Notre atelier à Arles

La maison de l’atelier…


Arles et les rencontres de la photographie…

Vous, qui avez écrit et partagé vos textes pendant les sept jours de notre atelier, en juillet à Arles…

Vous, et ces derniers textes de l’atelier que vous avez accepté de me confier afin qu’ils trouvent place ici, sur ce site de mes ateliers.

Il s’agissait de trouver l’Aleph, décrite par Borgès dans la nouvelle qui porte ce nom – cette cavité dans la pierre d’une marche d’escaliers que le narrateur décrit ainsi : « À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. »

Trouver l’aleph, regarder ce que l’univers y délivre d’images après sept jours à explorer les mondes donnés par les regards des photographes – écrire. Puis, comme chaque fois, se réjouir de la diversité des textes nés d’une même proposition.

***

« Nous avions une vieille maison qu’il a fallu détruire. Et remplacer par une maison sans âme.
Dans la vieille maison, entre le rez-de-chaussée et le premier étage un mauvais plancher de bois brut où un nœud de bois disparu avait formé un trou de quelques centimètres de diamètre.
A l’annonce d’une nouvelle maison un enfant a demandé s’il y aurait un trou… Donc les enfants, officiellement couchés regardaient, écoutaient les adultes et le monde. Vision parcellaire, déformée, acceptable qu’ils ne voulaient pas perdre.

Ce que j’ai vu de l’univers
Et tout ce que j’ai oublié

Le profil d’un enfant en ombre chinoise sur un mur de vacances intranquilles
Les yeux grands très grands ouverts d’un enfant qui vient de naître
Les agapanthes à peine ouvertes sur une promesse de porcelaine
J’ai vu un homme et une femme enterrant leur enfant
J’ai vu la mer, la mer, lamer qui ne console pas
J’ai vu Alger sortir de la mer après une nuit traversée
J’ai vu la mer qui console
J’ai vu une mariée noir et blanc sur un esquif improbable entre Dakar et N’gor dans la nuit disparue

J’ai vu un corps se redresser
J’ai entendu des voix de chagrin
J’ai entendu des voix qui se rassurent, des voix qui cherchent, des mots qui arrivent, incertains ; j’ai vu la confiance

J’ai vu les longs couloirs d’une couleur d’absence
hôpital l’attente, l’attente, le jour enfin

J’ai vu les enfants des quartiers taper dans des ballons crevés
taper taper but victoire

J’ai vu revu revu encore la montagne Sainte Victoire
Cézanne a fait cadeau de cette amitié minérale, durable
Le feu là-bas en 1989 je crois
La montagne a tenu
On ne dira plus feux de joie

La nuit de mon anniversaire, la nuit de la saint Jean, on sautait les feux
Ça sentait bon, ça sentait l’été ça sentait même l’antique dévotion au solstice d’été
Finis
Interdits

On disperse les cendres »
Monique Romieu

***

« Retiré dans les alpages, préservé du monde je me suis construit un chalet avec un trou dans la porte qui ouvre sur la vallée.

Je vis la profondeur de la vallée, ses parois grisâtres et sa rivière tumultueuse, je vis l’aigle ouvrir grand ses ailes, planer quelques secondes, je vis cette flèche décochée des cieux fondre sur sa proie, je vis la proie fuir et succomber, je vis les parterres fleuris aux pieds d’un chalet au toit de lauze, je vis l’enfant s’amuser avec le chien de la maisonnée, je vis le molosse blanc prendre garde à l’enfant, je vis plus bas la voiture jaune et son préposé déposer une lettre, je vis le rectangle estampillé par la poste d’un pays lointain, je la vis se déposer délicatement dans la masse du courrier, je vis une porte s’entrouvrir, je vis un visage émacié au regard perdu, je vis la porte se refermer immédiatement, je vis la douleur, je vis la main ouvrir le tiroir d’une vieille commode, je vis l’enveloppe jaunie grosse de ses photos, je vis l’une d’elle religieusement retirée, je vis la bouche déposer son amertume sur un visage juvénile, je vis derrière ce visage des sourires et des regards, je vis le photographe hélé par une jeunesse fougueuse, je vis l’homme installer le trépied, je le vis faire signe de ses deux mains pour les faire entrer dans le cadre, je le vis interpeler un adolescent taciturne pour qu’il rejoigne les autres, je vis la tête brune et bouclée détourner le regard, puis quitter la plage, je le vis se hasarder dans une sente pentue et sableuse, je le vis s’arrimer à quelques rares végétaux pour ne pas glisser, je le vis plus tard, enfui d’un lieu encore invisible à mes yeux, je le vis, devenu homme, franchir des frontières par des passages improbables, je le vis courir face au danger, je le vis se terrer hagard et blessé, je le vis pénétrer dans une masure en lisière d’une forêt sombre, je le vis prendre un vieux journal écrit en cyrillique, je le vis allumer son premier feu après plusieurs jours à grelotter, allant d’une cache à l’autre, je le vis pour la première fois quitter ses hautes bottes de feutres gris, sa veste molletonnée, je vis sur la manche et sur l’épaule la déchirure laisser, je vis la main blessée jeter au feu des insignes reconnaissables par ses poursuivants, je vis la patrouille alertée par cette fumée inhabituelle en cette saison de l’année, je la vis cerner les lieux avec précaution et entrer sans fracas, je vis l’homme blessé s’agenouiller devant les armes, tête baissée, je le vis bien plus tard dans une chambre d’hôtel, en face de sa fenêtre un panneau IVALO 100 kms, je le vis sortir une carte pour essayer de comprendre, je vis alors ce lieu invisible qu’il avait fui, je vis un nœud ferroviaire submergé par le fracas de la guerre, plus au sud, vers la mer fermée, je le vis se terrer quelques jours et survivre de menus larcins, je le vis monter dans un des premiers trains remontant vers le nord, je vis son doigt réparé suivre des lignes sur le papier de la carte, je le vis s’arrêter parfois au nom d’une ville, je le vis se remémorer ce moment terrible face à la mer glaciale terminus du train, je le vis se faufiler dans un ferry chargé de camions, je vis le mécanicien de bord détourner son regard quand il embarqua, je le vis comprendre à quoi il devait son salut, je le vis se rappeler sa terreur en trouvant le vieux journal, encore plus tard je le vis écrire trois mots “JE RENTRE BIENTOT”. »
Christian Soupene

***

« Aleph, ou LOVE IS NOT DEAD

Dans la nuit de la terrasse, l’emplacement pour le parasol du jour se transmute en un Aleph, reflétant un monde.

Et je vois
une balançoire qui m’emmène jusqu’au ciel, à moins que ce ne soit une caresse,
la fraicheur d’une grotte où l’on dort au cœur de l’été,
des griottes qui pointillent une chevelure japonaise,
un homme trouvé mort dans son lit au petit matin alors qu’on avait parlé tous les deux la veille au soir.

