Je te parle à toi

Tous les jours, à 14h30, je te parlerai désormais par voie de connexion numérique, tous les jours, le temps que durera le confinement, à 14h30, la psychologue sera à tes côtés tandis que je te parlerai de derrière mon écran, elle tiendra la tablette qui permettra notre connexion – elle, ou quelqu’un d’autre pendant ses jours de repos.

Tu es là, je te vois le premier jour, le lendemain de ta sortie de l’hôpital, après la peur qui enflait démesurément tandis que s’égrenaient les jours, vingt-et-un jours sans te voir ni te parler – vingt-et-un jours de conscience aiguë de ta vulnérabilité livrée à des mains étrangères, dans cet état d’urgence et de détresse où la crise du covid 19 a plongé les soignants – la peur de t’imaginer mourir séparée des tiens.

Tu es là, je te vois, je lance vers toi toute la douceur du monde dans ma voix face à ton visage en gros plan sur l’écran de mon ordinateur – je te vois, je vois la très grande fatigue dans tes yeux, tu es si loin ; si loin et si fragile. Comme le dira Wajdi Mouawad au jour 18 de son Journal du confinement, « j’ai envie de demander pitié à ce jour qui arrive », de demander pitié à la mort qui ne t’a pas encore prise, de demander à la vie de déposer une caresse sur ton front, ce front que je ne peux pas toucher, oui, là, entre tes deux yeux, à l’endroit où certains situent le troisième œil – cet œil de l’âme disent-ils – ; que cette caresse te donne la force d’attendre que nous nous retrouvions, que je te serre dans mes bras, que tu me reconnaisses parce que je serai là, à côté de toi, que je te parle, à toi qui alors m’entendras.

« Personne ne sera là tout à l’heure pour chuchoter à l’oreille des agonisants les dernières paroles réconfortantes auxquelles nous avons tous droit. Tu es sur le point d’entreprendre la traversée de la vallée escarpée de la mort, tu vas mourir, voilà ce qui t’arrive, tu va mourir mais moi qui t’aime, je suis là et je te parle, je te parle à toi, […] toi mon cœur, toi mon âme, toi, je vais te guider et guider ton voyage dans l’obscurité du chemin, […] si tu m’entends toujours, fais de ma voix un chemin pour aller au cœur de cette nuit lumineuse qui nous attend tous, et parce que, moi vivant je te parle, tu ne trébucheras pas en chemin, parce que je te parle, tu ne craindras pas de t’égarer et, au dernier jour de ta vie, tu sauras encore, et jusqu’après la vie, combien je t’aime », dit Wajdi Mouawad et je te regarde, et je te couvre de caresses avec mes mots, avec les tonalités de ma voix plutôt, car les mots, comment dire, ont pour toi perdu leur sens.

Gros plan sur ton visage, tes yeux dans le vague, tu n’accroches pas l’image, tu ne me vois pas – d’où vient cette voix abstraite, mais pourtant familière ? De très loin, je lance vers toi mes phrases car comment m’adresser à toi autrement, moi qui n’ai que les mots pour te rejoindre ? Alors je te parle de ce très long voyage dont tu reviens, ce si long voyage et l’absolue solitude de ce temps que tu ne peux ni mesurer, ni compter, et je t’accueille, je nomme les soignantes et la chambre et les objets dont tu es entourée, je te dis mon grand bonheur que tu aies vaincu ce méchant virus – cet affreux virus qui nous interdit de nous voir -, et je te vois fermer progressivement les yeux, et je me dis que ma voix te berce, et je dis à la psychologue qui nous écoute que je lis la tristesse sur ton visage, et là, tout à coup, tu te redresses, tout à coup tu t’éveilles et je vois tes lèvres bouger, et aussitôt je joue la musique de l’émerveillement avec mes mots, « bienvenue ma petite maman ! »

« À demain, ma petite maman, à demain ! » Le troisième jour de nos rendez-vous, plaçant très haut le son clair de mon « à demain ! », à ce moment-là je te vois chercher ta respiration, chercher un son, produire un son, et la psychologue à côté de toi me dit « elle vous a répondu à demain ! »

Merveille de ton éveil soudain. Mais dès le lendemain, la mort si proche avec la vision plein écran d’une vieillarde égarée abandonnée dans son lit par une soignante remplaçante, me dit-on, plus aucun signe, rien ; embrasement de l’imagination de ces longues heures sans autre présence à tes côtés que celle, inquiète, affairée, d’une soignante qui va au plus vite, sans attention pour la violence des gestes qui manipulent un corps s’ils ne sont pas accompagnés de paroles et de sourires, non, ce jour-là, rien, que les mots de ta fille lancés dans le vide, à 14h30. Désastre de ton isolement.

