ma lettre de candidature pour le jury 2026 du prix du livre inter

Sur France Inter ils avaient dit comment candidater : « Vous nous écrivez une vraie lettre ; vous nous parlez de vous, des livres que vous aimez, de votre rapport aux livres. » Ils ont reçu 2661 lettres. Parmi elles ils ont choisi les 24 personnes qui constitueront le jury du prix du livre inter. Je n’en étais pas. Mais j’avais mis tout mon cœur dans l’écriture de cette lettre qu’aujourd’hui je confie à la toile afin qu’elle ne soit pas lettre morte.

« Chères lectrices et chers lecteurs, chers acteurs de Radio France,

Si vous saviez comme je serais heureuse de participer au jury 2026 du Prix du Livre Inter ! L’idée m’a été soufflée par les amis avec qui j’adore parler de mon amour pour les livres chaque fois que l’un de mes coups de cœur paraît. (Ah, ils m’ont entendue ces amis lors de la sortie de La maison vide ! J’y reviendrai.) Ces amis m’ont dit : vas-y, envoie ta candidature, tu parleras des livres qui s’écrivent aujourd’hui avec des passionnés comme toi. L’idée a cheminé.

Votre seul critère, dites-vous, pour choisir celles et ceux qui participeront à l’aventure de ce jury du Livre Inter, est l’amour de la lecture. Alors oui : j’aime ces romans contemporains où l’on rencontre des voix, où la langue a un souffle et où les phrases ont un rythme ; ces romans où l’on perçoit la nécessité qui a poussé une autrice, ou un auteur, à sauter dans l’écriture (comme le disait Laurent Mauvignier en référence à Georges Perec, le jour où vous annonciez sa présidence du jury 2026). Aussi je choisis de vous écrire cette lettre – malgré la crainte d’être noyée dans le très grand nombre de candidatures que vous recevrez.

L’amour de la lecture m’est donné, dans mon souvenir, par mon grand-père, dans la maison familiale du Pas de Calais où nous passons les étés de mon enfance. Nos journées sont rythmées par les horaires des marées. Nous avons pêché des crevettes grises en poussant, à marée basse, au fond des bâches, les filets à crevettes fabriqués par grand-père. Ou bien nous avons regardé l’eau vigoureuse s’immiscer à marée montante dans les douves de nos châteaux et lentement effondrer nos tours crénelées. Nous avons aussi couru sur la plage entièrement vide une fois que la mer s’était retirée si loin qu’un matin elle avait disparu… Le soir, après le dîner, grand-père s’assied dans son fauteuil près du poêle et nous fait signe. Il ouvre Les patins d’argent. Sa voix monte depuis le livre d’où elle fait surgir Hans et Gretel, deux enfants qui glissent sur la glace qui recouvre leur pays lointain. La voix donne vie à ce pays lointain là-haut dans le Grand Nord, elle donne vie aux deux enfants qui patinent dans le froid et les vents, à leur désir de sortir leur famille de la misère en gagnant un concours de patinage, à leur endurance, à leur esprit de sacrifice ; la voix enveloppe les enfants du livre dans sa chaleur, elle nous enveloppe nous aussi dans la faim de la suite de l’histoire que, chaque soir, grand-père suspend avec un sourire qui nous fait basculer dans l’attente du lendemain.

On dit de moi qu’enfant je suis toujours plongée dans un livre. (Toutefois existe-t-il plus belle fête que le printemps réveillant un jardin ?) Adolescente, je lis toujours autant que je le peux. À ma mère qui se plaint de ne pas savoir ce qu’elle fera de moi, j’entends mon père répondre : Mais laisse-là donc dans ses livres ! Est-ce l’espace autour de moi qui n’est pas suffisamment grand ? Ou est-ce la vie elle-même ? Je veux repousser les frontières, m’évader, et la littérature m’offre cela. Les voix que je rencontre dans les livres m’emportent et m’apaisent. Elles m’ensorcellent ?

Je me souviens avoir follement aimé L’idiot de Dostoïewski, La guerre et la Paix de Tolstoï, Les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, Jane Eyre… plus tard La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, plus tard Tolkien, Le Seigneur des anneaux… Ces lectures de l’adolescence sont lointaines (je ne vous l’ai pas encore dit : j’ai 67 ans) mais leur présence brille dans un lieu reculé de ma mémoire, comme des feux qui ne consentiraient pas à s’éteindre. J’ai quinze ou seize ans. C’est la période passion pour les romans russes. « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » ordonne son bourreau à Michel Strogoff en approchant de ses yeux le métal incandescent d’une épée qu’il vient d’extraire des flammes. Aucun œil ne peut résister à telle brûlure et je tourne les pages et n’en reviens pas que mon héros, devenu aveugle, soit capable d’éviter tous les obstacles que ses ennemis dressent sur son chemin. À quel moment apprend-on que, découvrant sa mère dans la foule qui assiste à son supplice, ses larmes ont sauvé Michel Strogoff de la cécité ? Les larmes auraient-elles le pouvoir de sauver les hommes de la cécité ?

Je découvre le crépitement des cigales et les odeurs saturées de chaleur chez Jean Giono. Ses livres ouvrent la porte de mon désir pour le Sud. Est-ce d’avoir été imprégnée de ses chants du monde ? Je tombe amoureuse de la Provence et poursuis l’enchantement vers le Sud, jusqu’en Grèce… Qu’elle sera grande, ma joie, en septembre 2024, d’apprendre la publication d’un inédit de cet amour de ma jeunesse ! Le livre s’appelle Voyage à pied dans la Haute-Drôme. C’est un carnet de notes écrit en 1939, juste avant la déclaration de guerre. Ce carnet est retrouvé par hasard, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans un carton des Archives Nationales par un jeune homme qui y cherchait tout autre chose que des textes de Giono ! Dans ce carnet, Giono dit vouloir saisir « une suite de descriptions pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout, je veux dire mal écrit. » Quelle surprise joyeuse de découvrir que c’est à partir d’une grammaire déconstruite qu’il fait jaillir l’écriture de la vibrionnante nature qui resplendit dans ses romans !

