Chemins de vies en placement familial

Ce petit livre vient de paraître — un recueil de textes racontant l’accueil d’enfants confiés au Service de placement familial de Plaisir, dans les Yvelines.

Le directeur du service avait proposé une formation à l’écriture des pratiques aux assistantes familiales, éducatrices et chef de service de son équipe : « Quand j’ai proposé cet atelier d’écriture, j’avais en tête ce que j’entendais ici et là au sujet des enfants que nous accueillons, de leurs parents, mais également autour de pratiques professionnelles originales qu’il est difficile d’appréhender dans toute leur complexité. Pouvoir témoigner par écrit de ces richesses pourrait probablement aider à en saisir toute la subtilité, toute l’humanité, car il est avant tout question de l’humain, avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes et ses certitudes. »

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La formation s’est déroulée sur 9 journées, en 2016-17. Nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture. J’ai invité les dix professionnelles qui constituaient le groupe à renoncer à la neutralité attendue dans les écrits professionnels pour écrire de façon vivante et investie. Ce travail de mise en mots de l’expérience, assorti de l’écoute favorable des textes dans l’atelier, a permis une reconnaissance réciproque des pratiques et des valeurs partagées entre assistantes familiales et éducatrices ; il a consolidé les relations entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Certaines se sont dites libérées de préjugés et mieux à même de comprendre le travail de leurs collègues.

« Notre métier ? Ce beau métier, enrichissant et difficile, qui nous fait vivre tant de vies, avec tant de jeunes si différents… Ils marchent sur un fil, s’accrochent à des branches – tantôt d’un chêne, tantôt d’un bouleau –, et nous faisons chacune partie d’un ensemble qui prend soin d’eux. »

L’atelier est un puissant stimulant pour l’écriture. C’est autour de l’écriture que les liens se tissent, que les singularités s’énoncent. Ce qui se cherche, dans l’atelier, c’est la particularité de chaque voix, de chaque point de vue, de chaque histoire. Ainsi l’atelier redonne-t-il confiance dans le pouvoir d’évocation de l’écriture, ainsi soutient-il le désir de transformer l’expérience en mots pour la partager et la transmettre. Ainsi, dans notre atelier, les récits ont-ils peu à peu restitué le quotidien de l’accompagnement des jeunes accueillis, la complexité de leurs parcours et des suivis – le long et lent travail de restauration des enfants par l’équipe.

Le dernier jour de la formation, le directeur est venu entendre les participantes. Nous avions constitué un recueil avec certains textes écrits pendant l’atelier, il l’avait lu. Il parla de la formation comme d’un temps qui permet de se rencontrer autrement – « le climat est essentiel, savoir créer les conditions pour libérer l’écriture, que chacune puisse écrire ce qu’elle ressent ».

Voici quelques unes des paroles échangées ce jour-là, tressées avec de courts extraits du recueil. (Les participantes venaient de relire le recueil que j’avais constitué avec certains de leurs textes.)

« Tous ces écrits sont d’une sensibilité, d’une authenticité qui me touchent beaucoup ; c’est si émouvant de se rendre compte qu’on est capables d’écrire de belles choses sur notre métier. »

    J’aime quand tout le monde est à la maison. On entend la télé, je sens qu’il y a de la vie dans la maison. Les portes s’ouvrent et se ferment, les odeurs de la salle de bain après la douche, Romain qui fait du sport dans sa chambre – j’entends le bruit de ses efforts quand je passe dans le couloir –, les odeurs qui se dégagent de la cuisine, le bruit de la vaisselle, Mehdi qui vient souvent me voir, me demande si je veux de l’aide, il met la table avec moi, pose bien la serviette de chacun à sa place. Voilà une table accueillante où nous venons manger tous les soirs.

« Tous les textes me touchent, c’est bien qu’on puisse les partager avec d’autres, on a toujours dit et pensé qu’on était seules, mais s’asseoir ici et on se rend compte qu’on n’est pas si seules que ça. Relire ces textes, ça donne à réfléchir – ça aide à penser l’expérience, le travail en équipe – on voit que ça bouge. Ça me remplit de fierté qu’on ait fait ça. »

    Cher petit poussin,
    Il y a onze ans, tu es arrivée dans ma famille, tu es venue te nicher au creux de mon cœur. Tu ne l’as pas décidé, mais cela a été jugé nécessaire pour toi. Ça tombait bien car on avait encore beaucoup de place dans nos cœurs et énormément d’amour à partager.

« En lisant le recueil on se dit qu’aucune de nous ne s’est trompée sur le choix de son métier : on n’est pas là par hasard. »

    Tu as trois ans et demi. La porte du service s’ouvre. Tu apparais soudainement accompagné de ton éducatrice, vêtu d’un vieux pull en laine rose, aux manches trop larges et rétrécies. Tu portes de vieilles chaussures noires aux bouts très abîmés. […] Debout, le regard effrayé, tu te colles aux jambes de ton éducatrice dont je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir. Ton inquiétude est si grande que tu fais pipi sur toi.

« On a fait des efforts, on se demandait comment on allait s’en sortir de l’écriture et de l’atelier – on a pris conscience de la valeur d’écrire. J’éprouve de la fierté d’avoir réussi à écrire, on s’est enrichies dans la transmission de chacune, c’est magnifique. »

    Aujourd’hui, tu es âgée de vingt ans. La relation après ton départ a beaucoup changé. Une complicité s’est installée entre nous. Je suis devenue pour toi une tata confidente, dès que tu te sens en difficulté tu me fais appel. Les liens se sont renforcés, dus à notre distance.

« Je n’avais pas imaginé qu’on finaliserait l’atelier par un recueil qu’on exposerait, j’ai senti une grande fierté. J’ai essayé de le lire avec la tête de quelqu’un qui ne fait pas le travail, ma lecture était chargée d’émotions. On voit bien la place de chacune dans les textes, éducatrices et assistantes familiales, on a la même sensibilité malgré nos différentes places. »

    Ton envie d’être portée et d’exister dans la tête de tes parents t’obsède, te ronge et t’empêche de t’épanouir. Comment t’aider à avancer avec ton histoire et tes difficultés ? Comment les transformer en envies pour que tu puisses aller vers notre aide et nos bras qui te sont tendus ?

« Cette formation m’a fait du bien pour dégager mes émotions – ça a fait resurgir des histoires anciennes. Je n’aurais jamais imaginé participer à l’écriture d’un recueil. »

    Chaque retour à l’école te renvoie à tes démons, surtout depuis ton entrée en sixième. Tes crises de larmes, quand tu jettes tout et claques les portes – tu peux hurler pendant des heures en tapant le mur de ta chambre ! Dans ces instants je suis perdue, je ne sais pas quoi faire pour t’aider, t’apaiser.

« J’ai été très touchées par certaines images dans les textes, elles sont maintenant « nichée au fond de mon cœur ». Ce métier, c’est vrai il nous fait vraiment voyager. Il nous fait croire à nous. Quand on lit ces textes, chaque mot a sa valeur. »

    Quand je t’ai accueilli, tu avais vingt-deux mois. Je pensais que ça allait être facile de commencer avec toi car ma vision du travail, à ce moment-là, était très différente de celle d’aujourd’hui. Tu es mon premier accueil, ma première expérience professionnelle, tu arrives tout petit. Ton histoire vient à peine de commencer après avoir vécu presque deux ans à la pouponnière de Bourg-la-Reine. Sache-le bien, tu n’as pas été abandonné par tes parents. Ton placement était judiciaire, c’est-à-dire fait par la justice afin de t’épargner le désaccord, l’incapacité de tes parents de t’élever dans un climat serein, sécurisé, stable et constructif.