Sur le mur, en face de ton fauteuil, dans ta chambre de l’ehpad, j’ai accroché le portrait de deux enfants. C’est une photo datant des années 1900, une vieille photo que, depuis que tu as plongé dans ta maladie, tu regardes intensément. Tout comme tu riais avec éclat lorsque ta dame de compagnie t’emmenait en fauteuil roulant au parc à côté de l’ehpad, lorsque tu regardais les enfants jouer, la vision de ces deux enfants te met en joie. Un garçon et une fille, dont les traits des visages ont probablement été soulignés à la plume, deux jeunes enfants endimanchés regardant l’objectif sans sourire, sans expression – quelque chose de l’enfance nue livrée à l’autorité du photographe. J’ai insisté pour qu’on te remette dans ton fauteuil, pour qu’entre nos rendez-vous quotidiens tu puisses retrouver la source active de tes rêveries dans la contemplation de cette image d’enfance.

Heureusement, les voix des spécialistes s’élèvent désormais.

« On est à la limite de l’humanité, dans cette histoire, c’est une tragédie », dit le Dr Serge Hefez sur TF1, « pouvoir accompagner les personnes âgées, nos parents, dans leurs derniers moments, pouvoir être avec eux, fait partie de notre humanité commune, on ne peut pas, même au nom du covid 19, faire l’impasse là-dessus » – « accompagner une personne âgée, c’est comme accompagner un enfant, ce sont des personnes qui sont très angoissées, qui ont besoin d’entendre les voix familières, qui ont besoin de présence, d’être rassurées, caressées » – « priver les familles de cet accompagnement est une grave erreur psychologique » – « il n’y a rien de pire que de savoir que votre parent va mal et que vous ne pouvez pas être auprès de lui. » Et le médecin de raconter que sa propre mère vient de mourir du covid 19 dans un ehpad, que lui aussi, il lui parlait par skype, mais « le contact skype pour les personnes âgées, ça ne leur dit pas grand chose. » Il raconte alors que la directrice de l’ehpad lui a permis de passer les derniers moments avec sa mère et qu’en sa présence, « je l’ai vue sourire, je l’ai vue revivre, je l’ai vue sortir de la nuit de la démence pour s’apaiser, elle est morte peu de temps après. »

Sortir de la nuit de sa démence, dit le médecin ; la ramener parmi nous, dis-je, moi qui ne suis pas médecin. Et je repense à Wajdi Mouawad qui parle des promesse qui fondent notre humanité : « celui qui est dans l’incertitude de la vie sera aidé par le reste de la tribu. »

« Je suis inquiet pour nos anciens déjà seuls et qu’il ne faut plus ni voir ni toucher de peur de les tuer. Ils mourront plus vite mais seulement de solitude », écrit le professeur Gilbert Deray, de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, sur sa page Facebook.

« Le temps presse pour les résidents en Ehpad qui sont atteints dans leur intégrité, psychique ou physique […]. Combien de seniors vont se résigner à faire la glissade fatidique (à se laisser mourir) avant que les instances sanitaires compétentes aient tiré les leçons (le fameux retour d’expérience, cher aux sachants) du drame qui se joue actuellement à huis clos dans les maisons de retraite ? » écrit Nathalie Rizzoni, Ingénieur de recherche, Sorbonne Université et CNRS, sur L’espace éthique. « Pour établir un lien entre l’univers aux lois complexes de ces résidents fragiles et le nôtre, seule la présence effective, les gestes (embrasser, caresser, masser), les odeurs que l’on apporte avec soi, le son de la voix (et non plus le sens des mots), demeurent des voies d’accès à l’être intime qui nous est cher, et constituent une façon tangible d’échanger encore avec lui, envers et contre la maladie. »

« Avec l’interdiction des visites dans les Ehpad, les seniors seront coupés du monde. Cette décision est motivée par la peur de l’opinion publique, qui serait touchée si l’épidémie se propageait aux anciens, mais ne semble pas choquée qu’ils puissent mourir par isolement, » écrit le philosophe Paul-Loup Weil-Dubuc dans dans une tribune du Monde. « Peut-on éviter le coronavirus sans se soucier des conséquences de l’isolement ? On peut proposer l’hypothèse suivante : au fond, les morts dues au coronavirus sont considérées comme évitables. A contrario […] une sorte de fatalisme étrange nous invite à penser que les morts dues à l’isolement sont inéluctables. Peut-être estimons-nous qu’une personne devrait être capable de vivre seule et qu’après tout, la mort de ceux qui en sont incapables est inévitable, même souhaitable quelque part. Peut-être avons-nous aussi davantage de mal à identifier et à objectiver la perte de liens comme la cause de la mort. Bref, de ces morts par isolement nous ne nous considérons pas vraiment comme responsables. »

Des masques, des tenues de protection, les gestes barrière, des tests (je suis une aidante immunisée !).

Qui fera entendre ces voix aux décideurs ? Qui les amènera à prendre les décisions qui permettraient qu’ils se regardent dans le miroir en se disant que oui, homme, femme parmi les humains, ils assument les responsabilité d’un monde où « celui qui est dans l’incertitude de la vie sera aidé par le reste de la tribu » ?

