Avant que j’oublie

« On m’avait dit, en brandissant comme une menace un rouleau de sac-poubelle,

« quand quelqu’un meurt, il faut agir vite, trier, ranger, répartir, écrémer, choisir ce que tu veux garder et te débarrasser du reste. Et plus vite que ça. C’est comme ça qu’on fait, c’est comme ça qu’il faut faire, tu devrais faire ça, ça t’aidera c’est sûr. Mais je ne voyais pas comment m’y prendre et encore moins par où commencer. Plus qu’affreuse, l’idée me semblait surtout incongrue, hors sujet, lointaine. Aussi lointaine que ces voisines en doudoune noire qu’on salue vaguement les soirs d’hiver, dans les halls d’immeuble, devant les boîtes aux lettres et qu’on oublie à peine les portes de l’ascenseur refermées. »

Ici c’est, après le récit d’Aurore Lachaux, un autre récit de deuil de son père écrit par sa fille, en cette rentrée littéraire : Avant que j’oublie, d’Anne Pauly.

« Comment seulement imaginer disperser quoi que ce soit alors que j’en étais juste à recoller les morceaux ? Comment vraiment savoir ce qui avait compté et ce qui faisait sens sans relire chaque courrier, sans ouvrir chaque placard, sans toucher chaque tissu ? Comment renoncer à traquer, dans chaque recoin, pour n’en rater aucun, les fils encore incandescents de son passage ici ? […] boîtes à chaussures garnies de cartes postales aux tournures et provenances désuètes envoyées par des amis et des inconnus, […] boîtes de gâteaux en métal remplies de rien, de barrettes, de chouchous, d’étuis divers, de cirage, de rasoirs anciens, de bouchons orphelins et de cartes de fidélité Darty et Yves Rocher ; […] poupée noire dont le chien avait mâché la main et tourne-disque Fischer-Price, flûtes à bec de différentes tailles, partitions mangées par les souris ; serpes, houes, binettes, faucilles, marteaux et outils ruraux divers ; fusils à aiguiser et couteaux impressionnants […] Ensuite, j’ai extrait du tiroir une deuxième boîte remplie de bocaux contenant vis à bois, vis à béton, chevilles longues rouges, chevilles courtes, crochets, crochets moyens à visser, gros crochets à visser, clous larges, clous longs, clous à tête plate, clous larges et longs à tête plate, clous fins et longs, clous à tête d’homme, clous X, clous vitriers, clous tapissier, petits clous et clous microscopiques. […] Toutes ces choses parfaitement rangées par thèmes et parfaitement utiles dans un tiroir parfaitement adapté, ça commençait à me faire transpirer. Elles vivaient là, ensemble et paisiblement, depuis des années, dans un environnement qui leur convenait. Pourquoi aurais-je dû les obliger à déménager et pour aller où ? […] Il faisait froid, mais beau. Un joli ciel bleu franc avec quelques nuages et un soleil d’hiver. Je me suis accoudée un instant à la passerelle de bois reliant la maison à l’escalier, là où il aimait se tenir pour fumer et observer les mouvements de la lumière dans les feuillages et les allées et venues de oiseaux. Là où nous avions eu, parfois, en tirant comme des malades sur des clopes jamais assez fortes, les conversations les plus profondes et les plus banales et où les silences qu’elles avaient parfois engendrés s’étaient naturellement transformés en séances de contemplation intense de la nature en contrebas. À cet instant précis, j’aurais donné n’importe quoi pour un dernier moment comme ça avec lui, à ne rien se dire de spécial en regardant dans le vide. »

