Notre atelier à Arles

La maison de l’atelier…


Arles et les rencontres de la photographie…

Vous, qui avez écrit et partagé vos textes pendant les sept jours de notre atelier, en juillet à Arles…

Vous, et ces derniers textes de l’atelier que vous avez accepté de me confier afin qu’ils trouvent place ici, sur ce site de mes ateliers.

Il s’agissait de trouver l’Aleph, décrite par Borgès dans la nouvelle qui porte ce nom – cette cavité dans la pierre d’une marche d’escaliers que le narrateur décrit ainsi : « À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. »

Trouver l’aleph, regarder ce que l’univers y délivre d’images après sept jours à explorer les mondes donnés par les regards des photographes – écrire. Puis, comme chaque fois, se réjouir de la diversité des textes nés d’une même proposition.

***

« Nous avions une vieille maison qu’il a fallu détruire. Et remplacer par une maison sans âme.
Dans la vieille maison, entre le rez-de-chaussée et le premier étage un mauvais plancher de bois brut où un nœud de bois disparu avait formé un trou de quelques centimètres de diamètre.
A l’annonce d’une nouvelle maison un enfant a demandé s’il y aurait un trou… Donc les enfants, officiellement couchés regardaient, écoutaient les adultes et le monde. Vision parcellaire, déformée, acceptable qu’ils ne voulaient pas perdre.

Ce que j’ai vu de l’univers
Et tout ce que j’ai oublié

Le profil d’un enfant en ombre chinoise sur un mur de vacances intranquilles
Les yeux grands très grands ouverts d’un enfant qui vient de naître
Les agapanthes à peine ouvertes sur une promesse de porcelaine
J’ai vu un homme et une femme enterrant leur enfant
J’ai vu la mer, la mer, lamer qui ne console pas
J’ai vu Alger sortir de la mer après une nuit traversée
J’ai vu la mer qui console
J’ai vu une mariée noir et blanc sur un esquif improbable entre Dakar et N’gor dans la nuit disparue

J’ai vu un corps se redresser
J’ai entendu des voix de chagrin
J’ai entendu des voix qui se rassurent, des voix qui cherchent, des mots qui arrivent, incertains ; j’ai vu la confiance

J’ai vu les longs couloirs d’une couleur d’absence
hôpital l’attente, l’attente, le jour enfin

J’ai vu les enfants des quartiers taper dans des ballons crevés
taper taper but victoire

J’ai vu revu revu encore la montagne Sainte Victoire
Cézanne a fait cadeau de cette amitié minérale, durable
Le feu là-bas en 1989 je crois
La montagne a tenu
On ne dira plus feux de joie

La nuit de mon anniversaire, la nuit de la saint Jean, on sautait les feux
Ça sentait bon, ça sentait l’été ça sentait même l’antique dévotion au solstice d’été
Finis
Interdits

On disperse les cendres »
Monique Romieu

***

« Retiré dans les alpages, préservé du monde je me suis construit un chalet avec un trou dans la porte qui ouvre sur la vallée.

Je vis la profondeur de la vallée, ses parois grisâtres et sa rivière tumultueuse, je vis l’aigle ouvrir grand ses ailes, planer quelques secondes, je vis cette flèche décochée des cieux fondre sur sa proie, je vis la proie fuir et succomber, je vis les parterres fleuris aux pieds d’un chalet au toit de lauze, je vis l’enfant s’amuser avec le chien de la maisonnée, je vis le molosse blanc prendre garde à l’enfant, je vis plus bas la voiture jaune et son préposé déposer une lettre, je vis le rectangle estampillé par la poste d’un pays lointain, je la vis se déposer délicatement dans la masse du courrier, je vis une porte s’entrouvrir, je vis un visage émacié au regard perdu, je vis la porte se refermer immédiatement, je vis la douleur, je vis la main ouvrir le tiroir d’une vieille commode, je vis l’enveloppe jaunie grosse de ses photos, je vis l’une d’elle religieusement retirée, je vis la bouche déposer son amertume sur un visage juvénile, je vis derrière ce visage des sourires et des regards, je vis le photographe hélé par une jeunesse fougueuse, je vis l’homme installer le trépied, je le vis faire signe de ses deux mains pour les faire entrer dans le cadre, je le vis interpeler un adolescent taciturne pour qu’il rejoigne les autres, je vis la tête brune et bouclée détourner le regard, puis quitter la plage, je le vis se hasarder dans une sente pentue et sableuse, je le vis s’arrimer à quelques rares végétaux pour ne pas glisser, je le vis plus tard, enfui d’un lieu encore invisible à mes yeux, je le vis, devenu homme, franchir des frontières par des passages improbables, je le vis courir face au danger, je le vis se terrer hagard et blessé, je le vis pénétrer dans une masure en lisière d’une forêt sombre, je le vis prendre un vieux journal écrit en cyrillique, je le vis allumer son premier feu après plusieurs jours à grelotter, allant d’une cache à l’autre, je le vis pour la première fois quitter ses hautes bottes de feutres gris, sa veste molletonnée, je vis sur la manche et sur l’épaule la déchirure laisser, je vis la main blessée jeter au feu des insignes reconnaissables par ses poursuivants, je vis la patrouille alertée par cette fumée inhabituelle en cette saison de l’année, je la vis cerner les lieux avec précaution et entrer sans fracas, je vis l’homme blessé s’agenouiller devant les armes, tête baissée, je le vis bien plus tard dans une chambre d’hôtel, en face de sa fenêtre un panneau IVALO 100 kms, je le vis sortir une carte pour essayer de comprendre, je vis alors ce lieu invisible qu’il avait fui, je vis un nœud ferroviaire submergé par le fracas de la guerre, plus au sud, vers la mer fermée, je le vis se terrer quelques jours et survivre de menus larcins, je le vis monter dans un des premiers trains remontant vers le nord, je vis son doigt réparé suivre des lignes sur le papier de la carte, je le vis s’arrêter parfois au nom d’une ville, je le vis se remémorer ce moment terrible face à la mer glaciale terminus du train, je le vis se faufiler dans un ferry chargé de camions, je vis le mécanicien de bord détourner son regard quand il embarqua, je le vis comprendre à quoi il devait son salut, je le vis se rappeler sa terreur en trouvant le vieux journal, encore plus tard je le vis écrire trois mots “JE RENTRE BIENTOT”. »
Christian Soupene

***

« Aleph, ou LOVE IS NOT DEAD

Dans la nuit de la terrasse, l’emplacement pour le parasol du jour se transmute en un Aleph, reflétant un monde.

Et je vois
une balançoire qui m’emmène jusqu’au ciel, à moins que ce ne soit une caresse,
la fraicheur d’une grotte où l’on dort au cœur de l’été,
des griottes qui pointillent une chevelure japonaise,
un homme trouvé mort dans son lit au petit matin alors qu’on avait parlé tous les deux la veille au soir.

Je vois le regard d’avant les mondes d’un nouveau-né
et le frisson après quelques mots susurrés à l’oreille – comment quelques lettres portées par un souffle peuvent-elles convoquer ainsi l’entièreté de la peau ?

Je vois la framboise écrasée dans l’antre de la bouche
et le cri bref d’une gifle car encore une fois rentré bien après l’heure.

Il y a ce drap à peine effleuré qui fait mal partout.
Il y a les poèmes écrits sur les vitres et les poèmes gravé au cœur.

LOVE IS NOT DEAD.