Interdiction d’être là – covid 19

Elle l’aura donc vaincu, le covid 19, ma petite mère ! Elle en est, oui, sortie et a rejoint son ehpad il y a deux jours – et ce jour-là, après avoir traversé la terreur de l’imaginer mourant seule sans adieu pendant les vingt jours de son isolement à l’hôpital, ce jour-là, la fièvre me quittait.

Elle nous aura donc fait ce cadeau, à moi, à nous, de ne pas mourir dans les conditions d’isolement déshumanisant dont parle Claire Fercak dans un texte généreux publié dans la collection Tracts de crise des éditions Gallimard : Ces morts qu’on n’accompagne pas.

« Les derniers moments de vie peuvent être joyeux tant qu’ils sont partagés […] chuchoter à l’oreille de ceux qu’on aime, le bonheur du malade qui vous voit arriver, l’instant banal que l’on vit comme un instant de grâce – une dernière sortie dans le jardin de l’hôpital, un ultime aveu, des mains qui se serrent, des caresses sur une joue, des embrassades – parfois seul le toucher est le moyen de communiquer ; tous ces gestes que l’on multiplie parce qu’on sait que le corps bientôt disparaîtra. C’est déchirant de penser que ces moments de partage sont retirés à certains », écrit Claire Fercak, après le très beau Ce qui est nommé reste en vie, où elle donnait voix à des malades qui, pour d’autres raisons que ma petite mère, perdent la connexion avec leur moi pensant du fait de la destruction progressive de leur cerveau – mêlant, en une poignante polyphonie, ces voix à celles des soignants et des « aidants » (comme on nous appelle aujourd’hui) : elle-même, accompagnant la fin de vie de sa mère malade, et les proches des autres malades.

Elle nous aura donc fait ce cadeau inestimable, ma petite mère, de ne pas mourir dans ces conditions atroces, et je pense à vous, qui ici ou ailleurs nous avez accompagnées de vos pensées, nous avez entourées de vos vœux, vous qui louez sa force – et ma gratitude envers vous est immense.

Seulement voilà. Si le corps de ma petite mère est maintenant hors de danger, si elle a retrouvé son cadre, retrouvé quelques voix familières (j’apprends qu’à l’ehpad les soignantes sont en nombre réduit, je devine les atteintes du covid 19, les arrêts maladie), si donc le corps de ma petite mère n’a pas succombé, nul ne saura ni dans quelles contrées extrêmes ce duel contre la mort l’aura entraînée, ni quelles nouvelles déconnexions dans son cerveau lui auront coûté les forces qu’elle a jetées dans ce duel. Nul ne pourra rien en entendre, maintenant que ma petite mère a totalement perdu l’usage du langage, et je ne pourrai rien en deviner, moi qui l’ai si souvent « ramenée parmi nous » depuis le début de sa maladie, maintenant qu’est tombée sur les ehpad l’interdiction d’être là, auprès de ses proches.

Plus la voir sourire lorsqu’elle me voit approcher. Plus l’entendre rire lorsque je dépose des baisers sonores sur son front. Plus lui détendre les mains avec mes caresses, elle qui, dès qu’elle est inquiète, les garde fermées très serré. Plus décrypter ses cris en les reliant avec les circonstances qui les font naître, plus transmettre ce que j’en comprends aux soignantes, plus demander l’aménagement de sa prise en charge en fonction de ce que je comprends. Plus entendre cette sorte de babil non structuré qui n’a plus rien du langage, mais qu’elle continue de donner lorsqu’elle se sent en confiance, et se détend. Plus « tous ces gestes qu’on multiplie parce qu’on sait que le corps bientôt disparaîtra. »

Parmi les rencontres initiées par la publication de ces articles sur notre expérience du covid 19, j’aimerais parler d’Hélène Viennet, psychologue clinicienne et psychanalyste, intervenant en soins palliatifs, auteure notamment de À l’écoute des proches aidants, du répit à la rêverie, qui a posté ici un commentaire en réponse à mon article du 28 mars. Elle m’écrivait qu’elle espérait que « les soignants auront un peu de temps pour lui parler, nommer la coupure brutale et longue, lui redonner ses repères […] pour qu’elle puisse retrouver confiance en son environnement, aux sons des voix, aux lieux, aux odeurs, en ses soignants mais aussi en son corps et qu’elle puisse continuer à faire confiance à ses perceptions […] Car on ne sait pas ce qu’elle aura fait de ce temps […] Si vous pouviez les aider à rester curieux à ce qu’elle manifeste et qu’ils puissent lui énoncer, partager avec elle son « génie » et sa force… »

Comment dire la reconnaissance éprouvée quand, dans le grand isolement de cette traversée, des paroles viennent ainsi rencontrer ce qu’on sait, dont on ne peut pourtant que douter – car qui parle ainsi dans la grande tourmente des relations coupées par la seule logique de gestion de l’urgence sanitaire ?

Non. Je ne pourrai plus parler avec les soignantes. Je ne pourrai plus décrypter les paroles inaudibles, les signes ténus, les chemins secrets qu’empruntera ma petite mère pour signifier ce qu’elle ressent, car je suis interdite d’être là, près d’elle.

