Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »


Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »


Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »


Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »


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J’écris pour mieux t’écouter

Le voilà cet article écrit pendant l’hiver : Restaurer une relation vivante avec l’écriture.

    « Nous ne nous connaissons pas et pourtant, écrivant, je m’adresse à vous qui deviendrez mes lecteurs lorsque vous découvrirez ce qu’aujourd’hui, me mettant à écrire, je ne conçois pas encore. Car avant d’écrire […], je n’ai qu’un vague projet : je viens avec mon désir de vous parler de l’écriture et de ses processus, des ateliers d’écriture et formations que je conduis depuis vingt ans, notamment auprès de personnes qui exercent des métiers de la relation. Je viens aussi avec le désir de vous transmettre quelques-unes des convictions qui nourrissent ma posture de passeuse. Je porte ces désirs encore confus, là, face à la page blanche ouverte sur l’ordinateur. Mais la forme que prendront ces désirs, les mots qui les soutiendront, le texte qu’ils feront naître, je n’en sais rien encore. »

Que peut l’écriture ? était la question posée à l’origine de ce numéro 110 de la revue Empan, paru en juin 2018 sous le titre Écritures au travail : « Écrire, depuis toujours, agrandit nos capacités de comprendre et d’inventer. Comment l’écriture aide-t-elle à donner du sens aux pratiques ? à la vie ? » nous demandait le comité de rédaction, citant Belinda Cannone : « Connaître-écrire consiste à déployer les questions qui traversent notre vie et qui, d’être déployées, les transforment. »

Comme toujours, mes compagnons auteurs m’ont accompagnée à construire une pensée qui éclairerait les questions posées, à écrire : Belinda Cannone, Anne Dufourmantelle, Nicole Caligaris, Dominique Dussidour, Serge Klopp, Bernard Noël, David R. Olson, Jacques Riffault, Joseph Rouzel et Claude Simon.

    « Écrire. On croit souvent que la pensée précède l’écriture, que ce qui va s’écrire existe déjà avant de se mettre à écrire ; on va parfois jusqu’à imaginer que le texte se déroulera sous nos mains, comme s’il était dicté par… une voix ? L’inspiration ? Très vite, on s’effraye que cela ne vienne pas ainsi, on désespère de la lenteur de l’acte, de la pauvreté des mots lorsqu’ils parviennent à la page, de la forme bancale des phrases, de ce qu’elles dévoilent de nos désordres intimes… on finit par se décréter incapable. C’est ignorer que, quelle que soit la tâche d’écriture qui nous requiert, écrire produit toujours de l’inattendu. »

Découvrant Écritures au travail, je trouve des échos entre ce que j’écrivais et les articles de celles et ceux qui écrivaient, elles et eux aussi, sur l’écriture… Marc Dujardin, par exemple, dans Dans l’après-coup d’écrire : « Nous avons appris que nous étions tributaires d’une sorte de dictée en nous des mots, que nous ne pouvions avancer que dans l’emmêlement de ce que nous disons et de ce qui nous le fait dire. »

Françoise Gaudibert, aussi, avec Écrire pour finir : « J’ai en outre reconnu quelque chose de très plaisant et à quoi je tiens par-dessus tout : la jubilation qui vous saisit quand « écrire » vous fait « découvrir » un continent nouveau, une image ou une idée qui arrive sans prévenir. L’écriture n’est pas le seul lieu de ces découvertes heureuses, que je sais reconnaître dans la pratique du dessin et qui constituent certainement la raison d’être de toutes les formes de pratiques créatives. Penser, lire, débattre sont aussi des domaines qui procurent des bonheurs de natures proches, sinon identiques. »

    « Écrire. On travaille avec cet inconnu qui cherche à trouver forme dans un texte. Même si l’on connaît son sujet, même si l’on a au préalable pris beaucoup de notes, l’écriture agira comme un révélateur. La prolifération complexe de sens qui prendra corps dans le travail du texte nous racontera ce que nous ne savions pas savoir, si nous nous laissons porter – traverser – par la dynamique du processus qui tend vers le texte abouti. Alors seulement se révélera la forme singulière d’une pensée. »

Il s’agissait aussi de parler des écritures des métiers dits « de la relation ». J’ai ainsi découvert le récit d’un atelier d’écriture proposé à des adolescents en CMPP, La boîte à mot, de Marie-France Léger : « Vagabonder, explorer les formes d’écriture, inventer en toute liberté avec les mots dans le cadre rassurant de l’atelier peut favoriser la mise en place progressive d’un véritable processus créatif chez l’adolescent et l’amener, peu à peu, à une élaboration de ce qui le fait souffrir. »

