Sur France Inter ils avaient dit comment candidater : « Vous nous écrivez une vraie lettre ; vous nous parlez de vous, des livres que vous aimez, de votre rapport aux livres. » Ils ont reçu 2661 lettres. Parmi elles ils ont choisi les 24 personnes qui constitueront le jury du prix du livre inter. Je n’en étais pas. Mais j’avais mis tout mon cœur dans l’écriture de cette lettre qu’aujourd’hui je confie à la toile afin qu’elle ne soit pas lettre morte.
« Chères lectrices et chers lecteurs, chers acteurs de Radio France,
Si vous saviez comme je serais heureuse de participer au jury 2026 du Prix du Livre Inter ! L’idée m’a été soufflée par les amis avec qui j’adore parler de mon amour pour les livres chaque fois que l’un de mes coups de cœur paraît. (Ah, ils m’ont entendue ces amis lors de la sortie de La maison vide ! J’y reviendrai.) Ces amis m’ont dit : vas-y, envoie ta candidature, tu parleras des livres qui s’écrivent aujourd’hui avec des passionnés comme toi. L’idée a cheminé.
Votre seul critère, dites-vous, pour choisir celles et ceux qui participeront à l’aventure de ce jury du Livre Inter, est l’amour de la lecture. Alors oui : j’aime ces romans contemporains où l’on rencontre des voix, où la langue a un souffle et où les phrases ont un rythme ; ces romans où l’on perçoit la nécessité qui a poussé une autrice, ou un auteur, à sauter dans l’écriture (comme le disait Laurent Mauvignier en référence à Georges Perec, le jour où vous annonciez sa présidence du jury 2026). Aussi je choisis de vous écrire cette lettre – malgré la crainte d’être noyée dans le très grand nombre de candidatures que vous recevrez.
L’amour de la lecture m’est donné, dans mon souvenir, par mon grand-père, dans la maison familiale du Pas de Calais où nous passons les étés de mon enfance. Nos journées sont rythmées par les horaires des marées. Nous avons pêché des crevettes grises en poussant, à marée basse, au fond des bâches, les filets à crevettes fabriqués par grand-père. Ou bien nous avons regardé l’eau vigoureuse s’immiscer à marée montante dans les douves de nos châteaux et lentement effondrer nos tours crénelées. Nous avons aussi couru sur la plage entièrement vide une fois que la mer s’était retirée si loin qu’un matin elle avait disparu… Le soir, après le dîner, grand-père s’assied dans son fauteuil près du poêle et nous fait signe. Il ouvre Les patins d’argent. Sa voix monte depuis le livre d’où elle fait surgir Hans et Gretel, deux enfants qui glissent sur la glace qui recouvre leur pays lointain. La voix donne vie à ce pays lointain là-haut dans le Grand Nord, elle donne vie aux deux enfants qui patinent dans le froid et les vents, à leur désir de sortir leur famille de la misère en gagnant un concours de patinage, à leur endurance, à leur esprit de sacrifice ; la voix enveloppe les enfants du livre dans sa chaleur, elle nous enveloppe nous aussi dans la faim de la suite de l’histoire que, chaque soir, grand-père suspend avec un sourire qui nous fait basculer dans l’attente du lendemain.
On dit de moi qu’enfant je suis toujours plongée dans un livre. (Toutefois existe-t-il plus belle fête que le printemps réveillant un jardin ?) Adolescente, je lis toujours autant que je le peux. À ma mère qui se plaint de ne pas savoir ce qu’elle fera de moi, j’entends mon père répondre : Mais laisse-là donc dans ses livres ! Est-ce l’espace autour de moi qui n’est pas suffisamment grand ? Ou est-ce la vie elle-même ? Je veux repousser les frontières, m’évader, et la littérature m’offre cela. Les voix que je rencontre dans les livres m’emportent et m’apaisent. Elles m’ensorcellent ?