Je ne mets pas en cause l’ehpad, ni les soignantes – point n’est besoin de beaucoup de finesse pour deviner au bout du fil l’inquiétude extrême qui secoue l’institution ; l’équipe fait plus que ce qu’elle peut, et me propose un rendez-vous quotidien par skype qui mobilisera chaque jour une professionnelle, ma mère étant évidemment incapable de se servir d’un téléphone.

Me resteront mes mots, et le chant de ma voix, que je lancerai chaque jour de derrière mon écran vers ma petite mère qui en recevra la musique et, je l’espère, pressentira que – malgré ces barrières sanitaires dressées tout autour d’elle sans qu’elle puisse rien en comprendre -, pressentira que quelqu’un est là, malgré tout, avec elle.

Danger de l’isolement – covid 19 jour 14

Tandis que la fièvre, au jour 14 du covid 19, recule lentement, tandis que je ne reçois d’autres nouvelles de ma petite mère qu’une à deux fois par semaine les phrases sibyllines du médecin hospitalier – état stable, plus de fièvre, on diminue l’oxygène -, tandis que je m’inquiète de la savoir se battre seule depuis 18 jours contre ce virus qui l’a coupée de tous les liens qui la retenaient de sombrer dans l’absence aux autres et à elle-même où l’attire son autre maladie, tandis qu’on pourrait bien s’habituer à tout ça, au virus qui détruit et isole, ou même au confinement, comme le dit Wajdi Mouawad en jour 9 de son journal de confinement… tandis que… le printemps, lui, se déploie. Il y a 14 jours, le bouleau à ma fenêtre était entièrement nu.

« Je suis en colère et j’ai la rage, car en tant que psychologue dans l’hôpital le plus touché, celui de Mulhouse, » écrit Claude Baniam dans une terrible tribune, le 24 mars, sur Libération, « je vois toute la journée des dizaines de personnes arriver en urgence dans nos locaux, et je sais que pour une bonne partie d’entre elles, elles n’en ressortiront pas vivantes, souriantes, insouciantes, comme ce pouvait être le cas il y a encore deux semaines. Je suis en colère et j’ai la rage, car je sais que ces personnes, ces êtres vivants, ces frères et sœurs, pères et mères, fils et filles, grands-pères et grands-mères, mourront seules dans un service dépassé, malgré les courageux efforts des soignants ; seules, sans le regard ou la main de ceux et celles qui les aiment, et qu’ils aiment. […] Je suis en colère et j’ai la rage, en pensant à toutes ces familles […] auxquelles on ne donne pas accès à leur proche, ces familles qui appellent sans cesse les services pour avoir des nouvelles, et auxquelles aucun soignant ne peut répondre, trop occupé à tenter une intervention de la dernière chance. Ces familles qui sont ou pourraient être la nôtre… »

Je lis ces mots de la colère, ils me font signe et m’aident à ne pas laisser monter ma propre colère contre le silence que dresse l’hôpital entre ma mère vulnérable et enfermée, et moi.

Pas de colère, non, mais depuis deux jours, l’épuisement – quel effet peut donc avoir cette profonde fatigue sur le corps et l’esprit de ma petite mère ? Plus rien, plus d’énergie, rien – et pourtant la fièvre pas plus haute que les jours précédents. Deux jours : c’était l’appel du médecin de l’hôpital qui me disait que l’état de ma mère était stable, qu’ils diminuaient l’oxygène, qu’ils pensaient à la changer de service… Deux jours, c’étaient aussi les paroles de mon propre médecin, qui me prévenait de la possibilité que le virus ait opéré de nouvelles lésions sur le cerveau de ma petite mère. (Mais qui saurait dire, du virus ou du traumatisme de l’isolement, lequel aurait accéléré le processus de dégénérescence du cerveau de ma mère – et quelle importance finalement – ? Combien d’étoiles se seront irréversiblement éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?)

Je lis qu’en Italie un médecin urgentiste appelle les familles des patients proches de la mort, avec son propre téléphone, pour leur permettre de se dire adieu.

Je lis qu’une fois les corps mis dans les housses, les familles sont informées qu’elles n’ont pas le droit d’aller les voir à la morgue – les corps sont brûlés sans qu’il soit possible de célébrer un quelconque adieu.

Et je comprends que l’épuisement intense qui s’était abattu dans mon propre corps depuis deux jours, c’était la terreur jusque là refoulée de l’imaginer mourant à l’hôpital sans possibilité de l’approcher – ni l’approcher, ni lui parler, ni aucune forme d’adieu.

L’épuisement lâche ce matin. Il cède la place à une inquiétude plus familière – à imaginer combien il va falloir déployer d’énergie pour tenter de ramener ma petite mère parmi nous, après – une fois qu’elle sera sortie de ce long tunnel des aujourd’hui 18 jours d’isolement. Je me souviens qu’il y a un an, il avait suffi d’une journée aux urgences (pour des examens qui aurait pu être faits dans d’autres conditions), pour faire reculer ma petite mère de l’autre côté de ce que je me suis représenté, au fil de sa maladie, comme une frontière – frontière entre d’un côté la connexion avec la présence des vivants, et, de l’autre, cette absence aux autres et à elle-même dans laquelle je l’ai vue si souvent sombrer – chaque fois ramenée.

