Écrire avec les auteurs contemporains

« Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde »

« Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. Ce travail, chacun l’organise à sa manière », écrit Olivia Rosenthal dans J’entends des voix (in Devenirs du roman, Éd. Inculte).

Connaître le monde, éprouver ce que l’énergie d’un texte fait vivre au langage – comment il fait bouger la langue, et déplace nos représentations…

Nicole Caligaris (toujours dans Devenirs du roman) pense qu’écrire serait « la tentative de toucher une réalité qui excède les cadres de notre intelligence et, dans l’incongruité du texte, dans sa sensibilité, sa pénétration par le songe, qui ait une chance de convoquer ce qui ne nous est pas intelligible. » Elle parle aussi de chercher « la rigueur du littéraire – celle de la justesse du texte, de son économie, de sa musique, de l’énergie qui s’y déploie. »

Anne Savelli, elle, joignant sa voix à celles de ce recueil, se demande sur quoi écrire se fonde pour elle : « De faux, de vrais souvenirs. Des colères à faire évoluer et d’anciennes lectures, des documentaires en coffrets, en ligne, des recherches sur le site de l’INA, des concerts, des playlists. Des extraits de JT, des films de fictions, le moteur de Wikipédia. Des tweets, des liens, une femme qui passe, jamais aucun conseil, la mention d’une géante, des photos, un départ de rampe. Une rue, une ombre, une gravure du XVIIIe siècle. Un tampon du ministère de la Justice. La liste de ce qu’on peut envoyer à Noël par la poste quand on est famille de détenu. […] La sensation de tomber, la marche, le plan de la ville, pour écrire je me fonde sur quoi ? L’urgence, comme on dit, résumée par un mot chaque fois différent dont je ne comprends pas alors l’importance. La nécessité. Quelque chose qui n’a pas l’air de me demander mon avis, en tout cas. »

S’approcher de ses propres processus d’écriture en s’inspirant des auteurs qui racontent comment ils travaillent aujourd’hui. Faire bouger la langue, tenter la recherche, la sensibilité, la pénétration par le songe, et joindre sa voix à celles des auteurs contemporains : c’est à ces expériences que je vous invite dans l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains.


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Vertige entre deux langues

Il n’y a plus de point d’appui.

« Jamais je n’ai eu l’idée de photographier le paysage qui s’ouvre du haut des montagnes. Le panorama, la clarté ciselée des profondeurs, le là-bas, le tout-à-l’heure figés sur la pellicule, on les fuit. C’est bien pour cela qu’on est sorti de sa maison avant l’aube, qu’on a gravi la pente à la naissance du jour. On n’y est plus. Le point d’appui : ici et maintenant.
Seulement, voilà : il n’y a plus de point d’appui.
La pente ne tient plus en place. Elle rampe tout entière vers la vallée, vers les replis vert et bleu. Les éboulis courent comme des souris grises, s’engouffrent dans la gueule béante avec un chuintement incessant. Un peuple grégaire, les éboulis. Ça grouille à présent en bas : roches, sentier, boutons d’or, campanules et surtout des éboulis et des éboulis et sur leur dos, imminente : ma chute. »

C’est ainsi que commence le livre de Luba Jurgenson, Au lieu du péril, paru aux éditions Verdier, en 2014. Vivre entre eux langues ? L’une, le russe, langue maternelle de l’auteure et l’autre, le français, sa langue d’écriture. Ces deux langues qui l’habitent – qu’elle habite -, l’auteure désirait les faire vivre comme deux corps. Entre les deux, le vertige, le lieu du péril.

