Anne Dufourmantelle

Stupéfaction d’apprendre, ce vendredi 21 juillet 2017, la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle, à l’âge de 53 ans.

Morte alors qu’elle cherchait à sauver des enfants d’une mer mauvaise — elle qui avait tant écrit/parlé du sacrifice. Sa mort fait tomber le couperet d’une fin brutale sur son œuvre. Il n’y aura plus d’autre livre, jamais.

La lecture tisse d’étranges liens avec celles et ceux qu’on apprend à connaître, de livre en livre. La voix d’Anne Dufourmantelle était, parmi celles de mes compagnons auteurs, une présence vive, amicale et nécessaire, depuis ma rencontre avec Éloge du risque. Ce livre, offert par une amie alors que je traversais une période de grands bouleversements, m’ouvrit une première fenêtre sur la pensée de celle qui, philosophe, psychanalyste et écrivain, questionnait le rapport entre fatalité et liberté.

    « Il ne suffit pas d’être né pour être vivant.
    Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    (Éloge du risque)

De cet ouvrage, Anne Dufourmantelle disait : « j’ai voulu écrire un livre d’amour et d’émancipation. » Le couple amour et émancipation est le premier signe que je cueille, dans le sillage de sa disparition.

    « Nous nous trompons de guerre, nous sommes les soldats perdus d’une cause oubliée. La cause désespérée, toujours si vive, de l’enfance. La pure perfection de l’enfance dont les blessures mêmes nous rendent nostalgiques. Là se sont inventées nos premières terreurs, nos premiers dessins d’ogre et de ciels, nuits sans sommeil armées de promesses qui ne seront pas tenues et que nous réclamerons comme un dû des années durant sans que personne n’y puisse rien, pas même le psychanalyste soucieux qui vous écoutera sans vous interrompre, des années durant, et à qui le chemin de ces cailloux blancs mangés par le vent, les oiseaux, la solitude, l’oubli, échappera aussi. Le mystère est que cela ne nous quitte pas. Ce territoire-là, que délimitent, très précisément, nos peurs. (…) On a peur d’être abandonné, trahi, peur de ne plus être aimé, de ne plus pouvoir aimer, on a peur d’avoir froid, d’avoir faim, d’avoir mal, on a peur d’être seul, peur que le vie passe sans qu’il ne se soit rien passé. »
    (Éloge du risque)

Pendant les jours sombres qui suivirent la nouvelle de sa mort, j’ai tenté d’adoucir ma peine en lisant sur la toile tous les témoignages de celles et ceux qui l’avaient aimée, connue — notamment celles et ceux qui travaillaient avec elle aux Chroniques philosophiques de Libération.

    « Plus fort que nous
    Si nous écrivons ici quelques mots, (c’est) pour toutes celles et tous ceux qui sont en train d’entendre retentir en eux la nouvelle de la disparition d’Anne Dufourmantelle (…) Nous pourrions tenter chacun à notre manière de dire ce qui nous frappait dans ce qu’elle disait et que nous entendions, et pourquoi cela rejoignait non seulement le secret le plus intime de chacun, mais aussi le secret d’une génération, d’une époque et d’un monde (…) On dira plus tard comment et pourquoi, mais on peut dire déjà pourquoi cela concerne tout le monde, cet accent de vérité, et pourquoi il faut le chercher pour tout le monde contre ce qui dans le monde et ses bruits le recouvre, (…) oui, comme elle faisait ici même dans les pages de ce journal, dans ses chroniques philosophiques, aller chercher et dévoiler le mensonge qui étouffe cette vérité et aller chercher parfois aussi, à l’inverse, les actes et les paroles qui, dans le monde et la société, font entendre cet accent et cette vérité (…) Oui, elle faisait entendre cela dans ses chroniques ici même, et c’est bien ce qui nous autorise à dire que ce nous dont nous nous autorisons ici n’est pas un nous fermé, formé, pas un groupe mais est profondément ouvert, inconnu et inattendu : ses lecteurs et ses amis inconnus, avec qui nous voulons seulement continuer à partager (…) cette vérité et cette amitié, et ce sourire large et doux et ferme et tenace et tendre et inquiet, et ce refus et ces refus qu’il faut continuer à porter et à partager, (…) partager cette nouvelle qui nous sidère mais qui ne peut nous laisser muets car nous devons la partager et la partager encore, pardonnez-nous mais c’est que voyez-vous, c’est plus fort que nous. »
    (Frédéric Worms, Professeur de philosophie à l’École normale supérieure, sur Libération)

Dans ses chroniques philosophiques, Anne Dufourmantelle mettait des mots sur la violence singulière de notre époque ; elle traquait « ces lignes de mutations qui se déplacent sous nos yeux et que nous avons du mal à penser ». Disparition de la sublimation, servitudes volontaires, perversion du langage, sentiment d’insécurité… elle dégageait, sous les discours ambiants, des aires signifiantes pour la pensée.
« La pensée est d’abord une hospitalité de l’intelligence du monde et de la vie. Un devenir secret du monde. » (Défense du secret)

    Servitudes volontaires
    « Cette confusion entre les qualités d’un être et ses performances est bien le fait de notre époque où l’approche économique
    (rentable, comptable) prime sur toute autre, y compris sur ce que le vivant a de plus précieux. Ne parle-t-on pas aujourd’hui d’élèves de maternelle à « haut potentiel » ainsi que toutes les DRH du monde le font de certains membres d’une entreprise ? L’évaluation est devenue tyrannique, un outil de management incontournable, un mot d’usage public qui sert insidieusement la dévaluation, le contrôle des individus et la délation. Il s’agit de savoir plaire, et non de savoir. Il y avait la servitude volontaire, il y aura de plus en plus la volonté de servitude. »
    (Libération 22 juin 2017)
    Perversion du langage
    « Quand les mots échangés disent le contraire de ce qu’ils sont censés dire, la société se retrouve dans une impasse, confrontée à une colère sans fin. (…) On sort de la colère par le langage, le dialogue avec l’autre pour obtenir la reconnaissance de la légitimité de son point de vue. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage.
    C’est moins des expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit « réaliste » quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit « évaluer » quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle « progrès » toute transgression quelle qu’elle soit, on parle « de protéger les gens » quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de « plébiscite » ce qui était un « barrage » la veille, on dit « se mettre en disponibilité » quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se « restructure », on appelle « réforme » des dérégulations et « révolution » l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique. (…) Si les mots ne sont pas communs, si les mots n’ont plus de sens, le socle d’une compréhension commune disparaît, et nous nous retrouvons dans une société bloquée. (…) C’est aux individus de refuser cette perversion pour retisser un dialogue efficient, qui convertit la colère non pas en haine mais en relation de deux intelligences loyales. »
    (Interviewée par Philippe Douroux sur Libération)

