Un trajet vers le personnage

« Au fond, il s’agit de quoi ? De trouver l’atmosphère. »

« Et l’atmosphère entretien un lien avec la sensation […] c’est le cœur même de l’écriture, qui consiste à faire remonter et vivre par la phrase toute une foule d’images, de sensations, qui vont donner à votre écriture la richesse de couleurs et d’intensité dont le lecteur a besoin pour laisser le livre s’imprégner en lui », dit Laurent Mauvignier lorsqu’il parle de ses processus d’écriture, dans « Les motifs de Laurent Mauvignier, Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David » (Éditions Diagonales, 2021).

Mauvignier me tient compagnie tandis que je prépare l’atelier Faire surgir un personnage par e-mail. C’est tout un travail, de donner forme aux huit propositions d’un atelier d’écriture par e-mail. C’est un travail de création, qui cherche à éveiller le goût du faire, à donner le désir d’explorer des formes à la recherche d’une histoire, d’un personnage, d’un thème – un travail qui vise à instaurer la confiance en offrant des repères. J’aime ce travail. Il me tient proche des auteur.e.s que j’aime – mes compagnons d’écriture parmi les écrivains : ceux qui irriguent le désir d’écrire, dont je transmets la vitalité créatrice aux personnes qui me rejoignent dans mes ateliers.

« Les choses se construisent en même temps qu’elles se révèlent. Et on ne sait jamais si elles se révèlent ou si elles se construisent d’abord. C’est-à-dire qu’il y a une façon d’accueillir quelque chose qu’en même temps on est en train de construire », dit encore le généreux Laurent Mauvignier, qui dit ailleurs que ses personnages de romans sont pour lui des frères et des sœurs de vie.

Pas à pas, proposition après proposition, créer les circonstances qui permettront qu’un personnage, une histoire encore inconnus naissent du travail d’écrire ; baliser le cheminement de l’écriture de chaque personne qui s’engagera dans l’atelier. La confiance se construit avec le faire.

    « Ce qui me motive sur l’écriture des personnages, c’est comment on va devoir traverser tout le livre pour mesurer l’écart qui sépare ce personnage du cliché qu’on avait de lui au départ. Il faut traverser le livre pour savoir qui sont les gens derrières les images. Un livre, c’est un trajet, et un personnage aussi est un trajet. […] Pour moi, ce temps, cette traversée, ça s’appelle un roman, et c’est lié à la question d’une traversée, qui est un trajet vers le personnage. […] On ne saisira pas le personnage en une seule fois. Il faut un livre pour le saisir. Si j’écris le livre pour savoir quel est le livre que je veux écrire, je l’écris aussi bien pour savoir qui est la personne derrière le personnage. J’ai besoin de trouver la personne qui est derrière les panoplies ou les clichés qu’on pose en esquissant les premières lignes d’un personnage. »

Mémoires du personnage / Évocation, caractérisation, surgissement / Construction du personnage et mise en mouvement / Faire avancer l’intrigue avec les dialogues / Conflits et dramatisation de l’histoire / Place du silence dans l’écriture / Quête et besoin transformationnel du personnage / Trajet du personnage dans l’histoire… huit étapes ponctuant le trajet de création de votre personnage et de l’histoire qui le verra évoluer.

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En dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

« Je passe par la parole des autres pour connaître le monde »

écrit Olivia Rosenthal lorsqu’elle parle de sa relation avec l’écriture.

Dans J’entends des voix, texte publié dans le recueil Devenirs du roman, aux éditions Inculte, elle présente sa démarche littéraire ainsi :

    « Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde.
    Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. […] Ma méthode, celle que j’ai expérimentée et précisée au fil des années, repose sur l’entretien. Je passe par la parole des autres pour connaître le monde.
    L’entretien […] m’ouvre à un savoir. Écouter des ouvriers de chantier, des spécialistes du cerveau, des employés des pompes funèbres, des surveillants de prison ou des détenus, c’est se décentrer, c’est entrer dans un univers dont je suis habituellement, pour diverses raisons, séparée.
    [Mes interlocuteurs] aiment sentir que leurs mots ont du poids. […] Ils profitent de cette occasion pour faire ce drôle d’exercice : raconter quelque chose de leur vie, de leur métier, de leur activité, le raconter pour eux et pour moi.
    Mes interlocuteurs disent des choses que l’on entend jamais dans les médias. »

Dans un entretien publié sur remue.net, Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur« , elle dit : « Les entretiens permettent aussi à l’écrivain que je suis de sortir de chez lui, de ne pas être centré sur son propre univers, d’entrer en relation avec d’autres mondes, des personnes qui ne parlent pas comme lui, dont les vies sont très différentes. J’ai pu rencontrer des gens avec qui […] je n’aurais jamais eu l’occasion de parler et qui, par le biais de mon travail, se sont fait entendre. […] Enfin, ce qui me plaît dans l’entretien, c’est d’entendre la langue des autres. Écouter les gens parler, ça permet d’entrer dans les rythmes de l’autre, sa syntaxe, son lexique, ça modifie l’appréhension et l’usage qu’on a de la langue française et pour un écrivain je crois que c’est très important. »

    « Je crois que tout ce travail d’écoute a élargi ma connaissance des hommes, l’a complexifiée. »

Entrer dans la langue de l’autre, l’investir ; explorer les mille manières de faire apparaître la parole de l’autre et de l’utiliser en la faisant vivre dans un récit ; à partir des voix recueillies, poser les bases d’un récit polyphonique… tel est le projet de l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal.

