Danger de l’isolement – covid 19 jour 14

Tandis que la fièvre, au jour 14 du covid 19, recule lentement, tandis que je ne reçois d’autres nouvelles de ma petite mère qu’une à deux fois par semaine les phrases sibyllines du médecin hospitalier – état stable, plus de fièvre, on diminue l’oxygène -, tandis que je m’inquiète de la savoir se battre seule depuis 18 jours contre ce virus qui l’a coupée de tous les liens qui la retenaient de sombrer dans l’absence aux autres et à elle-même où l’attire son autre maladie, tandis qu’on pourrait bien s’habituer à tout ça, au virus qui détruit et isole, ou même au confinement, comme le dit Wajdi Mouawad en jour 9 de son journal de confinement… tandis que… le printemps, lui, se déploie. Il y a 14 jours, le bouleau à ma fenêtre était entièrement nu.

« Je suis en colère et j’ai la rage, car en tant que psychologue dans l’hôpital le plus touché, celui de Mulhouse, » écrit Claude Baniam dans une terrible tribune, le 24 mars, sur Libération, « je vois toute la journée des dizaines de personnes arriver en urgence dans nos locaux, et je sais que pour une bonne partie d’entre elles, elles n’en ressortiront pas vivantes, souriantes, insouciantes, comme ce pouvait être le cas il y a encore deux semaines. Je suis en colère et j’ai la rage, car je sais que ces personnes, ces êtres vivants, ces frères et sœurs, pères et mères, fils et filles, grands-pères et grands-mères, mourront seules dans un service dépassé, malgré les courageux efforts des soignants ; seules, sans le regard ou la main de ceux et celles qui les aiment, et qu’ils aiment. […] Je suis en colère et j’ai la rage, en pensant à toutes ces familles […] auxquelles on ne donne pas accès à leur proche, ces familles qui appellent sans cesse les services pour avoir des nouvelles, et auxquelles aucun soignant ne peut répondre, trop occupé à tenter une intervention de la dernière chance. Ces familles qui sont ou pourraient être la nôtre… »

Je lis ces mots de la colère, ils me font signe et m’aident à ne pas laisser monter ma propre colère contre le silence que dresse l’hôpital entre ma mère vulnérable et enfermée, et moi.

Pas de colère, non, mais depuis deux jours, l’épuisement – quel effet peut donc avoir cette profonde fatigue sur le corps et l’esprit de ma petite mère ? Plus rien, plus d’énergie, rien – et pourtant la fièvre pas plus haute que les jours précédents. Deux jours : c’était l’appel du médecin de l’hôpital qui me disait que l’état de ma mère était stable, qu’ils diminuaient l’oxygène, qu’ils pensaient à la changer de service… Deux jours, c’étaient aussi les paroles de mon propre médecin, qui me prévenait de la possibilité que le virus ait opéré de nouvelles lésions sur le cerveau de ma petite mère. (Mais qui saurait dire, du virus ou du traumatisme de l’isolement, lequel aurait accéléré le processus de dégénérescence du cerveau de ma mère – et quelle importance finalement – ? Combien d’étoiles se seront irréversiblement éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?)

Je lis qu’en Italie un médecin urgentiste appelle les familles des patients proches de la mort, avec son propre téléphone, pour leur permettre de se dire adieu.

Je lis qu’une fois les corps mis dans les housses, les familles sont informées qu’elles n’ont pas le droit d’aller les voir à la morgue – les corps sont brûlés sans qu’il soit possible de célébrer un quelconque adieu.

Et je comprends que l’épuisement intense qui s’était abattu dans mon propre corps depuis deux jours, c’était la terreur jusque là refoulée de l’imaginer mourant à l’hôpital sans possibilité de l’approcher – ni l’approcher, ni lui parler, ni aucune forme d’adieu.