La recherche de vérité, la prise de risque, « la douceur dans le regard et la puissance dans la pensée, cette capacité à combiner la philosophie et la psychanalyse ; la plume incandescente qui des romans à la direction d’une collection de psychanalyse L’autre pensée (Stock) n’a cessé de nous emporter par et dans les mots. Anne Dufourmantelle réfléchissait le monde et le monde après elle s’assombrit, comme décline le ciel des Idées. Notre tristesse est inconsolable, » écrit Elsa Godart, philosophe, psychanalyste, dans Psychologies :

    Une lumière s’éteint
    « Je me souviens de nos échanges à propos d’Éloge du risque où Anne Dufourmantelle me confiait sans équivoque : « je pense qu’il n’y a pas de petits risques, que souvent une révolution intime vient d’infimes changements, et quels que soient les domaines dans lesquels s’inscrivent ces changements, couple, famille, travail, ils sont la première brèche d’un beaucoup plus grand bouleversement. C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-ton la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour. »
    Ce risque d’être intensément vivant jusque dans la mort – c’est celui que cette femme qui illuminait le paysage intellectuel français a osé prendre pour venir porter secours à deux enfants. »

Combien de fois, cherchant les traces qu’inscrivait sa mort sur la toile, ai-je lu le mot douceur ?

    « Anne Dufourmantelle, c’était une rencontre. La sérénité lumineuse, et la douceur qui se dégageaient d’elle n’étaient jamais mièvres mais semblaient toujours une grâce conquise au contact de la fragilité et d’une extrême sensibilité à la souffrance. Secrète et poétique, elle créait un espace où les mots avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus infimes de la vie sensible. »
    (Charlotte Casiraghi, présidente des Rencontres philosophiques de Monaco)

Douceur. Le mot a désigné une nouvelle ouverture, montré un nouveau chemin. Oui, c’est bien la douceur qui me lie à la voix que je connais dans ses livres, que je reçois la lisant — cette douceur dont elle disait : « Je crois que la puissance de métamorphose de la vie elle-même se soutient de la douceur. » Une douceur qui me parvient, relisant ses livres, comme si je m’approchais d’une source. « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière » écrivait-elle dans Puissance de la douceur.

    « J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une vraie force qui accompagne et porte la vie. Ce livre est écrit comme une courte méditation, on peut musarder à l’intérieur, y flâner comme on traverse un jardin. »
    Écoutez-la parler ici de Puissance de la douceur

Musarder, flâner, et sentir, touche après touche, se confirmer la force de la douceur telle que nous la raconte Anne Dufourmantelle.

    « Le raffinement coexiste avec la douceur dans l’artisanat. C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe dans le baroque tardif. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. Il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour impériale de Pékin. Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant. Douceur de la soie, du verre poli, de l’argent filé, de la panne de velours, de la peau qui s’en revêt, de l’œil qui les contemple. »

Et ceci, en clôture du livre :

    « Un jeune Italien a été enrôlé dans l’armée de terre italienne pendant la Première Guerre Mondiale. Depuis des mois, il sa cachait avec ses hommes dans la montagne. Ils n’avaient presque plus de vivres. L’ordre était de défendre le col, quoi qu’il en coûte. Avec un sentiment d’absurdité qu’il tentait de cacher aux autres, il tenait un journal de bord. Un soir, il perçut un mouvement de troupe de l’autre côté de la faille qui séparait l’étroite vallée et pensa que tout était perdu. L’offensive aurait lieu le lendemain matin, c’était certain, et ils n’auraient pas assez de munitions pour tenir. Cette nuit-là, il décida, à l’insu de ses camarades, d’aller faire une incursion au plus près du camp ennemi. Arrivé à mi-chemin, et au moment où il allait rebrousser chemin, il entendit une chanson s’élever d’un gramophone. La surprise le retint. Il en fut si bouleversé qu’il décida de s’avancer à découvert, un signe de reddition à la main. Il fut immédiatement capturé et amené à l’officier de l’armée allemande. Le disque tournait toujours. Ils connaissaient tous deux sa mélopée. La voix qui s’élevait était d’une douceur irréelle. L’officier s’entretint toute la nuit avec cet homme. Celui-ci tenta le tout pour le tout, expliqua leurs positions, leur mort certaine et mit leur sort entre ses mains. L’officier le laissa repartir au matin. Et ne donna jamais l’assaut. Il repartit par l’autre vallée, leur laissant le temps de se replier eux-mêmes et de leur échapper. C’est une histoire de douceur. »

Sur le chemin de ces journées d’après sa mort, il y eut rencontre plus grave. Ce premier roman écrit après vingt-et-un essais — premier roman qui devient, après sa mort, le dernier livre : L’envers du feu. Trouvé sur les routes de l’été, lu avidement dans l’émerveillement d’une écriture transformant passion de l’élucidation et de l’enquête en polar analytique… Un roman des origines raconté dans le cadre d’une psychanalyse intensive, voilà pour la cadre. Un roman qui aborde « la vérité et les mensonges, les semblants, les faux semblants, et le monde du hacking ; la dimension psychanalytique m’a permis d’explorer ce que serait une plongée très intense dans l’inconscient. »

    « Par des insomnies rebelles, je me suis dit que les essais seraient ennuyeux à retrouver chaque nuit, il me fallait des personnages » raconte Anne Dufourmantelle qu’on peut écouter ici.

Une merveille.
Le dernier livre.

