abord. C’est-à-dire qu’il y a une façon d’accueillir quelque chose qu’en même temps on est en train de construire. »

Accueillir les violences sans mots exhumées par le processus d’écriture ; mais aussi construire l’histoire qui racontera comment ces violences ont été refoulées.

    « On avait renoncé à croire que l’Algérie c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et là il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout, et aussi parce que les vieux disaient c’était pas Verdun, qu’est-ce qu’on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun. »

Dans le roman, un appelé revenu en France après la guerre raconte : « Moi, quand je vais au bistro, les gens qui ne m’ont pas vu depuis longtemps me regardent et me disent que j’ai maigri et que maintenant j’ai l’air d’un homme.
Oui, c’est ça, je suis un homme.
Ils demandent comment c’était l’Algérie, et parfois, ceux qui s’intéressent disent que c’est dommage, tout ça pour rien. Mais quand même ils sont contents que tout soit terminé et puis. Et puis ils passent à autre chose, »

Et tandis que tout le monde passe à autre chose, « on pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même. »

    « Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s’imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. […] On ne sait pas ce que c’est qu’une histoire tant qu’on n’a pas soulevé celles qui sont en-dessous et qui sont les seules à compter, comme des fantômes, nos fantômes qui s’accumulent et forment les pierres d’une drôle de maison dans laquelle on s’enferme tout seul, chacun sa maison. »

La construction progressive de l’histoire permet le soudain surgissement de la mémoire qui hantait les deux personnages principaux du roman. Cette construction narrative a été irriguée par le processus d’écriture qui, lui, extrayait les fantômes tapis dans les mémoires souterraines de l’auteur, sous le silence du père.

Sept ans plus tard Mauvignier publie Continuer, en 2016.
Si les liens avec sa propre histoire me paraissent moins évidents que dans les deux romans dont je viens de vous parler, j’ai malgré tout désiré vous parler de ce récit, lui aussi structuré autour de la révélation progressive des traumatismes qui hantent la mémoire du personnage principal.

Dans ce roman, Sybille est une sorte de naufragée, de survivante. Elle élève seule son fils Samuel, dix-sept ans, qu’elle attend toute une nuit alors qu’il a été emmené au commissariat pour avoir participé à des violences lors d’une fête. Elle lui laisse une série de messages dans la nuit et se sent « pitoyable, honteuse d’elle-même et sans perspective, sans avenir, en pleine nuit, dévastée, la main crispée sur le nœud de la ceinture de sa robe de chambre, meurtrie et si seule ».

Mauvignier a raconté par quels déclics lui est venue l’écriture de Continuer : « Je lis dans Le Monde l’histoire d’un homme qui emmène son fils à cheval au Kirghizistan. Je me mets à me demander si une femme aurait pu faire ça, emmener son fils à cheval au Kirghizistan ? […] Vient l’image de cette femme dans son peignoir qui attend dans la nuit. Son peignoir a été lavé au moins 353 fois. Elle écrase ses cigarettes dans un cendrier en fer blanc. Elle est épuisée, il est trois heures du matin ; c’est une mère qui s’inquiète pour son fils. »

Dans le livre de ses entretiens sur l’écriture, Mauvignier raconte : « La femme en peignoir je l’ai vue beaucoup parce que j’ai vu la solitude de ma mère, même si elle n’a jamais fumé et si elle ne ressemble pas à cette image. Mais il est évident que c’est une image qui réactive quelque chose, qui vient de quelque part. »

La solitude de sa mère… cette mère, victime collatérale du traumatisme de la guerre d’Algérie pour avoir vécu avec un homme qui n’en était jamais revenu ? Cette mère anéantie par la douleur du suicide de son mari ? Peut-être Mauvignier tente-t-il de consoler la désolation de sa mère en lui attribuant, par la fiction, la force de caractère qui conduit Sybille à partir seule avec son fils à cheval au Kirghizistan, pour le sauver de la dérive, alors qu’on lui a bien dit que c’était une connerie.

Alors va se dessiner la construction impeccable du roman, en allers et retours entre les aventures que Sybille et Samuel vivent au Kirghizistan et le chemin de reconstruction de sa mémoire par Sybille qui, écrivant son journal pendant le voyage, descendra strate après strate dans sa mémoire jusqu’à en extraire l’événement traumatique qui a fait basculer sa vie en la privant brutalement du goût de vivre.