J’ai aimé partager cette expérience de deuil avec Anne Pauly. Retrouver dans ce livre certains des affects éprouvés après la mort de mon propre père ; m’approcher de l’idée de celle, à venir, de ma vieille mère malade. J’ai repensé, lisant ce livre, à Comment j’ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem :
« Combien sommes-nous à vivre sans en parler à personne ce double deuil qui nous ébranle et nous fragilise par la violence des sentiments qui nous animent soudainement ? […] Comment oser raconter à quiconque ce désordre des sentiments, ce méli-mélo de rage, d’oppression, de peine infinie, d’irréalité, de révolte, de remords et d’étrange liberté qui nous envahit ? […] Est-ce bien normal d’éprouver successivement ou simultanément une impression effroyable de vide, de déchirure, et une volonté de vivre plus puissante que la tristesse, la joie sourde et triomphante d’avoir survécu, l’étrange coexistence de la vie et de la mort ? […] Jadis, la mort était une expérience qui se vivait au sein d’une communauté, la religion et la coutume dictaient des gestes, soutenait l’endeuillé, mais aujourd’hui le deuil appartient au seul enclos de la vie privée. Chacun enterre ses morts en balbutiant des cérémonies personnelles et se dépêche d’effacer les traces de sa perte dans la vie sociale : plus de noir ni de crêpe, plus de bruit ni de larmes, rien de solennel, aucun signe extérieur de malheur, un jour d’absence à peine et la vie reprend son cours. »

« Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis », écrivait JB Pontalis dans L’Enfant des limbes. Aurore Lachaux, comme Anne Pauly, extraient le processus du deuil du silence aujourd’hui imposé au chagrin – à tout ce qui détourne de la vitesse, de l’insouciance et de la recherche du bonheur, selon les codes édictés par ce « on » du texte d’Anne Pauly (« On m’avait dit, quand quelqu’un meurt, il faut agir vite »). Creusant le sillon singulier de leur propre traversée, ces deux auteures élargissent nos horizons ; elles nous agrandissent (ou nous approfondissent ?) de leur expérience.

Le pensez-vous, aussi, que Lire, c’est vivre plus ?


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Compléments du non

La voix de la narration,

je la fais très vite travailler dans le cycle Chantiers qui s’ouvrira bientôt. Alors on se demande : qui est-il, ce narrateur qui nous parle dans le livre ? Quelle relation entretient-il avec l’histoire qu’il raconte ? Comment la raconte-t-il, avec quelle voix ?

Parmi les romans sortis en cette rentrée littéraire, le premier roman d’Aurore Lachaux nous saisit avec sa voix âpre et rugueuse – parfois drôle – pour nous raconter les circonstances de la mort de son père et sa colère (ce complément du non à sa mort). Un livre bouleversant et magnifique, qui rejoindra les textes qui viennent alimenter mes ateliers.