Il y a le sillon d’une larme sur l’aile du nez
et la beauté de la lumière dans une église dépouillée.
Il y a le lac Namtso, intact, inentamé, qui me visite de loin en loin,
les insectes disparus, le bain d’un oiseau au matin, le papillon, pétale qui s’envole, une chanson de Barbara.
Il y a un jardin sculpté où dormir à même la terre
et la palette des graines qui tiennent en leurs mains la vie concentrée.
Il y a les sourires qui dénouent les visages, les rires en cascade.
Il y a la danse auprès du feu et la trace qu’il en reste dans chaque jointure.
Il y a les zones d’ombre qu’on a osé visiter et qui ont fondu comme neige au soleil.
Il y a le genou déglingué après la chute.
Il y a la joie des premières fois.
Il y a des gouttes de lumière au creux de la nuit, la harpe noire dans la crypte blanche et ce chant qui fait tout vibrer.
Il y a le visage de grand-père écrasé comme une crêpe contre la vitre du camion.

LOVE IS NOT…

Je vois le fil de mohair et soie et le fil de l’amitié souplement entretissés et ponctués de points de noeud, les tableaux de Rothko en vrai et les nonnes bouddhistes accueillantes pareillement avec l’indic chinois qui met sens dessus dessous leurs trésors petits.
Il y a la beauté râpeuse des Cévennes et la géographie de ces mains tant aimées.
Il y a le col franchi et mon corps nu sous un vêtement impalpable.
Il y a le poids léger de l’énorme édredon et cette cuisine, royaume interdit d’où jaillissent à jamais tant de mets renversants.
Il y a l’inquiétude pour le monde et la confiance en la Vie.

LOVE…

Il y a ce moment d’interlocation après une insulte reçue et la moquerie par moi proférée qui me reste comme un caillou dans la chaussure.
Je vois une plume avide d’écriture, la beauté presque excessive des grandes astrances, l’ivresse que suscite le chèvrefeuille, un cerf croisé qui revêt de majesté une journée entière et la métamorphose des nuages qui se prennent les pieds dans les sommets.
Il y a la polysémie des mots et toutes les langues de la terre,
celles qui disparaissent,
celles qui s’inventent.

LOVE CAN’T BE DEAD

Il y a la torture le chantage le viol les coups les grenades les bombes atomiques.

NO, LOVE IS NOT…

Il y a la douceur
la consolation
les caresses
les bombes à graines
et toute l’inventivité

LOVE IS NOT DEAD

Je vois ce bol qui porte dans mes mains jointes un thé subtil, la broderie à petits points de joie et l’étole tricotée par mille mains aux quatre coins du monde.

Il y a l’infiniment grand
qui s’expand encore
et les beautés minuscules de l’instant.

OH MY DEAR, LOVE IS NOT DEAD. »
Véronique Helmlinger

***

« A Arles j’ai aimé me perdre dans la multitude de petites ruelles. Sans jamais me perdre vraiment. A Arles toutes les ruelles ou presque finissent toujours par conduire vers Le Rhône.

A Arles j’ai ressenti le poids et l’épaisseur de l’histoire en découvrant les multiples strates de l’architecture de la ville. De l’époque romaine avec les arènes et les remparts, au Moyen-Âge. Jusqu’au XXIe siècle avec le Luma de Franck Ghery. Avec mon corps j’ai ressenti et compris pourquoi les romains ont choisi ce site sur une butte qui domine le Rhône.

A Arles j’ai trouvé mon spot le soir en bord de Rhône pour lire les textes et commencer à écrire. Après une journée caniculaire, ressentir le bienfait du mistral en regardant le coucher du soleil.

A Arles les premiers jours je n’avais pas compris que l’espace Van Gogh ce n’était pas la même chose que la fondation Van Gogh.

A Arles j’ai pensé que lire les titres de certaines expositions c’était comme un mystérieux voyage poétique :
Quand je suis triste je prends un train pour la vallée du bonheur
La terre où est né le soleil
Les photos que je ne montre à personne
Les jardins de nos grands mères en Oural
Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

A Arles j’ai découvert que Lee Miller n’était pas que la muse de Man Ray et des surréalistes. Qu’elle n’était pas que la photographe officielle de Colette ou la photographe de mode, elle avait aussi documenté très précisément la sortie du camp de Buchenwald et le procès des femmes tondues en 1944.

A Arles au Luma j’ai passé une matinée en compagnie d’Etel Adnan et de son interviewer privilégié le curateur Hans-Ulrich Obrist. J’ai écouté quelques extraits des quinzaines d’heures de leurs entretiens. Je me suis beaucoup amusée en écrivant une histoire fictive entre ces deux personnages.

A Arles j’ai relu quelques pages de Nos cabanes de Marielle Macé :
Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir.

A Arles j’ai vraiment éprouvé le sentiment d’être connectée au monde. De consolider mes cabanes avec des sujets qui m’occupent, m’aident à vivre, sur lesquels je travaille.

A Arles j’ai découvert le travail engagé et délicat de Bruno Serralongue. La façon dont il documente les luttes des Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, aux États-Unis pour s’opposer à la construction du Dakota Access Pipeline. J’ai aimé son approche et la façon dont il traite les sujets en laissant la place et la parole aux amérindiens. Je me suis abonnée à sa page facebook et ai remarqué que François Bon et Jade Lindgaard la journaliste environnementaliste de Mediapart suivaient également la page de Serralongue. J’aime ces liens avec des personnes dont je suis le travail par ailleurs. Mes cabanes continuent à se construire.

A Arles j’ai aimé l’expo de Léa Habourdin sur les forêts primaires. Pour dire l’effondrement des espèces elle a choisi une technique non polluante à base de végétaux pour le développement de ses photos. Si bien que peu à peu ses images disparaîtront. Comment mieux dire son anxiété écologique ?

A Arles j’ai vu trois expos consacrées aux luttes des Amérindiens. Au Mexique, aux États-Unis et au Chili. Tous ces Peuples natifs se battent pour la reconnaissance de leur souveraineté, de leur identité, le maintien de leur terre sacrée. Pour l’accès aux droits fondamentaux. Tous ils disent lutter parce que leur territoire est mis en danger par les industries minières, par les exploitations touristiques et les multinationales du pétrole et de l’agroalimentaire. Tous ils parlent des stigmates de la colonisation et de la mondialisation.

A Arles j’ai été subjuguée par le travail de Noémie Goudal, ses vidéos de paysages à la végétation luxuriante en perpétuelle mutation. J’ai aimé qu’elle s’intéresse à la paléo-climatologie. J’aime quand les disciplines se mélangent que les artistes travaillent avec des scientifiques.

A Arles je n’ai pas vu l’exposition de Jacqueline Salmon. J’y suis allée le mardi 19 Juillet l’exposition est fermée le mardi. J’y suis retournée le jeudi 21 juillet à 18h15 l’exposition ferme à 18h. En feuilletant une monographie j’ai pensé c’est bien dommage !

A Arles j’ai découvert Bettina Grossman, une artiste à l’œuvre prolifique. Au début des années soixante, un incendie détruit une grande partie de son œuvre. Pour se remettre de cet incendie traumatisant, elle produit beaucoup. Des œuvres en série aux motifs colorés répétitifs. J’ai aimé les portraits des personnes qui passent dans sa rue photographiés en contre plongée depuis son balcon. Certain.e.s lisent le journal en marchant. Une des personnes porte une affiche no intervention in Nicaragua. J’ai acheté le catalogue de l’œuvre de Bettina dans une petite librairie indépendante. Une artiste pour consolider mes cabanes.

A Arles j’ai commandé le livre le travail de mourir d’Emmanuelle Pagano à La Machine à Lire de Bordeaux.