« L’atelier a permis de faire tomber certaines barrières. On se rend compte de ce qu’on a en commun pour travailler dans la direction du mieux-être des enfants accueillis. On est remontées aux racines du choix du métier. »

    Il fait beau aujourd’hui, les fenêtres de ma maison sont ouvertes, une Audi noire vient de se garer juste devant chez moi et je pense à toi, Bilal, qui aimes tant les voitures, toi qui les connais toutes, leur nom, leur marque, et même depuis l’année dernière leur couleur. Je revois ta mine réjouie et ton regard pétillant de bonheur lorsque tu m’as raconté tout ce que tu avais vu et fait au salon de l’automobile où tonton t’avait emmené parce que tu as tellement bien grandi. Maintenant tu es capable d’aller sans crainte dans un endroit où il y a du monde et du bruit, de respecter les règles, d’écouter les consignes.

« L’écriture c’est du gai, du rire. Cette sérénité du moment d’écrire, et le silence respectueux dans l’atelier. »

    Lundi, la lumière est grise, tu dois avoir trois ans, ou trois ans et demi si nous sommes en automne. Je suis à peu prés sûre que c’est lundi – le service est calme, je suis la seule éducatrice présente, il n’y a pas de visite. C’est l’après-midi, certainement vers quinze heure trente ou seize heures, après la sieste. Tata est avec nous dans la petite salle. Tu es assise sur ses genoux. Tata m’explique que tu dois me parler ou alors c’est moi qui doit te parler selon elle. Je ne sais plus quelle est sa demande. Tata te trouve triste et en colère. Ton nez coule encore, oui, il coule ce nez. Et quand il coule c’est que tu ne vas pas bien.

« C’était une ouverture. On s’est lancées, on vous a fait confiance et vous avez découvert nos compétences cachées. Je n’aurais jamais cru que j’étais capable. »

    Il faisait très chaud durant ce mois d’août 2016. Ta mère téléphonait chaque jour au service pour prendre de tes nouvelles. Elle demandait aussi à avoir quelques photos de toi pour l’aider à trouver le courage de supporter cette douloureuse séparation avec son si jeune enfant. Après un second interrogatoire avec la brigade des mineurs, ton père a rapidement avoué que c’était lui qui avait porté la main sur toi. Il était alors seul avec toi dans la voiture familiale, attendant ta mère partie faire des achats dans une pharmacie toute proche. En son absence, il n’a pas supporté tes pleurs et, excédé, il a réagi de manière disproportionnée et inadaptée, n’ayant pas le réflexe de sortir du véhicule avec toi et de rejoindre ta mère – ce qui aurait pu éventuellement t’apaiser.

« Ce travail ensemble. On comprend que chacun a son style, on est dans la lecture, pas dans le jugement. Ce groupe m’a fait penser à ma ville natale, Constantine ; les gens ne se rencontraient pas, et grâce à la construction de 7 ponts, maintenant on circule facilement d’une rive à l’autre et on peut se rencontrer. »

On peut se procurer le livre auprès du Service du placement familial de Plaisir, en écrivant à l’adresse suivante : placement-familial.78@groupe-sos.org

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Un atelier ouvert

Cet atelier, j’en ai souvent parlé ici : l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

L’atelier permet de prendre confiance en son écriture en expérimentant l’écoute bienveillante et le respect qui fondent les relations entre les participants. Il est si difficile de ne pas porter un jugement négatif sur ses productions lorsqu’on écrit !

« L’atelier m’abreuve de cette confiance qui me fait si souvent défaut, » disait une participante ce jour où j’ai recueilli des paroles d’ateliers.

Oui, dans l’atelier les mots se cherchent, se posent, s’ajustent jusqu’à ce que, soudain, ou petit à petit, une scène, ou un personnage, ou un événement, ou une pensée, surgisse dans un texte alors qu’on en ignorait l’existence le matin même.

Très vite, l’atelier devient ce lieu de l’improvisation où l’on se laisse surprendre par l’envie de raconter ce qu’on a dans la tête aux lecteurs du groupe — car, très vite, on sait que les lecteurs respecteront le texte qu’on leur lira, qu’ils l’attendent, même, car on est là pour ça.

L’accompagnement aide à cheminer, à oser. Il est ouvert au monde, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui, aux écritures qui se cherchent.

Jouir d’un espace de liberté et d’invention, ne serait-ce qu’un week-end, est si rare, n’est-ce pas ; alors pourquoi pas essayer ?

Peut-être raconterons-nous des histoires de trucs qui finiront bien par tenir en l’air, en s’inspirant d’Olivier Cadiot ; peut-être s’agira-t-il d’écrire des histoires à travers le monde, en dialogue avec l’oeuvre de Laurent Mauvignier ; peut-être encore vous proposerai-je d’inventer des histoires de Tumulte, avec François Bon et les livres que vous aimez ?

Nous assisterons sûrement, quoi qu’il en soit, à l’éclosion des écritures, et nous nous aventurerons en exploration des ouvertures infinies de ce qui peut s’écrire en dialogue avec la littérature.

Le premier week-end a lieu les 9 et 10 décembre, au métro Nation :

Présentation et bulletin d’inscription : c’est ici.


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Chantiers d’histoires

Dans l’atelier Chantiers, on commence par dessiner des esquisses

Les projets ont cheminé pendant l’été ; ensemble on avait ébauché les histoires, construit quelques personnages, imaginé ce que ces histoires et personnages pourraient bien signifier, cherché des thèmes, lors de l’atelier Commencer un récit long.

On ouvre donc un nouvel atelier Chantiers, ce mois d’octobre 2017. Je propose, avant de se rencontrer en première séance d’atelier, d’envoyer un aperçu de son projet à ceux qui deviendront les lecteurs du groupe. Comme souvent dans l’atelier, on s’inspire d’une forme explorée par les écrivains pour nourrir l’inspiration. Ici, il s’agit d’une déclaration d’intention, trouvée sur le blog d’un grand amoureux de la narration, Martin Winckler.