« Comment dit-on campanule en russe ? Kolokoltichk, petite cloche. Comment dit-on « éboulis » en russe ? Comment désigne-t-on telle herbe dans l’une et l’autre langue ? Comment dit-on l’immobilité, l’effritement, le sommet qui s’est envolé, inatteignable ? Chaque tige, chaque brindille, demande impérieusement d’être nommée – dans l’une et l’autre langue. Les immortelles, ces survivantes des hauteurs, dans l’une et l’autre langue. Chamboulement, chavirement, chelest – « bruissement ».
Tant que je me tiendrai à l’affût du va-et-vient des noms, tant que je capturerai leur écoulement d’un monde à l’autre, du monde en russe vers le monde en français et retour, je ne tomberai pas. Ils me réservent un refuge infinitésimal mais imprenable : celui du passage. Dans cet interstice, conjurant la grande dégringolade des choses tout autour, le fracas des éboulis – mais comment dit-on éboulis en russe, nom de Dieu ? – je me tiendrai et ne tomberai pas. Ne tombe pas. »

Une première naissance dans une première langue, une deuxième naissance dans la langue qui devient la langue d’écriture. Luba Jurgenson raconte cette expérience des passages ; ce tissage entre deux langues qui fait d’elle un être pluriel.

« Une lame de fond m’évoque la (les) Neuvième(s) symphonie(s). Pourquoi ? Parce que, en russe, on dit : la neuvième lame. Plus exactement, on dit le neuvième rouleau (val, déferlement). Donc, les vagues sont des rouleaux (de la Thora ?) – en retraduisant vers le russe, des svitki ? Mais val, c’est aussi le rempart, et les rues de Moscou situées à la place d’anciens remparts s’appellent ainsi. L’une d’elles et Boutyrski val. Je me souviens de ma mère disant : « Val, quel mot disgracieux ». Et moi : « Non, c’est Boutyrski qui est disgracieux. » Je ne savais pas encore qu’autrefois se trouvait là la fameuse prison de Bourtyrki, un des principaux lieux de la répression stalinienne à Moscou. Mais en français, un val c’est une gorge. Et ainsi de suite, bout de ficelle selle de cheval. »

Un livre joyeux, une écriture limpide, qui font vivre l’épaisseur sémantique de la langue en nous invitant à porter sur les mots, à notre tour, un regard d’étonnement. Maylis de Kerangal disait cette histoires des langues qui nous habitent et nous traversent, autrement : « la langue que l’on travaille, qui nous travaille, n’est jamais celle que l’on parle. » Il s’agit de chercher une langue étrangère, d’en porter la traduction. « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Un langue qui va se séparer de la langue commune. La langue littéraire est un espace sauvage où tout est permis. »


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Dire le monde par les cartes

Aux Archives Nationales, on découvre en ce moment des cartes dessinées par des artistes, au Moyen Âge et pendant la Renaissance. Les regardant, je me suis dit que dessiner des cartes, c’est aussi écrire – écrire le temps.

Ici c’est Paris, dessiné par Germain Hoyau et gravé par Olivier Truschet, en 1553. À l’époque, Belleville s’écrit Bele vile – on voit quelques maisons sur la Butte, au milieu des champs. C’est bien avant que Jean-Charles Alphan ne vienne transformer la décharge à ciel ouvert du Mont chauve en un jardin dans la ville.

C’est l’époque où la justice royale exhibe les pendus aux gibets de la ville.
Sur la carte, j’en ai dénombré quatre : celui de la place Maubert (1 pendu), celui du marché aux pourceaux (1 pendu)… et le gibet collectif de Mon faucon (Montfaucon), érigé au sommet de la butte comme avertissement aux voyageurs arrivant par la porte nord-est de la ville (3 pendus représentés à ces « Fourches de la grande justice » autour desquelles les foules se rassemblaient pour assister au spectacle des pendaisons).

Ici, Nanteuil le Haudoin (Oise), dessiné en 1609 par Jehane Monnerye. La carte, peinte sur parchemin, est une « figure judiciaire » ; elle fait preuve des frontières entre les différents châteaux.

Et ici, c’est Strasbourg, dessiné en 1548 par Conrad Morant, dessinateur et graveur sur bois, qui représente la ville observée depuis la tour nord de la cathédrale Notre-Dame.