    « Elle pense à son premier analyste. Il lui avait réappris la confiance. Très doucement, avec une patience infinie, il l’avait sortie des ruines. Ensemble, il les avaient retraversées, apprivoisées, nommées. Il abordait l’inconscient en chercheur comme on évalue la trajectoire d’une météorite, se confrontant aux compositions secrètes de la matière, de la lumière, de l’espace. Pour lui, le plus intime ressort du psychisme était à étudier comme une galaxie lointaine dont les informations vous arrivent déformées et imprécises, sans jamais perdre de vue le mystère de son destin. Il lui avait permis d’accéder au courage. »

De cette psychanalyse qui irrigue son œuvre, Anne Dufourmantelle dit qu’elle « reste scandaleuse », lorsqu’elle répond aux questions de Laure Leter dans Se trouver.

    « Le dévoilement par un sujet de ce qu’il ne voulait pas savoir de lui-même et de la lignée dont il vient est un parcours de type initiatique, dangereux, courageux, avec des épreuves. (…) On ne revient jamais d’aucun voyage, car celui qui revient n’est plus le même. Ce dépaysement que nous allons chercher sur d’autres territoires, d’autres lumières, d’autres parfums, est un subtil et nécessaire exil intérieur. L’analyse brusque nos accoutumances, nos acquis, nos défenses : nous allons y questionner tout ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, tous ces refuges construits contre l’inespéré. »

Dans cet ouvrage elle nous ouvre, avec des mots limpides, à la conscience des nouvelles maladies de l’âme de notre époque — la solitude affective, l’angoisse, les fatigues banalisées qui se transforment en burn out ; elle dégage les figures actuelles du narcissique et de son dangereux compère, le pervers narcissique tout en nous invitant à « quitter les ruines ou sortir des silences ».

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est or ou source. Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même au secret, c’est-à-dire au cachot. »
    (Défense du secret)

Je voudrais écrire encore, vous parler d’autres livres… Mais, espérant vous avoir transmis un peu de la douceur que je reçois avec la clarté de la pensée d’Anne Dufourmantelle, espérant aussi vous avoir donné désir d’entrer dans son œuvre sensible, je préfère lui donner encore une fois la parole, cette fois-ci autour de la lecture.

    « La lecture est un laboratoire dont nous ne pouvons mesurer l’efficacité, lui supposant une placidité inoffensive qui vient seulement occuper notre temps libre, des morceaux de nuit, de sieste ou des matinées tranquilles selon. Or c’est exactement le contraire. Pendant la lecture, ce qui est mobilisé ne nous apparaît pas, du moins pas tout de suite. L’altération est continue, bien au-delà du moment où nos yeux se portent sur la page. C’est pourquoi à certains moments de l’existence et dans certaines existences tout court, il est impossible de lire. De vraiment lire. C’est-à-dire d’entrer dans cette zone de ravissement où ce qui est affecté nous échappe absolument ».
    (Éloge du risque)

Oui, nous restent ses livres pour continuer d’avancer avec la lumineuse pensée de cette femme libre.
Je vous laisse avec elle. Écoutez-la parler d’Intelligence du rêve

    « On se hisse à mains nues au-dessus des remblais, et là, vertige. Le rêve commence. Le rêve a ce pouvoir d’annoncer ce qui arrive, et de mettre entre nos mains la possibilité d’en répondre. S’ouvrir à l’intelligence du rêve, à sa promesse, c’est l’envisager comme une révélation intime, le signe d’une possible liberté qui advient par la voie du désir. »



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Voix d’atelier

Maintenant que Sète et les Voix vives s’éloignent dans le grand fleuve de l’été, maintenant est venu le temps de déposer ici les textes qui garderont mémoire de la rencontre entre les voix des poètes et celles de notre atelier.

Chaque jour, je vous invitais à cueillir, dans le bouillonnement des mots des poètes, ceux qui viendraient éveiller vos désirs d’écrire… Parfois je vous invitais à porter votre regard sur les lieux — la ville et ceux qui l’habitent…

    Rue Rapide
    « À Sète, il y a la rue rapide. Elle est étroite, pentue et se jette dans le port.
    Quand on est tout en haut de la rue rapide, on voit tout en bas la mer, promesse de bonheur.
    Je m’offre donc l’audace de découper cette rue rapide dans des mots.
    C’est une façon de l’emporter avec moi, une manière de l’avoir toujours à mes côtés.
    Savoir que, dans la vie, je pourrai désormais emprunter à ma guise la rue rapide est un trésor inestimable pour moi qui suis si lente. »
    V.

Nous nous retrouvions en fin de journée, en dehors de la ville, à La Pointe courte — à l’heure où les pont levants ouvrent un passage aux voiliers entre l’étang de Thau et les canaux de la ville vers la mer.

Parfois je vous invitais à pousuivre le sillon creusé par un poète, comme après la lecture des frères migrants de Patrick Chamoiseau.

    Rencontre avec un poète algérien
    « – Je vois bien que depuis quatre jours vous me tournez autour sans jamais m’aborder. Si vous faites partie de la police, il vaudrait mieux le dire tout de suite – quoique dans ce cas vous auriez été plus discrète.

    Vous les connaissez ces deux là, à la fenêtre ? Parce eux aussi vous les observez depuis un moment… Moi, c’est sûr, ils feront l’entrée d’un poème. Mais vous ? Pourquoi vous les regardez ? Vous êtes poète ?

    Au fait, je suis perdu, perdu dans la ville, pourriez vous m’aider ? J’ai rendez vous avec une dame que je ne connais pas. A-t-on idée d’habiter au milieu du milieu d’un labyrinthe ?
    Oui, on voit la mer… je sais…
    Chez moi aussi, on voit la mer, elle est partout, mais c’est un trompe l’œil…
    Vous êtes d’ici ??
    Elle m’a dit carrefour d’Endoume, autant dire qu’elle n’a pas envie de me voir… vous en pensez quoi ?