A Arles j’ai aimé les artistes qui travaillent sur l’archive. Les archives familiales pour Jansen Van Staden qui, à la mort de son père, découvre dans une lettre qu’il s’est engagé dans la guerre en Afrique du Sud pour tuer des gens. L’archive coloniale pour Belinda Kazeem-Kamiński. Les archives de la photographe Babette Mangolte qui a documenté la scène chorégraphique dans les années soixante-dix. Elle a aussi été la directrice de la photographie sur de nombreux films de Chantal Akerman. J’aurais préféré voir des photos de plateaux des films de Chantal Akerman !

A Arles j’ai consolidé mes cabanes en tissant des liens entre des mondes qui se font écho, le travail de Seif Kousmate au Maroc et l’atelier de Dominik en plein cœur de Bordeaux.

A Arles deux fois par jour je me suis connectée sur le site du journal Sud-Ouest et de la mairie de la Teste pour suivre l’avancée des luttes contre les incendies de la foret usagère de La Teste-de-Buch. Sauf le jour où Macron est venu. Trop peur d’entendre ce qu’il allait promettre.

A Arles j’ai rencontré dans la rue une sosie de Nathalie Artaud qui m’a tendu un tract de Lutte Ouvrière et qui m’a demandé si je connaissais Nathalie Artaud. Je lui ai répondu oui mais je vote écolo. Elle m’a répondu consternée que sans une révolution on ne viendrait pas à bout du Grand capital.

A Arles j’ai découvert l’existence d’une nébuleuse qui a pignon sur rue : les Napoléons – une sorte de mini-Davos dédié aux acteurs de la communication. J’ai été un peu étonnée qu’au XXI siècle on ait l’idée de s’appeler les Napoléons.

A Arles j’ai compris qu’au XXI siècle on puisse avoir l’idée de s’appeler les Napoléons quand j’ai découvert leur projet : soutenir une innovation vertueuse, éthique, technologique, sociale, politique, entrepreneuriale qui profite au plus grand nombre par la confrontation des idées et le croisement des compétences et des métiers. Avec bienveillance et détermination.

A Arles le dernier matin, j’ai vu l’exposition Les Cartographies du corps de Susan Meiselas et Marta Gentilucci. Dans la nef de l’église Saint-Blaise. Sur une dizaine de postes vidéos j’ai vu des mains et des gestes de femmes âgées. Des mains qui tricotent, des mains qui hésitent, une maille à l’endroit une maille à l’envers. Des mains qui tiennent des livres. Des mains qui élaguent les oliviers avec précision. Des mains qui dessinent au bic bleu des sortes d’arabesques. Des mains qui fouillent sur les stands au marché, choisissent des bijoux de pacotille ou des vêtements. Des mains qui pétrissent la pâte, l’étalent, la transforment en ravioles. Des mains qui regardent des photos anciennes rangées dans des boîtes en carton ou éparpillées sur une table. Des mains pleines d’énergie et de beauté. Des mains qui travaillent ensemble. Des mains qui dessinent l’intensité de vies de femmes. »
Isabelle Vauquois

***

« Ce monde n’est pas raisonnable.
Enchantement et consternation en alternance.
Un yoyo blanc, rouge et noir. De la beauté, de la puissance et de la violence qui me donnent le vertige, depuis toujours je crois.

La beauté du ciel, ses couleurs changeantes, cette même lune que tous les locataires de la planète voient. De la même planète.
Vertige.

Je vois la parentèle entre les ormes et les acacias qui se soutiennent durant des décennies, je vois la baguette du sourcier vibrer selon les champs magnétiques, je vois le petit drongo brillant imiter les cris des suricates pour les alerter d’un danger que lui seul peut voir de son arbre.

J’ai vu le Mississipi, ses rivières, ses roues à aubes et Tom Sawyer. J’ai vu les longues cagoules blanches pointues des fous.

J’ai vu la beauté de Lee Miller photographier Chaplin et se baigner nue dans la baignoire d’Hitler.
La beauté sera convulsive où ne sera pas dit André Breton.

J’ai vu, dans une rue d’Arles, ce jeune homme aux longs cheveux blonds, corps émacié, sale, abîmé, tenant dans ses mains un lapin, son lapin, avec au-dessus de sa tête le visage affiché d’une femme chapeautée.

J’ai vu cet homme enjoué accompagner à Rennes une jeune femme rasée.

Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit dit Albert Camus.

J’ai vu des centaines d’humains marcher sur d’autres dans le Golfe du Bengale, j’ai vu des enfants marcher 9 kilomètres pour aller à l’école sur le balcon de l’Annapurna, j’ai vu une tarentule énorme surgir d’un sequoia dans la jungle guatémaltèque, j’ai vu des dizaines de sangsues sur mes mollets.
J’ai vu des moustiques gros comme des hélicoptères impossibles à chasser à Tikal. J’ai vu un paysan chercher vainement un rhinocéros blanc contre quelques pièces, je l’ai vu encore expliquer tout bas comment échapper à l’ours. Je me suis vue comprendre après son sacrifice si nos zigzags n’avaient pas été assez rapides.
J’ai vu des Chinois chercher du pétrole sur les plages de Sihanoukville.

J’ai vu un ponton entouré de canoës de toutes les couleurs sur le Pacifique et m’aperçus que c’était un étal de marché parisien vu par Cartier-Bresson.

J’ai vu une température extérieure à 37 et entrai dans une chambre réfrigérée à 15.
J’ai vu des vols pour Amsterdam à 1 euro, j’ai vu des gens transpirer sur le tarmac pour moins de 1000.

J’ai vu une terrasse où les consommations sont interdites aux cons et aux connes.
J’ai vu une foule de solitudes.

J’ai vu une berge d’où l’on peut faire de magnifiques ronds dans l’eau.

J’ai vu des indiens chevauchant des Harley au Canada, j’ai vu un boyau métallique long de plusieurs mètres dans lequel des hommes se jetaient tandis qu’une femme poussait des petits cris d’oiseau à leur arrivée au sol.

Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme dit Emmanuel Lévinas.

J’ai vu un ciel rougeoyant alors qu’il faisait nuit.
J’ai vu des pommes et un nuage devenir des symboles du capitalisme.

J’ai vu un bas-côté d’autoroute américaine avec une large flèche montrant la direction pour aller à Dieu.
J’ai vu des indiens Purépechas faire boire du coca à leurs coqs et d’un seul coup de lame les égorger dans la foulée.

La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est ce que nous pouvons en faire dit Louis Guilloux.

Je vois de l’étrangeté et de l’évidence sur cette terre.
J’entends dire que la terre est plate.
Et pourtant elle tourne. »
Nathalie Le Lay

 

 

 

 

Écrire à Arles en juillet

Chaque été, les Rencontres d’Arles chahutent notre regard, d’un continent à l’autre. Elles nous rappellent à notre nécessité absolue d’exister.

Adriana Lestido

Cet été, Christoph Wiesner, directeur des Rencontres d’Arles, présente ainsi leur 53° édition :

    « Un été des révélations, cela semble presque une évidence. Comment nous faire voir ce qui nous crève les yeux, mais qui prend tant de temps à apparaître, comme si la révélation ne pouvait être qu’une naissance forcée ? La photographie, les photographes et les artistes qui s’en emparent sont là pour nous rappeler ce que nous ne voulons ni voir ni entendre : pourtant, comme le rappelle Emanuele Coccia, « c’est donc au sensible, aux images que l’homme demande un témoignage radical sur son propre être, sa propre nature ». »

C’est à un dialogue entre images et écriture que je vous invite pendant cet atelier. Le matin vous découvrez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville, accompagné.e.s de votre carnet et de ma proposition d’écriture. Vous prenez des notes, cherchant à saisir ce qui fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes. Puis vous trouvez votre endroit pour laisser libre cours à l’écriture en vous inspirant de vos notes : vous préparez le texte que vous apporterez, l’après-midi, dans l’atelier.