« Je suis en colère et j’ai la rage [écrit encore Claude Baniam], quand je pense aux ravages à venir, psychiquement parlant, lorsque tout ça sera derrière nous, et qu’il y aura le temps de penser… Je suis en colère et j’ai la rage, mais surtout un désespoir profond, une tristesse infinie… »

Ramener ma mère parmi nous, chaque fois cela s’est fait à force de présence et de paroles, de mains caressées, de baisers sonores sur son front. Mais, lorsque ma mère sortira de l’hôpital, elle rejoindra son ehpad et retrouvera une autre forme d’enfermement – dans son cadre, certes, dans ce cocon que je lui ai préparé qui est un autre repère, avec la musique qu’elle aime écouter, avec ses deux soignantes régulières si elles ne sont pas tombées malades depuis – soignantes masquées, débordées par la gestion de l’isolement de tous les résidents dans leur chambre… Certes, je pourrai enfin lui parler au téléphone, elle entendra à nouveau ma voix. Mais si elle est partie trop loin, cela sera peine perdue. Combien d’étoiles se seront éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?

Je lis la recherche effectuée par Philippe Aigrain sur les deux types de tests qui manquent cruellement en France aujourd’hui pour nous aider à sortir de cet isolement désastreux pour les personnes les plus vulnérables. D’ici quelques jours, je serai probablement immunisée. Qui mettra à l’ordre du jour des priorités actuelles l’urgence de faire produire ces tests qui, prouvant l’état immunisé, permettront que se retissent les liens avec les personnes dont la détresse psychique est une autre forme du danger de mort ?

Ce fameux dimanche de nos derniers baisers, ce dimanche il y a vingt jours, avant le covid 19, aura-t-il été la dernière fois du sourire de ma mère ?

Enténèbrement – covid 19 jour 11

J’avais choisi de ne pas parler ici de la lecture du très beau et terrible dernier roman de Sarah Chiche, Les enténébrés, paru en septembre… Après l’été, le monde voulait la joie, la vitesse et l’insouciance, le monde voulait vivre.

Si je n’ai pas emporté le livre de Sarah Chiche dans mon abri, lorsque j’ai préparé à la hâte les livres qui m’accompagneraient dans ma quatorzaine (quatorzaine aujourd’hui transformée en confinement généralisé), j’en avais heureusement saisi quelques passages. Car Sarah Chiche est, elle aussi, une sentinelle, si l’on associe la vague proliférante du virus qui menace notre humanité aujourd’hui, à la vague proliférante de destruction de notre planète par le dérèglement climatique qu’elle mettait alors en scène, de façon magistrale. Le moment serait-il venu de donner la parole aux sentinelles ?

« À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles de l’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations du blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoquèrent, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut-être commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. »

Ce premier chapitre, après avoir déplié la chaîne des conséquences humaines des catastrophes climatiques, se clôt sur la gare centrale de Vienne, où se trouve la narratrice, où convergent des vagues de migrants démunis poussés sur les routes de l’exil – « des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras ».

La narratrice, Sarah, est mariée à Paul, intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde. Plus loin dans le récit, on assiste à l’une des conférences que donne Paul, qui permet à l’auteure de poursuivre ce dramatique portrait de l’état de notre planète aujourd’hui.

« Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, dit Paul, dans le cadre plus ou moins rassurant d’une disparition totale de l’humanité comme de la planète à un horizon cosmologique, quand le soleil explosera, dans des milliards d’années. Non. L’extinction de l’humanité dans un horizon historique est une certitude. […] L’accélération du processus de destruction est en marche. Regardez bien autour de nous, regardez, les attitudes de certains dirigeants américains, russes ou chinois sont des arguments d’« après moi le déluge ». Ils savent. Ils savent que, puisque nous allons tous mourir dans un horizon prochain, autant profiter de la manière la plus radicale et la plus totale des dernières ressources. L’exemple que je donne toujours, c’est celui des frères Koch, ces deux septuagénaires américains à la tête d’une fortune de quarante milliards de dollars, au bas mot, et qui se battent becs et ongles contre l’Agence fédérale de protection de l’environnement, pour qu’on puisse continuer à exploiter, en toute immunité, le pétrole des sables bitumeux canadiens de l’Alberta et l’acheminer, par oléoduc, jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique. Pour extraire ce pétrole, on a été obligé de construire une centrale nucléaire. Alors, comment expliquer que, malgré leur âge et leur fortune, ils continuent à déverser deux cent mille tonnes de carbone de plus par jour dans l’atmosphère terrestre ? Par notre faute, le climat se détraque. Les sécheresses et les inondations entraînent des famines. Les famines, des émeutes. Les émeutes, des répressions sanglantes. Les répressions, des guerres. Les guerres, l’exil des plus démunis. L’Apocalypse qui s’annonce est une Apocalypse sans royaume. […] Il n’y aura plus de place pour tout le monde sur terre. L’unique choix de raison sera donc, pour un grand nombre d’hommes, de spéculer sur la faim dans le monde, de pousser à l’exode les plus vulnérables, de favoriser le tri racial, les guerres et les génocides, d’écraser les plus démunis […] Dans ce processus, la certitude croissante, génération après génération, d’une fin de l’humanité sèche, insensée, videra de sens les concepts usuels de Bien. »