    « J’écris pour mieux t’écouter », disait François Dolto aux enfants lorsqu’ils lui demandaient pourquoi elle prenait des notes pendant leurs séances de psychanalyse. Il s’agit bien d’écouter l’autre, de mieux l’écouter dans la relation qui fonde toute clinique. Dans ces métiers de la relation, la clinique se soutient toujours d’une présence. Elle mobilise la disposition du professionnel à être touché par l’autre, à faire lecture de ses difficultés au travers des paroles confiées dans l’entre-deux de la relation. La posture demande de penser les relations complexes dans lesquelles on est impliqué. »

Accompagner l’écriture des métiers de la relation ? Vous qui lisez mes articles, vous reconnaîtrez ce thème, maintes fois abordé sur ce site, notamment dans la rubrique Formations.

    « Écrire. Il n’existe pas de méthode miracle, pas de techniques qui garantiraient l’efficacité de tous. Chacun doit trouver ses propres chemins pour écrire, même s’il s’agit toujours de traverser un même processus, de s’y confronter à des obstacles qu’on trouvera d’autant mieux à contourner qu’on aura restauré une relation vivante avec l’écriture, en la pratiquant régulièrement. Chaque écriture – chaque style, chaque forme de pensée – sera toujours singulière, tout comme chaque personne, chaque professionnel qui écrit. »


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Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L


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Un atelier ouvert

Cet atelier, j’en ai souvent parlé ici : l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Il est si difficile de ne pas porter un jugement négatif sur ses productions lorsqu’on écrit ! L’atelier est le lieu où l’on cherche sa langue dans la confiance instituée par l’écoute bienveillante et le respect qui fondent les relations entre les participants.

« L’atelier m’abreuve de cette confiance qui me fait si souvent défaut », disait une participante ce jour où j’ai recueilli des paroles d’ateliers.

Oui, dans l’atelier les mots se cherchent, se posent, s’ajustent jusqu’à ce que, soudain, ou petit à petit, une scène, ou un personnage, ou un événement, ou une pensée, prenne corps dans une langue, ou surgisse dans un texte alors qu’on en ignorait l’existence le matin même.

Très vite, l’atelier devient ce lieu de l’improvisation où l’on se laisse surprendre par l’envie de dire, de raconter aux lecteurs du groupe — car, très vite, on sait que les lecteurs respecteront le texte qu’on leur lira, qu’ils l’attendent, même, car on est là pour ça.

Toi, tu as cette langue ?

L’accompagnement aide à cheminer, à oser. Il est ouvert au monde, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui, aux langues qui se cherchent dans le geste d’écrire.

Jouir d’un espace de liberté et d’invention, ne serait-ce qu’un week-end, est si rare, n’est-ce pas ; alors pourquoi pas essayer ?

Peut-être raconterons-nous des histoires de trucs qui finiront bien par tenir en l’air, en s’inspirant d’Olivier Cadiot ; peut-être s’agira-t-il d’écrire des histoires à travers le monde, en dialogue avec l’oeuvre de Laurent Mauvignier ; peut-être encore vous proposerai-je d’inventer des histoires de Tumulte, avec François Bon et les livres que vous aimez ? Peut-être aussi écrirons-nous à partir de cartes, en dialogue avec l’oeuvre de Modiano ?

Nous assisterons sûrement, quoi qu’il en soit, à l’éclosion des écritures, et nous nous aventurerons en exploration des ouvertures infinies de ce qui peut s’écrire en dialogue avec la littérature.

 

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Chantiers d’histoires

Dans l’atelier Chantiers, on commence par dessiner des esquisses

Les projets ont cheminé pendant l’été ; ensemble on avait ébauché les histoires, construit quelques personnages, imaginé ce que ces histoires et personnages pourraient bien signifier, cherché des thèmes, lors de l’atelier Commencer un récit long.

On ouvre donc un nouvel atelier Chantiers, ce mois d’octobre 2017. Je propose, avant de se rencontrer en première séance d’atelier, d’envoyer un aperçu de son projet à ceux qui deviendront les lecteurs du groupe. Comme souvent dans l’atelier, on s’inspire d’une forme explorée par les écrivains pour nourrir l’inspiration. Ici, il s’agit d’une déclaration d’intention, trouvée sur le blog d’un grand amoureux de la narration, Martin Winckler.

