Nos Cabanes

« Faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé. »

« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, se mettre à plusieurs. »

C’est la voix de Marielle Macé, dans ce tout petit – mais immense – livre paru en mars 2019 aux éditions Verdier, Nos cabanes ; cette voix que vous pouvez entendre ici, alors qu’elle déroulait les cœurs palpitant de son livre à la Maison de la poésie, cet hiver.

… « Des cabanes qui ne sauraient soigner ou réparer la violence faite aux vies, mais qui la signalent, l’accusent et y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde. [Nos cabanes] diront aussi bien ce qui se tente que ce qui se malmène, ce qui s’essaie que ce qui se voit rabattu, maltraité. Elles diront quelque chose de ce monde de violences en tous genres, de vulnérabilités, de confiscations, de destruction des sols, et pourtant aussi d’espérances, de bravades et d’imaginations pratiques. »

Écrire, entrer en dialogue avec les auteurs qui accompagnent la recherche et l’invention d’autres formes d’habitation de notre monde abîmé… Marielle Macé invite de nombreux auteurs dans sa cabane d’écriture, elle tresse son texte avec les mots de Mathieu Riboulet, Gilles Clément, Francis Ponge…

Être là où notre présence fait advenir le monde ? Nous campons sur les rives, de Mathieu Riboulet (Lagrasse, août 2017) : « Nous sommes là où notre présence fait advenir le monde. Nous sommes plein d’allant et de simple projets, nous sommes vivants, nous campons sur les rives et nous parlons aux fantômes, et quelque chose dans l’air, les histoires qu’on raconte, nous rend tout à la fois modestes et invincibles. Car notre besoin d’installer quelque part sur la terre ce que l’on a rêvé ne connaît pas de fin. »

« Gilles Clément nous a réappris ce que c’est que jardiner : c’est privilégier en tout le vivant, « faire », certes, mais faire moins (ou plutôt : faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance (avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui s’invente partout, jusque dans les délaissés… On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire ; on peut penser comme on jardine ; on peut bâtir comme on jardine […] Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage, de changer de registre d’abondance et d’élévation. »

« Ponge faisait remarquer dans ses Notes prises pour un oiseau qu’en français le mot « oiseau » contient toutes les voyelles de l’alphabet, et que cela « en fait une sorte de chant intégré et latent ». […] La disparition progressive du chant des oiseaux est la mesure sonore de ce qui arrive à notre environnement tout entier : de ce qui nous arrive. […] Les oiseaux non-chantent notre monde abîmé. Leur extinction en effet bruisse, accuse, témoigne : elle chante le souvenir, le deuil ou l’imagination d’une terre bien traitée. Chants et non-chants, paysages de disparitions, gémissement muet des eaux… il y a en fait beaucoup à entendre. Ce n’est pas seulement que les choses du monde se soient tues, qu’elles se taisent et fassent entendre qu’elles se taisent, c’est aussi qu’on n’écoute pas très bien. »

Alors, oui : faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles. Venir avec Nos cabanes dans l’atelier Lieux – visages du monde. Nourrir le travail de l’atelier avec la voix de Marielle Macé, avec celle d’autres auteurs. Éveiller les écritures des personnes qui, en dialogue avec ces voix, créeront leurs propres cabanes d’écriture, dans l’atelier : être là où notre présence fait advenir le monde, en l’écrivant.


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Faire naître une histoire

Vous aimez lire, écrire, jouer ?

Vous aimez les histoires et l’imagination, vous écrivez des textes brefs, vous aimeriez entrer dans l’aventure d’un récit long ?