« La raison pour laquelle j’écris ce texte, l’essentiel, c’est l’espace mental de Sybille », écrit Mauvignier : « comment, par effraction, son passé, les rêves aussi, vont télescoper ce voyage géographique et ouvrir une autre dimension, qui est indispensable. C’est le cœur du livre. »

Cette autre dimension, c’est la mémoire du personnage – les émotions et les valeurs nées de ses expériences singulières, des différentes vies qu’elle a vécues –, cette mémoire qui donne la complexité de ce personnage.

Ce roman a été écrit dans l’après-coup des attentats de janvier 2015. Mauvignier disait alors qu’il ne voulait pas céder au pessimisme, à l’accablement ambiants. Ainsi a-t-il puisé dans la mémoire du chagrin de sa mère l’invention d’une histoire qui renverse le cours tragique des choses par la force de vie déployée par une femme qui refuse la fatalité de voir son fils sombrer.

***

Nathalie Sarraute écrivait : « Les mots servent a libérer une matière silencieuse bien plus vaste que les mots ».

Ainsi en est-il du rapport qu’entretiennent mémoire et création littéraire. L’une, la mémoire, est ce vaste continent d’éprouvés ayant inscrit des traces sensibles (des images, des affects, des traumas…) dans des contrées reculées de la personne, en-deçà du langage : cette matière silencieuse dont parle Sarraute. L’autre, la création littéraire, ne dispose que des mots pour donner forme à ce qui bruit, aux confins de la conscience, et demande à trouver forme dans le langage.

Laurent Mauvignier, lorsqu’il revient sur son processus d’écriture, parle des blessures qui sont les sources souterraines de ses romans. Il dit aussi qu’il écrit ses romans en ignorant tout de ce lieu – cette source – au moment où il se met à écrire.

Lorsque je parle de l’écriture dans mes ateliers, j’utilise la métaphore de la rivière souterraine. Je dis que pour écrire, il faut parvenir à faire taire sa tête pensante pour écouter le chant de la rivière. Je dis que la rivière, si on guette son chant avec patience, si on parvient à l’entendre, montrera le chemin vers ce qui cherche, en soi – ou à travers soi –, à se dire.

À Laurent Mauvignier, la rivière a désigné la solitude effrayante d’un enfant à l’hôpital, la douleur qui s’empare du corps, les mensonges et violences véhiculés par la langue, le choc inouï d’une disparition, l’empreinte de la douleur d’une mère… De cette matière silencieuse sont revenues des images, ont surgi des affects enfouis, sont nées des nécessités de dire, de créer.

Laurent Mauvignier a prêté l’oreille au chant de la rivière. Il a écrit, encore écrit. Alors l’écriture a révélé, mot après mot, phrase après phrase, cette matière dont parle Sarraute ; elle a, en chemin, exhumé certains des fantômes tapis sous les silences qui hantent nos mémoires. Ainsi sont nées ces histoires habitées qu’invente la création littéraire – ces histoires qui disent l’expérience humaine et nous touchent car elles donnent sens au chaos.

Je laisserai, pour finir, la parole à Laurent Mauvignier et à cette éthique de l’écriture constituée dès son enfance qui conduit depuis son travail d’écrivain :

    « Les livres qui font naître la complexité du monde, son épaisseur, à partir de la singularité des êtres, des expériences humaines, peuvent nous donner à penser la violence, les attentats, la solitude, mais aussi la solidarité, le partage, le besoin de vivre. Et nous montrer comment chaque vie est irréductible, irremplaçable. Voilà ce qu’un roman peut dire, ce à quoi il faut toujours ramener les choses et à partir de quoi on les interroge : la vie. »

Je vous remercie.
Claire Lecœur

Les ouvrages de Laurent Mauvignier qui m’ont accompagnée pendant l’écriture de cet article :
Les Motifs de Laurent Mauvignier, entretiens sur l’écriture avec Pascaline David (Diagonale, 2020).
Loin d’eux, roman (Minuit, 1999).
Des hommes, roman (Minuit, 2009).
Continuer, roman (Minuit, 2016).
Histoires de la nuit, roman (Minuit, 2020).

Les ateliers de l’été

Cet été je vous propose deux ateliers d’écriture dans ce grand jardin qui vous offre le calme de la campagne à 30 kilomètres du centre de Paris, et l’ombre apaisante des grands arbres.

 

Dans le premier atelier

nous ouvrirons grand les fenêtres des écritures sur les voix, les personnages dans le récit et les différentes formes de narration, en écrivant en dialogue avec l’œuvre romanesque de Laurent Mauvignier.