Dans l’atelier, l’après-midi, je vous invite à quelques retouches et/ou approfondissements, puis nous partageons les textes et faisons des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers.


Je vous donne, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

Décrypter les différents visages des mondes qui nous entourent en dialogue avec ce que les photographes nous en délivrent…

Dans l’atelier, il s’agira de donner vie à des personnages rencontrés au détour d’une exposition, d’imaginer les mondes qui sont les leurs, d’imaginer aussi d’autres rencontres… Vous découvrirez le formidable potentiel du langage pour dire et comprendre notre temps et celles et ceux qui l’habitent.

(Il sera intéressant de disposer d’un ordinateur pour compléter vos rencontres avec les images par des recherches documentaires sur internet, si besoin.)

 

L’inspiration, c’est le travail

« D’un coup, des phrases viennent, quelque chose échappe. Ça devient vraiment de la littérature quand quelque chose échappe

[…] C’est provoqué par les mots, la concentration, l’isolement, la fatigue. C’est donc tout autre chose que l’inspiration. […] L’inspiration, c’est le travail. »

Je prépare une journée de l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains. Cette année, après Pierre Bergounioux, Claudine Galea et Gwanaëlle Aubry, nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Patrick Deville.

Patrick Deville dont on peut lire un livre d’entretiens sur l’écriture conduits par Pascaline David : Le tapis volant de Patrick Deville, paru aux éditions Diagonales dans la même collection que Les motifs de Laurent Mauvignier, dont j’avais parlé ici.

Dans ce livre, Patrick Deville parle de son projet pharaonique d’écriture : « Le projet Abracadabra, géographiquement, c’est un double tour du monde en douze livres. Six livres pour faire un premier tour de l’ouest vers l’est, de l’Amérique centrale vers la France en passant par l’Afrique et l’Asie, puis un tour de France au volant qui est un demi-tour, pour repartir vers l’ouest, en Amérique du Sud, en Polynésie, vers l’océan Indien et la péninsule Arabique, pour rejoindre un jour la vieille Europe. […] La planète entière, et à sa surface le fourmillement des vies humaines, comment pendant un siècle et demi, depuis 1860 – un claquement de doigts dans l’Histoire –, on a tenté de s’arranger de cette énigme de l’existence, comment les hommes ont essayé, pour le meilleur et pour le pire, de mener leur vie. »

Lorsque Pascaline David demande à Deville quels conseils il donnerait aux jeunes auteurs il répond : « Lire et travailler. La plupart du temps, bien sûr, ça ne suffit pas, et c’est normal que « ça ne marche pas ». Mais en tout cas, lire, travailler et réfléchir constituent le seul moyen de savoir si ça peut marcher. »

Lire, travailler et réfléchir… faire des exercices… Je m’amuse à penser que ce programme de préparation décrit par Deville est ce que je propose dans mes ateliers.

« Il peut y avoir ce travers quand on commence : […] on ne sait rien faire encore et l’on voudrait tout faire en même temps. C’est impossible, avant cela il y a des exercices : des exercices de description, d’invention d’un personnage, de situations de récits… J’ai donc passé des années à faire des exercices et à lire, mais pas n’importe comment. Je lisais de manière à m’y mettre comme écrivain ou futur écrivain. On lit à ce moment comme un espion. On veut savoir comment c’est fait. »

Lire comme une espionne, savoir comment c’est fait et transformer cela en proposition d’écriture, voilà comment je prépare l’atelier.



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L’atelier Rosenthal

Préparation

    « Le hululement lugubre s’est éteint, la pièce était à nouveau silencieuse. On était assis, immobiles, et on a laissé tout cela, la nourriture et le reste, descendre le long de nos viscères. On n’avait pas imaginé que Fox oserait tout déballer, qu’il se mettrait à table à ce point. On l’admirait, je crois, on admirait sa capacité à montrer devant nous ses faiblesses. […] On baignait dans une douceur nouvelle, on avait l’impression qu’on allait pouvoir utiliser toute cette connaissance accumulée dans la nuit, la vie d’un autre, proche mais presque inconnu, pour nous consoler. »

Voici la voix de la narratrice d’Éloge des bâtards, cette voix qui raconte l’histoire qu’Olivia Rosenthal a tressée avec d’autres voix – celles de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, chacun.e, raconte comment il ou elle vit le fait d’être un.e bâtard.e.

J’ai entendu l’auteure raconter sa surprise le jour où elle s’est rendu compte que de nombreuses personnes, parmi ses proches, étaient des bâtards – nombreuses au point qu’il était difficile de croire au hasard. Son étonnement, sa curiosité l’ont poussée à mener l’enquête en recueillant leurs confidences.

« Olivia Rosenthal travaille à partir d’entretiens enregistrés, qu’elle retranscrit, relit, « rumine » jusqu’à trouver une forme, « trouver le lien entre ce que les gens [lui] racontent et ce [qu’elle] en fai[t] ». Un long processus pour se réapproprier ces voix afin de dégager, de leur désordre – élément capital, selon elle, pour que débutent les histoires ! – un fil fictionnel. Le livre constitue alors « la réponse à la question de savoir pourquoi [elle a] eu envie  de travailler sur ce thème », écrit Fred Robert, sur le site Zibeline, dans l’article Écrire, belle besogne.

    « Dites-moi votre lieu de naissance ?
    Je ne sais pas, docteur.
    Quel âge avez-vous ?
    Amérique, Francfort, l’un des deux.
    Où habitez-vous ?
    C’est difficile à expliquer. »

Ici c’est la voix de Monsieur T., atteint de la maladie de A., qui est devenu l’un des centres de On n’est pas là pour disparaître – un autre récit polyphonique initié par la question : qui devient-on lorsqu’on a perdu la mémoire ? Lorsqu’on a perdu le sentiment d’être soi ?

Dans J’entends des voix, dont j’ai parlé ici, Olivia Rosenthal présente sa pratique de collecte de la parole des autres. J’aime qu’elle dise de cette pratique que ses interlocuteurs « aiment sentir que leurs mots ont du poids. »

C’est donc au jeu de la collecte de la parole des autres que je vous invitais – avant de rejoindre l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal qui s’est tenu en février à Saint Germain-en-Laye :

Commencez par choisir un thème, ou une question qui vous tient à cœur.
Un thème issu de l’actualité ?
Une curiosité pour un métier que vous aimeriez découvrir de l’intérieur, par les confidences de celles et ceux qui le pratiquent ?
Une question qui vous occupe aujourd’hui ?
Un thème issu de votre vie intime, comme le fait Olivia Rosenthal lorsqu’elle demande à ses amis bâtards de lui raconter leur vie avant de transformer ces confidences en un récit polyphonique ? (« J’aime les bâtards, le projet était de les réhabiliter », dira-t-elle après avoir écrit son roman.)

Une fois votre thème arrêté, choisissez trois personnes avec lesquelles vous mènerez des entretiens. Vous les inviterez à raconter quelque chose de leur vie, ou de leur métier, ou de leur activité, ou de leurs goûts, ou de leurs manies secrètes – en lien avec votre thème.

