Un truc important s’est mis en marche,

j’habite l’histoire que je veux raconter.

Deux ans maintenant que nous travaillions ensemble, avec Carine et Dominique, à prendre soin de leurs romans en cours, tous deux nés en juillet 2016 à l’occasion d’un atelier sur cinq jours, Commencer un récit long.

L’une vivant loin de France, l’autre ne parvenant pas à se dégager pour participer régulièrement à un atelier — l’une et l’autre sachant faire des retours bienveillants et constructifs sur un texte en cours –, je leur ai proposé une formule par e-mail de l’atelier Chantiers.

Proposition après proposition, texte après texte, retour après retour, nous voilà parvenues au terme d’une aventure portée par la belle énergie de partage qui a irrigué la progression des deux romans pendant deux ans. J’étais heureuse, et fière, d’accompagner ces avancées et de recevoir chaque mois des textes plus mûrs, plus aboutis dans leur propos.

« Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

On se donnait de temps à autre des nouvelles, comment l’une et l’autre ressentaient l’avancée de leur travail, on faisait le point. L’une parlait de « la richesse, la profondeur et, aussi, l’aspect vertigineux du chantier ». L’autre soulignait l’importance des retours – « des retours fondateurs, qui débloquent des situations, ouvrent de nouvelles portes, pistes, voies… qui permettent de prendre du recul par rapport aux difficultés rencontrées. »

« Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence », dit Stephen King dans Écriture, mémoires d’un métier.

Deux imaginations fécondes, des personnages vivants et complexes, des intrigues en progression rapide, deux façons différentes de creuser et développer l’histoire en cours… J’avais la chance que les romans de Carine et de Dominique me plaisent, vraiment. Oui, j’y croyais en leur histoire, comme dit Stephen King. Je le leur ai dit, et redit, et j’ai vu les intrigues se déployer. Or, voir avancer les textes est l’essence du bonheur qui naît au cœur de mon métier.

***

Entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur

« Spontanément, s’il fallait ne garder qu’une idée principale de cet atelier, je retiendrais, comme il y a deux ans, l’accès à son espace d’écriture singulier : agrandir l’espace d’écriture, abattre les murs, repousser les frontières — l’atelier comme amplificateur géant du bouillonnement intérieur.

Mais l’atelier Chantiers est bien plus que ces cloisons qui tombent comme des dominos en chaines en dévoilant des paysages fantastiques, des plaines sans fin d’imaginaires, de personnages ou de situations. L’atelier c’est un travail artisanal, avec des techniques et des méthodes : on y apprend à tendre l’histoire, à la rythmer, à lui trouver une voix et un ton, à caractériser les personnages, voire à les rendre attachants. La technique n’est jamais creuse, elle s’appuie sur un grand nombre de textes, mais aussi sur le bouillonnement de la marmite intérieure et sur la trame de son chantier personnel qui se dévoile concurremment.

L’atelier c’est donc ce travail d’itérations permanentes entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur. L’artisanat empoigne ce bouillonnement, le travaille pour le façonner peu à peu en une charpente organisée, structurée, cohérente. L’atelier permet ainsi de nourrir et de laisser croître son travail, de le cerner progressivement et méthodiquement comme les cernes de l’arbre qui se dilatent du cœur à sa périphérie.

Mais l’atelier ne se résume pas à la rencontre d’un bouillonnement intérieur et d’un centre de ressources techniques. Sa valeur réside dans la pertinence de l’accompagnement : proposer le bon outil au bon moment, donner aux éléments de la marmite intérieure la possibilité de croître grâce à une progression distillée de façon organisée, respecter la singularité de chacune dans les retours. L’accompagnement est pensé graduellement et réalisé avec bienveillance.

La plongée dans la construction du travail de l’autre est également constitutive de cet accompagnement : l’admiration devant les avancées constatées sur les textes de Dominique à chaque nouvelle proposition, la perception d’un chantier qui prend corps sous mes yeux, tout cela favorise un travail réflexif et créé une dynamique fructueuse.

Pour un bilan final je ne peux pas dire autrement que ce que j’en avais dit à mi-parcours de cette deuxième année : « … C’est ça la grande force de ton accompagnement : nous faire éprouver ce vertige face à l’infinie complexité d’écrire une histoire, nous outiller techniquement, nous accompagner grâce à ces pitons dont on sait qu’on les trouvera sur n’importe laquelle des voies que l’on choisira, en bref nous donner les moyens de donner une vraie place à l’écriture dans notre vie. »

Voilà. Beaucoup a été fait et il reste beaucoup encore à faire pour terminer, mais maintenant j’en sais beaucoup plus. »
Carine

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Conscience du matériau, modelage, taille et retaille

« La métaphore première du stage d’origine, là où l’idée est née, était celle d’icebergs qui évoluaient lentement dans des eaux communes à d’autres participants, quelque chose comme un ballet des glaces en transformation continue.

Dans cette deuxième année de projet partagé, pour reprendre la métaphore des glaces, les icebergs ont gagné en taille, forci à l’extérieur tout en ne perdant rien de leur puissance immergée. Chacune est partie davantage dans son projet personnel, avec les propositions pour balises.