Aujourd’hui, maintenant que la puissance de propagation destructrice du virus s’abat sur les plus faibles, « écrase les plus démunis », aujourd’hui j’écoute la voix de Wajdi Mouawad, qui « jette ses forces dérisoires dans l’écriture » pour « faire preuve de présence aux autres » pendant ce temps du confinement.

« Est-ce vrai ou non, je l’ignore, mais on dit que les poissons sont revenus dans la lagune de Venise, on dit même que des dauphins y ont été aperçus, on dit aussi qu’à présent, la nuit, dans le ciel de Paris, on peut apercevoir les étoiles […] On dit aussi que la consommation d’électricité a drastiquement diminué, on dit aussi que quelque chose est entrain de se réveiller auprès des humains, on dit que les animaux reviennent, on dit que le ciel respire, on dit que les machines se sont mis à ralentir, on dit que quelque chose commence à souffler. »

Au jour 4 de son Journal de confinement, Wajdi Mouawad regarde un tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac. Abraham, Isaac ligoté, le couteau dans la main de son père, l’ange qui retient la main du père, l’ange qui vient arrêter la mise à mort, le sacrifice. « Et si l’humanité était Abraham, obéissant à cette loi, cette loi devenue divine des exploitations, des brutalités, de l’usage que l’on fait du monde ? […] Et si nous étions Abraham sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, la vie elle-même, la vie de la jeunesse, la vie des enfants et des générations à venir ? […] et si le virus était un ange arrêtant notre bras sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, et si cet ange exterminateur était entrain de nous dire quelque chose d’immense ? […] Quelle alliance saurons-nous inventer entre nous ? Quels mots pour la nommer, et qui pour l’écrire ? […] Comment ferons-nous pour donner un nouveau sens aux mots de la tribu ? »

Laisser cheminer ces mots dans le silence du confinement. Quelle forme prendra-t-il, le nouveau monde que nous devrons construire, après ?

covid 19 – jour 8

Avant.
Il y a treize jours, j’embrassais ma vieille mère dans son ehpad en lui disant – mais qu’entend-elle, ma petite mère qui a perdu l’usage du langage ? – il y a treize jours, je racontais à ma mère que sans doute nous serions empêchées, bientôt, de nous voir chaque semaine car un méchant virus allait probablement obliger l’ehpad qui l’accueille depuis un an à fermer ses portes – il y a treize jours, avant l’irruption dans nos corps du covid19, ma mère était particulièrement détendue, elle souriait en m’écoutant.

Mais de quoi se souvient-elle, aujourd’hui, ma petite mère, maintenant que, dans la nuit de mardi à mercredi, il y a dix jours, le samu est venu la sortir de son ehpad pour la déposer aux urgences de l’hôpital de Nanterre ? Maintenant qu’elle a été coupée, cette nuit-là, des voix et des présences qui sont ses seuls repères ?

Depuis, diagnostiquée positive au test du coronavirus, mise sous assistance respiratoire, isolée – depuis plus aucun contact, aucune voix ni présence connue à ses côtés… Et ma mère crie quand on l’approche parce qu’elle n’a plus les mots ni pour parler ni pour penser le traumatisme qu’elle traverse, ma mère ne reconnaît ni les présences ni les voix derrière les masques qui entrent quatre fois par jour dans sa chambre pour effectuer les soins minimaux… État alarmant de l’hôpital et des soignants, soignants et soignés en danger, désert où se trouve ma mère – poussière insignifiante dans le grand navire hôpital menacé de naufrage – et entre nous, ce lien ; ce virus qu’elle m’a transmis.

Aujourd’hui, 8° jour du covid19 pour moi, 12° jour pour elle
Ce matin la fièvre commençait à reculer, puis elle revient – est-ce le signe que le virus que m’a transmis ma petite mère aura bientôt quitté le corps de sa fille ? D’elle, isolée à l’hôpital aux prises avec une forme bien plus grave du virus que celle qui se développe dans mes cellules, je ne sais que les quelques phrases du médecin qui m’appelait il y a trois jours : état stable, elle est sous oxygène, elle crie quand on l’approche.

J’ai tout essayé pour frayer un chemin vers elle – j’avais même, sur les conseils avisés d’une amie précieuse, parlé avec l’aumônier de l’hôpital qui avait accepté de lui rendre visite – nous avions envisagé qu’il m’appelle lorsqu’il aurait été près d’elle – pour lui faire entendre ma voix… pour lui redonner ce repère… Mais non : même à l’aumônier, l’hôpital ne peut donner masque et vêtements de protection qui manquent si cruellement pour les soignants.