Dans la vie réelle, j’entre dans la vie professionnelle par la porte du travail social. Pendant dix ans, je suis chargée du suivi d’adolescents retirés à leur famille par décision judiciaire, dans un service d’Aide Sociale à l’Enfance. Des adolescents fracassés par ce qu’ils ont vécu, accumulant les passages à l’acte, ne tenant pas en place, cassant toute relation comme on les a cassés eux-mêmes. Je cherche des adultes qui tiendront ferme leur posture bienveillante d’accueillants face aux provocations de ces jeunes… Quatre fois par an je parcours les routes de France jusque dans les lieux reculés où se sont établis les lieux de vie auxquels je confie les adolescents. J’écoute les adultes, j’écoute l’adolescent, j’essaye de redonner aux uns et aux autres le goût de poursuivre un bout de chemin ensemble malgré les difficultés.

Pendant ces années, je cherche sens dans les livres à ces traumas vécus par les jeunes et aux aléas de la vie psychique… Le sujet est vaste, les lectures sont nombreuses… J’étais étudiante pendant les années où la psychanalyste Françoise Dolto répondait aux lettres de parents en difficulté avec leur enfant, chaque jour sur France Inter, dans Lorsque l’enfant paraît. Plus tard elle publie Tout est langage et ce livre distillera longtemps sa lumière sur les silences, les colères, les quiproquos qui brouillent les relations dans les familles et prennent tant d’ampleur chez les adolescents dont je m’occupe alors.

« Il me semble que nous comprenons mieux le monde si nous tremblons avec lui », écrit Édouard Glissant. Après la période lecture d’essais, je reprends pieds dans la littérature. Je cherche les tremblements du monde avec Primo Lévi, Georges Semprun, Toni Morrison, Albert Camus…
J’explore comment se dit alors le monde avec Le Clézio, Paul Auster, Milan Kundera, Erri de Luca, Georges Perec…
Je découvre comment les femmes habitent la littérature avec Françoise Sagan, Marie Cardinal, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Virginia Wolf. J’aime Nathalie Sarraute et la complexité de ses voix intérieures ; Michèle Desbordes et la si belle mélancolie de sa langue…
Je trouve à cette époque ma maison chez les auteurs comme Henri Bauchau, Sylvie Germain, Pierrette Fleutiaux, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux.
Je nourris ma soif de voyages avec Nicolas Bouvier.
Je finis par me laisser emporter par les histoires et la langue de Marcel Proust, une fois qu’à force de lire les grandes figures littéraires m’intimident moins. Proust entre dans la catégorie Gros livres d’été avec Faulkner, Joyce Carol Oates…

Vous écrire cette lettre ravive les feux qui n’ont pas consenti à s’éteindre dans la mémoire de mes amours de lectrice. Mais les livres sont si nombreux, comment les choisir ? Comment vous parler d’un livre aimé il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans ?

Le carnet d’or, de Dorris Lessing, insiste ; il veut que je lui redonne sa lumière. Allons-y donc. Dans ma bibliothèque je retrouve l’épais livre de poche dont les pages sont encore gondolées des orages qui sévissaient cette fin d’été-là sur la pinède où les heures filaient dans l’éblouissement de ma lecture et la joie profonde de voir tomber, 764 pages durant, toutes sortes de frontières.
Une romancière, Anna Wulf, souffre de ne plus parvenir à écrire. Toutefois le roman où se déroule sa vie s’écrit, ce roman s’appelle Femmes libres ; il est régulièrement coupé par l’apparition de quatre carnets, de couleurs différentes, qu’Anna – personnage principal de Femmes libres – remplit selon des thèmes différents. Lisant, je me trouve catapultée depuis l’intrigue du roman Femmes libres vers le premier carnet qui vient soudain suspendre le cours de ma lecture, puis vers un autre carnet et encore un autre, chaque carnet éveillant mon intérêt et ma faim de la suite, chacun me faisant découvrir les facettes d’un nouveau point de vue que je dois aussitôt quitter pour un autre, et peu à peu s’installe un rythme, malgré le brouillage chronologique, malgré les différents niveaux de lecture, malgré les césures… les différents fragments créent une forme complexe par laquelle je me laisse porter avec un intense plaisir : j’attends l’éclairage que le prochain carnet apportera à celui que je suis en train de lire, j’attends le retour du carnet bleu, ou du carnet noir, ou du roman, et comment telle facette de l’histoire sera transformée par les changements de posture, et de point de vue dans chaque carnet. La fragmentation du récit fait éclater les frontières – les frontières intérieures, les frontières entre imagination et réalité, les frontières entre rêve et fiction, les frontières de nos enfermements conformistes… tandis que les différents niveaux de narration donnent vie aux fictions intérieures du personnage principal, jusqu’à l’apparition du cinquième carnet, le carnet d’or, qui est une merveille absolue de liberté narrative.

La complexité du vivant, l’ambivalence des sentiments, l’engagement de l’autrice dans ce qu’elle écrit… Depuis ces jours lointains où mon grand-père prêtait sa voix aux contes des frères Grimm, j’aime trouver ces formes multiples du vivant dans les livres.

La passion Duras. Sa voix fascinante dans L’Amant, puis l’échec de sa collaboration avec Jean-Jacques Annaud, en 1991, pour faire de son livre un film qui la satisfasse. Alors c’est le coup de poing sur la table, la nécessité de dire haut et fort que cette histoire est la sienne, l’impérieuse nécessité de la réécrire. Ce deuxième roman paraît sous le titre L’amant de la Chine du Nord – et tout ce qui était resté flouté sous la beauté sans pareil de la langue dans le premier roman sort alors au grand jour : le contexte, les dates, les lieux, les différents personnages qui prennent vie avec l’apparition des dialogues (inexistants dans L’Amant) – le tyrannique frère aîné, le petit frère (l’enfant différent) ; la mère bien sûr, et l’argent ; l’amant ; l’atmosphère incestueuse… Le « je » du premier roman (une jeune femme âgée de quinze ans) devient « l’enfant », dans le deuxième roman.

Après le travail social, je passe par le sas d’une structure thérapeutique pour enfants. Mais le désir de me rapprocher de l’art et de la littérature me conduit vers les ateliers d’écriture. Il me faudra du temps avant de parvenir à mettre la lecture et l’écriture au centre de ma vie, mais je deviendrai formatrice en écriture dans les institutions du travail social, et passeuse d’écriture pour les personnes qui viendront travailler dans mes ateliers à visée littéraire. Je puiserai alors dans les livres que j’aime les textes qui appelleront les écritures des personnes que j’inviterai à écrire.

