Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »


Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »


Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »


Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »


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Écrire contre le chaos

« Aujourd’hui encore j’ai le sentiment qu’écrire remet de l’ordre dans le chaos de mes pensées…

… Et dans le chaos du monde par la même occasion. »

Ainsi répondit Philippe Djian à la question Écrire, pourquoi ? posée par Catherine Flohic alors créant les Éditions Argol. Ouvrage déjà cité ici avec la réponse de Colette Fellous.

Écrire contre le chaos, dit Djian, lui qui nous tient constamment en haleine — sans concession au bord du vertige.

Sur l’écriture, dans Lent dehors :

    « Bien sûr qu’ils vont compter tes adverbes, tes malgré que, et mesurer la taille de tes ellipses… c’est leur métier… Mais toi, tu n’es pas en train de te couper une robe de soirée, tu écris un livre ! Ne t’occupe pas de ce qu’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pourquoi tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. Laisse le gratter à la porte, il va se fatiguer, ou veux tu que j’aille lui parler cinq minutes ? »

chaos du monde ?

Trouver la page des ateliers : c’est ici

 

Ce qui ne s’est jamais dit

« On travaille à partir de quelques images auxquelles on est assujetti, qu’on tente de déployer dans l’écriture »

… écrivait celui qui cherchait ce qui se cache sous les mots, invisible.

    « On écrit pour laisser la parole à ce qui ne s’est jamais dit, à ce qu’on n’était pas à même de dire. On s’avance sur un territoire inconnu, non quadrillé, non répertorié dans notre cartographie intime. Écrire, pour moi, c’est une traversée sans boussole, sans orientation précise. »

JB Pontalis, dans L’amour des commencements, se demande comment l’enfant qu’il fut — plongé dans le silence par la disparition précoce de son père — devint le psychanalyste, écrivain et éditeur qu’il était — un homme principalement occupé des faits du langage.

La langue, désirable et mystérieuse, insaisissable et pourtant nécessaire — sa « belle étrangère ».

    « Par brèves saisies, sans que nous puissions décider qui saisit qui, nous avons l’illusion de la tenir, mais la voici de nouveau fugitive et retrouvant du coup tous ses pouvoirs – d’envol, de dispersion, d’ubiquité, d’enracinement. Air, eau, feu, terre : en elle se conjuguent tous les éléments. »



Braque, Grand Palais 2013

Dialogue avec Colette Fellous sur France Culture au moment de la sortie de L’enfant des limbes : À voix nue — pour le plaisir d’entendre à nouveau sa voix.

Avec Pierre Michon

« J’ai face à l’écriture une tactique contournée, peut-être superstitieuse,

c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher »

C’est Pierre Michon, énonçant ce qui le constitue écrivain dans Le roi vient quand il veut.

    « Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. Je passe mon temps à déplacer le tabouret. Si je me dis bille en tête, bien assis devant la question : « Qu’est-ce que je pense de Rimbaud, qu’ai-je à dire devant cela ? », rien ne peut en sortir, absolument rien. Mais tout d’un coup, un jour, un matin, j’ai bien déplacé le tabouret, j’ai biaisé la question, et ma première phrase est là. Et quand la première phrase est là, il n’y a plus qu’à tirer le fil, tout continue, tout marche.
    Je peux ajouter que ça marche quand je suis ivre de mon sujet, quand je m’éprends de lui. »

Intense nécessité de dire ; cruelle exigence ; connaissance des abîmes… La création fraie ses chemins entre longues périodes arides et puissantes pulsations de l’écriture.

À la question du miracle que fut pour lui les Vies minuscules, Michon répond :

    « Le miracle c’était simplement, à près de 40 ans, de pouvoir danser enfin sur mes deuils. C’était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref, toute chose en son contraire. »

Et, pour accompagner ces fêtes dont je souhaite qu’elles soient celles du passage vers un renouveau, je vous confie ces derniers mots :

    « Écrire, c’est changer le signe des choses, transformer la douleur passée en jouissance présente, faire de l’art avec la mort. Je ne valorise absolument pas la douleur, je ne suis ni doloriste ni saint-sulpicien. Seule l’écriture, cet après-coup inouï, peut la sublimer en joie, c’est-à-dire lui donner un sens. L’écriture n’est jamais là au moment où les choses se passent, elle vient après, bien après parfois. »

Passion et création

Avec Annie Dillard

« Qui m’apprendra à écrire ? désirait savoir un lecteur ? »
    « La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l’éternité que tu couvres lentement, affirmant le griffonnage du temps comme un droit, et ton audace comme une nécessité ; la page, que tu couvres opiniâtrement, que tu détruis, mais en affirmant ta liberté et ton pouvoir d’agir, comprenant que tu détruis tout ce que tu touches, mais le touchant néanmoins, parce que agir vaut mieux qu’être là dans l’opacité pure et simple ; la page dans la pureté de ses possibilités ; la page de ta mort, à laquelle tu opposes toutes les excellences défectueuses que peut réunir ta force vitale : cette page t’apprendra à écrire. »

De En vivant, en écrivant, d’Annie Dilllard, je transcrirais volontiers d’autres passages tant l’ouvrage m’est une compagnie précieuse.

