ma lettre de candidature pour le jury 2026 du prix du livre inter

Sur France Inter ils avaient dit comment candidater : « Vous nous écrivez une vraie lettre ; vous nous parlez de vous, des livres que vous aimez, de votre rapport aux livres. » Ils ont reçu 2661 lettres. Parmi elles ils ont choisi les 24 personnes qui constitueront le jury du prix du livre inter. Je n’en étais pas. Mais j’avais mis tout mon cœur dans l’écriture de cette lettre qu’aujourd’hui je confie à la toile afin qu’elle ne soit pas lettre morte.

« Chères lectrices et chers lecteurs, chers acteurs de Radio France,

Si vous saviez comme je serais heureuse de participer au jury 2026 du Prix du Livre Inter ! L’idée m’a été soufflée par les amis avec qui j’adore parler de mon amour pour les livres chaque fois que l’un de mes coups de cœur paraît. (Ah, ils m’ont entendue ces amis lors de la sortie de La maison vide ! J’y reviendrai.) Ces amis m’ont dit : vas-y, envoie ta candidature, tu parleras des livres qui s’écrivent aujourd’hui avec des passionnés comme toi. L’idée a cheminé.

Votre seul critère, dites-vous, pour choisir celles et ceux qui participeront à l’aventure de ce jury du Livre Inter, est l’amour de la lecture. Alors oui : j’aime ces romans contemporains où l’on rencontre des voix, où la langue a un souffle et où les phrases ont un rythme ; ces romans où l’on perçoit la nécessité qui a poussé une autrice, ou un auteur, à sauter dans l’écriture (comme le disait Laurent Mauvignier en référence à Georges Perec, le jour où vous annonciez sa présidence du jury 2026). Aussi je choisis de vous écrire cette lettre – malgré la crainte d’être noyée dans le très grand nombre de candidatures que vous recevrez.

L’amour de la lecture m’est donné, dans mon souvenir, par mon grand-père, dans la maison familiale du Pas de Calais où nous passons les étés de mon enfance. Nos journées sont rythmées par les horaires des marées. Nous avons pêché des crevettes grises en poussant, à marée basse, au fond des bâches, les filets à crevettes fabriqués par grand-père. Ou bien nous avons regardé l’eau vigoureuse s’immiscer à marée montante dans les douves de nos châteaux et lentement effondrer nos tours crénelées. Nous avons aussi couru sur la plage entièrement vide une fois que la mer s’était retirée si loin qu’un matin elle avait disparu… Le soir, après le dîner, grand-père s’assied dans son fauteuil près du poêle et nous fait signe. Il ouvre Les patins d’argent. Sa voix monte depuis le livre d’où elle fait surgir Hans et Gretel, deux enfants qui glissent sur la glace qui recouvre leur pays lointain. La voix donne vie à ce pays lointain là-haut dans le Grand Nord, elle donne vie aux deux enfants qui patinent dans le froid et les vents, à leur désir de sortir leur famille de la misère en gagnant un concours de patinage, à leur endurance, à leur esprit de sacrifice ; la voix enveloppe les enfants du livre dans sa chaleur, elle nous enveloppe nous aussi dans la faim de la suite de l’histoire que, chaque soir, grand-père suspend avec un sourire qui nous fait basculer dans l’attente du lendemain.

On dit de moi qu’enfant je suis toujours plongée dans un livre. (Toutefois existe-t-il plus belle fête que le printemps réveillant un jardin ?) Adolescente, je lis toujours autant que je le peux. À ma mère qui se plaint de ne pas savoir ce qu’elle fera de moi, j’entends mon père répondre : Mais laisse-là donc dans ses livres ! Est-ce l’espace autour de moi qui n’est pas suffisamment grand ? Ou est-ce la vie elle-même ? Je veux repousser les frontières, m’évader, et la littérature m’offre cela. Les voix que je rencontre dans les livres m’emportent et m’apaisent. Elles m’ensorcellent ?

Je me souviens avoir follement aimé L’idiot de Dostoïewski, La guerre et la Paix de Tolstoï, Les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, Jane Eyre… plus tard La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, plus tard Tolkien, Le Seigneur des anneaux… Ces lectures de l’adolescence sont lointaines (je ne vous l’ai pas encore dit : j’ai 67 ans) mais leur présence brille dans un lieu reculé de ma mémoire, comme des feux qui ne consentiraient pas à s’éteindre. J’ai quinze ou seize ans. C’est la période passion pour les romans russes. « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » ordonne son bourreau à Michel Strogoff en approchant de ses yeux le métal incandescent d’une épée qu’il vient d’extraire des flammes. Aucun œil ne peut résister à telle brûlure et je tourne les pages et n’en reviens pas que mon héros, devenu aveugle, soit capable d’éviter tous les obstacles que ses ennemis dressent sur son chemin. À quel moment apprend-on que, découvrant sa mère dans la foule qui assiste à son supplice, ses larmes ont sauvé Michel Strogoff de la cécité ? Les larmes auraient-elles le pouvoir de sauver les hommes de la cécité ?

Je découvre le crépitement des cigales et les odeurs saturées de chaleur chez Jean Giono. Ses livres ouvrent la porte de mon désir pour le Sud. Est-ce d’avoir été imprégnée de ses chants du monde ? Je tombe amoureuse de la Provence et poursuis l’enchantement vers le Sud, jusqu’en Grèce… Qu’elle sera grande, ma joie, en septembre 2024, d’apprendre la publication d’un inédit de cet amour de ma jeunesse ! Le livre s’appelle Voyage à pied dans la Haute-Drôme. C’est un carnet de notes écrit en 1939, juste avant la déclaration de guerre. Ce carnet est retrouvé par hasard, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans un carton des Archives Nationales par un jeune homme qui y cherchait tout autre chose que des textes de Giono ! Dans ce carnet, Giono dit vouloir saisir « une suite de descriptions pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout, je veux dire mal écrit. » Quelle surprise joyeuse de découvrir que c’est à partir d’une grammaire déconstruite qu’il fait jaillir l’écriture de la vibrionnante nature qui resplendit dans ses romans !

Dans la vie réelle, j’entre dans la vie professionnelle par la porte du travail social. Pendant dix ans, je suis chargée du suivi d’adolescents retirés à leur famille par décision judiciaire, dans un service d’Aide Sociale à l’Enfance. Des adolescents fracassés par ce qu’ils ont vécu, accumulant les passages à l’acte, ne tenant pas en place, cassant toute relation comme on les a cassés eux-mêmes. Je cherche des adultes qui tiendront ferme leur posture bienveillante d’accueillants face aux provocations de ces jeunes… Quatre fois par an je parcours les routes de France jusque dans les lieux reculés où se sont établis les lieux de vie auxquels je confie les adolescents. J’écoute les adultes, j’écoute l’adolescent, j’essaye de redonner aux uns et aux autres le goût de poursuivre un bout de chemin ensemble malgré les difficultés.

Pendant ces années, je cherche sens dans les livres à ces traumas vécus par les jeunes et aux aléas de la vie psychique… Le sujet est vaste, les lectures sont nombreuses… J’étais étudiante pendant les années où la psychanalyste Françoise Dolto répondait aux lettres de parents en difficulté avec leur enfant, chaque jour sur France Inter, dans Lorsque l’enfant paraît. Plus tard elle publie Tout est langage et ce livre distillera longtemps sa lumière sur les silences, les colères, les quiproquos qui brouillent les relations dans les familles et prennent tant d’ampleur chez les adolescents dont je m’occupe alors.

« Il me semble que nous comprenons mieux le monde si nous tremblons avec lui », écrit Édouard Glissant. Après la période lecture d’essais, je reprends pieds dans la littérature. Je cherche les tremblements du monde avec Primo Lévi, Georges Semprun, Toni Morrison, Albert Camus…
J’explore comment se dit alors le monde avec Le Clézio, Paul Auster, Milan Kundera, Erri de Luca, Georges Perec…
Je découvre comment les femmes habitent la littérature avec Françoise Sagan, Marie Cardinal, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Virginia Wolf. J’aime Nathalie Sarraute et la complexité de ses voix intérieures ; Michèle Desbordes et la si belle mélancolie de sa langue…
Je trouve à cette époque ma maison chez les auteurs comme Henri Bauchau, Sylvie Germain, Pierrette Fleutiaux, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux.
Je nourris ma soif de voyages avec Nicolas Bouvier.
Je finis par me laisser emporter par les histoires et la langue de Marcel Proust, une fois qu’à force de lire les grandes figures littéraires m’intimident moins. Proust entre dans la catégorie Gros livres d’été avec Faulkner, Joyce Carol Oates…

Vous écrire cette lettre ravive les feux qui n’ont pas consenti à s’éteindre dans la mémoire de mes amours de lectrice. Mais les livres sont si nombreux, comment les choisir ? Comment vous parler d’un livre aimé il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans ?

Le carnet d’or, de Dorris Lessing, insiste ; il veut que je lui redonne sa lumière. Allons-y donc. Dans ma bibliothèque je retrouve l’épais livre de poche dont les pages sont encore gondolées des orages qui sévissaient cette fin d’été-là sur la pinède où les heures filaient dans l’éblouissement de ma lecture et la joie profonde de voir tomber, 764 pages durant, toutes sortes de frontières.
Une romancière, Anna Wulf, souffre de ne plus parvenir à écrire. Toutefois le roman où se déroule sa vie s’écrit, ce roman s’appelle Femmes libres ; il est régulièrement coupé par l’apparition de quatre carnets, de couleurs différentes, qu’Anna – personnage principal de Femmes libres – remplit selon des thèmes différents. Lisant, je me trouve catapultée depuis l’intrigue du roman Femmes libres vers le premier carnet qui vient soudain suspendre le cours de ma lecture, puis vers un autre carnet et encore un autre, chaque carnet éveillant mon intérêt et ma faim de la suite, chacun me faisant découvrir les facettes d’un nouveau point de vue que je dois aussitôt quitter pour un autre, et peu à peu s’installe un rythme, malgré le brouillage chronologique, malgré les différents niveaux de lecture, malgré les césures… les différents fragments créent une forme complexe par laquelle je me laisse porter avec un intense plaisir : j’attends l’éclairage que le prochain carnet apportera à celui que je suis en train de lire, j’attends le retour du carnet bleu, ou du carnet noir, ou du roman, et comment telle facette de l’histoire sera transformée par les changements de posture, et de point de vue dans chaque carnet. La fragmentation du récit fait éclater les frontières – les frontières intérieures, les frontières entre imagination et réalité, les frontières entre rêve et fiction, les frontières de nos enfermements conformistes… tandis que les différents niveaux de narration donnent vie aux fictions intérieures du personnage principal, jusqu’à l’apparition du cinquième carnet, le carnet d’or, qui est une merveille absolue de liberté narrative.

La complexité du vivant, l’ambivalence des sentiments, l’engagement de l’autrice dans ce qu’elle écrit… Depuis ces jours lointains où mon grand-père prêtait sa voix aux contes des frères Grimm, j’aime trouver ces formes multiples du vivant dans les livres.

La passion Duras. Sa voix fascinante dans L’Amant, puis l’échec de sa collaboration avec Jean-Jacques Annaud, en 1991, pour faire de son livre un film qui la satisfasse. Alors c’est le coup de poing sur la table, la nécessité de dire haut et fort que cette histoire est la sienne, l’impérieuse nécessité de la réécrire. Ce deuxième roman paraît sous le titre L’amant de la Chine du Nord – et tout ce qui était resté flouté sous la beauté sans pareil de la langue dans le premier roman sort alors au grand jour : le contexte, les dates, les lieux, les différents personnages qui prennent vie avec l’apparition des dialogues (inexistants dans L’Amant) – le tyrannique frère aîné, le petit frère (l’enfant différent) ; la mère bien sûr, et l’argent ; l’amant ; l’atmosphère incestueuse… Le « je » du premier roman (une jeune femme âgée de quinze ans) devient « l’enfant », dans le deuxième roman.

Après le travail social, je passe par le sas d’une structure thérapeutique pour enfants. Mais le désir de me rapprocher de l’art et de la littérature me conduit vers les ateliers d’écriture. Il me faudra du temps avant de parvenir à mettre la lecture et l’écriture au centre de ma vie, mais je deviendrai formatrice en écriture dans les institutions du travail social, et passeuse d’écriture pour les personnes qui viendront travailler dans mes ateliers à visée littéraire. Je puiserai alors dans les livres que j’aime les textes qui appelleront les écritures des personnes que j’inviterai à écrire.