Avec les travailleurs sociaux qui croulent sous des tâches innombrables d’écriture pour rendre compte de leur travail auprès des personnes qu’ils suivent, j’ouvre la danse en leur donnant à entendre des voix contemporaines qui disent le travail selon des formes et dans des langues actuelles : je leur lis Thierry Metz, le maçon poète qui, dans Le journal d’un manœuvre, fait surgir le travail harassant du chantier de construction d’un immeuble pendant tout un été et, parmi les décombres de pierre et les gâchées de chaux, parmi les pelletées de sable et les sacs de béton, dans le vacarme du marteau-piqueur et le ferraillage de piliers, dépeint les présences de ses collègues par quelques traits vifs qui les caractérisent magnifiquement ; ou bien François Bon qui, dans Daewo, confronte sa langue rocailleuse au réel des salariés perdant leur travail dans une usine en cessation d’activité ; ou bien Jane Sautière qui, dans Fragmentation d’un lieu commun, déploie une éthique du respect dans chacun des gestes qui lui permet de faire entrer ses lecteurs dans les cellules d’une prison où elle exerce le métier d’éducatrice pénitentiaire ; ou encore Joy Sorman qui, avec La Folie demeure, nous plonge dans le quotidien d’un service d’hospitalisation psychiatrique en dépeignant les blessures du vivant sans faire disparaître la singularité des patients derrière l’écran des mots diagnostics. J’apporte aussi, dès que je découvre son livre, Marie Dorsan, infirmière dans un hôpital de jour accueillant des adolescents en grande souffrance psychique. Dans Le présent infini s’arrête, Marie Dorsan raconte qu’un jour elle n’en peut plus des violences d’un ado qui accumule les provocations et vient de cracher sur le lino de la salle des soins, dans sa direction. Alors elle se lève, va vers lui et crache à son tour, sur son pull. Effondrée, elle se présente au commissariat de la ville pour dire qu’elle a commis une faute, qu’elle n’a pas le droit de sortir du cadre de son métier. Mais les gendarmes minimisent – on vous comprend Madame, votre métier est si dur. Alors, écrit-elle, il ne lui reste que l’écriture – que la nécessité d’écrire – pour tenter de comprendre. Sans jamais céder à la facilité d’enfermer dans des étiquettes les adolescents qu’elle nous fait rencontrer dans le livre, elle raconte, au quotidien, ce mélange d’observation, de compassion et de distance qui permet le soin ; elle l’écrit à hauteur du présent brûlant de ces adolescents, de leurs obsessions, de leurs angoisses, de leurs demandes incessantes ; à hauteur de l’infirmière marchant chaque jour sur le fil de son éthique sans jamais savoir comment se terminera sa journée.

Ce métier m’offre la joie d’inviter les personnes assises autour de la table d’un atelier à dialoguer avec les voix de celles et ceux que je nomme mes compagnons auteurs. J’ai délaissé les auteurs classiques pour les contemporains ; les narrateurs omniscients pour l’écriture à hauteur d’homme, ou de femme, ou d’enfant ; le passé et la narration chronologique pour le présent ; je garde la littérature étrangère pour la catégorie Gros livres d’été. Dans la littérature contemporaine, je cherche les étincelles qui donneront aux personnes le désir de se mettre à raconter à leur tour.

Qu’est-ce qui me fait signe dans un livre ? J’aime les livres qui me surprennent, les livres dont l’autrice ou l’auteur se dit avoir été traversé par une question qui l’a mise ou mis au travail, l’a poussée ou poussé dans l’écriture – dans ses retranchements ? J’aime les livres où rien ne semble donné d’avance à celles ou ceux qui les écrivent ; les livres d’où jaillit le vivant d’une voix, d’une présence au monde, d’une quête, d’un questionnement.

J’aime aussi entendre les écrivains contemporains parler de leur travail. J’aime les langues chaque fois différentes que Maylis de Kerangal fait naître dans ses livres. J’aime l’entendre raconter l’insatiable curiosité qui la pousse à enquêter avant d’écrire ses romans : « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent, les romains, les suspendus, les haubanés, les viaducs, les ponts donc les rivières, les rivières donc les poissons, les poissons donc les pêcheurs, les pêcheurs donc les cueilleurs, les indiens… » Lisant cela je me dis qu’elle exagère mais non, je vois bien, dans Naissance d’un pont, qu’elle s’est approprié toutes les langues de tous les métiers des différents travailleurs qu’elle rassemble autour du gigantesque chantier de construction d’un pont qui reliera une ville imaginaire, en Californie, à la forêt de l’autre côté du fleuve. Maylis de Kerangal est l’une des autrices qui m’a permis de comprendre le changement auquel j’assistais dans mes lectures : le passage du narrateur omniscient à la narration à hauteur d’homme, ou de femme. Ce changement dont Laurent Mauvignier parle aussi beaucoup, qui fait une littérature plus humble, plus humaine, plus juste à mes yeux.

Je continuerais volontiers à vous parler de mes goûts littéraires, à vous dire combien j’ai récemment aimé Border la bête, de Lune Vuillemin ; ou les si nécessaires Triste tigre, de Neige Sinno, L’hospitalité au démon, de Constantin Alexandrakis, et La nuit au cœur de Natacha Appanah ; ou Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon ; ou encore Mémoires sauvées de l’eau, de Nina Léger ; et le si beau Traverser les montagnes et venir naître ici, de Marie Pavlenko ; ou On était des loups, de Sandrine Colette ; ou encore Laurine Roux, Shane Haddad, Frank Bouysse… et aussi Nathalie Léger, Hélène Gaudy, Olivia Rosenthal, Emmanuelle Pagano/Salasc, Sylvain Prudhomme, Anne Dufourmantelle… Vous dites que vous adorez lire nos lettres mais j’ai déjà été bien longue, et je ne vous ai toujours pas parlé de Laurent Mauvignier !

Je suis maintenant à la retraite (mais je donne encore quelques ateliers). Je vis près de Montpellier, où j’ai trouvé mon jardin du Sud (tout y pousse si dru ce printemps après les pluies torrentielles de cet hiver). Je lis beaucoup et le temps maintenant plus dégagé offre un bel espace de résonance à mes lectures. Ainsi en a-t-il été pour La maison vide, et le luxe de la lire deux fois tant la complexité du travail de Mauvignier était belle, et demandait à être revisitée.