« En tant qu’écrivaine, je trouve important, nécessaire, utile, de m’exposer à la parole de l’autre, de rendre compte de l’écart entre cette parole et la mienne. C’est pour moi une manière de disponibilité au murmure du monde, à la variété des discours qu’il véhicule. »

Écrivant en dialogue avec son œuvre, inventant les récits qui feront vivre les voix recueillies, nous nous souviendrons qu’Olivia Rosenthal n’a, lorsqu’elle commence un livre, aucune idée d’où elle va. Elle ajoute que l’écriture est  » un jeu de piste que je traverse moi-même. » Nous la suivrons, à l’écoute du murmure du monde.

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Ce qui cherche à se dire

Lorsque j’invite les personnes qui rejoignent mes ateliers d’écriture à m’accompagner sur les chemins de la création, je parle souvent de l’écriture comme d’une rivière. Je dis, une rivière souterraine ; une rivière dont on entend le chant seulement si on lui prête l’oreille dans le silence de l’écriture.

Je dis aussi le temps et la confiance qu’il faut à l’écriture pour que ce qui cherchait à se dire trouve forme dans un texte. Je dis qu’on empruntera des chemins de traverse, qu’on donnera sa chance à l’écriture en la dégageant de ce qu’on voulait dire, ou de ce qu’on pensait devoir écrire, car un sens inattendu naît du travail avec les mots – j’ajoute que c’est cela qui est heureux avec l’écriture, cet inattendu qui émerge de l’acte d’écrire.

Je dis encore qu’on cherchera, parmi les questions qui nous mobilisent (des questions sur le monde, sur notre humanité, sur nos histoires, sur la vie, sur quoi d’autre encore…), on cherchera la question qui nous intrigue vraiment, qui viendra dynamiser l’écriture en lui donnant l’énergie de la quête. […] Alors on essayera ; on écrira puis on lira les textes en s’interdisant de prêter l’oreille aux jugements négatifs si prompts à assécher les sources ; puis on essayera encore, autrement, en changeant d’angle, en explorant d’autres formes, tout en écoutant les chants des rivières, en les laissant nous guider.

[…]

Le lieu où les questions se tiennent

Je prépare une journée pour l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains – un cycle de six journées conçu comme une invitation à ouvrir de nouveaux territoires en s’inspirant des thèmes et des formes qu’on découvre dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui. Chaque journée est consacrée à un.e auteur.e que j’ai choisi.e pour la vitalité et la singularité de son travail. Aujourd’hui nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Nathalie Léger, auteure d’une trilogie qui m’intéresse à plusieurs titres.

J’ai rencontré Nathalie Léger aux Nuits de la correspondance, à Manosque, en 2012. Elle y parlait du livre qu’elle venait d’écrire : Supplément à la vie de Barbara Loden. Elle racontait qu’elle écrit des livres au sujet de femmes artistes ayant réellement existé et cherche, en écrivant, à répondre aux questions que l’œuvre qu’elle a choisie – qui l’a choisie ? – lui pose. Par exemple, pour Supplément à la vie de Barbara Loden (actrice et cinéaste américaine), elle se demandait : « Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. » […]

Nathalie Léger est l’auteure d’une trilogie composée de L’Exposition (son premier roman, publié en 2008), puis de Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), puis de La Robe blanche (2018) ; trois petits livres à la couverture blanche côtelée, signe de la maison d’édition de Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.).

Dans ces trois récits, l’auteure écrit sans savoir (dit-elle) pourquoi elle a choisi celle qui deviendra l’aimant de son écriture. Nous verrons que ces trois femmes, et ces trois livres écrits en dix ans, ponctuent un chemin ardu qui mènera l’auteure aux larmes de sa mère et à la demande qu’elle adresse à sa fille – lui faire justice en écrivant.

    « Une fois de plus, ma mère a ressorti le dossier. […] Il est posé sur la table comme un vieux foie, une matière luisante et vaguement sanguinolente dans laquelle on peut lire le passé. »

Chacun des trois récits est éclaté en textes brefs où se succèdent images, événements de la vie de la femme devenue sujet de l’écriture, remémorations, réflexions sur l’œuvre de l’artiste, souvenirs d’autres œuvres, méditations sur l’art, citations, notations…

L’écriture emprunte maints détours sur le chemin de la quête et expose, fragment après fragment, le processus de l’enquête tout en doutant de ses propres capacités à atteindre l’objet de la quête. Quelque chose, derrière ou en dessous de l’objet exposé de l’enquête – quelque chose qui fait énigme et mobilise l’écriture – se cherche, dans et entre les fragments.

    « Pendant des années, j’avais pensé que la moindre des choses, pour écrire, c’était de tenir son sujet. […] Je ne savais pas que le sujet, c’est justement lui qui vous tient. Je ne savais pas non plus qu’il peut ne tenir à rien. »

Chacun des trois récits de Nathalie Léger devient donc l’espace où se déploient les questions éveillées par une figure féminine, instituée dans le récit comme un mystère. La forme fragmentaire favorise le processus associatif de l’écriture, tissant des liens souterrains à l’intérieur de chaque livre (et entre les trois ouvrages). Entre les fragments, les blancs rompent la linéarité narrative et introduisent des espaces de rêverie ; ils permettent le passage d’une intuition à une autre, le coq à l’âne. Ainsi l’écriture avance-t-elle pas à pas, et de livre en livre, vers ce qui échappait à l’auteure et se tramait entre les lignes.