L’épuisement lâche ce matin. Il cède la place à une inquiétude plus familière – à imaginer combien il va falloir déployer d’énergie pour tenter de ramener ma petite mère parmi nous, après – une fois qu’elle sera sortie de ce long tunnel des aujourd’hui 18 jours d’isolement. Je me souviens qu’il y a un an, il avait suffi d’une journée aux urgences (pour des examens qui aurait pu être faits dans d’autres conditions), pour faire reculer ma petite mère de l’autre côté de ce que je me suis représenté, au fil de sa maladie, comme une frontière – frontière entre d’un côté la connexion avec la présence des vivants, et, de l’autre, cette absence aux autres et à elle-même dans laquelle je l’ai vue si souvent sombrer – chaque fois ramenée.

« Je suis en colère et j’ai la rage [écrit encore Claude Baniam], quand je pense aux ravages à venir, psychiquement parlant, lorsque tout ça sera derrière nous, et qu’il y aura le temps de penser… Je suis en colère et j’ai la rage, mais surtout un désespoir profond, une tristesse infinie… »

Ramener ma mère parmi nous, chaque fois cela s’est fait à force de présence et de paroles, de mains caressées, de baisers sonores sur son front. Mais, lorsque ma mère sortira de l’hôpital, elle rejoindra son ehpad et retrouvera une autre forme d’enfermement – dans son cadre, certes, dans ce cocon que je lui ai préparé qui est un autre repère, avec la musique qu’elle aime écouter, avec ses deux soignantes régulières si elles ne sont pas tombées malades depuis – soignantes masquées, débordées par la gestion de l’isolement de tous les résidents dans leur chambre… Certes, je pourrai enfin lui parler au téléphone, elle entendra à nouveau ma voix. Mais si elle est partie trop loin, cela sera peine perdue. Combien d’étoiles se seront éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?

Je lis la recherche effectuée par Philippe Aigrain sur les deux types de tests qui manquent cruellement en France aujourd’hui pour nous aider à sortir de cet isolement désastreux pour les personnes les plus vulnérables. D’ici quelques jours, je serai probablement immunisée. Qui mettra à l’ordre du jour des priorités actuelles l’urgence de faire produire ces tests qui, prouvant l’état immunisé, permettront que se retissent les liens avec les personnes dont la détresse psychique est une autre forme du danger de mort ?

Ce fameux dimanche de nos derniers baisers, ce dimanche il y a vingt jours, avant le covid 19, aura-t-il été la dernière fois du sourire de ma mère ?

Enténèbrement – covid 19 jour 11

J’avais choisi de ne pas parler ici de la lecture du très beau et terrible dernier roman de Sarah Chiche, Les enténébrés, paru en septembre… Après l’été, le monde voulait la joie, la vitesse et l’insouciance, le monde voulait vivre.

Si je n’ai pas emporté le livre de Sarah Chiche dans mon abri, lorsque j’ai préparé à la hâte les livres qui m’accompagneraient dans ma quatorzaine (quatorzaine aujourd’hui transformée en confinement généralisé), j’en avais heureusement saisi quelques passages. Car Sarah Chiche est, elle aussi, une sentinelle, si l’on associe la vague proliférante du virus qui menace notre humanité aujourd’hui, à la vague proliférante de destruction de notre planète par le dérèglement climatique qu’elle mettait alors en scène, de façon magistrale. Le moment serait-il venu de donner la parole aux sentinelles ?

« À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles de l’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations du blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoquèrent, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut-être commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. »

Ce premier chapitre, après avoir déplié la chaîne des conséquences humaines des catastrophes climatiques, se clôt sur la gare centrale de Vienne, où se trouve la narratrice, où convergent des vagues de migrants démunis poussés sur les routes de l’exil – « des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras ».

La narratrice, Sarah, est mariée à Paul, intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde. Plus loin dans le récit, on assiste à l’une des conférences que donne Paul, qui permet à l’auteure de poursuivre ce dramatique portrait de l’état de notre planète aujourd’hui.

« Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, dit Paul, dans le cadre plus ou moins rassurant d’une disparition totale de l’humanité comme de la planète à un horizon cosmologique, quand le soleil explosera, dans des milliards d’années. Non. L’extinction de l’humanité dans un horizon historique est une certitude. […] L’accélération du processus de destruction est en marche. Regardez bien autour de nous, regardez, les attitudes de certains dirigeants américains, russes ou chinois sont des arguments d’« après moi le déluge ». Ils savent. Ils savent que, puisque nous allons tous mourir dans un horizon prochain, autant profiter de la manière la plus radicale et la plus totale des dernières ressources. L’exemple que je donne toujours, c’est celui des frères Koch, ces deux septuagénaires américains à la tête d’une fortune de quarante milliards de dollars, au bas mot, et qui se battent becs et ongles contre l’Agence fédérale de protection de l’environnement, pour qu’on puisse continuer à exploiter, en toute immunité, le pétrole des sables bitumeux canadiens de l’Alberta et l’acheminer, par oléoduc, jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique. Pour extraire ce pétrole, on a été obligé de construire une centrale nucléaire. Alors, comment expliquer que, malgré leur âge et leur fortune, ils continuent à déverser deux cent mille tonnes de carbone de plus par jour dans l’atmosphère terrestre ? Par notre faute, le climat se détraque. Les sécheresses et les inondations entraînent des famines. Les famines, des émeutes. Les émeutes, des répressions sanglantes. Les répressions, des guerres. Les guerres, l’exil des plus démunis. L’Apocalypse qui s’annonce est une Apocalypse sans royaume. […] Il n’y aura plus de place pour tout le monde sur terre. L’unique choix de raison sera donc, pour un grand nombre d’hommes, de spéculer sur la faim dans le monde, de pousser à l’exode les plus vulnérables, de favoriser le tri racial, les guerres et les génocides, d’écraser les plus démunis […] Dans ce processus, la certitude croissante, génération après génération, d’une fin de l’humanité sèche, insensée, videra de sens les concepts usuels de Bien. »

Aujourd’hui, maintenant que la puissance de propagation destructrice du virus s’abat sur les plus faibles, « écrase les plus démunis », aujourd’hui j’écoute la voix de Wajdi Mouawad, qui « jette ses forces dérisoires dans l’écriture » pour « faire preuve de présence aux autres » pendant ce temps du confinement.

« Est-ce vrai ou non, je l’ignore, mais on dit que les poissons sont revenus dans la lagune de Venise, on dit même que des dauphins y ont été aperçus, on dit aussi qu’à présent, la nuit, dans le ciel de Paris, on peut apercevoir les étoiles […] On dit aussi que la consommation d’électricité a drastiquement diminué, on dit aussi que quelque chose est entrain de se réveiller auprès des humains, on dit que les animaux reviennent, on dit que le ciel respire, on dit que les machines se sont mis à ralentir, on dit que quelque chose commence à souffler. »

Au jour 4 de son Journal de confinement, Wajdi Mouawad regarde un tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac. Abraham, Isaac ligoté, le couteau dans la main de son père, l’ange qui retient la main du père, l’ange qui vient arrêter la mise à mort, le sacrifice. « Et si l’humanité était Abraham, obéissant à cette loi, cette loi devenue divine des exploitations, des brutalités, de l’usage que l’on fait du monde ? […] Et si nous étions Abraham sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, la vie elle-même, la vie de la jeunesse, la vie des enfants et des générations à venir ? […] et si le virus était un ange arrêtant notre bras sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, et si cet ange exterminateur était entrain de nous dire quelque chose d’immense ? […] Quelle alliance saurons-nous inventer entre nous ? Quels mots pour la nommer, et qui pour l’écrire ? […] Comment ferons-nous pour donner un nouveau sens aux mots de la tribu ? »

Laisser cheminer ces mots dans le silence du confinement. Quelle forme prendra-t-il, le nouveau monde que nous devrons construire, après ?

covid 19 – jour 8

Avant.
Il y a treize jours, j’embrassais ma vieille mère dans son ehpad en lui disant – mais qu’entend-elle, ma petite mère qui a perdu l’usage du langage ? – il y a treize jours, je racontais à ma mère que sans doute nous serions empêchées, bientôt, de nous voir chaque semaine car un méchant virus allait probablement obliger l’ehpad qui l’accueille depuis un an à fermer ses portes – il y a treize jours, avant l’irruption dans nos corps du covid19, ma mère était particulièrement détendue, elle souriait en m’écoutant.