Paysages et décors de la vie quotidienne autrefois… Ces cartes donnent à voir des lieux observés, arpentés – une connaissance des paysages fondée sur l’expérience. Elles sont un bel écho au travail initié lors de l’atelier Lieux – visages du monde.

(Ici vous découvrirez de meilleures photos des cartes.)


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Parler n’est pas écrire

« Parler n’est pas écrire », écrit Nicole Malinconi, dans Séparation (éditions Les liens qui libèrent).

« Parler n’est pas écrire, car celui qui parle peut toujours revenir sur ce qu’il a dit, médire ce qu’il a dit et même se dédire carrément, il garde une sorte de possible repentir infini, ultime recours pour faire comme s’il n’avait pas dit vraiment, tandis que l’écriture est inscrite si l’on peut dire, comme si sa trace était aussi celle du corps traversé par l’acte d’écrire. »

Dans ce livre, Nicole Malonconi interroge les liens entre psychanalyse et écriture – elle cherche à saisir ce qui opère différemment, entre les mots de la psychanalyse et de ceux de l’écriture.

« J’ai commencé à écrire tout ceci dans l’inconnu de ce que j’allais écrire. L’inconnu persiste aujourd’hui, en écrivant ce texte. […] Cela fait l’incertitude, le doute de ce que j’écris ici. Le peintre Alexandre Hollan a dit, dans ses notes de travail : Perdre la perception lumineuse en peignant, descendre dans la morosité colorée, c’est une souffrance inévitable. En ces moments, remonter dans la limpidité. La lumière reste encore en l’air quand la matière ne veut plus, ne peut plus la supporter. »

Ces doutes, cette perte de ce qui a été vécu et jamais ne revivra dans l’écriture – l’inconnu qui ne se dévoilera que dans le cheminement même de l’écriture –, j’en ai parlé dans Cheminer avec l’écriture.

« Dans le meilleur des cas, écrire fait penser plus avant. […] C’est comme si avant d’écrire il n’y avait rien, ou alors des bribes, des souvenirs de mots, d’ambiance, des états ; aucune pensée ; impossible de construire une réflexion préalable à l’écriture. […] M’en remettre donc aux bribes de souvenirs, comme si les mots ne pouvaient s’extraire que de là, qu’ils étaient enfouis dans le vague, collés dans ce magma ; collés, peut-être que non, justement, eux non ; capables, une fois qu’ils ont cessé de filer dans tous les sens et même parfois de s’effacer, c’est-à-dire une fois écrits, une fois entendus dans la voix, capables donc de me surprendre et de me donner une idée. Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux, écrit René Char.
Les mots écrits, leur sens, leur syntaxe ont perdu le réel qu’ils disent, ils sont eux-mêmes perdus pour le réel et déjà ils inventent quelque chose, et alors ce serait de la pensée qui émerge. Alors je peux répondre de ce que j’ai écrit, je peux en parler ; c’est comme si les mots écrits avaient fait la pensée. »

Plus loin, écrire/penser son expérience conduit Nicole Malinconi à interroger ce qui, dans la présence bienveillante de la psychanalyste, l’a invitée, ou incitée à opérer ce travail qu’elle n’avait pas accompli lors de ses cures précédentes.

« Une présence […] appelant et requérant, en face, la décision d’un travail, me donnant pour la première fois la certitude quasi matérielle qu’elle était là pour accompagner le travail […]. Le mot qui me vient aujourd’hui est celui de bienveillance. Il est d’ailleurs habituel des psychanalystes, qui parlent d’écoute bienveillante. Il ne s’agissait pourtant pas seulement d’écoute, puisque les mots, elle les relançait, elle les sollicitait ; je pourrais donc dire qu’il s’agissait d’une bienveillante et exigeante recherche.
Après tout, bienveillante est peut-être mail choisi à cause d’exigeante qui l’accompagne, car souvent on entend la bienveillance comme une indulgence ou une protection. Sa bienveillance à elle ne protégeait de rien ; elle encourageait plutôt à poursuivre. […] Je dirais que c’était une bienveillance au sens d’engagement à l’égard de mon désir de poursuivre. Cela me donnait, comment faut-il le nommer, une sorte de confiance ; en elle, oui, mais aussi en la nécessité de ce que j’avais entrepris là. »