Je me souviens avoir follement aimé L’idiot de Dostoïewski, La guerre et la Paix de Tolstoï, Les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, Jane Eyre… plus tard La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, plus tard Tolkien, Le Seigneur des anneaux… Ces lectures de l’adolescence sont lointaines (je ne vous l’ai pas encore dit : j’ai 67 ans) mais leur présence brille dans un lieu reculé de ma mémoire, comme des feux qui ne consentiraient pas à s’éteindre. J’ai quinze ou seize ans. C’est la période passion pour les romans russes. « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » ordonne son bourreau à Michel Strogoff en approchant de ses yeux le métal incandescent d’une épée qu’il vient d’extraire des flammes. Aucun œil ne peut résister à telle brûlure et je tourne les pages et n’en reviens pas que mon héros, devenu aveugle, soit capable d’éviter tous les obstacles que ses ennemis dressent sur son chemin. À quel moment apprend-on que, découvrant sa mère dans la foule qui assiste à son supplice, ses larmes ont sauvé Michel Strogoff de la cécité ? Les larmes auraient-elles le pouvoir de sauver les hommes de la cécité ?
Je découvre le crépitement des cigales et les odeurs saturées de chaleur chez Jean Giono. Ses livres ouvrent la porte de mon désir pour le Sud. Est-ce d’avoir été imprégnée de ses chants du monde ? Je tombe amoureuse de la Provence et poursuis l’enchantement vers le Sud, jusqu’en Grèce… Qu’elle sera grande, ma joie, en septembre 2024, d’apprendre la publication d’un inédit de cet amour de ma jeunesse ! Le livre s’appelle Voyage à pied dans la Haute-Drôme. C’est un carnet de notes écrit en 1939, juste avant la déclaration de guerre. Ce carnet est retrouvé par hasard, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans un carton des Archives Nationales par un jeune homme qui y cherchait tout autre chose que des textes de Giono ! Dans ce carnet, Giono dit vouloir saisir « une suite de descriptions pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout, je veux dire mal écrit. » Quelle surprise joyeuse de découvrir que c’est à partir d’une grammaire déconstruite qu’il fait jaillir l’écriture de la vibrionnante nature qui resplendit dans ses romans !
Dans la vie réelle, j’entre dans la vie professionnelle par la porte du travail social. Pendant dix ans, je suis chargée du suivi d’adolescents retirés à leur famille par décision judiciaire, dans un service d’Aide Sociale à l’Enfance. Des adolescents fracassés par ce qu’ils ont vécu, accumulant les passages à l’acte, ne tenant pas en place, cassant toute relation comme on les a cassés eux-mêmes. Je cherche des adultes qui tiendront ferme leur posture bienveillante d’accueillants face aux provocations de ces jeunes… Quatre fois par an je parcours les routes de France jusque dans les lieux reculés où se sont établis les lieux de vie auxquels je confie les adolescents. J’écoute les adultes, j’écoute l’adolescent, j’essaye de redonner aux uns et aux autres le goût de poursuivre un bout de chemin ensemble malgré les difficultés.
Pendant ces années, je cherche sens dans les livres à ces traumas vécus par les jeunes et aux aléas de la vie psychique… Le sujet est vaste, les lectures sont nombreuses… J’étais étudiante pendant les années où la psychanalyste Françoise Dolto répondait aux lettres de parents en difficulté avec leur enfant, chaque jour sur France Inter, dans Lorsque l’enfant paraît. Plus tard elle publie Tout est langage et ce livre distillera longtemps sa lumière sur les silences, les colères, les quiproquos qui brouillent les relations dans les familles et prennent tant d’ampleur chez les adolescents dont je m’occupe alors.