Mais de quoi se souvient-elle, aujourd’hui, ma petite mère, maintenant que, dans la nuit de mardi à mercredi, il y a dix jours, le samu est venu la sortir de son ehpad pour la déposer aux urgences de l’hôpital de Nanterre ? Maintenant qu’elle a été coupée, cette nuit-là, des voix et des présences qui sont ses seuls repères ?

Depuis, diagnostiquée positive au test du coronavirus, mise sous assistance respiratoire, isolée – depuis plus aucun contact, aucune voix ni présence connue à ses côtés… Et ma mère crie quand on l’approche parce qu’elle n’a plus les mots ni pour parler ni pour penser le traumatisme qu’elle traverse, ma mère ne reconnaît ni les présences ni les voix derrière les masques qui entrent quatre fois par jour dans sa chambre pour effectuer les soins minimaux… État alarmant de l’hôpital et des soignants, soignants et soignés en danger, désert où se trouve ma mère – poussière insignifiante dans le grand navire hôpital menacé de naufrage – et entre nous, ce lien ; ce virus qu’elle m’a transmis.

Aujourd’hui, 8° jour du covid19 pour moi, 12° jour pour elle
Ce matin la fièvre commençait à reculer, puis elle revient – est-ce le signe que le virus que m’a transmis ma petite mère aura bientôt quitté le corps de sa fille ? D’elle, isolée à l’hôpital aux prises avec une forme bien plus grave du virus que celle qui se développe dans mes cellules, je ne sais que les quelques phrases du médecin qui m’appelait il y a trois jours : état stable, elle est sous oxygène, elle crie quand on l’approche.

J’ai tout essayé pour frayer un chemin vers elle – j’avais même, sur les conseils avisés d’une amie précieuse, parlé avec l’aumônier de l’hôpital qui avait accepté de lui rendre visite – nous avions envisagé qu’il m’appelle lorsqu’il aurait été près d’elle – pour lui faire entendre ma voix… pour lui redonner ce repère… Mais non : même à l’aumônier, l’hôpital ne peut donner masque et vêtements de protection qui manquent si cruellement pour les soignants.

Ma mère est atteinte d’une maladie cousine d’Alzheimer, la maladie Corps de Lewy. Depuis quatre ans, je suis les avancées de cette maladie dans le corps et l’esprit de ma petite mère – perte d’équilibre, perte de mémoire, puis perte du langage, perte totale d’autonomie, perte du sentiment d’être soi… Depuis quatre ans, je l’entoure, et la fais entourer, de soins, de voix, de présences favorables – ce « care » dont il est question dans un article de Libération :

« Nous, humains, avons besoin de chair, de contact sensoriel, d’expressivité, et plus nous sommes âgés et enfermés dans la prison de notre corps, voyant moins, entendant moins, comprenant moins, s’angoissant plus, plus le corps de l’autre nous est indispensable, cette main que l’on serre, ce visage qui se penche, cette voix qui taquine, nous ne pouvons nous en passer. »

Ces relations dont j’ai entouré ma mère sont les seuls liens qui la rattachaient encore à ce que, faute de mieux, je nommerais la vie. Ma mère criait parfois, lorsqu’on s’approchait trop vite, quand on oubliait de s’annoncer avec sa voix – elle se défendait – ; mais elle riait aussi, dans les moments de présence douce, elle adorait que je dépose de gros baisers sonores sur son front. Elle ne savait plus qui j’étais, exactement (repères brouillés, depuis quatre ans je suis devenue « maman », celle qui prend soin), mais elle reconnaissait ma présence, ma voix.