    « Que faites-vous là ?
    Je ne sais pas.
    Avez-vous besoin de quelque chose ?
    Donnez-moi des gants.
    Des gants ? Je ne comprends pas.
    Ça me facilitera la tâche.
    Quelle tâche ?
    Attraper les enfants dans les arbres. »

Faire parler l’autre ? L’inviter à se raconter ?
Relancer son récit par des questions ouvertes… Désirer apprendre de lui ce que vous ne savez pas encore… Écouter sa façon singulière de dire, sa manière d’habiter la langue… Enregistrer l’entretien puis transcrire les paroles telles qu’elles ont été dites – en prenant soin de saisir la tournure des phrases, les hésitations, les répétitions, les coqs-à-l’âne, les tics de langage, les silences, etc.

Ensuite ? Eh bien vous êtes venu.e.s avec cette matière dans l’atelier et nous avons assisté à la naissance des histoires qui ont donné à ces voix la présence de personnages dans vos récits.


Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

Force de vie vers la lumière



Avec Giuseppe Penone, qui questionne les liens entre l’homme et la nature dans la belle exposition Sève et pensée actuellement à la BNF,
je vous souhaite que cette nouvelle année voie se déployer le vivant et la création sous toutes leurs formes !



Voir ici l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture : prochain week-end les 15 et 16 janvier
Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal : du 23 au 25 février

Un trajet vers le personnage

« Au fond, il s’agit de quoi ? De trouver l’atmosphère. »

« Et l’atmosphère entretien un lien avec la sensation […] c’est le cœur même de l’écriture, qui consiste à faire remonter et vivre par la phrase toute une foule d’images, de sensations, qui vont donner à votre écriture la richesse de couleurs et d’intensité dont le lecteur a besoin pour laisser le livre s’imprégner en lui », dit Laurent Mauvignier lorsqu’il parle de ses processus d’écriture, dans « Les motifs de Laurent Mauvignier, Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David » (Éditions Diagonales, 2021).

Mauvignier me tient compagnie tandis que je prépare l’atelier Faire surgir un personnage par e-mail. C’est tout un travail, de donner forme aux huit propositions d’un atelier d’écriture par e-mail. C’est un travail de création, qui cherche à éveiller le goût du faire, à donner le désir d’explorer des formes à la recherche d’une histoire, d’un personnage, d’un thème – un travail qui vise à instaurer la confiance en offrant des repères. J’aime ce travail. Il me tient proche des auteur.e.s que j’aime – mes compagnons d’écriture parmi les écrivains : ceux qui irriguent le désir d’écrire, dont je transmets la vitalité créatrice aux personnes qui me rejoignent dans mes ateliers.

« Les choses se construisent en même temps qu’elles se révèlent. Et on ne sait jamais si elles se révèlent ou si elles se construisent d’abord. C’est-à-dire qu’il y a une façon d’accueillir quelque chose qu’en même temps on est en train de construire », dit encore le généreux Laurent Mauvignier, qui dit ailleurs que ses personnages de romans sont pour lui des frères et des sœurs de vie.

Pas à pas, proposition après proposition, créer les circonstances qui permettront qu’un personnage, une histoire encore inconnus naissent du travail d’écrire ; baliser le cheminement de l’écriture de chaque personne qui s’engagera dans l’atelier. La confiance se construit avec le faire.

    « Ce qui me motive sur l’écriture des personnages, c’est comment on va devoir traverser tout le livre pour mesurer l’écart qui sépare ce personnage du cliché qu’on avait de lui au départ. Il faut traverser le livre pour savoir qui sont les gens derrières les images. Un livre, c’est un trajet, et un personnage aussi est un trajet. […] Pour moi, ce temps, cette traversée, ça s’appelle un roman, et c’est lié à la question d’une traversée, qui est un trajet vers le personnage. […] On ne saisira pas le personnage en une seule fois. Il faut un livre pour le saisir. Si j’écris le livre pour savoir quel est le livre que je veux écrire, je l’écris aussi bien pour savoir qui est la personne derrière le personnage. J’ai besoin de trouver la personne qui est derrière les panoplies ou les clichés qu’on pose en esquissant les premières lignes d’un personnage. »

Mémoires du personnage / Évocation, caractérisation, surgissement / Construction du personnage et mise en mouvement / Faire avancer l’intrigue avec les dialogues / Conflits et dramatisation de l’histoire / Place du silence dans l’écriture / Quête et besoin transformationnel du personnage / Trajet du personnage dans l’histoire… huit étapes ponctuant le trajet de création de votre personnage et de l’histoire qui le verra évoluer.

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En dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

« Je passe par la parole des autres pour connaître le monde »

écrit Olivia Rosenthal lorsqu’elle parle de sa relation avec l’écriture.

Dans J’entends des voix, texte publié dans le recueil Devenirs du roman, aux éditions Inculte, elle présente sa démarche littéraire ainsi :

    « Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde.
    Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. […] Ma méthode, celle que j’ai expérimentée et précisée au fil des années, repose sur l’entretien. Je passe par la parole des autres pour connaître le monde.
    L’entretien […] m’ouvre à un savoir. Écouter des ouvriers de chantier, des spécialistes du cerveau, des employés des pompes funèbres, des surveillants de prison ou des détenus, c’est se décentrer, c’est entrer dans un univers dont je suis habituellement, pour diverses raisons, séparée.
    [Mes interlocuteurs] aiment sentir que leurs mots ont du poids. […] Ils profitent de cette occasion pour faire ce drôle d’exercice : raconter quelque chose de leur vie, de leur métier, de leur activité, le raconter pour eux et pour moi.
    Mes interlocuteurs disent des choses que l’on entend jamais dans les médias. »

Dans un entretien publié sur remue.net, Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur, elle dit : « Les entretiens permettent aussi à l’écrivain que je suis de sortir de chez lui, de ne pas être centré sur son propre univers, d’entrer en relation avec d’autres mondes, des personnes qui ne parlent pas comme lui, dont les vies sont très différentes. J’ai pu rencontrer des gens avec qui […] je n’aurais jamais eu l’occasion de parler et qui, par le biais de mon travail, se sont fait entendre. […] Enfin, ce qui me plaît dans l’entretien, c’est d’entendre la langue des autres. Écouter les gens parler, ça permet d’entrer dans les rythmes de l’autre, sa syntaxe, son lexique, ça modifie l’appréhension et l’usage qu’on a de la langue française et pour un écrivain je crois que c’est très important. »

    « Je crois que tout ce travail d’écoute a élargi ma connaissance des hommes, l’a complexifiée. »

Entrer dans la langue de l’autre, l’investir ; explorer les mille manières de faire apparaître la parole de l’autre et de l’utiliser en la faisant vivre dans un récit ; à partir des voix recueillies, poser les bases d’un récit polyphonique… tel fut notre travail dans l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal.

« En tant qu’écrivaine, je trouve important, nécessaire, utile, de m’exposer à la parole de l’autre, de rendre compte de l’écart entre cette parole et la mienne. C’est pour moi une manière de disponibilité au murmure du monde, à la variété des discours qu’il véhicule. »

Écrivant en dialogue avec son œuvre, inventant les récits qui ont fait vivre les voix que vous aviez recueillies, nous nous sommes souvenu qu’Olivia Rosenthal n’a, lorsqu’elle commence un livre, aucune idée d’où elle va. Elle ajoute que l’écriture est « un jeu de piste que je traverse moi-même. »
Nous l’avons suivie pendant les trois jours de ce bel atelier, à l’écoute du murmure du monde.

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Ce qui cherche à se dire

Lorsque j’invite les personnes qui rejoignent mes ateliers d’écriture à m’accompagner sur les chemins de la création, je parle souvent de l’écriture comme d’une rivière. Je dis, une rivière souterraine ; une rivière dont on entend le chant seulement si on lui prête l’oreille dans le silence de l’écriture.