[…]
L’histoire se passe et à Paris et en province, à Lille peut-être, c’est à revoir. Dans les années 70/80, avant le numérique. Je veux dire qu’en matière de photo, on est à l’argentique. Car la photo et le théâtre sont ici supports de l’action.
Il y a trois personnages, trois importants. On pourrait dire qu’ils sont tous confrontés au temps. Le temps pourrait être le thème. L’un résiste à la vieillesse, l’autre résiste à la maladie, le troisième résiste à l’héritage d’un avenir tout tracé. Il y aurait comme trois itinéraires qui permettraient aux personnages de se révéler dans l’urgence du temps. […]
Ce que je cherche à dire ? je ne sais pas bien. Une envie de parler de la relation humaine, de la personne dans ses liens sociaux, socioculturels, amicaux, familiaux, je ne cherche pas à parler de politique mais à évoquer le féminisme, une évolution sociale à travers des conflits de génération, parler des blessures intérieures qui font la personne.
Odile
[…]

Le projet peut être encore un peu flou, à cette étape, mais on le sait : c’est en écrivant qu’on découvrira où l’écriture nous entraîne…

[…]
Diane fait un reportage sur la résistance des arbres à la sécheresse dans un pays du Sahel. Elle suit un groupe de chercheurs forestiers en mission pour cinq jours. Nous sommes dans les années 90, dans un pays d’Afrique de l’Ouest indéterminé.
Dans ce livre, je voudrais raconter l’Afrique, bien sûr, ses conditions de vie si particulières, la recherche agronomique tropicale avec les drôles d’énergumènes qui la pratiquent, le métier de journaliste, et plus largement l’écriture.
Mais au-delà de ce décor et à travers le portrait de Diane, je voudrais montrer comment la vie circule et s’insinue partout, se glissant dans le moindre interstice, forçant les portes closes, coulant parfois envers et contre tout, parfois dans de grands débordements, parfois en minces filets. Et je voudrais étudier aussi la vie, quand l’extraordinaire surgit.
C’est à travers l’étude de ces arbres résistants, et grâce aussi à la rencontre d’un certain Robert, que Diane va peu à peu remettre en question les voies qu’elles s’étaient choisies, quitter le sacrifice pour aller à la recherche de ce qu’elle a vraiment envie de faire. Le chemin va être aussi dur sur le terrain que dans sa tête. Et le terrain, en Afrique, c’est quelque chose !
[…]

On a maintenant un monde, des personnages, une ébauche d’histoire… on tente de tricoter tout ça avec ce qu’on cherche à y mettre de désir, de questions sur la vie, sur l’humain.

[…]
« Si vous ne souhaitez pas être un modèle, préparez-vous à devenir un repoussoir. »
V. n’est pas un mari modèle, ni un père modèle, ni un employé modèle. Il serait plutôt quelqu’un qui se tiendrait en marge, plutôt un loup solitaire contrarié… Quelqu’un d’aidant certes, vis-à-vis de son entourage et de ses collègues, mais qui ne souhaite pas se retrouver en situation d’être aidé.
Bien entendu il a essayé de sortir de son personnage, de son isolement, bien entendu il a fait ses introspections et essayé de porter un regard extérieur sur son comportement… toutes tentatives qui n’ont jamais été, de son point de vue, concluantes. Mais ces démarches lui ont appris à questionner, à se questionner, à remettre en cause tout l’édifice sur lequel il avait construit sa vie – sa vie affective, sa vie professionnelle. Il en est arrivé à une sorte de renversement, une sorte de vertige, un changement complet de paradigme.
Et lorsque, dans la grande banque dans laquelle il est employé, V., porté par ce nouvel élan, commence à poser des questions sur des règles de fonctionnement qui n’étaient jamais remises en question par ses collègues, eux-mêmes employés modèles, de vrais loups dans la meute, alors il pose un problème à chacun.
Florence
[…]

Les projets sont nourris des expériences personnelles, mais on ne s’attardera pas sur la dimension autobiographique : ici, c’est la vérité des histoires racontées qui requerra notre soin.

[…]
Écrire l’histoire d’une enfant pas comme les autres à travers les points de vue de différentes personnes de son entourage.
Dans un premier temps, on ne saura ni l’âge ni le prénom de l’enfant, on l’appellera la petite. Elle ne parle pas, elle crie. Tout ce qui l’entoure l’effraie, elle casse les objets, tape et tire les cheveux des autres enfants, se précipite sur les adultes avec violence. Elle court tout le temps, se cache, elle n’a aucune limite, aucune conscience du danger. Elle ne se sépare jamais d’un petit sac en tissu bleu dans lequel elle met « ses trésors ». […] Ses parents, les docteurs, le personnel du centre qu’elle fréquente en journée, tout le monde dit qu’elle est « trop petite pour son âge ».
Solange
[…]

Comment faire parler une enfant qui n’est pas inscrite dans le langage ? On travaillera les point de vue, les voix de la narration. On s’inspirera, comme toujours, des travaux des écrivains.

