Lumière d’août

Lire le grand, l’immense William Faulkner, l’été

Entrer dans cette écriture rude et magnifique, plonger au cœur des sombres passions qui agitent l’Amérique puritaine, soutenir l’implacable enchaînement des déterminations qui dépassent les personnages et s’abattent sur leur destin. Retrouver l’émerveillement de cette écriture engagée corps et âme à dire la complexité des tragédies singulières ; cette écriture qui jamais ne juge la monstruosité des personnages ; ces voix qui nous immergent pour nouer le tragique à l’intérieur d’une trame narrative de la fatalité.

Christmas est blanc. Sa fatalité : né d’une étreinte hors mariage, il a du sang noir. Dès sa naissance, la malédiction pèse sur ce bâtard blanc au sang noir – signe de la faute de sa catin de mère. Son grand-père dépose le nouveau-né, une nuit de Noël, sur les marches du perron d’un orphelinat pour enfants blancs, où il pourra surveiller celui qu’il nomme « abomination du Seigneur », ou « semence ambulante du démon ». Plus tard adopté, l’enfant endurera des violences inouïes que, devenu adulte, il dispensera à son tour. La malédiction est ici donnée par la voix du grand-père, le vieux Doc Hines, ce vieillard qui, retrouvant Christmas trente-cinq ans plus tard (alors qu’il a tué une femme blanche dont il avait été l’amant), demande qu’il soit lynché.