Ma mère est atteinte d’une maladie cousine d’Alzheimer, la maladie Corps de Lewy. Depuis quatre ans, je suis les avancées de cette maladie dans le corps et l’esprit de ma petite mère – perte d’équilibre, perte de mémoire, puis perte du langage, perte totale d’autonomie, perte du sentiment d’être soi… Depuis quatre ans, je l’entoure, et la fais entourer, de soins, de voix, de présences favorables – ce « care » dont il est question dans un article de Libération :

« Nous, humains, avons besoin de chair, de contact sensoriel, d’expressivité, et plus nous sommes âgés et enfermés dans la prison de notre corps, voyant moins, entendant moins, comprenant moins, s’angoissant plus, plus le corps de l’autre nous est indispensable, cette main que l’on serre, ce visage qui se penche, cette voix qui taquine, nous ne pouvons nous en passer. »

Ces relations dont j’ai entouré ma mère sont les seuls liens qui la rattachaient encore à ce que, faute de mieux, je nommerais la vie. Ma mère criait parfois, lorsqu’on s’approchait trop vite, quand on oubliait de s’annoncer avec sa voix – elle se défendait – ; mais elle riait aussi, dans les moments de présence douce, elle adorait que je dépose de gros baisers sonores sur son front. Elle ne savait plus qui j’étais, exactement (repères brouillés, depuis quatre ans je suis devenue « maman », celle qui prend soin), mais elle reconnaissait ma présence, ma voix.

Tout cela – tout ce tissage serré de présences favorables autour d’une vieille dame qui ne reste arrimée à la vie qu’en étant connectée à des présences/voix/corps qu’elle reconnaît – a volé en éclat lorsque ma petite mère a été sortie, en pleine nuit, il y a 11 jours, de son ehpad, et conduite aux urgences, puis isolée dans une chambre d’hôpital où tout (présences/corps/voix masqués) est désormais étranger. Peut-être ce fameux dimanche (il y aura demain deux semaines, notre dernière fois avant le covid19), sera-t-il la dernière fois du sourire de ma mère.

J’aimerais dire ici deux choses.
La première, est que cette détresse psychique des personnes fragiles coupées de leur entourage faute de moyens (faute de masques, faute de tenues de protection, faute de temps pour les soignants), est de la responsabilité de l’état qui a détruit notre système de soins. Et je remercie les médecins qui portent aujourd’hui plainte contre les dirigeants qui n’ont pas pris à temps les mesures qui s’imposaient.

La deuxième chose, c’est redire la nécessité du confinement pour enrayer la propagation du virus. Les signes de la contamination peuvent être si ténus – un peu de fièvre les premiers jours (mais le sent-on, le 38°, si l’on n’est pas averti ?), la fatigue (mais nos vies ne sont-elles pas fatigantes ?), une légère gêne respiratoire… le virus est pourtant déjà là, il circule à une vitesse qui dépasse nos imaginations, et se répand.

Lorsque le diagnostic a été posé pour ma mère, je me suis aussitôt mise en quatorzaine, mais cinq jours s’étaient écoulés depuis nos derniers baisers. Alors, merci aux sentinelles qui, comme l’a fait Olivia Rosenthal au festival Effractions à Beaubourg dès le 1er mars, ont crié dans la foule « on ne s’embrasse pas ! » Déjà le premier mars, on savait.

Écoutez les sentinelles !

Rôder autour d’une âme ?

Leur existence nous échappe. Pour la dire, il faut passer par la fiction.

Écrire une fiction, rien de plus. Une fiction née de la contemplation d’un visage, ou de l’empreinte d’une présence… Une évocation irriguée par les traces inscrites dans la mémoire de celui ou celle qui écrit.

Oui, c’est bien à écrire une évocation que je vous invite, ces évocations dont parle Dominique Viart lorsqu’il analyse les formes nouvelles d’imagination biographique nées de la littérature actuelle : « des biographies fictives, qui tentent de restituer des vies singulières, entre biographies imaginaires et évocations biographiques » ; des fictions qui « ne cherchent pas le moins du monde à masquer leur ignorance ».

Chercher à saisir le geste de celui ou celle qu’on évoque… Le geste ? Sa façon singulière d’être aux autres, au monde – ce qu’il ou elle joue, donne, transmet… Interroger ce geste dans ce qu’il a d’unique pour celle ou celui qui écrit.

Nous procéderons par questionnements, par touches successives – sans chercher à relater la continuité d’une vie -, dans un jeu de va-et-vient entre le sujet écrivant et son objet d’écriture… Et peut-être découvrirez-vous, chemin faisant, comment le désir dont vous êtes habité s’est nourri aux figures des autres ?

Je parlais ici de l’esprit de la collection L’un et l’autre, créée chez Gallimard par Jean-Bertrand Pontalis, qui donne, dans Traversée des ombres, le très sensible portrait de son ami, le poète Claude Roy.