[…]
L’histoire se passe et à Paris et en province, à Lille peut-être, c’est à revoir. Dans les années 70/80, avant le numérique. Je veux dire qu’en matière de photo, on est à l’argentique. Car la photo et le théâtre sont ici supports de l’action.
Il y a trois personnages, trois importants. On pourrait dire qu’ils sont tous confrontés au temps. Le temps pourrait être le thème. L’un résiste à la vieillesse, l’autre résiste à la maladie, le troisième résiste à l’héritage d’un avenir tout tracé. Il y aurait comme trois itinéraires qui permettraient aux personnages de se révéler dans l’urgence du temps. […]
Ce que je cherche à dire ? je ne sais pas bien. Une envie de parler de la relation humaine, de la personne dans ses liens sociaux, socioculturels, amicaux, familiaux, je ne cherche pas à parler de politique mais à évoquer le féminisme, une évolution sociale à travers des conflits de génération, parler des blessures intérieures qui font la personne.
[…]

Le projet peut être encore un peu flou, à cette étape, mais on le sait : c’est en écrivant qu’on découvrira où l’écriture nous entraîne…

[…]
Diane fait un reportage sur la résistance des arbres à la sécheresse dans un pays du Sahel. Elle suit un groupe de chercheurs forestiers en mission pour cinq jours. Nous sommes dans les années 90, dans un pays d’Afrique de l’Ouest indéterminé.
Dans ce livre, je voudrais raconter l’Afrique, bien sûr, ses conditions de vie si particulières, la recherche agronomique tropicale avec les drôles d’énergumènes qui la pratiquent, le métier de journaliste, et plus largement l’écriture.
Mais au-delà de ce décor et à travers le portrait de Diane, je voudrais montrer comment la vie circule et s’insinue partout, se glissant dans le moindre interstice, forçant les portes closes, coulant parfois envers et contre tout, parfois dans de grands débordements, parfois en minces filets. Et je voudrais étudier aussi la vie, quand l’extraordinaire surgit.
C’est à travers l’étude de ces arbres résistants, et grâce aussi à la rencontre d’un certain Robert, que Diane va peu à peu remettre en question les voies qu’elles s’étaient choisies, quitter le sacrifice pour aller à la recherche de ce qu’elle a vraiment envie de faire. Le chemin va être aussi dur sur le terrain que dans sa tête. Et le terrain, en Afrique, c’est quelque chose !
[…]

On a maintenant un monde, des personnages, une ébauche d’histoire… on tente de tricoter tout ça avec ce qu’on cherche à y mettre de désir, de questions sur la vie, sur l’humain.

[…]
« Si vous ne souhaitez pas être un modèle, préparez-vous à devenir un repoussoir. »
V. n’est pas un mari modèle, ni un père modèle, ni un employé modèle. Il serait plutôt quelqu’un qui se tiendrait en marge, plutôt un loup solitaire contrarié… Quelqu’un d’aidant certes, vis-à-vis de son entourage et de ses collègues, mais qui ne souhaite pas se retrouver en situation d’être aidé.
Bien entendu il a essayé de sortir de son personnage, de son isolement, bien entendu il a fait ses introspections et essayé de porter un regard extérieur sur son comportement… toutes tentatives qui n’ont jamais été, de son point de vue, concluantes. Mais ces démarches lui ont appris à questionner, à se questionner, à remettre en cause tout l’édifice sur lequel il avait construit sa vie – sa vie affective, sa vie professionnelle. Il en est arrivé à une sorte de renversement, une sorte de vertige, un changement complet de paradigme.
Et lorsque, dans la grande banque dans laquelle il est employé, V., porté par ce nouvel élan, commence à poser des questions sur des règles de fonctionnement qui n’étaient jamais remises en question par ses collègues, eux-mêmes employés modèles, de vrais loups dans la meute, alors il pose un problème à chacun.
[…]

Les projets sont nourris des expériences personnelles, mais on ne s’attardera pas sur la dimension autobiographique : ici, c’est la vérité des histoires racontées qui requerra notre soin.

[…]
Écrire l’histoire d’une enfant pas comme les autres à travers les points de vue de différentes personnes de son entourage.
Dans un premier temps, on ne saura ni l’âge ni le prénom de l’enfant, on l’appellera la petite. Elle ne parle pas, elle crie. Tout ce qui l’entoure l’effraie, elle casse les objets, tape et tire les cheveux des autres enfants, se précipite sur les adultes avec violence. Elle court tout le temps, se cache, elle n’a aucune limite, aucune conscience du danger. Elle ne se sépare jamais d’un petit sac en tissu bleu dans lequel elle met « ses trésors ». […] Ses parents, les docteurs, le personnel du centre qu’elle fréquente en journée, tout le monde dit qu’elle est « trop petite pour son âge ».
[…]

Comment faire parler une enfant qui n’est pas inscrite dans le langage ? On travaillera les point de vue, les voix de la narration. On s’inspirera, comme toujours, des travaux des écrivains.

[…]
Glisser hors du monde. Ce qu’on peut faire d’une vie qu’on ne supporte plus… se suicider… la changer… en changer… partir. 10 000 personnes disparaissent chaque année au Japon, volontairement et quelques milliers en France. […] Ici, il s’agit de personnes qui décident de disparaître, pour refaire leur vie ailleurs, autrement et qui ne voient d’autre solution qu’un arrachage complet… tout quitter, les quitter tous… d’autres parce que leur vie est devenue insupportable, souvent des histoires d’argent…
Le Japon, un jeune homme, un transgenre, des disparus, un neveu en quête, une Japonaise disparue en fin de vie… ou pas, un chien charmant, une belle maison dans les bois en France, des vilains secrets datant de la guerre de 1945 au Japon, des crimes de guerre, des hontes, des hantés, des fantômes…
Ce ne serait pas un essai, ni une étude psy, ce serait un roman avec des personnages qui ont disparus et ceux qui restent et un qui cherche… une quête, des histoires de familles, des secrets, des hontes, la guerre, le Japon, la France, un homo tué par des homophobes un soir dans une ville de province, un homme qui est une femme ou pas ou ni l’un ni l’autre, un chien, important, sans doute un ou plusieurs chats traverseront la scène…
[…]

Quelle formes, originales et singulières, trouveront chacun de ces projets dans le cheminement de l’écriture ? Nul ne le sait encore.

[…]
Mise en fiche, le personnage « possède » :
Un métier de conseillère d’orientation dans un lycée urbain, et une reconnaissance due à une ancienne activité de journaliste. […] Un rêve : offrir beaucoup plus d’aide aux jeunes que l’institution propulse vers des voies non choisies.
Elle a un lieu à créer, et vite, une « chambre à eux », un lieu, un temps, un regard pour tous ces hésitants aux yeux éteints, rebelles sans rébellion ni boussole. Un lieu où ils seraient entendus, confortés, guidés, « réalisés » : (re)mis dans le réel, face à la route, en chemin vers leurs désirs, sans culpabilisation ni menace. Elle doit compter sur elle-même, se confier à son idéalisme moteur, refuser les rails qu’à 50 ans, tout le monde autour d’elle considère comme tracés, renoncer au salaire lycéen qui lui permet de ne pas dépendre complètement de son compagnon.
Refuser le raisonnable et renoncer au confort que la maladie lui fait croire vital depuis une trentaine d’années. Et si c’était l’inverse, si la maladie se révélait soluble dans le risque ?
[…]

Ces projets seront déplacés et remaniés autant que l’écriture le demandera – c’est elle qui ouvre la voie. Elle invente, surprend, détourne, cherche… Parfois elle peine, et parfois jaillit, forte d’une forme neuve qui se trouve, s’impose.

Découvrir d’autres récits de l’atelier Chantiers, ici, ou .

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Un couteau dans le cœur

Deux fois, quelques secondes


Écrire, nous avions cette expérience ensemble, avec Monique — j’avais déposé ici des textes qu’elle a écrits en atelier. Écrire. Monique habite à coté de la gare st Charles, à Marseille. Après le double meurtre perpétré là-bas le 2 octobre, Monique m’envoie ceci. Je lui suis profondément reconnaissante de m’autoriser à publier ce cri ici.