— J’ai des tas de débuts d’histoires dans mes tiroirs… mais comment aller plus loin ?
— J’ai envie d’écrire, mais quoi ? Autobio ? Fiction ? Et surtout : comment accrocher les lecteurs ?
— Je n’ai pas d’imagination ! J’ai bien un vague projet, mais comment le mettre en œuvre ? Il doit bien y avoir des astuces, des trucs à savoir, une méthode ?
— J’aime écrire, c’est un rêve de jeunesse, mais je ne suis pas assez assidu.
— Des tas de personnages se bousculent dans ma tête, mais dans quelle histoire puis-je les faire évoluer ?
— Écrire, c’est toujours très cahotique pour moi… Dès qu’il s’agit d’écrire long, je rencontre des tas de dilemmes, je m’y perds…
— J’ai des tas d’idées, mais je ne sais pas comment les mettre en œuvre. J’ai besoin d’être aidé.
— J’ai bien une idée d’histoire, et quelques péripéties en tête, mais comment organiser tout ça ?
— Comment mon personnage arrivera-t-il où j’ai envie de le conduire ? J’ai besoin d’être orientée et stimulée.
— J’ai déjà publié des écrits universitaires, j’ai envie d’écrire autrement.
— Chaque fois que j’ai commencé un roman, je me suis arrêté aux deux-tiers… Je me lasse. J’aimerais arriver au bout cette fois.
— Seule, je n’y arrive pas, j’ai besoin qu’on m’aide à avancer.

Cheminer dans la fiction. Entrer pas à pas dans son histoire, dans le concret de la fabrication de l’histoire qu’on va raconter. Trouver un fil conducteur, imaginer et déployer une intrigue, incarner un personnage — lui donner de la profondeur, le dynamiser avec une quête, le faire avancer dans l’histoire… Esquisser les premières péripéties, se demander comment fonctionne une scène…

Frayer, ce faisant, son propre chemin parmi le foisonnement des univers qui naissent et se développent dans l’atelier. Faire entendre sa singularité, son imagination propre, en donnant forme à l’histoire qu’on est seul.e à pouvoir raconter.

Accepter de ne pas savoir ce qui s’écrira avant d’écrire. Accompagner la mise en mouvement de l’histoire, prendre goût au pas à pas de l’écriture, au pas à pas de l’imagination.

Continuer, malgré le sentiment que ça ne va pas. Aller plus loin : avec les propositions, avec l’écriture, avec les autres. Être porté.e par un groupe, par l’élan donné dans l’atelier.

L’atelier peut être suivi par e-mail. Il vous invite à transformer une idée de départ en projet concret ; à donner forme à l’intrigue qui soutiendra votre récit ; à créer des personnages en lien avec le thème que vous aurez choisi ; à choisir la forme de narration qui servira votre projet ; à trouver, enfin, comment donner force et conviction à votre histoire.

Ensuite, si vous avez pris goût à l’aventure de l’atelier, si vous désirez avancer dans votre récit, si vous avez mesuré l’importance d’être soutenu.e pour construire votre histoire, il sera possible de la poursuivre dans l’Atelier Chantiers.

Et peut-être, plus tard, direz-vous, comme d’autres avant vous, qu’un truc important s’est mis en marche. « Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

Imaginer, raconter, construire. C’est l’aventure, et le travail, auxquels vous invite cet atelier.


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Écrire la pratique en formation

Pendant deux ans, j’ai accompagné l’équipe des psychopédagogues du CMPP de Strasbourg à écrire et analyser leurs pratiques

Les récits, aujourd’hui rassemblés dans le recueil Ils nous font écrire, relatent l’investissement de professionnels narrateurs impliqués auprès de jeunes en difficulté.

Aperçu.

« L’image m’est venue, vous relisant – assemblant vos textes, leur apportant les dernières retouches –, d’une forêt aux essences variées. J’aime les arbres, et cheminer dans les forêts. J’aime la présence singulière de chacun des arbres dans la forêt de ce recueil – la variété de leur port, la diversité de leur feuillage, les contrastes entre les couleurs. Ensemble, nous avons pris soin de ces arbres, et dessiné sans le savoir les sentiers qui maintenant invitent le lecteur à randonner dans le paysage intrigant de notre forêt. Paysages et pistes multiples, nés de vos créations. Forêt habitée de la présence de celles et ceux dont vous racontez, dans vos récits, le cheminement à vos côtés.