    Vous m’écoutez ?
    Non, vous regardez encore ce couple à la fenêtre, ils vous font rêver ?
    On dirait un trompe l’œil, eux aussi. On en voit parfois dans les villes, à Paris sur la place Beaubourg, des fausses fenêtres avec des personnages, moi je trouve ça triste… Dans mon pays ça ne viendrait à l’idée de personne… il y a tellement de monde partout… des enfants au bord de l’autoroute, des couples qui font l’amour dans les ruines romaines sur des matelas de fortune et d’absinthe, des poètes qui se souviennent des absents…

    Ah voilà, j’ai retrouvé l’adresse : Traverse de la Roseraie… vous connaissez ?
    C’est une dame qui a connu ma mère…

    – Vous avez raison, non, je ne suis pas de la police et oui, je vous tourne autour depuis quatre jours sans vous aborder ou presque…
    Vous avez dit trompe l’œil à propos de la mer à Alger, moi aussi, j’avais pensé trompe l’œil à propos de ce couple à la fenêtre et vous l’avez dit…
    On pourrait dire que nous nous rencontrons sous le signe du trompe l’œil, de la séduction, de la confusion… Acceptons-en l’augure…

    Ce couple à la fenêtre ? Vous voulez savoir ? Ils m’ont saisie par leur beauté.
    Tous deux vêtus de noir, dans cet encadrement blanc, sur ce mur terre de Sienne
    C’est la fin de la journée

    Officiellement je ne suis pas poète, je me raconte des histoires
    Ils viennent d’arriver à Marseille, donc ça y est, ils sont d’ici ; c’est comme ça, ici, pour le meilleur et pour le pire.
    Ils ont passé la journée à peindre ou à tapisser leurs nouveaux murs de « papier bleu d’azur », vous connaissez la chanson ?
    Ils ont fait l’amour à même le sol
    Une fois, deux fois
    Il lui a murmuré : « c’est l’été pour toujours »

    Ils sont fatigués, comme un soir de noces
    Au fait, puisque vous êtes algérien vous pourriez me dire ce que Camus appelle gloire ?
    « C’est ici que j’ai connu la gloire d’aimer sans limite »
    Ils vont sortir, aller se baigner, manger, ce qu’on pourrait appeler refaire le monde…

    Il faut toujours refaire le monde, et vous le savez bien. Dans votre pays, 70/100 de la population a moins de 30 ans – mécanique poétique des chiffres

    Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes perdu.
    Moi, je ne me perds plus à Alger. Ou, quand je me perds, il y a toujours quelqu’un pour me dire « vous êtes chez vous. »
    Une femme toujours me guide
    Une femme solide et sensible
    De cette sorte d’êtres dont on se dit qu’ils ont tout compris
    Le sourire, le regard profond et malicieux, les mains, la retenue, l’ouverture…

    Je la revois au cimetière de Sidi Abderaman, pleurant tant de morts, tant de fils, ne priant pas vraiment — trop de larmes, trop de colère

    Les mains si douces, brodées de henné essuient les yeux et plongent dans le couscous qu’on va manger là, au cimetière, entre vivants, survivants, face à la mer.
    Douceur cruelle
    Le thé est sucré et amer

    Il est terrible le moment où l’on se quitte à Alger
    On s’embrasse bien sur, on se touche , on se tient les mains longtemps
    On se dit « à bientôt »
    Et toujours quelqu’un ajoute « Si Dieu le veut… »
    Parce que chacun sait, chacun pense, chacun ne dit pas autrement que par cette formule, cette prière, cette supplique… la peur, la violence, le feu, la mort
    Jamais éteints, jamais épuisés, jamais vraiment guéris

    À Djamilla, le vent…
    2000 ans de vent, pas une larme n’a séché, il y a du sang dans les mosaïques
    et du sang sur le sang
    À Bab El Oued, la nuit, personne dans les rues

    Ô douceur des maisons amies
    Ô douceurs des gâteaux verts et roses et parfumés
    Fleur d’oranger, citron
    Le jasmin, qu’on appelle ici « galant de nuit », viendra-t-il à bout du malheur ?
    Plus de couvre-feu… le feu couve encore
    Il y a des grilles aux fenêtres jusqu’au troisième étage, il y a des grilles dans les escaliers des immeubles, il y a des souvenirs d’une violence inouïe

    Il y a Nalia, qui travaille à l’hôpital et qui dit : « j’en peux plus, plus entendre, plus voir, partir… »
    Nalia défaite mais toujours élégante, maquillée, debout… Algérienne.

    Je vais vous aider.
    Trompe l’œil pour trompe l’œil,
    Cette femme qui a connu votre mère,
    C’est moi
    Ça pourrait être moi… »
    Monique

Parfois vos voix jaillissaient de la rencontre avec un lieu et, dans ce lieu, de la découverte de l’œuvre d’un poète…

    Le trou de Poupou
    « Dans le trou de Poupou*, des voix vives caressent les morts. Tout doucement. Du bout des branches. Parfois une rafale. Et puis plus rien. La brûlure des orties. Épiphanie. Épi fané. Attendre la tortue qui peut-être viendra. Ou bien ne viendra pas. Et c’est sans importance. Attendre. Et puis c’est tout.
    Dans le trou de Poupou, il est des ombres errantes. Des chemins sans issue. Des murs et des menaces. Plein de fantômes aussi. Une mère ortie qui passe et qui ne s’arrête pas. La brûlure, elle, reste. Une brûlure à vif.
    Dans le trou de Poupou, des oiseaux. Des branchages. Des feuilles par milliers. Des éclats de soleil. La prière du vent. Des aubes crépusculaires. Des rêves minuscules. Des chants. Encore des chants.
    Dans le trou de Poupou, la voix d’une femme syrienne ou d’une femme libanaise et c’est la même voix. La voix des colères et des deuils. Il manque toujours une lettre. Peu importe la lettre. L’alphabet dégringole un escalier sans marches.
    Dans le trou de Poupou, des moments de silence où respirer enfin. Apaiser la brûlure. Toucher le tronc des arbres. Avaler la lumière et la sève goulûment. S’enrouler dans l’écorce. Crier. Crier encore.
    Écoute le trou de Poupou. Il t’appelle, il m’appelle, il nous appelle tous.
    Nous refusons d’entendre. Le trou de Poupou nous fait peur. Il est la lettre absente de tous les alphabets.
    Celle qui tangue et chavire.
    Celle qui murmure en nous la brûlure de l’ortie.
    Celle qui nous fait crier dans l’étreinte amoureuse.
    La lettre de Perec. La lettre de Kafka.
    Celle de Philippe Forest dans Sarinagara.
    Une lettre perdue, envolée, disparue.
    Dans le jardin de la tortue**.
    Au fond de nos mémoires.
    De nos voix vives, écorchées vives.
    De nos écorces de vivants.
    Écoute le trou de Poupou.
    Écoutez le trou de Poupou. »
    Francine