    « Si tu étais un guerrier zoulou frappant ton bouclier avec ta lance pendant quelques heures en compagnie de cent autres guerriers zoulous, alors tu serais peut-être à même de te préparer à écrire. Si tu étais une vierge aztèque sachant des mois à l’avance qu’un certain matin les prêtres allaient te précipiter dans un volcan brûlant, et si tu passais tous ces mois en purifications rituelles et à boire des liquides douteux, tu serais peut-être, le moment venu, prête à écrire. Mais comment, si tu n’es ni un guerrier zoulou ni une vierge aztèque, comment te préparer, toute seule, à entrer dans un état extraordinaire par une matinée ordinaire ?
    Comment lancer la toupie ? Où trouver un bord – un bord dangereux ? Où le chemin de ce bord et la force de le gravir ? »

D’autres parlent du livre sur la toile : ici un passage que j’avais projet de vous transmettre, sur ce que nous cherchons dans la lecture, de L’ivre de lecture.

Et ici, une lettre de la Magdelaine, d’un amoureux de la littérature et de la psychanalyse, ami cher à ce titre, disparu depuis peu : Ronald Klapka.

Parce qu'une femme

Avec Beckett, Comment dire

Désir d’introduire un cœur palpitant à ce blog, me disais-je, dans ce creux du mois d’août ;
aussitôt Beckett s’est invité, avec Comment dire.
Beckett en cœur palpitant ?
Sans hésiter j’ai dit Oui

    Folie —
    folie que de —
    que de —
    comment dire —
    folie que de ce —
    depuis —
    folie depuis ce —
    donné —
    folie donné ce que de —
    vu —
    folie vu ce —
    ce —
    comment dire —
    ceci —
    ce ceci —
    ceci-ci —
    tout ce ceci-ci —
    folie donné tout ce —
    vu —
    folie vu tout ce ceci que de —
    que de —
    comment dire —
    voir —
    entrevoir —
    croire entrevoir —
    vouloir croire entrevoir —
    folie que de vouloir croire entrevoir quoi —
    quoi —
    comment dire —
    et où —
    que de vouloir croire entrevoir quoi où —
    où —
    là —
    là-bas —
    loin —
    loin là-bas —
    à peine —
    loin là-bas à peine quoi —
    quoi —
    comment dire —
    vu tout ceci —
    tout ce ceci-ci —
    folie que de voir quoi —
    entrevoir —
    croire entrevoir —
    vouloir croire entrevoir —
    loin là-bas à peine quoi —
    folie que d’y vouloir croire entrevoir quoi —
    quoi —
    comment dire —
    comment dire



voix vives à Sète 2013

Comment dire est paru dans Poèmes, Minuit

Vagabondant sur le web, en ce creux du mois d’août, j’ai trouvé ceci sur esprits nomades,
et aussi une mise en musique de Comment dire par Dominique Probst, et un article de Martina Della Casa, Comment parler de Beckett aujourd’hui, sur Fabula.org

Avec Jean-Michel Maulpoix

La lecture est une histoire d’amour, écrit Jean-Michel Maulpoix dans L’éloge de la lecture.

« Les livres sont des moments de notre vie, des particules de notre histoire. »

« La lecture constitue un curieux système de relations. Elle met les êtres en communication les uns avec les autres sur un mode qui n’est pas très éloigné de celui de la prière. Le lecteur, en effet, attend de l’écrivain qu’il lui apprenne sur lui-même quelque vérité, qu’il l’aide à comprendre la vie, et qu’il opère une sorte de révélation. »

« Le prodige de la création littéraire (…) consiste à mettre des mots en relation les uns avec les autres, ou encore, à travers eux, de rapprocher des choses qui sans eux demeureraient séparés. Un livre est une affaire de liens, un réseau, un ensemble de pages cousues ensemble, un tissage de mots et de phrases. C’est donc de part en part que l’écriture est relation : relation entre les choses, relation entre les mots, relation de l’auteur avec des lecteurs inconnus, et relation enfin des lecteurs avec le monde même que l’auteur a inventé, voire relation des lecteurs avec eux-mêmes grâce à ce puissant médium qu’est le livre. »
 

Chagall encore

Voir l’intégralité du très bel article L’éloge de la lecture sur le site de Jean-Michel Maulpoix