Vous demandiez à penser vos pratiques de psychopédagogues en CMPP, à prendre du recul en vous aidant du processus d’écriture. Vous désiriez élaborer ce qui se joue dans les Pédagogies Curatives que vous menez auprès de jeunes en difficulté (dans leur rapport au savoir, aux apprentissages, aux autres, à leur propre histoire…) ; ces jeunes qui, souvent, vous mettent vous-mêmes en difficulté. Ensemble, nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture des pratiques. Dans un premier temps, je vous ai invités à raconter votre travail d’accompagnants en vous attachant au vivant de la relation établie avec un jeune suivi. Ces premières écritures ont donné forme aux instants signifiants qui avaient ponctué le travail avec le jeune que vous aviez choisi ; elles ont donné à entendre les questions qui avaient surgi dans l’ici et maintenant de votre cheminement à ses côtés. Puis, à partir de ces premières narrations, et soutenus par les lecteurs favorables du groupe, vous avez élaboré et construit des représentations du jeune et de vous-mêmes avançant ensemble dans la dynamique évolutive de l’accompagnement.

Donner à voir soi-même impliqué avec l’autre dans la relation d’accompagnement. Donner à comprendre la progression d’un travail difficilement mesurable, car il vise la restauration du désir d’apprendre – et parfois de vivre – des jeunes que vous accompagnez… Non, écrire n’est pas chose facile lorsqu’on cherche à saisir ce qui se joue dans ces réalités humaines et relationnelles toujours plus complexes que ce qu’il serait possible d’en saisir… Mais n’en est-il pas toujours ainsi, dans toute clinique ? « Il s’en est passé des choses lors de nos rencontres grâce à toi – des moments si inconfortablement imprévisibles qui m’ont fait bien souvent douter de mon travail. » Partir de ce qui fait énigme, sans savoir ce qu’on va écrire… Tenter de saisir l’évolution telle qu’elle s’éprouve et s’observe, au jour le jour, dans les mouvements de la relation… Bien sûr on invente, car l’écriture trouve ses propres voies d’énonciation – elle choisit, elle trie, elle recompose : c’est le fait de l’écriture de transformer ce qui a été vécu pour le faire advenir en texte, comment ça s’est passé nous échappe toujours, ça s’échappe toujours, comme le réel dès lors qu’on cherche à le saisir… Mais les mots, eux, tandis qu’on cherche comment dire, tissent un sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire ; ils rassemblent des éléments épars de la mémoire, opèrent des liens inattendus, ordonnent une cohérence, construisent pas à pas le recul où naît la pensée de l’expérience.

Peu à peu, dans le cheminement de l’écriture, dans le dialogue avec vos lecteurs privilégiés et avec les auteurs qui vous aident à penser, s’est ouvert un espace d’élaboration de vos pratiques. À l’image du récit littéraire, vos récits, partant des énigmes de la clinique, sont devenus ceux d’une quête : quelqu’un, quelque part, s’avance à la recherche de quelque chose… Ces récits mettent au jour, dans l’après-coup, ce qui s’est joué d’éminemment singulier entre le jeune que vous accompagniez et vous-même, acteur impliqué. « Psychopédagogue ? Je serais celle qui t’accompagne sur le chemin de la connaissance ? Je ne sais jamais de quoi sera fait ce périple, quelles haltes nous devrons faire, ni même parfois où nous cheminons ensemble. Et surtout, vers quel(s) savoir(s) nous voguons. » « Une Pédagogie Curative est une aventure à deux et une surprise de tous les instants », « un compagnonnage sur un bout de chemin », « un chemin co-construit par la rencontre, par un mouvement de va et vient entre deux sujets », « une rencontre avec ses doutes, ses tâtonnements, ses avancées, ses écueils. » « J’entre dans un suivi psychopédagogique comme j’entre dans un labyrinthe : je suis sûre du départ, je ne sais pas où est l’arrivée, je ne connais ni le chemin ni les obstacles, je ne sais quand j’atteindrai la sortie ni comment. »