Je dis aussi le temps et la confiance qu’il faut à l’écriture pour que ce qui cherchait à se dire trouve forme dans un texte. Je dis qu’on empruntera des chemins de traverse, qu’on donnera sa chance à l’écriture en la dégageant de ce qu’on voulait dire, ou de ce qu’on pensait devoir écrire, car un sens inattendu naît du travail avec les mots – j’ajoute que c’est cela qui est heureux avec l’écriture, cet inattendu qui émerge de l’acte d’écrire.

Je dis encore qu’on cherchera, parmi les questions qui nous mobilisent (des questions sur le monde, sur notre humanité, sur nos histoires, sur la vie, sur quoi d’autre encore…), on cherchera la question qui nous intrigue vraiment, qui viendra dynamiser l’écriture en lui donnant l’énergie de la quête. […] Alors on essayera ; on écrira puis on lira les textes en s’interdisant de prêter l’oreille aux jugements négatifs si prompts à assécher les sources ; puis on essayera encore, autrement, en changeant d’angle, en explorant d’autres formes, tout en écoutant les chants des rivières, en les laissant nous guider.

[…]

Le lieu où les questions se tiennent

Je prépare une journée pour l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains – un cycle de six journées conçu comme une invitation à ouvrir de nouveaux territoires en s’inspirant des thèmes et des formes qu’on découvre dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui. Chaque journée est consacrée à un.e auteur.e que j’ai choisi.e pour la vitalité et la singularité de son travail. Aujourd’hui nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Nathalie Léger, auteure d’une trilogie qui m’intéresse à plusieurs titres.

J’ai rencontré Nathalie Léger aux Nuits de la correspondance, à Manosque, en 2012. Elle y parlait du livre qu’elle venait d’écrire : Supplément à la vie de Barbara Loden. Elle racontait qu’elle écrit des livres au sujet de femmes artistes ayant réellement existé et cherche, en écrivant, à répondre aux questions que l’œuvre qu’elle a choisie – qui l’a choisie ? – lui pose. Par exemple, pour Supplément à la vie de Barbara Loden (actrice et cinéaste américaine), elle se demandait : « Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. » […]

Nathalie Léger est l’auteure d’une trilogie composée de L’Exposition (son premier roman, publié en 2008), puis de Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), puis de La Robe blanche (2018) ; trois petits livres à la couverture blanche côtelée, signe de la maison d’édition de Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.).

Dans ces trois récits, l’auteure écrit sans savoir (dit-elle) pourquoi elle a choisi celle qui deviendra l’aimant de son écriture. Nous verrons que ces trois femmes, et ces trois livres écrits en dix ans, ponctuent un chemin ardu qui mènera l’auteure aux larmes de sa mère et à la demande qu’elle adresse à sa fille – lui faire justice en écrivant.

    « Une fois de plus, ma mère a ressorti le dossier. […] Il est posé sur la table comme un vieux foie, une matière luisante et vaguement sanguinolente dans laquelle on peut lire le passé. »

Chacun des trois récits est éclaté en textes brefs où se succèdent images, événements de la vie de la femme devenue sujet de l’écriture, remémorations, réflexions sur l’œuvre de l’artiste, souvenirs d’autres œuvres, méditations sur l’art, citations, notations…

L’écriture emprunte maints détours sur le chemin de la quête et expose, fragment après fragment, le processus de l’enquête tout en doutant de ses propres capacités à atteindre l’objet de la quête. Quelque chose, derrière ou en dessous de l’objet exposé de l’enquête – quelque chose qui fait énigme et mobilise l’écriture – se cherche, dans et entre les fragments.

    « Pendant des années, j’avais pensé que la moindre des choses, pour écrire, c’était de tenir son sujet. […] Je ne savais pas que le sujet, c’est justement lui qui vous tient. Je ne savais pas non plus qu’il peut ne tenir à rien. »

Chacun des trois récits de Nathalie Léger devient donc l’espace où se déploient les questions éveillées par une figure féminine, instituée dans le récit comme un mystère. La forme fragmentaire favorise le processus associatif de l’écriture, tissant des liens souterrains à l’intérieur de chaque livre (et entre les trois ouvrages). Entre les fragments, les blancs rompent la linéarité narrative et introduisent des espaces de rêverie ; ils permettent le passage d’une intuition à une autre, le coq à l’âne. Ainsi l’écriture avance-t-elle pas à pas, et de livre en livre, vers ce qui échappait à l’auteure et se tramait entre les lignes.

Après la sortie du dernier livre de la trilogie, La Robe blanche, Nathalie Léger disait sur France Culture (Par les temps qui courent) : « Sans doute on n’écrit qu’en s’illusionnant sur le sujet qu’on croit traiter, qu’on découvrira beaucoup plus tard. […] Une vérité apparaît longtemps après que le livre ait été achevé. » Ce troisième livre, dix ans après le premier, accueillera enfin le récit de l’expérience traumatique vécue par la mère de l’auteure – cette mère qui demande à sa fille d’écrire pour la venger.

Il aura donc fallu dix ans, et trois livres. Il aura fallu tisser tout un réseau serré d’échos, dépeindre et questionner toute une série d’images de la femme, des femmes, du féminin, et commencer, dès le premier livre, par faire apparaître l’autre femme, sûre de son pouvoir de séduction – « (l’autre – c’était ainsi que nous avions nommé la femme pour qui mon père avait quitté ma mère. […] Lautre, quoi qu’elle fasse, on la hait on la désire). »

Il aura aussi fallu faire apparaître la mère dès le premier livre, puis intensifier progressivement sa présence en instaurant un dispositif narratif qui lui donne directement la parole dans le deuxième et le troisième récit.

[…]

Explorer, bâtir, mettre à distance l’émotion, éviter l’enfermement dans l’autobiographique et inventer, dans le troisième récit, une narratrice qui commencera par s’opposer activement à la demande maternelle, puis finira par lui concéder le récit demandé. La trilogie de Nathalie Léger témoigne du temps qu’il faut, à l’écriture, et à une œuvre, pour […] s’approcher du cœur palpitant qui aimante l’écriture.

Quelque chose prend forme peu à peu

Première femme
Sûre de sa beauté et de sa puissance, arrogante, hautaine, adulée autant qu’haïe, la comtesse de Castiglione se met elle-même en scène en posant, durant près de quarante ans, pour un photographe. Nathalie Léger la rencontre par hasard, dans une librairie, sur la couverture d’un catalogue : La Comtesse de Castiglione par elle-même. « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image », écrit-elle alors.

    « Elle, Virginia Oldoïni de Castiglione, très droite, rayonnante, sans autre imagination que celle que lui inspire l’assurance de sa beauté. »

Quel est le secret de la beauté ? Les photos de la comtesse font venir d’autres images et, d’anecdotes en remémorations, de réflexions sur l’écriture en méditations sur la photographie, l’autre femme s’insinue dans la quête qui se déplace (qu’a-t-elle donc de plus que les autres, cette femme qui a pris le père ?) et fait apparaître, en contraste avec les images de la beauté souveraine de la comtesse, la figure triste et douloureuse de la mère.

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse […], la nuque toujours une peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain et idéalement conformé de sa mère. […] Ma mère enfant se tient toujours fléchissante aux côtés de la sienne. Ce fléchissement […] c’est bien la honte, le mot est comme une tombe. »

D’un côté, les corps souverains – la comtesse, la grand-mère maternelle, l’autre femme… De l’autre, le corps impossible à exposer de la mère, ce corps auquel elle ne peut consentir. « De quoi voulais-je parler ? », se demande soudain l’auteure quelques fragments plus loin, tandis que l’écriture tisse souterrainement des liens inattendus.