Souvent, dans les ateliers d’écriture, les personnes interrogent cette écoute bienveillante que je prends tant de soin à instituer dans les groupes. Ces personnes craignent l’indulgence. Les mots de Nicole Malinconi apportent un autre éclairage à ces questions. Une exigence bienveillante ? Il s’agit bien d’encourager le désir de poursuivre – tout accidenté que soit le chemin vers ce qu’on doit, ou ce qu’on désire écrire. Quelqu’un est là, qui écoute/lit les mots écrits, et donne la confiance d’avancer, d’aller plus loin.


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Avant que j’oublie

« On m’avait dit, en brandissant comme une menace un rouleau de sac-poubelle,

« quand quelqu’un meurt, il faut agir vite, trier, ranger, répartir, écrémer, choisir ce que tu veux garder et te débarrasser du reste. Et plus vite que ça. C’est comme ça qu’on fait, c’est comme ça qu’il faut faire, tu devrais faire ça, ça t’aidera c’est sûr. Mais je ne voyais pas comment m’y prendre et encore moins par où commencer. Plus qu’affreuse, l’idée me semblait surtout incongrue, hors sujet, lointaine. Aussi lointaine que ces voisines en doudoune noire qu’on salue vaguement les soirs d’hiver, dans les halls d’immeuble, devant les boîtes aux lettres et qu’on oublie à peine les portes de l’ascenseur refermées. »

Ici c’est, après le récit d’Aurore Lachaux, un autre récit de deuil de son père écrit par sa fille, en cette rentrée littéraire : Avant que j’oublie, d’Anne Pauly.

« Comment seulement imaginer disperser quoi que ce soit alors que j’en étais juste à recoller les morceaux ? Comment vraiment savoir ce qui avait compté et ce qui faisait sens sans relire chaque courrier, sans ouvrir chaque placard, sans toucher chaque tissu ? Comment renoncer à traquer, dans chaque recoin, pour n’en rater aucun, les fils encore incandescents de son passage ici ? […] boîtes à chaussures garnies de cartes postales aux tournures et provenances désuètes envoyées par des amis et des inconnus, […] boîtes de gâteaux en métal remplies de rien, de barrettes, de chouchous, d’étuis divers, de cirage, de rasoirs anciens, de bouchons orphelins et de cartes de fidélité Darty et Yves Rocher ; […] poupée noire dont le chien avait mâché la main et tourne-disque Fischer-Price, flûtes à bec de différentes tailles, partitions mangées par les souris ; serpes, houes, binettes, faucilles, marteaux et outils ruraux divers ; fusils à aiguiser et couteaux impressionnants […] Ensuite, j’ai extrait du tiroir une deuxième boîte remplie de bocaux contenant vis à bois, vis à béton, chevilles longues rouges, chevilles courtes, crochets, crochets moyens à visser, gros crochets à visser, clous larges, clous longs, clous à tête plate, clous larges et longs à tête plate, clous fins et longs, clous à tête d’homme, clous X, clous vitriers, clous tapissier, petits clous et clous microscopiques. […] Toutes ces choses parfaitement rangées par thèmes et parfaitement utiles dans un tiroir parfaitement adapté, ça commençait à me faire transpirer. Elles vivaient là, ensemble et paisiblement, depuis des années, dans un environnement qui leur convenait. Pourquoi aurais-je dû les obliger à déménager et pour aller où ? […] Il faisait froid, mais beau. Un joli ciel bleu franc avec quelques nuages et un soleil d’hiver. Je me suis accoudée un instant à la passerelle de bois reliant la maison à l’escalier, là où il aimait se tenir pour fumer et observer les mouvements de la lumière dans les feuillages et les allées et venues de oiseaux. Là où nous avions eu, parfois, en tirant comme des malades sur des clopes jamais assez fortes, les conversations les plus profondes et les plus banales et où les silences qu’elles avaient parfois engendrés s’étaient naturellement transformés en séances de contemplation intense de la nature en contrebas. À cet instant précis, j’aurais donné n’importe quoi pour un dernier moment comme ça avec lui, à ne rien se dire de spécial en regardant dans le vide. »