De Mauvignier, avant La maison vide, j’ai, je crois, presque tout lu. Le lien, Des hommes, Autour du monde, Continuer, Histoires de la nuit… brillent intensément parmi les lumières dans ma mémoire de lectrice. J’avais entendu parler d’un 700 pages à venir après les 650 pages d’Histoires de la nuit : j’avais hâte ! Chaque fois la justesse et la complexité de l’œuvre me bouleversent.

Le mieux serait de commencer par ce que Mauvignier disait de son travail, le regard fixant la caméra, le soir où il présenta La maison vide à la Grande librairie : « J’essaye de regarder le réel en face, et je me dis qu’il faut […] chercher à travers la nuit la lumière intérieure des femmes et des hommes. […] il faut aussi parfois apprendre à voir [la beauté] dans ce qui nous effraie, dans ce qui nous rebute, dans les plis de nos silences honteux ; elle s’y trouve autant que dans un tableau de Bonnard et, si vous acceptez de la regarder, elle rendra votre vie plus forte, et plus solide. »

Ce qui me touche, c’est l’infatigable bienveillance dont Mauvignier entoure ses personnages, c’est ne pas écrire pour juger. Non. Il regarde ce qui a lieu sans se positionner plus haut que la femme, ou l’homme qui vit ce qu’il raconte. Il regarde l’histoire au moment où elle se passe et cherche comment un événement, aussi infime soit-il, a été éprouvé par celles et ceux qui l’ont vécu – celles et ceux qui ne connaissaient pas les conséquences de ce qui avait lieu. Il prend soin des détails qui caractérisent les lieux et les personnages, il donne les sensations, il crée les atmosphères. Il fait surgir le grattement des branches du vieux cerisier contre la fenêtre d’une chambre, les bruits de pas dans l’escalier, le son du piano qui fait vibrer la maison, l’amour fou de la petite qui colle son oreille contre le parquet pour entendre jouer sa mère – sa mère qui ne veut pas qu’elle l’écoute.

Ce qui me touche, chez Mauvignier, c’est sa foi profonde en la littérature. C’est l’obstination, ou la persévérance qu’il lui a fallu pour extraire ces histoires des cavernes de sa mémoire où elles avaient été déposées par sa mère, alors qu’il était enfant. Ce qui me touche, c’est ce ravaudage entre les faits vérifiables et les histoires qu’il fait naître dans les blancs. Ce qui me touche aussi, c’est l’obstination de la mère de Laurent Mauvignier à raconter à ses enfants le drame de Maillé, ce village martyr oublié de l’histoire car le massacre d’un tiers de ses habitants par les SS a eu lieu le jour de la libération de Paris, cet événement détournant tous les regards de l’autre, et plongeant le drame de ce village dans l’oubli. Faire barrage à l’oubli en racontant l’histoire à ses enfants. Faire barrage à l’oubli par les moyens dont la littérature dispose, est ce que fait maintenant Laurent Mauvignier.

Dans La maison vide, je suis très émue de découvrir la relation du narrateur à l’histoire qu’il est en train de nous raconter. Encore cette voix dans les livres ! Cette voix qui, ici, dit qu’écrire permet de construire une sorte de cohérence aux malheurs vécus dans une famille en en lisant les traces, ces traces toujours actives bien qu’en partie effacées ; ces traces que Mauvignier laisse « inventer leur histoire », comme il dit, en s’appuyant sur toutes les compétences qu’il a construites pendant les vingt-cinq ans de son travail d’écrivain.

Lisant ce livre je me suis sentie chez moi, avec cette voix dans le livre qui me tenait près de la beauté complexe et fragile du vivant. J’avais confiance. Et c’est pour cette confiance partagée en la littérature que je serais très honorée de rejoindre les membres du jury que présidera Laurent Mauvignier.

Vous aviez, les années précédentes, sélectionné des livres que j’aime pour le prix du Livre Inter, et cela me conforte dans le désir de me joindre à votre aventure pour ce nouveau jury 2026. J’aimerais en être, de ces joyeux échanges autour de nos passions partagées pour les livres, avec les autres jurés. J’aimerais concourir au choix de celle ou celui qui recevra le prochain prix du Livre Inter.

Bien littérairement vôtre,

Claire Lecœur »

existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?Existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?

Ce qui cherche à se dire

Lorsque j’invite les personnes qui rejoignent mes ateliers d’écriture à m’accompagner sur les chemins de la création, je parle souvent de l’écriture comme d’une rivière. Je dis, une rivière souterraine ; une rivière dont on entend le chant seulement si on lui prête l’oreille dans le silence de l’écriture.

Je dis aussi le temps et la confiance qu’il faut à l’écriture pour que ce qui cherchait à se dire trouve forme dans un texte. Je dis qu’on empruntera des chemins de traverse, qu’on donnera sa chance à l’écriture en la dégageant de ce qu’on voulait dire, ou de ce qu’on pensait devoir écrire, car un sens inattendu naît du travail avec les mots – j’ajoute que c’est cela qui est heureux avec l’écriture, cet inattendu qui émerge de l’acte d’écrire.

Je dis encore qu’on cherchera, parmi les questions qui nous mobilisent (des questions sur le monde, sur notre humanité, sur nos histoires, sur la vie, sur quoi d’autre encore…), on cherchera la question qui nous intrigue vraiment, qui viendra dynamiser l’écriture en lui donnant l’énergie de la quête. […] Alors on essayera ; on écrira puis on lira les textes en s’interdisant de prêter l’oreille aux jugements négatifs si prompts à assécher les sources ; puis on essayera encore, autrement, en changeant d’angle, en explorant d’autres formes, tout en écoutant les chants des rivières, en les laissant nous guider.

[…]

Le lieu où les questions se tiennent

Je prépare une journée pour l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains – un cycle de six journées conçu comme une invitation à ouvrir de nouveaux territoires en s’inspirant des thèmes et des formes qu’on découvre dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui. Chaque journée est consacrée à un.e auteur.e que j’ai choisi.e pour la vitalité et la singularité de son travail. Aujourd’hui nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Nathalie Léger, auteure d’une trilogie qui m’intéresse à plusieurs titres.