« [Mon père] croyait encore en 88 que si on faisait bien son travail, qu’on aimait le faire, qu’on était pas un connard avec les gens avec lesquels on travaillait – pas des « collaborateurs », mon père les appelait les « compagnons » –, alors si on était tout cela – ce qualificatif dont tout DRH se foutrait bien aujourd’hui : honnête, c’est ça, mon père croyait qu’il suffisait de faire les choses honnêtement pour que les choses continuent. Serge*, le fils, le cash, plus de cash, n’était pas suffisamment content et a vu dans l’usine, non pas les compagnons et mon père sur la chaîne de montage, – le geste, la technique, l’apprentissage du geste et de cette technique –, il a vu l’absence de blé, l’absence à son goût, le « pas assez » rentable. Lui, Serge, a détruit, méthodiquement. Il a dit par l’entremise du service du personnel à tout un ensemble de gens d’aller profondément se faire foutre et tant pis pour la technique – pas celle du management, non, celle qui fascine les gosses. Pour mon père recroquevillé sur la piste d’atterrissage de Toulouse-Blagnac, là, cerné par les flics, c’était les compagnons qui allaient disparaître et puis un lieu où ça parlait. Même longtemps après, recasé dans une grande boîte internationale dans un bureau où je crois il s’emmerda, il dira regretter l’atelier. Il aurait pu être un sacré trou de balle mon père, avec ses diplômes et les compagnons dont il supervisait le travail. Mais je crois qu’il avait trop d’admiration pour le geste. Ça lui rappelait l’école : le lycée technique, les machines […] Tu veux être ingénieur ? Ok, mais fade-toi déjà le cambouis, travaille la tôle, forge, prends ta blouse, dessine, construis, trace, et pas à l’ordinateur sur un truc propre, tu vas prendre tes Rotring, tu vas tracer, tu vas tordre, la matière tu vas la voir et tu vas la sentir, tu vas soupeser ta fonction. T’es pas un chef, t’es un concepteur et tu sais réaliser tes plans, tu vas voir si c’est de la merde ou pas, en vrai, dans l’atelier. Le réel tu vas t’y confronter et pas qu’un peu. Et puis t’agiras pas tout seul contre les autres. Ingénieur c’est pas être chef. Mon père voulait être à la production et l’entrée pour lui, au début des années 90, dans une grande boîte a été la découverte d’un monde complètement détraqué, un monde de bureaux avec sa première fournée de diplômés d’école du commerce – bye-bye les ingénieurs, votre avis de scientifique on s’en branle, tu peux bien pleurer sur tes règles de calcul. Les calculs qui sont arrivés là relevaient de bien autre chose, d’un autre monde. Et ça il l’a perçu assez rapidement mon père. La chaîne de montage était un truc de ploucs – trop sales – le véritable prestige maintenant c’était non plus le dessin technique mais les techniques de management, les tableaux bidon pour accroître le capital, les savantes équations pour dégager le plus de monde : le compagnon entrait dans la masse salariale qu’on gère, qu’on évalue chaque année dans le confort feutré d’un bureau gris pareil à tous les gris d’une veste de manager, le compagnon devenait un mot bizarre, un mot suspect.
Je regrette que mon père n’ait pas pu lire Bourdieu ou Wacquant, enfin tous ces gars qui se sont un peu intéressés à toutes ces logiques bien dégueulasses qui ont concouru à la transformation de son monde. Il les avait comprises, les logiques, mais je vois assez bien le sourire un brin emmerdé qu’il aurait eu s’il avait eu la possibilité de lire quelque chose qui aurait décrit ce qui présidait à l’éviction progressive et assurée des rapports à peu près sains entre les gens qui travaillent. On en aurait parlé. »

* Serge Dassault, fils de Dassault, qui avait repris l’usine de production d’avions où travaillait le père de la narratrice.


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Lumière d’août

Lire le grand, l’immense William Faulkner, l’été

Entrer dans cette écriture rude et magnifique, plonger au cœur des sombres passions qui agitent l’Amérique puritaine, soutenir l’implacable enchaînement des déterminations qui dépassent les personnages et s’abattent sur leur destin. Retrouver l’émerveillement de cette écriture engagée corps et âme à dire la complexité des tragédies singulières ; cette écriture qui jamais ne juge la monstruosité des personnages ; ces voix qui nous immergent pour nouer le tragique à l’intérieur d’une trame narrative de la fatalité.

Christmas est blanc. Sa fatalité : né d’une étreinte hors mariage, il a du sang noir. Dès sa naissance, la malédiction pèse sur ce bâtard blanc au sang noir – signe de la faute de sa catin de mère. Son grand-père dépose le nouveau-né, une nuit de Noël, sur les marches du perron d’un orphelinat pour enfants blancs, où il pourra surveiller celui qu’il nomme « abomination du Seigneur », ou « semence ambulante du démon ». Plus tard adopté, l’enfant endurera des violences inouïes que, devenu adulte, il dispensera à son tour. La malédiction est ici donnée par la voix du grand-père, le vieux Doc Hines, ce vieillard qui, retrouvant Christmas trente-cinq ans plus tard (alors qu’il a tué une femme blanche dont il avait été l’amant), demande qu’il soit lynché.