Voyages en écritures, voyages en psychopédagogie… Pour ces écritures de votre clinique, nous avons exploré le pas à pas du travail, les temporalités de la rencontre, leur lent et obscur cheminement. « Se laisser surprendre par les avancées, les ralentissements ou les stagnations, l’imprévu. On accepte de ne pas savoir où l’on va, ni combien de temps. On sait une chose : on va inventer à deux, un temps. » Grâce à vos récits, nous partageons les savoir-faire et techniques de votre métier, mais aussi vos questions, vos doutes, vos improvisations dans l’instant – ces arts de faire qui font évoluer les suivis, chemin faisant. « L’autre m’enseigne un savoir sur lui-même, que je lui renvoie, par petites touches, pour qu’il se l’approprie. » « Le chemin est à réinventer pour chacun. Il y a cette rencontre humaine d’abord. Il y a aussi cette connaissance de l’autre qui s’opère dans les deux sens », « avec toujours la surprise de la rencontre, ce qu’elle apporte à chaque fois d’imprévu, d’inattendu, de nouveau. » « Il y a l’enfant, la psychopédagogue, la relation entre nous, le travail et la question du processus qui se met en place, ou pas. » Avec, toujours en toile de fond, cette question : « qui saurait dire l’incidence d’une telle rencontre ? »

Oui, écrire est difficile. Il a fallu transformer le jaillissement narratif initial en récits réflexifs, envisager la complexité des situations relatées pour mieux comprendre ce qui s’était joué dans les relations inter-subjectives qui sont au cœur de vos accompagnements. Le sens de votre travail auprès de Nazmiye, Sonia, Léa, Liam, Etan, Julien, Mira, Maëlle, Nico, Faiza, Magomet, Jean, Nélio, Kévin, vous l’avez construit au fur et à mesure de l’élaboration de vos récits. Ces élaborations mettent en lumière l’intrication des dimensions techniques et relationnelles, affectives, inconscientes de votre travail ; elles vous ont conduits à préciser vos postures d’accompagnants. « Mon travail est d’accompagner, d’aider les enfants à retrouver le désir d’apprendre. » « J’entends ce lien comme avant tout un lien de paroles, des paroles de reconnaissance de la singularité de l’autre, avec ses souffrances et tout ce qu’il est, et là où il en est. »

Écrire est, certes, difficile, mais vous témoignez, dans vos récits, de la fécondité du processus. « Le fait d’écrire sur la situation de cette adolescente m’a permis un décentrage émotionnel, libérant ma pensée et ouvrant sur d’autres champs de perspectives et d’accompagnement. Il m’a aussi permis une mise en ordre personnelle dans le travail psychopédagogique. » « Le travail d’écriture a été une force dans cet accompagnement. Le cheminement avec l’enfant s’en est trouvé éclairé et facilité. » Écrire vous a en outre permis de construire « une compréhension de la complexité, de l’intrication, des emmêlements, des interférences, de l’embrouillement dans les interactions de psychisme à psychisme, d’âme à l’âme, d’esprit à esprit, de cœur à cœur, de l’accompagnant à l’accompagné, du soigneur au soigné et du soigné au soigneur. »

Oui, je la trouve belle, y cheminant, la forêt de vos récits. Ample et profonde, variée. Des bosquets sombres et denses, mystérieux, s’ouvrent sur des clairières aérées. Ici, où l’on pensait impasse, se dégagent de nouveaux sens. Là, où l’on avait cru se perdre, se construisent de nouveaux repères, s’élancent des créations fécondes. Et, dans l’humus fertile de cette forêt, grandissent aussi les jeunes arbres dont vous avez pris soin, qui vous ont fait écrire. »


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Mettre une histoire en mouvement

Comment trouver l’inspiration et la motivation pour s’engager dans une écriture au long cours ?

C’est à cette invitation de l’atelier Commencer un récit long par e-mail qu’avait répondu Christiane, il y a bientôt un an. Tout comme Francine, quelques temps auparavant.

« J’essaie de me souvenir pour quelles raisons j’ai voulu mettre en œuvre cette démarche d’accompagnement. Certainement, d’abord, pour tenter un travail d’écriture de longue haleine, pour me coltiner à cette traversée vers le texte. […] Traduire un thème, caractériser un personnage, identifier des événements, des obstacles, penser transformation, développement de l’histoire, aboutissement de l’intrigue : autant d’étapes nécessaires pour que vienne s’incarner progressivement une histoire, non plus dans la fulgurance, mais dans le cadre d’une progression clairement (enfin, idéalement…) formulée, à tout le moins à peu près identifiée. Pour commencer. »

Christiane désirait travailler par e-mail. Elle avait choisi ce dispositif pour écrire chez elle, à son rythme. Nous nous étions rencontrées une première fois, elle m’avait dit ce désir. Puis elle l’avait laissé mûrir. Puis un jour elle s’est dite prête. Elle reçut une première proposition d’écriture. Je fis connaissance avec son projet.