Après la sortie du dernier livre de la trilogie, La Robe blanche, Nathalie Léger disait sur France Culture (Par les temps qui courent) : « Sans doute on n’écrit qu’en s’illusionnant sur le sujet qu’on croit traiter, qu’on découvrira beaucoup plus tard. […] Une vérité apparaît longtemps après que le livre ait été achevé. » Ce troisième livre, dix ans après le premier, accueillera enfin le récit de l’expérience traumatique vécue par la mère de l’auteure – cette mère qui demande à sa fille d’écrire pour la venger.

Il aura donc fallu dix ans, et trois livres. Il aura fallu tisser tout un réseau serré d’échos, dépeindre et questionner toute une série d’images de la femme, des femmes, du féminin, et commencer, dès le premier livre, par faire apparaître l’autre femme, sûre de son pouvoir de séduction – « (l’autre – c’était ainsi que nous avions nommé la femme pour qui mon père avait quitté ma mère. […] Lautre, quoi qu’elle fasse, on la hait on la désire). »

Il aura aussi fallu faire apparaître la mère dès le premier livre, puis intensifier progressivement sa présence en instaurant un dispositif narratif qui lui donne directement la parole dans le deuxième et le troisième récit.

[…]

Explorer, bâtir, mettre à distance l’émotion, éviter l’enfermement dans l’autobiographique et inventer, dans le troisième récit, une narratrice qui commencera par s’opposer activement à la demande maternelle, puis finira par lui concéder le récit demandé. La trilogie de Nathalie Léger témoigne du temps qu’il faut, à l’écriture, et à une œuvre, pour […] s’approcher du cœur palpitant qui aimante l’écriture.

Quelque chose prend forme peu à peu

Première femme
Sûre de sa beauté et de sa puissance, arrogante, hautaine, adulée autant qu’haïe, la comtesse de Castiglione se met elle-même en scène en posant, durant près de quarante ans, pour un photographe. Nathalie Léger la rencontre par hasard, dans une librairie, sur la couverture d’un catalogue : La Comtesse de Castiglione par elle-même. « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image », écrit-elle alors.

    « Elle, Virginia Oldoïni de Castiglione, très droite, rayonnante, sans autre imagination que celle que lui inspire l’assurance de sa beauté. »

Quel est le secret de la beauté ? Les photos de la comtesse font venir d’autres images et, d’anecdotes en remémorations, de réflexions sur l’écriture en méditations sur la photographie, l’autre femme s’insinue dans la quête qui se déplace (qu’a-t-elle donc de plus que les autres, cette femme qui a pris le père ?) et fait apparaître, en contraste avec les images de la beauté souveraine de la comtesse, la figure triste et douloureuse de la mère.

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse […], la nuque toujours une peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain et idéalement conformé de sa mère. […] Ma mère enfant se tient toujours fléchissante aux côtés de la sienne. Ce fléchissement […] c’est bien la honte, le mot est comme une tombe. »

D’un côté, les corps souverains – la comtesse, la grand-mère maternelle, l’autre femme… De l’autre, le corps impossible à exposer de la mère, ce corps auquel elle ne peut consentir. « De quoi voulais-je parler ? », se demande soudain l’auteure quelques fragments plus loin, tandis que l’écriture tisse souterrainement des liens inattendus.

Le doute est énoncé, dès ce premier livre, sur la possibilité de saisir l’objet de la quête en écrivant. C’est pourtant bien l’écriture, et la forme fragmentaire, qui vont permettre au récit de s’approcher de ce qui se tenait caché derrière le choix de l’enquête : l’ombre portée de l’autre femme sur la vie de la mère – L’autre, celle qui a pris le père ; mais aussi celle qui, dès l’enfance, rayonnait d’assurance et d’indifférence au-dessus d’une enfant ployant sous le poids de sa propre mère.

Deuxième femme
Quatre ans après L’Exposition, paraît le deuxième livre de la trilogie, Supplément à la vie de Barbara Loden. Autres visages de femmes, entre Barbara Loden, actrice et cinéaste américaine, et la femme qu’elle incarne dans le seul film qu’elle réalise, en 1970 : Wanda ; un film inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une femme perdue, incapable de s’affirmer, asservie au désir de l’autre. Une perdante, comme Nathalie Léger l’écrira plus tard au sujet de sa mère ; une femme qui, condamnée à vingt ans de prison pour l’attaque d’une banque où l’avait entraînée l’homme qui l’avait assujettie, avait remercié le juge.

[…]

Dans ce deuxième livre, les modalités de l’enquête s’énoncent clairement : « Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » Ainsi l’auteure met-elle en abîme sa propre démarche dans cette deuxième quête fragmentaire. Ainsi l’écriture continue-t-elle de tisser souterrainement des liens, s’avançant sur les chemins de ce que l’auteure nomme la désolation.

    « Barbara dit qu’elle n’a rien à écrire de grand. […] La violence, oui, mais la violence légale, l’ordinaire brutalité des familles. […] Barbara ne fait des films que pour ça. Apaiser. Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. »

Désolation, réparation. L’auteure prolongera ce thème dans le livre suivant, six ans plus tard, lorsqu’elle croisera l’histoire de sa mère avec celle d’une jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait réparer les horreurs de la guerre par une performance qui la mena à la mort. Mais, pour l’instant, l’écriture continue à tisser des liens, à transposer, à déplacer, à passer par d’autres figures féminines pour s’approcher de son énigmatique sujet.