« [Le vieillard] soudain s’écrie d’une voix éraillée, sonore et folle. Il parle, incroyablement vieux, incroyablement sale :
– […] Le Seigneur a dit au vieux Doc Hines ce qu’il avait à faire, et le vieux Doc Hines l’a fait. Et le Seigneur a dit au vieux Doc Hines : « Surveille bien maintenant et tu verras Ma volonté s’accomplir. » Et le vieux Doc Hines a surveillé, et il a entendu la bouche des petits enfants, des orphelins de Dieu, de Dieu qui leur mettait Ses mots, Sa connaissance dans la bouche, car ils ne pouvaient pas savoir, étant encore indemnes de péché, même les petites filles, sans péché ni chiennerie encore. « Nègre ! Nègre ! » dans la bouche innocente des petits enfants. Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Et maintenant Je vais laisser Ma volonté s’accomplir, et maintenant Je m’en vais. Il n’y a pas assez de péché ici pour M’occuper, car peu m’importent les fornications d’une catin ; elles font aussi partie de Mes desseins. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Comment les fornications d’une catin pourraient-elles faire partie de Vos desseins ? » Et Dieu a dit : « Attends et tu verras. Crois-tu que ce soit par hasard que j’ai choisi ce jeune docteur pour trouver Mon abomination enveloppée dans cette couverture, sur les marches, la nuit de Noël ? Crois-tu aussi que c’était par hasard que la directrice ait été absente cette nuit-là, de sorte que ces petites catins ont pu le baptiser Christmas, en sacrilège envers Mon fils ? Je pars donc maintenant, car Ma volonté n’a plus qu’à s’accomplir et je peux te laisser là pour surveiller. » Alors, le vieux Doc Hines a surveillé et attendu. Du calorifère même du Bon Dieu, il a surveillé les enfants et la semence ambulante du démon que tous ignoraient et qui polluait la terre par l’effet de ce mot qu’on lui jetait à la face. Parce que, maintenant, il ne jouait plus avec les autres. Il restait seul, tranquille, et le vieux Doc Hines savait qu’il écoutait en lui-même la menace cachée de la malédiction de Dieu, et le vieux Doc Hines a dit : « C’est parce qu’ils t’appellent nègre ? » Et il n’a rien répondu, et le vieux Doc Hines a dit : « Crois-tu que tu es nègre parce que Dieu t’a marqué au visage ? » Et il a dit : « Est-ce que Dieu est un nègre aussi ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il est le Seigneur Dieu, le Dieu des Armées. Sa volonté sera faite. Pas la tienne, ni la mienne, parce que toi et moi, nous faisons tous les deux partie de Ses desseins, partie de Sa vengeance. » Et il s’est éloigné, et le vieux Doc Hines le regardait écouter, entendre la volonté vengeresse du Seigneur. […] À partir de cette première nuit, après avoir choisi le jour anniversaire de Son propre Fils pour la mettre en marche, [Dieu] avait laissé le vieux Doc Hines pour surveiller. Il faisait froid cette nuit-là, et le vieux Doc Hines était là, dans le noir, juste au coin, là d’où il pouvait voir le perron de l’accomplissement de la volonté de Dieu, et il a vu ce jeune docteur qui s’approchait dans un esprit de débauche et de fornication. Il s’est arrêté, il s’est penché et il a pris l’abomination du Seigneur et il l’a porté dans la maison. Et le vieux Doc Hines a suivi et il a vu et entendu. Il a vu ces jeunes catins qui, en l’absence de la directrice, profanaient le saint anniversaire du Seigneur par des cocktails et du wiskey. Elles ont défait la couverture. Et ce fut elle, la Jézabel du docteur, elle, l’instrument du Seigneur, qui a dit : « Appelons-le Christmas ! » Et une autre a dit : « Comment Christmas ? Christmas quoi ? » Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Dis-leur. » Et toutes, suant la débauche, ont regardé le vieux Doc Hines et se sont écriées : « Tiens ! mais c’est Uncle Doc. Regardez, Uncle Doc, ce que le père Noël nous a apporté, ce qu’il a déposé sur les marches du perron. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il s’appelle Joseph. » Et elles ont cessé de rire, et elles ont regardé le vieux Doc Hines, et la Jézabel a dit : « Comment le savez-vous ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « C’est le Seigneur qui me l’a dit. » Alors, elles se sont mises à rire, à hurler : « Il est écrit dans le Saint Livre : Christmas, le fils de Joe. Joe, le fils de Joe, Joe Christmas », dirent-elles, « A la santé de Joe Christmas ! » Et elles essayèrent aussi de faire boire le vieux Doc Hines à la santé de l’abomination de Dieu. Mais il a renversé le verre. Et il n’a plus eu qu’à surveiller, à attendre (et il l’a fait selon le bon plaisir de Dieu) que le mal sortît du mal. Et la Jézabel du docteur est accourue de sa couche lubrique, puant encore le péché et la peur : « Il était caché derrière le lit », dit-elle. […] « Il va tout raconter et on me renverra. Je suis déshonorée. » Debout près du vieux Doc Hines elle puait alors la débauche et la lubricité. Et la volonté de Dieu s’accomplissait sur elle, en cette minute, sur elle qui avait outragé la maison où Dieu abritait Ses petits orphelins. « Vous n’êtes rien, dit le vieux Doc Hines, vous et toutes les catins. Vous n’êtes qu’un instrument de la vengeance de Dieu sans qui même un moineau ne peut tomber du nid. Vous êtes un instrument de Dieu, de même que Joe Christmas et le vieux Doc Hines. » Et elle s’en est allée, et le vieux Doc Hines a attendu, a observé, et, peu de temps après, elle est venue, le visage semblable à celui des bêtes voraces du désert. « J’ai réglé son affaire », dit-elle. Et le vieux Doc Hines a dit : « Réglé ? Comment ? » car le vieux Doc Hines savait tout, parce que le Seigneur Dieu ne cachait pas Ses desseins à l’instrument qu’il avait choisi, et le vieux Doc Hines a dit : « Vous avez accompli la volonté préétablie du Seigneur. Allez, maintenant, l’outrager en paix jusqu’au jour du Jugement. » Et son visage était semblable à celui des bêtes voraces du désert, et de ses lèvres polluées de rouge immonde, elle éclata au nez de Dieu. Et ils sont venus, et ils l’ont emmené. […] Et le vieux Doc Hines est parti quand Dieu lui a dit de le faire. Mais il est resté en rapport avec Dieu et, la nuit, il disait : « Et ce bâtard, Seigneur ? » Et Dieu disait : « Il marche encore sur la surface de Ma terre. […] Ton œuvre n’est pas encore achevée. Il est une pollution, une abomination à la surface de Ma terre. »
Lumière d’août, William Faulkner