« Ceci étant posé, se reconnaître dans ce qu’on est en train d’écrire est sans doute le plus compliqué. Ce texte qui vous sort des doigts, parfois (en réalité le plus souvent) on se demande d’où il sort, on se demande ce qu’il veut dire, on se demande quoi en faire, on tourne autour, on le reprend une fois, dix fois, cent fois – il ne dit toujours pas son nom. On insiste, on attaque à l’autre bout, on souffle, on trépigne, on s’arrache les cheveux (heureusement on a arrêté de fumer). De guerre lasse, parfois, on laisse tomber, on lâche, et quelquefois ça vient à ce moment-là, d’autres fois tout finit à la poubelle. »

Tous ces aléas du processus d’écriture, avec Christiane, je ne les connaîtrai pas pendant que nous travaillons ensemble — à la différence de ce que j’observe dans les groupes, où les craintes et les doutes s’expriment à réception des propositions d’écriture, où les corps soupirent et s’agitent pendant les temps d’écriture, ou les difficultés se disent avant de lire le texte qu’on vient d’écrire dans l’atelier.

« Le plus compliqué, pour moi, c’est de ne pas perdre le fil. Jusqu’à comprendre, qu’en réalité, il n’y en a pas qui préexiste – qu’il n’y a d’histoire que là où je l’écris. D’où la nécessité d’élever momentanément des échafaudages (hum quand ils ne prennent pas feu). D’où la nécessité de « prévoir » un peu les couloirs par lesquels l’écriture passera, se faufilera, trouvera à avancer – et quelquefois encore à se perdre. »

Cet accompagnement s’est donc déroulé à distance, étape après étape — envoi d’une proposition, réception d’un texte en réponse, envoi de mes retours sur le texte reçu, accompagnés de la proposition suivante. De Christiane, j’ai reçu peu de commentaires sur les textes qu’elle m’envoyait. Entre elle et moi : ses textes, et l’évolution de son histoire.

« Apprentissage d’un travail d’étayage de mon écriture sous l’angle de la mise en mouvement d’un récit de fiction. Mise en mouvement. C’est vraiment l’expression que j’ai envie de retenir (si je puis dire… !). Mettre en mouvement pour que ça démarre, pour que ça entraîne – qui ? Mais le lecteur ! Ha, celui-là. M’en suis-je jamais préoccupé… Jamais, à vrai dire. […] Rendre clair pour quelqu’un d’autre ce qui l’est pour moi – quand j’écris. […] Qu’est-ce que je veux dire ? Et comment le dire pour que l’écart demeure, qui laisse de la place à l’imagination du lecteur, sans que s’installe pourtant l’incompréhension, qui fait que je le perds. Fragile frontière. »

Oui, les frontières sont fragiles, aussi, entre ce que l’on pense d’un texte lorsqu’on le lit — les rêveries qu’il provoque –, et ce qu’on va en dire à son auteur, espérant pousser plus loin la dynamique d’invention de l’histoire. Plus loin : jusqu’à la prochaine étape ? Plus loin, jusqu’à ce que l’histoire entraîne d’elle-même son auteur vers son aboutissement.

« Apercevoir ce qu’on écrit, quelquefois. Délicieux mirage qu’on cherche à saisir et qui s’évapore presque aussitôt, ou plutôt se reforme, plus loin, pour inviter à y aller, pour voir ce qui s’y joue, dans ce plus loin. Il faut du temps, sans doute, d’où le temps pris pour cet accompagnement. Ce long, lent déroulé d’aspects divers du récit qui tous ont vocation à se rejoindre. Puzzle au départ. C’est inévitable. »

Peu à peu, j’ai assisté à la mise en forme de l’histoire qu’écrivait Christiane. Un personnage — Véronique — énigmatique, habité de rêves et de lectures. Un récit musical, dépliant de mystérieuses atmosphères. Une intrigue avançant en succession de tableaux.