Le doute est énoncé, dès ce premier livre, sur la possibilité de saisir l’objet de la quête en écrivant. C’est pourtant bien l’écriture, et la forme fragmentaire, qui vont permettre au récit de s’approcher de ce qui se tenait caché derrière le choix de l’enquête : l’ombre portée de l’autre femme sur la vie de la mère – L’autre, celle qui a pris le père ; mais aussi celle qui, dès l’enfance, rayonnait d’assurance et d’indifférence au-dessus d’une enfant ployant sous le poids de sa propre mère.

Deuxième femme
Quatre ans après L’Exposition, paraît le deuxième livre de la trilogie, Supplément à la vie de Barbara Loden. Autres visages de femmes, entre Barbara Loden, actrice et cinéaste américaine, et la femme qu’elle incarne dans le seul film qu’elle réalise, en 1970 : Wanda ; un film inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une femme perdue, incapable de s’affirmer, asservie au désir de l’autre. Une perdante, comme Nathalie Léger l’écrira plus tard au sujet de sa mère ; une femme qui, condamnée à vingt ans de prison pour l’attaque d’une banque où l’avait entraînée l’homme qui l’avait assujettie, avait remercié le juge.

[…]

Dans ce deuxième livre, les modalités de l’enquête s’énoncent clairement : « Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » Ainsi l’auteure met-elle en abîme sa propre démarche dans cette deuxième quête fragmentaire. Ainsi l’écriture continue-t-elle de tisser souterrainement des liens, s’avançant sur les chemins de ce que l’auteure nomme la désolation.

    « Barbara dit qu’elle n’a rien à écrire de grand. […] La violence, oui, mais la violence légale, l’ordinaire brutalité des familles. […] Barbara ne fait des films que pour ça. Apaiser. Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. »

Désolation, réparation. L’auteure prolongera ce thème dans le livre suivant, six ans plus tard, lorsqu’elle croisera l’histoire de sa mère avec celle d’une jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait réparer les horreurs de la guerre par une performance qui la mena à la mort. Mais, pour l’instant, l’écriture continue à tisser des liens, à transposer, à déplacer, à passer par d’autres figures féminines pour s’approcher de son énigmatique sujet.

[…]
Troisième femme
Nouvelle figure féminine, nouveau livre, troisième de la trilogie, La robe blanche paraît en 2018. Cette fois-ci, Nathalie Léger interroge le destin tragique de Pippa Bacca, jeune performeuse italienne partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée, morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans. Artiste ou martyre ? Candeur ou sacrifice ? se demande Nathalie Léger. Ces questions déterminent l’espace d’une nouvelle quête pour l’auteure qui se laisse toucher par un sujet qui lui est à priori extérieur, mais rejoint l’histoire de sa mère qu’elle n’aurait, confiera-t-elle plus tard, pas pu écrire autrement qu’en la liant avec celle de cette jeune artiste martyre.

Dans un entretien avec Frédéric Maria (L’art est ma langue étrangère, switchonpaper.com, 2021), à la question « comment elle a rencontré Pippa Bacca », Nathalie Léger répond qu’elle a vu le film d’un jeune cinéaste, Joël Curtz, qui a mené une enquête minutieuse sur cette performeuse qui s’élance sur les routes en robe de mariée. « Je me suis aussitôt dit que cette histoire était pour moi — et je me suis aussitôt empêchée de l’écrire. […] Deux ans se sont passés à refuser d’écrire cette histoire. »

Pourtant, l’idée que cette histoire était pour elle ne quitte pas l’auteure.

    « Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur ? […] Elle n’a pas besoin de me faire le récit de ce qui s’est passé, j’y étais, et j’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

Tandis que la narratrice enquête sur ce qui a conduit Pippa Bacca au geste fou qui finira par lui coûter la vie, tandis qu’elle se penche sur l’art de la performance en se remémorant d’autres gestes de création – d’autres corps de femmes exposés lors d’autres performances (et l’on repense au corps exposé de la comtesse de Castiglione dans L’Exposition) –, le livre met à nouveau en scène la mère de l’auteure selon le dispositif institué dans le deuxième récit. Cette mère demande avec insistance à sa fille de réparer son histoire (le procès qui l’a détruite) en exposant l’injustice de son divorce (son ex-mari, après l’avoir quittée pour l’autre femme, a réussi à faire prononcer leur divorce à ses torts exclusifs, à elle, l’épouse abandonnée). Cette mère dit à sa fille : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger. »

Bonté, sacrifice, innocence… Malgré les efforts de sa mère pour la détourner de son projet, l’auteure/narratrice poursuit sa quête. « Elle l’a bien cherché votre artiste », commentent les amies de la mère que l’écriture met en scène comme les voix d’un chœur de tragédie. Mais l’artiste voulait porter un message de paix, elle monterait dans toutes les voitures qui s’arrêteraient, elle miserait sur la confiance… Et, tandis que la mère n’arrête pas d’essayer de détourner sa fille de Pippa Bacca : « Ce n’est pas son intention qui m’intéresse […] c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas parvenue. »

Transformer
    « J’observe ma mère, je la vois venir avec son petit visage suppliant et son navrant dessein, je nous vois, elle et moi, rusant, tapies dans les hautes herbes de la circonspection, elle dans la demande et moi dans l’esquive ».

Dans La robe blanche, Nathalie Léger introduit une narratrice qui lui permet de se décrire aux prises avec la demande de sa mère. Elle trouve toutes sortes d’arguments pour refuser de répondre à la demande maternelle et donner à voir l’envahissement de son espace psychique. « Il faut continuer », insiste la mère, « le plus difficile reste à faire […]. Alors je crie que je ne veux pas, que j’ai déjà écrit, que je n’ai cessé dans mes livres de parler d’elle, que ça suffit […], je crie qu’il faut qu’elle se rhabille, qu’on ne va pas comme ça dans la cuisine avec sa robe de mariée. »

Car la mère, pour détourner sa fille de Pippa Bacca, a extirpé sa propre robe de mariée du fond de sa garde-robe et s’en est revêtue, annonçant qu’elle veut être enterrée avec.

Où est-ce qu’on se place pour regarder, qu’est-ce qu’on raconte, comment le raconter ? C’est l’une des questions dont débattent la mère et la narratrice dans ces dialogues qui font monter les voix des deux femmes et entendre leurs affrontements. La voix de la narratrice permet à l’auteure de se déplacer, de jouer avec la demande, de trouver le malheur de la mère cocasse, la cruauté du père banale… Ainsi la narratrice introduit-elle un écart, entre l’auteure et sa mère, qui permettra cet aveu : « Je n’ai pas toujours aimé ma mère. Elle était du côté des perdants et j’étais écœurée de son petit mouchoir toujours humide […]. Cette femme trop gentille, incapable de se protéger de la plus banale cruauté, incapable de se dresser, incapable d’autre chose que pleurer, cette femme, je ne l’ai jamais aidée, je ne l’ai pas défendue. »

Après cet aveu, l’enjeu de l’écriture se déplace. Il s’agira moins de venger la mère (les filles peuvent-elles venger leur mère ?), moins de tenter un geste démesuré de réparation comme celui de la généreuse et fantaisiste Pippa Bacca, que de transformer la demande en œuvre. Non pas raconter l’histoire comme le demande la mère, mais observer ce qui a été vécu et le décrire depuis le point de vue décalé de la narratrice.