Pour ma part, je dirais que, selon les propositions, je les ai parfois prises à bras le corps et, à d’autres occasions, je leur ai tourné autour, tout en gardant un œil sur leur nord depuis mon GPS intuitif. Régulièrement, quelque chose s’est écrit, dans une catégorie brute ou déjà transformée, avec conscience du matériau, modelage, taille et retaille.

À l’ombre de l’arc transformationnel du personnage et du climax de l’histoire, intrigue et sous-intrigues sont nées, se sont développées. La vitesse narrative n’étant pas la vitesse d’écriture, il a fallu la prendre en compte tout en incluant la place du silence dans cette écriture, la compression de certaines perceptions, sans oublier les soubassements de la voix et toutes sortes de propositions techniques et littéraires qui entraînent l’acte d’écrire et l’envie d’approfondir, de continuer.

À l’arrivée, il y a un matériau à retravailler de cent soixante pages, moi qui pensais n’en avoir écrit qu’une bonne cinquantaine. Il y a une ossature qui permet au projet de tenir debout même si manque de la chair par-ci par-là, et un travail de musculation, d’entraînement, requis à certains endroits pour que le corps soit solide, élancé et que sa vitalité liquide en partie les doutes de l’auteur. Il y a des personnages qui s’expriment parfois sans mon accord, désireux de vivre leur vie puisqu’on leur a donné naissance et qui n’ont pas envie de trop s’attarder dans la salle d’attente de la fiction, trépignant comme des enfants qui partent en vacances : À quelle heure on arrive ? Sacrée responsabilité pour l’auteur…

À l’arrivée, prime la sensation d’avoir profité d’un réel accompagnement. Merci, Claire, pour cette présence soutenue même si à la distance du mail, pour ce regard constant. Je dois ajouter un grand merci à toi, Carine, pour tes retours et tes textes. »
Dominique

Philippe Decouflé, Paris, 2012

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Écrire

Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L


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Chantiers en cours

J’avais raconté, en octobre, les esquisses d’histoires qu’on avait récoltées, alors qu’on ouvrait l’atelier Chantiers.

Neuf mois et neuf séances d’ateliers plus tard, les esquisses sont devenues des chantiers, ils sont en cours.

Chaque auteur a fait avancer l’écriture, étape après étape, en dialogue avec les lecteurs du groupe qui ont pris soin des histoires qu’ils voyaient avancer, chaque mois. Avec tact et bienveillance, les lecteurs témoignaient de leur intérêt pour ce qui avait progressé, et de leur curiosité pour ce qui viendrait ensuite, que ni l’auteur ni les lecteurs ne connaissaient encore — ce nouveau fragment, ou ce nouveau point de vue, ou ce nouveau rebondissement, ou ce nouveau trait de caractère, ou cette nouvelle énigme… qui naîtraient d’ici la séance suivante.

J’écoutais Marie Darrieussecq, le 12 juin 2018 à la BNF, interviewée dans le cadre des Masterclasses de France Culture. Elle y parlait de quatre romans qu’elle avait écrits avant le très grand succès de Truismes, quatre romans qui n’avaient pas trouvé d’éditeur. Elle disait que, si écrire ces premiers romans avait été important pour elle à l’époque, elle savait, aujourd’hui – une vingtaine de romans publiés plus tard –, que ces livres n’étaient pas suffisamment adressés. Certes, ils étaient adressés à elle même – écrits pour comprendre une expérience ou régler des comptes… –, mais pas adressés à un public.

Dans l’atelier Chantiers, l’écriture est adressée aux lecteurs du groupe. Ces lecteurs lisent les textes écrits entre deux séances, puis ils témoignent de leur lecture lorsque le groupe se retrouve. C’est si précieux, d’être lu lorsqu’on écrit. De l’être par des lecteurs qui sauront dire autre chose que j’aime ou je n’aime pas ; des lecteurs qui ont appris à parler de textes en cours, à désigner ce qui est en germe dans un texte, à dire leur appétit pour un personnage, pour une histoire, à montrer les zones d’ombre, les endroits où le lecteur se trouve perdu.

Ainsi l’écriture est-elle dynamisée, dans l’atelier Chantiers, par l’adresse aux lecteurs du groupe. Il y a aussi les propositions d’écriture, bien sûr. Construire une histoire, faire vivre et progresser des personnages, chercher comment raconter l’histoire… tel a été le travail, pas à pas, de cette année. Tel sera celui de la deuxième année, qui verra se renforcer la dynamique interne d’évolution de personnages aussi différents, croyez-moi, les uns des autres que nous le sommes, vous et moi.

Mais écoutez-les plutôt parler, eux, les auteurs du groupe, de leur expérience.