Avec les travailleurs sociaux qui croulent sous des tâches innombrables d’écriture pour rendre compte de leur travail auprès des personnes qu’ils suivent, j’ouvre la danse en leur donnant à entendre des voix contemporaines qui disent le travail selon des formes et dans des langues actuelles : je leur lis Thierry Metz, le maçon poète qui, dans Le journal d’un manœuvre, fait surgir le travail harassant du chantier de construction d’un immeuble pendant tout un été et, parmi les décombres de pierre et les gâchées de chaux, parmi les pelletées de sable et les sacs de béton, dans le vacarme du marteau-piqueur et le ferraillage de piliers, dépeint les présences de ses collègues par quelques traits vifs qui les caractérisent magnifiquement ; ou bien François Bon qui, dans Daewo, confronte sa langue rocailleuse au réel des salariés perdant leur travail dans une usine en cessation d’activité ; ou bien Jane Sautière qui, dans Fragmentation d’un lieu commun, déploie une éthique du respect dans chacun des gestes qui lui permet de faire entrer ses lecteurs dans les cellules d’une prison où elle exerce le métier d’éducatrice pénitentiaire ; ou encore Joy Sorman qui, avec La Folie demeure, nous plonge dans le quotidien d’un service d’hospitalisation psychiatrique en dépeignant les blessures du vivant sans faire disparaître la singularité des patients derrière l’écran des mots diagnostics. J’apporte aussi, dès que je découvre son livre, Marie Dorsan, infirmière dans un hôpital de jour accueillant des adolescents en grande souffrance psychique. Dans Le présent infini s’arrête, Marie Dorsan raconte qu’un jour elle n’en peut plus des violences d’un ado qui accumule les provocations et vient de cracher sur le lino de la salle des soins, dans sa direction. Alors elle se lève, va vers lui et crache à son tour, sur son pull. Effondrée, elle se présente au commissariat de la ville pour dire qu’elle a commis une faute, qu’elle n’a pas le droit de sortir du cadre de son métier. Mais les gendarmes minimisent – on vous comprend Madame, votre métier est si dur. Alors, écrit-elle, il ne lui reste que l’écriture – que la nécessité d’écrire – pour tenter de comprendre. Sans jamais céder à la facilité d’enfermer dans des étiquettes les adolescents qu’elle nous fait rencontrer dans le livre, elle raconte, au quotidien, ce mélange d’observation, de compassion et de distance qui permet le soin ; elle l’écrit à hauteur du présent brûlant de ces adolescents, de leurs obsessions, de leurs angoisses, de leurs demandes incessantes ; à hauteur de l’infirmière marchant chaque jour sur le fil de son éthique sans jamais savoir comment se terminera sa journée.

Ce métier m’offre la joie d’inviter les personnes assises autour de la table d’un atelier à dialoguer avec les voix de celles et ceux que je nomme mes compagnons auteurs. J’ai délaissé les auteurs classiques pour les contemporains ; les narrateurs omniscients pour l’écriture à hauteur d’homme, ou de femme, ou d’enfant ; le passé et la narration chronologique pour le présent ; je garde la littérature étrangère pour la catégorie Gros livres d’été. Dans la littérature contemporaine, je cherche les étincelles qui donneront aux personnes le désir de se mettre à raconter à leur tour.

Qu’est-ce qui me fait signe dans un livre ? J’aime les livres qui me surprennent, les livres dont l’autrice ou l’auteur se dit avoir été traversé par une question qui l’a mise ou mis au travail, l’a poussée ou poussé dans l’écriture – dans ses retranchements ? J’aime les livres où rien ne semble donné d’avance à celles ou ceux qui les écrivent ; les livres d’où jaillit le vivant d’une voix, d’une présence au monde, d’une quête, d’un questionnement.

J’aime aussi entendre les écrivains contemporains parler de leur travail. J’aime les langues chaque fois différentes que Maylis de Kerangal fait naître dans ses livres. J’aime l’entendre raconter l’insatiable curiosité qui la pousse à enquêter avant d’écrire ses romans : « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent, les romains, les suspendus, les haubanés, les viaducs, les ponts donc les rivières, les rivières donc les poissons, les poissons donc les pêcheurs, les pêcheurs donc les cueilleurs, les indiens… » Lisant cela je me dis qu’elle exagère mais non, je vois bien, dans Naissance d’un pont, qu’elle s’est approprié toutes les langues de tous les métiers des différents travailleurs qu’elle rassemble autour du gigantesque chantier de construction d’un pont qui reliera une ville imaginaire, en Californie, à la forêt de l’autre côté du fleuve. Maylis de Kerangal est l’une des autrices qui m’a permis de comprendre le changement auquel j’assistais dans mes lectures : le passage du narrateur omniscient à la narration à hauteur d’homme, ou de femme. Ce changement dont Laurent Mauvignier parle aussi beaucoup, qui fait une littérature plus humble, plus humaine, plus juste à mes yeux.

Je continuerais volontiers à vous parler de mes goûts littéraires, à vous dire combien j’ai récemment aimé Border la bête, de Lune Vuillemin ; ou les si nécessaires Triste tigre, de Neige Sinno, L’hospitalité au démon, de Constantin Alexandrakis, et La nuit au cœur de Natacha Appanah ; ou Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon ; ou encore Mémoires sauvées de l’eau, de Nina Léger ; et le si beau Traverser les montagnes et venir naître ici, de Marie Pavlenko ; ou On était des loups, de Sandrine Colette ; ou encore Laurine Roux, Shane Haddad, Frank Bouysse… et aussi Nathalie Léger, Hélène Gaudy, Olivia Rosenthal, Emmanuelle Pagano/Salasc, Sylvain Prudhomme, Anne Dufourmantelle… Vous dites que vous adorez lire nos lettres mais j’ai déjà été bien longue, et je ne vous ai toujours pas parlé de Laurent Mauvignier !

Je suis maintenant à la retraite (mais je donne encore quelques ateliers). Je vis près de Montpellier, où j’ai trouvé mon jardin du Sud (tout y pousse si dru ce printemps après les pluies torrentielles de cet hiver). Je lis beaucoup et le temps maintenant plus dégagé offre un bel espace de résonance à mes lectures. Ainsi en a-t-il été pour La maison vide, et le luxe de la lire deux fois tant la complexité du travail de Mauvignier était belle, et demandait à être revisitée.

De Mauvignier, avant La maison vide, j’ai, je crois, presque tout lu. Le lien, Des hommes, Autour du monde, Continuer, Histoires de la nuit… brillent intensément parmi les lumières dans ma mémoire de lectrice. J’avais entendu parler d’un 700 pages à venir après les 650 pages d’Histoires de la nuit : j’avais hâte ! Chaque fois la justesse et la complexité de l’œuvre me bouleversent.

Le mieux serait de commencer par ce que Mauvignier disait de son travail, le regard fixant la caméra, le soir où il présenta La maison vide à la Grande librairie : « J’essaye de regarder le réel en face, et je me dis qu’il faut […] chercher à travers la nuit la lumière intérieure des femmes et des hommes. […] il faut aussi parfois apprendre à voir [la beauté] dans ce qui nous effraie, dans ce qui nous rebute, dans les plis de nos silences honteux ; elle s’y trouve autant que dans un tableau de Bonnard et, si vous acceptez de la regarder, elle rendra votre vie plus forte, et plus solide. »

Ce qui me touche, c’est l’infatigable bienveillance dont Mauvignier entoure ses personnages, c’est ne pas écrire pour juger. Non. Il regarde ce qui a lieu sans se positionner plus haut que la femme, ou l’homme qui vit ce qu’il raconte. Il regarde l’histoire au moment où elle se passe et cherche comment un événement, aussi infime soit-il, a été éprouvé par celles et ceux qui l’ont vécu – celles et ceux qui ne connaissaient pas les conséquences de ce qui avait lieu. Il prend soin des détails qui caractérisent les lieux et les personnages, il donne les sensations, il crée les atmosphères. Il fait surgir le grattement des branches du vieux cerisier contre la fenêtre d’une chambre, les bruits de pas dans l’escalier, le son du piano qui fait vibrer la maison, l’amour fou de la petite qui colle son oreille contre le parquet pour entendre jouer sa mère – sa mère qui ne veut pas qu’elle l’écoute.

Ce qui me touche, chez Mauvignier, c’est sa foi profonde en la littérature. C’est l’obstination, ou la persévérance qu’il lui a fallu pour extraire ces histoires des cavernes de sa mémoire où elles avaient été déposées par sa mère, alors qu’il était enfant. Ce qui me touche, c’est ce ravaudage entre les faits vérifiables et les histoires qu’il fait naître dans les blancs. Ce qui me touche aussi, c’est l’obstination de la mère de Laurent Mauvignier à raconter à ses enfants le drame de Maillé, ce village martyr oublié de l’histoire car le massacre d’un tiers de ses habitants par les SS a eu lieu le jour de la libération de Paris, cet événement détournant tous les regards de l’autre, et plongeant le drame de ce village dans l’oubli. Faire barrage à l’oubli en racontant l’histoire à ses enfants. Faire barrage à l’oubli par les moyens dont la littérature dispose, est ce que fait maintenant Laurent Mauvignier.

Dans La maison vide, je suis très émue de découvrir la relation du narrateur à l’histoire qu’il est en train de nous raconter. Encore cette voix dans les livres ! Cette voix qui, ici, dit qu’écrire permet de construire une sorte de cohérence aux malheurs vécus dans une famille en en lisant les traces, ces traces toujours actives bien qu’en partie effacées ; ces traces que Mauvignier laisse « inventer leur histoire », comme il dit, en s’appuyant sur toutes les compétences qu’il a construites pendant les vingt-cinq ans de son travail d’écrivain.

Lisant ce livre je me suis sentie chez moi, avec cette voix dans le livre qui me tenait près de la beauté complexe et fragile du vivant. J’avais confiance. Et c’est pour cette confiance partagée en la littérature que je serais très honorée de rejoindre les membres du jury que présidera Laurent Mauvignier.

Vous aviez, les années précédentes, sélectionné des livres que j’aime pour le prix du Livre Inter, et cela me conforte dans le désir de me joindre à votre aventure pour ce nouveau jury 2026. J’aimerais en être, de ces joyeux échanges autour de nos passions partagées pour les livres, avec les autres jurés. J’aimerais concourir au choix de celle ou celui qui recevra le prochain prix du Livre Inter.

Bien littérairement vôtre,

Claire Lecœur »

existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?Existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?

Les week-ends d’écriture


Ici, près de Montpellier, on dirait que le printemps s’installe après des semaines de vents et de pluies. Que les couleurs sont belles, gorgées de toutes ces eaux ! Comment sera-t-il, ce jardin, lorsque je vous accueillerai pour les week-ends d’atelier de l’automne ?

Trouver sa voie dans l’écriture, c’est ainsi que j’ai nommé ces week-ends d’écriture il y a douze ans lorsque j’ai créé mes propres ateliers. J’aime cette idée de la voie, du cheminement qu’on fait ensemble pendant neuf heures d’atelier. Trouver sa voie… Trouver sa voix ? On peut entendre les deux sens dans ce titre et j’aime qu’on entendre plusieurs choses sous les mots car c’est un peu avec ça qu’on travaille, dans l’écriture et dans les ateliers : on cherche les mots qui s’approcheront le plus de ce qu’on aimerait dire. Oui, ce qu’on aimerait dire, qu’on ne connaît pas encore au moment de se mettre à écrire ; on ne le découvrira qu’après, quand l’écriture aura frayé son chemin jusqu’à la page…

 

Ressacs de la mémoire

Naissance de l’atelier

Cet atelier est né de plusieurs rencontres. La première rencontre a été la préparation d’une intervention sur le thème Mémoire et création littéraire, que j’ai présentée en mars 2024 dans le cadre d’un colloque qui réunissait des psys autour de la mémoire. (Vous trouverez le texte de mon intervention ici.)

Ce travail m’a conduite à me replonger dans un livre d’entretiens avec Pascaline David où Mauvignier raconte ses processus d’écriture (Les motifs de Laurent Mauvignier). Cet aller et retour entre l’œuvre littéraire et la générosité des paroles de Mauvignier sur d’où lui vient l’écriture a été passionnant. J’y ai trouvé la confirmation que l’inspiration des romans de l’auteur prend sa source dans le ressac souterrain de ses mémoires – mémoires des lieux, mémoires des expériences personnelles, mémoires des personnes de son entourage… Mémoires qui sont ensuite transformées par l’écriture.

    « Le problème, très souvent, c’est que les gens sont écrasés par l’idée d’avoir quelque chose à dire. Il ne faut pas avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire. […] Après, le sens, de toute façon, si on a quelque chose à dire, on le dira. Ça se dit toujours. La question n’est pas d’être obsédé par l’idée de trouver ce qu’on a à dire, ou une « bonne idée », ou un sujet, c’est de se demander : « Comment faire ? Par où entrer dans le texte ? » Les motifs de Laurent Mauvignier, Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David.

La deuxième rencontre a été la lecture, au mois d’août, de Jour de ressac, le dernier roman de Maylis de Kerangal. Kerangal a voulu donner à ce roman le décor de sa ville d’enfance, Le Havre. Elle a aussi voulu donner voix à une narratrice qui ne serait pas elle, et inventer une histoire qu’elle n’a pas elle-même vécu : c’est-à-dire créer une fiction à partir d’un lieu qui lui a été très familier, et qui est devenu « la matrice de ses rêveries ».

Alors, cherchant dans ma bibliothèque quelques uns des romans écrits par mes compagnons auteurs – ceux qui eux aussi ancrent des histoires inventées dans des lieux qu’ils ont connus –, je me suis dit que j’aimerais proposer un atelier Ressacs de la mémoire.