Tout cela – tout ce tissage serré de présences favorables autour d’une vieille dame qui ne reste arrimée à la vie qu’en étant connectée à des présences/voix/corps qu’elle reconnaît – a volé en éclat lorsque ma petite mère a été sortie, en pleine nuit, il y a 11 jours, de son ehpad, et conduite aux urgences, puis isolée dans une chambre d’hôpital où tout (présences/corps/voix masqués) est désormais étranger. Peut-être ce fameux dimanche (il y aura demain deux semaines, notre dernière fois avant le covid19), sera-t-il la dernière fois du sourire de ma mère.

J’aimerais dire ici deux choses.
La première, est que cette détresse psychique des personnes fragiles coupées de leur entourage faute de moyens (faute de masques, faute de tenues de protection, faute de temps pour les soignants), est de la responsabilité de l’état qui a détruit notre système de soins. Et je remercie les médecins qui portent aujourd’hui plainte contre les dirigeants qui n’ont pas pris à temps les mesures qui s’imposaient.

La deuxième chose, c’est redire la nécessité du confinement pour enrayer la propagation du virus. Les signes de la contamination peuvent être si ténus – un peu de fièvre les premiers jours (mais le sent-on, le 38°, si l’on n’est pas averti ?), la fatigue (mais nos vies ne sont-elles pas fatigantes ?), une légère gêne respiratoire… le virus est pourtant déjà là, il circule à une vitesse qui dépasse nos imaginations, et se répand.

Lorsque le diagnostic a été posé pour ma mère, je me suis aussitôt mise en quatorzaine, mais cinq jours s’étaient écoulés depuis nos derniers baisers. Alors, merci aux sentinelles qui, comme l’a fait Olivia Rosenthal au festival Effractions à Beaubourg dès le 1er mars, ont crié dans la foule « on ne s’embrasse pas ! » Déjà le premier mars, on savait.

Écoutez les sentinelles !

Rôder autour d’une âme ?

Leur existence nous échappe. Pour la dire, il faut passer par la fiction.

Écrire une fiction, rien de plus. Une fiction née de la contemplation d’un visage, ou de l’empreinte d’une présence… Une évocation irriguée par les traces inscrites dans la mémoire de celui ou celle qui écrit.

Oui, c’est bien à écrire une évocation que je vous invite, ces évocations dont parle Dominique Viart lorsqu’il analyse les formes nouvelles d’imagination biographique nées de la littérature actuelle : « des biographies fictives, qui tentent de restituer des vies singulières, entre biographies imaginaires et évocations biographiques » ; des fictions qui « ne cherchent pas le moins du monde à masquer leur ignorance ».

Chercher à saisir le geste de celui ou celle qu’on évoque… Le geste ? Sa façon singulière d’être aux autres, au monde – ce qu’il ou elle joue, donne, transmet… Interroger ce geste dans ce qu’il a d’unique pour celle ou celui qui écrit.

Nous procéderons par questionnements, par touches successives – sans chercher à relater la continuité d’une vie -, dans un jeu de va-et-vient entre le sujet écrivant et son objet d’écriture… Et peut-être découvrirez-vous, chemin faisant, comment le désir dont vous êtes habité s’est nourri aux figures des autres ?

Je parlais ici de l’esprit de la collection L’un et l’autre, créée chez Gallimard par Jean-Bertrand Pontalis, qui donne, dans Traversée des ombres, le très sensible portrait de son ami, le poète Claude Roy.