    *Le trou de Poupou est un lieu de lecture de textes dans l’impasse Canilhac à Sète, où se trouve le jardin de la tortue** (un jardin privé qui ouvre ses portes à la poésie)

Parfois, les mots entendus pendant la journée irriguaient l’imagination d’autres rencontres ; vous veniez nous les raconter le soir, à La Pointe Courte…

    Appel
    « Dans la coulée verte nichée au cœur de la dense île singulière – Sète –, un jardin arborisé, un vieil homme. Le vieil homme a la moustache broussaille blanche, ses rides se fondent dans les écorces des arbres centenaires,
    le vieil homme est assis sur le banc vert défraîchi,
    délavé par les intempéries de la vie.

    Le vieil homme parle tout seul. Il parle d’Amour, de trahisons, de paix, de drames, de guerres incessantes, d’immigration, de désolation et de biodiversité. À côté de lui, sur le banc vert défraîchi, une mappemonde en lambeaux, qu’il tourne de manière très précise, pointant de son index les endroits de sa désolation.

    Le vieil homme sort un mouchoir en coton mercerisé blanc, le déplie méticuleusement – deux initiales rouge sang finement brodées s’entremêlent. Il essuie les quelques larmes s’échappant du bas de ses lunettes de corne embuées.

    Le vieil homme pleure discrètement, en silence, à l’insu de tous. Seul son corps vieilli et amaigri tressaute au rythme du sanglot. Le vieil homme aux yeux devenus brillants fait signe de la main où le mouchoir chiffonné s’est laissé emprisonner.

    Le vieil homme fait signe à la femme, à une femme, la femme inconnue….

    Elle, la femme, la femme qui s’est retrouvée après des années de quêtes impossibles, de solitudes brisantes, d’essoufflements de la maternité.
    La fragilité fût son ancrage pour traverser les torrents de la souffrance intérieure.
    La sensibilité fût son GPS pour garder le chemin de la douceur dans un monde souvent endurci par des certitudes figées, ayant oublié l’espérance.
    La solitude fût sa fidèle amie pour converser lorsque l’âme se perdait sur les multiples voies du labyrinthe.
    Elle traversa le rejet, l’abandon, le grand silence, l’ignorance et le mépris.
    Elle traversa les pertes, les deuils des êtres tant aimés qui n’ont pas choisi de partir rejoindre les murmures du ciel.
    Elle traversa, traversa, traversa… l’ombre, la mi-ombre, la pénombre, le miroir !
    Elle traversa la nuit sombre de l’âme !
    Elle traversa les chemins de morts pour retrouver les chemins de vie, de la vie…
    Elle traversa la mort…

    Et là, dans le silence de la nuit, dans les ténèbres de sa nuit, l’Amour à l’état pur lui tend la main, main que la femme saisit, laissant tomber le mouchoir chiffonné de la vie. L’Amour enlace la femme et danse, danse, danse toute la nuit… »
    Sophie

Parfois, enfin, les rêves qui conduisent au poème jaillirent du festival lui-même alors que tombait, sur la rue Villaret-Joyeuse, une pluie de poèmes.

    Une pluie de poèmes, un soir d’été
    « Une pluie de poèmes sur une ville en poésie
    Des poèmes jouent avec le vent, s’accrochent dans les arbres, glissent sur les cheveux des enfants, courent le long des trottoirs, s’envolent au premier frisson du vent
    Assise sur un tapis de poèmes, je cueille des petits bouts de papier
    Ils sont de partout, d’ici et d’ailleurs, d’ailleurs et de l’autre côté de la mer

    Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes sur la ville
    Un poème se glisse dans le creux de ma main
    « Parfois, je déambule dans une ville dont les habitants ne voyagent pas
    Une ville sans limite
    Sans désir
    Sans rêve »

    Une ville, posée sur le bord de la mer, sur la rive opposée
    Y-a-t-il… une ville en réponse ?
    Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, une femme assise sur le sable, regarde-t-elle le même horizon ?
    Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, un goéland au ras des flots ?
    Y a-t-il, sur l’autre rive, un enfant, des coquillages plein les poches ?
    Le soleil dessine-t-il les mêmes reflets d’argent à la surface de l’eau de l’autre côté ?
    Et ce ciel aux étoiles multiples, s’étend-il jusque l’autre rive ?
    La lune, oui, la lune, la voient-ils sur son autre versant les habitants de l’autre bord ?

    Ici, les gens ne voyagent pas, ici ce sont les bateaux qui partent
    Ils ramènent des senteurs au goût d’Orient, des contes de mille et une nuits, une langue qui chante, qui chante la douceur de vivre, la sensualité des femmes, la mémoire du vent, la poésie des mots

    Une ville posée sur le bord de la mer
    Une ville sans limite pour une mer infinie
    Une ville sans frontière
    Les poètes mélangent les langues et les mots
    Les mots pour un chemin de paix

    Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes, un poème s’invite dans l’échancrure de ma robe
    « La beauté s’érige en absolu »

    Une fille danse sur le bord du trottoir, sa robe rouge dans le vent
    Dans le ciel, un cerf volant, un enfant court sur la plage
    Un poème sur la branche de l’arbre
    Des mots se rencontrent pour la première fois
    Des mots se rencontrent et un poème apparaît
    Des transats vides sur la place des livres
    Un vieil homme marmonne, un livre à la main
    Un vieil homme lève les yeux… et sourit au ciel
    Un volet déchiré claque dans le vent, des marches usées crient à chaque pas, l’eau coule d’une fontaine cassée, des enfants rient dans la cour de l’école
    La beauté…
    Un regard qui sourit, des mains qui se rencontrent
    Un oiseau
    Un petit nuage blanc
    Une fourmi sur la page de mon livre
    La beauté…

    Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes
    Une paperolle à l’entrée de mon sac
    Un poème en forme de sentence
    « Gare au vœu que tu formules, il pourrait se réaliser »

    Alors, je me suis assise sur le bord de la mer et j’ai regardé l’horizon
    J’ai laissé le vent déplier les pages de mon cahier, j’ai laissé mon vœu s’envoler, je le confie à l’oiseau
    Il le déposera dans ton jardin, tu le cueilleras au petit matin, tu lèveras les yeux sur les dernières étoiles
    Sur la peau de ton ventre un frisson, ton cœur ouvre la porte
    Entre les mots du message de l’oiseau, assise sur le bord de la mer, une larme glisse sur ma joue
    De ma bouche s’échappent mes doutes
    Une brume d’eau dans le ciel, tu marches dans le soleil, je rentre chez moi
    Un festin.

    Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
    Un poème s’accroche à ma sandalette
    « Quand tu dors, je me réveille avec ton souvenir »

    Quand tu dors, je regarde ton visage, compte chacune de tes respirations
    Sous tes paupières closes, ton regard se tourne vers le dedans, tes yeux voyagent
    Quels paysages traversent-ils ? Vers quel lieu marches-tu quand tu dors ? Tu m’échappes quand tu dors ?
    Tu appartiens à la nuit
    Aux rêves de ta nuit.
    Suis-je au bout de ton regard quand tu dors ?
    Je pose ma main sur ton ventre quand tu dors et je pars te rejoindre
    Quand je me réveille
    Je porte ton souvenir dans le creux de mes mains.

    Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
    Un poème se pose dans ma chevelure
    « Dans le néant, tu es une graine »

    Tu es poussière d’étoiles, dit le physicien, tu es graine dans le néant, dit le poète
    Le néant est immensément grand, le néant pour tout l’espace ?
    Combien de graines voyagent dans le néant ? Combien de graines en perdition ?
    Une graine surgit du néant de l’univers , et c’est l’ouverture de tous les possibles
    Une graine de radis germe en 18 jours sur la planète Terre
    Une graine de baobab a besoin de mille ans sur la même planète
    Combien de temps dans le néant ?
    Comment se compte le temps dans le néant ?
    Je m’assois sur le bord du début
    Je regarde la trace d’une ombre venue des confins des mondes
    Une trace, une ombre, une étoile
    Peut-être toi. »
    Guylaine
    Le 29 juillet, Sète, Festival des Voix Vives

Ensuite c’était le soir sur La Pointe Courte et nous rejoignions le festival pour entendre d’autres Voix vives, là-haut, sur les flancs du Mont Saint Clair, dans le jardin Simone Veil.

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Pluie de poèmes sur Sète

Le soir, après avoir lu la cueillette du jour à l’atelier, nous quittons la Pointe courte pour rejoindre le festival des Voix vives.

« Le poème est lui-même un chemin »
Horia Badescu, Grèce

 

« J’écoute d’une oreille tendu vers la nuit marchant écartant la brume de mon propre cœur »
Enan Burgos, Colombie

 

                                

« Greffer la vie avec espoir au vent fou du jour suivant »
Estève Salendres, France

 

« La poésie se définirait-elle comme un cadran solaire, cadran des solitudes, zone libre, chant bleu, appel de la forêt et de la nuit ? »
Luc Vidal, France


 

« Si nous plantons des balles, que poussera-t-il dans la terre ? »
Nasser Rabah, Palestine

 

« Aujourd’hui encore, parfois, tu peux avec la clé d’un simple trèfle ouvrir le monde »
Yannis Rítsos, Grèce

 

« Ne refuse pas l’infini, son goût d’ailleurs, sa démesure »
Colette Gibelin, France

 

« Et tu m’avais dit qu’il faisait doux à l’intérieur des mots »
Marianne Catzaras, France

 

« Dans chaque silence mûrit un mot, dans chaque parole, un silence »
Horia Badescu, Roumanie

 

 

              

« Je n’avais aucune arme, seuls mes rêves m’accompagnaient »
Salah Faïk, Irak



« Le temps erre, et tu ne peux pas le voir »
Roland Pécout, France

 

 

« Il ne reste que des espoirs à faire voler avec nous »
Charles Flores, Malte

 

« Tout n’était que fanfare, le noir aussi était de l’or »
Rino Cortiana, Italie

 

« La lumière invente encore notre regard, l’arbre invente un autre nuage »
Luiz Mizon, France/Chili

 

 

Oui, il pleuvait hier soir des poèmes sur Sète et la lumière était dans tous les yeux.

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Frères migrants aux Voix vives

Sète, juillet 2017, Festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée



« La poésie chemin de paix », lit-on sur le programme du festival. L’appel se fait entendre dès samedi soir, au parc Simone Veil, lors de la magnifique lecture de <em>Frères migrants</em> de Patrick Chamoiseau par Isabelle Fruleux accompagnée de Zacharie Abraham à la contrebasse, et Laurent Maur à l’harmonica. 

« Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin. »
Vous pouvez découvrir ici la Déclaration des poètes



« Nous sommes toujours contemporains d’une barbarie que nous ne voulons pas voir », dit le lendemain Patrick Chamoiseau. « Politiquement nous avons à construire un nouveau cadre de l’hospitalité, il faut retrouver ce goût créatif d’essayer de comprendre comment pourrait fonctionner un monde où les frontières ne seraient pas de guillotines. »

C’est à la fin d’une année marquée par la visibilité d’un phénomène historique majeur « que cet homme-écriture a rédigé un texte qui est, à son image, à la fois un essai, un poème et un manifeste, un appel et une prière. » Voir ici l’article d’En attendant Nadeau

Lire ici la belle critique de la Librairie Charybde sur Frères migrants

« Les flux migratoires sont comme un réveil du sang de la terre« , disait Patrick Chamoiseau lors d’une interview par Libération

Patrick Chamoiseau qui écrit aussi dans Libération : « Comme l’amour, le bonheur est une compétence de notre imaginaire que nous devons apprendre à développer en nous. Il rassemble nos perceptions, les soulève dans l’ordinaire d’un simple instant. Sa présence (étrangère aux joies grasses qui s’épuisent) peut ne pas se ressentir. Considérons alors cet art : retenir les épiphanies qui amplifient notre sensibilité au seul fait d’être en vie. »

C’est à ces épiphanies que je vous invitais, hier, vous qui m’avez rejointe à l’atelier Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète

L’élan donné

Oui, sans doute s’agit-il de cela, donner l’élan d’écrire — sans doute est-ce à ce jeu que j’invite celles et ceux qui rejoignent mes ateliers.