Atelier Ressacs de la mémoire

J’ai donné cet atelier une première fois en mars 2025. C’était un très bel atelier. Je renouvelle donc la proposition début juillet pour celles et ceux qui n’auraient pas pu se rendre disponibles aux dates précédentes. Voyez ici la présentation de cet atelier.

Passagère du silence

« Je n’oublie pas la modestie qui pousse à s’intéresser à l’infiniment petit… »

« Au gré du souffle du pinceau, je m’attache à explorer le génie propre à chaque être : bruissement des branches de bambous, pudeur discrète d’un brin d’herbe, ferveur des jeunes pousses de jonquilles tournées vers la lumière, squelette de l’arbre ployé par les bourrasques d’hiver, tête-à-tête de deux bourgeons, destin d’une fleur au cœur noir, tige d’une vulgaire ronce cherchant l’humidité, éclosion des fleurs de prunier en voie lactée, sourire d’une primevère, humeur impétueuse d’un bois mort… »

Sentez-vous, comme moi, la paix vous gagner lorsque vous lisez ces mots de Fabienne Verdier ? Elle raconte, dans Passagère du silence, l’enseignement reçu, dix années durant, dans la Chine de l’après révolution culturelle. Dix années pour apprendre les secret millénaires de l’art chinois de la calligraphie. Dix années pour apprendre à contempler, à habiter son pinceau, à déployer le vivant dans le trait.

    « Le calligraphe est un nomade, un passager du silence, un funambule. Il aime l’errance intuitive sur les territoires infinis. Il se pose de-ci, de-là, explorateur de l’univers en mouvement dans l’espace-temps. Il est animé par le désir de donner un goût d’éternité à l’éphémère. »

Entrez avec moi dans le récit d’un détour de son apprentissage par la sagesse d’un vieux musicologue amoureux de l’âme des objets :

« Mon vieux maître m’avait conseillé de rendre visite à l’un de ses meilleurs amis, M. Lang Yusong, comptant parmi les plus grands musicologues d’Asie mais aussi calligraphe hors pair, peintre, graveur de sceaux et historien. […] Il m’a initiée à la céramique et aux antiquités. Il me donnait rendez-vous à cinq heures du matin, sur un petit pont, et nous partions découvrir ce que les paysans avaient apporté dans certains marchés de Pékin où les antiquaires venaient se fournir. « C’est une coupelle ancienne, me disait-il. Observe sa ligne admirable. Il te faut apprendre à goûter cette forme d’art. Achète-là, tu vivras avec elle jusqu’à la fin de tes jours. Elle t’apportera la pureté que tu dois trouver dans ton esprit pour travailler. » Une fois, comme j’ai fait la moue devant un bol, il a éclaté de rire : « Tu n’y connais rien : c’est une céramique de l’époque Song d’une rare qualité. » Il me désignait une poussière sur la surface : « c’est la technique de la poussière d’étoiles, elle suggère le cosmos. » Il m’expliqua les résurgences des mythes chinois à travers les petits personnages figurant sur les côtés, comment on reconnaissait l’époque à laquelle les céramiques avaient été fabriquées. Ce n’était pas la ressemblance illusoire avec le réel que l’objet représentait qui nous intéressait, mais sa présence vivante. Le vieux Lan poursuivait : « Tente d’éprouver la plénitude de leur être dans l’espace du silence. Ils sont pleins du vide qui les fait être. Nés du chaos de la matière en fusion, comme ils paraissent tranquilles pourtant… Perçois la réserve, la retenue dans lesquelles ils livrent leur histoire… Déchiffre-la, décris la relation qu’ils entretiennent avec le monde. Saisis l’intelligence pure de leur forme intérieure. Essaie de pénétrer l’univers organique de leur matière ; il apportera à ton œuvre une dimension cosmogonique. Tu dois percevoir au bout de ton pinceau le flux et le reflux de la matière qui leur a donné vie. N’oublie pas, Mademoiselle Fa, la perfection de leur forme dans leur maladresse. Elle est connaissance pure. Elle a le pouvoir de nous restructurer intérieurement. Aucun mot ne saurait traduire la joie qu’elle procure. Dans la clarté d’une glaçure ou la brillance lumineuse d’une porcelaine, nos pensées troubles disparaissent sans laisser de traces. L’objet est reposant. Il possède réellement un pouvoir magique sur l’individu qui le contemple. […] Je ne parle pas ici de natures mortes comme vous dites en Occident, mais de natures vivantes. Comme nous, ces objets portent l’émouvante patine du temps. Ne crois pas qu’ils se livrent facilement ! Quel souffle mystérieux les anime ? Imagine ce que va nous raconter cette coupe en forme de feuille de lotus où le jade et l’ambre dansent sur un socle tortueux ; la glaçure légère d’une coupe sur pieds des Ming ; les boîtes à thé aux odeurs de bois de camphre ; ce vase tripode à encens, gravé de veines de dragon ; ce pot en céladon dont l’embouchure représente l’Être suprême ; cette coupe de verre mouchetée de signes de constellations ; ce bassin en grès dont la marbrure représente le feu de l’énergie vitale ; […] ce bol noir, luisant comme la Voie lactée, destiné à mettre en relief la clarté du thé […]. Ces objets sont pour moi des îles de repos où l’âme va, par instants, puiser quelques pensées cachées de sérénité. »

2025

    • Sur la plage encore humide de la marée, les traces de quatre pieds nus qui marchaient côte à côte (et les plus petites des empreintes s’enfoncent moins profond dans le sable mouillé).
      • Claude Roy,

    Éloge des choses extrêmement légères

Que cette nouvelle année éveille nos regards à ces événements infimes où se déploie le vivant.

Écoutez vibrer notre monde sous la plume de Claude Roy lorsqu’il écrit, dans Le travail du poète : « Le temps qu’une pomme tombe du pommier, mille astres sont morts, mille astres sont nés. »

Avec lui, allons les yeux mieux ouverts ; cueillons les empreintes de cette vie qui nous traverse…

Si elle touchait ce corps, son désir se briserait

Connaissez-vous l’univers de Claudie Hunzinger ?

Avez-vous lu Bambois, la vie verte ? Les grands cerfs ? Un chien à ma table ? Avez-vous fait l’expérience sensorielle de vous immerger avec elle dans la forêt vosgienne reculée ?

Tous ces livres de Claudie Hunzinger explorent la richesse de la nature qui entoure la maison où elle et son mari se sont retirés en 1965 – y vivent encore. Ces livres disent combien l’autrice se sent « dévastée par la dévastation du vivant qui arrive à toute vitesse », et « en même temps éblouie par la beauté qui reste ».

« Si on n’est pas sensible à la beauté du monde, on ne la protégera pas. »

Claudie Hunzinger se dit poète de la nature, elle lui donne voix. L’observation et l’imprégnation sont ses méthodes. Lorsqu’elle parle des Grands cerfs avec Olivia Gesbert (La Grande table) – ce livre qui nous alerte sur le saccage des cerfs dans la forêt des Vosges -, elle dit avoir besoin de « l’aide de Vénus, son aide sensible, amoureuse, passionnée » pour obtenir « un soulèvement des consciences ».

« Je dois être sentinelle de l’autre monde. »

Leur maison au bout du monde. La maison, les livres qui emplissent la maison ; le vivant qui bruisse autour de la maison isolée — les lieux de son écriture.

Dans un entretien sur France Culture avec Marie Richeux, Claudie Hunzinger raconte : « Nous avons été très marqués par notre installation en montagne. Le vent, le froid, le gel, tout ça nous a sauté dessus et a créé une relation directe avec les éléments. Cette initiation-là est quelque chose que je n’ai de cesse de retrouver dans chacune de mes livres. Je rêve cette maison, à chaque fois différente dans mes livres, mais c’est toujours le même lieu. Je fais partie de façon inextricable de ce lieu qui m’a métamorphosée, ce lieu qui m’a bourrée de nature et de sensations. »

Cette nature, ces sensations, toujours au premier plan dans ses textes. Ils jaillissent dans ce nouveau coup de cœur, publié en août 2024 : Il neige sur le pianiste.

Sur la naissance de ce roman, elle raconte : « Écrire devient une sorte de façon de vivre. Quand je commence quelque chose, il me semble que je rentre dans une sorte de cercle magique, et que tout ce qui m’arrive n’arrive plus tout à fait de la même manière, que tout prend sens, et que ce renard que j’ai vu, il a passé si vite que je ne me suis pas rendue compte que c’était un personnage qui passait, ou que ce pianiste, je me suis rendue compte que non non non, je n’allais pas le laisser repartir comme ça, que j’allais le séquestrer. Voilà, c’est comme ça que ça commence parce que tout à coup, tout prend sens, un sens romanesque. »

    Il faut savoir qu’à la seconde où sa petite valise cabine est placée dans le coffre de ma voiture, la neige commence à tomber. Juste quelques flocons sur le pare-brise. Des cristaux minuscules. […] Tandis que nous montions dans la vallée, direction les montagnes, il neigeait de plus en plus. C’était parti. Le piège s’était mis en route à mon insu, car je n’avais encore rien dans la tête. J’étais aussi innocente que lui. Mais était-il innocent ?

    L’obscurité était tombée. Nous avions abordé les montagnes, puis parcouru la forêt qui mène chez moi, longé les empilements de grumes saupoudrés de blanc, le monde en train de s’effacer, à part un renard orange qui avait traversé sous les phares, la beauté avec lui. Nous avions pris son flash dans les yeux, chacun, en silence. Je m’étais demandé, ce musicien classe internationale, hypercivilisé, toujours entre deux avions […], est-ce qu’il est sensible au monde sauvage ? […] Est-ce que son cœur, une seconde, au passage du renard, a battu plus vite ? Je me posais beaucoup de questions sur ce corps plein de notes de musique, assis à côté de moi, qui avait désiré se perdre dans de la neige. Qu’était-il venu faire jusqu’ici ? Et combien de temps allait-il rester ? Il ne l’avait pas encore dit.

    À l’entrée du garage, comme je lui avais conseillé de descendre de voiture, il m’a annoncé que l’heure de son départ était le lendemain à 19 h 46. C’est au fond du garage, après avoir retiré la clé du contact, que j’ai décidé de laisser les phares allumés.

« Il s’agit de l’irruption soudaine d’un personnage qui est un pianiste dans la vie d’une romancière », dit Claudie Hunzinger lorsqu’elle présente ce dernier roman : un roman qui raconte l’histoire d’une romancière qui séquestre un pianiste pendant 10 jours et 11 nuits, dans la neige. Pendant ces 11 nuits, la romancière entre dans la chambre où dort le pianiste et elle l’observe. Elle sait qu’elle ne devrait pas entrer dans cette chambre, pas franchir ce seuil, mais elle entre et observe « le corps plein de notes » du pianiste endormi. Elle « explore le désir », dit-elle.

    Et sa bouche ? Pourquoi je reviens à la jeune bouche sous la chapka orange, entrevue sur le Net dans un champ de neige, pourquoi je me dis voilà une bouche capable de toutes les bouffonneries de l’amour ? Elle, j’en suis sûre, sait jouer. Rire. Voilà une bouche comme une bête, impossible de la tenir en bride, qui soudain devient autonome […] et elle bondit […] et la voici qui tourne autour du lit chatoyant, ou alors du sofa très bas, de soie, ou alors de la paille dans l’écurie du cheval et vous êtes le palefrenier, vous, à courir derrière cette bouche, mais la bouche fuit, elle vous échappe, non, volte-face, c’est elle qui vous saute dessus, grogne, gronde, vous mord, mordille, dévore avec désir de possession, férocité, tout en riant sur le tapis bariolé […].

    Mais ce n’est pas ça. Pas mon registre […] la passion pour un homme beaucoup plus jeune. Ça ne me dit rien du tout, la passion, son emprise. Donc, c’est non, pas la bouche.

« Si elle touchait ce corps, son désir se briserait », dit-elle en présentant son livre. « Elle ne cède donc pas à la tentation. De son désir, elle tient la note la plus haute », dit-elle, « la note musicale la plus transparente, qui est aussi la plus limpide et la plus cruelle. Car il s’agit d’une femme vieille qui s’assoit au bord du lit d’un homme qu’elle a endormi elle-même et qu’elle observe. »

    Alors peut-être, si on dit non à cette bouche — encore que –, la vraie raison de notre rencontre est-elle tout simplement que quelque chose, cet hiver, flottait dans l’air plein de flocons, brûlant de se transformer en histoire ? Une phrase rôdant comme une mouche, prise d’une grande envie d’imaginaire, et semble-t-il de folie, ne sachant pas encore qui piquer, et c’était tombé sur moi.

Pendant la journée, dans la maison sous la neige, le pianiste travaille sur un piano Steinway, à l’étage.

    Grand soleil, grand froid. Soudain, il avait cessé de neiger. La température était brusquement descendue. On frôlait les moins 10°C. au thermomètre accroché de l’autre côté de la baie. Flocons gelés, prairie gelée. Du quartz. Du mica. Du sel aride. Une gueule de cristal dur et translucide aux dents acérées. Tout si désolé. […]

    Alors, exactement en 3 minutes et 4 secondes, les murs de la maison sont tombés, la dalle de la cave a été renversée, tout s’est écroulé, la montagne scintillait, flottait au-dessus d’elle-même : le Prélude en fa majeur n° 11 venait de résonner. […]

    Puis soudain la fugue : course dans tous les sens, galops dans les fourrés, rires éblouissants des morts, un rideau flotte, des cheveux au vent, attrape-moi, des fuites et des trots tellement joyeux joueurs.