« Revenir vers ce qu’on a planté en juillet 2017 lors de l’atelier Commencer un récit long
Regarder pousser, encourager, tailler, former, un peu à la manière des bonsaïs… couper une branche disgracieuse ici, attacher une nouvelle pousse pour lui donner une autre forme, l’obliger à aller un peu plus par là, ou plutôt par ici… arroser, surveiller, écouter grandir, donner son attention et ses rêves pour aller plus loin, et encore plus loin.
On aurait pu faire plus… c’est vrai, mais ce qui est fait est bien présent, les personnages sont vivants en moi, je pense souvent à eux, à leurs histoires, je regrette aussi de ne pas leur donner assez de place dans ma vie, de temps, ils réclament du temps et des efforts que j’ai parfois du mal à leur offrir, ingrate que je suis.
L’atelier, son rythme mensuel, l’attente des lecteurs de mes textes, ces commandes-là, me motivent chaque mois à revenir au texte, à l’avancer un peu, en espérant ce moment où je le laisserai envahir toute ma vie !
Je suis assez fière de ma petite plantation, elle n’est pas encore remarquable, mais elle est bien vivante et cette sensation de fierté est agréable et nouvelle. Retrouver mes amis-lecteurs-écrivains, leurs textes, leurs aventures, leurs personnages est en soi une joie… et une petite angoisse vient de savoir s’ils seront tous là à la rentrée 2018 pour notre deuxième année.
Ce voyage en bonne compagnie de plusieurs mois, années, est un encouragement magnifique à vivre son écriture, l’interroger, l’enrichir… »
Brigitte

« L’atelier : une table, sept personnes, du papier, des lignes, des écritures, des personnages qui s’invitent aussi, et qui s’installent dans d’autres lieux, que l’écriture et notre imaginaire font naître, poussés par leurs désirs, leurs difficultés, leurs rencontres… Les nôtres, mensuelles, redoutées à l’approche de la deadline, savourées lors des partages, les nourrissent de nouveaux potentiels, les recadrent, les bousculent et interrogent. Cette invitation à entrer dans des écritures autres et des voix qui sont maintenant bien présentes et qu’on ne veut pas perdre, c’est tout cela, l’atelier. »
Odile

« Le chantier ? Une année aux potentiomètres à régler cadrages, bascules et petits amers pour embarquer le lecteur dans une calanque au lever du jour ou dans le bureau à porte capitonnée d’un proviseur amateur de thé… Une année qu’on ne voit pas passer. Il faut dire que, face à douze yeux et douze oreilles braqués sur eux, les personnages filent doux et bon train.
Une année qu’on ne voit pas passer, mais qu’on entend passer. Car ça y est, maintenant on entend les voix des personnages et aussi les moments où elles se perdent.
Le chantier ? Une polyphonie qui porte. »
Anne

« C’est l’histoire d’un personnage qui au début se morfond, s’interroge, se demande où aller. Et lorsqu’il choisit une direction, il se demande en permanence s’il a fait le bon choix. Il marche en se questionnant, mais il marche. Et c’est en marchant qu’il fait des rencontres. Car régulièrement apparaissent de nouveaux personnages. Ceux-ci n’existaient pas quelques minutes avant dans la pensée de l’auteur, mais une fois créés, une fois posés sur le chemin, ils prennent vie et interagissent avec le personnage principal. De virages en croisements, le héros suit son chemin, en se posant de moins en moins de questions. Il n’a pour autant acquis aucune certitude. Ce qu’il a gagné, c’est de la confiance, la confiance dans l’échange, dans l’issue de la rencontre.
Et lorsqu’il se retourne, il se rend compte qu’il a laissé une trace, qu’il a bâti quelque chose, une démarche, une histoire, une construction démarrée avec, comme matériau, les fétus de paille de son introspection, puis poursuivie à l’aide du ciment des rencontres.
C’est l’histoire de mon personnage et c’est la mienne depuis que je participe à ces ateliers. »
Philippe

« Je savais que raconter la mission d’une semaine, dans un pays du Sahel en pleine sécheresse, soumis à des tensions politiques, avec dix chercheurs agronomes et une journaliste déjantée, n’allait pas être un voyage de tout repos. Imaginez ce microcosme où tout est en survie, personnages, environnement et pays !
Je craignais d’avoir à ramener à l’aéroport certains de mes lecteurs de cet atelier Chantiers, suppliant de rentrer chez eux et de quitter l’Afrique, les chercheurs bougons qui ne parlent qu’aux arbres, les cafards sous le lit, la soif, les arbres et leurs défenses face à la sécheresse, la lutte contre le désert, les menaces de coup d’état… et les deux personnages principaux qui n’arrêtent pas de se chamailler !
Neuf mois plus tard : mes gentils lecteurs de l’atelier ont tenu le coup et m’ont éclairée par leurs demandes de précisions, d’éclaircissements. Merci à eux et à Claire qui a permis cette tournée en brousse à six.
J’en suis au chapitre huit : c’est Diane et Robert qui s’y retrouvent à l’aéroport, fuyant un coup d’état — il est désert. Les kalachnikovs claquent au loin. Plus personne ne peut partir. La proximité avec la violence, et peut-être la mort, va-t-elle leur permettre de se mettre au-dessus de la mêlée et d’entrouvrir une clôture ? »
Florence

« Il était une fois…
Nous avons continué l’histoire chacun à notre façon, chacun à notre rythme, forts de nos personnages, lieux, situations, nés de nos rêves, de nos expériences.
Une belle aventure à six, sous le regard et avec l’écoute de Claire, un chemin ouvert qui nous a permis d’avancer dans l’écriture et de dégager d’autres perspectives.
Une belle aventure à continuer pour que ma petite, « trop petite pour son âge », trouve elle aussi son chemin et affirme sa voix. »
Solange


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Ce que trament les mots

Pas à pas, séance après séance, quatre mercredi dans l’année, se sont tissés les mots de quatre professionnelles de la relation venues écrire pour analyser leurs pratiques.