« Au-dessus de deux fenêtres ouvertes sur le jardin, une photographie. Lassitude dans le regard, un regard très doux qui se porte ailleurs, au-delà de l’objectif, mais cet « ailleurs » n’a pas de nom, ce n’est pas un autre lieu, un autre monde, juste le signe que les amis, la femme passionnément aimée, les pays où il a voyagé, les écrivains et les peintres qu’il a connus, ses camarades de combat, que tous ceux-là qui lui ont donné le goût de vivre ne seront plus là pour lui, un jour qui ne va pas tarder à venir. […] Cent fois la question a dû lui être posée : « Comment t’y prends-tu pour concilier ton amour des chats et ton amour des oiseaux ? Comment peux-tu supporter qu’Una, qui dort sur tes genoux, se souvenant soudain qu’elle est un félin, se précipite pour s’emparer d’une fauvette ? » J’imagine que Claude devait répondre par un sourire de chat et s’envoler à tire-d’aile. « Tu vois, aurait-il dit, c’est tout simple. Mais je ne suis pas un conciliateur. Pourquoi ne pourrais-je pas aimer les chats et les oiseaux, la Lande de Belle-Île et les rues de Paris, Kyoto et Venise, les morts et les vivants, l’hier et l’aujourd’hui, Pierre et Paul qui pourtant se détestent ? »

De nombreux auteurs contemporains nourriront le travail de l’atelier. Bergounioux, Cannone, Darrieussecq, Dussidour, Gantheret, Germain, Gracia, Lachaux, Léger, Liscano, Michon, Pauly, Pontalis… J’en oublie…

Nathalie Léger, parmi eux, pour ce qu’elle dit de son travail autour de personnages ayant existé. « Cette circularité, entre soi et le personnage, qui fait écrire à partir des questions que ce personnage nous pose. » Le moteur de l’écriture d’un triptyque : L’exposition, puis Supplément à la vie de Barbara Loden, jusqu’à La robe blanche.

« Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. »
Nathalie Léger, parlant de Supplément à la vie de Barbara Loden.

Vous retrouverez l’esprit de cet atelier, qui se déroula à Paris en février 2020, dans l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.

Modigliani - MET New York


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Vies

« Comme il n’est pas possible de connaître l’âme d’autrui, on peut tout juste rôder autour. » Carlos Liscano.

Voilà, c’est à cela que j’aimerais vous inviter maintenant : rôder autour de l’âme de quelqu’un qui a compté pour vous, en écrivant.

Quelqu’un ? Aussi bien un, ou une, qui a occupé avec éclat le devant de la scène, qu’un autre, ou une autre, qui ne serait présent – ou présente – que sur votre scène intérieure, car il ou elle aurait compté pour vous.

« Il avance, tête courbée, pour échapper aux ciels et aux plafonds, chaque femme qu’il croise porte une arme dans son sac, sous son manteau, dans les fleurs de son bouquet, il en tremble de peur, il la suit, tente de s’en assurer en la dévêtant, elle nie, elle crie, elle appelle au secours, on appelle ça une tentative d’agression, les lignes se brouillent et se précipitent, pourtant il peint, la nuit, très vite, entre une bouteille de vin vide et une bouteille de vin pleine, des toiles éclatantes d’énergie et de vitalité, des écoliers en noir, des canards en jaune, des ciels bleus, des neiges blanches, dans son regard hébété, ses traits défaits par l’effroi des jours ses yeux résistent, enregistrent le chocs, le compte des déboires et des rechutes. »
Dominique Dussidour, Si c’est l’enfer qu’il voit.

Nous nous inspirerons de l’esprit de la collection L’un et l’autre autrefois dirigée par Jean-Bertrand Pontalis, chez Gallimard : « écrire des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieux de la biographie traditionnelle ».

« Je l’envie. Ce chemin qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, je sais comme il fut aride, douloureux, décevant sans cesse, et dans quelle solitude il le parcourra. Mais, si tôt dans une vie d’homme, et de façon si certaine, savoir que là est son destin, sa tâche, sa nécessité absolue, douter toujours de l’accomplir vraiment, mais jamais de la route à suivre, et témoigner de ce que l’on découvre, donner à d’autres hommes des yeux qu’ils ne connaissent pas, et le donner si généreusement qu’ils ne pourront éprouver que la gratitude et non l’envie… voilà ce que j’envie. »
François Gantheret, Petite route du Tholonet.

Quelles fictions naîtront de la contemplation d’une présence intérieure, ou de la recherche documentaire ? Nous procéderons par évocation plus que par reconstitution, laisserons aller la rêverie narrative, ses incertitudes.

L’un et l’autre : vous et votre héros secret ; entre vous, un lien intime et fort. Alors oui, vous chercherez à saisir ce qui vous échappe, dont vous êtes pourtant habité.

Vous retrouverez l’esprit de cet atelier, qui se déroula à Paris en février 2020, dans l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.


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