[…]
Glisser hors du monde. Ce qu’on peut faire d’une vie qu’on ne supporte plus… se suicider… la changer… en changer… partir. 10 000 personnes disparaissent chaque année au Japon, volontairement et quelques milliers en France. […] Ici, il s’agit de personnes qui décident de disparaître, pour refaire leur vie ailleurs, autrement et qui ne voient d’autre solution qu’un arrachage complet… tout quitter, les quitter tous… d’autres parce que leur vie est devenue insupportable, souvent des histoires d’argent…
Le Japon, un jeune homme, un transgenre, des disparus, un neveu en quête, une Japonaise disparue en fin de vie… ou pas, un chien charmant, une belle maison dans les bois en France, des vilains secrets datant de la guerre de 1945 au Japon, des crimes de guerre, des hontes, des hantés, des fantômes…
Ce ne serait pas un essai, ni une étude psy, ce serait un roman avec des personnages qui ont disparus et ceux qui restent et un qui cherche… une quête, des histoires de familles, des secrets, des hontes, la guerre, le Japon, la France, un homo tué par des homophobes un soir dans une ville de province, un homme qui est une femme ou pas ou ni l’un ni l’autre, un chien, important, sans doute un ou plusieurs chats traverseront la scène…
Brigitte
[…]

Quelle formes, originales et singulières, trouveront chacun de ces projets dans le cheminement de l’écriture ? Nul ne le sait encore.

[…]
Mise en fiche, le personnage « possède » :
Un métier de conseillère d’orientation dans un lycée urbain, et une reconnaissance due à une ancienne activité de journaliste. […] Un rêve : offrir beaucoup plus d’aide aux jeunes que l’institution propulse vers des voies non choisies.
Elle a un lieu à créer, et vite, une « chambre à eux », un lieu, un temps, un regard pour tous ces hésitants aux yeux éteints, rebelles sans rébellion ni boussole. Un lieu où ils seraient entendus, confortés, guidés, « réalisés » : (re)mis dans le réel, face à la route, en chemin vers leurs désirs, sans culpabilisation ni menace. Elle doit compter sur elle-même, se confier à son idéalisme moteur, refuser les rails qu’à 50 ans, tout le monde autour d’elle considère comme tracés, renoncer au salaire lycéen qui lui permet de ne pas dépendre complètement de son compagnon.
Refuser le raisonnable et renoncer au confort que la maladie lui fait croire vital depuis une trentaine d’années. Et si c’était l’inverse, si la maladie se révélait soluble dans le risque ?
Anne
[…]

Ces projets seront déplacés et remaniés autant que l’écriture le demandera – c’est elle qui ouvre la voie. Elle invente, surprend, détourne, cherche… Parfois elle peine, et parfois jaillit, forte d’une forme neuve qui se trouve, s’impose.

Découvrir d’autres récits de l’atelier Chantiers, ici, ou .

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Voix d’atelier

Maintenant que Sète et les Voix vives s’éloignent dans le grand fleuve de l’été, maintenant est venu le temps de déposer ici les textes qui garderont mémoire de la rencontre entre les voix des poètes et celles de notre atelier.

Chaque jour, je vous invitais à cueillir, dans le bouillonnement des mots des poètes, ceux qui viendraient éveiller vos désirs d’écrire… Parfois je vous invitais à porter votre regard sur les lieux — la ville et ceux qui l’habitent…

Rue Rapide
« À Sète, il y a la rue rapide. Elle est étroite, pentue et se jette dans le port.
Quand on est tout en haut de la rue rapide, on voit tout en bas la mer, promesse de bonheur.
Je m’offre donc l’audace de découper cette rue rapide dans des mots.
C’est une façon de l’emporter avec moi, une manière de l’avoir toujours à mes côtés.
Savoir que, dans la vie, je pourrai désormais emprunter à ma guise la rue rapide est un trésor inestimable pour moi qui suis si lente. »
V.

Nous nous retrouvions en fin de journée, en dehors de la ville, à La Pointe courte — à l’heure où les pont levants ouvrent un passage aux voiliers entre l’étang de Thau et les canaux de la ville vers la mer.

Parfois je vous invitais à pousuivre le sillon creusé par un poète, comme après la lecture des frères migrants de Patrick Chamoiseau.