J’ai aimé partager cette expérience de deuil avec Anne Pauly. Retrouver dans ce livre certains des affects éprouvés après la mort de mon propre père ; m’approcher de l’idée de celle, à venir, de ma vieille mère malade. J’ai repensé, lisant ce livre, à Comment j’ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem :
« Combien sommes-nous à vivre sans en parler à personne ce double deuil qui nous ébranle et nous fragilise par la violence des sentiments qui nous animent soudainement ? […] Comment oser raconter à quiconque ce désordre des sentiments, ce méli-mélo de rage, d’oppression, de peine infinie, d’irréalité, de révolte, de remords et d’étrange liberté qui nous envahit ? […] Est-ce bien normal d’éprouver successivement ou simultanément une impression effroyable de vide, de déchirure, et une volonté de vivre plus puissante que la tristesse, la joie sourde et triomphante d’avoir survécu, l’étrange coexistence de la vie et de la mort ? […] Jadis, la mort était une expérience qui se vivait au sein d’une communauté, la religion et la coutume dictaient des gestes, soutenait l’endeuillé, mais aujourd’hui le deuil appartient au seul enclos de la vie privée. Chacun enterre ses morts en balbutiant des cérémonies personnelles et se dépêche d’effacer les traces de sa perte dans la vie sociale : plus de noir ni de crêpe, plus de bruit ni de larmes, rien de solennel, aucun signe extérieur de malheur, un jour d’absence à peine et la vie reprend son cours. »

« Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis », écrivait JB Pontalis dans L’Enfant des limbes. Aurore Lachaux, comme Anne Pauly, extraient le processus du deuil du silence aujourd’hui imposé au chagrin – à tout ce qui détourne de la vitesse, de l’insouciance et de la recherche du bonheur, selon les codes édictés par ce « on » du texte d’Anne Pauly (« On m’avait dit, quand quelqu’un meurt, il faut agir vite »). Creusant le sillon singulier de leur propre traversée, ces deux auteures élargissent nos horizons ; elles nous agrandissent (ou nous approfondissent ?) de leur expérience.

Le pensez-vous, aussi, que Lire, c’est vivre plus ?


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Compléments du non

La voix de la narration,

je la fais très vite travailler dans le cycle Chantiers qui s’ouvrira bientôt. Alors on se demande : qui est-il, ce narrateur qui nous parle dans le livre ? Quelle relation entretient-il avec l’histoire qu’il raconte ? Comment la raconte-t-il, avec quelle voix ?

Parmi les romans sortis en cette rentrée littéraire, le premier roman d’Aurore Lachaux nous saisit avec sa voix âpre et rugueuse – parfois drôle – pour nous raconter les circonstances de la mort de son père et sa colère (ce complément du non à sa mort). Un livre bouleversant et magnifique, qui rejoindra les textes qui viennent alimenter mes ateliers.