Je vois le regard d’avant les mondes d’un nouveau-né
et le frisson après quelques mots susurrés à l’oreille – comment quelques lettres portées par un souffle peuvent-elles convoquer ainsi l’entièreté de la peau ?

Je vois la framboise écrasée dans l’antre de la bouche
et le cri bref d’une gifle car encore une fois rentré bien après l’heure.

Il y a ce drap à peine effleuré qui fait mal partout.
Il y a les poèmes écrits sur les vitres et les poèmes gravé au cœur.

LOVE IS NOT DEAD.

Il y a le sillon d’une larme sur l’aile du nez
et la beauté de la lumière dans une église dépouillée.
Il y a le lac Namtso, intact, inentamé, qui me visite de loin en loin,
les insectes disparus, le bain d’un oiseau au matin, le papillon, pétale qui s’envole, une chanson de Barbara.
Il y a un jardin sculpté où dormir à même la terre
et la palette des graines qui tiennent en leurs mains la vie concentrée.
Il y a les sourires qui dénouent les visages, les rires en cascade.
Il y a la danse auprès du feu et la trace qu’il en reste dans chaque jointure.
Il y a les zones d’ombre qu’on a osé visiter et qui ont fondu comme neige au soleil.
Il y a le genou déglingué après la chute.
Il y a la joie des premières fois.
Il y a des gouttes de lumière au creux de la nuit, la harpe noire dans la crypte blanche et ce chant qui fait tout vibrer.
Il y a le visage de grand-père écrasé comme une crêpe contre la vitre du camion.

LOVE IS NOT…

Je vois le fil de mohair et soie et le fil de l’amitié souplement entretissés et ponctués de points de noeud, les tableaux de Rothko en vrai et les nonnes bouddhistes accueillantes pareillement avec l’indic chinois qui met sens dessus dessous leurs trésors petits.
Il y a la beauté râpeuse des Cévennes et la géographie de ces mains tant aimées.
Il y a le col franchi et mon corps nu sous un vêtement impalpable.
Il y a le poids léger de l’énorme édredon et cette cuisine, royaume interdit d’où jaillissent à jamais tant de mets renversants.
Il y a l’inquiétude pour le monde et la confiance en la Vie.

LOVE…

Il y a ce moment d’interlocation après une insulte reçue et la moquerie par moi proférée qui me reste comme un caillou dans la chaussure.
Je vois une plume avide d’écriture, la beauté presque excessive des grandes astrances, l’ivresse que suscite le chèvrefeuille, un cerf croisé qui revêt de majesté une journée entière et la métamorphose des nuages qui se prennent les pieds dans les sommets.
Il y a la polysémie des mots et toutes les langues de la terre,
celles qui disparaissent,
celles qui s’inventent.

LOVE CAN’T BE DEAD

Il y a la torture le chantage le viol les coups les grenades les bombes atomiques.

NO, LOVE IS NOT…

Il y a la douceur
la consolation
les caresses
les bombes à graines
et toute l’inventivité

LOVE IS NOT DEAD

Je vois ce bol qui porte dans mes mains jointes un thé subtil, la broderie à petits points de joie et l’étole tricotée par mille mains aux quatre coins du monde.

Il y a l’infiniment grand
qui s’expand encore
et les beautés minuscules de l’instant.

OH MY DEAR, LOVE IS NOT DEAD. »
Véronique Helmlinger

***

« A Arles j’ai aimé me perdre dans la multitude de petites ruelles. Sans jamais me perdre vraiment. A Arles toutes les ruelles ou presque finissent toujours par conduire vers Le Rhône.

A Arles j’ai ressenti le poids et l’épaisseur de l’histoire en découvrant les multiples strates de l’architecture de la ville. De l’époque romaine avec les arènes et les remparts, au Moyen-Âge. Jusqu’au XXIe siècle avec le Luma de Franck Ghery. Avec mon corps j’ai ressenti et compris pourquoi les romains ont choisi ce site sur une butte qui domine le Rhône.

A Arles j’ai trouvé mon spot le soir en bord de Rhône pour lire les textes et commencer à écrire. Après une journée caniculaire, ressentir le bienfait du mistral en regardant le coucher du soleil.

A Arles les premiers jours je n’avais pas compris que l’espace Van Gogh ce n’était pas la même chose que la fondation Van Gogh.

A Arles j’ai pensé que lire les titres de certaines expositions c’était comme un mystérieux voyage poétique :
Quand je suis triste je prends un train pour la vallée du bonheur
La terre où est né le soleil
Les photos que je ne montre à personne
Les jardins de nos grands mères en Oural
Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

A Arles j’ai découvert que Lee Miller n’était pas que la muse de Man Ray et des surréalistes. Qu’elle n’était pas que la photographe officielle de Colette ou la photographe de mode, elle avait aussi documenté très précisément la sortie du camp de Buchenwald et le procès des femmes tondues en 1944.

A Arles au Luma j’ai passé une matinée en compagnie d’Etel Adnan et de son interviewer privilégié le curateur Hans-Ulrich Obrist. J’ai écouté quelques extraits des quinzaines d’heures de leurs entretiens. Je me suis beaucoup amusée en écrivant une histoire fictive entre ces deux personnages.

A Arles j’ai relu quelques pages de Nos cabanes de Marielle Macé :
Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir.

A Arles j’ai vraiment éprouvé le sentiment d’être connectée au monde. De consolider mes cabanes avec des sujets qui m’occupent, m’aident à vivre, sur lesquels je travaille.

A Arles j’ai découvert le travail engagé et délicat de Bruno Serralongue. La façon dont il documente les luttes des Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, aux États-Unis pour s’opposer à la construction du Dakota Access Pipeline. J’ai aimé son approche et la façon dont il traite les sujets en laissant la place et la parole aux amérindiens. Je me suis abonnée à sa page facebook et ai remarqué que François Bon et Jade Lindgaard la journaliste environnementaliste de Mediapart suivaient également la page de Serralongue. J’aime ces liens avec des personnes dont je suis le travail par ailleurs. Mes cabanes continuent à se construire.

A Arles j’ai aimé l’expo de Léa Habourdin sur les forêts primaires. Pour dire l’effondrement des espèces elle a choisi une technique non polluante à base de végétaux pour le développement de ses photos. Si bien que peu à peu ses images disparaîtront. Comment mieux dire son anxiété écologique ?

A Arles j’ai vu trois expos consacrées aux luttes des Amérindiens. Au Mexique, aux États-Unis et au Chili. Tous ces Peuples natifs se battent pour la reconnaissance de leur souveraineté, de leur identité, le maintien de leur terre sacrée. Pour l’accès aux droits fondamentaux. Tous ils disent lutter parce que leur territoire est mis en danger par les industries minières, par les exploitations touristiques et les multinationales du pétrole et de l’agroalimentaire. Tous ils parlent des stigmates de la colonisation et de la mondialisation.