Donner l’élan, donner un cadre aussi — tracer progressivement les limites d’une histoire en inventant comment on va la raconter.

Dans l’atelier, les limites viennent avec le soin qu’on apporte à l’écriture, avec le soin qu’on donne aux formes. On ne sait pas à l’avance où écrire nous entraîne mais on y va, texte après texte, on cherche et écrire donne forme concrète à des projets… Quelle est l’histoire ? Qui sont les personnages ? Qui est le narrateur ? On commence, ensuite on précise ; on se demande quelle histoire on serait seul.e à pouvoir raconter, on fabrique les personnages qui feront vivre l’histoire, on cherche comment le narrateur raconte l’histoire, on se demande aussi pourquoi il la raconte…

— Oui, il peut y avoir plusieurs narrateurs, mais alors qu’on les entende, que chaque voix vienne éclairer l’histoire selon son propre point de vue.

Toute histoire devient possible dans l’atelier et c’est heureux, on est dans le grand champ de la littérature, on découvre les espaces, les édifices construits par ceux qui nous précèdent, on s’approprie les outils — il arrive qu’on se donne un coup de marteau sur les doigts mais c’est le métier qui rentre, disait mon grand-père. Le vôtre aussi ?

Commencer un récit long ?

Trois jours vivifiants, direz-vous en fin d’atelier. De bonnes ondes dans le groupe, un mélange harmonieux, paisible, l’ambiance propice, la bienveillante écoute. Oui, forts de ces relations soutenantes vous avez exploré, travaillé, essayé, construit, écouté, parlé des textes, trouvé de nouvelles pistes. Vous avez aussi défriché, nettoyé, fait le tri, trouvé des bords aux histoires que vous désiriez raconter. Vous avez résolu des dilemmes, rassemblé des bribes qui attendaient depuis plusieurs années, dessiné des chemins balisés pour la suite et trouvé la détermination de poursuivre. Tout ça en trois jours — arpentant avec vitalité le grand champ de la littérature.

 

Au fil des séances, les contours flous de mon histoire initiale ont trouvé une expression plus précise sous le projecteur puissant des méthodes de travail progressivement amenées avec beaucoup de talent.
Une ouverture s’est faite d’où surgit mon désir d’écrire avec cette découverte inattendue de l’invention. De nouvelles facettes de l’existence sont devenues proches et accessibles. Il suffisait d’oser.
Et, cerise sur le gâteau, les retours du groupe m’ont permis d’aller encore plus loin que je ne l’imaginais.
Henri

 

Six femmes, trois hommes, assis autour d’une table. Un peu d’inquiétude, une légère tension. Au bout de la table, Claire donne le la.
Des mots fusent, des phrases surgissent, des personnages s’invitent à la table, des chemins se croisent, des histoires s’écrivent. On s’étonne de sentir sous ses doigts son crayon qui avance. Parfois il se cabre, s’arrête, repart en arrière. La bienveillance des uns et des autres le relance. Et au bout de trois jours, on se prend à y croire à son histoire, on sourit.
Merci Claire ; merci à vous, mes compagnons de voyage.
Solange

 

Je suis arrivée à l’atelier avec une besace chargée de dilemmes et de questions qui me débordaient, m’inondaient, m’empêchaient d’avancer. J’avais trop de tout, trop de personnages, trop de lieux, trop d’histoires, etc. Les propositions de Claire m’ont permis de comprendre sur quelle surface je voulais travailler (la limite géographique et temporelle de mon histoire) et avec quelle matière (la « biodiversité » du récit: quelles langues vont se faire entendre, quelle polyphonie va s’élever – puisque je tiens à un chant polyphonique…).
C’est étrange de voir un personnage que l’on attendait pas émerger d’une proposition d’écriture, étrange et excitant de s’installer dans l’écriture d’une scène qui ne constituait qu’un micro-détail dans notre imagination mais qui décide avec aplomb de s’étirer dans l’histoire… Ces trois jours de travail intense ont été d’un grand plaisir au sein d’un groupe attentif et très sympa. Merci à vous, compagnons d’écriture, et merci à toi, Claire, pour l’intelligence et la bienveillance de ton écoute qui m’ont permis de redémarrer avec quelques « calages en côte ».
Frédérique

 

Une ébauche d’histoire, un lien familial, communication en panne, échecs, conflits.
Entamer un dialogue, ne pas lâcher, persévérer, se cabrer, se révolter.
A la rencontre de soi-même.
Dépasser le stade de l’ébauche, se fixer des objectifs, poser une trame, structurer le récit.
Le voyage ne fait que débuter. Des obstacles, embûches restent à franchir.
Mais la détermination est intacte !
Marc

 

Plus de trois pages. Pour la première fois, ça fera plus de trois pages. Ça c’est lui. Le narrateur. Ce narrateur qui ressort toujours au fil des ateliers et des textes courts.
Il n’a été que des flashs, des réminiscences — des surimpressions. Tour à tour homme ou femme. Je. Tu. Ou il. Selon. À différents âges de la vie.
Je vois maintenant que c’était lui, à chaque fois. Le point de convergence. Le point de convergence de ses incarnations était ici, hier, aujourd’hui. À l’atelier.
Désormais il a une voix. Il a une vie.
Matthieu

 

Des histoires inventées, un hibou muet envoyé par la poste, un accident surtout, qui emporte des énigmes. Tout cela a surgi par petites touches, et certainement pas dans l’ordre que je m’étais établi au départ… Reste à construire une trame à l’histoire et bien mettre en évidence la quête du personnage !
Cette émergence a été possible grâce au savoir-faire et à l’infinie patience de Claire, grâce aussi à la bienveillante écoute de tous.
Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas frottée à des contraintes aussi surprenantes qu’efficaces.
Dominique