Formation Écrire et analyser ses pratiques

On se retrouve. On a compris qu’on repartira dégagé.e, le soir, du trop plein d’émotions, de questions ou de doutes qu’on aura mis au travail dans l’écriture, durant la journée. Alors on y va, on pose l’un après l’autre les mots du récit, on donne à voir là où ça bute, là où ça irrite, là où ça s’obscurcit… On laisse faire les mots car on sait que le cadre est sûr, bienveillant – les mots sont demandés, on est là pour ça, quelqu’un les attend. Alors, dans le silence de l’écriture, autour de la table, les mots tissent ce sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire, le tissent sans qu’on comprenne bien, encore, ce que les mots trament, à bas bruit.

Ce que les mots trament sans qu’on le sache avec sa tête tandis qu’on écrit – ces liens que les mots fabriquent entre eux parce que c’est leur nature, leur travail de mots –, on le découvrira bientôt, quand on lira son texte. Enfin, ce n’est pas si simple. On découvrira ce que les autres ont compris en écoutant le texte qui s’est écrit. On découvrira aussi que tous les lecteurs, autour de la table, n’ont pas entendu le même texte, qu’ils n’ont pas compris de la même manière ce moment, ce problème qu’on a raconté. C’est ça, le travail avec les mots. Ils produisent du sens, mais ce sens n’est pas arrêté, figé, unique. Les mots du texte vont proliférer dans la tête des lecteurs qui, à leur tour, créeront de nouveaux liens — et ça ouvre, et ça déplace, et ça décale de ce qu’on croyait, pourtant, avoir écrit.

Alors on assiste à ça, à cette prolifération du sens qui vient avec l’usage des mots, et on s’en réjouit, ensemble. On y va, on donne au texte de nouveaux mots, on y va de ses images, de son imagination, de ses expériences, de ses lectures, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, éclairer le récit qu’on vient d’entendre d’une autre manière, dégager de nouveaux angles. Car comprendre, c’est déplacer. C’est ouvrir de nouvelles perspectives à des vécus qui s’étaient enkystés, à des problèmes qui envahissaient la tête, au sentiment d’impasse — c’est créer des passerelles inattendus, c’est envisager une expérience autrement.

Voilà. Les visages se détendent autour de la table tandis que les mots opèrent. Chaque texte est, l’un après l’autre, ouvert aux lectures multiples — déployé, enrichi de paroles et de concepts qui invitent l’auteur.e à se dégager d’un vécu qui avait suspendu, un temps, l’activité de la pensée.

Penser son expérience et son travail. Les métiers, autour de la table, sont aussi différents que les esprits qui se prêtent au jeu de la lecture et de l’analyse des textes. Ils ont un point commun : ce sont des métiers qui n’existent que dans la rencontre avec un autre, ou avec des autres. Des métiers qui nous embarquent – corps, tête et affects –, dans la complexité des relations. C’est cela, souvent, qu’on vient mettre au travail dans le groupe. Cette complexité, à bas bruit, des relations de travail qui nous impliquent aussi, nous, personnellement.

***

« Après une journée à tenter de prendre de la distance sur ma posture et accueillir les retours bienveillants, positifs et aidants, je repars avec vos retours, vos expériences. J’absorbe peu à peu cette nourriture, parfois devant une nouvelle page pour un texte repensé, parfois durant une séance. Me reviennent vos visages, des images et des explications qui me permettent d’amorcer un changement dans ma prise en charge du patient ou encore de lâcher prise avec le cadre rigide que je m’impose et retrouver confiance pour prendre plaisir dans l’accompagnement. »
Isabelle Lameyre, Sophrologue

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« J’anime des ateliers d’écriture, j’attise le désir d’écrire de l’autre, crée les conditions pour que l’écriture et la lecture de textes se fassent en groupe de façon bienveillante.

Écrire sur ce qui me pose problème dans ce métier solitaire, me permet d’élaborer des solutions concrètes aux situations de travail à priori sans issue, et de mieux comprendre ce qui se passe en moi au niveau de l’affect dans ma relation aux groupes et aux individus.

L’écriture spontanée lors de la journée d’analyse des pratiques est une première étape de travail, puis je lis mon texte et les membres du groupe le commentent, « l’amplifient », alors ma problématique s’éclaircit et je peux élaborer des solutions en mêlant mes mots aux leurs.

Cela m’aide à regarder en face ma posture, à la clarifier sur le terrain, à mieux choisir ce qui me convient et à accepter la réalité de mon travail, notamment ses limites.