A Arles j’ai été subjuguée par le travail de Noémie Goudal, ses vidéos de paysages à la végétation luxuriante en perpétuelle mutation. J’ai aimé qu’elle s’intéresse à la paléo-climatologie. J’aime quand les disciplines se mélangent que les artistes travaillent avec des scientifiques.

A Arles je n’ai pas vu l’exposition de Jacqueline Salmon. J’y suis allée le mardi 19 Juillet l’exposition est fermée le mardi. J’y suis retournée le jeudi 21 juillet à 18h15 l’exposition ferme à 18h. En feuilletant une monographie j’ai pensé c’est bien dommage !

A Arles j’ai découvert Bettina Grossman, une artiste à l’œuvre prolifique. Au début des années soixante, un incendie détruit une grande partie de son œuvre. Pour se remettre de cet incendie traumatisant, elle produit beaucoup. Des œuvres en série aux motifs colorés répétitifs. J’ai aimé les portraits des personnes qui passent dans sa rue photographiés en contre plongée depuis son balcon. Certain.e.s lisent le journal en marchant. Une des personnes porte une affiche no intervention in Nicaragua. J’ai acheté le catalogue de l’œuvre de Bettina dans une petite librairie indépendante. Une artiste pour consolider mes cabanes.

A Arles j’ai commandé le livre le travail de mourir d’Emmanuelle Pagano à La Machine à Lire de Bordeaux.

A Arles j’ai aimé les artistes qui travaillent sur l’archive. Les archives familiales pour Jansen Van Staden qui, à la mort de son père, découvre dans une lettre qu’il s’est engagé dans la guerre en Afrique du Sud pour tuer des gens. L’archive coloniale pour Belinda Kazeem-Kamiński. Les archives de la photographe Babette Mangolte qui a documenté la scène chorégraphique dans les années soixante-dix. Elle a aussi été la directrice de la photographie sur de nombreux films de Chantal Akerman. J’aurais préféré voir des photos de plateaux des films de Chantal Akerman !

A Arles j’ai consolidé mes cabanes en tissant des liens entre des mondes qui se font écho, le travail de Seif Kousmate au Maroc et l’atelier de Dominik en plein cœur de Bordeaux.

A Arles deux fois par jour je me suis connectée sur le site du journal Sud-Ouest et de la mairie de la Teste pour suivre l’avancée des luttes contre les incendies de la foret usagère de La Teste-de-Buch. Sauf le jour où Macron est venu. Trop peur d’entendre ce qu’il allait promettre.

A Arles j’ai rencontré dans la rue une sosie de Nathalie Artaud qui m’a tendu un tract de Lutte Ouvrière et qui m’a demandé si je connaissais Nathalie Artaud. Je lui ai répondu oui mais je vote écolo. Elle m’a répondu consternée que sans une révolution on ne viendrait pas à bout du Grand capital.

A Arles j’ai découvert l’existence d’une nébuleuse qui a pignon sur rue : les Napoléons – une sorte de mini-Davos dédié aux acteurs de la communication. J’ai été un peu étonnée qu’au XXI siècle on ait l’idée de s’appeler les Napoléons.

A Arles j’ai compris qu’au XXI siècle on puisse avoir l’idée de s’appeler les Napoléons quand j’ai découvert leur projet : soutenir une innovation vertueuse, éthique, technologique, sociale, politique, entrepreneuriale qui profite au plus grand nombre par la confrontation des idées et le croisement des compétences et des métiers. Avec bienveillance et détermination.

A Arles le dernier matin, j’ai vu l’exposition Les Cartographies du corps de Susan Meiselas et Marta Gentilucci. Dans la nef de l’église Saint-Blaise. Sur une dizaine de postes vidéos j’ai vu des mains et des gestes de femmes âgées. Des mains qui tricotent, des mains qui hésitent, une maille à l’endroit une maille à l’envers. Des mains qui tiennent des livres. Des mains qui élaguent les oliviers avec précision. Des mains qui dessinent au bic bleu des sortes d’arabesques. Des mains qui fouillent sur les stands au marché, choisissent des bijoux de pacotille ou des vêtements. Des mains qui pétrissent la pâte, l’étalent, la transforment en ravioles. Des mains qui regardent des photos anciennes rangées dans des boîtes en carton ou éparpillées sur une table. Des mains pleines d’énergie et de beauté. Des mains qui travaillent ensemble. Des mains qui dessinent l’intensité de vies de femmes. »
Isabelle Vauquois

***

« Ce monde n’est pas raisonnable.
Enchantement et consternation en alternance.
Un yoyo blanc, rouge et noir. De la beauté, de la puissance et de la violence qui me donnent le vertige, depuis toujours je crois.

La beauté du ciel, ses couleurs changeantes, cette même lune que tous les locataires de la planète voient. De la même planète.
Vertige.

Je vois la parentèle entre les ormes et les acacias qui se soutiennent durant des décennies, je vois la baguette du sourcier vibrer selon les champs magnétiques, je vois le petit drongo brillant imiter les cris des suricates pour les alerter d’un danger que lui seul peut voir de son arbre.

J’ai vu le Mississipi, ses rivières, ses roues à aubes et Tom Sawyer. J’ai vu les longues cagoules blanches pointues des fous.

J’ai vu la beauté de Lee Miller photographier Chaplin et se baigner nue dans la baignoire d’Hitler.
La beauté sera convulsive où ne sera pas dit André Breton.

J’ai vu, dans une rue d’Arles, ce jeune homme aux longs cheveux blonds, corps émacié, sale, abîmé, tenant dans ses mains un lapin, son lapin, avec au-dessus de sa tête le visage affiché d’une femme chapeautée.

J’ai vu cet homme enjoué accompagner à Rennes une jeune femme rasée.

Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit dit Albert Camus.

J’ai vu des centaines d’humains marcher sur d’autres dans le Golfe du Bengale, j’ai vu des enfants marcher 9 kilomètres pour aller à l’école sur le balcon de l’Annapurna, j’ai vu une tarentule énorme surgir d’un sequoia dans la jungle guatémaltèque, j’ai vu des dizaines de sangsues sur mes mollets.
J’ai vu des moustiques gros comme des hélicoptères impossibles à chasser à Tikal. J’ai vu un paysan chercher vainement un rhinocéros blanc contre quelques pièces, je l’ai vu encore expliquer tout bas comment échapper à l’ours. Je me suis vue comprendre après son sacrifice si nos zigzags n’avaient pas été assez rapides.
J’ai vu des Chinois chercher du pétrole sur les plages de Sihanoukville.