« Un couteau dans le cœur
Dans les cœurs

Deux fois, quelques secondes

Le train, le train des autres
Mais il va mourir, il le sait

Deux fois, quelques secondes

A quelques mètres
Là où on entend aussi le train
C’est dimanche
Terrasse, enfants, rires…

Deux fois, quelques secondes

On aurait pu y être, on y était
Deux jeunes filles
Et puis tous les autres
Il y a du monde
Il y a toujours du monde
Et de l’aveuglement
Ça vient, ça part, ça revient
Le pas est d’espoir, de voyage, de retour, de retrouvailles

Deux fois, quelques secondes

Il aurait pu y avoir du retard
Il aurait pu y avoir un autre chemin
Ne pas se croiser
Ne pas avancer, ralentir, reculer, passer ailleurs finalement
Faire une autre rencontre

Deux fois, quelques secondes

Et lui aussi renoncer, repartir, redescendre l’escalier
Tu ne tueras pas
Faire autre chose, parler, crier, penser un peu
Non !

La douleur
J’ai voulu aller à cet endroit aujourd’hui
Juste pour se tenir debout, là
Avec les autres
Dans le soleil, le même
A la même heure qu’hier
Se tenir debout parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre : se poser comme vivant
Avoir l’air de juste avant
Dans ce soleil si doux, dans ce point de rencontre

C’est écrit là : point de rencontre
Mauvaise rencontre

Deux fois, quelques secondes

Le couteau
Camus
Le soleil
L’étranger

C’est pas vrai que la vie continue

Deux fois, quelques secondes

J’entends à la radio
Square Narvick
Narvick, souvenir de guerre, souvenir de neige et de feu

La vie s’arrête tout le temps
C’est juste la nuit qui apaise parfois, qui éteint, qui étouffe, qui ombre les taches de sang, qui ferme les yeux fous

Et le soleil revient
L’aurore d’après
Douce,
Puis arrogante, oublieuse, ignorante. »

Monique Romiau-Prat
Marseille, 2 octobre 2017

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Anne Dufourmantelle

Stupéfaction d’apprendre, ce vendredi 21 juillet 2017, la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle, à l’âge de 53 ans.

Morte alors qu’elle cherchait à sauver des enfants d’une mer mauvaise — elle qui avait tant écrit/parlé du sacrifice. Sa mort fait tomber le couperet d’une fin brutale sur son œuvre. Il n’y aura plus d’autre livre, jamais.

La lecture tisse d’étranges liens avec celles et ceux qu’on apprend à connaître, de livre en livre. La voix d’Anne Dufourmantelle était, parmi celles de mes compagnons auteurs, une présence vive, amicale et nécessaire, depuis ma rencontre avec Éloge du risque. Ce livre, offert par une amie alors que je traversais une période de grands bouleversements, m’ouvrit une première fenêtre sur la pensée de celle qui, philosophe, psychanalyste et écrivain, questionnait le rapport entre fatalité et liberté.

    « Il ne suffit pas d’être né pour être vivant.
    Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    (Éloge du risque)

De cet ouvrage, Anne Dufourmantelle disait : « j’ai voulu écrire un livre d’amour et d’émancipation. » Le couple amour et émancipation est le premier signe que je cueille, dans le sillage de sa disparition.

    « Nous nous trompons de guerre, nous sommes les soldats perdus d’une cause oubliée. La cause désespérée, toujours si vive, de l’enfance. La pure perfection de l’enfance dont les blessures mêmes nous rendent nostalgiques. Là se sont inventées nos premières terreurs, nos premiers dessins d’ogre et de ciels, nuits sans sommeil armées de promesses qui ne seront pas tenues et que nous réclamerons comme un dû des années durant sans que personne n’y puisse rien, pas même le psychanalyste soucieux qui vous écoutera sans vous interrompre, des années durant, et à qui le chemin de ces cailloux blancs mangés par le vent, les oiseaux, la solitude, l’oubli, échappera aussi. Le mystère est que cela ne nous quitte pas. Ce territoire-là, que délimitent, très précisément, nos peurs. (…) On a peur d’être abandonné, trahi, peur de ne plus être aimé, de ne plus pouvoir aimer, on a peur d’avoir froid, d’avoir faim, d’avoir mal, on a peur d’être seul, peur que le vie passe sans qu’il ne se soit rien passé. »
    (Éloge du risque)

Pendant les jours sombres qui suivirent la nouvelle de sa mort, j’ai tenté d’adoucir ma peine en lisant sur la toile tous les témoignages de celles et ceux qui l’avaient aimée, connue — notamment celles et ceux qui travaillaient avec elle aux Chroniques philosophiques de Libération.

    « Plus fort que nous
    Si nous écrivons ici quelques mots, (c’est) pour toutes celles et tous ceux qui sont en train d’entendre retentir en eux la nouvelle de la disparition d’Anne Dufourmantelle (…) Nous pourrions tenter chacun à notre manière de dire ce qui nous frappait dans ce qu’elle disait et que nous entendions, et pourquoi cela rejoignait non seulement le secret le plus intime de chacun, mais aussi le secret d’une génération, d’une époque et d’un monde (…) On dira plus tard comment et pourquoi, mais on peut dire déjà pourquoi cela concerne tout le monde, cet accent de vérité, et pourquoi il faut le chercher pour tout le monde contre ce qui dans le monde et ses bruits le recouvre, (…) oui, comme elle faisait ici même dans les pages de ce journal, dans ses chroniques philosophiques, aller chercher et dévoiler le mensonge qui étouffe cette vérité et aller chercher parfois aussi, à l’inverse, les actes et les paroles qui, dans le monde et la société, font entendre cet accent et cette vérité (…) Oui, elle faisait entendre cela dans ses chroniques ici même, et c’est bien ce qui nous autorise à dire que ce nous dont nous nous autorisons ici n’est pas un nous fermé, formé, pas un groupe mais est profondément ouvert, inconnu et inattendu : ses lecteurs et ses amis inconnus, avec qui nous voulons seulement continuer à partager (…) cette vérité et cette amitié, et ce sourire large et doux et ferme et tenace et tendre et inquiet, et ce refus et ces refus qu’il faut continuer à porter et à partager, (…) partager cette nouvelle qui nous sidère mais qui ne peut nous laisser muets car nous devons la partager et la partager encore, pardonnez-nous mais c’est que voyez-vous, c’est plus fort que nous. »
    (Frédéric Worms, Professeur de philosophie à l’École normale supérieure, sur Libération)

Dans ses chroniques philosophiques, Anne Dufourmantelle mettait des mots sur la violence singulière de notre époque ; elle traquait « ces lignes de mutations qui se déplacent sous nos yeux et que nous avons du mal à penser ». Disparition de la sublimation, servitudes volontaires, perversion du langage, sentiment d’insécurité… elle dégageait, sous les discours ambiants, des aires signifiantes pour la pensée.
« La pensée est d’abord une hospitalité de l’intelligence du monde et de la vie. Un devenir secret du monde. » (Défense du secret)