« Il me semble que nous comprenons mieux le monde si nous tremblons avec lui », écrit Édouard Glissant. Après la période lecture d’essais, je reprends pieds dans la littérature. Je cherche les tremblements du monde avec Primo Lévi, Georges Semprun, Toni Morrison, Albert Camus…
J’explore comment se dit alors le monde avec Le Clézio, Paul Auster, Milan Kundera, Erri de Luca, Georges Perec…
Je découvre comment les femmes habitent la littérature avec Françoise Sagan, Marie Cardinal, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Virginia Wolf. J’aime Nathalie Sarraute et la complexité de ses voix intérieures ; Michèle Desbordes et la si belle mélancolie de sa langue…
Je trouve à cette époque ma maison chez les auteurs comme Henri Bauchau, Sylvie Germain, Pierrette Fleutiaux, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux.
Je nourris ma soif de voyages avec Nicolas Bouvier.
Je finis par me laisser emporter par les histoires et la langue de Marcel Proust, une fois qu’à force de lire les grandes figures littéraires m’intimident moins. Proust entre dans la catégorie Gros livres d’été avec Faulkner, Joyce Carol Oates…
Vous écrire cette lettre ravive les feux qui n’ont pas consenti à s’éteindre dans la mémoire de mes amours de lectrice. Mais les livres sont si nombreux, comment les choisir ? Comment vous parler d’un livre aimé il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans ?
Le carnet d’or, de Dorris Lessing, insiste ; il veut que je lui redonne sa lumière. Allons-y donc. Dans ma bibliothèque je retrouve l’épais livre de poche dont les pages sont encore gondolées des orages qui sévissaient cette fin d’été-là sur la pinède où les heures filaient dans l’éblouissement de ma lecture et la joie profonde de voir tomber, 764 pages durant, toutes sortes de frontières.
Une romancière, Anna Wulf, souffre de ne plus parvenir à écrire. Toutefois le roman où se déroule sa vie s’écrit, ce roman s’appelle Femmes libres ; il est régulièrement coupé par l’apparition de quatre carnets, de couleurs différentes, qu’Anna – personnage principal de Femmes libres – remplit selon des thèmes différents. Lisant, je me trouve catapultée depuis l’intrigue du roman Femmes libres vers le premier carnet qui vient soudain suspendre le cours de ma lecture, puis vers un autre carnet et encore un autre, chaque carnet éveillant mon intérêt et ma faim de la suite, chacun me faisant découvrir les facettes d’un nouveau point de vue que je dois aussitôt quitter pour un autre, et peu à peu s’installe un rythme, malgré le brouillage chronologique, malgré les différents niveaux de lecture, malgré les césures… les différents fragments créent une forme complexe par laquelle je me laisse porter avec un intense plaisir : j’attends l’éclairage que le prochain carnet apportera à celui que je suis en train de lire, j’attends le retour du carnet bleu, ou du carnet noir, ou du roman, et comment telle facette de l’histoire sera transformée par les changements de posture, et de point de vue dans chaque carnet. La fragmentation du récit fait éclater les frontières – les frontières intérieures, les frontières entre imagination et réalité, les frontières entre rêve et fiction, les frontières de nos enfermements conformistes… tandis que les différents niveaux de narration donnent vie aux fictions intérieures du personnage principal, jusqu’à l’apparition du cinquième carnet, le carnet d’or, qui est une merveille absolue de liberté narrative.
La complexité du vivant, l’ambivalence des sentiments, l’engagement de l’autrice dans ce qu’elle écrit… Depuis ces jours lointains où mon grand-père prêtait sa voix aux contes des frères Grimm, j’aime trouver ces formes multiples du vivant dans les livres.
La passion Duras. Sa voix fascinante dans L’Amant, puis l’échec de sa collaboration avec Jean-Jacques Annaud, en 1991, pour faire de son livre un film qui la satisfasse. Alors c’est le coup de poing sur la table, la nécessité de dire haut et fort que cette histoire est la sienne, l’impérieuse nécessité de la réécrire. Ce deuxième roman paraît sous le titre L’amant de la Chine du Nord – et tout ce qui était resté flouté sous la beauté sans pareil de la langue dans le premier roman sort alors au grand jour : le contexte, les dates, les lieux, les différents personnages qui prennent vie avec l’apparition des dialogues (inexistants dans L’Amant) – le tyrannique frère aîné, le petit frère (l’enfant différent) ; la mère bien sûr, et l’argent ; l’amant ; l’atmosphère incestueuse… Le « je » du premier roman (une jeune femme âgée de quinze ans) devient « l’enfant », dans le deuxième roman.