Rencontre avec un poète algérien
« – Je vois bien que depuis quatre jours vous me tournez autour sans jamais m’aborder. Si vous faites partie de la police, il vaudrait mieux le dire tout de suite – quoique dans ce cas vous auriez été plus discrète.

Vous les connaissez ces deux là, à la fenêtre ? Parce eux aussi vous les observez depuis un moment… Moi, c’est sûr, ils feront l’entrée d’un poème. Mais vous ? Pourquoi vous les regardez ? Vous êtes poète ?

Au fait, je suis perdu, perdu dans la ville, pourriez vous m’aider ? J’ai rendez vous avec une dame que je ne connais pas. A-t-on idée d’habiter au milieu du milieu d’un labyrinthe ?
Oui, on voit la mer… je sais…
Chez moi aussi, on voit la mer, elle est partout, mais c’est un trompe l’œil…
Vous êtes d’ici ??
Elle m’a dit carrefour d’Endoume, autant dire qu’elle n’a pas envie de me voir… vous en pensez quoi ?

Vous m’écoutez ?
Non, vous regardez encore ce couple à la fenêtre, ils vous font rêver ?
On dirait un trompe l’œil, eux aussi. On en voit parfois dans les villes, à Paris sur la place Beaubourg, des fausses fenêtres avec des personnages, moi je trouve ça triste… Dans mon pays ça ne viendrait à l’idée de personne… il y a tellement de monde partout… des enfants au bord de l’autoroute, des couples qui font l’amour dans les ruines romaines sur des matelas de fortune et d’absinthe, des poètes qui se souviennent des absents…

Ah voilà, j’ai retrouvé l’adresse : Traverse de la Roseraie… vous connaissez ?
C’est une dame qui a connu ma mère…

– Vous avez raison, non, je ne suis pas de la police et oui, je vous tourne autour depuis quatre jours sans vous aborder ou presque…
Vous avez dit trompe l’œil à propos de la mer à Alger, moi aussi, j’avais pensé trompe l’œil à propos de ce couple à la fenêtre et vous l’avez dit…
On pourrait dire que nous nous rencontrons sous le signe du trompe l’œil, de la séduction, de la confusion… Acceptons-en l’augure…

Ce couple à la fenêtre ? Vous voulez savoir ? Ils m’ont saisie par leur beauté.
Tous deux vêtus de noir, dans cet encadrement blanc, sur ce mur terre de Sienne
C’est la fin de la journée

Officiellement je ne suis pas poète, je me raconte des histoires
Ils viennent d’arriver à Marseille, donc ça y est, ils sont d’ici ; c’est comme ça, ici, pour le meilleur et pour le pire.
Ils ont passé la journée à peindre ou à tapisser leurs nouveaux murs de « papier bleu d’azur », vous connaissez la chanson ?
Ils ont fait l’amour à même le sol
Une fois, deux fois
Il lui a murmuré : « c’est l’été pour toujours »

Ils sont fatigués, comme un soir de noces
Au fait, puisque vous êtes algérien vous pourriez me dire ce que Camus appelle gloire ?
« C’est ici que j’ai connu la gloire d’aimer sans limite »
Ils vont sortir, aller se baigner, manger, ce qu’on pourrait appeler refaire le monde…

Il faut toujours refaire le monde, et vous le savez bien. Dans votre pays, 70/100 de la population a moins de 30 ans – mécanique poétique des chiffres

Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes perdu.
Moi, je ne me perds plus à Alger. Ou, quand je me perds, il y a toujours quelqu’un pour me dire « vous êtes chez vous. »
Une femme toujours me guide
Une femme solide et sensible
De cette sorte d’êtres dont on se dit qu’ils ont tout compris
Le sourire, le regard profond et malicieux, les mains, la retenue, l’ouverture…

Je la revois au cimetière de Sidi Abderaman, pleurant tant de morts, tant de fils, ne priant pas vraiment — trop de larmes, trop de colère

Les mains si douces, brodées de henné essuient les yeux et plongent dans le couscous qu’on va manger là, au cimetière, entre vivants, survivants, face à la mer.
Douceur cruelle
Le thé est sucré et amer

Il est terrible le moment où l’on se quitte à Alger
On s’embrasse bien sur, on se touche , on se tient les mains longtemps
On se dit « à bientôt »
Et toujours quelqu’un ajoute « Si Dieu le veut… »
Parce que chacun sait, chacun pense, chacun ne dit pas autrement que par cette formule, cette prière, cette supplique… la peur, la violence, le feu, la mort
Jamais éteints, jamais épuisés, jamais vraiment guéris