« [Mon père] croyait encore en 88 que si on faisait bien son travail, qu’on aimait le faire, qu’on était pas un connard avec les gens avec lesquels on travaillait – pas des « collaborateurs », mon père les appelait les « compagnons » –, alors si on était tout cela – ce qualificatif dont tout DRH se foutrait bien aujourd’hui : honnête, c’est ça, mon père croyait qu’il suffisait de faire les choses honnêtement pour que les choses continuent. Serge*, le fils, le cash, plus de cash, n’était pas suffisamment content et a vu dans l’usine, non pas les compagnons et mon père sur la chaîne de montage, – le geste, la technique, l’apprentissage du geste et de cette technique –, il a vu l’absence de blé, l’absence à son goût, le « pas assez » rentable. Lui, Serge, a détruit, méthodiquement. Il a dit par l’entremise du service du personnel à tout un ensemble de gens d’aller profondément se faire foutre et tant pis pour la technique – pas celle du management, non, celle qui fascine les gosses. Pour mon père recroquevillé sur la piste d’atterrissage de Toulouse-Blagnac, là, cerné par les flics, c’était les compagnons qui allaient disparaître et puis un lieu où ça parlait. Même longtemps après, recasé dans une grande boîte internationale dans un bureau où je crois il s’emmerda, il dira regretter l’atelier. Il aurait pu être un sacré trou de balle mon père, avec ses diplômes et les compagnons dont il supervisait le travail. Mais je crois qu’il avait trop d’admiration pour le geste. Ça lui rappelait l’école : le lycée technique, les machines […] Tu veux être ingénieur ? Ok, mais fade-toi déjà le cambouis, travaille la tôle, forge, prends ta blouse, dessine, construis, trace, et pas à l’ordinateur sur un truc propre, tu vas prendre tes Rotring, tu vas tracer, tu vas tordre, la matière tu vas la voir et tu vas la sentir, tu vas soupeser ta fonction. T’es pas un chef, t’es un concepteur et tu sais réaliser tes plans, tu vas voir si c’est de la merde ou pas, en vrai, dans l’atelier. Le réel tu vas t’y confronter et pas qu’un peu. Et puis t’agiras pas tout seul contre les autres. Ingénieur c’est pas être chef. Mon père voulait être à la production et l’entrée pour lui, au début des années 90, dans une grande boîte a été la découverte d’un monde complètement détraqué, un monde de bureaux avec sa première fournée de diplômés d’école du commerce – bye-bye les ingénieurs, votre avis de scientifique on s’en branle, tu peux bien pleurer sur tes règles de calcul. Les calculs qui sont arrivés là relevaient de bien autre chose, d’un autre monde. Et ça il l’a perçu assez rapidement mon père. La chaîne de montage était un truc de ploucs – trop sales – le véritable prestige maintenant c’était non plus le dessin technique mais les techniques de management, les tableaux bidon pour accroître le capital, les savantes équations pour dégager le plus de monde : le compagnon entrait dans la masse salariale qu’on gère, qu’on évalue chaque année dans le confort feutré d’un bureau gris pareil à tous les gris d’une veste de manager, le compagnon devenait un mot bizarre, un mot suspect.
Je regrette que mon père n’ait pas pu lire Bourdieu ou Wacquant, enfin tous ces gars qui se sont un peu intéressés à toutes ces logiques bien dégueulasses qui ont concouru à la transformation de son monde. Il les avait comprises, les logiques, mais je vois assez bien le sourire un brin emmerdé qu’il aurait eu s’il avait eu la possibilité de lire quelque chose qui aurait décrit ce qui présidait à l’éviction progressive et assurée des rapports à peu près sains entre les gens qui travaillent. On en aurait parlé. »

* Serge Dassault, fils de Dassault, qui avait repris l’usine de production d’avions où travaillait le père de la narratrice.


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Lumière d’août

Lire le grand, l’immense William Faulkner, l’été

Entrer dans cette écriture rude et magnifique, plonger au cœur des sombres passions qui agitent l’Amérique puritaine, soutenir l’implacable enchaînement des déterminations qui dépassent les personnages et s’abattent sur leur destin. Retrouver l’émerveillement de cette écriture engagée corps et âme à dire la complexité des tragédies singulières ; cette écriture qui jamais ne juge la monstruosité des personnages ; ces voix qui nous immergent pour nouer le tragique à l’intérieur d’une trame narrative de la fatalité.