Après le travail social, je passe par le sas d’une structure thérapeutique pour enfants. Mais le désir de me rapprocher de l’art et de la littérature me conduit vers les ateliers d’écriture. Il me faudra du temps avant de parvenir à mettre la lecture et l’écriture au centre de ma vie, mais je deviendrai formatrice en écriture dans les institutions du travail social, et passeuse d’écriture pour les personnes qui viendront travailler dans mes ateliers à visée littéraire. Je puiserai alors dans les livres que j’aime les textes qui appelleront les écritures des personnes que j’inviterai à écrire.
Avec les travailleurs sociaux qui croulent sous des tâches innombrables d’écriture pour rendre compte de leur travail auprès des personnes qu’ils suivent, j’ouvre la danse en leur donnant à entendre des voix contemporaines qui disent le travail selon des formes et dans des langues actuelles : je leur lis Thierry Metz, le maçon poète qui, dans Le journal d’un manœuvre, fait surgir le travail harassant du chantier de construction d’un immeuble pendant tout un été et, parmi les décombres de pierre et les gâchées de chaux, parmi les pelletées de sable et les sacs de béton, dans le vacarme du marteau-piqueur et le ferraillage de piliers, dépeint les présences de ses collègues par quelques traits vifs qui les caractérisent magnifiquement ; ou bien François Bon qui, dans Daewo, confronte sa langue rocailleuse au réel des salariés perdant leur travail dans une usine en cessation d’activité ; ou bien Jane Sautière qui, dans Fragmentation d’un lieu commun, déploie une éthique du respect dans chacun des gestes qui lui permet de faire entrer ses lecteurs dans les cellules d’une prison où elle exerce le métier d’éducatrice pénitentiaire ; ou encore Joy Sorman qui, avec La Folie demeure, nous plonge dans le quotidien d’un service d’hospitalisation psychiatrique en dépeignant les blessures du vivant sans faire disparaître la singularité des patients derrière l’écran des mots diagnostics. J’apporte aussi, dès que je découvre son livre, Marie Dorsan, infirmière dans un hôpital de jour accueillant des adolescents en grande souffrance psychique. Dans Le présent infini s’arrête, Marie Dorsan raconte qu’un jour elle n’en peut plus des violences d’un ado qui accumule les provocations et vient de cracher sur le lino de la salle des soins, dans sa direction. Alors elle se lève, va vers lui et crache à son tour, sur son pull. Effondrée, elle se présente au commissariat de la ville pour dire qu’elle a commis une faute, qu’elle n’a pas le droit de sortir du cadre de son métier. Mais les gendarmes minimisent – on vous comprend Madame, votre métier est si dur. Alors, écrit-elle, il ne lui reste que l’écriture – que la nécessité d’écrire – pour tenter de comprendre. Sans jamais céder à la facilité d’enfermer dans des étiquettes les adolescents qu’elle nous fait rencontrer dans le livre, elle raconte, au quotidien, ce mélange d’observation, de compassion et de distance qui permet le soin ; elle l’écrit à hauteur du présent brûlant de ces adolescents, de leurs obsessions, de leurs angoisses, de leurs demandes incessantes ; à hauteur de l’infirmière marchant chaque jour sur le fil de son éthique sans jamais savoir comment se terminera sa journée.