    Servitudes volontaires
    « Cette confusion entre les qualités d’un être et ses performances est bien le fait de notre époque où l’approche économique
    (rentable, comptable) prime sur toute autre, y compris sur ce que le vivant a de plus précieux. Ne parle-t-on pas aujourd’hui d’élèves de maternelle à « haut potentiel » ainsi que toutes les DRH du monde le font de certains membres d’une entreprise ? L’évaluation est devenue tyrannique, un outil de management incontournable, un mot d’usage public qui sert insidieusement la dévaluation, le contrôle des individus et la délation. Il s’agit de savoir plaire, et non de savoir. Il y avait la servitude volontaire, il y aura de plus en plus la volonté de servitude. »
    (Libération 22 juin 2017)
    Perversion du langage
    « Quand les mots échangés disent le contraire de ce qu’ils sont censés dire, la société se retrouve dans une impasse, confrontée à une colère sans fin. (…) On sort de la colère par le langage, le dialogue avec l’autre pour obtenir la reconnaissance de la légitimité de son point de vue. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage.
    C’est moins des expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit « réaliste » quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit « évaluer » quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle « progrès » toute transgression quelle qu’elle soit, on parle « de protéger les gens » quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de « plébiscite » ce qui était un « barrage » la veille, on dit « se mettre en disponibilité » quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se « restructure », on appelle « réforme » des dérégulations et « révolution » l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique. (…) Si les mots ne sont pas communs, si les mots n’ont plus de sens, le socle d’une compréhension commune disparaît, et nous nous retrouvons dans une société bloquée. (…) C’est aux individus de refuser cette perversion pour retisser un dialogue efficient, qui convertit la colère non pas en haine mais en relation de deux intelligences loyales. »
    (Interviewée par Philippe Douroux sur Libération)

La recherche de vérité, la prise de risque, « la douceur dans le regard et la puissance dans la pensée, cette capacité à combiner la philosophie et la psychanalyse ; la plume incandescente qui des romans à la direction d’une collection de psychanalyse L’autre pensée (Stock) n’a cessé de nous emporter par et dans les mots. Anne Dufourmantelle réfléchissait le monde et le monde après elle s’assombrit, comme décline le ciel des Idées. Notre tristesse est inconsolable, » écrit Elsa Godart, philosophe, psychanalyste, dans Psychologies :

    Une lumière s’éteint
    « Je me souviens de nos échanges à propos d’Éloge du risque où Anne Dufourmantelle me confiait sans équivoque : « je pense qu’il n’y a pas de petits risques, que souvent une révolution intime vient d’infimes changements, et quels que soient les domaines dans lesquels s’inscrivent ces changements, couple, famille, travail, ils sont la première brèche d’un beaucoup plus grand bouleversement. C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-ton la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour. »
    Ce risque d’être intensément vivant jusque dans la mort – c’est celui que cette femme qui illuminait le paysage intellectuel français a osé prendre pour venir porter secours à deux enfants. »

Combien de fois, cherchant les traces qu’inscrivait sa mort sur la toile, ai-je lu le mot douceur ?

    « Anne Dufourmantelle, c’était une rencontre. La sérénité lumineuse, et la douceur qui se dégageaient d’elle n’étaient jamais mièvres mais semblaient toujours une grâce conquise au contact de la fragilité et d’une extrême sensibilité à la souffrance. Secrète et poétique, elle créait un espace où les mots avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus infimes de la vie sensible. »
    (Charlotte Casiraghi, présidente des Rencontres philosophiques de Monaco)

Douceur. Le mot a désigné une nouvelle ouverture, montré un nouveau chemin. Oui, c’est bien la douceur qui me lie à la voix que je connais dans ses livres, que je reçois la lisant — cette douceur dont elle disait : « Je crois que la puissance de métamorphose de la vie elle-même se soutient de la douceur. » Une douceur qui me parvient, relisant ses livres, comme si je m’approchais d’une source. « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière » écrivait-elle dans Puissance de la douceur.

    « J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une vraie force qui accompagne et porte la vie. Ce livre est écrit comme une courte méditation, on peut musarder à l’intérieur, y flâner comme on traverse un jardin. »
    Écoutez-la parler ici de Puissance de la douceur

Musarder, flâner, et sentir, touche après touche, se confirmer la force de la douceur telle que nous la raconte Anne Dufourmantelle.

    « Le raffinement coexiste avec la douceur dans l’artisanat. C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe dans le baroque tardif. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. Il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour impériale de Pékin. Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant. Douceur de la soie, du verre poli, de l’argent filé, de la panne de velours, de la peau qui s’en revêt, de l’œil qui les contemple. »

Et ceci, en clôture du livre :

    « Un jeune Italien a été enrôlé dans l’armée de terre italienne pendant la Première Guerre Mondiale. Depuis des mois, il sa cachait avec ses hommes dans la montagne. Ils n’avaient presque plus de vivres. L’ordre était de défendre le col, quoi qu’il en coûte. Avec un sentiment d’absurdité qu’il tentait de cacher aux autres, il tenait un journal de bord. Un soir, il perçut un mouvement de troupe de l’autre côté de la faille qui séparait l’étroite vallée et pensa que tout était perdu. L’offensive aurait lieu le lendemain matin, c’était certain, et ils n’auraient pas assez de munitions pour tenir. Cette nuit-là, il décida, à l’insu de ses camarades, d’aller faire une incursion au plus près du camp ennemi. Arrivé à mi-chemin, et au moment où il allait rebrousser chemin, il entendit une chanson s’élever d’un gramophone. La surprise le retint. Il en fut si bouleversé qu’il décida de s’avancer à découvert, un signe de reddition à la main. Il fut immédiatement capturé et amené à l’officier de l’armée allemande. Le disque tournait toujours. Ils connaissaient tous deux sa mélopée. La voix qui s’élevait était d’une douceur irréelle. L’officier s’entretint toute la nuit avec cet homme. Celui-ci tenta le tout pour le tout, expliqua leurs positions, leur mort certaine et mit leur sort entre ses mains. L’officier le laissa repartir au matin. Et ne donna jamais l’assaut. Il repartit par l’autre vallée, leur laissant le temps de se replier eux-mêmes et de leur échapper. C’est une histoire de douceur. »

Sur le chemin de ces journées d’après sa mort, il y eut rencontre plus grave. Ce premier roman écrit après vingt-et-un essais — premier roman qui devient, après sa mort, le dernier livre : L’envers du feu. Trouvé sur les routes de l’été, lu avidement dans l’émerveillement d’une écriture transformant passion de l’élucidation et de l’enquête en polar analytique… Un roman des origines raconté dans le cadre d’une psychanalyse intensive, voilà pour la cadre. Un roman qui aborde « la vérité et les mensonges, les semblants, les faux semblants, et le monde du hacking ; la dimension psychanalytique m’a permis d’explorer ce que serait une plongée très intense dans l’inconscient. »

    « Par des insomnies rebelles, je me suis dit que les essais seraient ennuyeux à retrouver chaque nuit, il me fallait des personnages » raconte Anne Dufourmantelle qu’on peut écouter ici.

Une merveille.
Le dernier livre.

    « Elle pense à son premier analyste. Il lui avait réappris la confiance. Très doucement, avec une patience infinie, il l’avait sortie des ruines. Ensemble, il les avaient retraversées, apprivoisées, nommées. Il abordait l’inconscient en chercheur comme on évalue la trajectoire d’une météorite, se confrontant aux compositions secrètes de la matière, de la lumière, de l’espace. Pour lui, le plus intime ressort du psychisme était à étudier comme une galaxie lointaine dont les informations vous arrivent déformées et imprécises, sans jamais perdre de vue le mystère de son destin. Il lui avait permis d’accéder au courage. »

De cette psychanalyse qui irrigue son œuvre, Anne Dufourmantelle dit qu’elle « reste scandaleuse », lorsqu’elle répond aux questions de Laure Leter dans Se trouver.