    « Il est dans la salle à manger, il crie encore, il claque la porte, il démarre en trombe. Tu pleures. Tu pars plusieurs jours à l’hôpital. Tu reviens. Tu pleures. Il rentre à la maison, dès la porte il appelle, ohoh, c’est un cri de ralliement, on dirait qu’il a changé, on dirait qu’il nous aime, on dirait qu’il revient pour toujours. Il casse des objets, il casse des meubles, il part. Il revient, triomphant. Tu es là. C’est une définition de la conjugalité. À la même place, il le savait. »

Décrire. La robe blanche s’ouvre sur la description somptueuse de la tapisserie qui trônait au-dessus de la table de la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, inspirée d’un tableau de Boticelli réalisé pour répondre à la commande… d’un cadeau nuptial ! Je vous laisse découvrir, si je suis parvenue à vous donner le désir de découvrir l’œuvre de Nathalie Léger (ce que je souhaite ardemment) la façon dont sont ainsi tissés, dès le deuxième fragment, le mariage (le cadeau nuptial) et le meurtre de la femme. Dès cette première image, surgit un pauvre lambeau de la robe de la dame qu’on assassine sur la tapisserie qui trône au-dessus des repas familiaux ; lambeau qu’on retrouvera plus tard, d’une autre robe (« usée, salie, bousillée par le voyage, abreuvée d’expériences »), la robe de Pippa Bacca, qu’on découvre après son assassinat au commissariat d’Istanbul, « posée au sol sur des feuilles de papier journal, démantibulée comme un insecte mort. »

Décrire. Écouter comment le chant de la rivière fait vivre les images – les photos de la comtesse de Castiglione, les scènes du film Wanda, les corps exposés de jeunes artistes dans leur geste de performance, les photos de la mère, enfant, ployant sous le poids du corps souverain de sa mère… Garder à l’oreille le chant de la rivière et, dans l’humble et persistant effort de la description, dans le patient assemblage des fragments, assister à l’émergence de la figure redoutée du malheur maternel… Mais rester dans l’attention au chant, aux mots, aux phrases ; dans la précision de l’image, dans la tonalité de la voix de la narratrice, dans le vivant de chaque fragment.

Décrire le malheur ordinaire, l’ordinaire brutalité des familles et de la conjugalité. On retrouve les thèmes qui traversaient le livre précédent, on retrouve l’esprit de la démarche artistique de Barbara Loden : Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. On reconnaît aussi la démarche de Pippa Bacca et sa tentative éperdue de réparer les drames de la guerre en portant sur les routes un message de paix.

Décrire, déplacer, transformer. Il aura fallu beaucoup de recherches, de questions, de déplacements pour approcher ce qui demandait à émerger dans ces textes. Nathalie Léger savait-elle, lorsqu’elle fit apparaître les larmes de sa mère dans le premier livre, où la mènerait le chant de la rivière ?

    « Tu as écrit pour moi », dit à la fin du livre la voix de la mère, [tu as redonné] « par les mots qui manquaient, par les mots interdits, ma voix vivante, tu as posé des phrases comme une poignée de cailloux sur l’autre plateau de la balance, tu as gravé, dans la pauvreté de la chose dite, un petit mémorial de mots, tu l’as fait, à ta manière, tu l’as fait. »

Claire Lecœur
Passeuse et formatrice
Janvier 2021

Cet article est paru dans un recueil collectif autour des processus de la création : L’acte de création, paru chez L’Harmattan, collection Psychanalyse et lien social, 2021.
Cette collection est dirigée par Joseph Rouzel.

Voir :
L’Exposition
Supplément à la vie de Barbara Loden
La Robe blanche

Joie de l’énergie créatrice

Autour de moi on parlait d’une rentrée sombre, de cœurs lourds, de manque d’énergie… et puis je les ai vus, eux : les acteurs du film Guermantes de Christophe Honoré, et leur ébullition créatrice a été contagieuse.

Nous avons été enfermés, empêchés si longtemps !
Dans le film, une troupe de théâtre l’est aussi : les acteurs apprennent, après le premier confinement, en juillet 2020, que la pièce qu’ils sont en train de répéter ne sera pas jouée car rien ne peut être programmé du fait de l’épée de Damoclès qu’est cette pandémie qui court et se répand.

Pourquoi répéter la pièce si elle ne doit pas être jouée ?
Certains des acteurs menacent de quitter le navire, mais Christophe Honoré, leur metteur en scène, leur demande de rester pour mener à son terme la création de leur pièce (une libre variation autour du Côté de Guermantes de Marcel Proust) ; il leur demande de rester, de se mettre au travail – de le faire pour eux, pour lui… et pour nous, puisque ces répétitions (et bien plus) seront filmées et produiront le portrait d’une troupe empêchée qui décide de poursuivre des répétitions de manière buissonnière alors qu’elle ignore si son spectacle se jouera jamais.

Ils sont beaux, libres, talentueux et drôles – emportés par le grand vent de la création que leur insuffle leur attachement pour le théâtre. Ensemble, ils improvisent et nous transmettent leur amour du métier, de la beauté, de la littérature. Ils sont si vivants, habités par leur art – par leurs doutes et par leur art. Ensemble, dans cette belle vitalité du groupe qui construit l’œuvre en soutenant la créativité de chacun, ils rompent la malédiction qui s’était abattue sur leur création.

Alors je repense à cette phrase de Paul Audi :
« Il faut créer, au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive, pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est et ainsi persister dans son être. »

Alors je me dis que partager cette vitalité créatrice nous permettra de lutter contre la morosité pandémique. Et je repense à l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture, qui reprendra les 30 et 21 novembre : cette joyeuse chaufferie des imaginations. Dans l’atelier aussi, il s’agit de l’énergie porteuse d’un groupe qui soutient l’inventivité de chacun.e.


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Découvrir l’écriture en atelier

Je me souviens de ma première fois en atelier

Il y avait cet intense mélange d’attirance et de peur qui m’avait conduite à pousser la porte de ce monde alors inconnu. J’aimais lire, j’aimais dessiner, j’écrivais pour moi, je couvrais des pages de ces écritures qu’on appelle intimes, qui resteraient intimes… Comment osais-je penser qu’il serait possible de partager ces balbutiements ?

La première fois… Qui étaient-ils ces inconnus assemblés autour de la table ce jour-là ? Le temps a effacé les visages. Je revois le lieu, la table, la masse des corps autour… je retrouve presque les traits de l’animatrice… C’était il y a si longtemps.

Ce dont je me souviens très nettement, par contre, c’est tout à coup les voix qui s’élèvent, la diversité des textes lus après le temps d’écriture, et la parole de l’animatrice accueillant chaque texte. J’avais balbutié, tremblante, la lecture du brouillon qu’il avait fallu extraire de ses ratures. (Je ne savais pas ce que je lisais.) Alors cette parole est venue, qui souligne la trouvaille, accueille la singularité – cette parole qui valide et le texte, et l’effort de l’écrire.

J’ai tout de suite profondément aimé les ateliers. Cette écoute, la diversité des textes nés d’une même proposition, ces paroles qui vivifient le désir d’écrire… tout cela, découvert ce premier jour sans le savoir, est ce que j’ai, depuis, cultivé – qui est devenu mon métier.

Chaque fois, pour chaque personne poussant la porte de mes ateliers, provoquer la rencontre avec son écriture.

Je suis à vos côté sur le chemin d’écrire : je connais les obstacles, les techniques ; je vous montre les passages, vous donne les outils. Votre écriture est le lieu de notre rencontre.

La prochaine rencontre aura lieu le week-end des 20 et 21 novembre à Saint Germain-en-Laye.

Vous pouvez aussi venir faire naître une histoire, pendant 3 jours, du 25 au 27 octobre, toujours à Saint Germain-en-Laye.

Viendriez-vous pousser la porte de l’atelier ?

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