À Djamilla, le vent…
2000 ans de vent, pas une larme n’a séché, il y a du sang dans les mosaïques
et du sang sur le sang
À Bab El Oued, la nuit, personne dans les rues

Ô douceur des maisons amies
Ô douceurs des gâteaux verts et roses et parfumés
Fleur d’oranger, citron
Le jasmin, qu’on appelle ici « galant de nuit », viendra-t-il à bout du malheur ?
Plus de couvre-feu… le feu couve encore
Il y a des grilles aux fenêtres jusqu’au troisième étage, il y a des grilles dans les escaliers des immeubles, il y a des souvenirs d’une violence inouïe

Il y a Nalia, qui travaille à l’hôpital et qui dit : « j’en peux plus, plus entendre, plus voir, partir… »
Nalia défaite mais toujours élégante, maquillée, debout… Algérienne.

Je vais vous aider.
Trompe l’œil pour trompe l’œil,
Cette femme qui a connu votre mère,
C’est moi
Ça pourrait être moi… »
Monique

Parfois vos voix jaillissaient de la rencontre avec un lieu et, dans ce lieu, de la découverte de l’œuvre d’un poète…

Le trou de Poupou
« Dans le trou de Poupou*, des voix vives caressent les morts. Tout doucement. Du bout des branches. Parfois une rafale. Et puis plus rien. La brûlure des orties. Épiphanie. Épi fané. Attendre la tortue qui peut-être viendra. Ou bien ne viendra pas. Et c’est sans importance. Attendre. Et puis c’est tout.
Dans le trou de Poupou, il est des ombres errantes. Des chemins sans issue. Des murs et des menaces. Plein de fantômes aussi. Une mère ortie qui passe et qui ne s’arrête pas. La brûlure, elle, reste. Une brûlure à vif.
Dans le trou de Poupou, des oiseaux. Des branchages. Des feuilles par milliers. Des éclats de soleil. La prière du vent. Des aubes crépusculaires. Des rêves minuscules. Des chants. Encore des chants.
Dans le trou de Poupou, la voix d’une femme syrienne ou d’une femme libanaise et c’est la même voix. La voix des colères et des deuils. Il manque toujours une lettre. Peu importe la lettre. L’alphabet dégringole un escalier sans marches.
Dans le trou de Poupou, des moments de silence où respirer enfin. Apaiser la brûlure. Toucher le tronc des arbres. Avaler la lumière et la sève goulûment. S’enrouler dans l’écorce. Crier. Crier encore.
Écoute le trou de Poupou. Il t’appelle, il m’appelle, il nous appelle tous.
Nous refusons d’entendre. Le trou de Poupou nous fait peur. Il est la lettre absente de tous les alphabets.
Celle qui tangue et chavire.
Celle qui murmure en nous la brûlure de l’ortie.
Celle qui nous fait crier dans l’étreinte amoureuse.
La lettre de Perec. La lettre de Kafka.
Celle de Philippe Forest dans Sarinagara.
Une lettre perdue, envolée, disparue.
Dans le jardin de la tortue**.
Au fond de nos mémoires.
De nos voix vives, écorchées vives.
De nos écorces de vivants.
Écoute le trou de Poupou.
Écoutez le trou de Poupou. »
Francine

*Le trou de Poupou est un lieu de lecture de textes dans l’impasse Canilhac à Sète, où se trouve le jardin de la tortue** (un jardin privé qui ouvre ses portes à la poésie)

Parfois, les mots entendus pendant la journée irriguaient l’imagination d’autres rencontres ; vous veniez nous les raconter le soir, à La Pointe Courte…

Appel
« Dans la coulée verte nichée au cœur de la dense île singulière – Sète –, un jardin arborisé, un vieil homme. Le vieil homme a la moustache broussaille blanche, ses rides se fondent dans les écorces des arbres centenaires,
le vieil homme est assis sur le banc vert défraîchi,
délavé par les intempéries de la vie.

Le vieil homme parle tout seul. Il parle d’Amour, de trahisons, de paix, de drames, de guerres incessantes, d’immigration, de désolation et de biodiversité. À côté de lui, sur le banc vert défraîchi, une mappemonde en lambeaux, qu’il tourne de manière très précise, pointant de son index les endroits de sa désolation.

Le vieil homme sort un mouchoir en coton mercerisé blanc, le déplie méticuleusement – deux initiales rouge sang finement brodées s’entremêlent. Il essuie les quelques larmes s’échappant du bas de ses lunettes de corne embuées.