    « Le dévoilement par un sujet de ce qu’il ne voulait pas savoir de lui-même et de la lignée dont il vient est un parcours de type initiatique, dangereux, courageux, avec des épreuves. (…) On ne revient jamais d’aucun voyage, car celui qui revient n’est plus le même. Ce dépaysement que nous allons chercher sur d’autres territoires, d’autres lumières, d’autres parfums, est un subtil et nécessaire exil intérieur. L’analyse brusque nos accoutumances, nos acquis, nos défenses : nous allons y questionner tout ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, tous ces refuges construits contre l’inespéré. »

Dans cet ouvrage elle nous ouvre, avec des mots limpides, à la conscience des nouvelles maladies de l’âme de notre époque — la solitude affective, l’angoisse, les fatigues banalisées qui se transforment en burn out ; elle dégage les figures actuelles du narcissique et de son dangereux compère, le pervers narcissique tout en nous invitant à « quitter les ruines ou sortir des silences ».

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est or ou source. Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même au secret, c’est-à-dire au cachot. »
    (Défense du secret)

Je voudrais écrire encore, vous parler d’autres livres… Mais, espérant vous avoir transmis un peu de la douceur que je reçois avec la clarté de la pensée d’Anne Dufourmantelle, espérant aussi vous avoir donné désir d’entrer dans son œuvre sensible, je préfère lui donner encore une fois la parole, cette fois-ci autour de la lecture.

    « La lecture est un laboratoire dont nous ne pouvons mesurer l’efficacité, lui supposant une placidité inoffensive qui vient seulement occuper notre temps libre, des morceaux de nuit, de sieste ou des matinées tranquilles selon. Or c’est exactement le contraire. Pendant la lecture, ce qui est mobilisé ne nous apparaît pas, du moins pas tout de suite. L’altération est continue, bien au-delà du moment où nos yeux se portent sur la page. C’est pourquoi à certains moments de l’existence et dans certaines existences tout court, il est impossible de lire. De vraiment lire. C’est-à-dire d’entrer dans cette zone de ravissement où ce qui est affecté nous échappe absolument ».
    (Éloge du risque)

Oui, nous restent ses livres pour continuer d’avancer avec la lumineuse pensée de cette femme libre.
Je vous laisse avec elle. Écoutez-la parler d’Intelligence du rêve

    « On se hisse à mains nues au-dessus des remblais, et là, vertige. Le rêve commence. Le rêve a ce pouvoir d’annoncer ce qui arrive, et de mettre entre nos mains la possibilité d’en répondre. S’ouvrir à l’intelligence du rêve, à sa promesse, c’est l’envisager comme une révélation intime, le signe d’une possible liberté qui advient par la voie du désir. »



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Voix d’atelier

Maintenant que Sète et les Voix vives s’éloignent dans le grand fleuve de l’été, maintenant est venu le temps de déposer ici les textes qui garderont mémoire de la rencontre entre les voix des poètes et celles de notre atelier.

    Chaque jour, je vous invitais à cueillir, dans le bouillonnement des mots des poètes, ceux qui viendraient éveiller vos désirs d’écrire… Parfois je vous invitais à porter votre regard sur les lieux — la ville et ceux qui l’habitent…

Rue Rapide
« À Sète, il y a la rue rapide. Elle est étroite, pentue et se jette dans le port.
Quand on est tout en haut de la rue rapide, on voit tout en bas la mer, promesse de bonheur.
Je m’offre donc l’audace de découper cette rue rapide dans des mots.
C’est une façon de l’emporter avec moi, une manière de l’avoir toujours à mes côtés.
Savoir que, dans la vie, je pourrai désormais emprunter à ma guise la rue rapide est un trésor inestimable pour moi qui suis si lente. »
V.

    Nous nous retrouvions en fin de journée, en dehors de la ville, à La Pointe courte — à l’heure où les pont levants ouvrent un passage aux voiliers entre l’étang de Thau et les canaux de la ville vers la mer.

    Parfois je vous invitais à pousuivre le sillon creusé par un poète, comme après la lecture des frères migrants de Patrick Chamoiseau.

Rencontre avec un poète algérien
« – Je vois bien que depuis quatre jours vous me tournez autour sans jamais m’aborder. Si vous faites partie de la police, il vaudrait mieux le dire tout de suite – quoique dans ce cas vous auriez été plus discrète.

Vous les connaissez ces deux là, à la fenêtre ? Parce eux aussi vous les observez depuis un moment… Moi, c’est sûr, ils feront l’entrée d’un poème. Mais vous ? Pourquoi vous les regardez ? Vous êtes poète ?

Au fait, je suis perdu, perdu dans la ville, pourriez vous m’aider ? J’ai rendez vous avec une dame que je ne connais pas. A-t-on idée d’habiter au milieu du milieu d’un labyrinthe ?
Oui, on voit la mer… je sais…
Chez moi aussi, on voit la mer, elle est partout, mais c’est un trompe l’œil…
Vous êtes d’ici ??
Elle m’a dit carrefour d’Endoume, autant dire qu’elle n’a pas envie de me voir… vous en pensez quoi ?

Vous m’écoutez ?
Non, vous regardez encore ce couple à la fenêtre, ils vous font rêver ?
On dirait un trompe l’œil, eux aussi. On en voit parfois dans les villes, à Paris sur la place Beaubourg, des fausses fenêtres avec des personnages, moi je trouve ça triste… Dans mon pays ça ne viendrait à l’idée de personne… il y a tellement de monde partout… des enfants au bord de l’autoroute, des couples qui font l’amour dans les ruines romaines sur des matelas de fortune et d’absinthe, des poètes qui se souviennent des absents…

Ah voilà, j’ai retrouvé l’adresse : Traverse de la Roseraie… vous connaissez ?
C’est une dame qui a connu ma mère…

– Vous avez raison, non, je ne suis pas de la police et oui, je vous tourne autour depuis quatre jours sans vous aborder ou presque…
Vous avez dit trompe l’œil à propos de la mer à Alger, moi aussi, j’avais pensé trompe l’œil à propos de ce couple à la fenêtre et vous l’avez dit…
On pourrait dire que nous nous rencontrons sous le signe du trompe l’œil, de la séduction, de la confusion… Acceptons-en l’augure…

Ce couple à la fenêtre ? Vous voulez savoir ? Ils m’ont saisie par leur beauté.
Tous deux vêtus de noir, dans cet encadrement blanc, sur ce mur terre de Sienne
C’est la fin de la journée

Officiellement je ne suis pas poète, je me raconte des histoires
Ils viennent d’arriver à Marseille, donc ça y est, ils sont d’ici ; c’est comme ça, ici, pour le meilleur et pour le pire.
Ils ont passé la journée à peindre ou à tapisser leurs nouveaux murs de « papier bleu d’azur », vous connaissez la chanson ?
Ils ont fait l’amour à même le sol
Une fois, deux fois
Il lui a murmuré : « c’est l’été pour toujours »

Ils sont fatigués, comme un soir de noces
Au fait, puisque vous êtes algérien vous pourriez me dire ce que Camus appelle gloire ?
« C’est ici que j’ai connu la gloire d’aimer sans limite »
Ils vont sortir, aller se baigner, manger, ce qu’on pourrait appeler refaire le monde…