[…]
Troisième femme
Nouvelle figure féminine, nouveau livre, troisième de la trilogie, La robe blanche paraît en 2018. Cette fois-ci, Nathalie Léger interroge le destin tragique de Pippa Bacca, jeune performeuse italienne partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée, morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans. Artiste ou martyre ? Candeur ou sacrifice ? se demande Nathalie Léger. Ces questions déterminent l’espace d’une nouvelle quête pour l’auteure qui se laisse toucher par un sujet qui lui est à priori extérieur, mais rejoint l’histoire de sa mère qu’elle n’aurait, confiera-t-elle plus tard, pas pu écrire autrement qu’en la liant avec celle de cette jeune artiste martyre.

Dans un entretien avec Frédéric Maria (L’art est ma langue étrangère, switchonpaper.com, 2021), à la question « comment elle a rencontré Pippa Bacca », Nathalie Léger répond qu’elle a vu le film d’un jeune cinéaste, Joël Curtz, qui a mené une enquête minutieuse sur cette performeuse qui s’élance sur les routes en robe de mariée. « Je me suis aussitôt dit que cette histoire était pour moi — et je me suis aussitôt empêchée de l’écrire. […] Deux ans se sont passés à refuser d’écrire cette histoire. »

Pourtant, l’idée que cette histoire était pour elle ne quitte pas l’auteure.

    « Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur ? […] Elle n’a pas besoin de me faire le récit de ce qui s’est passé, j’y étais, et j’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

Tandis que la narratrice enquête sur ce qui a conduit Pippa Bacca au geste fou qui finira par lui coûter la vie, tandis qu’elle se penche sur l’art de la performance en se remémorant d’autres gestes de création – d’autres corps de femmes exposés lors d’autres performances (et l’on repense au corps exposé de la comtesse de Castiglione dans L’Exposition) –, le livre met à nouveau en scène la mère de l’auteure selon le dispositif institué dans le deuxième récit. Cette mère demande avec insistance à sa fille de réparer son histoire (le procès qui l’a détruite) en exposant l’injustice de son divorce (son ex-mari, après l’avoir quittée pour l’autre femme, a réussi à faire prononcer leur divorce à ses torts exclusifs, à elle, l’épouse abandonnée). Cette mère dit à sa fille : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger. »

Bonté, sacrifice, innocence… Malgré les efforts de sa mère pour la détourner de son projet, l’auteure/narratrice poursuit sa quête. « Elle l’a bien cherché votre artiste », commentent les amies de la mère que l’écriture met en scène comme les voix d’un chœur de tragédie. Mais l’artiste voulait porter un message de paix, elle monterait dans toutes les voitures qui s’arrêteraient, elle miserait sur la confiance… Et, tandis que la mère n’arrête pas d’essayer de détourner sa fille de Pippa Bacca : « Ce n’est pas son intention qui m’intéresse […] c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas parvenue. »

Transformer
    « J’observe ma mère, je la vois venir avec son petit visage suppliant et son navrant dessein, je nous vois, elle et moi, rusant, tapies dans les hautes herbes de la circonspection, elle dans la demande et moi dans l’esquive ».

Dans La robe blanche, Nathalie Léger introduit une narratrice qui lui permet de se décrire aux prises avec la demande de sa mère. Elle trouve toutes sortes d’arguments pour refuser de répondre à la demande maternelle et donner à voir l’envahissement de son espace psychique. « Il faut continuer », insiste la mère, « le plus difficile reste à faire […]. Alors je crie que je ne veux pas, que j’ai déjà écrit, que je n’ai cessé dans mes livres de parler d’elle, que ça suffit […], je crie qu’il faut qu’elle se rhabille, qu’on ne va pas comme ça dans la cuisine avec sa robe de mariée. »

Car la mère, pour détourner sa fille de Pippa Bacca, a extirpé sa propre robe de mariée du fond de sa garde-robe et s’en est revêtue, annonçant qu’elle veut être enterrée avec.

Où est-ce qu’on se place pour regarder, qu’est-ce qu’on raconte, comment le raconter ? C’est l’une des questions dont débattent la mère et la narratrice dans ces dialogues qui font monter les voix des deux femmes et entendre leurs affrontements. La voix de la narratrice permet à l’auteure de se déplacer, de jouer avec la demande, de trouver le malheur de la mère cocasse, la cruauté du père banale… Ainsi la narratrice introduit-elle un écart, entre l’auteure et sa mère, qui permettra cet aveu : « Je n’ai pas toujours aimé ma mère. Elle était du côté des perdants et j’étais écœurée de son petit mouchoir toujours humide […]. Cette femme trop gentille, incapable de se protéger de la plus banale cruauté, incapable de se dresser, incapable d’autre chose que pleurer, cette femme, je ne l’ai jamais aidée, je ne l’ai pas défendue. »

Après cet aveu, l’enjeu de l’écriture se déplace. Il s’agira moins de venger la mère (les filles peuvent-elles venger leur mère ?), moins de tenter un geste démesuré de réparation comme celui de la généreuse et fantaisiste Pippa Bacca, que de transformer la demande en œuvre. Non pas raconter l’histoire comme le demande la mère, mais observer ce qui a été vécu et le décrire depuis le point de vue décalé de la narratrice.

