Présences dans l’atelier

Qu’elles étaient belles ces trois journées à écrire en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle !

J’avais proposé d’écrire dans les sillons de l’œuvre d’Anne, pour l’accent de vérité de sa recherche, toujours sensible et singulière, habitée ; pour les ponts entre psychanalyse, philosophie, et littérature, qui l’aidaient à déchiffrer notre monde, à dire nos fragiles libertés. Dans ses livres, Anne cherche à faire naître cette « autre parole » qu’est la parole humaine, qu’elle voulait protéger du risque d’être recouverte par la violence et la négligence du monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Par ses livres, Anne était présente avec nous dans l’atelier. Nous avons commencé avec Puissance de la douceur. Douceur reçue, perçue, douceur donnée… Puis nous avons cheminé vers la création de personnages en laissant miroiter ces mots qui donnent leur titre à ses essais : secret, rêve, risque, douceur…

« Une histoire de douceur
Les doigts effleurent le visage émacié, anguleux. La pulpe en contact cherche le toucher le plus léger possible, sans pression, sans appui prolongé.
Elle fait aller doucement ses mains, elle les voudrait ailes, que chaque doigt devienne plume. Elle aimerait qu’il perçoive son désir de lui parler sans les mots, de laisser couler vers lui encore un peu de présence avant le grand voyage. Et quelque chose passe de ses mains, de ses doigts à elle, bien vivante et comme en apnée à ce moment précis.
Elle laisse faire, elle laisse couler vers lui le ruisseau de vie qui cherche son chemin.
Elle accompagne ses gestes de la voix, d’une voix lente et calme, en lui souhaitant bon voyage, bonne remontée vers la mer, à lui l’ancien marin.
Et, sur son visage à lui qui va partir, les yeux toujours fermés, un sourire apparait doucement et s’installe.
Le temps est suspendu. Elle voit là le nourrisson qu’il a été 80 ans plus tôt, dans le ravissement et la confiance de l’accueil.
Elle réajuste le drap sous son menton pour qu’il n’ait pas froid. »
Brigitte Brigot

    « Parfois celui qui écrit avance dans la pénombre sans savoir exactement ce qui s’écrit mais comprenant confusément que ce qui s’écrit là le précède. Quelles sont les raisons qui lui font s’y rendre ? […] c’est le plus mystérieux sans doute, par quel procédé confie-t-on à cette main prolongée d’un stylo ou d’un ordinateur de tracer, presque à notre insu, ce qui s’écrit ? »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« L’essai de lassitude
Il s’assied dans le fauteuil de biais en s’enfonçant comme s’il voulait repousser le dossier avec son dos. Ses yeux sont bleus, perçant, sa tête légèrement penchée et inclinée. Il regarde sa sœur par en dessous, curieux, interrogateur, inquiet. Yeux, visage, tête, crâne veulent savoir alors que le corps se retire loin derrière lui. Une lame, c’est une lame.
Il a voulu la voir pour lui parler. C’est lui qui a demandé mais son corps tout entier crie : qu’est-ce qu’elle me veut ? Il raconte par bribes pauvres son quotidien dévasté par l’ennui, l’impuissance, le ratage. De son brouillard désolé et désolant percent des éclairs d’intelligence vive qu’il lance sur elle, comme des pics, pas de pics pour faire mal, plutôt des accroches fixées sur une falaise pour l’escalader.
Ce jour-là, ça ne marche pas parce qu’elle a décidé, trop longtemps piquée, d’être lisse. Parce qu’elle est lasse. Elle est là mais lisse. Elle ne veut plus rien pour lui car ça ne sert à rien. Progressivement, alors qu’ils échangent tous deux le plus légèrement possible se dit-elle – garder la légèreté, il faut garder le gazouillis triste -, son corps glisse doucement et lui fait face. Il se fait hésitant, il n’y a plus de flèches vives, son visage se couvre discrètement de plaques rouges. Le contour de ses yeux devient rouge aussi, non pas qu’il soit au bord des larmes mais comme s’il avait trop regardé intensément quelque chose à l’intérieur de lui.
Les bords des yeux de son frère la ramènent à un flash du passé. Non pas le passé qui réapparait en flash mais un moment du passé qui a été vécu comme un flash, comme une hallucination éclair. Grand rassemblement de famille pour les quatre-vingts ans de leur grand-mère maternelle. Juste avant que la photo ne soit prise, elle regarde son frère parmi les autres. Ses yeux sont cernés de noirs comme si son corps, son visage devaient indiquer, pour l’image qui restera, sa différence, son état d’être au bord, au bord de la famille, au bord de la vie. Quelques secondes après la photo prise, il n’y avait plus les cernes noirs sur le visage du frère. Devant lui, qui est maintenant un tantinet détendu, elle pense que ces cernes rouges sont peut-être quand même le signe de larmes retenues.
« Et si tu allais parler de tout ça à quelqu’un ? »
Elle pense qu’elle n’est pas quelqu’un avec lui, juste une montagne pelée et légèrement écorchée. À cette proposition, il se redresse et retrouve son biais, sa lame. « Parler à quelqu’un, à quoi ça sert ! » Plus lasse encore, elle lui répond : « Je ne sais pas… ça serre… ça desserre… les nœuds. »
Silence. Il se cale alors bien au fond du giron du fauteuil, les bras ballants et cynique : « tes putains de croyances ! » Et il pleure à chaudes larmes délicieuses.
Ça lave un peu sa chair, juste un temps. »
Céline F.

    « Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« Ottavio
La Provence vient d’arriver au Havre après une semaine de traversée au départ de New York. Les passagers de première et seconde classe sont déjà descendus. Sur le pont inférieur, les voyageurs de troisième classe attendent leur tour en silence, leurs baluchons élimés entassés à leurs pieds. Parmi eux, le visage tourné vers la ville qu’il découvre cette fois de la mer, un homme se tient debout au bord de la balustrade. Il est grand. La rampe de bois lui arrive à peine en haut des cuisses. Sa casquette grise enfoncée sur le crâne, il observe l’effervescence du quai de débarquement. Des mèches de cheveux, un peu moins brunes qu’au moment où il a laissé sa femme au village, éclaircies par quelques cheveux blancs, battent sur ses tempes avec le vent.
Suivant le maigre flot des voyageurs, il s’engage sur la passerelle en cordage. Les premières classes ont eu droit à celle en bois – plus large, plus stable – les deuxièmes également, une fois les premiers à terre. Les pans de son manteau de laine claquent contre le garde-corps. Un jour surement, il fut très chaud, mais il est maintenant mité par les tressauts du long voyage en calèches et trains puis la vermine de l’entrepont sordide dans lequel s’entassent les migrants refoulés. L’autre manteau, le solide, celui que lui avait offert l’oncle Maurizio au départ du village, pour résister aux frimas du Michigan, il l’a vendu pour payer son retour. Il n’en a pas tiré grand-chose, il avait déjà beaucoup vécu. Juste de quoi payer un billet de troisième classe, celle des steam passengers comme on dit aussi.
Ses yeux brun clair – sous certaines lumières on les voit jaunes – scrutent la ville qui fume de ses cheminées allumées en ce début septembre brumeux. Côté gauche, il porte sa petite valise anguleuse, en carton. A voir son bras qui balance et sa démarche hésitante mais aisée, il est évident qu’elle est n’est pas lourde. Contrairement à sa tête. Il a les traits fermés, le nez aquilin, des moustaches fines et les lèvres serrées. Seuls les yeux sont en mouvement.
Tenant la rambarde de cordage, son poignet et sa main droite sont protégées du froid matinal par des mitaines grises. La grosse laine rugueuse masque les trois doigts manquants de ce côté, c’est presque cicatrisé maintenant, les marques sont moins rouges. Son regard est fatigué. La route est encore longue jusqu’au village, jusqu’à Teresa et les petits. Une bourrasque plus forte que les autres dégage son manteau en arrière, laissant transparaitre, sous le vieux pantalon et chandail rouge foncé, un corps délié, presque maigre mais qu’on devine musclé. Arrivé à quai, il pose sa valise et le referme rapidement, à l’exception des deux espaces ou les boutons ont sauté.
Dans le fond il connaît la route, c’est la même chose qu’à l’aller mais dans l’autre sens. La même chose mais tellement différent. Il va devoir faire le voyage inverse alors qu’il n’aurait pas dû y avoir de retour. Il a encore devant lui quelques jours de trajet pour trouver une raison positive à ce changement de plan. »
Agnès Fin

    « Contre l’étrangeté du monde, l’écrivain invente un langage pour traduire l’intraduisible, pour faire entendre l’innommable et tenter d’y inscrire une forme nouvelle. Ainsi naît une langue à soi, pour paraphraser Virginia Woolf, une enceinte particulière où le sujet à l’abri pour un temps a négocié son passage dans la tourmente du réel. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« La petite robe d’été
C’était une enfance de ténèbres, dont il ne resterait que des souvenirs de manque, de froid, d’absence, d’échec, de départs qu’on a pas pris le soin d’anticiper, d’absences qui n’ont pas pu être adoucies. Une enfance de malentendus. L’enfant ne savait pas demander. On s’enlisait dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des symptômes, on disait des comédies. Et les nœuds s’accumulaient de plus en plus serrés, de plus en plus violents. Jusqu’au désamour.

L’enfant avait choisi l’amnésie pour solde de tout compte.
Rien ?
non rien avant huit ans ?
tu es sûre ?
Non rien.

L’enfant avait grandi ou plutôt l’enfant avait poussé,
tout pousse
même ce qui ne trouve pas où s’accrocher pour atteindre la lumière, les autres.

Aucun souvenir pour pas de mauvais souvenirs
Sauf un
un seul
un unique
d’une douceur unique.

C’est l’été, le bel été
c’est midi ou presque
c’est un jardin, un verger,
c’est un peu loin de la maison, des autres
L’enfant est seule
à distance suffisante peut-être
l’herbe est sèche, piquante
il y a des grillons
des papillons
peut-être des oiseaux
des fourmis qui vont partout
partout

La douceur c’est
le soleil sur la peau déjà dorée
c’est le vent d’été
le vent tiède sur la peau
la douceur c’est la petite robe de rien du tout
la bretelle qui tombe sur le bras et qu’il faut toujours remonter
C’est le corps qui a gardé le souvenir.
Il n’a pas éprouvé le besoin de se faire une place dans la mémoire, de déranger l’amnésie.

Le corps a changé mais l’enfance dans le corps n’est pas perdue.
Jamais.
Le souvenir est là
disponible
joyeux.
Il n’en fallait pas plus pour ne pas devenir fou. Une infime douceur inoubliable. »
Monique Romieu-Prat

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est « or » ou « source ». Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même « au secret », c’est-à-dire au cachot. »
    Anne Dufourmantelle, Défense du secret

Découvrir ici le récit d’un autre atelier autour d’Anne Dufourmantelle

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