J’ai vu un ponton entouré de canoës de toutes les couleurs sur le Pacifique et m’aperçus que c’était un étal de marché parisien vu par Cartier-Bresson.

J’ai vu une température extérieure à 37 et entrai dans une chambre réfrigérée à 15.
J’ai vu des vols pour Amsterdam à 1 euro, j’ai vu des gens transpirer sur le tarmac pour moins de 1000.

J’ai vu une terrasse où les consommations sont interdites aux cons et aux connes.
J’ai vu une foule de solitudes.

J’ai vu une berge d’où l’on peut faire de magnifiques ronds dans l’eau.

J’ai vu des indiens chevauchant des Harley au Canada, j’ai vu un boyau métallique long de plusieurs mètres dans lequel des hommes se jetaient tandis qu’une femme poussait des petits cris d’oiseau à leur arrivée au sol.

Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme dit Emmanuel Lévinas.

J’ai vu un ciel rougeoyant alors qu’il faisait nuit.
J’ai vu des pommes et un nuage devenir des symboles du capitalisme.

J’ai vu un bas-côté d’autoroute américaine avec une large flèche montrant la direction pour aller à Dieu.
J’ai vu des indiens Purépechas faire boire du coca à leurs coqs et d’un seul coup de lame les égorger dans la foulée.

La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est ce que nous pouvons en faire dit Louis Guilloux.

Je vois de l’étrangeté et de l’évidence sur cette terre.
J’entends dire que la terre est plate.
Et pourtant elle tourne. »
Nathalie Le Lay

 

 

 

 

Faire naître une histoire dans un jardin

Oui, c’est dans ce jardin, à l’ombre des grands arbres, à Saint Germain-en-Laye, que je vous invite à venir écrire et faire naître une histoire, du 24 au 26 août

Faire naître une histoire ?

Se laisser surprendre par les propositions d’écriture. Cheminer pas à pas – avec l’écriture, avec son goût pour les histoires, avec son désir de raconter, d’inventer.

Avancer dans le concret de la fabrication de l’histoire. Trouver un fil conducteur, imaginer et déployer une intrigue, incarner un ou des personnages — leur donner de la profondeur, les dynamiser avec une quête, les faire avancer dans l’histoire… Esquisser les premières péripéties, se demander comment fonctionne une scène…

Mettre l’histoire en mouvement, prendre goût au pas à pas de l’écriture, au pas à pas de l’imagination. Accepter de ne pas savoir ce qui s’écrira avant d’écrire. Et continuer, malgré le sentiment que ça ne va pas, que ça pourrait être mieux, qu’on n’y arrivera jamais… Aller plus loin, porté.e par le groupe, par l’élan donné dans l’atelier — avec les propositions, avec l’écriture, avec les autres.

Frayer, ce faisant, son propre chemin parmi le foisonnement des univers qui naissent et se déploient dans l’atelier : faire entendre sa singularité, son imagination propre, en donnant forme à l’histoire qu’on est seul.e à pouvoir raconter.

L’atelier vous accueille à l’ombre des grands arbres, tandis que les deux pies et les merles sautillent dans la prairie. Peut-être aurons-nous la chance d’apercevoir les écureuils ? La nature sera l’écrin où se développeront les histoires qui prendront corps dans l’atelier Faire naître une histoire.

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Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »

Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »

Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »

Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »

J’écris pour mieux t’écouter

Le voilà cet article écrit pendant l’hiver : Restaurer une relation vivante avec l’écriture.

    « Nous ne nous connaissons pas et pourtant, écrivant, je m’adresse à vous qui deviendrez mes lecteurs lorsque vous découvrirez ce qu’aujourd’hui, me mettant à écrire, je ne conçois pas encore. Car avant d’écrire […], je n’ai qu’un vague projet : je viens avec mon désir de vous parler de l’écriture et de ses processus, des ateliers d’écriture et formations que je conduis depuis vingt ans, notamment auprès de personnes qui exercent des métiers de la relation. Je viens aussi avec le désir de vous transmettre quelques-unes des convictions qui nourrissent ma posture de passeuse. Je porte ces désirs encore confus, là, face à la page blanche ouverte sur l’ordinateur. Mais la forme que prendront ces désirs, les mots qui les soutiendront, le texte qu’ils feront naître, je n’en sais rien encore. »

Que peut l’écriture ? était la question posée à l’origine de ce numéro 110 de la revue Empan, paru en juin 2018 sous le titre Écritures au travail : « Écrire, depuis toujours, agrandit nos capacités de comprendre et d’inventer. Comment l’écriture aide-t-elle à donner du sens aux pratiques ? à la vie ? » nous demandait le comité de rédaction, citant Belinda Cannone : « Connaître-écrire consiste à déployer les questions qui traversent notre vie et qui, d’être déployées, les transforment. »

Comme toujours, mes compagnons auteurs m’ont accompagnée à construire une pensée qui éclairerait les questions posées, à écrire : Belinda Cannone, Anne Dufourmantelle, Nicole Caligaris, Dominique Dussidour, Serge Klopp, Bernard Noël, David R. Olson, Jacques Riffault, Joseph Rouzel et Claude Simon.

    « Écrire. On croit souvent que la pensée précède l’écriture, que ce qui va s’écrire existe déjà avant de se mettre à écrire ; on va parfois jusqu’à imaginer que le texte se déroulera sous nos mains, comme s’il était dicté par… une voix ? L’inspiration ? Très vite, on s’effraye que cela ne vienne pas ainsi, on désespère de la lenteur de l’acte, de la pauvreté des mots lorsqu’ils parviennent à la page, de la forme bancale des phrases, de ce qu’elles dévoilent de nos désordres intimes… on finit par se décréter incapable. C’est ignorer que, quelle que soit la tâche d’écriture qui nous requiert, écrire produit toujours de l’inattendu. »

Découvrant Écritures au travail, je trouve des échos entre ce que j’écrivais et les articles de celles et ceux qui écrivaient, elles et eux aussi, sur l’écriture… Marc Dujardin, par exemple, dans Dans l’après-coup d’écrire : « Nous avons appris que nous étions tributaires d’une sorte de dictée en nous des mots, que nous ne pouvions avancer que dans l’emmêlement de ce que nous disons et de ce qui nous le fait dire. »

Françoise Gaudibert, aussi, avec Écrire pour finir : « J’ai en outre reconnu quelque chose de très plaisant et à quoi je tiens par-dessus tout : la jubilation qui vous saisit quand « écrire » vous fait « découvrir » un continent nouveau, une image ou une idée qui arrive sans prévenir. L’écriture n’est pas le seul lieu de ces découvertes heureuses, que je sais reconnaître dans la pratique du dessin et qui constituent certainement la raison d’être de toutes les formes de pratiques créatives. Penser, lire, débattre sont aussi des domaines qui procurent des bonheurs de natures proches, sinon identiques. »