« Il n’y a pas qu’une personne en nous, jamais. On me dit parfois que je fais bien parler les femmes, mais moi, ce qui m’intéresse c’est d’aller chercher en moi le vieillard que je serai peut-être un jour. Il existe déjà… De la même manière, l’enfant que j’ai été est encore là. Il y a des strates en nous… Et il y a tous les êtres que nous ne serons jamais et qu’en même temps nous sommes quand même… En moi, il y a aussi une petite fille qui a peur, qui est dans son coin… » Laurent Mauvignier.

Dans le deuxième atelier

j’accueillerai les personnes qui, ayant inventé un personnage, l’ayant caractérisé à l’occasion de quelques actions, quelques scènes, se demandent comment le faire avancer, et dans quelle histoire.

Nous travaillerons avec l’arc transformationnel élaboré par Dara Marks, dans Inside story : « Nos personnages grandissent et évoluent intérieurement en relation directe avec les conflits et les obstacles qu’ils affrontent et surmontent dans le monde extérieur. Le vrai triomphe est la victoire que les personnages remportent sur leurs propres limitations ».

La dynamique transformationnelle du personnage entraînera l’évolution de l’intrigue. Nous donnerons corps et chair à ce personnage afin de rendre vivante sa transformation.

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Des naissances dans un jardin

Accompagner la naissance de vos personnages, les faire surgir ?

Le personnage ne dit rien, certes, « mais il est si passionnément désireux de passer dans la langue, d’être accueilli dans l’écriture, qu’il fait vibrer le langage en sourdine. (…) Alors le langage se met à remuer étrangement dans la pensée encore indécise de l’écrivain sollicité. Il remue, il remue, comme une eau inquiète, une lave en tourment, balbutiante. » Sylvie Germain, Les personnages.

Où se trouve l’inspiration, entre expériences et réalité et imagination ? Nous commencerons par explorer différentes sources d’écriture. Certains personnages viendront de ces espaces entre rêves et rêverie langagière où naissent les imaginations ; d’autres surgiront de vos expériences, de vos ascendances, de vos rencontres… Le deuxième jour, ils se seront invités dans vos textes, ils seront là.

« Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure (…) Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. Et ils brouillent cette mince frontière, la traversent avec l’agilité d’un contrebandier. » Sylvie Germain, Les Personnages.

Dans l’atelier, pendant trois jours, alors qu’autour de nous dans le jardin jailliront les roses les lilas et les fleurs odorantes des orangers du Mexique, il s’agira d’écriture et de littérature ; de donner à ces personnages surgis dans vos textes la vie – le mystère ? la quête ? – qu’ils vous inspireront.

Qu’est-ce qu’un personnage littéraire ? Comment le rendre vivant, le mettre en mouvement, le donner à voir aux lecteurs au point qu’il reste inscrit, vivant dans leur mémoire ?

Ensemble, nous caractériserons vos personnages, leur donnerons du goût, de la chair, de la présence. Nous les verrons naître et grandir ; nous découvrirons leurs obsessions et leurs faiblesses, les lieux qu’ils arpentent, leurs abris, leur nécessité propre, leur façon d’habiter le monde. Nous chercherons leur singularité dans la langue.

« Que les corps se lèvent, marchent et l’espace de trois phrases, dans l’esprit des lecteurs, apparaissent, soient là et vivent. » Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.

Nous utiliserons les outils de la dramaturgie pour dynamiser et complexifier vos personnages, les doterons d’un secret, les confronterons à des conflits. Texte après texte, vous les ferez progresser dans une histoire, vous esquisserez une intrigue.

Nous serons, tout le long de cet atelier, en compagnie de personnages nés de la littérature contemporaine. Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Elizabeth George, Sylvie Germain, Maylis de Kerangal, Nathalie Léger, Michèle Desbordes, Pierre Bergounioux, Raymond Carver, Richard Brautigan, Pierrette Fleutiaux, Belinda Cannone, Régine Detambel, Jeanne Benameur, François Bon, Anne Dufourmantelle, Sophie Calle, Nicole Malinconi, Bernard-Marie Koltès, Sylvie Gracia…

Nous serons plus nombreux, le dernier jour, que les cinq ou six personnes réunies pour écrire dans l’atelier, et riches de ces autres nés de vos écritures – ces autres dont nous aurons pris soin, les accompagnant de la belle écoute de ce qui se trame et s’invente dans l’atelier.

printemps aux Buttes Chaumont

Dans l’atelier

Dimanche 26 février, 11h15.

Vous êtes assis autour de la table. Nous nous retrouvons après avoir lancé l’écriture, hier – une écriture Autour du monde inspirée par le roman de Laurent Mauvignier. Hier, trois heures déjà d’atelier ont ouvert notre week-end.