Le vieil homme pleure discrètement, en silence, à l’insu de tous. Seul son corps vieilli et amaigri tressaute au rythme du sanglot. Le vieil homme aux yeux devenus brillants fait signe de la main où le mouchoir chiffonné s’est laissé emprisonner.

Le vieil homme fait signe à la femme, à une femme, la femme inconnue….

Elle, la femme, la femme qui s’est retrouvée après des années de quêtes impossibles, de solitudes brisantes, d’essoufflements de la maternité.
La fragilité fût son ancrage pour traverser les torrents de la souffrance intérieure.
La sensibilité fût son GPS pour garder le chemin de la douceur dans un monde souvent endurci par des certitudes figées, ayant oublié l’espérance.
La solitude fût sa fidèle amie pour converser lorsque l’âme se perdait sur les multiples voies du labyrinthe.
Elle traversa le rejet, l’abandon, le grand silence, l’ignorance et le mépris.
Elle traversa les pertes, les deuils des êtres tant aimés qui n’ont pas choisi de partir rejoindre les murmures du ciel.
Elle traversa, traversa, traversa… l’ombre, la mi-ombre, la pénombre, le miroir !
Elle traversa la nuit sombre de l’âme !
Elle traversa les chemins de morts pour retrouver les chemins de vie, de la vie…
Elle traversa la mort…

Et là, dans le silence de la nuit, dans les ténèbres de sa nuit, l’Amour à l’état pur lui tend la main, main que la femme saisit, laissant tomber le mouchoir chiffonné de la vie. L’Amour enlace la femme et danse, danse, danse toute la nuit… »
Sophie

Parfois, enfin, les rêves qui conduisent au poème jaillirent du festival lui-même alors que tombait, sur la rue Villaret-Joyeuse, une pluie de poèmes.

Une pluie de poèmes, un soir d’été
« Une pluie de poèmes sur une ville en poésie
Des poèmes jouent avec le vent, s’accrochent dans les arbres, glissent sur les cheveux des enfants, courent le long des trottoirs, s’envolent au premier frisson du vent
Assise sur un tapis de poèmes, je cueille des petits bouts de papier
Ils sont de partout, d’ici et d’ailleurs, d’ailleurs et de l’autre côté de la mer
Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes sur la ville
Un poème se glisse dans le creux de ma main
« Parfois, je déambule dans une ville dont les habitants ne voyagent pas
Une ville sans limite
Sans désir
Sans rêve »

Une ville, posée sur le bord de la mer, sur la rive opposée
Y-a-t-il… une ville en réponse ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, une femme assise sur le sable, regarde-t-elle le même horizon ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, un goéland au ras des flots ?
Y a-t-il, sur l’autre rive, un enfant, des coquillages plein les poches ?
Le soleil dessine-t-il les mêmes reflets d’argent à la surface de l’eau de l’autre côté ?
Et ce ciel aux étoiles multiples, s’étend-il jusque l’autre rive ?
La lune, oui, la lune, la voient-ils sur son autre versant les habitants de l’autre bord ?

Ici, les gens ne voyagent pas, ici ce sont les bateaux qui partent
Ils ramènent des senteurs au goût d’Orient, des contes de mille et une nuits, une langue qui chante, qui chante la douceur de vivre, la sensualité des femmes, la mémoire du vent, la poésie des mots

Une ville posée sur le bord de la mer
Une ville sans limite pour une mer infinie
Une ville sans frontière
Les poètes mélangent les langues et les mots
Les mots pour un chemin de paix

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes, un poème s’invite dans l’échancrure de ma robe
« La beauté s’érige en absolu »

Une fille danse sur le bord du trottoir, sa robe rouge dans le vent
Dans le ciel, un cerf volant, un enfant court sur la plage
Un poème sur la branche de l’arbre
Des mots se rencontrent pour la première fois
Des mots se rencontrent et un poème apparaît
Des transats vides sur la place des livres
Un vieil homme marmonne, un livre à la main
Un vieil homme lève les yeux… et sourit au ciel
Un volet déchiré claque dans le vent, des marches usées crient à chaque pas, l’eau coule d’une fontaine cassée, des enfants rient dans la cour de l’école
La beauté…
Un regard qui sourit, des mains qui se rencontrent
Un oiseau
Un petit nuage blanc
Une fourmi sur la page de mon livre
La beauté…

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes
Une paperolle à l’entrée de mon sac
Un poème en forme de sentence
« Gare au vœu que tu formules, il pourrait se réaliser »