Christmas est blanc. Sa fatalité : né d’une étreinte hors mariage, il a du sang noir. Dès sa naissance, la malédiction pèse sur ce bâtard blanc au sang noir – signe de la faute de sa catin de mère. Son grand-père dépose le nouveau-né, une nuit de Noël, sur les marches du perron d’un orphelinat pour enfants blancs, où il pourra surveiller celui qu’il nomme « abomination du Seigneur », ou « semence ambulante du démon ». Plus tard adopté, l’enfant endurera des violences inouïes que, devenu adulte, il dispensera à son tour. La malédiction est ici donnée par la voix du grand-père, le vieux Doc Hines, ce vieillard qui, retrouvant Christmas trente-cinq ans plus tard (alors qu’il a tué une femme blanche dont il avait été l’amant), demande qu’il soit lynché.

« [Le vieillard] soudain s’écrie d’une voix éraillée, sonore et folle. Il parle, incroyablement vieux, incroyablement sale :
– […] Le Seigneur a dit au vieux Doc Hines ce qu’il avait à faire, et le vieux Doc Hines l’a fait. Et le Seigneur a dit au vieux Doc Hines : « Surveille bien maintenant et tu verras Ma volonté s’accomplir. » Et le vieux Doc Hines a surveillé, et il a entendu la bouche des petits enfants, des orphelins de Dieu, de Dieu qui leur mettait Ses mots, Sa connaissance dans la bouche, car ils ne pouvaient pas savoir, étant encore indemnes de péché, même les petites filles, sans péché ni chiennerie encore. « Nègre ! Nègre ! » dans la bouche innocente des petits enfants. Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Et maintenant Je vais laisser Ma volonté s’accomplir, et maintenant Je m’en vais. Il n’y a pas assez de péché ici pour M’occuper, car peu m’importent les fornications d’une catin ; elles font aussi partie de Mes desseins. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Comment les fornications d’une catin pourraient-elles faire partie de Vos desseins ? » Et Dieu a dit : « Attends et tu verras. Crois-tu que ce soit par hasard que j’ai choisi ce jeune docteur pour trouver Mon abomination enveloppée dans cette couverture, sur les marches, la nuit de Noël ? Crois-tu aussi que c’était par hasard que la directrice ait été absente cette nuit-là, de sorte que ces petites catins ont pu le baptiser Christmas, en sacrilège envers Mon fils ? Je pars donc maintenant, car Ma volonté n’a plus qu’à s’accomplir et je peux te laisser là pour surveiller. » Alors, le vieux Doc Hines a surveillé et attendu. Du calorifère même du Bon Dieu, il a surveillé les enfants et la semence ambulante du démon que tous ignoraient et qui polluait la terre par l’effet de ce mot qu’on lui jetait à la face. Parce que, maintenant, il ne jouait plus avec les autres. Il restait seul, tranquille, et le vieux Doc Hines savait qu’il écoutait en lui-même la menace cachée de la malédiction de Dieu, et le vieux Doc Hines a dit : « C’est parce qu’ils t’appellent nègre ? » Et il n’a rien répondu, et le vieux Doc Hines a dit : « Crois-tu que tu es nègre parce que Dieu t’a marqué au visage ? » Et il a dit : « Est-ce que Dieu est un nègre aussi ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il est le Seigneur Dieu, le Dieu des Armées. Sa volonté sera faite. Pas la tienne, ni la mienne, parce que toi et moi, nous faisons tous les deux partie de Ses desseins, partie de Sa vengeance. » Et il s’est éloigné, et le vieux Doc Hines le regardait écouter, entendre la volonté vengeresse du Seigneur. […] À partir de cette première nuit, après avoir choisi le jour anniversaire de Son propre Fils pour la mettre en marche, [Dieu] avait laissé le vieux Doc Hines pour surveiller. Il faisait