Ce métier m’offre la joie d’inviter les personnes assises autour de la table d’un atelier à dialoguer avec les voix de celles et ceux que je nomme mes compagnons auteurs. J’ai délaissé les auteurs classiques pour les contemporains ; les narrateurs omniscients pour l’écriture à hauteur d’homme, ou de femme, ou d’enfant ; le passé et la narration chronologique pour le présent ; je garde la littérature étrangère pour la catégorie Gros livres d’été. Dans la littérature contemporaine, je cherche les étincelles qui donneront aux personnes le désir de se mettre à raconter à leur tour.
Qu’est-ce qui me fait signe dans un livre ? J’aime les livres qui me surprennent, les livres dont l’autrice ou l’auteur se dit avoir été traversé par une question qui l’a mise ou mis au travail, l’a poussée ou poussé dans l’écriture – dans ses retranchements ? J’aime les livres où rien ne semble donné d’avance à celles ou ceux qui les écrivent ; les livres d’où jaillit le vivant d’une voix, d’une présence au monde, d’une quête, d’un questionnement.
J’aime aussi entendre les écrivains contemporains parler de leur travail. J’aime les langues chaque fois différentes que Maylis de Kerangal fait naître dans ses livres. J’aime l’entendre raconter l’insatiable curiosité qui la pousse à enquêter avant d’écrire ses romans : « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent, les romains, les suspendus, les haubanés, les viaducs, les ponts donc les rivières, les rivières donc les poissons, les poissons donc les pêcheurs, les pêcheurs donc les cueilleurs, les indiens… » Lisant cela je me dis qu’elle exagère mais non, je vois bien, dans Naissance d’un pont, qu’elle s’est approprié toutes les langues de tous les métiers des différents travailleurs qu’elle rassemble autour du gigantesque chantier de construction d’un pont qui reliera une ville imaginaire, en Californie, à la forêt de l’autre côté du fleuve. Maylis de Kerangal est l’une des autrices qui m’a permis de comprendre le changement auquel j’assistais dans mes lectures : le passage du narrateur omniscient à la narration à hauteur d’homme, ou de femme. Ce changement dont Laurent Mauvignier parle aussi beaucoup, qui fait une littérature plus humble, plus humaine, plus juste à mes yeux.
Je continuerais volontiers à vous parler de mes goûts littéraires, à vous dire combien j’ai récemment aimé Border la bête, de Lune Vuillemin ; ou les si nécessaires Triste tigre, de Neige Sinno, L’hospitalité au démon, de Constantin Alexandrakis, et La nuit au cœur de Natacha Appanah ; ou Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon ; ou encore Mémoires sauvées de l’eau, de Nina Léger ; et le si beau Traverser les montagnes et venir naître ici, de Marie Pavlenko ; ou On était des loups, de Sandrine Colette ; ou encore Laurine Roux, Shane Haddad, Frank Bouysse… et aussi Nathalie Léger, Hélène Gaudy, Olivia Rosenthal, Emmanuelle Pagano/Salasc, Sylvain Prudhomme, Anne Dufourmantelle… Vous dites que vous adorez lire nos lettres mais j’ai déjà été bien longue, et je ne vous ai toujours pas parlé de Laurent Mauvignier !
Je suis maintenant à la retraite (mais je donne encore quelques ateliers). Je vis près de Montpellier, où j’ai trouvé mon jardin du Sud (tout y pousse si dru ce printemps après les pluies torrentielles de cet hiver). Je lis beaucoup et le temps maintenant plus dégagé offre un bel espace de résonance à mes lectures. Ainsi en a-t-il été pour La maison vide, et le luxe de la lire deux fois tant la complexité du travail de Mauvignier était belle, et demandait à être revisitée.
De Mauvignier, avant La maison vide, j’ai, je crois, presque tout lu. Le lien, Des hommes, Autour du monde, Continuer, Histoires de la nuit… brillent intensément parmi les lumières dans ma mémoire de lectrice. J’avais entendu parler d’un 700 pages à venir après les 650 pages d’Histoires de la nuit : j’avais hâte ! Chaque fois la justesse et la complexité de l’œuvre me bouleversent.