 

L’envie d’avancer en écriture peine à desserrer l’étau qui me fait rater la station de métro : ne pas y arriver, abandonner ma langue et ses jours, l’horizon trop lointain du récit long, l’impossibilité d’expliquer ce qui boue, fume, raidit. Tout appelle et tout terrasse.  Alors, j’écris au présent le plus présent de l’écrit. A la lettre, je nage, je page.
Une risée en surface, un courant plus tiède sous les doigts, une zébrure bleue dans le gris des nuées, l’énergie des voix et des yeux autour, 3 jours, 2 nuits et, soudain là, un rivage pour abouter la langue et le projet.
Je m’échoue sur le sable, essoufflée, essorée, débarquée.
Les mots s’emmêlent dans les traversées.
Embarquée, je voulais dire.
Anne

 

L’idée était déjà là, calfeutrée dans un coin de ma tête. Elle sortait parfois par petits bouts
sans que je puisse l’attraper. Se poser dans l’atelier durant ces trois jours a permis a mon idée de prendre corps. Sur le papier elle s’est d’abord étalée, j’ai pu alors la ramasser. Maintenant je dois la faire tenir dans un cahier. Pour cela, écrire, écrire, écrire, garder le cap.
Merci au groupe, a sa consistance et a sa bonne résistance. Merci a Claire d’être là pour cela.
Sophie

 

Retrouver l’atelier, après des années, avec Claire et avec vous, quel plaisir, quel élan !
Nos neuf romans, livres, texte, aventures avancent, pierre à pierre, ils s’élèvent, ensemble et séparés, joyeux de leur diversité.
Merci de m’avoir permis d’avancer sur le petit chemin qu’est cette histoire. Ces trois jours lui ont permis d’affirmer son existence et sa volonté d’exister — une volonté propre, une force, une énergie qui doit s’auto-alimenter si elle veut aboutir, aller plus loin, prendre son envol…
Brigitte

 

L’atelier Commencer un récit long existe désormais par e-mail

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Partir

C’est à Paris, au théâtre Le local, le 13 mai 2017. Trois femmes donnent la lecture d’un ouvrage de Nicole Caligaris, Les Samothraces (Le nouvel Attila).

Trois femmes, sur scène, donnent les voix de trois autres femmes qui incarnent, dans le texte, le cri d’un cœur anonyme de migrants — un chant de survie, un roman choral, le manifeste d’une horde en mouvement.

« Il faisait chaud. Ceux qui arrivaient les derniers se serraient contre les autres. Poussaient d’un cran. S’immisçaient comme ils pouvaient pour être avec nous tous, dans le rang, pas les derniers. On avançait comme ça régulièrement.
On était venus la veille, prendre la queue dehors. Attendre.
Passé minuit la ruelle était comble. C’était trop tard pour beaucoup.
Trop de monde : ils ne passeraient pas. Evidemment, ils n’abandonnaient pas.

On espère, toujours. On espère. L’impossible. Un retournement de situation. Une faveur quelconque des étoiles.
On espère…
Gagner quelques places.
[…]
Le rendez-vous était la nuit, sur le trottoir d’un boulevard large. On ne savait pas bien où, il fallait suivre le mouvement de toutes silhouettes chargées de sacs et de cartons, on était plus de cent, il en venait encore. »

La salle vibre du récit de ces déplacements, de ces exils — la pièce s’appelle Partir. Puis, quelques uns de ceux qu’on appelle aujourd’hui migrants — qui vivent dans les conditions qu’on connaît à Paris dans le 19° –, viennent sur scène. Ils sont cinq, six. À leur tour ils racontent l’exil, leur traversée — Partir.
Ils racontent dans leur langue et sont, phrase après phrase, traduits en français.

« On passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion en se nourrissant de papier journal à moins que les kilomètres parcourus soient plus qu’un voyage…

Personne ne rampe sous un grillage /
Personne ne veut être battu jusqu’à ce que ton ombre te quitte /
Perdre ton nom, perdre ta famille, être vendu /
Mourir de faim /
Jeté sur le port comme un animal malade, dépouillé, fouillé /
Mis en prison, partout, si tu survis /
Personne ne choisit le camp de réfugié /
Personne ne vivrait ça /
Personne ne le supporterait /
Personne n’a la peau assez tannée /

— Rentrez chez vous ! Les noirs, les réfugiés, les sales immigrés, les demandeurs d’asile qui sucent le sang de notre pays /
Ils sentent bizarre, sauvage /
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant ils veulent faire pareil ici ! »

Puis, dans le profond silence de la salle, ils quittent la scène. L’un d’eux revient et je mets tout un temps à comprendre que je suis entrain d’écouter un truc inouï — tout un temps à sortir mon téléphone, à enclencher la vidéo [pardon pour la qualité désastreuse] — et filmer l’une des Photos dans ma tête dites, lentement, détachant chaque mot, par Mohamed Abakar.

Écoutez. L’attention portée aux mots, aux détails. Qui nous permettent d’y être, d’éprouver.

Mohamed Abakar, arrivé à Paris, vit dans la rue dans l’attente d’un statut, de papiers. Il a présenté sa candidature dans une école d’art, y a été reçu. Je lui ai demandé dans quelle langue il avait écrit ces Photos dans ma tête. « En français », m’a-t-il répondu. Mais, quand il ne savait plus comment dire, il cherchait l’image en arabe avant de revenir au français.

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Fin de partie

Samuel Beckett, en cette période où il est si difficile de s’entendre

HAMM : Vas chercher la burette
CLOV : Pour quoi faire ?
HAMM : Pour graisser les roulettes
CLOV : Je les ai graissées hier
HAMM : Hier, qu’est-ce que ça veut dire hier !
CLOV (avec violence) : ça veut dire il y a un foutu bout de misère. J’emploie les mots que tu m’as appris. S’ils ne veulent plus rien dire, apprends m’en d’autres. Ou laisse-moi me taire.

Samuel Beckett, Fin de partie