J’ai rencontré Nathalie Léger aux Nuits de la correspondance, à Manosque, en 2012. Elle y parlait du livre qu’elle venait d’écrire : Supplément à la vie de Barbara Loden. Elle racontait qu’elle écrit des livres au sujet de femmes artistes ayant réellement existé et cherche, en écrivant, à répondre aux questions que l’œuvre qu’elle a choisie – qui l’a choisie ? – lui pose. Par exemple, pour Supplément à la vie de Barbara Loden (actrice et cinéaste américaine), elle se demandait : « Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. » […]

Nathalie Léger est l’auteure d’une trilogie composée de L’Exposition (son premier roman, publié en 2008), puis de Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), puis de La Robe blanche (2018) ; trois petits livres à la couverture blanche côtelée, signe de la maison d’édition de Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.).

Dans ces trois récits, l’auteure écrit sans savoir (dit-elle) pourquoi elle a choisi celle qui deviendra l’aimant de son écriture. Nous verrons que ces trois femmes, et ces trois livres écrits en dix ans, ponctuent un chemin ardu qui mènera l’auteure aux larmes de sa mère et à la demande qu’elle adresse à sa fille – lui faire justice en écrivant.

    « Une fois de plus, ma mère a ressorti le dossier. […] Il est posé sur la table comme un vieux foie, une matière luisante et vaguement sanguinolente dans laquelle on peut lire le passé. »

Chacun des trois récits est éclaté en textes brefs où se succèdent images, événements de la vie de la femme devenue sujet de l’écriture, remémorations, réflexions sur l’œuvre de l’artiste, souvenirs d’autres œuvres, méditations sur l’art, citations, notations…

L’écriture emprunte maints détours sur le chemin de la quête et expose, fragment après fragment, le processus de l’enquête tout en doutant de ses propres capacités à atteindre l’objet de la quête. Quelque chose, derrière ou en dessous de l’objet exposé de l’enquête – quelque chose qui fait énigme et mobilise l’écriture – se cherche, dans et entre les fragments.

    « Pendant des années, j’avais pensé que la moindre des choses, pour écrire, c’était de tenir son sujet. […] Je ne savais pas que le sujet, c’est justement lui qui vous tient. Je ne savais pas non plus qu’il peut ne tenir à rien. »

Chacun des trois récits de Nathalie Léger devient donc l’espace où se déploient les questions éveillées par une figure féminine, instituée dans le récit comme un mystère. La forme fragmentaire favorise le processus associatif de l’écriture, tissant des liens souterrains à l’intérieur de chaque livre (et entre les trois ouvrages). Entre les fragments, les blancs rompent la linéarité narrative et introduisent des espaces de rêverie ; ils permettent le passage d’une intuition à une autre, le coq à l’âne. Ainsi l’écriture avance-t-elle pas à pas, et de livre en livre, vers ce qui échappait à l’auteure et se tramait entre les lignes.

Après la sortie du dernier livre de la trilogie, La Robe blanche, Nathalie Léger disait sur France Culture (Par les temps qui courent) : « Sans doute on n’écrit qu’en s’illusionnant sur le sujet qu’on croit traiter, qu’on découvrira beaucoup plus tard. […] Une vérité apparaît longtemps après que le livre ait été achevé. » Ce troisième livre, dix ans après le premier, accueillera enfin le récit de l’expérience traumatique vécue par la mère de l’auteure – cette mère qui demande à sa fille d’écrire pour la venger.

Il aura donc fallu dix ans, et trois livres. Il aura fallu tisser tout un réseau serré d’échos, dépeindre et questionner toute une série d’images de la femme, des femmes, du féminin, et commencer, dès le premier livre, par faire apparaître l’autre femme, sûre de son pouvoir de séduction – « (l’autre – c’était ainsi que nous avions nommé la femme pour qui mon père avait quitté ma mère. […] Lautre, quoi qu’elle fasse, on la hait on la désire). »

Il aura aussi fallu faire apparaître la mère dès le premier livre, puis intensifier progressivement sa présence en instaurant un dispositif narratif qui lui donne directement la parole dans le deuxième et le troisième récit.

[…]

Explorer, bâtir, mettre à distance l’émotion, éviter l’enfermement dans l’autobiographique et inventer, dans le troisième récit, une narratrice qui commencera par s’opposer activement à la demande maternelle, puis finira par lui concéder le récit demandé. La trilogie de Nathalie Léger témoigne du temps qu’il faut, à l’écriture, et à une œuvre, pour […] s’approcher du cœur palpitant qui aimante l’écriture.

Quelque chose prend forme peu à peu

Première femme
Sûre de sa beauté et de sa puissance, arrogante, hautaine, adulée autant qu’haïe, la comtesse de Castiglione se met elle-même en scène en posant, durant près de quarante ans, pour un photographe. Nathalie Léger la rencontre par hasard, dans une librairie, sur la couverture d’un catalogue : La Comtesse de Castiglione par elle-même. « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image », écrit-elle alors.

    « Elle, Virginia Oldoïni de Castiglione, très droite, rayonnante, sans autre imagination que celle que lui inspire l’assurance de sa beauté. »

Quel est le secret de la beauté ? Les photos de la comtesse font venir d’autres images et, d’anecdotes en remémorations, de réflexions sur l’écriture en méditations sur la photographie, l’autre femme s’insinue dans la quête qui se déplace (qu’a-t-elle donc de plus que les autres, cette femme qui a pris le père ?) et fait apparaître, en contraste avec les images de la beauté souveraine de la comtesse, la figure triste et douloureuse de la mère.

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse […], la nuque toujours une peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain et idéalement conformé de sa mère. […] Ma mère enfant se tient toujours fléchissante aux côtés de la sienne. Ce fléchissement […] c’est bien la honte, le mot est comme une tombe. »

D’un côté, les corps souverains – la comtesse, la grand-mère maternelle, l’autre femme… De l’autre, le corps impossible à exposer de la mère, ce corps auquel elle ne peut consentir. « De quoi voulais-je parler ? », se demande soudain l’auteure quelques fragments plus loin, tandis que l’écriture tisse souterrainement des liens inattendus.

Le doute est énoncé, dès ce premier livre, sur la possibilité de saisir l’objet de la quête en écrivant. C’est pourtant bien l’écriture, et la forme fragmentaire, qui vont permettre au récit de s’approcher de ce qui se tenait caché derrière le choix de l’enquête : l’ombre portée de l’autre femme sur la vie de la mère – L’autre, celle qui a pris le père ; mais aussi celle qui, dès l’enfance, rayonnait d’assurance et d’indifférence au-dessus d’une enfant ployant sous le poids de sa propre mère.