Le mieux serait de commencer par ce que Mauvignier disait de son travail, le regard fixant la caméra, le soir où il présenta La maison vide à la Grande librairie : « J’essaye de regarder le réel en face, et je me dis qu’il faut […] chercher à travers la nuit la lumière intérieure des femmes et des hommes. […] il faut aussi parfois apprendre à voir [la beauté] dans ce qui nous effraie, dans ce qui nous rebute, dans les plis de nos silences honteux ; elle s’y trouve autant que dans un tableau de Bonnard et, si vous acceptez de la regarder, elle rendra votre vie plus forte, et plus solide. »
Ce qui me touche, c’est l’infatigable bienveillance dont Mauvignier entoure ses personnages, c’est ne pas écrire pour juger. Non. Il regarde ce qui a lieu sans se positionner plus haut que la femme, ou l’homme qui vit ce qu’il raconte. Il regarde l’histoire au moment où elle se passe et cherche comment un événement, aussi infime soit-il, a été éprouvé par celles et ceux qui l’ont vécu – celles et ceux qui ne connaissaient pas les conséquences de ce qui avait lieu. Il prend soin des détails qui caractérisent les lieux et les personnages, il donne les sensations, il crée les atmosphères. Il fait surgir le grattement des branches du vieux cerisier contre la fenêtre d’une chambre, les bruits de pas dans l’escalier, le son du piano qui fait vibrer la maison, l’amour fou de la petite qui colle son oreille contre le parquet pour entendre jouer sa mère – sa mère qui ne veut pas qu’elle l’écoute.
Ce qui me touche, chez Mauvignier, c’est sa foi profonde en la littérature. C’est l’obstination, ou la persévérance qu’il lui a fallu pour extraire ces histoires des cavernes de sa mémoire où elles avaient été déposées par sa mère, alors qu’il était enfant. Ce qui me touche, c’est ce ravaudage entre les faits vérifiables et les histoires qu’il fait naître dans les blancs. Ce qui me touche aussi, c’est l’obstination de la mère de Laurent Mauvignier à raconter à ses enfants le drame de Maillé, ce village martyr oublié de l’histoire car le massacre d’un tiers de ses habitants par les SS a eu lieu le jour de la libération de Paris, cet événement détournant tous les regards de l’autre, et plongeant le drame de ce village dans l’oubli. Faire barrage à l’oubli en racontant l’histoire à ses enfants. Faire barrage à l’oubli par les moyens dont la littérature dispose, est ce que fait maintenant Laurent Mauvignier.
Dans La maison vide, je suis très émue de découvrir la relation du narrateur à l’histoire qu’il est en train de nous raconter. Encore cette voix dans les livres ! Cette voix qui, ici, dit qu’écrire permet de construire une sorte de cohérence aux malheurs vécus dans une famille en en lisant les traces, ces traces toujours actives bien qu’en partie effacées ; ces traces que Mauvignier laisse « inventer leur histoire », comme il dit, en s’appuyant sur toutes les compétences qu’il a construites pendant les vingt-cinq ans de son travail d’écrivain.
Lisant ce livre je me suis sentie chez moi, avec cette voix dans le livre qui me tenait près de la beauté complexe et fragile du vivant. J’avais confiance. Et c’est pour cette confiance partagée en la littérature que je serais très honorée de rejoindre les membres du jury que présidera Laurent Mauvignier.
Vous aviez, les années précédentes, sélectionné des livres que j’aime pour le prix du Livre Inter, et cela me conforte dans le désir de me joindre à votre aventure pour ce nouveau jury 2026. J’aimerais en être, de ces joyeux échanges autour de nos passions partagées pour les livres, avec les autres jurés. J’aimerais concourir au choix de celle ou celui qui recevra le prochain prix du Livre Inter.
Bien littérairement vôtre,
Claire Lecœur »
Existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?