« Il faut dire que ce roman, je ne l’ai pas choisi. Ce roman est né de l’intrusion d’un pianiste dans ma vie, l’intrusion du romanesque dans ma vie, avec l’arrivée, réellement, d’un pianiste. Je pense qu’il était doué pour le romanesque, qu’il était doué d’un sens poétique et romanesque pour venir ainsi se perdre dans la neige. »

    On dit en Asie que les renards sont des vampires qui rôdent autour des petites cabanes de papier dans les jardins où poètes et musiciens se sont endormis, et qu’ils viennent alors sucer leurs pensées encore éblouies de lune.

Sous la surface, Arles 2024

Sous la surface était le titre des rencontres photographiques d’Arles, cet été. Elles furent le cadre de notre atelier.

C’est à un dialogue entre photographies et écriture que je vous ai, cette année encore, invitées. Le matin, vous découvriez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville accompagnées de votre carnet et de ma proposition d’écriture…

« Cette année encore, quand l’écriture ne vient pas, le soir à la fraîche je m’assois sur les quais en bord de Rhône. Je me laisse porter par la contemplation du fleuve, suis des yeux les eaux qui partent vers la Méditerranée, rêvasse, attrape mon téléphone pour photographier un nuage avant de réaliser que le soleil est couché, que le ciel s’assombrit, prend des couleurs gris noir avec des traces orangées en direction du soleil couchant. Mais de nuage, rien, pas un seul. Le ciel est d’une uniformité méditerranéenne.

Regarder le fleuve et oublier les bruits du monde. Oublier l’Ukraine, oublier la Palestine, oublier les conflits sans fin, les catastrophes climatiques, la perte de la biodiversité, la montée des eaux, l’assèchement des nappes phréatiques, la pollution de la Seine, les jeux olympiques, la dissolution de l’assemblée nationale, la pauvreté toujours croissante, les désastres écologiques, les déplacements de population, les noyés dans la Méditerranée, le perchoir à nouveau pour Yaël Braun-Pivet, le nouveau Front Populaire, les militants de terrain écœurés, ceux qui ont fait barrage, ceux qui ont fait du porte à porte pendant les 15 jours de campagne des législatives. Oublier l’Abbé Pierre. Oublier les boues rouges de l’usine de Gardanne, les villages engloutis, la catastrophe de Fukushima, les migrations, mai 68, Hiroshima. Oublier les légumes géants et la révolution verte, oublier la condition de la femme au Japon, oublier les citoyens modèles, les couleurs du Mississipi, le jardin d’Hannibal, oublier les wagons restaurants, l’histoire du repas ferroviaire, oublier la pétanque et les graffitis, oublier les archives de la planète d’Albert Kahn. Et même Sophie Calle. L’oublier, allez, tout mettre dans le même sac. Oui oublier Sophie Calle, même si l’oubli de Sophie Calle, c’est un peu comme celui d’Agnès Varda, ça ne dure jamais bien longtemps.

Oublier le déclin du monde, les combats et les engagements militants. Se mettre en retrait pour revenir à l’essentiel. Pour moi ces dernières années, l’essentiel c’est la découverte de la littérature et de la poésie contemporaine. Revenir aux textes et aux mots véhiculés par les livres ou les blogs.

Oublier et revenir à l’essentiel. L’essentiel cette année, je pense l’avoir trouvé dans une petite salle confidentielle de l’exposition de Jean-Claude Gautrand. Une petite salle sombre, sombre parce que le sujet est intime. C’est la première fois que Gautrand, le photographe des colères et des coups de gueule, le photographe militant parle de sa famille à travers le jardin de son père, avec une série en couleurs alors qu’il utilise exclusivement pour ses autres photos le noir et blanc.

En rangeant, ce qu’il appelle l’amoncellement hétéroclite installé par le temps dans le petit cabanon situé au fond du jardin familial, le photographe explique « un gant de jardinier est apparu à mes yeux : celui de mon père ! Un choc émotionnel intense. Tous les souvenirs liés à lui sont remontés à la surface comme une vague. (…) La nécessité d’illustrer ce moment s’est rapidement imposée comme un impératif : observer ce lieu où mon père a si souvent œuvré… une véritable saga poétique m’est apparue…».

Je me souviens avoir reçu ce choc émotionnel en voyant ce gant. Un gant qui a conservé la forme de la main, tant il a été porté. Ce gant plein de vie, qui garde les traces de plus de cinquante ans de travail de la terre du potager, de la récolte des légumes, de la manipulation des fruits que le père laissait pourrir dans des compotiers pour plus tard les photos du fils. Arrivée à ce stade de l’écriture du texte, je ressens la nécessité de retourner au Musée Réattu dans la salle consacrée à cette série.

Je redécouvre une salle dans la pénombre, j’attends que trois bavardeuses sortent, et que mes yeux s’habituent à la semi-obscurité. Six photos sur un mur, sept sur l’autre, seulement six en couleur. Ma mémoire m’a piégée, je les pensais toutes en couleur. Des cages d’amour à la pelure tellement fragile que la lumière illumine et sublime le sujet. Une poire tellement pourrie qu’elle a des allures d’escargot. L’infinie poésie d’une poire encore un peu verte entamant sa décomposition. Le potimarron, les poires, on aurait envie de les toucher et les gratter pour mieux sentir l’épaisseur de la peinture. Mais non il s’agit bien d’une photo. Dans ce travail on sent la forme et les matières, le contraste entre le poids et la légèreté, on pense aux peintures de vanités du 17e siècle et au clair-obscur du Caravage. La grande subtilité de Gautrand est de rendre compte du monde en décomposition, de la brièveté de la vie et de la fuite du temps ou pour reprendre une phrase de Perec citée dans le catalogue : « la photographie, c’est un défi à la disparition ».

Sous la pudeur et la poésie, le photographe n’en délivre pas moins un message politique sur notre monde en décomposition. Le message est moins frontal, mais le regard est le même que celui porté dans ses autres séries, sur la destruction des pavillons de Baltard aux Halles de Paris, les camps de concentration ou sur les rejets en mer des boues rouges de l’usine de Gardanne. Une précision du récit et un sens aiguë du détail.

En voyant ce pas de côté dans son travail, je pense à ces paroles de Claudie Hunzinger notées dans mon texte sur les nuages. Parce que j’aime faire des liens entre mes découvertes littéraires, envie impérative ce matin de les inscrire en écho au « Jardin de mon père » : … un arbre chaque année reçoit une circonférence nouvelle, un élargissement de plus. Je pense que c’est l’expérience même de la vie, ces années qui nous sont données en plus, qui nous permettent un élargissement de vision, de sensations par rapport à ce qui nous entoure. »

Isabelle Vauquois

Prenant des notes dans les expositions, vous cherchiez à saisir ce qui avait fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes exposés – je vous avais invitées à laisser aller l’écriture à la recherche de ce qui cherchait à se dire entre vous et l’image que vous aviez (qui vous avait) choisie.

« Je croyais être rentrée par hasard dans cette galerie, attirée par la photo d’un éléphant que j’avais vu passer la veille au jardin d’été sur les traces d’Hannibal. J’ai fait un premier tour, un peu distraite, dérangée par le miaulement insistant d’un chat, surtout après que la photographe a annoncé que ce n’était pas le sien. Mais lors du second tour, plus attentive, notice en main, chaque photo m’a retenue et bouleversée.

Valérie Léonard a sillonné le monde pour capter dans les confins ceux qui vouent leur vie au confort et à la liberté… des autres. Elle est allée voir de très près les hommes, les femmes et les enfants, les esclaves d’aujourd’hui, pêcheurs et paysans, travailleurs des usines et des mines de charbon ou de soufre, éboueurs clandestins, prostituées, en Inde, au Bangladesh, au Pérou, au Cambodge, au Népal, au Mali.

Elle regarde la peine de l’homme, son labeur infini, son corps devenant machine. Elle approche de ceux qui ne profiteront pas de ce qu’ils contribuent à fabriquer, qui n’ont que les moyens d’une subsistance minimale, manger, dormir. Et encore. Ils n’auront ni soins, ni éducation, ne parlons pas de confort ou de plaisir.

Il faut aller les chercher sur les sommets d’un volcan d’Indonésie où 300 personnes extraient le soufre qui servira à la transformation du caoutchouc, au blanchiment du sucre ; dans une région minière de l’Inde, d’autres survivent en exploitant des mines de charbon à ciel ouvert, abandonnées avec leurs habitants depuis des décennies. On les trouve dans les campagnes cambodgiennes où une trentaine d’entre eux périront chaque mois sur les mines antipersonnel laissées par les guerres successives ; ou dans les forges de Bamako où ils forment pourtant une caste, celle des forgerons.

Valérie Léonard fait de ceux qu’elle approche, qui accepte son geste de photographe, des « héros herculéens ». Mais ils ne seront pas glorifiés de la beauté de leur sacrifice, soldats inconnus. Seul son regard qui se fait voyant, captera, rendra compte, parce qu’il est respectueux des êtres qu’elle rencontre, de la violence du travail sur les corps, les regards de lassitude, la désespérance des paysages. En les montrant crûment, elle atteste de ce qui reste de l’humanité, la beauté toujours là de la vie insistante.

L’humanité s’oublie. En voulant davantage, posséder la terre et tout ce qu’elle contient, repousser les limites, obtenir la vie infinie, la beauté éternelle, la force gratuite, toujours plus d’argent, plus de pouvoir. Fi de l’existence des autres, fi du besoin que l’on a de ces autres. On préfère les oublier, on les cache, on les méprise, on les relègue dans les tâches les plus dures et les plus malsaines jusqu’à ne plus tout-à-fait les considérer comme êtres humains. Eux n’obtiendront au mieux qu’un salaire contre leur force et la vie qui s’écoulent. Exister puis mourir sans avoir vécu.

Je ne parvenais pas à sortir. Je suis tombée dans les bras de la photographe. »

Christine Jakubowicz

Puis vous trouviez votre endroit pour écrire en vous inspirant de vos notes : vous écriviez, dans le sillon de ma proposition, le texte que vous apporteriez, l’après-midi, dans l’atelier.

« Tu as mal au ventre.
Ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas la douleur. C’est le vertige.

Tant de végétaux, de roches, de terres, d’espèces,
de profondeurs, de climats, d’animaux, d’humains, de peaux.

Tant de façons de germer, de pousser, de mettre au monde,
de se mouvoir, de se nourrir, d’exister avec les autres.

Tant de manières d’habiter, de cohabiter, de vivre.
Tant de recherches d’eau, d’espaces de vie, de chambres à soi.

Tant d’abîmes, de chutes, d’effondrements.

Ton ventre gagne en souplesse lorsque ton regard s’arrête.
Un grand stop au kaléidoscope, au tournis du monde,
pour prendre le temps de rencontrer la matière, le vivant, le lieu.

Là, tu respires.
Tout est plus calme, plus sensible, plus proche. »

Nathalie

L’après-midi, nous partagions les textes et faisions des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers. Je vous donnais, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

« Il l’a vue qui commençait à ranger son bureau, à regrouper stylos, gomme, ciseau dans sa main et les déposer dans le pot placé devant elle. Elle rangea quelques documents dans un tiroir, passa la main sur le plan de travail pour faire tomber toutes ces petites saletés presque invisibles accumulées durant la journée. Elle se leva, jeta un coup d’œil rapide à Victor, saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Victor s’était levé à son tour, A ce soir alors ? questionna-t-il, encore étonné qu’elle ait accepté sa proposition. Elle acquiesça d’un hochement de tête discret. Quelques collègues qui avaient tourné la tête avaient rapidement replongé leur regard sur leur écran.
La nuit était déjà tombée. Seuls semblaient exister à cet instant la lumière puissante des ordinateurs, les doigts nerveux sur les claviers, les néons enserrés dans les plafonds, la moquette rase bleu nuit.

Il sortit du bureau une demi heure plus tard. L’air était relativement doux. Comme à son habitude, il pris la direction du fleuve pour rentrer alors que le logement qu’il partageait avec Vasile se situait à peine à dix minutes de marche dans la direction opposée, en lisière de ville. Il ne voulait prendre aucun risque. Et surtout pas que ses collègues devinent qu’il habitait l’un des quartiers les pauvres à l’est de la ville.

Il prenait plaisir à marcher dans les vieilles rues qui menaient au centre ville. Il aimait d’ailleurs la nuit pour ça, regarder toutes ces fenêtres allumées, ces vies inconnues soustraites à son regard mais pourtant belles et bien présentes. Il les devinait. Il aimait s’imaginer dans une de ces pièces à la lumière douce, au dernier étage d’un immeubles en pierre, là où il apercevait les poutres des mansardes. C’était son rêve. Un appartement sous les toits, deux pièces suffiraient. Un petit coin cuisine avec un bar, deux-trois chaises hautes pour le séparer du salon. Et puis une chambre aux murs unis, blanc avec une fenêtre.