    « Écrire. On travaille avec cet inconnu qui cherche à trouver forme dans un texte. Même si l’on connaît son sujet, même si l’on a au préalable pris beaucoup de notes, l’écriture agira comme un révélateur. La prolifération complexe de sens qui prendra corps dans le travail du texte nous racontera ce que nous ne savions pas savoir, si nous nous laissons porter – traverser – par la dynamique du processus qui tend vers le texte abouti. Alors seulement se révélera la forme singulière d’une pensée. »

Il s’agissait aussi de parler des écritures des métiers dits « de la relation ». J’ai ainsi découvert le récit d’un atelier d’écriture proposé à des adolescents en CMPP, La boîte à mot, de Marie-France Léger : « Vagabonder, explorer les formes d’écriture, inventer en toute liberté avec les mots dans le cadre rassurant de l’atelier peut favoriser la mise en place progressive d’un véritable processus créatif chez l’adolescent et l’amener, peu à peu, à une élaboration de ce qui le fait souffrir. »

    « J’écris pour mieux t’écouter », disait François Dolto aux enfants lorsqu’ils lui demandaient pourquoi elle prenait des notes pendant leurs séances de psychanalyse. Il s’agit bien d’écouter l’autre, de mieux l’écouter dans la relation qui fonde toute clinique. Dans ces métiers de la relation, la clinique se soutient toujours d’une présence. Elle mobilise la disposition du professionnel à être touché par l’autre, à faire lecture de ses difficultés au travers des paroles confiées dans l’entre-deux de la relation. La posture demande de penser les relations complexes dans lesquelles on est impliqué. »

Accompagner l’écriture des métiers de la relation ? Vous qui lisez mes articles, vous reconnaîtrez ce thème, maintes fois abordé sur ce site, notamment dans la rubrique Formations.

    « Écrire. Il n’existe pas de méthode miracle, pas de techniques qui garantiraient l’efficacité de tous. Chacun doit trouver ses propres chemins pour écrire, même s’il s’agit toujours de traverser un même processus, de s’y confronter à des obstacles qu’on trouvera d’autant mieux à contourner qu’on aura restauré une relation vivante avec l’écriture, en la pratiquant régulièrement. Chaque écriture – chaque style, chaque forme de pensée – sera toujours singulière, tout comme chaque personne, chaque professionnel qui écrit. »

Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L

Aller à la page Écrire une histoire de vie par e-mail

Un atelier ouvert

Cet atelier, j’en ai souvent parlé ici : l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture 

Il est si difficile de ne pas porter un jugement négatif sur ses productions lorsqu’on écrit ! L’atelier est le lieu où l’on cherche sa langue dans la confiance instituée par l’écoute bienveillante et le respect qui fondent les relations entre les participants.

« L’atelier m’abreuve de cette confiance qui me fait si souvent défaut », disait une participante ce jour où j’ai recueilli des paroles d’ateliers.

Oui, dans l’atelier les mots se cherchent, se posent, s’ajustent jusqu’à ce que, soudain, ou petit à petit, une scène, ou un personnage, ou un événement, ou une pensée, prenne corps dans une langue, ou surgisse dans un texte alors qu’on en ignorait l’existence le matin même.

Très vite, l’atelier devient ce lieu de l’improvisation où l’on se laisse surprendre par l’envie de dire, de raconter aux lecteurs du groupe — car, très vite, on sait que les lecteurs respecteront le texte qu’on leur lira, qu’ils l’attendent, même, car on est là pour ça.

Toi, tu as cette langue ?

L’accompagnement aide à cheminer, à oser. Il est ouvert au monde, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui, aux langues qui se cherchent dans le geste d’écrire.

Jouir d’un espace de liberté et d’invention, ne serait-ce qu’un week-end, est si rare, n’est-ce pas ; alors pourquoi pas essayer ?

Peut-être raconterons-nous des histoires de trucs qui finiront bien par tenir en l’air, en s’inspirant d’Olivier Cadiot ; peut-être s’agira-t-il d’écrire des histoires à travers le monde, en dialogue avec l’oeuvre de Laurent Mauvignier ; peut-être encore vous proposerai-je d’inventer des histoires de Tumulte, avec François Bon et les livres que vous aimez ? Peut-être aussi écrirons-nous à partir de cartes, en dialogue avec l’oeuvre de Modiano ?

Nous assisterons sûrement, quoi qu’il en soit, à l’éclosion des écritures, et nous nous aventurerons en exploration des ouvertures infinies de ce qui peut s’écrire en dialogue avec la littérature.

Aller à la page de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Chantiers d’histoires

Dans l’atelier Chantiers, on commence par dessiner des esquisses

Les projets ont cheminé pendant l’été ; ensemble on avait ébauché les histoires, construit quelques personnages, imaginé ce que ces histoires et personnages pourraient bien signifier, cherché des thèmes, lors de l’atelier Commencer un récit long.

On ouvre donc un nouvel atelier Chantiers, ce mois d’octobre 2017. Je propose, avant de se rencontrer en première séance d’atelier, d’envoyer un aperçu de son projet à ceux qui deviendront les lecteurs du groupe. Comme souvent dans l’atelier, on s’inspire d’une forme explorée par les écrivains pour nourrir l’inspiration. Ici, il s’agit d’une déclaration d’intention, trouvée sur le blog d’un grand amoureux de la narration, Martin Winckler.

« L’histoire se passe et à Paris et en province, à Lille peut-être, c’est à revoir. Dans les années 70/80, avant le numérique. Je veux dire qu’en matière de photo, on est à l’argentique. Car la photo et le théâtre sont ici supports de l’action.
Ce que je cherche à dire ? je ne sais pas bien. Une envie de parler de la relation humaine, de la personne dans ses liens sociaux, socioculturels, amicaux, familiaux, je ne cherche pas à parler de politique mais à évoquer le féminisme, une évolution sociale à travers des conflits de génération, parler des blessures intérieures qui font la personne. »
Odile

Le projet peut être encore un peu flou, à cette étape, mais on le sait : c’est en écrivant qu’on découvrira où l’écriture nous entraîne…

« Diane fait un reportage sur la résistance des arbres à la sécheresse dans un pays du Sahel. Elle suit un groupe de chercheurs forestiers en mission pour cinq jours. Nous sommes dans les années 90, dans un pays d’Afrique de l’Ouest indéterminé.
Dans ce livre, je voudrais raconter l’Afrique, bien sûr, ses conditions de vie si particulières, la recherche agronomique tropicale avec les drôles d’énergumènes qui la pratiquent, le métier de journaliste, et plus largement l’écriture.
C’est à travers l’étude de ces arbres résistants, et grâce aussi à la rencontre d’un certain Robert, que Diane va peu à peu remettre en question les voies qu’elles s’étaient choisies, quitter le sacrifice pour aller à la recherche de ce qu’elle a vraiment envie de faire. Le chemin va être aussi dur sur le terrain que dans sa tête. Et le terrain, en Afrique, c’est quelque chose ! »
Florence

On a maintenant un monde, des personnages, une ébauche d’histoire… on tente de tricoter tout ça avec ce qu’on cherche à y mettre de désir, de questions sur la vie, sur l’humain.