« [Le vieillard] soudain s’écrie d’une voix éraillée, sonore et folle. Il parle, incroyablement vieux, incroyablement sale :
– […] Le Seigneur a dit au vieux Doc Hines ce qu’il avait à faire, et le vieux Doc Hines l’a fait. Et le Seigneur a dit au vieux Doc Hines : « Surveille bien maintenant et tu verras Ma volonté s’accomplir. » Et le vieux Doc Hines a surveillé, et il a entendu la bouche des petits enfants, des orphelins de Dieu, de Dieu qui leur mettait Ses mots, Sa connaissance dans la bouche, car ils ne pouvaient pas savoir, étant encore indemnes de péché, même les petites filles, sans péché ni chiennerie encore. « Nègre ! Nègre ! » dans la bouche innocente des petits enfants. Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Et maintenant Je vais laisser Ma volonté s’accomplir, et maintenant Je m’en vais. Il n’y a pas assez de péché ici pour M’occuper, car peu m’importent les fornications d’une catin ; elles font aussi partie de Mes desseins. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Comment les fornications d’une catin pourraient-elles faire partie de Vos desseins ? » Et Dieu a dit : « Attends et tu verras. Crois-tu que ce soit par hasard que j’ai choisi ce jeune docteur pour trouver Mon abomination enveloppée dans cette couverture, sur les marches, la nuit de Noël ? Crois-tu aussi que c’était par hasard que la directrice ait été absente cette nuit-là, de sorte que ces petites catins ont pu le baptiser Christmas, en sacrilège envers Mon fils ? Je pars donc maintenant, car Ma volonté n’a plus qu’à s’accomplir et je peux te laisser là pour surveiller. » Alors, le vieux Doc Hines a surveillé et attendu. Du calorifère même du Bon Dieu, il a surveillé les enfants et la semence ambulante du démon que tous ignoraient et qui polluait la terre par l’effet de ce mot qu’on lui jetait à la face. Parce que, maintenant, il ne jouait plus avec les autres. Il restait seul, tranquille, et le vieux Doc Hines savait qu’il écoutait en lui-même la menace cachée de la malédiction de Dieu, et le vieux Doc Hines a dit : « C’est parce qu’ils t’appellent nègre ? » Et il n’a rien répondu, et le vieux Doc Hines a dit : « Crois-tu que tu es nègre parce que Dieu t’a marqué au visage ? » Et il a dit : « Est-ce que Dieu est un nègre aussi ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il est le Seigneur Dieu, le Dieu des Armées. Sa volonté sera faite. Pas la tienne, ni la mienne, parce que toi et moi, nous faisons tous les deux partie de Ses desseins, partie de Sa vengeance. » Et il s’est éloigné, et le vieux Doc Hines le regardait écouter, entendre la volonté vengeresse du Seigneur. […] À partir de cette première nuit, après avoir choisi le jour anniversaire de Son propre Fils pour la mettre en marche, [Dieu] avait laissé le vieux Doc Hines pour surveiller. Il faisait froid cette nuit-là, et le vieux Doc Hines était là, dans le noir, juste au coin, là d’où il pouvait voir le perron de l’accomplissement de la volonté de Dieu, et il a vu ce jeune docteur qui s’approchait dans un esprit de débauche et de fornication. Il s’est arrêté, il s’est penché et il a pris l’abomination du Seigneur et il l’a porté dans la maison. Et le vieux Doc Hines a suivi et il a vu et entendu. Il a vu ces jeunes catins qui, en l’absence de la directrice, profanaient le saint anniversaire du Seigneur par des cocktails et du wiskey. Elles ont défait la couverture. Et ce fut elle, la Jézabel du docteur, elle, l’instrument du Seigneur, qui a dit : « Appelons-le Christmas ! » Et une autre a dit : « Comment Christmas ? Christmas quoi ? » Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Dis-leur. » Et toutes, suant la débauche, ont regardé le vieux Doc Hines et se sont écriées : « Tiens ! mais c’est Uncle Doc. Regardez, Uncle Doc, ce que le père Noël nous a apporté, ce qu’il a déposé sur les marches du perron. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il s’appelle Joseph. » Et elles ont cessé de rire, et elles ont regardé le vieux Doc Hines, et la Jézabel a dit : « Comment le savez-vous ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « C’est le Seigneur qui me l’a dit. » Alors, elles se sont mises à rire, à hurler : « Il est écrit dans le Saint Livre : Christmas, le fils de Joe. Joe, le fils de Joe, Joe Christmas », dirent-elles, « A la santé de Joe Christmas ! » Et elles essayèrent aussi de faire boire le vieux Doc Hines à la santé de l’abomination de Dieu. Mais il a renversé le verre. Et il n’a plus eu qu’à surveiller, à attendre (et il l’a fait selon le bon plaisir de Dieu) que le mal sortît du mal. Et la Jézabel du docteur est accourue de sa couche lubrique, puant encore le péché et la peur : « Il était caché derrière le lit », dit-elle. […] « Il va tout raconter et on me renverra. Je suis déshonorée. » Debout près du vieux Doc Hines elle puait alors la débauche et la lubricité. Et la volonté de Dieu s’accomplissait sur elle, en cette minute, sur elle qui avait outragé la maison où Dieu abritait Ses petits orphelins. « Vous n’êtes rien, dit le vieux Doc Hines, vous et toutes les catins. Vous n’êtes qu’un instrument de la vengeance de Dieu sans qui même un moineau ne peut tomber du nid. Vous êtes un instrument de Dieu, de même que Joe Christmas et le vieux Doc Hines. » Et elle s’en est allée, et le vieux Doc Hines a attendu, a observé, et, peu de temps après, elle est venue, le visage semblable à celui des bêtes voraces du désert. « J’ai réglé son affaire », dit-elle. Et le vieux Doc Hines a dit : « Réglé ? Comment ? » car le vieux Doc Hines savait tout, parce que le Seigneur Dieu ne cachait pas Ses desseins à l’instrument qu’il avait choisi, et le vieux Doc Hines a dit : « Vous avez accompli la volonté préétablie du Seigneur. Allez, maintenant, l’outrager en paix jusqu’au jour du Jugement. » Et son visage était semblable à celui des bêtes voraces du désert, et de ses lèvres polluées de rouge immonde, elle éclata au nez de Dieu. Et ils sont venus, et ils l’ont emmené. […] Et le vieux Doc Hines est parti quand Dieu lui a dit de le faire. Mais il est resté en rapport avec Dieu et, la nuit, il disait : « Et ce bâtard, Seigneur ? » Et Dieu disait : « Il marche encore sur la surface de Ma terre. […] Ton œuvre n’est pas encore achevée. Il est une pollution, une abomination à la surface de Ma terre. »
Lumière d’août, William Faulkner


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De l’or à la décharge publique

« Voici de quoi il s’agit : Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique… »

Philippe Djian commence Ardoise par une citation de Charles Bukowski qui raconte qu’il a « découvert la magie » de la littérature en lisant Ask the Dust, de Jonhn Fante.