Deuxième femme
Quatre ans après L’Exposition, paraît le deuxième livre de la trilogie, Supplément à la vie de Barbara Loden. Autres visages de femmes, entre Barbara Loden, actrice et cinéaste américaine, et la femme qu’elle incarne dans le seul film qu’elle réalise, en 1970 : Wanda ; un film inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une femme perdue, incapable de s’affirmer, asservie au désir de l’autre. Une perdante, comme Nathalie Léger l’écrira plus tard au sujet de sa mère ; une femme qui, condamnée à vingt ans de prison pour l’attaque d’une banque où l’avait entraînée l’homme qui l’avait assujettie, avait remercié le juge.

[…]

Dans ce deuxième livre, les modalités de l’enquête s’énoncent clairement : « Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » Ainsi l’auteure met-elle en abîme sa propre démarche dans cette deuxième quête fragmentaire. Ainsi l’écriture continue-t-elle de tisser souterrainement des liens, s’avançant sur les chemins de ce que l’auteure nomme la désolation.

    « Barbara dit qu’elle n’a rien à écrire de grand. […] La violence, oui, mais la violence légale, l’ordinaire brutalité des familles. […] Barbara ne fait des films que pour ça. Apaiser. Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. »

Désolation, réparation. L’auteure prolongera ce thème dans le livre suivant, six ans plus tard, lorsqu’elle croisera l’histoire de sa mère avec celle d’une jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait réparer les horreurs de la guerre par une performance qui la mena à la mort. Mais, pour l’instant, l’écriture continue à tisser des liens, à transposer, à déplacer, à passer par d’autres figures féminines pour s’approcher de son énigmatique sujet.

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Troisième femme
Nouvelle figure féminine, nouveau livre, troisième de la trilogie, La robe blanche paraît en 2018. Cette fois-ci, Nathalie Léger interroge le destin tragique de Pippa Bacca, jeune performeuse italienne partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée, morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans. Artiste ou martyre ? Candeur ou sacrifice ? se demande Nathalie Léger. Ces questions déterminent l’espace d’une nouvelle quête pour l’auteure qui se laisse toucher par un sujet qui lui est à priori extérieur, mais rejoint l’histoire de sa mère qu’elle n’aurait, confiera-t-elle plus tard, pas pu écrire autrement qu’en la liant avec celle de cette jeune artiste martyre.

Dans un entretien avec Frédéric Maria (L’art est ma langue étrangère, switchonpaper.com, 2021), à la question « comment elle a rencontré Pippa Bacca », Nathalie Léger répond qu’elle a vu le film d’un jeune cinéaste, Joël Curtz, qui a mené une enquête minutieuse sur cette performeuse qui s’élance sur les routes en robe de mariée. « Je me suis aussitôt dit que cette histoire était pour moi — et je me suis aussitôt empêchée de l’écrire. […] Deux ans se sont passés à refuser d’écrire cette histoire. »

Pourtant, l’idée que cette histoire était pour elle ne quitte pas l’auteure.

    « Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur ? […] Elle n’a pas besoin de me faire le récit de ce qui s’est passé, j’y étais, et j’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

Tandis que la narratrice enquête sur ce qui a conduit Pippa Bacca au geste fou qui finira par lui coûter la vie, tandis qu’elle se penche sur l’art de la performance en se remémorant d’autres gestes de création – d’autres corps de femmes exposés lors d’autres performances (et l’on repense au corps exposé de la comtesse de Castiglione dans L’Exposition) –, le livre met à nouveau en scène la mère de l’auteure selon le dispositif institué dans le deuxième récit. Cette mère demande avec insistance à sa fille de réparer son histoire (le procès qui l’a détruite) en exposant l’injustice de son divorce (son ex-mari, après l’avoir quittée pour l’autre femme, a réussi à faire prononcer leur divorce à ses torts exclusifs, à elle, l’épouse abandonnée). Cette mère dit à sa fille : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger. »

Bonté, sacrifice, innocence… Malgré les efforts de sa mère pour la détourner de son projet, l’auteure/narratrice poursuit sa quête. « Elle l’a bien cherché votre artiste », commentent les amies de la mère que l’écriture met en scène comme les voix d’un chœur de tragédie. Mais l’artiste voulait porter un message de paix, elle monterait dans toutes les voitures qui s’arrêteraient, elle miserait sur la confiance… Et, tandis que la mère n’arrête pas d’essayer de détourner sa fille de Pippa Bacca : « Ce n’est pas son intention qui m’intéresse […] c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas parvenue. »

Transformer
    « J’observe ma mère, je la vois venir avec son petit visage suppliant et son navrant dessein, je nous vois, elle et moi, rusant, tapies dans les hautes herbes de la circonspection, elle dans la demande et moi dans l’esquive ».

Dans La robe blanche, Nathalie Léger introduit une narratrice qui lui permet de se décrire aux prises avec la demande de sa mère. Elle trouve toutes sortes d’arguments pour refuser de répondre à la demande maternelle et donner à voir l’envahissement de son espace psychique. « Il faut continuer », insiste la mère, « le plus difficile reste à faire […]. Alors je crie que je ne veux pas, que j’ai déjà écrit, que je n’ai cessé dans mes livres de parler d’elle, que ça suffit […], je crie qu’il faut qu’elle se rhabille, qu’on ne va pas comme ça dans la cuisine avec sa robe de mariée. »

Car la mère, pour détourner sa fille de Pippa Bacca, a extirpé sa propre robe de mariée du fond de sa garde-robe et s’en est revêtue, annonçant qu’elle veut être enterrée avec.

Où est-ce qu’on se place pour regarder, qu’est-ce qu’on raconte, comment le raconter ? C’est l’une des questions dont débattent la mère et la narratrice dans ces dialogues qui font monter les voix des deux femmes et entendre leurs affrontements. La voix de la narratrice permet à l’auteure de se déplacer, de jouer avec la demande, de trouver le malheur de la mère cocasse, la cruauté du père banale… Ainsi la narratrice introduit-elle un écart, entre l’auteure et sa mère, qui permettra cet aveu : « Je n’ai pas toujours aimé ma mère. Elle était du côté des perdants et j’étais écœurée de son petit mouchoir toujours humide […]. Cette femme trop gentille, incapable de se protéger de la plus banale cruauté, incapable de se dresser, incapable d’autre chose que pleurer, cette femme, je ne l’ai jamais aidée, je ne l’ai pas défendue. »

Après cet aveu, l’enjeu de l’écriture se déplace. Il s’agira moins de venger la mère (les filles peuvent-elles venger leur mère ?), moins de tenter un geste démesuré de réparation comme celui de la généreuse et fantaisiste Pippa Bacca, que de transformer la demande en œuvre. Non pas raconter l’histoire comme le demande la mère, mais observer ce qui a été vécu et le décrire depuis le point de vue décalé de la narratrice.