« V. n’est pas un mari modèle, ni un père modèle, ni un employé modèle. Il serait plutôt quelqu’un qui se tiendrait en marge, plutôt un loup solitaire contrarié… Quelqu’un d’aidant certes, vis-à-vis de son entourage et de ses collègues, mais qui ne souhaite pas se retrouver en situation d’être aidé.
Et lorsque, dans la grande banque dans laquelle il est employé, V. commence à poser des questions sur des règles de fonctionnement qui n’étaient jamais remises en question par ses collègues, eux-mêmes employés modèles, de vrais loups dans la meute, alors il pose un problème à chacun. »
Philippe

Les projets sont nourris des expériences personnelles, mais on ne s’attardera pas sur la dimension autobiographique : ici, c’est la vérité des histoires racontées qui requerra notre soin.

« Écrire l’histoire d’une enfant pas comme les autres à travers les points de vue de différentes personnes de son entourage.
Dans un premier temps, on ne saura ni l’âge ni le prénom de l’enfant, on l’appellera « la petite ». Elle ne parle pas, elle crie. Tout ce qui l’entoure l’effraie, elle casse les objets, tape et tire les cheveux des autres enfants, se précipite sur les adultes avec violence. Elle court tout le temps, se cache, elle n’a aucune limite, aucune conscience du danger. […] Ses parents, les docteurs, le personnel du centre qu’elle fréquente en journée, tout le monde dit qu’elle est « trop petite pour son âge » ».
Solange

Comment faire parler une enfant qui n’est pas inscrite dans le langage ? On travaillera les point de vue, les voix de la narration. On s’inspirera, comme toujours, des travaux des écrivains.

« Glisser hors du monde. Ce qu’on peut faire d’une vie qu’on ne supporte plus… se suicider… la changer… en changer… partir. 10 000 personnes disparaissent chaque année au Japon, volontairement et quelques milliers en France. […]
Le Japon, un jeune homme, un transgenre, des disparus, un neveu en quête, une Japonaise disparue en fin de vie… un chien charmant, une belle maison dans les bois en France, des vilains secrets datant de la guerre de 1945 au Japon, des crimes de guerre, des hontes, des hantés, des fantômes…
Ce serait un roman avec des personnages qui ont disparus et ceux qui restent et un qui cherche… une quête, des histoires de familles, des secrets, des hontes, la guerre, le Japon, la France, un homo tué par des homophobes un soir dans une ville de province, un homme qui est une femme ou pas ou ni l’un ni l’autre, un chien, important, sans doute un ou plusieurs chats traverseront la scène… »
Brigitte

Quelle formes, originales et singulières, trouveront chacun de ces projets dans le cheminement de l’écriture ? Nul ne le sait encore.

« Mise en fiche, le personnage « possède » : Un métier de conseillère d’orientation dans un lycée urbain, et une reconnaissance due à une ancienne activité de journaliste. […] Un rêve : offrir beaucoup plus d’aide aux jeunes que l’institution propulse vers des voies non choisies.
Elle a un lieu à créer, et vite, une « chambre à eux », un lieu, un temps, un regard pour tous ces hésitants aux yeux éteints, rebelles sans rébellion ni boussole. Un lieu où ils seraient entendus, confortés, guidés, « réalisés » : (re)mis dans le réel, face à la route, en chemin vers leurs désirs, sans culpabilisation ni menace.
Refuser le raisonnable et renoncer au confort que la maladie lui fait croire vital depuis une trentaine d’années. Et si c’était l’inverse, si la maladie se révélait soluble dans le risque ? »
Anne

Ces projets seront déplacés et remaniés autant que l’écriture le demandera – c’est elle qui ouvre la voie. Elle invente, surprend, détourne, cherche… Parfois elle peine, et parfois jaillit, forte d’une forme neuve qui se trouve, s’impose.

Découvrir d’autres récits de l’atelier Chantiers, ici.

Flâneries à Sète sur les traces de Sophie Calle

Comment dire Sète et ses nombreux visages ?

– Sète entre ciel, mer, et étang de Thau ; Sète et les pentes abruptes du mont Saint Clair, les canaux, le port de pêche, les ruelles étroites, le cimetière marin face à la mer ? Paul Valéry la baptisa l’île singulière, on l’appelle aussi la Venise du Languedoc… Et vous – vous qui y vivez ou venez la découvrir pour l’atelier – : comment l’écririez-vous, cette ville si singulière ?

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C’est à une exploration atypique que je vous invite pendant trois jours, sur les pas de Sophie Calle et de ses flâneries urbaines. Promenades, filatures, enquêtes, voyages… l’œuvre de Sophie Calle nous entraîne dans un mouvement inscrit dans l’espace et le temps, en une recherche suscitée par le hasard des rencontres, le désir, l’aventure.

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L’atelier vous invite à vous laisser guider par le hasard pour répondre aux sollicitations de la ville et des rencontres, à la manière de Sophie Calle qui utilise la filature comme méthode de déambulation et d’appréhension intuitive des quartiers. Dériver, se laisser guider… Dérive ou flânerie ? Il s’agira de se promener sans hâte, au hasard, en s’abandonnant à l’impression du moment, et de saisir avec l’écriture un réseau de trajets qui disent à leur manière la ville, l’inscrive dans son existence géographique par les traversées des filatures…

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Paroles d’ateliers

Glanées au fil des ateliers, ces paroles racontent les ouvertures pour l’écriture, mais aussi l’écoute, la bienveillance, le respect qui fondent les relations dans l’atelier.