La profondeur du champ d’analyse de Claire Lecœur me sécurise et me permet d’oser avancer vers de nouveaux horizons. »
MA

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« Je suis formatrice en français/culture générale auprès d’un public souvent en difficulté avec la langue française – c’est un euphémisme. Et j’écris parfois de la vulgarisation scientifique ou médicale. Et j’ai tenté de devenir biographe.

Appliquer à la lettre les instructions de l’Éducation nationale équivaut à endormir une classe entière dans les dix minutes qui ouvrent le cours. Donc je tâche de faire des pas de côté. D’aller chercher du côté des ateliers d’écriture pour joindre l’utile au ludique. J’avance à tâtons. Quand on ne marche pas sur des sentiers balisés, on se perd. Je découvre parfois de beaux chemins. Mais je tombe aussi dans des trous. Dans les journées « Analyse et écritures des pratiques » que propose Claire Lecœur, j’ai pensé que j’allais peut-être trouver un guide pour chemins de traverse. J’ai bien pensé, pour une fois.

Nous voilà donc partis à écrire un moment où, dans nos pratiques (diverses), nous rencontrons un problème. Ce peut être aussi la rencontre avec quelqu’un qui nous met au travail (pas forcé, mais presque). On écrit notre scène : qui est là, qui fait quoi, qui dit quoi, qu’est-ce qu’il se passe ? Fort heureusement, on a le droit de ne pas avoir trouvé de solution… ouf !

Plaisir d’écrire pour ceux qui aiment. Et plaisir d’écouter ce que d’autres ont vécu à un moment de leur vie professionnelle. Soulagement de constater que tout le monde bouge dans un métier relationnel.
Je pars sur l’histoire de ce vieux Monsieur de l’Académie d’Agriculture, très digne, tout en contrôle, dont j’ai entrepris d’écrire la biographie. Très fière de moi, toute contente de mon projet, première séance que je consacre au récit de son enfance. En moins d’une heure, mon vieux Monsieur est tout fendillé (récits de ses traumatismes multiples). Il éclate en sanglots. Inconsolable. Et il me téléphone désespéré pendant des jours et des jours. Le volcan ne veut plus s’éteindre. J’ai au bout du fil un enfant qui pleure. Je culpabilise : j’ai sûrement fait quelque chose de travers. Mais quoi ? Aurait-il fallu commencer plutôt par ses prouesses professionnelles ? Lui proposer de commencer par où il voulait ? Qu’est-ce que j’ai cassé ? Pourquoi me dit-il tout ça à moi et pas à ses proches (qui n’en savent rien m’a-t-il assuré) ? Pourquoi à moi ?

Ma carrière de biographe s’est brisée à la première séance. Sa femme m’appelle pour me dire de cesser ce projet. Elle n’a pas besoin d’insister, je suis moi-même dévastée, et redoute les appels de ce si gentil Monsieur. Et je pleure sans doute autant que lui. Certes, l’enfance de ce vieux Monsieur, pendant la guerre, a été très traumatisante. Mais moi je fais comment avec ce volcan que j’ai réveillé ? Pour canaliser la lave ? Pour arrêter l’irruption ?

Déjà, rédiger la scène me permet de sortir de mon propre tumulte. Tout ce débordement dans ma tête s’aligne en mots sages et rangés. Ça prend forme. J’ai déjà moins peur de ce que j’ai produit.

Puis c’est le temps des retours. Chaque participant s’exprime sur ce qu’il a entendu. Sur ce qu’il a compris de la situation (moi, nez sur le guidon, je n’ai rien compris). Sur les images que ce récit a fait venir. Je me sens déjà un peu plus légère avec ce partage. Apparemment, ils ne me jugent pas. Je dirais même qu’ils me rassurent, même s’ils n’ont pas la solution clefs en mains.

Claire clôt les retours et élabore des pistes de travail. Elle met d’autres mots sur le récit. Elle le met en perspective. Des horizons s’ouvrent. Elle questionne notre posture, notre recherche, nos moyens de travailler, notre quête, notre cadre. Peu à peu, on trouve du sens.

Ah oui, bien sûr… Gare à celui qui ouvre le capot d’une voiture qui roule à tombeau ouvert depuis des milliers de kilomètres sans aucun contrôle technique ! »
FL

***

Dans mon métier, je rencontre, j’échange, je travaille en équipe et en partenariats, ou bien encore avec des prestataires, des clients. J’entretiens de nombreuses relations avec lesquelles savoir se positionner de manière juste me demande beaucoup d’énergie. Parfois je me heurte à un mur, à une difficulté à trouver le chemin d’une relation apaisée ou tout du moins dans laquelle je peux respirer, me sentir tranquille.
Parfois aussi, je ne parviens pas à composer avec l’autre car je demande trop, j’aspire à produire un travail de qualité et ne peut me satisfaire de l’approximation dont l’autre se contente. Ou bien au contraire, une fois que je décide de lâcher un peu, je me sens sous pression de l’exigence de l’autre.

En écrivant au sein du groupe d’analyse des pratiques, je me place concrètement, par la matière que sont les mots, face à la situation qui me pose problème. Grâce au regard des autres, elle m’apparaît plus clairement, les liens se font avec ce que je porte, mon histoire. Cela me permet de prendre de la distance, de me détacher. Les relations travaillées deviennent plus fluide, moins angoissantes, allégées de ce qui encombrait.