Alors, je me suis assise sur le bord de la mer et j’ai regardé l’horizon
J’ai laissé le vent déplier les pages de mon cahier, j’ai laissé mon vœu s’envoler, je le confie à l’oiseau
Il le déposera dans ton jardin, tu le cueilleras au petit matin, tu lèveras les yeux sur les dernières étoiles
Sur la peau de ton ventre un frisson, ton cœur ouvre la porte
Entre les mots du message de l’oiseau, assise sur le bord de la mer, une larme glisse sur ma joue
De ma bouche s’échappent mes doutes
Une brume d’eau dans le ciel, tu marches dans le soleil, je rentre chez moi
Un festin.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème s’accroche à ma sandalette
« Quand tu dors, je me réveille avec ton souvenir »

Quand tu dors, je regarde ton visage, compte chacune de tes respirations
Sous tes paupières closes, ton regard se tourne vers le dedans, tes yeux voyagent
Quels paysages traversent-ils ? Vers quel lieu marches-tu quand tu dors ? Tu m’échappes quand tu dors ?
Tu appartiens à la nuit
Aux rêves de ta nuit.
Suis-je au bout de ton regard quand tu dors ?
Je pose ma main sur ton ventre quand tu dors et je pars te rejoindre
Quand je me réveille
Je porte ton souvenir dans le creux de mes mains.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème se pose dans ma chevelure
« Dans le néant, tu es une graine »

Tu es poussière d’étoiles, dit le physicien, tu es graine dans le néant, dit le poète
Le néant est immensément grand, le néant pour tout l’espace ?
Combien de graines voyagent dans le néant ? Combien de graines en perdition ?
Une graine surgit du néant de l’univers , et c’est l’ouverture de tous les possibles
Une graine de radis germe en 18 jours sur la planète Terre
Une graine de baobab a besoin de mille ans sur la même planète
Combien de temps dans le néant ?
Comment se compte le temps dans le néant ?
Je m’assois sur le bord du début
Je regarde la trace d’une ombre venue des confins des mondes
Une trace, une ombre, une étoile
Peut-être toi. »
Guylaine
Le 29 juillet, Sète, Festival des Voix Vives

Ensuite c’était le soir sur La Pointe Courte et nous rejoignions le festival pour entendre d’autres Voix vives, là-haut, sur les flancs du Mont Saint Clair, dans le jardin Simone Veil.

Trouver la page des formations et ateliers : c’est ici

Flâneries à Sète sur les traces de Sophie Calle

Ateliers d’écriture et d’estampe

Avec Annie Mahe-Gibert

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Comment dire Sète et ses nombreux visages – Sète entre ciel, mer, et étang de Thau ; Sète et les pentes abruptes du mont Saint Clair, les canaux, le port de pêche, les ruelles étroites, le cimetière marin face à la mer ? Paul Valéry la baptisa l’île singulière, on l’appelle aussi la Venise du Languedoc… Et vous – vous qui y vivez ou venez la découvrir pour l’atelier – : comment l’écririez-vous, cette ville si singulière ?

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C’est à une exploration atypique que nous vous invitons pendant trois jours, sur les pas de Sophie Calle et de ses flâneries urbaines. Promenades, filatures, enquêtes, voyages… l’œuvre de Sophie Calle nous entraîne dans un mouvement inscrit dans l’espace et le temps, en une recherche suscitée par le hasard des rencontres, le désir, l’aventure.

 

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L’atelier d’écriture vous invite à vous laisser guider par le hasard pour répondre aux sollicitations de la ville et des rencontres, à la manière de Sophie Calle qui utilise la filature comme méthode de déambulation et d’appréhension intuitive des quartiers. Dériver, se laisser guider… Dérive ou flânerie ? Il s’agira de se promener sans hâte, au hasard, en s’abandonnant à l’impression du moment, et de saisir avec l’écriture un réseau de trajets qui disent à leur manière la ville, l’inscrive dans son existence géographique par les traversées des filatures…

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En atelier gravure, vous ferez de ces traces écrites, aboutissement de vos déambulations, le support qui vous conduira jusqu’à la réalisation d’un leporello (livre d’artiste pliage en accordéon). Il sera alors question d’établir un dialogue entre texte et images, de composer dans l’espace des feuillets la narration illustrée, d’imaginer l’objet-livre dans ses différentes composantes (Plat de couverture, corps (accordéon) et 4ème de couverture). À la gravure pourront s’ajouter d’autres médiums tels le monotype, la photographie, les collages pour traduire au mieux ambiances, décors et personnage(s).

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