    « Il est dans la salle à manger, il crie encore, il claque la porte, il démarre en trombe. Tu pleures. Tu pars plusieurs jours à l’hôpital. Tu reviens. Tu pleures. Il rentre à la maison, dès la porte il appelle, ohoh, c’est un cri de ralliement, on dirait qu’il a changé, on dirait qu’il nous aime, on dirait qu’il revient pour toujours. Il casse des objets, il casse des meubles, il part. Il revient, triomphant. Tu es là. C’est une définition de la conjugalité. À la même place, il le savait. »

Décrire. La robe blanche s’ouvre sur la description somptueuse de la tapisserie qui trônait au-dessus de la table de la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, inspirée d’un tableau de Boticelli réalisé pour répondre à la commande… d’un cadeau nuptial ! Je vous laisse découvrir, si je suis parvenue à vous donner le désir de découvrir l’œuvre de Nathalie Léger (ce que je souhaite ardemment) la façon dont sont ainsi tissés, dès le deuxième fragment, le mariage (le cadeau nuptial) et le meurtre de la femme. Dès cette première image, surgit un pauvre lambeau de la robe de la dame qu’on assassine sur la tapisserie qui trône au-dessus des repas familiaux ; lambeau qu’on retrouvera plus tard, d’une autre robe (« usée, salie, bousillée par le voyage, abreuvée d’expériences »), la robe de Pippa Bacca, qu’on découvre après son assassinat au commissariat d’Istanbul, « posée au sol sur des feuilles de papier journal, démantibulée comme un insecte mort. »

Décrire. Écouter comment le chant de la rivière fait vivre les images – les photos de la comtesse de Castiglione, les scènes du film Wanda, les corps exposés de jeunes artistes dans leur geste de performance, les photos de la mère, enfant, ployant sous le poids du corps souverain de sa mère… Garder à l’oreille le chant de la rivière et, dans l’humble et persistant effort de la description, dans le patient assemblage des fragments, assister à l’émergence de la figure redoutée du malheur maternel… Mais rester dans l’attention au chant, aux mots, aux phrases ; dans la précision de l’image, dans la tonalité de la voix de la narratrice, dans le vivant de chaque fragment.

Décrire le malheur ordinaire, l’ordinaire brutalité des familles et de la conjugalité. On retrouve les thèmes qui traversaient le livre précédent, on retrouve l’esprit de la démarche artistique de Barbara Loden : Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. On reconnaît aussi la démarche de Pippa Bacca et sa tentative éperdue de réparer les drames de la guerre en portant sur les routes un message de paix.

Décrire, déplacer, transformer. Il aura fallu beaucoup de recherches, de questions, de déplacements pour approcher ce qui demandait à émerger dans ces textes. Nathalie Léger savait-elle, lorsqu’elle fit apparaître les larmes de sa mère dans le premier livre, où la mènerait le chant de la rivière ?

    « Tu as écrit pour moi », dit à la fin du livre la voix de la mère, [tu as redonné] « par les mots qui manquaient, par les mots interdits, ma voix vivante, tu as posé des phrases comme une poignée de cailloux sur l’autre plateau de la balance, tu as gravé, dans la pauvreté de la chose dite, un petit mémorial de mots, tu l’as fait, à ta manière, tu l’as fait. »

Claire Lecœur
Passeuse et formatrice
Janvier 2021

Cet article est paru dans un recueil collectif autour des processus de la création : L’acte de création, paru chez L’Harmattan, collection Psychanalyse et lien social, 2021.
Cette collection est dirigée par Joseph Rouzel.

Voir :
L’Exposition
Supplément à la vie de Barbara Loden
La Robe blanche

Des naissances dans un jardin

Accompagner la naissance de vos personnages, les faire surgir ?

Le personnage ne dit rien, certes, « mais il est si passionnément désireux de passer dans la langue, d’être accueilli dans l’écriture, qu’il fait vibrer le langage en sourdine. (…) Alors le langage se met à remuer étrangement dans la pensée encore indécise de l’écrivain sollicité. Il remue, il remue, comme une eau inquiète, une lave en tourment, balbutiante. » Sylvie Germain, Les personnages.

Où se trouve l’inspiration, entre expériences et réalité et imagination ? Nous commencerons par explorer différentes sources d’écriture. Certains personnages viendront de ces espaces entre rêves et rêverie langagière où naissent les imaginations ; d’autres surgiront de vos expériences, de vos ascendances, de vos rencontres… Le deuxième jour, ils se seront invités dans vos textes, ils seront là.

« Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure (…) Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. Et ils brouillent cette mince frontière, la traversent avec l’agilité d’un contrebandier. » Sylvie Germain, Les Personnages.

Dans l’atelier, pendant trois jours, alors qu’autour de nous dans le jardin jailliront les roses les lilas et les fleurs odorantes des orangers du Mexique, il s’agira d’écriture et de littérature ; de donner à ces personnages surgis dans vos textes la vie – le mystère ? la quête ? – qu’ils vous inspireront.

Qu’est-ce qu’un personnage littéraire ? Comment le rendre vivant, le mettre en mouvement, le donner à voir aux lecteurs au point qu’il reste inscrit, vivant dans leur mémoire ?

Ensemble, nous caractériserons vos personnages, leur donnerons du goût, de la chair, de la présence. Nous les verrons naître et grandir ; nous découvrirons leurs obsessions et leurs faiblesses, les lieux qu’ils arpentent, leurs abris, leur nécessité propre, leur façon d’habiter le monde. Nous chercherons leur singularité dans la langue.

« Que les corps se lèvent, marchent et l’espace de trois phrases, dans l’esprit des lecteurs, apparaissent, soient là et vivent. » Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.

Nous utiliserons les outils de la dramaturgie pour dynamiser et complexifier vos personnages, les doterons d’un secret, les confronterons à des conflits. Texte après texte, vous les ferez progresser dans une histoire, vous esquisserez une intrigue.