Cette marche quotidienne lui permettait de couper avec sa journée de travail, avec les conversations qu’il avait eu avec les clients. Les voix pointues des femmes pressées, les injonctions sans politesse, les suppliques surjouées, les filets de voix faussement timides occupaient encore un peu son esprit mais une fois passé la rue Pasteur, une fois arrivé près du Rhône, sa pensée se fondait dans les mouvements sombres du fleuve et il retrouvait peu à peu le silence.

Il fallait faire le vide avant de descendre comme tous les soirs dans la pièce en sous sol du pavillon de banlieue. Il savait aussi que ce soir il devrait affronter les questions de Vasile qui s’étonnerait de le voir prendre une douche, revêtir une chemise propre et ressortir. Il n’en pouvait plus de ce sourire moqueur, de ces blagues salaces, de ce pyjama noir et blanc qu’il ne quittait parfois pas de la journée. Il le voyait déjà. À peine aurait-il poussé la porte qu’il soulèverait la tête, se redresserait sur un coude, la tête dans la main, bonne journée mon gars ? Demanderait-il sans écouter la réponse, mais enchaînant pour égrener toutes les infos qu’il aura lues et entendues dans la journée, ponctuées de ces « putain, tu sais quoi… », se grattant nerveusement les avant bras ; impossible d’échapper au piège, attendre le blanc, l’angle pour reprendre la main, « ah ouais » lâcherait nonchalamment Victor en s’étendant sur le deuxième lit dressé au fond de la pièce unique, fermant les yeux en attendant que ça cesse. Une seule chose pour le soutenir, penser à Véra et rêver à cette lumière tamisée au fond d’un appartement.

Il suivit des yeux un bidon blanc qui flottait sur les remous du fleuve. Les objets aussi divaguaient, parcouraient des centaines de kilomètres, suivaient une route inconnue pour finir leur course dans un endroit improbable. Il continua d’avancer sur les quais en suivant des yeux cette tache blanche errante, perdue au milieu de l’eau.

Il devait accélérer le pas maintenant, il avait donné rendez-vous à Véra à 20h devant le cinéma Le Concorde. Il contourna les halles, repris l’avenue Clémenceau, marcha d’une vive allure et s’enfonça dans le lacis des rues qui devenait plus sombres au fur et à mesure qu’il s’éloignait du centre ville.
Il descendit les quelques marches en béton à l’arrière d’un pavillon des années 50, poussa la porte. Là sur le lit, à la place du corps lourd de Vasile dans son pyjama chiné noir et blanc, une femme était assise, immobile, les mains posées sur ses genoux. Elle avait la peau très claire, des cheveux blonds vénitien attachés en queue de cheval. Victor ne l’avait jamais vu auparavant. Il referma la porte.

***

Victor et Vasile avaient grandi dans le même quartier à Bucarest. Vasile y était arrivé à l’âge de 12 ans placé dans une famille d’accueil par une association qui s’occupait d’enfants perdus, comme on disait à l’époque.

Un jour, je te raconterai, avait-il dit à Victor mais ce jour-là n’était pas arrivé et ils n’avaient jamais ré-évoqué les années qui avaient précédé l’arrivée de son ami dans le quartier.

Au fond de lui, Victor avait bien compris comment la violence et la cupidité des adultes avaient foudroyé la candeur enfantine de Vasile. On en parlait un peu dans les familles, on mettait en garde les jeunes filles et les jeunes garçons, les enjoignant à ne pas trop s’éloigner, à ne pas suivre des inconnus dans la rue. Combien de fois avait-il décelé les traces du traumatisme dans le regard absent de son ami ? Un gouffre s’ouvrait alors pour Victor qui, quoiqu’il fasse, ne pourrait jamais rejoindre son camarade sur cette île dévastée.

Ça ne l’avait pas empêché de lui tendre la main dès le premier jour de classe. Vasile était resté mutique devant le professeur qui lui avait posé quelques questions pour qu’il puisse se présenter aux autres ; il semblait aussi désespéré que s’il allait se noyer. Victor lui avait adressé un clin d’œil et lui avait souri. A la fin du cours, il s’était rapproché de lui , si tu veux on peut jouer ensemble au foot, y a un terrain derrière l’école lui avait-il proposé. Vasile avait acquiescé timidement du menton. Il n’était pas encore l’adolescent fougueux et l’homme bavard qu’il deviendrait quelques années plus tard.

Ils habitaient à deux cents mètres l’un de l’autre. Victor passait la plupart de ses journées dehors quand il n’était pas à l’école. Sa mère élevait seule ses six enfants. Le plus jeune devait avoir à peine 3 mois à l’époque. Il ne supportait pas les pleurs de ses frères et sœurs et encore moins ceux de sa mère.
Très vite, ils avaient fait la paire tous les deux. Le foot, les virées à vélo, les bagarres… Ils avaient arrêté l’école assez tôt, voulaient gagner de l’argent et mener la belle vie.

Comment leur était venu l’idée de partir pour la France ? La mère de Victor évoquait parfois un lointain cousin qui était parti faire des affaires vers Lyon. Un soir où ils avaient un peu bu, ils s’étaient imaginés « tailler la route » avec la mobylette que Vasile venait de se payer. Cette anecdote faisait partie de la mythologie qui avait façonné leur amitié. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne s’étaient plus raconté cette histoire.

En fait, tout a commencé à vriller quand Victor avait cherché à entrer en relation avec le cousin de France, Nicolaï.

***

Elle entendit des éclats de voix dans la rue et se leva brusquement. Elle écrivait depuis deux heures déjà. Elle avait l’impression de tourner autour d’un gouffre et ce qu’elle commençait à percevoir lui nouait l’estomac. Même si elle avait mis d’autres traits et un prénom masculin à ce visage d’enfant, celui-ci ne lui sortait pas de la tête. Tout se mélangeait d’ailleurs, l’homme japonais allongé sur son lit dans son pyjama noir et blanc, l’appartement en sous sol d’après guerre, les regards vides de cette famille dans leur voiture à Los Angeles. Et cette petite fille indienne, le front contre la vitre, désespérément seule, pleurant sur l’arrachement à soi, à sa famille, au monde. A l’humanité.

De tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, la voix de Barbara résonnait. Oh ma mère… oh toi petite fille à l’enfance souillée.

Et à nous se disait-elle, spectateurs adultes, les questions sans réponse, l’impuissance. Elle avait passé trois jours à Arles, avait parcouru une dizaine d’expositions et des centaines de regards qui semblaient demander aux visiteurs : et vous, que faites vous de votre humanité ?

Garder son humanité pensait-elle, c’est garder son regard ouvert sur le monde. C’est ne pas baisser les yeux. C’est trouver comment tendre la main à une petite fille, la prendre dans ses bras, la serrer sur son cœur. L’écrivain est comme ces photographes qui redonnent un nom, une histoire, une voix à tous ces anonymes.

En fait, elle ne savait pas ce qui la touchait le plus, l’art de la relation qu’entretenait ces artistes avec les personnes qu’ils photographiaient ou la solitude irrémédiable de chacun des visages rencontrés. Elle aussi essayait de tendre ce fil entre elle et ces regards anonymes.

Elle regarda sa montre, il était 10h08. Elle reviendrait plus tard à Nicolaï et à cette femme aux cheveux blonds vénitien et à la queue de cheval. Elle ferma son ordinateur et partit marcher. »

Fabienne Cosset

… Sophie Calle, Yannick Haenel, Hélène Gaudy, Marie Cosnay, Fanny Taillandier, Maylis de Kerangal, Virginie Gautier, Lune Vuillemin… Comme chaque année mes propositions d’écriture s’inspiraient de la littérature qui s’écrit aujourd’hui…

« Passer le seuil et se faire seule attraper par la lumière comme une mouche par du vinaigre

Tu révèles
Je me réveille
Noir et blanc gorgés à plein
A plat l’endroit de l’envers
l’envers du décor gratté
Du bois l’écorce au peigne fin
Tu dérobes le secret de la peau
Je me perce à nu

Tu décales
Je m’écaille
Bande noire sur a-plat blanc
Un blanchet pour tirage
Entaille du paysage au scalpel
Des forêts de fer défaillent
Tu endeuilles des cicatrices
Je me dé robe

Tu tisses
Je me glisse
des vibrations tracés d’un sismographe
tresses de mailles sous un microscope
l’au delà des choses éclabousse
Son écriture dessinée en transparence
Tu la ranimes
Je suis prise dans les filets

Tu éclaires
Je chancelle
Des cendres translucides tissés de fils de gris
Graines de poussière brodées
Lisière
Cesse
Tu déplaces un peu le temps
Je me spleenne »

Sylvie Marquer

Avec les arts de faire des auteurs contemporains, en dialogue avec les photographes contemporains, nous avons cherché comment saisir ce qui cherchait, pour chacune, à se dire, pas à pas, au fil de l’atelier.

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Présences dans l’atelier

Qu’elles étaient belles ces trois journées à écrire en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle !

J’avais proposé d’écrire dans les sillons de l’œuvre d’Anne, pour l’accent de vérité de sa recherche, toujours sensible et singulière, habitée ; pour les ponts entre psychanalyse, philosophie, et littérature, qui l’aidaient à déchiffrer notre monde, à dire nos fragiles libertés. Dans ses livres, Anne cherche à faire naître cette « autre parole » qu’est la parole humaine, qu’elle voulait protéger du risque d’être recouverte par la violence et la négligence du monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Par ses livres, Anne était présente avec nous dans l’atelier. Nous avons commencé avec Puissance de la douceur. Douceur reçue, perçue, douceur donnée… Puis nous avons cheminé vers la création de personnages en laissant miroiter ces mots qui donnent leur titre à ses essais : secret, rêve, risque, douceur…

« Une histoire de douceur
Les doigts effleurent le visage émacié, anguleux. La pulpe en contact cherche le toucher le plus léger possible, sans pression, sans appui prolongé.
Elle fait aller doucement ses mains, elle les voudrait ailes, que chaque doigt devienne plume. Elle aimerait qu’il perçoive son désir de lui parler sans les mots, de laisser couler vers lui encore un peu de présence avant le grand voyage. Et quelque chose passe de ses mains, de ses doigts à elle, bien vivante et comme en apnée à ce moment précis.
Elle laisse faire, elle laisse couler vers lui le ruisseau de vie qui cherche son chemin.
Elle accompagne ses gestes de la voix, d’une voix lente et calme, en lui souhaitant bon voyage, bonne remontée vers la mer, à lui l’ancien marin.
Et, sur son visage à lui qui va partir, les yeux toujours fermés, un sourire apparait doucement et s’installe.
Le temps est suspendu. Elle voit là le nourrisson qu’il a été 80 ans plus tôt, dans le ravissement et la confiance de l’accueil.
Elle réajuste le drap sous son menton pour qu’il n’ait pas froid. »
Brigitte Brigot

    « Parfois celui qui écrit avance dans la pénombre sans savoir exactement ce qui s’écrit mais comprenant confusément que ce qui s’écrit là le précède. Quelles sont les raisons qui lui font s’y rendre ? […] c’est le plus mystérieux sans doute, par quel procédé confie-t-on à cette main prolongée d’un stylo ou d’un ordinateur de tracer, presque à notre insu, ce qui s’écrit ? »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« L’essai de lassitude
Il s’assied dans le fauteuil de biais en s’enfonçant comme s’il voulait repousser le dossier avec son dos. Ses yeux sont bleus, perçant, sa tête légèrement penchée et inclinée. Il regarde sa sœur par en dessous, curieux, interrogateur, inquiet. Yeux, visage, tête, crâne veulent savoir alors que le corps se retire loin derrière lui. Une lame, c’est une lame.
Il a voulu la voir pour lui parler. C’est lui qui a demandé mais son corps tout entier crie : qu’est-ce qu’elle me veut ? Il raconte par bribes pauvres son quotidien dévasté par l’ennui, l’impuissance, le ratage. De son brouillard désolé et désolant percent des éclairs d’intelligence vive qu’il lance sur elle, comme des pics, pas de pics pour faire mal, plutôt des accroches fixées sur une falaise pour l’escalader.
Ce jour-là, ça ne marche pas parce qu’elle a décidé, trop longtemps piquée, d’être lisse. Parce qu’elle est lasse. Elle est là mais lisse. Elle ne veut plus rien pour lui car ça ne sert à rien. Progressivement, alors qu’ils échangent tous deux le plus légèrement possible se dit-elle – garder la légèreté, il faut garder le gazouillis triste -, son corps glisse doucement et lui fait face. Il se fait hésitant, il n’y a plus de flèches vives, son visage se couvre discrètement de plaques rouges. Le contour de ses yeux devient rouge aussi, non pas qu’il soit au bord des larmes mais comme s’il avait trop regardé intensément quelque chose à l’intérieur de lui.
Les bords des yeux de son frère la ramènent à un flash du passé. Non pas le passé qui réapparait en flash mais un moment du passé qui a été vécu comme un flash, comme une hallucination éclair. Grand rassemblement de famille pour les quatre-vingts ans de leur grand-mère maternelle. Juste avant que la photo ne soit prise, elle regarde son frère parmi les autres. Ses yeux sont cernés de noirs comme si son corps, son visage devaient indiquer, pour l’image qui restera, sa différence, son état d’être au bord, au bord de la famille, au bord de la vie. Quelques secondes après la photo prise, il n’y avait plus les cernes noirs sur le visage du frère. Devant lui, qui est maintenant un tantinet détendu, elle pense que ces cernes rouges sont peut-être quand même le signe de larmes retenues.
« Et si tu allais parler de tout ça à quelqu’un ? »
Elle pense qu’elle n’est pas quelqu’un avec lui, juste une montagne pelée et légèrement écorchée. À cette proposition, il se redresse et retrouve son biais, sa lame. « Parler à quelqu’un, à quoi ça sert ! » Plus lasse encore, elle lui répond : « Je ne sais pas… ça serre… ça desserre… les nœuds. »
Silence. Il se cale alors bien au fond du giron du fauteuil, les bras ballants et cynique : « tes putains de croyances ! » Et il pleure à chaudes larmes délicieuses.
Ça lave un peu sa chair, juste un temps. »
Céline F.

    « Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« Ottavio
La Provence vient d’arriver au Havre après une semaine de traversée au départ de New York. Les passagers de première et seconde classe sont déjà descendus. Sur le pont inférieur, les voyageurs de troisième classe attendent leur tour en silence, leurs baluchons élimés entassés à leurs pieds. Parmi eux, le visage tourné vers la ville qu’il découvre cette fois de la mer, un homme se tient debout au bord de la balustrade. Il est grand. La rampe de bois lui arrive à peine en haut des cuisses. Sa casquette grise enfoncée sur le crâne, il observe l’effervescence du quai de débarquement. Des mèches de cheveux, un peu moins brunes qu’au moment où il a laissé sa femme au village, éclaircies par quelques cheveux blancs, battent sur ses tempes avec le vent.
Suivant le maigre flot des voyageurs, il s’engage sur la passerelle en cordage. Les premières classes ont eu droit à celle en bois – plus large, plus stable – les deuxièmes également, une fois les premiers à terre. Les pans de son manteau de laine claquent contre le garde-corps. Un jour surement, il fut très chaud, mais il est maintenant mité par les tressauts du long voyage en calèches et trains puis la vermine de l’entrepont sordide dans lequel s’entassent les migrants refoulés. L’autre manteau, le solide, celui que lui avait offert l’oncle Maurizio au départ du village, pour résister aux frimas du Michigan, il l’a vendu pour payer son retour. Il n’en a pas tiré grand-chose, il avait déjà beaucoup vécu. Juste de quoi payer un billet de troisième classe, celle des steam passengers comme on dit aussi.
Ses yeux brun clair – sous certaines lumières on les voit jaunes – scrutent la ville qui fume de ses cheminées allumées en ce début septembre brumeux. Côté gauche, il porte sa petite valise anguleuse, en carton. A voir son bras qui balance et sa démarche hésitante mais aisée, il est évident qu’elle est n’est pas lourde. Contrairement à sa tête. Il a les traits fermés, le nez aquilin, des moustaches fines et les lèvres serrées. Seuls les yeux sont en mouvement.
Tenant la rambarde de cordage, son poignet et sa main droite sont protégées du froid matinal par des mitaines grises. La grosse laine rugueuse masque les trois doigts manquants de ce côté, c’est presque cicatrisé maintenant, les marques sont moins rouges. Son regard est fatigué. La route est encore longue jusqu’au village, jusqu’à Teresa et les petits. Une bourrasque plus forte que les autres dégage son manteau en arrière, laissant transparaitre, sous le vieux pantalon et chandail rouge foncé, un corps délié, presque maigre mais qu’on devine musclé. Arrivé à quai, il pose sa valise et le referme rapidement, à l’exception des deux espaces ou les boutons ont sauté.
Dans le fond il connaît la route, c’est la même chose qu’à l’aller mais dans l’autre sens. La même chose mais tellement différent. Il va devoir faire le voyage inverse alors qu’il n’aurait pas dû y avoir de retour. Il a encore devant lui quelques jours de trajet pour trouver une raison positive à ce changement de plan. »
Agnès Fin

    « Contre l’étrangeté du monde, l’écrivain invente un langage pour traduire l’intraduisible, pour faire entendre l’innommable et tenter d’y inscrire une forme nouvelle. Ainsi naît une langue à soi, pour paraphraser Virginia Woolf, une enceinte particulière où le sujet à l’abri pour un temps a négocié son passage dans la tourmente du réel. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« La petite robe d’été
C’était une enfance de ténèbres, dont il ne resterait que des souvenirs de manque, de froid, d’absence, d’échec, de départs qu’on a pas pris le soin d’anticiper, d’absences qui n’ont pas pu être adoucies. Une enfance de malentendus. L’enfant ne savait pas demander. On s’enlisait dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des symptômes, on disait des comédies. Et les nœuds s’accumulaient de plus en plus serrés, de plus en plus violents. Jusqu’au désamour.

L’enfant avait choisi l’amnésie pour solde de tout compte.
Rien ?
non rien avant huit ans ?
tu es sûre ?
Non rien.

L’enfant avait grandi ou plutôt l’enfant avait poussé,
tout pousse
même ce qui ne trouve pas où s’accrocher pour atteindre la lumière, les autres.

Aucun souvenir pour pas de mauvais souvenirs
Sauf un
un seul
un unique
d’une douceur unique.

C’est l’été, le bel été
c’est midi ou presque
c’est un jardin, un verger,
c’est un peu loin de la maison, des autres
L’enfant est seule
à distance suffisante peut-être
l’herbe est sèche, piquante
il y a des grillons
des papillons
peut-être des oiseaux
des fourmis qui vont partout
partout

La douceur c’est
le soleil sur la peau déjà dorée
c’est le vent d’été
le vent tiède sur la peau
la douceur c’est la petite robe de rien du tout
la bretelle qui tombe sur le bras et qu’il faut toujours remonter
C’est le corps qui a gardé le souvenir.
Il n’a pas éprouvé le besoin de se faire une place dans la mémoire, de déranger l’amnésie.

Le corps a changé mais l’enfance dans le corps n’est pas perdue.
Jamais.
Le souvenir est là
disponible
joyeux.
Il n’en fallait pas plus pour ne pas devenir fou. Une infime douceur inoubliable. »
Monique Romieu-Prat

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est « or » ou « source ». Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même « au secret », c’est-à-dire au cachot. »
    Anne Dufourmantelle, Défense du secret

Découvrir ici le récit d’un autre atelier autour d’Anne Dufourmantelle

Mon atelier Petites formes

« Un atelier que j’ai adoré !

Peut-être parce qu’il correspondait à ce que je cherchais quand j’ai commencé les ateliers d’écriture. Écrire des textes courts pour compléter le travail plastique de mes carnets de voyages : écrire mes impressions, croquer une scène de rue, un événement du quotidien…

Un très bel atelier aussi, car il m’a permis d’expérimenter de nouvelles formes d’écriture : écrire court, raconter un événement sans détail superflu, aller à l’essentiel. Acquérir des outils pour raconter des événements pris sur le vif, croquer une scène de marché, une exposition, une rencontre, l’ambiance de la gare de Bordeaux un jour de grands départs. Écrire les petits riens des journées qui avec les mots deviennent poésie du quotidien. Écrire mon émotion, mon étonnement face à un ciel nuageux, ma préoccupation du moment.

Les retours écrits de Claire, bienveillants, précis et dirigés pour mieux aborder la proposition suivante ont été une aide précieuse pour avancer dans le cheminement de l’atelier, et découvrir ensemble à la fin… l’immensité du chemin parcouru !

Comprendre aussi en suivant ce parcours de huit mois qu’une suite de fragments mis bout à bout peut faire récit. Comme par exemple avec la proposition de se raconter par les objets. Je l’ai tenté à travers les livres lus ou rencontrés sur mon chemin.

Et pour finir, comme pour tous les ateliers, les propositions étaient accompagnées de textes d’écrivain.es, les incontournables, Perec, Ernaux, F Bon, Sallenave, Sarraute, Ponge mais aussi Claudine Galea, Bernard Noël, Jane Sautière, Leslie Kaplan, Virginie Gautier, Sophie Calle, Cécile Portier, François Gantheret, Nathalie Léger, Denis Montebello… bien d’autres belles découvertes. Encore une fois, j’ai testé la force du lire/écrire !

Claire merci, tellement ! »
Isabelle Vauquois

Voir ici l’atelier Petites formes par e-mail

Mémoire et création littéraire avec Laurent Mauvignier

En mars 2024 je suis intervenue dans le 25° colloque de Vidéo-psy, à Montpellier ; le colloque avait pour thème la mémoire. Voici le texte de mon intervention Mémoire et création littéraire.

Depuis 30 ans j’exerce le métier de passeuse d’écriture, c’est-à-dire que mon travail consiste à rapprocher des personnes de leur expression écrite. Je suis longtemps intervenue en tant que formatrice auprès de professionnels exerçant un métier de l’humain, dans des institutions du champ médico-social – ce pan de mon activité s’est arrêté avec la retraite. Je donne par ailleurs des ateliers d’écriture à visée littéraire qui s’adressent à des personnes qui désirent développer leur créativité par l’usage de la langue écrite.

Rapprocher des personnes de leur écriture, les accompagner à construire des compétences narratives en pratiquant l’écriture dans un cadre bienveillant, m’a demandé de m’intéresser de près aux processus de la création littéraire. Être passeuse demande en effet de connaître les obstacles qu’on affronte lorsqu’on s’essaye à risquer sa propre voix, sa propre pensée, dans l’acte d’écrire ; être passeuse demande aussi de connaître ces obstacles depuis sa propre expérience de l’écriture et d’avoir trouvé, pour soi-même, les chemins et détours qu’on proposera ensuite aux personnes qu’on accompagne dans la construction d’une suffisante confiance.

Une suffisante confiance. Cette confiance se trouve dans le goût de la lecture, dans le dialogue avec les livres amis – les livres qui nous parlent, les livres qui nous touchent. Depuis toujours je suis une grande lectrice, attirée par les auteurs que l’on dit « contemporains » : ces auteurs qui cherchent des formes neuves pour dire notre monde aujourd’hui et les imaginations qu’il suscite. Ces auteurs vivants, que l’on peut rencontrer et questionner sur comment et d’où leur vient l’écriture. C’est donc parmi ces auteurs que j’ai cherché celui dont je vous parlerai aujourd’hui pour vous montrer, d’une part comment la mémoire irrigue la création littéraire, et d’autre part comment elle est transformée par le processus d’écriture.

J’ai volontairement écarté les auteurs qui écrivent des autobiographies, car cette écriture-là pourrait nous entraîner à croire qu’il serait possible de saisir LA vérité d’une vie en l’écrivant. Or écrire est toujours une invention. Même si l’on cherche à retranscrire ses souvenirs le plus fidèlement possible, l’expérience n’est pas transposable telle quelle dans un texte : on écrit l’une des traductions possibles de ce qui a été vécu – une reconstruction de ce qui a eu lieu.

JB Pontalis, psychanalyste, écrivain et éditeur, dit de nos mémoires (dans Traversée des ombres), qu’elles sont sélectives et lacunaires, constituées uniquement de fragments. Ces fragments, écrit-il, « sont comme des minéraux très durs, très résistants, qu’épargne la corrosion du temps, ou comme des îlots disséminés en un archipel détaché de la masse du continent. »

La métaphore utilisée par JB Pontalis – ces îlots disséminés de la mémoire – m’intéresse car elle laisse entendre que la mémoire est en grande partie souterraine, c’est-à-dire inaccessible à la conscience. Je me propose de vous montrer que la création littéraire puise son énergie dans ces strates souterraines de la mémoire, conduisant les auteurs à s’aventurer dans des zones très reculées d’eux-mêmes ; qu’ils en rapportent un matériau dont ils ne prennent souvent connaissance qu’en l’écrivant.

J’ai donc choisi, pour vous parler des liens qu’entretiennent mémoire et création littéraire, un auteur qui écrit des fictions, c’est-à-dire un auteur qui invente des mondes et des personnages pour donner corps à ce qui cherche, en lui, à se dire : Laurent Mauvignier.

Laurent Mauvignier est l’auteur d’une douzaine de romans aux éditions Minuit. C’est un écrivain qui sonde l’incommunicabilité entre les êtres, les zones d’ombre et la complexité de nos vies ; un écrivain qui donne voix aux laissés pour compte en ne quittant jamais une posture à hauteur d’homme, de femme, ou d’enfant : en ne cédant pas à la facilité d’un point de vue surplombant.

    « Si j’aime si profondément le roman », écrit Mauvignier, « c’est qu’il est par essence humain, parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie. »

Plutôt que de vous parler de création littéraire de façon théorique, je vais vous inviter à entrer dans l’atelier de Laurent Mauvignier en m’appuyant sur la lecture de ses romans d’une part, et sur celle de ses entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, d’autre part (entretiens publiés en 2020 sous le titre Les motifs de Laurent Mauvignier).