Djian poursuit ainsi : « Je sais de quoi un livre est capable. Je pense à une blessure. Je pense à une blessure qui aurait quelque chose d’amical, d’où le sang continuerait de couler avec douceur pour vous rappeler que vous êtes en vie et même bien en vie et capable d’éprouver une émotion qui vous honore et vous grandit. »

La rencontre avec les livres qui nous bouleversent est le sujet d’Ardoise. Djian en cherche les traces dans « ces livres qui ont changé ma vie. » Salinger, Céline, Cendrars, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Hemingway, Brautigan et Carver : « je pensais que les livres étaient une source de savoir. Je ne savais pas encore qu’ils parlaient d’autre chose. Que certains livres parlaient d’autre chose. Que certains livres n’étaient pas des livres mais de purs moments d’émotion qui vous élevaient vers les cimes. »
« Le monde s’engouffre à l’intérieur de vous sans ménagement. »

Je suis souvent frappée d’entendre, dans mes ateliers, combien la lecture (pourtant si intime, si personnelle) souffre du poids des modèles. On n’oserait pas dire ses goûts de peur d’être mal jugé ? Je me souviens pourtant, avec un très vif plaisir, de la séance d’atelier où j’avais invité chacun à venir avec un livre qu’il avait aimé : il transmettrait sa lecture aux autres en les invitant à puiser l’inspiration dans les pages présentées — comme je le fais moi-même avec les livres qui m’accompagnent dans les ateliers. Oui, développer un goût personnel et avisé pour les livres est l’un des effets de l’atelier.

« Et si nous cessions de nous glisser tant bien que mal dans des moules dont la rigidité nous blesse et nous écrase inutilement ? Si nous cherchions (…) à découvrir une véritable émotion qui ne serait pas semblable à celle du voisin ni soufflée par les gardiens du temple et le pâle petit troupeau de leurs serviteurs ? »

Puis Djian raconte combien les rencontres avec les auteurs qui l’ont formé lui ont permis de sortir des ornières d’un certain nombre de préjugés.

« J’avais l’impression que les écrivains se repassaient une sorte de savoir-faire qui empêchait souvent de les différencier les uns des autres en dehors de ce qu’il racontaient. J’estimais grosso modo qu’il puisaient tous à la même source, qu’il n’y avait pas trente-six manières de bien écrire, mais une seule, à laquelle il convenait de se conformer si l’on désirait en être. Salinger se chargea de me démontrer que je n’avais rien compris. »

Djian poursuit avec Holden Caulfield, rencontré dans L’Attrape-Cœurs de Jerome David Salinger : Holden « avait une voix. Ce n’était pas tant les choses qu’il disait que la manière dont il les disait. La sonorité, la syntaxe, le rythme de ses phrases (…) un travail qui ne visait pas à flatter l’esprit du lecteur mais son sens de la musique. Un travail sur l’intonation. Sur la vibration et la modulation d’une phrase. »

Ainsi suivons-nous le roman des apprentissages de Philippe Djian qui découvrait que « le style est à la fois une musique et une manière de regarder les choses, ou si l’on préfère une attitude ou encore une façon d’être, ou un point de vue, dans le sens où il s’agit de choisir la place, l’emplacement à partir duquel on observe le monde. »

Puis il en vient à l’écriture : « il faut se résigner. La grâce ne tombe pas du ciel, ou si peu. Avec le temps, le travail et l’obstination, le geste finira par acquérir une véritable souplesse, une vraie légèreté, mais rien ne sera gagné d’avance. Entendre sa voix et procéder aux ajustements nécessaires est un exercice difficile, une épreuve de longue haleine. »

Souplesse et légèreté venant avec la pratique, travail, ajustements… est le travail que je propose dans mes ateliers.

Un regard bouleversé sur ce que nous apportent les livres, le désir furieux de retourner aux auteurs dont Djian nous transmet l’intensité, la conviction qu’il s’agit bien de trouver la place de laquelle on observe le monde pour écrire… pour ces raisons j’ai désiré donner sa place, ici, à ce compagnon auteur et vous transmettre ce qu’il écrit de l’amour de la langue au service de la vie. « La vie vaut mieux que la mort », disait Garner, cité par Djian : « l’art est à la recherche des voies d’accès à la vie. »

« On a tous un regard unique. Trouver sa voix, le ton, le regard, c’est 99% du boulot d’écrivain. C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent. »

 

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