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Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »


Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »


Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »


Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »


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Le chant des pistes

Ça commence par un chant.

Rue du Passage, Quai du Mistral, Traverse Pierre d’Honorine, Rue du Président Carnot, Traverse des Tambours, Rue Louis Roustan, Traverse des Hautbois, Rue de la Pétanque, Traverse des Pêcheurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Barreurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Rameurs, Quai du Mistral, Traverse Agnès Varda, Quai du Mistral, Traverse des Jouteurs, Ruelle des Nacelles, Allée du Jeu de Boules, Digue Georges Brassens…

La Pointe courte


Ça commence par un chant, inspiré du Chant des pistes, de Bruce Chatwin – on nomme les lieux qu’on a habités, les lieux qu’on a arpentés, on amène son monde à l’existence par le chant.

« Nommer, c’est découper. Le géographe, avec sa carte, ou le botaniste, avec sa flore, ne fait-il rien d’autre que de nommer ? Diviser la réalité, transformer cette étendue verte en espace et habitats, ce paysage brouillon en pics et crêtes, vallons et hameaux, n’est-ce pas là son travail ? Flore et cartes sont aussi des lexiques, des dictionnaires. »
Benoit Vincent, GEnove, villes épuisées.


On nomme, donc, les lieux qui vont dessiner sa géographie personnelle. On couvre une carte de noms, on les égrène, et parfois on suspend le chant le temps de conter un moment, vécu là, dans ce lieu qu’on vient de nommer, avant de poursuivre le chant.