Lors de ces entretiens sur l’écriture, Laurent Mauvignier détermine trois expériences qu’il considère comme fondatrices : l’expérience de la douleur et de la solitude lors d’une hospitalisation de plusieurs semaines, alors qu’il est âgé de 9 ans ; l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue ; le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie, quand il a 16 ans.

À l’hôpital à 9 ans, l’expérience de la solitude et de la douleur.

« Je viens d’une famille ouvrière, à la campagne, en Touraine […]. Mon père était ouvrier, après il a été éboueur, et ma mère était femme de ménage. […] L’enfance, ce sont les expériences fondatrices, dont la première a été celle de l’hôpital – je devais avoir neuf ans – où je suis resté quelques semaines. » Une expérience très forte « de la solitude, ou plutôt d’un arrachement, car nous vivions à la campagne et l’hôpital était loin. »

« C’était très violent, l’hôpital. Et je me battais, je veux dire physiquement. Contre les adultes, je mordais, je tapais, je donnais des coups de pieds. Une fois, ils s’y sont mis à huit pour me faire une piqûre. J’étais très en colère, j’étais, je dirais, ébouillanté par la colère, une partie de cette colère ne m’a jamais quitté. »

Les traces inscrites dans la mémoire de l’auteur par cette expérience de son hospitalisation, nous les retrouvons lorsqu’on interroge Mauvignier sur l’écriture d’une scène de son dernier roman, Histoires de la nuit, où un personnage, Christine, laissée pour morte après avoir reçu un coup de couteau, revient lentement à la conscience. Mauvignier raconte qu’il se demande comment il peut incarner ce que Christine vit à ce moment-là, comment elle revient à la conscience, « l’ébranlement intérieur que ça produit ». Alors il dit : « je vais chercher en moi, dans mes souvenirs […] j’ai connu l’expérience de l’hôpital […] quelque chose s’est inscrit de la violence faite au corps […]. J’ai su, autrefois, ce que c’est que de ne plus oser bouger parce qu’on se dit que si on bouge d’un millimètre, on va hurler ou se démembrer et tomber en miettes. Ça, mon corps s’en souvient. »

Cette mémoire très ancienne du corps à laquelle Mauvignier fait appel pour déployer une scène très difficile à écrire est une mémoire sans mots, une mémoire de sensations – des sensations qu’il va devoir traduire, détail sensible après détail sensible, dans une langue d’écriture qui transformera l’expérience sensorielle en une scène littéraire qui rendra ce moment-là de la vie de son personnage vivant pour les lecteurs.

J’ajouterai ici, au sujet de ce dernier roman paru en 2020, que Mauvignier raconte qu’il n’a compris d’où lui venait la nécessité d’inventer Histoires de la nuit qu’en arrivant au dernier paragraphe du roman, c’est-à-dire après avoir écrit 635 pages ! Alors il s’est dit : « nous y voilà ! Je vois précisément de quels traumas de ma propre enfance cela vient. » 635 pages avant de reconnaître la blessure qui est la source souterraine du roman… Alors il dira : « au fond, j’ai écrit le livre pour trouver cet endroit dont j’ignore presque tout au départ. »

Deuxième expérience fondatrice :
l’expérience, lors de cette hospitalisation, des violences dans la langue.

« À l’hôpital, on essaie de vous rassurer. Les mots se vident de leur sens, se font sucrés, douceâtres, vous commencez à percevoir […] que les mots servent à vous endormir. […] Ma mère ne pouvait pas venir tous les jours, mon père devait prendre son après-midi pour l’emmener […] ça voulait dire de l’argent en moins pour la famille. Ça, je le savais […] et j’entendais la fragilité de leurs voix quand elles mentent ou tentent seulement de vous bercer pour rendre l’absence supportable. »

« Il y avait cette violence dans la langue, mais il y avait aussi une autre violence, sociale celle-ci, plus puissante encore, et toujours liée à la parole. Je revois mes parents dans l’entrée de la chambre, complètement abasourdis, avec des médecins qui leur parlent dans des termes très techniques. Mes parents qui ne comprenaient pas ce qu’on leur disait. Je ne comprenais pas plus, d’ailleurs, mais je comprenais qu’ils ne comprenaient pas. C’était terrible. Ce n’était pas possible. Ça ne peut pas servir à ça, les mots ne peuvent pas servir à ça. »

Cette première expérience traumatique est, je le pense, tant à l’origine de la nécessité d’écrire de Mauvignier que de l’éthique qu’il donne à son travail d’écrivain : « la littérature doit toujours être du côté du contre-pouvoir », dit-il. « Il y a des gens qui vous écrasent, qui veulent vous dominer par le langage. […] Écrire, c’est travailler à détruire ce langage de pouvoir et de mépris de classe. »

Ainsi cette expérience fondatrice le conduira-t-elle à chercher, dans ses romans, une parole qui fera lieu de vérité entre les êtres. Et, citant Kafka, il ajoutera qu’il s’agit de « trouver une parole vraie d’homme à homme ».

Troisième expérience fondatrice :
le suicide de son père, traumatisé par la guerre d’Algérie.

« Je venais d’avoir seize ans quand mon père s’est suicidé. Il y a eu une telle violence à la maison, je pense qu’il me faudra toute une vie de travail pour cerner la monstruosité de cette violence, pour l’approcher, la regarder – je ne parle même pas de la comprendre. […] Cette violence de la mort de mon père, j’ai voulu y répondre en écrivant tout de suite, quasiment le jour même, ou peut-être le lendemain de sa mort. Je me revois, prenant mon bloc de papier et mon stylo-bille bleu d’écolier, commençant à écrire. Et puis d’un seul coup, l’évidence que le réel est tellement écrasant que [l’écriture] ne peut rien devant une telle dévastation. […] J’ai rangé mon papier et mon crayon et je n’ai pas écrit pendant des années, me promettant de ne plus jamais y toucher. »

L’échec de saisir la violence infligée par le suicide de son père de manière frontale, en écrivant au moment même des faits, va se transformer, souterrainement, pendant des années, et venir irriguer la première œuvre, écrite quinze ans après. Ce processus de maturation détournera en outre Mauvignier de l’écriture autobiographique (chercher à saisir le réel de manière frontale) et l’orientera vers l’écriture de fiction.

De la mémoire du suicide de son père naîtront ainsi deux romans : le premier, Loin d’eux, explorera la douleur de l’entourage d’un jeune suicidé en mettant en lumière l’incommunicabilité entre les êtres d’une même famille ; le deuxième roman, Des Hommes, naîtra des liens que fait Mauvignier entre le suicide de son père et son expérience traumatique de la guerre d’Algérie – expérience dont son père n’a jamais pu parler.

En 1999, paraît le premier roman, Loin d’eux.
Mauvignier a alors trente ans. Dans ce premier roman, il met en scène le suicide d’un jeune homme, Luc, et l’incompréhension que ce suicide provoque dans son entourage, donnant peut-être voix à la douleur qu’il a lui-même éprouvée au moment du suicide de son père :

    « L’impression d’avoir changé de vie d’un coup, d’être passé de l’autre côté de la fin du monde. »

Dès la première page, on entre de plein pied dans la tête de Geneviève, la tante de Luc, par un monologue intérieur qui raconte les circonstances de sa disparition. Puis la douleur du père, de la mère, de l’oncle et de la tante, se diront par des monologues intérieurs qui donneront successivement la parole à chacun d’eux. Mais, face à la dévastation de ce suicide, face « au silence d’éternité pour chacun de nous, en une seconde, le trente et un mai quatre-vingt-quinze, à seize heures », ces voix se montrent d’autant plus perdues que cette famille ne dispose pas des mots qui lui permettraient d’exprimer sa douleur.

De loin en loin, la voix d’outre-tombe de Luc s’intercale entre les monologues de ses proches et vient dire combien le silence et l’incommunicabilité étaient devenus irréversibles, entre ses parents et lui.

L’effort de comprendre le désastre du geste de son fils conduit le père de Luc à se demander si son fils ne serait pas « mort des mots enfouis qu’on se repasse de père en fils comme si, de génération en génération, tout ce que les vieux n’avaient pas pu dire c’était les jeunes à leur tour qui le prenaient en eux ». Et l’on pense, lisant cette phrase, au silence du père de Mauvignier sur son expérience de la guerre d’Algérie.

La colère contre les mots qui ne disent pas « ces choses sans nom qui vous tordent le ventre et qu’on ne sait pas nommer » résonne dans le grand silence laissé par le suicide de son père dans la vie de Mauvignier adolescent – « ces mots enfouis » qu’il exhume en écrivant.

    « Et après ne sont restés que nos corps, seuls, ensevelis dans le silence. »

Mais, s’il nous est possible de faire, après coup et de l’extérieur, les liens que je tisse ici entre l’expérience du suicide du père et le thème de ce premier roman, Mauvignier dit bien qu’il n’en sait rien lui-même, au moment de se mettre à écrire. Voyez comment il raconte la venue de ce premier livre, après des années de tentatives infructueuses :

    « J’ai ouvert une page vierge sans me poser la moindre question, sans projet, sans idée, sans rien, et j’ai écrit les premières pages de Loin d’eux. […] D’un seul coup j’ai vu le texte apparaître sous mes yeux. D’un seul coup […] j’accepte de lâcher prise […], à ce moment-là j’écris, ça écrit, ça vient vers moi dans une langue que je reconnais, que je connais, et je reste saisi devant ce tremblement, parce que tout de suite je comprends ce qui se passe. »

Ce qui se passe, c’est la naissance de l’écriture littéraire par la création d’une forme, qui est cette succession de voix intérieures sans aucune autre narration que ce que chacune des voix va, tour à tour, délivrer de l’histoire de Luc et de sa famille.

Quand Mauvignier dit qu’il reconnaît la langue qui surgit lors de l’écriture de ces premières pages, je me souviens qu’il raconte que son père a toujours souhaité qu’il s’extraie de leur condition ouvrière par la maîtrise de la langue :

    « ça faisait des années que j’attendais de l’écriture qu’elle m’éloigne de là d’où je viens, pour être fidèle à cette idée de mon père de me servir de la langue comme moyen d’ascension sociale, et je découvre que […] la langue ne sert pas à fuir là d’où l’on vient, elle sert à y revenir, à accomplir ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas de libération possible. […] Ce qui est terrible […] c’est d’accueillir l’acceptation douloureuse de ce que l’on ressent, de ce qui est le cœur, peut-être, de notre vie. C’est ça qui est difficile. »

Accueillir l’acceptation douloureuse de ce qui est le cœur de notre vie. J’insiste sur le fait que Mauvignier, comme de nombreux autres auteurs, dit ne pas savoir où va l’entraîner l’écriture d’un livre lorsqu’il commence à l’écrire, comme je vous le racontais au sujet d’Histoires de la nuit. C’est bien souterrainement que la mémoire vient irriguer le cours de l’écriture ; c’est bien souterrainement que le processus de création oriente l’auteur vers ce qui demande à être écrit – qu’il écrira selon l’éthique de l’écriture que ses expériences fondatrices ont forgée : une parole vraie, d’homme à homme.

Cinq romans et dix ans plus tard, Mauvignier publie Des hommes, en 2009.
Fort de l’expérience d’écriture et de publication acquise pendant dix ans, Laurent Mauvignier s’attaque alors aux non-dits de la guerre d’Algérie et à la blessure impossible à guérir de son père qui, appelé en Algérie, en était revenu traumatisé par l’expérience dont il n’a jamais pu parler. (On retrouve ici ces mots enfouis que les vieux n’ont pas pu dire et que les jeunes prennent en eux, annoncés par le père de Luc dans le premier roman.)

Avec Des hommes, Mauvignier veut montrer l’onde de choc qui continue, quarante ans après, de hanter les anciens appelés – cette onde souterraine à l’origine du silence de son père (et de son suicide ?) ; cette onde qui passe du père au fils et vient mobiliser le processus créateur en chargeant l’écriture d’extraire cette guerre du silence qui la recouvre.

Mauvignier donne, comme dans ses précédents romans, la parole aux laissés-pour-compte du langage. Il avance pas à pas et construit son récit selon la dynamique d’une révélation progressive des souvenirs et des fantômes qui hantent ses deux personnages principaux.

Traumatisme de la guerre, violences innommables subies et agies, haine des arabes qui en résulte, racisme à bas bruit, racisme ordinaire… toutes ces pensées sont l’objet d’un refoulement collectif – « ces pensées bien enfouies dans les plis des souvenirs », écrit Mauvignier.

Quatre parties structurent le récit : Après-midi, Soir, puis, à la moitié du roman : Nuit – qui est le récit Algérien. Et enfin Matin, sur les 15 dernières pages du livre.