    « Il est dans la salle à manger, il crie encore, il claque la porte, il démarre en trombe. Tu pleures. Tu pars plusieurs jours à l’hôpital. Tu reviens. Tu pleures. Il rentre à la maison, dès la porte il appelle, ohoh, c’est un cri de ralliement, on dirait qu’il a changé, on dirait qu’il nous aime, on dirait qu’il revient pour toujours. Il casse des objets, il casse des meubles, il part. Il revient, triomphant. Tu es là. C’est une définition de la conjugalité. À la même place, il le savait. »

Décrire. La robe blanche s’ouvre sur la description somptueuse de la tapisserie qui trônait au-dessus de la table de la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, inspirée d’un tableau de Boticelli réalisé pour répondre à la commande… d’un cadeau nuptial ! Je vous laisse découvrir, si je suis parvenue à vous donner le désir de découvrir l’œuvre de Nathalie Léger (ce que je souhaite ardemment) la façon dont sont ainsi tissés, dès le deuxième fragment, le mariage (le cadeau nuptial) et le meurtre de la femme. Dès cette première image, surgit un pauvre lambeau de la robe de la dame qu’on assassine sur la tapisserie qui trône au-dessus des repas familiaux ; lambeau qu’on retrouvera plus tard, d’une autre robe (« usée, salie, bousillée par le voyage, abreuvée d’expériences »), la robe de Pippa Bacca, qu’on découvre après son assassinat au commissariat d’Istanbul, « posée au sol sur des feuilles de papier journal, démantibulée comme un insecte mort. »

Décrire. Écouter comment le chant de la rivière fait vivre les images – les photos de la comtesse de Castiglione, les scènes du film Wanda, les corps exposés de jeunes artistes dans leur geste de performance, les photos de la mère, enfant, ployant sous le poids du corps souverain de sa mère… Garder à l’oreille le chant de la rivière et, dans l’humble et persistant effort de la description, dans le patient assemblage des fragments, assister à l’émergence de la figure redoutée du malheur maternel… Mais rester dans l’attention au chant, aux mots, aux phrases ; dans la précision de l’image, dans la tonalité de la voix de la narratrice, dans le vivant de chaque fragment.

Décrire le malheur ordinaire, l’ordinaire brutalité des familles et de la conjugalité. On retrouve les thèmes qui traversaient le livre précédent, on retrouve l’esprit de la démarche artistique de Barbara Loden : Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. On reconnaît aussi la démarche de Pippa Bacca et sa tentative éperdue de réparer les drames de la guerre en portant sur les routes un message de paix.

Décrire, déplacer, transformer. Il aura fallu beaucoup de recherches, de questions, de déplacements pour approcher ce qui demandait à émerger dans ces textes. Nathalie Léger savait-elle, lorsqu’elle fit apparaître les larmes de sa mère dans le premier livre, où la mènerait le chant de la rivière ?

    « Tu as écrit pour moi », dit à la fin du livre la voix de la mère, [tu as redonné] « par les mots qui manquaient, par les mots interdits, ma voix vivante, tu as posé des phrases comme une poignée de cailloux sur l’autre plateau de la balance, tu as gravé, dans la pauvreté de la chose dite, un petit mémorial de mots, tu l’as fait, à ta manière, tu l’as fait. »

Claire Lecœur
Passeuse et formatrice
Janvier 2021

Cet article est paru dans un recueil collectif autour des processus de la création : L’acte de création, paru chez L’Harmattan, collection Psychanalyse et lien social, 2021.
Cette collection est dirigée par Joseph Rouzel.

Voir :
L’Exposition
Supplément à la vie de Barbara Loden
La Robe blanche

Joie de l’énergie créatrice

Autour de moi on parlait d’une rentrée sombre, de cœurs lourds, de manque d’énergie… et puis je les ai vus, eux : les acteurs du film Guermantes de Christophe Honoré, et leur ébullition créatrice a été contagieuse.

Nous avons été enfermés, empêchés si longtemps !
Dans le film, une troupe de théâtre l’est aussi : les acteurs apprennent, après le premier confinement, en juillet 2020, que la pièce qu’ils sont en train de répéter ne sera pas jouée car rien ne peut être programmé du fait de l’épée de Damoclès qu’est cette pandémie qui court et se répand.

Pourquoi répéter la pièce si elle ne doit pas être jouée ?
Certains des acteurs menacent de quitter le navire, mais Christophe Honoré, leur metteur en scène, leur demande de rester pour mener à son terme la création de leur pièce (une libre variation autour du Côté de Guermantes de Marcel Proust) ; il leur demande de rester, de se mettre au travail – de le faire pour eux, pour lui… et pour nous, puisque ces répétitions (et bien plus) seront filmées et produiront le portrait d’une troupe empêchée qui décide de poursuivre des répétitions de manière buissonnière alors qu’elle ignore si son spectacle se jouera jamais.

Ils sont beaux, libres, talentueux et drôles – emportés par le grand vent de la création que leur insuffle leur attachement pour le théâtre. Ensemble, ils improvisent et nous transmettent leur amour du métier, de la beauté, de la littérature. Ils sont si vivants, habités par leur art – par leurs doutes et par leur art. Ensemble, dans cette belle vitalité du groupe qui construit l’œuvre en soutenant la créativité de chacun, ils rompent la malédiction qui s’était abattue sur leur création.