Le regard bienveillant de Claire et des participantes rend le processus agréable, l’échange est fructueux. J’apprends au fur et à mesure des séances à donner et recevoir avec plus de fluidité, à nourrir et être nourrie avec plus de douceur.
CL

 

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L’atelier d’Anne

Comment transmettre la belle audace qui circula pendant ces trois jours d’écriture en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle ?

J’avais proposé d’écrire avec cette œuvre psychanalytique, philosophique et littéraire… Mais comment accompagner l’écriture de textes littéraires à partir d’une voix qui, tantôt pense le monde avec les philosophes, tantôt s’adresse directement, en psychanalyste, à nos désirs si vite cadenassés par les forces de répétition de nos névroses ?

Commencer par chercher la source, le chant de la source, le vivant chant qui viendra irriguer les écritures.

Quelle est cette source ? Elle est amour profond de la vie — la vie libre, les chemins qui s’écartent des ornières creusées par le poids d’héritages trop lourds, les détours qui évitent les impasses où nous conduisent des secrets auxquels nous restons fidèle sans même, parfois, en connaître l’existence — toutes ces servitudes dont Anne Dufourmantelle a montré qu’elles deviennent, dans notre monde actuel, de plus en plus volontaires.

Frédéric Worms, philosophe ami d’Anne Dufourmantelle, lors de la soirée d’hommage qui eut lieu à la Maison de la poésie de Paris, en mars 2018, parlait ainsi de l’œuvre d’Anne : une écriture tissée entre deux paroles. L’une, clinique — née dans la parole et dans l’écoute, nourrie des paroles entendues dans la cure, ces paroles enfouies, fragiles, de l’être humain — et l’autre, parole philosophique de l’écriture — qui protège la première parole de tout ce qui lui fait violence dans le monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Ces deux paroles, leurs échos et leurs différences, « tressent une philosophie de la vie et de la mort, de l’écoute et de la joie, dans un monde contemporain qu’Anne Dufourmantelle a analysé en nommant les problèmes fondamentaux de notre contemporanéité », disait encore Frédéric Worms.

« C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-t-on la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour », écrit Anne Dufourmantelle dans Éloge du risque.

La source que je cherchais dans les livres d’Anne Dufourmantelle est aussi littéraire car, outre les deux romans qui figuraient avec les livres qui accompagnèrent notre traversée, on trouve, dans ses essais, une écriture incarnée qui ne s’évade jamais dans le ciel des idées sans revenir aux anecdotes sensibles.

Amour de la vie, protection des fragiles paroles humaines par la pensée philosophique, goût pour les formes littéraires… Ainsi avais-je trouvé, cherchant la source qui inspirerait les écritures, l’abri protecteur de la pensée d’Anne Dufourmantelle. Alors j’ai proposé d’écrire la puissance et la douceur, le risque et le rêve, le secret, sans jamais renoncer devant la difficile tâche de délivrer une parole singulière qui ne ploie pas sous les vacarmes du monde. Vos histories de douceur, vos personnages, sont nés du dialogue avec la pensée bienveillante d’Anne, ils étaient vitalisés par ses thèmes.

« Il ne peut y avoir de valeur donnée à l’universel sans un devoir d’attention et de mémoire constant envers le singulier, c’est-à-dire envers ce qui fait trébucher le concept, l’idéal, le juste et le beau, du côté de la fragilité, de l’« humain trop humain », de ce qui n’est ni pensable, ni parfois même représentable. »
Éloge du risque

Écrire avec Anne Dufourmantelle ?
« Avec, autour, entourée, bercée de sa lecture par Claire, envahie par ses mots, les émotions, les passés qui reviennent avec d’autres lumières, d’autres couleurs…
Je lui dois cette immersion dans trois jours d’écriture intenses, la chaleur de nous tous, la beauté des textes, les surprises, la joie d’écrire, d’aller plus loin, de libérer nos élans.
Je lui dois toutes les lectures de ses textes encore à venir et l’irrigation de mon écriture qu’ils permettent, qu’elle offre… Je lui dois de revenir vers cette attention différente au monde, ce pas de côté de la psy, et l’alliance avec la littérature.
Une sensation d’ouverture intérieure à sa lecture, des rêves…
J’aime son humanité, sa bonté, sa tendresse, son grand amour des autres…
Et merci à Claire, passeuse de mots, porteuse et accoucheuse d’écritures. »
Brigitte Ourlin

« La porte était entrebâillée
Par elle, par d’autres

Elle se tient sur le seuil, nous invite à entrer
Il fait doux, clair, universel

Elle nous invite à venir près du feu
Près des feux de nos lignées et des feux en cataracte du monde

Elle nous invite à gommer les marges des pages
À voir toujours plus large et plus fin
À dessiner l’infime de nos oscillations
Et franchir le portillon du jardin de l’autre
À écouter, agir et écrire d’une même curiosité tisserande
À risquer l’avant de soi et oser tout ce qui doit l’être