Bruce Chatwin, dans Le chant des pistes, cite Borgès :
« Un homme décide de dessiner le monde. À mesure que les années passent, il remplit un espace avec des images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de salles, d’instruments, de corps célestes, de chevaux et de gens. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage. »

Le chant des pistes ? Itinéraire chanté, ou piste de rêves, ou songline. Ces chants forment un vaste labyrinthe de chemins invisibles qui serpentent à travers l’Australie, raconte Bruce Chatwin ; les aborigènes y guettent l’empreinte de leurs ancêtres. Autrefois, « des êtres totémiques légendaires ont parcouru tout le continent au Temps du Rêve. Et c’est en chantant le nom de tout ce qu’ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d’eau – qu’ils avaient fait venir le monde à l’existence. »

Amener le monde à l’existence par le chant, c’est ainsi que nous commençons l’atelier Lieux – visages du monde, ici, à la Pointe courte, entre l’étang de Thau, le ciel très bleu et le mont Saint Clair, à Sète.


Des géographies personnelles ? Bruce Chatwin en conte certaines, dans Le chant des pistes. Ainsi, celle de la migration des Qashquai, sur la route de transhumance de printemps, dans la province de Fârs, entre Firouzabad et Chiraz.
Voyez :

« Les Qashquai avaient le visage dur et hâlé, la silhouette émaciée et ils portaient un bonnet cylindrique de feutre blanc. Les femmes étaient parées de leurs plus beaux atours, des robes et calicot de couleurs vives achetées spécialement à l’occasion de cette migration. Certaines voyageaient à cheval ou à dos d’âne ; d’autres étaient juchées sur des chameaux, avec les tentes et les mâts. Leur corps montait et s’abaissait en suivant le mouvement de tangage de la selle. Leurs yeux ne quittaient pas la route devant elles.
Une femme vêtue de safran et de vert montait un cheval noir. Derrière elle, fixé à la selle, un enfant jouait avec un agneau orphelin ; des pots de cuivre s’entrechoquaient et un coq était attaché avec une ficelle. Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins étaient ornés de colliers, de pièce d’or et d’amulettes. Comme la plupart des femmes nomades, elle transportait ses richesses avec elle.
Quelle est donc la première impression de ce monde que ressent un bébé nomade ? Un sein qui se balance et une pluie d’or. »

travers des pêcheurs, Pointe courte


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Lieux – visages du monde

Ce matin au bord du canal qui longe la Pointe courte à Sète (et chaque fois, ici, repenser à Agnès Varda), au bord de ce canal qui relie l’étang de Thau à la mer après avoir traversé la ville…

Ce matin, premier jour de l’atelier Lieux – visages du monde : six jours pour écrire pendant le festival des Voix vives à Sète. Écrire avec, depuis, en souvenir, en arpentage des lieux. Ce lieu-ci, Sète ? D’autres lieux ?

Un lieu, un paysage, peuvent-ils provoquer l’écriture ?

« Le roman occupe toujours un sol, se tisse dans un rapport aux espaces. Zones qui sont autant de milieux, d’écosystèmes ou de rêveries que dessine et fait advenir la fiction autant qu’elle s’y loge. Le romancier comme le poète sont alors inventeurs de lieux, ils produisent des expériences de l’espace […] Ces espaces sont des activateurs du roman, ils saisissent la langue. La forme du texte captive le relief, climat, végétation et leurs présences concrètes donnent à l’écriture sa matière organique pour permettre au livre de devenir à son tour un espace à connaître, à fouler. » Devenirs du roman, Éditions Inculte, 2014.

Donner l’expérience sensible d’un lieu, la texture d’un monde, la matérialité sensorielle d’un paysage… Puis délimiter un territoire, y placer des corps, les mettre en mouvement, leur donner langue : ancrer le mouvement et le rythme d’une narration dans un lieu. Cheminant ainsi, parcourir, interroger différents visages du monde.