« Au-dessus de deux fenêtres ouvertes sur le jardin, une photographie. Lassitude dans le regard, un regard très doux qui se porte ailleurs, au-delà de l’objectif, mais cet « ailleurs » n’a pas de nom, ce n’est pas un autre lieu, un autre monde, juste le signe que les amis, la femme passionnément aimée, les pays où il a voyagé, les écrivains et les peintres qu’il a connus, ses camarades de combat, que tous ceux-là qui lui ont donné le goût de vivre ne seront plus là pour lui, un jour qui ne va pas tarder à venir. […] Cent fois la question a dû lui être posée : « Comment t’y prends-tu pour concilier ton amour des chats et ton amour des oiseaux ? Comment peux-tu supporter qu’Una, qui dort sur tes genoux, se souvenant soudain qu’elle est un félin, se précipite pour s’emparer d’une fauvette ? » J’imagine que Claude devait répondre par un sourire de chat et s’envoler à tire-d’aile. « Tu vois, aurait-il dit, c’est tout simple. Mais je ne suis pas un conciliateur. Pourquoi ne pourrais-je pas aimer les chats et les oiseaux, la Lande de Belle-Île et les rues de Paris, Kyoto et Venise, les morts et les vivants, l’hier et l’aujourd’hui, Pierre et Paul qui pourtant se détestent ? »

De nombreux auteurs contemporains nourriront le travail de l’atelier. Bergounioux, Cannone, Darrieussecq, Dussidour, Gantheret, Germain, Gracia, Lachaux, Léger, Liscano, Michon, Pauly, Pontalis… J’en oublie…

Nathalie Léger, parmi eux, pour ce qu’elle dit de son travail autour de personnages ayant existé. « Cette circularité, entre soi et le personnage, qui fait écrire à partir des questions que ce personnage nous pose. » Le moteur de l’écriture d’un triptyque : L’exposition, puis Supplément à la vie de Barbara Loden, jusqu’à La robe blanche.

« Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. »
Nathalie Léger, parlant de Supplément à la vie de Barbara Loden.

Vous retrouverez l’esprit de cet atelier, qui se déroula à Paris en février 2020, dans l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.

Modigliani - MET New York


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Vies

« Comme il n’est pas possible de connaître l’âme d’autrui, on peut tout juste rôder autour. » Carlos Liscano.

Voilà, c’est à cela que j’aimerais vous inviter maintenant : rôder autour de l’âme de quelqu’un qui a compté pour vous, en écrivant.

Quelqu’un ? Aussi bien un, ou une, qui a occupé avec éclat le devant de la scène, qu’un autre, ou une autre, qui ne serait présent – ou présente – que sur votre scène intérieure, car il ou elle aurait compté pour vous.

« Il avance, tête courbée, pour échapper aux ciels et aux plafonds, chaque femme qu’il croise porte une arme dans son sac, sous son manteau, dans les fleurs de son bouquet, il en tremble de peur, il la suit, tente de s’en assurer en la dévêtant, elle nie, elle crie, elle appelle au secours, on appelle ça une tentative d’agression, les lignes se brouillent et se précipitent, pourtant il peint, la nuit, très vite, entre une bouteille de vin vide et une bouteille de vin pleine, des toiles éclatantes d’énergie et de vitalité, des écoliers en noir, des canards en jaune, des ciels bleus, des neiges blanches, dans son regard hébété, ses traits défaits par l’effroi des jours ses yeux résistent, enregistrent le chocs, le compte des déboires et des rechutes. »
Dominique Dussidour, Si c’est l’enfer qu’il voit.

Nous nous inspirerons de l’esprit de la collection L’un et l’autre autrefois dirigée par Jean-Bertrand Pontalis, chez Gallimard : « écrire des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieux de la biographie traditionnelle ».

« Je l’envie. Ce chemin qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, je sais comme il fut aride, douloureux, décevant sans cesse, et dans quelle solitude il le parcourra. Mais, si tôt dans une vie d’homme, et de façon si certaine, savoir que là est son destin, sa tâche, sa nécessité absolue, douter toujours de l’accomplir vraiment, mais jamais de la route à suivre, et témoigner de ce que l’on découvre, donner à d’autres hommes des yeux qu’ils ne connaissent pas, et le donner si généreusement qu’ils ne pourront éprouver que la gratitude et non l’envie… voilà ce que j’envie. »
François Gantheret, Petite route du Tholonet.