Il faut toujours refaire le monde, et vous le savez bien. Dans votre pays, 70/100 de la population a moins de 30 ans – mécanique poétique des chiffres

Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes perdu.
Moi, je ne me perds plus à Alger. Ou, quand je me perds, il y a toujours quelqu’un pour me dire « vous êtes chez vous. »
Une femme toujours me guide
Une femme solide et sensible
De cette sorte d’êtres dont on se dit qu’ils ont tout compris
Le sourire, le regard profond et malicieux, les mains, la retenue, l’ouverture…

Je la revois au cimetière de Sidi Abderaman, pleurant tant de morts, tant de fils, ne priant pas vraiment — trop de larmes, trop de colère

Les mains si douces, brodées de henné essuient les yeux et plongent dans le couscous qu’on va manger là, au cimetière, entre vivants, survivants, face à la mer.
Douceur cruelle
Le thé est sucré et amer

Il est terrible le moment où l’on se quitte à Alger
On s’embrasse bien sur, on se touche , on se tient les mains longtemps
On se dit « à bientôt »
Et toujours quelqu’un ajoute « Si Dieu le veut… »
Parce que chacun sait, chacun pense, chacun ne dit pas autrement que par cette formule, cette prière, cette supplique… la peur, la violence, le feu, la mort
Jamais éteints, jamais épuisés, jamais vraiment guéris

À Djamilla, le vent…
2000 ans de vent, pas une larme n’a séché, il y a du sang dans les mosaïques
et du sang sur le sang
À Bab El Oued, la nuit, personne dans les rues

Ô douceur des maisons amies
Ô douceurs des gâteaux verts et roses et parfumés
Fleur d’oranger, citron
Le jasmin, qu’on appelle ici « galant de nuit », viendra-t-il à bout du malheur ?
Plus de couvre-feu… le feu couve encore
Il y a des grilles aux fenêtres jusqu’au troisième étage, il y a des grilles dans les escaliers des immeubles, il y a des souvenirs d’une violence inouïe

Il y a Nalia, qui travaille à l’hôpital et qui dit : « j’en peux plus, plus entendre, plus voir, partir… »
Nalia défaite mais toujours élégante, maquillée, debout… Algérienne.

Je vais vous aider.
Trompe l’œil pour trompe l’œil,
Cette femme qui a connu votre mère,
C’est moi
Ça pourrait être moi… »
Monique

    Parfois vos voix jaillissaient de la rencontre avec un lieu et, dans ce lieu, de la découverte de l’œuvre d’un poète…

Le trou de Poupou
« Dans le trou de Poupou*, des voix vives caressent les morts. Tout doucement. Du bout des branches. Parfois une rafale. Et puis plus rien. La brûlure des orties. Épiphanie. Épi fané. Attendre la tortue qui peut-être viendra. Ou bien ne viendra pas. Et c’est sans importance. Attendre. Et puis c’est tout.
Dans le trou de Poupou, il est des ombres errantes. Des chemins sans issue. Des murs et des menaces. Plein de fantômes aussi. Une mère ortie qui passe et qui ne s’arrête pas. La brûlure, elle, reste. Une brûlure à vif.
Dans le trou de Poupou, des oiseaux. Des branchages. Des feuilles par milliers. Des éclats de soleil. La prière du vent. Des aubes crépusculaires. Des rêves minuscules. Des chants. Encore des chants.
Dans le trou de Poupou, la voix d’une femme syrienne ou d’une femme libanaise et c’est la même voix. La voix des colères et des deuils. Il manque toujours une lettre. Peu importe la lettre. L’alphabet dégringole un escalier sans marches.
Dans le trou de Poupou, des moments de silence où respirer enfin. Apaiser la brûlure. Toucher le tronc des arbres. Avaler la lumière et la sève goulûment. S’enrouler dans l’écorce. Crier. Crier encore.
Écoute le trou de Poupou. Il t’appelle, il m’appelle, il nous appelle tous.
Nous refusons d’entendre. Le trou de Poupou nous fait peur. Il est la lettre absente de tous les alphabets.
Celle qui tangue et chavire.
Celle qui murmure en nous la brûlure de l’ortie.
Celle qui nous fait crier dans l’étreinte amoureuse.
La lettre de Perec. La lettre de Kafka.
Celle de Philippe Forest dans Sarinagara.
Une lettre perdue, envolée, disparue.
Dans le jardin de la tortue**.
Au fond de nos mémoires.
De nos voix vives, écorchées vives.
De nos écorces de vivants.
Écoute le trou de Poupou.
Écoutez le trou de Poupou. »
Francine

*Le trou de Poupou est un lieu de lecture de textes dans l’impasse Canilhac à Sète, où se trouve le jardin de la tortue** (un jardin privé qui ouvre ses portes à la poésie)

    Parfois, les mots entendus pendant la journée irriguaient l’imagination d’autres rencontres ; vous veniez nous les raconter le soir, à La Pointe Courte…

Appel
« Dans la coulée verte nichée au cœur de la dense île singulière – Sète –, un jardin arborisé, un vieil homme. Le vieil homme a la moustache broussaille blanche, ses rides se fondent dans les écorces des arbres centenaires,
le vieil homme est assis sur le banc vert défraîchi,
délavé par les intempéries de la vie.

Le vieil homme parle tout seul. Il parle d’Amour, de trahisons, de paix, de drames, de guerres incessantes, d’immigration, de désolation et de biodiversité. À côté de lui, sur le banc vert défraîchi, une mappemonde en lambeaux, qu’il tourne de manière très précise, pointant de son index les endroits de sa désolation.

Le vieil homme sort un mouchoir en coton mercerisé blanc, le déplie méticuleusement – deux initiales rouge sang finement brodées s’entremêlent. Il essuie les quelques larmes s’échappant du bas de ses lunettes de corne embuées.

Le vieil homme pleure discrètement, en silence, à l’insu de tous. Seul son corps vieilli et amaigri tressaute au rythme du sanglot. Le vieil homme aux yeux devenus brillants fait signe de la main où le mouchoir chiffonné s’est laissé emprisonner.

Le vieil homme fait signe à la femme, à une femme, la femme inconnue….

Elle, la femme, la femme qui s’est retrouvée après des années de quêtes impossibles, de solitudes brisantes, d’essoufflements de la maternité.
La fragilité fût son ancrage pour traverser les torrents de la souffrance intérieure.
La sensibilité fût son GPS pour garder le chemin de la douceur dans un monde souvent endurci par des certitudes figées, ayant oublié l’espérance.
La solitude fût sa fidèle amie pour converser lorsque l’âme se perdait sur les multiples voies du labyrinthe.
Elle traversa le rejet, l’abandon, le grand silence, l’ignorance et le mépris.
Elle traversa les pertes, les deuils des êtres tant aimés qui n’ont pas choisi de partir rejoindre les murmures du ciel.
Elle traversa, traversa, traversa… l’ombre, la mi-ombre, la pénombre, le miroir !
Elle traversa la nuit sombre de l’âme !
Elle traversa les chemins de morts pour retrouver les chemins de vie, de la vie…
Elle traversa la mort…

Et là, dans le silence de la nuit, dans les ténèbres de sa nuit, l’Amour à l’état pur lui tend la main, main que la femme saisit, laissant tomber le mouchoir chiffonné de la vie. L’Amour enlace la femme et danse, danse, danse toute la nuit… »
Sophie

    Parfois, enfin, les rêves qui conduisent au poème jaillirent du festival lui-même alors que tombait, sur la rue Villaret-Joyeuse, une pluie de poèmes.