froid cette nuit-là, et le vieux Doc Hines était là, dans le noir, juste au coin, là d’où il pouvait voir le perron de l’accomplissement de la volonté de Dieu, et il a vu ce jeune docteur qui s’approchait dans un esprit de débauche et de fornication. Il s’est arrêté, il s’est penché et il a pris l’abomination du Seigneur et il l’a porté dans la maison. Et le vieux Doc Hines a suivi et il a vu et entendu. Il a vu ces jeunes catins qui, en l’absence de la directrice, profanaient le saint anniversaire du Seigneur par des cocktails et du wiskey. Elles ont défait la couverture. Et ce fut elle, la Jézabel du docteur, elle, l’instrument du Seigneur, qui a dit : « Appelons-le Christmas ! » Et une autre a dit : « Comment Christmas ? Christmas quoi ? » Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Dis-leur. » Et toutes, suant la débauche, ont regardé le vieux Doc Hines et se sont écriées : « Tiens ! mais c’est Uncle Doc. Regardez, Uncle Doc, ce que le père Noël nous a apporté, ce qu’il a déposé sur les marches du perron. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il s’appelle Joseph. » Et elles ont cessé de rire, et elles ont regardé le vieux Doc Hines, et la Jézabel a dit : « Comment le savez-vous ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « C’est le Seigneur qui me l’a dit. » Alors, elles se sont mises à rire, à hurler : « Il est écrit dans le Saint Livre : Christmas, le fils de Joe. Joe, le fils de Joe, Joe Christmas », dirent-elles, « A la santé de Joe Christmas ! » Et elles essayèrent aussi de faire boire le vieux Doc Hines à la santé de l’abomination de Dieu. Mais il a renversé le verre. Et il n’a plus eu qu’à surveiller, à attendre (et il l’a fait selon le bon plaisir de Dieu) que le mal sortît du mal. Et la Jézabel du docteur est accourue de sa couche lubrique, puant encore le péché et la peur : « Il était caché derrière le lit », dit-elle. […] « Il va tout raconter et on me renverra. Je suis déshonorée. » Debout près du vieux Doc Hines elle puait alors la débauche et la lubricité. Et la volonté de Dieu s’accomplissait sur elle, en cette minute, sur elle qui avait outragé la maison où Dieu abritait Ses petits orphelins. « Vous n’êtes rien, dit le vieux Doc Hines, vous et toutes les catins. Vous n’êtes qu’un instrument de la vengeance de Dieu sans qui même un moineau ne peut tomber du nid. Vous êtes un instrument de Dieu, de même que Joe Christmas et le vieux Doc Hines. » Et elle s’en est allée, et le vieux Doc Hines a attendu, a observé, et, peu de temps après, elle est venue, le visage semblable à celui des bêtes voraces du désert. « J’ai réglé son affaire », dit-elle. Et le vieux Doc Hines a dit : « Réglé ? Comment ? » car le vieux Doc Hines savait tout, parce que le Seigneur Dieu ne cachait pas Ses desseins à l’instrument qu’il avait choisi, et le vieux Doc Hines a dit : « Vous avez accompli la volonté préétablie du Seigneur. Allez, maintenant, l’outrager en paix jusqu’au jour du Jugement. » Et son visage était semblable à celui des bêtes voraces du désert, et de ses lèvres polluées de rouge immonde, elle éclata au nez de Dieu. Et ils sont venus, et ils l’ont emmené. […] Et le vieux Doc Hines est parti quand Dieu lui a dit de le faire. Mais il est resté en rapport avec Dieu et, la nuit, il disait : « Et ce bâtard, Seigneur ? » Et Dieu disait : « Il marche encore sur la surface de Ma terre. […] Ton œuvre n’est pas encore achevée. Il est une pollution, une abomination à la surface de Ma terre. »
Lumière d’août, William Faulkner


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