« La littérature met en récit une expérience physique de la vie, du vivant, qui se place dans un espace, dans une géographie, au contact d’un relief, d’une géomorphologie ; tout cela fait retour dans l’écriture qui met en résonance cette expérience-là. » Maylis de Kerangal

« L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. » Georges Perec, Espèces d’espaces.

Évoquer les lieux qu’on arpente – a arpentés. Dessiner des parcours, dire des trajectoires. Amener le monde à l’existence par un chant. Explorer des rapports au monde conçus non pas en termes de possession – d’appartenance -, mais en termes d’expérience.


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Nos Cabanes

« Faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé. »

« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, se mettre à plusieurs. »

C’est la voix de Marielle Macé, dans ce tout petit – mais immense – livre paru en mars 2019 aux éditions Verdier, Nos cabanes ; cette voix que vous pouvez entendre ici, alors qu’elle déroulait les cœurs palpitant de son livre à la Maison de la poésie, cet hiver.

… « Des cabanes qui ne sauraient soigner ou réparer la violence faite aux vies, mais qui la signalent, l’accusent et y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde. [Nos cabanes] diront aussi bien ce qui se tente que ce qui se malmène, ce qui s’essaie que ce qui se voit rabattu, maltraité. Elles diront quelque chose de ce monde de violences en tous genres, de vulnérabilités, de confiscations, de destruction des sols, et pourtant aussi d’espérances, de bravades et d’imaginations pratiques. »

Écrire, entrer en dialogue avec les auteurs qui accompagnent la recherche et l’invention d’autres formes d’habitation de notre monde abîmé… Marielle Macé invite de nombreux auteurs dans sa cabane d’écriture, elle tresse son texte avec les mots de Mathieu Riboulet, Gilles Clément, Francis Ponge…

Être là où notre présence fait advenir le monde ? Nous campons sur les rives, de Mathieu Riboulet (Lagrasse, août 2017) : « Nous sommes là où notre présence fait advenir le monde. Nous sommes plein d’allant et de simple projets, nous sommes vivants, nous campons sur les rives et nous parlons aux fantômes, et quelque chose dans l’air, les histoires qu’on raconte, nous rend tout à la fois modestes et invincibles. Car notre besoin d’installer quelque part sur la terre ce que l’on a rêvé ne connaît pas de fin. »

« Gilles Clément nous a réappris ce que c’est que jardiner : c’est privilégier en tout le vivant, « faire », certes, mais faire moins (ou plutôt : faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance (avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui s’invente partout, jusque dans les délaissés… On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire ; on peut penser comme on jardine ; on peut bâtir comme on jardine […] Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage, de changer de registre d’abondance et d’élévation. »

« Ponge faisait remarquer dans ses Notes prises pour un oiseau qu’en français le mot « oiseau » contient toutes les voyelles de l’alphabet, et que cela « en fait une sorte de chant intégré et latent ». […] La disparition progressive du chant des oiseaux est la mesure sonore de ce qui arrive à notre environnement tout entier : de ce qui nous arrive. […] Les oiseaux non-chantent notre monde abîmé. Leur extinction en effet bruisse, accuse, témoigne : elle chante le souvenir, le deuil ou l’imagination d’une terre bien traitée. Chants et non-chants, paysages de disparitions, gémissement muet des eaux… il y a en fait beaucoup à entendre. Ce n’est pas seulement que les choses du monde se soient tues, qu’elles se taisent et fassent entendre qu’elles se taisent, c’est aussi qu’on n’écoute pas très bien. »

Alors, oui : faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles. Venir avec Nos cabanes dans l’atelier Lieux – visages du monde. Nourrir le travail de l’atelier avec la voix de Marielle Macé, avec celle d’autres auteurs. Éveiller les écritures des personnes qui, en dialogue avec ces voix, créeront leurs propres cabanes d’écriture, dans l’atelier : être là où notre présence fait advenir le monde, en l’écrivant.


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