Une pluie de poèmes, un soir d’été
« Une pluie de poèmes sur une ville en poésie
Des poèmes jouent avec le vent, s’accrochent dans les arbres, glissent sur les cheveux des enfants, courent le long des trottoirs, s’envolent au premier frisson du vent
Assise sur un tapis de poèmes, je cueille des petits bouts de papier
Ils sont de partout, d’ici et d’ailleurs, d’ailleurs et de l’autre côté de la mer
Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes sur la ville
Un poème se glisse dans le creux de ma main
« Parfois, je déambule dans une ville dont les habitants ne voyagent pas
Une ville sans limite
Sans désir
Sans rêve »

Une ville, posée sur le bord de la mer, sur la rive opposée
Y-a-t-il… une ville en réponse ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, une femme assise sur le sable, regarde-t-elle le même horizon ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, un goéland au ras des flots ?
Y a-t-il, sur l’autre rive, un enfant, des coquillages plein les poches ?
Le soleil dessine-t-il les mêmes reflets d’argent à la surface de l’eau de l’autre côté ?
Et ce ciel aux étoiles multiples, s’étend-il jusque l’autre rive ?
La lune, oui, la lune, la voient-ils sur son autre versant les habitants de l’autre bord ?

Ici, les gens ne voyagent pas, ici ce sont les bateaux qui partent
Ils ramènent des senteurs au goût d’Orient, des contes de mille et une nuits, une langue qui chante, qui chante la douceur de vivre, la sensualité des femmes, la mémoire du vent, la poésie des mots

Une ville posée sur le bord de la mer
Une ville sans limite pour une mer infinie
Une ville sans frontière
Les poètes mélangent les langues et les mots
Les mots pour un chemin de paix

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes, un poème s’invite dans l’échancrure de ma robe
« La beauté s’érige en absolu »

Une fille danse sur le bord du trottoir, sa robe rouge dans le vent
Dans le ciel, un cerf volant, un enfant court sur la plage
Un poème sur la branche de l’arbre
Des mots se rencontrent pour la première fois
Des mots se rencontrent et un poème apparaît
Des transats vides sur la place des livres
Un vieil homme marmonne, un livre à la main
Un vieil homme lève les yeux… et sourit au ciel
Un volet déchiré claque dans le vent, des marches usées crient à chaque pas, l’eau coule d’une fontaine cassée, des enfants rient dans la cour de l’école
La beauté…
Un regard qui sourit, des mains qui se rencontrent
Un oiseau
Un petit nuage blanc
Une fourmi sur la page de mon livre
La beauté…

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes
Une paperolle à l’entrée de mon sac
Un poème en forme de sentence
« Gare au vœu que tu formules, il pourrait se réaliser »

Alors, je me suis assise sur le bord de la mer et j’ai regardé l’horizon
J’ai laissé le vent déplier les pages de mon cahier, j’ai laissé mon vœu s’envoler, je le confie à l’oiseau
Il le déposera dans ton jardin, tu le cueilleras au petit matin, tu lèveras les yeux sur les dernières étoiles
Sur la peau de ton ventre un frisson, ton cœur ouvre la porte
Entre les mots du message de l’oiseau, assise sur le bord de la mer, une larme glisse sur ma joue
De ma bouche s’échappent mes doutes
Une brume d’eau dans le ciel, tu marches dans le soleil, je rentre chez moi
Un festin.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème s’accroche à ma sandalette
« Quand tu dors, je me réveille avec ton souvenir »

Quand tu dors, je regarde ton visage, compte chacune de tes respirations
Sous tes paupières closes, ton regard se tourne vers le dedans, tes yeux voyagent
Quels paysages traversent-ils ? Vers quel lieu marches-tu quand tu dors ? Tu m’échappes quand tu dors ?
Tu appartiens à la nuit
Aux rêves de ta nuit.
Suis-je au bout de ton regard quand tu dors ?
Je pose ma main sur ton ventre quand tu dors et je pars te rejoindre
Quand je me réveille
Je porte ton souvenir dans le creux de mes mains.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème se pose dans ma chevelure
« Dans le néant, tu es une graine »

Tu es poussière d’étoiles, dit le physicien, tu es graine dans le néant, dit le poète
Le néant est immensément grand, le néant pour tout l’espace ?
Combien de graines voyagent dans le néant ? Combien de graines en perdition ?
Une graine surgit du néant de l’univers , et c’est l’ouverture de tous les possibles
Une graine de radis germe en 18 jours sur la planète Terre
Une graine de baobab a besoin de mille ans sur la même planète
Combien de temps dans le néant ?
Comment se compte le temps dans le néant ?
Je m’assois sur le bord du début
Je regarde la trace d’une ombre venue des confins des mondes
Une trace, une ombre, une étoile
Peut-être toi. »
Guylaine
Le 29 juillet, Sète, Festival des Voix Vives

    Ensuite c’était le soir sur La Pointe Courte et nous rejoignions le festival pour entendre d’autres Voix vives, là-haut, sur les flancs du Mont Saint Clair, dans le jardin Simone Veil.

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Pluie de poèmes sur Sète

Le soir, après avoir lu la cueillette du jour à l’atelier, nous quittons la Pointe courte pour rejoindre le festival des Voix vives.

« Le poème est lui-même un chemin »
Horia Badescu, Grèce

 

« J’écoute d’une oreille tendu vers la nuit marchant écartant la brume de mon propre cœur »
Enan Burgos, Colombie

 

                                

« Greffer la vie avec espoir au vent fou du jour suivant »
Estève Salendres, France

 

« La poésie se définirait-elle comme un cadran solaire, cadran des solitudes, zone libre, chant bleu, appel de la forêt et de la nuit ? »
Luc Vidal, France


 

« Si nous plantons des balles, que poussera-t-il dans la terre ? »
Nasser Rabah, Palestine

 

« Aujourd’hui encore, parfois, tu peux avec la clé d’un simple trèfle ouvrir le monde »
Yannis Rítsos, Grèce

 

« Ne refuse pas l’infini, son goût d’ailleurs, sa démesure »
Colette Gibelin, France

 

« Et tu m’avais dit qu’il faisait doux à l’intérieur des mots »
Marianne Catzaras, France

 

« Dans chaque silence mûrit un mot, dans chaque parole, un silence »
Horia Badescu, Roumanie

 

 

              

« Je n’avais aucune arme, seuls mes rêves m’accompagnaient »
Salah Faïk, Irak



« Le temps erre, et tu ne peux pas le voir »
Roland Pécout, France

 

 

« Il ne reste que des espoirs à faire voler avec nous »
Charles Flores, Malte

 

« Tout n’était que fanfare, le noir aussi était de l’or »
Rino Cortiana, Italie

 

« La lumière invente encore notre regard, l’arbre invente un autre nuage »
Luiz Mizon, France/Chili

 

 

Oui, il pleuvait hier soir des poèmes sur Sète et la lumière était dans tous les yeux.

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