« Les mots se cherchent, se posent, s’ajustent. Soudain, une vie se crée sous mes doigts. C’est comme d’être peintre ou sculpteur. Un univers surgit dont j’ignorais l’existence. »

« Pour la première fois, j’ai pris la parole. Et j’ai pu la prendre car j’ai ressenti qu’il y avait un pacte entre nous tous de l’atelier. On était ici dans un espace où le respect, l’accueil des mots, la bienveillance régnaient. »

« Avec l’atelier, je ressens de plus en plus que l’écriture se travaille comme une matière physique, palpable, une sorte de terre glaise. »

« Il est tellement difficile de s’empêcher de porter un jugement sur sa production, de se comparer… L’atelier permet de dépasser cette peur. Tout au long de cette année, l’atelier m’a aidé à cheminer, à oser. »

« Je découvre que j’ai envie de raconter l’histoire aux lecteurs du groupe. Car ils la respecte, à ma grande surprise, ils l’attendent même, dans une bienveillance qui dépasse l’entendement. Je suis reconnaissante. L’atelier m’abreuve de cette confiance qui me fait si souvent défaut. »

« Le travail en groupe, les retours sont très utiles. Petit à petit, j’ai gagné de la confiance dans mon histoire, dans mon écriture romanesque. »

« Se laisser porter par son histoire au fur et à mesure qu’elle se construit et se faire surprendre par ce qu’elle donne. »

« Mais pourquoi m’imposer ce devoir d’écriture ? Parce que je grandis en écrivant. Je jouis d’un temps et d’un espace de liberté absolus et c’est si rare. »

« Écouter les autres participants, se familiariser avec leurs univers si différents, est très moteur ; sans oublier le plaisir d’une atmosphère bienveillante et positive où chacun s’enrichit mutuellement. »

« Quelle leçon d’écriture et de modestie ! Cela fait de l’écriture la plus profonde des expressions et la plus belle des rencontres. »

Voir l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Chacune, entrée dans un roman

Oui, après cinq jours d’atelier, chacune était entrée dans l’écriture d’un roman.

Six personnes rassemblées dans l’atelier « Commencer un récit long ». Il faudrait plonger, chacune à sa façon, dans la littérature et l’imagination ; ouvrir la porte sur l’espace où l’on trouve comment donner forme à ses propres fictions.

J’ai beaucoup inventé, pendant cette semaine, les chemins qui permettraient que chacune s’approprie le cadre d’écriture et de recherche que je proposais. L’émotion m’a menée au bord des larmes ce dernier jour, 15 juillet 2016, quand nous venions d’apprendre l’atroce tuerie de Nice, quand j’ai assisté au regain d’invention qui répondit à ma dernière invitation à écrire — à lancer les personnages contre les obstacles dressés sur le chemin de leur quête. J’ai énoncé cette invitation, ce matin-là, contre les histoires horribles produites par des hommes assujettis au besoin de détruire, avec la conviction que nous n’avons que les mots, nous, humains, pour construire des digues contre les folies du monde — qu’écrire contribue à cette lutte.

Après cette traversée-là, après que les histoires qu’on invente aient dressé leurs digues de papier contre la folie agissante, après, j’ai demandé aux six femmes qui composaient le groupe de raconter leur traversée de l’atelier.
Voici.

Bienvenue, c’est ton espace d’écriture !

Tu t’inscris à l’atelier Commencer un roman avec Claire. Tu amènes les quelques personnages auxquels tu as déjà pensé, ou que tu as déjà ébauchés, mais là, ils sont vraiment en pièces détachées. Tu as bien sûr des idées sur leur trajectoire, leurs marottes, leurs contours. C’est très confus tout ça. Donc, tu arrives, somme toute assez optimiste, avec tout ça dans tes bagages, parce qu’en une semaine, tu vas en faire des choses ! Ça commence bien, première consigne, bonne moisson, tu engranges du matériel, tu accumules, c’est bien, tu es bien sur le chemin de la création et de la construction. Euphorie.

Puis rapidement tu es bousculée. Nouvelle consigne, quelques points de technique, une certaine façon d’interroger le monde, d’articuler tes questions, et hop, ça y est, tu te dis que vraiment ce n’est pas si facile que ça. Fallait pas rêver. Si c’était facile, tout le monde le saurait. Et là, grand moment de solitude, stylo au chômage, panique, tu penses qu’il faudra bien le lire, ce texte, alors il faut que ça vienne, il faut que tu débloques. Tu écris bien quelque chose, mais tu n’y crois pas. Puis en lisant ton texte, finalement tu te rends compte que tu as écrit, c’est quelque chose de réel, concret, puisque tu peux le lire. Ça existe déjà. Avec les retours, c’est une grande bouffée d’horizon. Les éléments commencent à se répondre les uns les autres, toi aussi tu vois des cohérences, des correspondances. C’est marrant, tout ça tu ne le savais pas. Tu te demandes même qui a bien pu écrire ce texte.

Mais voila, ça y est, tu entends un bruit, VLAM, c’est l’inattendu ! Une cloison blanche de la salle claire qui tombe d’un pan entier, ouvrant soudainement un nouvel horizon. Première étape. Ça te donne l’élan pour attaquer la phase d’écriture suivante. Et là aussi, il se produit le même effet, même panique. Et à nouveau, ta posture change. Grâce aux cinq autres voix qui tracent des univers et des destins singuliers, grâce aux points de techniques, grâces aux comment ils ont fait les autres, et aussi qu’est qu’ils en disent ceux qui ont l’habitude régulièrement injectés par Claire, et à ses fameux retours, VLAM VLAM et reVLAM, une à une les cloisons blanches de la salle tombent, et te placent au cœur même d’un espace où l’air est plus vaste et le monde plus imaginatif. Bienvenue, c’est ton espace d’écriture ! Le champ des possibles y est à la fois plus vaste et, bizarrement, plus à ta portée.

Carine.

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C’est en cours

Il y a une masse incommensurable de glace dont se détachent quelques icebergs. Chaque iceberg, c’est un morceau de texte qu’on a écrit à l’atelier ou qu’on écrira. Les icebergs flotteraient dans le cercle des lecteurs, en progression constante, éclairés par des lumières différentes. Pour la prochaine proposition, c’est un autre iceberg qui se détachera.

C’est en cours. Grâce à des dispositifs, des subterfuges bien maîtrisés, les eaux sont remuées. Ça devient en cours.

Et il y a tous les icebergs d’autres couleurs qui proviennent d’autres masses incommensurables de glace et dont la fonction est aussi de flotter et de dériver. À la fin, ça fait beaucoup de monde. Mais les eaux sont vastes et il n’y a pas de collision. Sans doute que se détacher, puis s’assembler, dans un ordre que personne ne connaît, ça donne un air de vertige et des traces de fatigue. Mais l’eau est là pour laver la fatigue.

Merci à qui ont permis que les mots flottent et s’assemblent.
Dominique M.

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L’impression de m’immerger dans un liquide amniotique

N’est-ce pas une naissance, en même temps qu’une plongée, à quoi nous fûmes confrontées avec cette initiation au roman ? J’étais comme téléguidée par la voix de Claire, navigant parmi des îlots de textes où prendre pied avant de retourner nager. Conduite par un fil invisible, mettant de côté ma volonté, tissant ma toile et observant ce qui se passait avec curiosité. Je me suis sentie très stimulée par la dynamique à l’œuvre dans l’atelier.