Nous serons, tout le long de cet atelier, en compagnie de personnages nés de la littérature contemporaine. Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Elizabeth George, Sylvie Germain, Maylis de Kerangal, Nathalie Léger, Michèle Desbordes, Pierre Bergounioux, Raymond Carver, Richard Brautigan, Pierrette Fleutiaux, Belinda Cannone, Régine Detambel, Jeanne Benameur, François Bon, Anne Dufourmantelle, Sophie Calle, Nicole Malinconi, Bernard-Marie Koltès, Sylvie Gracia…

Nous serons plus nombreux, le dernier jour, que les cinq ou six personnes réunies pour écrire dans l’atelier, et riches de ces autres nés de vos écritures – ces autres dont nous aurons pris soin, les accompagnant de la belle écoute de ce qui se trame et s’invente dans l’atelier.

printemps aux Buttes Chaumont

Évocations ?

Leur existence nous échappe. Pour la dire, il faut passer par la fiction.

Écrire une fiction née de la contemplation d’un visage, ou de l’empreinte d’une présence… Une évocation irriguée par les traces inscrites dans la mémoire de celui ou celle qui écrit.

Oui, c’est bien à écrire une évocation que je vous invite, ces évocations dont parle Dominique Viart lorsqu’il analyse les formes nouvelles d’imagination biographique nées de la littérature actuelle : « des biographies fictives, qui tentent de restituer des vies singulières, entre biographies imaginaires et évocations biographiques » ; des fictions qui « ne cherchent pas le moins du monde à masquer leur ignorance ».

Chercher à saisir le geste de celui ou celle qu’on évoque… Le geste ? Sa façon singulière d’être aux autres, au monde – ce qu’il ou elle joue, donne, transmet… Interroger ce geste dans ce qu’il a d’unique pour celle ou celui qui écrit.

Nous procéderons par questionnements, par touches successives – sans chercher à relater la continuité d’une vie -, dans un jeu de va-et-vient entre le sujet écrivant et son objet d’écriture… Et peut-être découvrirez-vous, chemin faisant, comment le désir dont vous êtes habité s’est nourri aux figures des autres ?

Je parlais ici de l’esprit de la collection L’un et l’autre, créée chez Gallimard par Jean-Bertrand Pontalis, qui donne, dans Traversée des ombres, le très sensible portrait de son ami, le poète Claude Roy.

« Au-dessus de deux fenêtres ouvertes sur le jardin, une photographie. Lassitude dans le regard, un regard très doux qui se porte ailleurs, au-delà de l’objectif, mais cet « ailleurs » n’a pas de nom, ce n’est pas un autre lieu, un autre monde, juste le signe que les amis, la femme passionnément aimée, les pays où il a voyagé, les écrivains et les peintres qu’il a connus, ses camarades de combat, que tous ceux-là qui lui ont donné le goût de vivre ne seront plus là pour lui, un jour qui ne va pas tarder à venir. […] Cent fois la question a dû lui être posée : « Comment t’y prends-tu pour concilier ton amour des chats et ton amour des oiseaux ? Comment peux-tu supporter qu’Una, qui dort sur tes genoux, se souvenant soudain qu’elle est un félin, se précipite pour s’emparer d’une fauvette ? » J’imagine que Claude devait répondre par un sourire de chat et s’envoler à tire-d’aile. « Tu vois, aurait-il dit, c’est tout simple. Mais je ne suis pas un conciliateur. Pourquoi ne pourrais-je pas aimer les chats et les oiseaux, la Lande de Belle-Île et les rues de Paris, Kyoto et Venise, les morts et les vivants, l’hier et l’aujourd’hui, Pierre et Paul qui pourtant se détestent ? »

De nombreux auteurs contemporains nourriront le travail de l’atelier. Bergounioux, Cannone, Darrieussecq, Dussidour, Gantheret, Germain, Gracia, Lachaux, Léger, Liscano, Michon, Pauly, Pontalis… J’en oublie…

Nathalie Léger, parmi eux, pour ce qu’elle dit de son travail autour de personnages ayant existé. « Cette circularité, entre soi et le personnage, qui fait écrire à partir des questions que ce personnage nous pose. » Le moteur de l’écriture d’un triptyque : L’exposition, puis Supplément à la vie de Barbara Loden, jusqu’à La robe blanche.

« Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. »
Nathalie Léger, parlant de Supplément à la vie de Barbara Loden.

Voir ici la présentation de cet atelier désormais proposé par e-mail.

Modigliani - MET New York

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La robe blanche

Écrire un livre qu’on ne connaît pas.

J’écoute Nathalie Léger sur France Culture. Après L’exposition, après Supplément à la vie de Barbara Loden, elle vient de publier La robe blanche, toujours chez POL. Elle dit la crainte de ne pas parvenir à quelque chose dont on a l’idée, lorsqu’on écrit.

Nathalie Léger parle du destin tragique de Pippa Bacca, performeuse italienne qui a inspiré son dernier livre. Pippa Bacca, partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée. Morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans.

Nathalie Léger parle de l’écriture. Elle dit : « C’est dans l’écart entre l’intuition de ce à quoi on veut arriver et l’extraordinaire difficulté pour y parvenir que ça se tient, me semble-t-il. »

Et dans le livre, tandis que l’auteure écrit, tandis qu’elle cherche à saisir le mystère de cette femme qui part sur les routes porter une image de la bonté — « ce petit geste vers l’autre qui relève de l’éternité. Et peu importe qu’elle se soit trompée » –, la mère de l’auteure n’arrête pas de lui demander de raconter son histoire à elle, de la venger.

« Les larmes. Pleurer. Tu peux me défendre. Me venger. »

« Un vieux désordre derrière tout ça. Tes efforts pour mener un train de maison. La lecture des magazines. Les fiches cuisine. Les réunions Tupperware. Parfois un congrès. Les cris encore, et la nuit. Tes efforts pour cacher la mélancolie ancienne, dissimulée, non, laisse-moi, c’est ça aussi, décrire, tes efforts pour cacher la mélancolie ravageuse qui te saisissait sous la forme modeste d’une déférence inquiète à l’égard de l’existence, ta souffrance déguisée en gentillesse, ton goût exaspérant pour le renoncement. Tu n’étais pas vraiment là. »

Chaque phrase, dans son élan, et dans sa retombée, à chaque instant du geste d’écriture, vient dire quelque chose que la narration se propose de raconter. Ce réseau d’échos constitue le geste d’écrire.

Écoutez Nathalie Léger, dans Par les temps qui courent, sur France Culture.
Lisez La robe blanche.