La partie Après-midi ouvre Des hommes sur une scène d’anniversaire, quarante ans après la guerre d’Algérie, dans un village inspiré du village d’enfance de Mauvignier (qui dans ses romans prend le nom de La Bassée). Le narrateur s’appelle Rabut ; il est un ancien appelé en Algérie, aujourd’hui homme intégré à la communauté dans laquelle se déroulera le drame. Rabut est le cousin de Solange, dont on fête l’anniversaire. Bernard, lui, est le frère de Solange. Lui aussi a fait la guerre en Algérie. Il est « un gars perdu et déglingué par la vie » qui vit dans un taudis ; on le surnomme Feu-de-Bois car il est toujours très sale et « pue atrocement le feu de bois ». Vivant des aumônes de ses proches, il offre à sa sœur, pour son anniversaire, une broche qu’aucun des témoins « n’aura jamais les moyens d’offrir à personne », ce qui provoque la colère de la communauté.

Dans ce contexte hautement conflictuel, la présence à cette fête d’un immigré d’origine algérienne, Chefraoui, va réveiller les plaies anciennes. Cet employé municipal fait à Feu-de-Bois l’effet d’une « image impossible venue brouiller le réel », « comme un compte à régler vieux de quarante ans », un compte à régler qui vient dire : « non, ce n’est pas fini, on croyait que c’était fini mais ça n’est pas fini. »

Ensuite vient la partie Soir, toujours racontée par Rabut : Feu-de-Bois, très ivre, blessé et furieux d’avoir été renvoyé de la fête par sa sœur, s’est rendu chez Chefraou et s’est introduit dans sa maison, terrorisant femme et enfants, saccageant la cave, tuant le chien. Les gendarmes et les notables du village racontent les faits à Rabut. Celui-ci commence à dessiner les contours du conflit algérien enfoui dans les mémoires – cette guerre encore en vie qui vient de faire effraction dans le présent.

Avec la partie Nuit, on change brusquement de temporalité et de lieu : on est propulsé dans la vie d’un camp militaire à proximité d’Oran, dans les dernières années de la guerre d’Algérie, dont Rabut et Feu-de-Bois ont partagé l’expérience. Tout à coup on découvre la peur au ventre des jeunes soldats, l’ennui des journées si longues, la chaleur harassante, la traque de l’ennemi invisible, le sommeil qui se refuse, le mal du pays de ces jeunes appelés venus « se faire croire qu’on est là pour quelque chose comme des idées, un idéal, une grandeur quelconque, un projet de civilisation comme l’indique l’une des brochures » qu’ils ont reçues en arrivant.

    « Où tu caches les armes ?
    Où tu caches les armes, dis-le.
    La première fois qu’on le frappe, il ne bronche pas, à peine s’il sursaute, s’il cligne des yeux. […]
    Les armes ?
    Où elles sont, dis-le.
    Il les regarde et ne répond pas.
    Où est-ce qu’ils se planquent ?
    Non, il fait signe que non.
    Où ça, tu le sais.
    Dis-le.
    […] Ils sont deux soldats très près de lui et lui lancent des petites claques du bout des doigts, sur le crâne, derrière la tête, dans la nuque.
    Les armes, où elles sont ?
    […] On entend le bruit sec des claques. Le garçon reste droit. On entend les claques, de plus en plus fortes, sur les joues, sur les yeux, sur le front, il fronce les sourcils, on voit le tressaillement des muscles des mâchoires et il retient son souffle […] on le fouille et on ne trouve rien sous les vêtements que le tremblement de tout son corps […]. Ils sortent. Ils sont sur le pas de la porte lorsque Nivelle se retourne, sans prévenir, d’un mouvement sec et mécanique sans réfléchir on dirait il revient sur ses pas, quelques foulées, le corps raide ; il fait quelques mètres et prend son pistolet dans son ceinturon et sans regarder sans réfléchir droit devant s’approche du garçon et lui tire une balle dans la tête. »

Ce récit algérien fait irruption dans le roman ; il en occupe la moitié. Tout à coup on ne sait plus qui raconte. Une voix surgie du passé vient fracturer le refoulement pour « révéler la puissance de sidération et la monstruosité des événements », leur « surgissement dans la banalité du quotidien », comme le dit Mauvignier lorsqu’il explique la difficulté de faire revivre cette guerre telle qu’il imagine qu’elle a été vécue par les appelés – et par son père.

Alors vient le récit de l’horreur, la violence inouïe. L’atrocité nue nous est livrée telle qu’a pu la vivre Feu-de-Bois, sans recul ; cette atrocité qu’il ne pourra jamais oublier. Cette atrocité qui est révélée à Mauvignier dans le processus d’écriture.

Dans le livre de ses entretiens avec Pascaline David, Mauvignier revient sur la façon dont les révélations délivrées par l’écriture interagissent avec le travail de construction du roman : « les choses se construisent en même temps qu’elles se révèlent. Et on ne sait jamais si elles se révèlent ou si elles se construisent d’abord. C’est-à-dire qu’il y a une façon d’accueillir quelque chose qu’en même temps on est en train de construire. »

Accueillir les violences sans mots exhumées par le processus d’écriture ; mais aussi construire l’histoire qui racontera comment ces violences ont été refoulées.

    « On avait renoncé à croire que l’Algérie c’était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c’est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c’est toujours des salauds qui la font à des types bien et là il n’y en avait pas, c’était des hommes, c’est tout, et aussi parce que les vieux disaient c’était pas Verdun, qu’est-ce qu’on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun. »

Dans le roman, un appelé revenu en France après la guerre raconte : « Moi, quand je vais au bistro, les gens qui ne m’ont pas vu depuis longtemps me regardent et me disent que j’ai maigri et que maintenant j’ai l’air d’un homme.
Oui, c’est ça, je suis un homme.
Ils demandent comment c’était l’Algérie, et parfois, ceux qui s’intéressent disent que c’est dommage, tout ça pour rien. Mais quand même ils sont contents que tout soit terminé et puis. Et puis ils passent à autre chose, »

Et tandis que tout le monde passe à autre chose, « on pleure dans la nuit parce qu’un jour on est marqué à vie par des images tellement atroces qu’on ne sait pas se les dire à soi-même. »

    « Et alors on verra des images et on sentira des odeurs et on aura des pensées qui s’imprimeront dans la mémoire aussi profondément que les lames des fells dans la chair des malheureux. […] On ne sait pas ce que c’est qu’une histoire tant qu’on n’a pas soulevé celles qui sont en-dessous et qui sont les seules à compter, comme des fantômes, nos fantômes qui s’accumulent et forment les pierres d’une drôle de maison dans laquelle on s’enferme tout seul, chacun sa maison. »

La construction progressive de l’histoire permet le soudain surgissement de la mémoire qui hantait les deux personnages principaux du roman. Cette construction narrative a été irriguée par le processus d’écriture qui, lui, extrayait les fantômes tapis dans les mémoires souterraines de l’auteur, sous le silence du père.

Sept ans plus tard Mauvignier publie Continuer, en 2016.
Si les liens avec sa propre histoire me paraissent moins évidents que dans les deux romans dont je viens de vous parler, j’ai malgré tout désiré vous parler de ce récit, lui aussi structuré autour de la révélation progressive des traumatismes qui hantent la mémoire du personnage principal.

Dans ce roman, Sybille est une sorte de naufragée, de survivante. Elle élève seule son fils Samuel, dix-sept ans, qu’elle attend toute une nuit alors qu’il a été emmené au commissariat pour avoir participé à des violences lors d’une fête. Elle lui laisse une série de messages dans la nuit et se sent « pitoyable, honteuse d’elle-même et sans perspective, sans avenir, en pleine nuit, dévastée, la main crispée sur le nœud de la ceinture de sa robe de chambre, meurtrie et si seule ».

Mauvignier a raconté par quels déclics lui est venue l’écriture de Continuer : « Je lis dans Le Monde l’histoire d’un homme qui emmène son fils à cheval au Kirghizistan. Je me mets à me demander si une femme aurait pu faire ça, emmener son fils à cheval au Kirghizistan ? […] Vient l’image de cette femme dans son peignoir qui attend dans la nuit. Son peignoir a été lavé au moins 353 fois. Elle écrase ses cigarettes dans un cendrier en fer blanc. Elle est épuisée, il est trois heures du matin ; c’est une mère qui s’inquiète pour son fils. »

Dans le livre de ses entretiens sur l’écriture, Mauvignier raconte : « La femme en peignoir je l’ai vue beaucoup parce que j’ai vu la solitude de ma mère, même si elle n’a jamais fumé et si elle ne ressemble pas à cette image. Mais il est évident que c’est une image qui réactive quelque chose, qui vient de quelque part. »

La solitude de sa mère… cette mère, victime collatérale du traumatisme de la guerre d’Algérie pour avoir vécu avec un homme qui n’en était jamais revenu ? Cette mère anéantie par la douleur du suicide de son mari ? Peut-être Mauvignier tente-t-il de consoler la désolation de sa mère en lui attribuant, par la fiction, la force de caractère qui conduit Sybille à partir seule avec son fils à cheval au Kirghizistan, pour le sauver de la dérive, alors qu’on lui a bien dit que c’était une connerie.

Alors va se dessiner la construction impeccable du roman, en allers et retours entre les aventures que Sybille et Samuel vivent au Kirghizistan et le chemin de reconstruction de sa mémoire par Sybille qui, écrivant son journal pendant le voyage, descendra strate après strate dans sa mémoire jusqu’à en extraire l’événement traumatique qui a fait basculer sa vie en la privant brutalement du goût de vivre.

« La raison pour laquelle j’écris ce texte, l’essentiel, c’est l’espace mental de Sybille », écrit Mauvignier : « comment, par effraction, son passé, les rêves aussi, vont télescoper ce voyage géographique et ouvrir une autre dimension, qui est indispensable. C’est le cœur du livre. »

Cette autre dimension, c’est la mémoire du personnage – les émotions et les valeurs nées de ses expériences singulières, des différentes vies qu’elle a vécues –, cette mémoire qui donne la complexité de ce personnage.

Ce roman a été écrit dans l’après-coup des attentats de janvier 2015. Mauvignier disait alors qu’il ne voulait pas céder au pessimisme, à l’accablement ambiants. Ainsi a-t-il puisé dans la mémoire du chagrin de sa mère l’invention d’une histoire qui renverse le cours tragique des choses par la force de vie déployée par une femme qui refuse la fatalité de voir son fils sombrer.

***

Nathalie Sarraute écrivait : « Les mots servent a libérer une matière silencieuse bien plus vaste que les mots ».

Ainsi en est-il du rapport qu’entretiennent mémoire et création littéraire. L’une, la mémoire, est ce vaste continent d’éprouvés ayant inscrit des traces sensibles (des images, des affects, des traumas…) dans des contrées reculées de la personne, en-deçà du langage : cette matière silencieuse dont parle Sarraute. L’autre, la création littéraire, ne dispose que des mots pour donner forme à ce qui bruit, aux confins de la conscience, et demande à trouver forme dans le langage.

Laurent Mauvignier, lorsqu’il revient sur son processus d’écriture, parle des blessures qui sont les sources souterraines de ses romans. Il dit aussi qu’il écrit ses romans en ignorant tout de ce lieu – cette source – au moment où il se met à écrire.

Lorsque je parle de l’écriture dans mes ateliers, j’utilise la métaphore de la rivière souterraine. Je dis que pour écrire, il faut parvenir à faire taire sa tête pensante pour écouter le chant de la rivière. Je dis que la rivière, si on guette son chant avec patience, si on parvient à l’entendre, montrera le chemin vers ce qui cherche, en soi – ou à travers soi –, à se dire.

À Laurent Mauvignier, la rivière a désigné la solitude effrayante d’un enfant à l’hôpital, la douleur qui s’empare du corps, les mensonges et violences véhiculés par la langue, le choc inouï d’une disparition, l’empreinte de la douleur d’une mère… De cette matière silencieuse sont revenues des images, ont surgi des affects enfouis, sont nées des nécessités de dire, de créer.

Laurent Mauvignier a prêté l’oreille au chant de la rivière. Il a écrit, encore écrit. Alors l’écriture a révélé, mot après mot, phrase après phrase, cette matière dont parle Sarraute ; elle a, en chemin, exhumé certains des fantômes tapis sous les silences qui hantent nos mémoires. Ainsi sont nées ces histoires habitées qu’invente la création littéraire – ces histoires qui disent l’expérience humaine et nous touchent car elles donnent sens au chaos.

Je laisserai, pour finir, la parole à Laurent Mauvignier et à cette éthique de l’écriture constituée dès son enfance qui conduit depuis son travail d’écrivain :

    « Les livres qui font naître la complexité du monde, son épaisseur, à partir de la singularité des êtres, des expériences humaines, peuvent nous donner à penser la violence, les attentats, la solitude, mais aussi la solidarité, le partage, le besoin de vivre. Et nous montrer comment chaque vie est irréductible, irremplaçable. Voilà ce qu’un roman peut dire, ce à quoi il faut toujours ramener les choses et à partir de quoi on les interroge : la vie. »

Je vous remercie.
Claire Lecœur

Les ouvrages de Laurent Mauvignier qui m’ont accompagnée pendant l’écriture de cet article :
Les Motifs de Laurent Mauvignier, entretiens sur l’écriture avec Pascaline David (Diagonale, 2020).
Loin d’eux, roman (Minuit, 1999).
Des hommes, roman (Minuit, 2009).
Continuer, roman (Minuit, 2016).
Histoires de la nuit, roman (Minuit, 2020).