Ce que je craignais d’un débordement possible par toutes sortes de personnages n’est pas arrivé : mon personnage central a tenu le coup, s’est développé. Il en a rencontré d’autres, en nombre limité, dont deux avec qui il a noué une solide relation. Pas de débordement mais un épais mur à la fin de la troisième journée, et je me suis dit que je ne parviendrais pas à aller plus loin. J’ai tout de même répondu à la proposition de Claire. Il s’agissait de récapituler le personnage et de penser au suspens que je souhaitais créer. Me demander quelle scène pourrait être intéressante m’a fait aller au-delà de mon mur, en partant dans une narration que j’ai qualifiée de déraisonnable et de rocambolesque, comme si j’avais vécu une effraction de mon mental frisant la folie. Sans savoir ce que j’avais écrit, Claire, toujours rassurante, a lancé : « c’est cela, l’imagination ! » Je retombais, en quelque sorte, sur mes pieds. J’ai compris, à ce moment-là, que l’impasse peut être dépassée en se donnant le temps, en n’abandonnant pas la partie.

Je me sens installée dans mon roman. L’atmosphère de cette semaine au contenu si riche a beaucoup compté. Je m’y suis sentie bien grâce à la passion, l’attention et la compétence de Claire et l’esprit amical de mes compagnes qui ont produit des textes très intéressants, sur des thèmes leur tenant à cœur. Je suis contente d’avoir assisté à la progression de leur roman. Quelle somme de travail en cinq jours ! Et quel plaisir…

B.

fiction
Donner un cadre à l’écriture

Je suis arrivée à cet atelier encombrée par plusieurs sujets de romans, certainement trop vastes pour moi. Mais qui ne tente rien, n’obtient que peu de choses !

Le premier jour, je fus en grande difficulté, quel moment de panique ! C’est là que le groupe est important et je me suis sentie soutenue tant par les commentaires positifs de Claire que par l’écoute et les prises de paroles des six participantes, ce tout au long des cinq jours que durait l’atelier. Puis, les jours suivants, Claire nous a lu des textes d’auteurs sur l’art d’écrire. Certains m’ont semblé un peu difficiles à comprendre, d’autres m’ont beaucoup éclairée. J’ai aussi découvert des technique d’écriture : le personnage central et sa caractérisation, le contexte, ses objectifs et les obstacles à ses objectifs… Cette structuration d’un roman m’a quelque peu rassurée. C’était donner un cadre à l’écriture.

J’ai retrouvé le goût d’écrire : tous les jours Claire nous demandait d’écrire avec des contraintes. Le crayon filait sur le papier et les idées galopaient. Un vrai plaisir ! Et pourtant, quand Claire disait : « Vous avez une heure et demi », j’étais dans une panique indicible ! Mais, les jours passant, la crainte disparaissait – peut-être ai-je fait confiance à la main qui court sur le papier ? Une idée s’enchaînait avec une autre et souvent j’aurais finalement voulu plus de temps pour aller plus loin dans l’histoire…

Je voudrais dire aussi l’importance de la dynamique du groupe : l’intérêt de chacune pour son texte mais également pour celui des autres, laissant de côté tout commentaire négatif (c’est l’impératif qu’énonce Claire en début de l’atelier). L’avancée de chacune dans son histoire est chaque fois appréciée et encouragée par les autres. Une chose est certaine : tout cela n’est possible que grâce au travail exceptionnel de Claire et à son professionnalisme, avec une bienveillance toujours présente. Avec ses commentaires, ses questions, les portes s’ouvrent ; la difficulté n’est pas masquée, mais elle semble possible à dépasser. Claire transmet au groupe sa passion pour l’écriture et enrichit les participants par sa compétence.

En résumé, ce furent cinq jours un peu en-dehors du temps, avec beaucoup d’émotion, de découvertes, d’enrichissement ! Ce fut un vrai plaisir !
PHD

fictions 7Une parenthèse enchantée

Jour 1
Qu’il est difficile de se départir d’habitudes acquises ! Pour moi, une consigne était une consigne : il fallait la suivre à la lettre. J’ai ainsi scrupuleusement vérifié que mon premier texte répondait à la sacro-sainte consigne donnée par Claire. Las, quelle ne fut pas ma gêne de découvrir la grande liberté qu’avaient prise mes petites camarades d’atelier ! Leurs textes virevoltaient dans les airs, tandis que le mien restait assis sagement, bêtement, à côté de mon stylo. Ce fut une révélation et le premier enseignement de cet atelier : « ceci n’est pas une consigne », comme aurait pu dire Magritte, mais une proposition, un coup de pouce pour l’imaginaire s’il s’avérait défaillant.

Jour 2
Grisée par ce vent nouveau que j’autorisais à souffler sous ma plume, mon deuxième texte fut plus inspiré. Et surtout, il m’a permis de renouer avec le plaisir de l’écriture, une écriture différente de celle que je pratique au quotidien, plus légère, moins formatée, échappant à toute consigne et calibrage de caractères. La liberté, la vraie, quelle jouissance ! Mon premier personnage naissait sous mes yeux, je jouais le rôle extraordinaire d’une sage-femme.

Jour 3
Mise en confiance par Claire et mes sympathiques compagnes d’écriture, j’abordais mon troisième texte avec une assurance nouvelle. Je fus un peu moins satisfaite du résultat, même si j’étais heureuse d’avoir donné vie à mon deuxième personnage. J’appréhendais la façon d’enchaîner sur ce qui devenait une histoire d’amour : comment ne pas tomber dans la mièvrerie ? Je butais devant mon premier obstacle d’apprentie romancière.

Jour 4
Ce fut une journée un peu difficile, sans doute parce j’étais fatiguée, plus paresseuse. Partie pour un roman, l’un de mes deux héros mourait brutalement, voilà, l’affaire était réglée : emballé, c’est pesé ! Mais Claire, toujours sagace, n’a pas vu les choses de cet œil-là.

Jour 5
La nuit porte conseil, dit-on. Ce serait plus simple que ce soit le jour, parce que la nuit, moi, j’ai besoin de dormir. Mais mon cerveau n’était pas de cet avis la nuit dernière… Mon projet de roman tournait et retournait dans ma tête, et l’inspiration qui m’avait fait défaut la veille me chuchotait quantité de nouvelles pistes à explorer et de personnages à insérer dans mes textes. Dix fois, j’ai pensé me lever pour écrire, mais la fatigue était plus forte. C’est donc la tête emplie de cet embryon de livre que je suis arrivée ce matin à l’atelier, heureuse de pouvoir partager avec Claire mes nouvelles idées. Joie de sentir de nouveau mon stylo filer sur le papier, bonheur de sentir mon histoire prendre corps. L’angoisse de la page blanche est momentanément oubliée.

Merci à toutes et à chacune pour la grande bienveillance rencontrée au cours de cet atelier. Ce fut, comme a dit Dominique, une « parenthèse enchantée » !
Anne-Sophie

fictions 2

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