Trois heures si brèves, avec le temps qu’il a fallu pour vous parler de l’œuvre, vous donner à entendre les voix, vous permettre d’envisager la composition du livre et surtout, vous montrer le travail minutieux du romancier — cet art de porter attention à chaque détail qui nous projette dans un lieu, au cœur d’un événement, en compagnie de ceux qui le vivent. Une heure de parole, ça m’a pris, hier, pour vous raconter tout cela après vous avoir invités, tandis que je vous parlais, à n’écouter que ce qui ferait surgir en vous l’idée qui viendrait, vous traverserait.

L’idée d’un événement dans le monde vécu par un personnage qu’il faudrait inventer. Un événement et un personnage, et deux heures pour commencer à écrire. Deux heures, oui, mais par étapes – comme toujours dans les ateliers pour éviter l’inquiétude de ceux qui n’ont pas encore l’habitude avec l’annonce d’un temps qui peut paraître long — le temps de l’écriture ne s’éprouve pas comme les autres temps une fois qu’on a plongé, quand on est dedans.

« Si j’aime si profondément le roman, c’est qu’il est par essence humain parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. C’est pour cette raison que tout roman est profondément politique  : il donne un nom à chacun. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie, » disait Mauvignier dans une interview que je vous lisais hier.


11h45.

Au milieu de la table de l’atelier, café, thé et tarte aux pommes apportée par C.
Vous écrivez. Il est presque midi maintenant et depuis hier je n’ai toujours pas entendu vos textes. Je ne connais de vos chantiers que les thèmes que vous nous avez présentés hier, en un bref tour de table : un attentat sur la plage de l’hôtel de Sousse, en Tunisie, vécu du point de vue d’une femme qui était là en vacances ; l’arrestation d’un groupe d’adolescents qui va provoquer la bascule vers le conflit en Syrie, vécu par un chauffeur de taxi dont le fils a été arrêté ; la mort par fait de violence matonne d’une africaine exilée, dans une prison en Bulgarie, racontée par une autre exilée qui partageait sa cellule ; la sauvagerie du réel qui déborde un jeune engagé au moment où se déclenche la guerre du Golfe alors qu’il fait ses classes en caserne en Allemagne ; le combat d’une élue locale contre le déboisement dans sa commune et l’abus chimique en agriculture.
(Hier avant de vous quitter je vous ai invités à chercher les informations nécessaires à votre sujet dans la soirée.)

Pour vous approcher de cette écriture romanesque et politique dont parle Mauvignier, je vous ai demandé de ne pas céder à la tentation des beaux sentiments, ni à celle du point de vue surplombant, ou simplifiant, non ; ne rien céder au général et écrire « à hauteur d’homme », comme je le racontais ici. C’est l’enjeu de cette séance.

11h55

Autour de la table je vois les feuilles que vous couvrez de signes, les pages de vos cahiers tournées l’une après l’autre sous l’avancée des mots, la poussée des phrases, la progression de vos histoires. Vous écrivez, G., une phrase après une autre, lentement, si lentement, avec ce mouvement qu’impriment vos phrases sur vos lèvres quand vous vous les dites en voix intérieure. Vous vous relisez beaucoup et produirez, je le sais — je connais votre écriture maintenant – un texte d’une densité éclatante. F. et C., je ne vous avais pas revues depuis que vous aviez travaillé avec moi en atelier il y a une quinzaine d’années – le cliquetis rapide de vos doigts sur les touches de votre ordinateur, F. ; votre bic qui court si vite sur le papier, C. ; tout à l’heure vous direz « J’ai été emportée. » À côté de vous, H., vous tenez, votre bic très haut en gardant votre main à distance du papier comme si vous traciez des arabesques avec un pinceau fin, comme si vous les enrouliez en lignes régulières tout le long de la page. Et vous, A., sur ma gauche ; vous revenez avec une feutre turquoise sur les pages de votre cahier en papier recyclé couvertes d’une écriture violette ; vous barrez, complétez, changez des mots et cela donnera la précision de cette écriture que je commence à bien connaître, si précise dans le choix des mots, si fluide, et mûre ; vous préparez la lecture de votre texte, là, dans cinq minutes, à midi et quart.

12h15

À onze heure et quart je m’étais entendue vous dire : « à bientôt, après la traversée ». Une heure. Une si petite heure lorsqu’il s’agit d’écrire s’est écoulée dans le beau silence de l’atelier. Je viens de vous annoncer que nous lirions dans cinq minutes. Vous avez levé les yeux de l’ordinateur ou de vos feuilles ou de votre cahier, vous m’avez regardée comme en songe.
Vous revenez de loin.

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