Alors je repense à cette phrase de Paul Audi :
« Il faut créer, au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive, pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est et ainsi persister dans son être. »

Alors je me dis que partager cette vitalité créatrice nous permettra de lutter contre la morosité pandémique. Et je repense à l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture, qui reprendra les 30 et 21 novembre : cette joyeuse chaufferie des imaginations. Dans l’atelier aussi, il s’agit de l’énergie porteuse d’un groupe qui soutient l’inventivité de chacun.e.


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Découvrir l’écriture en atelier

Je me souviens de ma première fois en atelier

Il y avait cet intense mélange d’attirance et de peur qui m’avait conduite à pousser la porte de ce monde alors inconnu. J’aimais lire, j’aimais dessiner, j’écrivais pour moi, je couvrais des pages de ces écritures qu’on appelle intimes, qui resteraient intimes… Comment osais-je penser qu’il serait possible de partager ces balbutiements ?

La première fois… Qui étaient-ils ces inconnus assemblés autour de la table ce jour-là ? Le temps a effacé les visages. Je revois le lieu, la table, la masse des corps autour… je retrouve presque les traits de l’animatrice… C’était il y a si longtemps.

Ce dont je me souviens très nettement, par contre, c’est tout à coup les voix qui s’élèvent, la diversité des textes lus après le temps d’écriture, et la parole de l’animatrice accueillant chaque texte. J’avais balbutié, tremblante, la lecture du brouillon qu’il avait fallu extraire de ses ratures. (Je ne savais pas ce que je lisais.) Alors cette parole est venue, qui souligne la trouvaille, accueille la singularité – cette parole qui valide et le texte, et l’effort de l’écrire.

J’ai tout de suite profondément aimé les ateliers. Cette écoute, la diversité des textes nés d’une même proposition, ces paroles qui vivifient le désir d’écrire… tout cela, découvert ce premier jour sans le savoir, est ce que j’ai, depuis, cultivé – qui est devenu mon métier.

Chaque fois, pour chaque personne poussant la porte de mes ateliers, provoquer la rencontre avec son écriture.

Je suis à vos côté sur le chemin d’écrire : je connais les obstacles, les techniques ; je vous montre les passages, vous donne les outils. Votre écriture est le lieu de notre rencontre.

La prochaine rencontre aura lieu le week-end des 20 et 21 novembre à Saint Germain-en-Laye.

Vous pouvez aussi venir faire naître une histoire, pendant 3 jours, du 25 au 27 octobre, toujours à Saint Germain-en-Laye.

Viendriez-vous pousser la porte de l’atelier ?

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Les ateliers de l’été

Cet été je vous propose deux ateliers d’écriture dans ce grand jardin qui vous offre le calme de la campagne à 30 kilomètres du centre de Paris, et l’ombre apaisante des grands arbres.

 

Dans le premier atelier

nous ouvrirons grand les fenêtres des écritures sur les voix, les personnages dans le récit et les différentes formes de narration, en écrivant en dialogue avec l’œuvre romanesque de Laurent Mauvignier.

« Il n’y a pas qu’une personne en nous, jamais. On me dit parfois que je fais bien parler les femmes, mais moi, ce qui m’intéresse c’est d’aller chercher en moi le vieillard que je serai peut-être un jour. Il existe déjà… De la même manière, l’enfant que j’ai été est encore là. Il y a des strates en nous… Et il y a tous les êtres que nous ne serons jamais et qu’en même temps nous sommes quand même… En moi, il y a aussi une petite fille qui a peur, qui est dans son coin… » Laurent Mauvignier.

Dans le deuxième atelier

j’accueillerai les personnes qui, ayant inventé un personnage, l’ayant caractérisé à l’occasion de quelques actions, quelques scènes, se demandent comment le faire avancer, et dans quelle histoire.

Nous travaillerons avec l’arc transformationnel élaboré par Dara Marks, dans Inside story : « Nos personnages grandissent et évoluent intérieurement en relation directe avec les conflits et les obstacles qu’ils affrontent et surmontent dans le monde extérieur. Le vrai triomphe est la victoire que les personnages remportent sur leurs propres limitations ».

La dynamique transformationnelle du personnage entraînera l’évolution de l’intrigue. Nous donnerons corps et chair à ce personnage afin de rendre vivante sa transformation.

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Tandis que je mettais en terre…

… les graines qui depuis deux mois montent dans l’entrée vitrée de la maison transformée en serre…

(Cosmos, Pavots, Pavots de Californie, Centaurée, Pieds d’Alouette, Coreopsis, Bidens, Aneth, Ammi, Lavatère, Centaurée, Escholttzia, Gypsophile… graines trouvées dans le jardin de Monet à Giverny après le premier confinement… Préparer le jardin pour l’été est le bonheur de ces jours-ci.) … Tandis que je mettais en terre les graines qui fleuriront le jardin cet été, deux places se sont libérées pour l’atelier du week-end prochain, les 8 et 9 mai, à Saint Germain-en-Laye. Nous travaillerons en dialogue avec Les Années, d’Annie Ernaux.

« Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. »

« C’était un printemps pareil aux autres, avec un mois d’avril à giboulées et Pâques qui tombait tard. On avait suivi les Jeux olympiques d’hiver avec Jean-Claude Killy, lu Élise ou la vraie vie, changé fièrement la R8 contre une berline Fiat, commencé d’étudier Candide avec les premières G, ne prêtant qu’une attention vague aux troubles dans les universités parisiennes relatées à la radio. Comme d’habitude ils seraient réprimés par le pouvoir. Mais la Sorbonne fermait, les épreuves écrites du Capes n’avaient lieu, il y avait des affrontements avec la police. Un soir, on a entendu des voix haletantes sur Europe n°1, il y avait des barricades au Quartier latin comme à Alger dix ans plus tôt, des cocktails Molotov et des blessés. Maintenant on avait conscience qu’il se passait quelque chose et on n’avait plus envie de reprendre le lendemain la vie normale. On se croisait, indécis, on s’assemblait. On cessait de travailler sans raison précise ni revendication, par contagion, parce qu’il est impossible de faire quelque chose quand surgit l’inattendu, sauf attendre. […]
Nous nous reconnaissions dans les étudiants à peine plus jeunes que nous balançant des pavés sur les CRS. Ils renvoyaient au pouvoir, à notre place, ses années de censure et de répression, le matage violent des manifestations contre la guerre en Algérie, les ratonnades, La Religieuse interdite et les DS noires des officiels. Ils nous vengeaient de toute la contention de notre adolescence, du silence respectueux dans les amphis, de la honte à recevoir des garçons en cachette dans les chambres de la cité. C’est en soi-même, dans les désirs brimés, les abattements de la soumission, que résidait l’adhésion aux soirs flambants de Paris. On regrettait de ne pas avoir connu tout cela plus tôt mais on se trouvait chanceux que ça nous arrive en début de carrière.
»

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Conditions pratiques : aller à la page de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Des naissances dans un jardin

Accompagner la naissance de vos personnages, les faire surgir ?

Le personnage ne dit rien, certes, « mais il est si passionnément désireux de passer dans la langue, d’être accueilli dans l’écriture, qu’il fait vibrer le langage en sourdine. (…) Alors le langage se met à remuer étrangement dans la pensée encore indécise de l’écrivain sollicité. Il remue, il remue, comme une eau inquiète, une lave en tourment, balbutiante. » Sylvie Germain, Les personnages.

Où se trouve l’inspiration, entre expériences et réalité et imagination ? Nous commencerons par explorer différentes sources d’écriture. Certains personnages viendront de ces espaces entre rêves et rêverie langagière où naissent les imaginations ; d’autres surgiront de vos expériences, de vos ascendances, de vos rencontres… Le deuxième jour, ils se seront invités dans vos textes, ils seront là.

« Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure (…) Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. Et ils brouillent cette mince frontière, la traversent avec l’agilité d’un contrebandier. » Sylvie Germain, Les Personnages.

Dans l’atelier, pendant trois jours, alors qu’autour de nous dans le jardin jailliront les roses les lilas et les fleurs odorantes des orangers du Mexique, il s’agira d’écriture et de littérature ; de donner à ces personnages surgis dans vos textes la vie – le mystère ? la quête ? – qu’ils vous inspireront.

Qu’est-ce qu’un personnage littéraire ? Comment le rendre vivant, le mettre en mouvement, le donner à voir aux lecteurs au point qu’il reste inscrit, vivant dans leur mémoire ?

Ensemble, nous caractériserons vos personnages, leur donnerons du goût, de la chair, de la présence. Nous les verrons naître et grandir ; nous découvrirons leurs obsessions et leurs faiblesses, les lieux qu’ils arpentent, leurs abris, leur nécessité propre, leur façon d’habiter le monde. Nous chercherons leur singularité dans la langue.

« Que les corps se lèvent, marchent et l’espace de trois phrases, dans l’esprit des lecteurs, apparaissent, soient là et vivent. » Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.

Nous utiliserons les outils de la dramaturgie pour dynamiser et complexifier vos personnages, les doterons d’un secret, les confronterons à des conflits. Texte après texte, vous les ferez progresser dans une histoire, vous esquisserez une intrigue.

Nous serons, tout le long de cet atelier, en compagnie de personnages nés de la littérature contemporaine. Pierre Michon, Laurent Mauvignier, Elizabeth George, Sylvie Germain, Maylis de Kerangal, Nathalie Léger, Michèle Desbordes, Pierre Bergounioux, Raymond Carver, Richard Brautigan, Pierrette Fleutiaux, Belinda Cannone, Régine Detambel, Jeanne Benameur, François Bon, Anne Dufourmantelle, Sophie Calle, Nicole Malinconi, Bernard-Marie Koltès, Sylvie Gracia…

Nous serons plus nombreux, le dernier jour, que les cinq ou six personnes réunies pour écrire dans l’atelier, et riches de ces autres nés de vos écritures – ces autres dont nous aurons pris soin, les accompagnant de la belle écoute de ce qui se trame et s’invente dans l’atelier.

printemps aux Buttes Chaumont

Ce qui sur le chemin permet d’avancer

« Plaisir. Plaisir de découvrir, chaque mois durant huit mois, une proposition d’écriture. »

Merci à Evelyne de nous raconter ici son expérience de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.

« Plaisir de découvrir, chaque mois durant huit mois, une proposition d’écriture. Plaisir d’en prendre connaissance, de la relire, la décrypter, s’y lancer, hésiter, y revenir… Écrire et puis attendre les commentaires de Claire. Attendre ce qui, sur le chemin, éclaire ou permet d’avancer. Ce qui permet de réfléchir, de donner un sens à ce qui est produit.