« Ma Véronique m’a fait suer sang et eau. Je l’ai perdue cent fois, réinventée autant de fois, laissée filer plus loin, sans moi – aussi étrange que cela soit, quand on tente d’expliquer cela, c’est elle, ce n’est pas moi, qui sait où nous allons. Il faut faire confiance aux personnages qui surgissent en vous, un jour, qui vous sortent des lèvres, un matin, un soir, au milieu de la nuit, aux premières heures du matin. Ils savent mieux que moi ce que j’ai envie de raconter, ils viennent de plus loin. Ils attendent juste que je le comprenne. Ils ont le temps. »

Oui, elles existent bel et bien, les fondations du récit qui verra Véronique traverser les obstacles que la vie — et son style si singulier — ont dressé sur son parcours. Puisse l’écriture la mener, en son temps, à l’horizon de cette histoire.


Ici : voir l’atelier Commencer un récit long vous est proposé sur 3 jours, en juillet à Paris
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Écrire, transformer

« Au début, le chaos.

Une matière informe, très émotionnelle, des événements vécus sur lesquels je veux écrire. Des mots à crier. Des listes. Listes de souvenirs. Listes de lieux. Listes de phrases, elles surgissent, je les note dans des carnets. J’écris, j’écris sur le quotidien, les jours traversés, les événements dramatiques et le chagrin. C’est une matière sensible, douloureuse qui me brûle les doigts. Je souhaite la transformer en fiction pour me détacher, prendre de la distance tout en gardant une trace fidèle. »

Nous nous connaissons depuis longtemps, avec Francine. Cette année, elle a désiré suivre l’atelier Commencer un récit long par e-mail. Nous ne savions, ni elle, ni moi, où l’aventure nous conduirait.

« Au fil des propositions de Claire, la matière se transforme, se structure. Ses questions sur mes textes et ses retours me désarçonnent parfois. Je m’interroge. Me délester de cette matière vivante et douloureuse, est-ce suffisant ? Est-ce digne d’intérêt pour un.e autre que moi ? Au fil du temps, j’apprends à différencier ce qui sert la narration et ce qui est de l’ordre du commentaire, de « l’inutile ». J’essaie, je tâtonne, j’expérimente. Je reviens sur l’ouvrage, j’élague, je cisèle. Le chaos du début s’organise, une architecture du récit se dessine. Un chemin à suivre. Un but. »
Francine

J’ai souri lorsque, en fin de parcours, Francine m’a écrit que ce qu’elle avait le moins apprécié pendant l’atelier, c’était : « Quand j’ai compris qu’on ne peut pas écrire uniquement pour soi mais que l’on écrit pour l’autre : le lecteur. » Alors je me suis dit que oui, nous avions bien travaillé.

Écrire, « c’est la misère devenant fortune », écrivait Michel Butor lorsqu’il cherchait comment répondre à la question Écrire, d’où ça vous vient ? (Ce très beau texte est lisible dans Répertoire 5, Les éditions de Minuit, 1982.)

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Écrire avec Maylis de Kerangal

Inspiration documentaire de l’atelier

Concevoir un atelier, c’est plonger dans la lecture et, ici, préparant l’atelier Prendre langue avec Maylis de Kerangal, c’est plonger dans son œuvre, penser en dialogue avec ses livres. Avec ses livres, et avec ceux qui parlent de cette langue si singulière qui m’a donné désir de concevoir et proposer cet atelier.

Je glane — sa langue dans ses livres, ce qu’elle dit de son travail dans les interviews, ce qui se dit de sa langue et de ses romans… Ainsi se constitue la collection de l’atelier, comme Maylis de Kerangal constitue, avant d’écrire, une collection d’ouvrages qui irrigueront son écriture : « Une quinzaine de livres collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.) ; ces ouvrages mettent en place un circuit puissant, ils n’ont pas de rapport direct avec le livre que je vais écrire, mais en donnent des échos – chacun d’eux porte l’intuition du texte qui travaille. »

Personnages, corps, mouvements. Voix, paroles, langues. Inscription des narrations dans des lieux.

« Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent […] les paysages qu’il peut coordonner m’intéressent […], les techniques de construction et les hommes et les femmes qui le construisent […], la concession du pont […] et donc le compromis, ce qui rend l’action possible et donc ce qui l’arrête, ce qui se négocie et ce qui échoue à l’être, ce qui dure, ce qui passe. […] Le roman colonise ma vie quotidienne (et non l’inverse) je change d’état, je pratique l’analogie à longueur de journée, je suis obsessionnelle [jusqu’à ce que je me dise] voilà, c’est ça, là, ce pont et pas un autre. Autrement dit, pas n’importe lequel mais ce pont-là dont je vais parler. »
Maylis de Kerangal, Devenirs du romans, Éditions Inculte.

Peu à peu, constituant cette collection, l’atelier prend corps. Des réseaux s’établissent de façon souterraine, des liens se tissent… Il ne s’agit ni de donner un cours, ni de transmettre un savoir critique sur l’œuvre. Mais de concevoir le chemin qui permettra, à chaque personne ayant rejoint l’atelier, de Prendre langue en dialogue avec cette œuvre vive, active — qui raconte les vivants au présent, préfère l’immersion sensible au surplomb, saisit la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent… Immersion, propositions, choix, étapes… Quelle esquisse de l’ensemble ?

Ah, encore ceci avant d’y retourner : « Lire c’est entendre, voir, et instaurer un monde pour soi. […] Lire et écrire sont toujours le recto et verso d’une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu’ils ne lisent pas leurs contemporains. Moi, je ne peux pas écrire si je ne lis pas. A chaque écriture, j’ai une pile de livres à côté de moi. Quand je me déplace, j’ai toujours mes carnets et plein de livres. Parfois, je ne les lis pas, mais je les ai, et c’est important qu’ils soient là. »

Maylis de Kerangal a-t-elle dit ceci lors d’une interview avec Diakritik ou avec Télérama ? A cette heure-ci je ne sais plus. Mais promis : je retrouverai les références des citations pour l’atelier !

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La lecture est une forme d’expansion

« On parle souvent de la magie de la lecture… »

« Cette magie, nous la connaissons tous, elle tient à cette capacité étrange que possèdent les livres de nous transporter. […] La lecture met en mouvement notre imagination, nous fait oublier où nous sommes, qui nous sommes, en quel temps nous vivons et quels sont nos soucis. Et cependant, tel est le paradoxe essentiel, cette activité qui nous écarte du monde réel est aussi celle qui nous le fait découvrir et connaître, cette activité qui nous fait oublier qui nous sommes est aussi celle qui nous permet d’apprivoiser nos propres secrets. »

« Ces connaissances que les livres nous apportent, ce sont avant tout des ouvertures sur des mondes auxquels nous n’aurions pas accès. […] La lecture est donc […] une forme d’expansion. »

Ces citations sont extraites d’Éloge de la lecture, lisible sur le site de Jean-Michel Maulpoix, écrivain, poète, et critique littéraire, dont je lis souvent les carnets de route lorsque j’invite à écrire le voyage.

Oui, la lecture est bien une forme d’expansion. Expansion de soi, expansion de l’imagination, expansion de l’écriture (dans les ateliers, les voix de mes compagnons auteurs irriguent les écritures). Expansion, aussi, de l’invention des propositions d’écriture que je trouve toujours dans les livres, comme pour ce prochain atelier : Prendre langue avec Maylis de Kerangal.

« La lecture […] est une compagnie. Dans la solitude et l’oisiveté, le livre vient inscrire une présence : il apporte avec lui un monde, des paysages, des personnages, des voix, des affections et des pensées. […] Il suffit de l’ouvrir pour que la conversation s’engage silencieusement. »

« La lecture est aussi une histoire d’amour. […] Les livres sont des moments de notre vie, des particules de notre histoire. »

« Je dirais que chaque livre est semblable à une écorce dont chaque lecteur tour à tour serait l’arbre. Le lecteur seul ramène de la vie sous l’écorce. C’est la lecture qui est la sève. »

Jean-Michel Maulpoix cite Montaigne : « faire lire un enfant, ce n’est pas emplir un vase, c’est allumer un feu. »


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