La porte était entrebâillée
Elle l’a ouverte en grand, s’est replacée sur le seuil
Toute la lumière au tracé de nos chemins neufs. »
Anne Demerlé-Got


« Ce que je lui dois, c’est de comprendre la nécessité du décalage et de la mise en alerte permanente. Ce qui implique de toujours interroger le réel, regarder au-delà et en-dessous, ne pas se laisser abuser par l’évident, le permanent, chercher la faille, le gain de sable, le jamais vu. En un mot, l’individuel. »
Gérard Bertrand

« Trois jours d’écriture avec Anne Dufourmantelle, j’ai été saisie par la douceur dont parle cette femme, philosophe, psychanalyste, romancière, chroniqueuse, artiste… La douceur, cette « passivité active qui peut devenir une force de résistance symbolique prodigieuse…». J’ai aussi été touchée par sa manière convaincante de nous rappeler notre humanité et ce qui la constitue. Son œuvre et sa vie exhortent à une exigence sans faille du côté de la dignité de l’humain, de sa liberté.
La lecture des livres d’Anne Dufourmantelle ne m’avait pas été aisée en dehors des cas cliniques de sa pratique de psychanalyste. Mais les extraits de tous les livres approchés, passés au filtre de la voix de Claire Lecoeur, ont ouvert une compréhension jusque-là restée voilée. Eloge du risque, Puissance de la douceur, Défense du secret, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle, Se trouver, L’envers du feu, Souviens-toi de ton avenir et d’autres livres encore s’offrent à présent à de nouvelles promenades de lecture au gré de mes questions sur la vie et la mort. Je sais maintenant pouvoir y trouver des échos.
Trois jours durant, la douceur a imprégné nos échanges, a permis que se tisse une enveloppe chaleureusement accueillante à nos mots trébuchants et fragiles… une enveloppe bienfaisante pour panser quelques douleurs… et quelques trous dans le tissu pour respirer ! »
Carmen Strauss

« Lire Anne Dufourmantelle est déjà un vertige. Ecrire en étudiant sa pensée, ses explorations dans le monde de la douceur, du secret, du risque, c’est un grand saut dans la profondeur de l’humain.
Ces jours d’écriture m’ont rappelé les courbes géomorphologiques que nous faisaient dessiner nos professeurs de géographie.

J’ai dressé des coupes de terrain humain. Par quoi sont agis nos personnages de fiction  ? quelles forces les animent ? de quoi sont-ils constitués ? pourquoi l’érosion n’a pas emporté telle couche ? pourquoi tels sédiments donnent toujours les mêmes formes ? Et quelles forces vont venir pousser, affronter, au risque parfois d’effondrer ? Pour redessiner un autre paysage…
Écrire la vie, la vraie, c’est ce que l’on a tenté de faire pendant trois jours… un sacré risque qu’Anne Dufourmantelle et Claire Lecoeur nous ont fait prendre ! Elles ont bien fait.
Merci à Claire et hommage à l’auteur.
FL

« Anne,
Vous ne vieillirez pas.
À peine plus d’un demi-siècle d’une vie bonne.
Vivante, vous l’étiez parmi nous, pendant ces trois jours d’atelier. Nous avons dialogué avec vous et exploré des chemins dans votre œuvre : la douceur, le risque et aussi le secret… et les effets en ce qui me concerne s’en feront sentir encore longtemps.
Jusqu’à quel âge peut-on oser ? Jusqu’à quel âge peut-on risquer ? Jusqu’au dernier souffle. C’est le message que vous nous laissez, Anne Dufourmantelle, le message que je reçois. Merci !
Merci Claire, remarquable médiatrice.
Merci aux membres de cette communauté de lecture et d’écriture de trois jours. »
Mylène Gougou

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Écrire le voyage en Voix vives

Venez écrire le voyage pendant le festival des Voix Vives à Sète

Du 23 au 28 juillet.

Chaque jour, à Sète, pendant le festival des Voix vives , entre le ciel très bleu et le bleu profond de la mer, chaque jour lectures et rencontres portent haut les voix des poètes dans les ruelles et sur les places, dans les jardins ou sur le port — parfois sur un bateau au fil de canaux.

Cette année, nous écrirons le voyage. Votre voyage en Voix vives tressé des voix des poètes ? D’autres voyages dont les souvenirs s’éveilleront au contact de la Méditerranée ? D’autres voyages encore, plus intimes — intérieurs ? L’atelier vous invite à chercher comment le voyage résonne en vous, à écrire à partir de ces traces et expériences sensibles.

L’atelier offre un espace de création littéraire à l’écriture du voyage. Explorant ce que le voyage permet d’écrire, vous chercherez quelles formes de narration appelle votre propre voyage : entre fragments, récit ou carnet de voyage.

Le matin, vous flânez dans le festival et trouvez votre endroit pour écrire en dialogue avec la proposition que je vous ai donnée la veille.

L’après-midi nous nous retrouvons près de l’eau, un peu en retrait de la foule festivalière, sur la pittoresque Pointe Courte filmée par Agnès Varda, près de l’étang de Thau. Nous nous réjouissons ensemble des horizons et es mondes que nous rencontrerons dans vos textes, et préparons la cueillette du lendemain.