Quelles fictions naîtront de la contemplation d’une présence intérieure, ou de la recherche documentaire ? Nous procéderons par évocation plus que par reconstitution, laisserons aller la rêverie narrative, ses incertitudes.

L’un et l’autre : vous et votre héros secret ; entre vous, un lien intime et fort. Alors oui, vous chercherez à saisir ce qui vous échappe, dont vous êtes pourtant habité.

Vous retrouverez l’esprit de cet atelier, qui se déroula à Paris en février 2020, dans l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.


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En 2020, ouvrez !

Ouvrez les portes, ouvrez les cœurs, ouvrez les frontières !

« Le soleil passe les frontières sans que les soldats tirent dessus. »
Salim Jabran.

Photo Davor Konjikusic, Série Aura : F37. Frontière serbo-hongroise.
Les murs du pouvoir, Arles, 2019.

« C’est difficile d’ouvrir une porte quand on ignore ce que l’on va trouver derrière, mais le pire, tu sais quoi ? C’est de mourir sans savoir ce qu’il y avait derrière la porte. »
Jean-Paul Jody.

Ouvrez, ouvrez, ouvrez…

« Ouvrez les portes, on se serrera, on s’arrangera.
Ouvre, mon âme, les ouvertures de ta demeure pour qu’elle s’emplisse d’allégresse. »
Vladimir Jankélévitch.

… Ouvrez les livres – faites entrer la lumière !

« Ah ! la lumière ! la lumière toujours ! la lumière partout ! La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. »
Victor Hugo.

Oui, ouvrez les livres, car « la littérature est assaut contre la frontière », écrit Franz Kafka.

Ouvrez la porte de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture ?

Écrire avec les auteurs contemporains

« Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde »

« Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. Ce travail, chacun l’organise à sa manière », écrit Olivia Rosenthal dans J’entends des voix (in Devenirs du roman, Éd. Inculte).

Connaître le monde, éprouver ce que l’énergie d’un texte fait vivre au langage – comment il fait bouger la langue, et déplace nos représentations…

Nicole Caligaris (toujours dans Devenirs du roman) pense qu’écrire serait « la tentative de toucher une réalité qui excède les cadres de notre intelligence et, dans l’incongruité du texte, dans sa sensibilité, sa pénétration par le songe, qui ait une chance de convoquer ce qui ne nous est pas intelligible. » Elle parle aussi de chercher « la rigueur du littéraire – celle de la justesse du texte, de son économie, de sa musique, de l’énergie qui s’y déploie. »

Anne Savelli, elle, joignant sa voix à celles de ce recueil, se demande sur quoi écrire se fonde pour elle : « De faux, de vrais souvenirs. Des colères à faire évoluer et d’anciennes lectures, des documentaires en coffrets, en ligne, des recherches sur le site de l’INA, des concerts, des playlists. Des extraits de JT, des films de fictions, le moteur de Wikipédia. Des tweets, des liens, une femme qui passe, jamais aucun conseil, la mention d’une géante, des photos, un départ de rampe. Une rue, une ombre, une gravure du XVIIIe siècle. Un tampon du ministère de la Justice. La liste de ce qu’on peut envoyer à Noël par la poste quand on est famille de détenu. […] La sensation de tomber, la marche, le plan de la ville, pour écrire je me fonde sur quoi ? L’urgence, comme on dit, résumée par un mot chaque fois différent dont je ne comprends pas alors l’importance. La nécessité. Quelque chose qui n’a pas l’air de me demander mon avis, en tout cas. »

S’approcher de ses propres processus d’écriture en s’inspirant des auteurs qui racontent comment ils travaillent aujourd’hui. Faire bouger la langue, tenter la recherche, la sensibilité, la pénétration par le songe, et joindre sa voix à celles des auteurs contemporains : c’est à ces expériences que je vous invite dans l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains.


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