Parlons accompagnement : j’ai aimé qu’il soit gradué, distillé, m’amène en douceur vers ma propre écriture avec exigence, fermeté et générosité. J’ai aimé qu’il soit chaque fois ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, donnant des repères et des appuis, des buts – guidant sans paraître y toucher.

J’ai dit générosité, j’ajouterai rigueur. L’accompagnement ne prend pas par la main mais indique un chemin à suivre. Il n’y a personne par dessus mon épaule, pas de modèle à recopier, mais des balises, des indications, des repères. Je pense à la lagune de Venise : si vaste et cependant pleine de routes tracées pour qui sait les lire – et la confiance en ceux qui les ont tracées.

Un autre élément à mon sens important : le contrat, l’engagement, la mise en jeu des deux parties. D’un côté, une proposition pensée, expérimentée, travaillée, pointue. De l’autre, une écrivaine en devenir, en gestation, en chemin mais aussi en dialogue. Je ne peux pas ne pas répondre à la proposition et en même temps j’apprends à jouer et à construire : un personnage, une histoire, un cadre, un projet d’écriture.

Et, j’insiste en reprenant le premier mot plaisir. Ce plaisir de se fondre totalement dans les mots, les lignes, je ne sais pas comment les appeler, sinon que se renouvelle à chaque fois le miracle d’y plonger sans m’y noyer, d’oublier le temps, mon âge, l’heure qu’il est, la saison, mon banquier, la musique des voisins. Découvrir, lorsque j’en émerge que la nuit est tombée, ou le jour s’est levé, ou qu’il n’est plus l’heure du thé (je ne bois pas de thé).

Reprendre quelque temps le courant de la vie puis revenir au texte, ne pas le reconnaître, recommencer parce qu’au fond de soi autre chose est tapi et qu’il faudra, quoi qu’il en soit, le débusquer. À la fin être satisfaite – je n’irai pas plus loin, pas cette fois. Je suis pleine de ce que j’ai écrit tout en étant légère : j’ai écrit.

Mois après mois, texte après texte, l’écriture s’installe, le projet se construit, je me l’approprie. Comme faire de la bicyclette, se surprendre un jour à pédaler seule et parier que très vite j’avancerai sans tenir le guidon. »

Evelyne Genevois

Ceija Stojka - Maison rouge 2018
Ceija Stojka – Maison rouge 2018

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Que la puissance soit celle de la douceur

Ce satané coronavirus nous aurait-il permis de comprendre la nécessité de prendre soin de l’autre et d’être là, à ses côtés, dans le temps de l’amour, des liens de compagnonnage, de filiation, d’amitié, de travail ?

Être là, aux côtés de l’autre…
« La douceur nous visite. Nous ne la manipulons ni ne la possédons jamais. Il faut accepter d’entrer dans ses marées, de parcourir ses chemins creux, de se perdre pour que quelque chose d’inédit survienne », écrivait Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur — livre dont le souvenir m’a donné sa lumière au moment où je me demandais ce qu’il serait bien possible de se souhaiter, après cette année éprouvante pour certains, épouvantable pour d’autres.

« J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une dynamique, une vraie force qui accompagne et porte la vie », disait Anne Dufourmantelle lorsqu’elle parlait de Puissance de la douceur. Anne Dufourmantelle, psychanalyste, philosophe et écrivaine, disait qu’une question traversait ses livres, celle du passage entre la fatalité et la liberté, celle de ces moments de conversion et de retournement, de métamorphose, qui font qu’une vie, à un moment s’ouvre à la liberté.

Puissance de la douceur
Sa pensée bienveillante et audacieuse, Anne nous la transmet dans ce livre où elle raconte que la douceur est une force de résistance à l’oppression, une réserve de combat, mais aussi d’invention ; un autre chemin vers la possibilité d’un dire oui à la vie. Paroles précieuses en ces temps où les confinements nous privent de nos libertés et de la présence de celles et ceux qui comptent, que nous aimons.

Prendre soin

    Faire les gestes appropriés pour endiguer la maladie, refermer la plaie, apaiser la douleur : le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur. Il exprime l’intention du bien, de ce qui est donné par-delà l’acte médical ou la substance analgésique. […] La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation a une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. Compatir, « souffrir avec », c’est éprouver avec l’autre ce qu’il éprouve, sans y céder. C’est pouvoir se laisser entamer par autrui, son chagrin ou sa douleur, et contenir cette douleur en la portant ailleurs. »

Porter la douleur ailleurs. Apaiser. Transformer. Comment transformerons-nous, en 2021, le désarroi que le coronavirus abattit sur notre humanité en tranchant net le tissu de nos relations par peur des contaminations ?

    « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière. »

La lumière, je la trouve dans ses livres dont j’ai parlé ici lorsque j’appris la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle. J’ai plus tard désiré transmettre le vivant désir qui me parvenait par la parole dans ses livres, et conçu un atelier qui invitait à écrire en dialogue avec son œuvre. Un si bel atelier.

Faire vivre la parole fragile des êtres humains. Chercher ensemble les chemins d’un dire oui à la vie, malgré les confinements, malgré la peur. Retourner aux livres d’Anne et ouvrir à nouveau un espace où les paroles circulent, entre lectures et écritures, soutenues par cette belle écoute des textes écrits en ateliers – qui est l’une des figures de la puissance de la douceur.

De la douceur, préservons ensemble la force et la lumière, en 2021.