Le soir, si le désir nous y pousse, nous prolongeons la journée par un repas dans l’un des lieux du festival, près des canaux, à la Pointe courte, dans un jardin, ou en hauteur, d’où l’on voit la mer, le port, et même l’étang de Thau.

Nous terminerons ensemble l’atelier par la soirée de clôture du festival, le samedi 28 juillet, dans le parc Simone Veil où, l’année dernière, avait eu lieu cette rencontre.

Modalités pratiques
  • Voir la page de l’atelier
  • 6 jours : du 23 au 28 juillet, à Sète (6 séances de 3h sur 6 jours d’atelier).
  • Tarifs : 300 €, réduit 270 € – Arrhes : 90 € – [Formation professionnelle, après singnature d’une convention : 600 €]
  • Prévoir une chambre ou un logement dans la vieille ville (attention pour les réservations : la période est très demandée), des chaussures confortables, un carnet de bon format, des lunettes de soleil et une ombrelle si vous devez vous protéger.
  • Vous écoutez les poètes à l’ombre des bâches blanches tendues comme des voiles au-dessus des ruelles — parfois dans des chaises longues ou des hamacs.
  • Le festival fourmille de lieux où se désaltérer et grignoter à prix légers.
  • Le festival commence dès le vendredi soir 20 juillet — ne manquez pas l’ouverture !

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Une chambre d’exploration

J’ai toujours aimé les cartes

Les regarder, les rêver ; projeter un trajet en le repérant sur la grande Michelin, la garder dépliée sur le siège passager pour y suivre la route, étape après étape. Passer du tracé à plat des routes à l’expérience en relief des paysages traversés. Me perdre, au volant d’une Deux-chevaux jaune bouton d’or, aux confins entre la Grèce et l’Albanie et me trouver nez à nez avec un garde armé au regard et à la posture très redoutables parce que, malgré le caractère détaillé de la carte, il restait difficile de déchiffrer les noms écrits en caractères grecs, non traduits à l’époque dans ces lieux reculés – le sont-ils aujourd’hui ?
Maintenant que je ne sillonne plus les routes du monde en voiture, reste l’appel à la rêverie qu’éveillent les plans, les cartes.

Je ne suis pas la seule. Parmi les écrivains qui nourrissent leurs projets en s’inspirant de plans et de cartes, Jean Echenoz raconte que, pour écrire un roman, il part de l’idée d’un lieu, d’un paysage, d’une entreprise… Jean Rollin, lui, part aussi de cartes et de plans – de « tout un fourbi de tas de choses accumulées », dit-il – et ne commence à écrire qu’ensuite.

Il y a aussi Patrick Modiano, qui tisse pour ses romans de forts ancrages dans le Paris de ses souvenirs, le Paris arpenté, le Paris de ses fantasmes. (J’ai déjà raconté ici m’être inspirée de son œuvre pour un atelier Écrire avec Modiano dans le jardin haut perché de Belleville.)

Modiano qui fait revivre des quartiers de son passé à travers des personnages qui y ont vécu ; qui pense que les lieux gardent l’emprunte de ceux qui les ont traversés – « Si je passe ici je peux entrer en résonance avec eux » ; qui imagine, dans Fleurs de ruine, que les rues et les boulevards de Paris « sont comme l’étang […] au fond duquel se déposent, par couches successives, les échos des voix de tous les promeneurs qui ont rêvé sur ses bords. L’eau moirée conserve pour toujours ces échos…»

Vous voyez la rue Beccaria, à côté du marché d’Aligre, sur cette carte du 12° arrondissement ? Nous y étions, hier et avant-hier, pour l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture, quatre participants et moi, la passeuse – l’animatrice.

Dans cet atelier, j’aime proposer de véritables expériences avec l’écriture. C’est à dire donner aux imaginations des uns et des autres le temps pour qu’elles se déploient, et leur proposer des formes qui permettront ce déploiement.

J’ai donc proposé à Marie-Noëlle, Sarah, Sylvie et Gilles d’explorer les lieux qui leur étaient familiers – de les écrire sous forme de trajets, puis d’y placer des personnages, et de tisser le récit d’une rencontre en tressant l’histoire avec les noms – de rues, de commerces, de lieux, etc. – qu’ils avaient auparavant collectés.

Nous avons donc joué, avec Modiano, à devenir écrivains enquêteurs. Modiano qui, écrivant Dora Bruder, sort de l’oubli une jeune fille juive déportée pendant la guerre, une jeune fille anonyme, dont le monde aurait sans lui perdu la trace.

Nous n’étions pas dans le Paris de la guerre, mais en mars 2018, rue Beccaria, dans le 12° arrondissement de Paris. Par la vitrine donnant sur rue, je regardais, tandis qu’ils s’aventuraient dans leurs histoires, la neige tomber.

J’écrivais hier soir, revenant de la rue Beccaria, et m’inspirant de L’éloge du risque d’Anne Dufourmantelle, que l’atelier est une chambre de rêves et d’écriture. J’ajoute, en souvenir des textes entendus hier en fin d’atelier, qu’il est aussi une chambre d’exploration.

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