Rencontre avec Nicole Caligaris

Le 12 mai 2026, nous avons reçu Nicole Caligaris autour de son dernier roman, Le gogol, avec Anne-Marie Solins (coopératrice comme moi à la librairie La Cavale).

J’avais annoncé cela ici.

Jouant comme toujours mon rôle de passeuse, je souhaite que ce texte de présentation de son œuvre vous donne le désir de la découvrir.

    « Nicole,

Si j’ai bien compté, tu as écrit 29 livres en 36 ans !
Dans chacun de tes livres tu cherches comment le langage peut renouveler un questionnement sur l’homme et sur son rapport au monde. Tu interroges l’absurdité de la guerre, le désir de migration, l’invasion des institutions par le langage néolibéral, l’asservissement des travailleurs, la violence… Ta littérature est ton lieu de recherche sur « ces failles qui ébranlent notre société aujourd’hui et qui sont les problèmes de demain », dis-tu.

Surprise et ouverture sont des mots qui te sont chers. Il s’agit toujours, pour toi, de « bouger les frontières et de déplacer les points de vue pour accéder à une plus grande liberté face au réel ». Dans le beau dossier sur ton travail publié par le Matricule des anges, Thierry Guichard te nommait « La chasseuse d’inouïs ».

    « Toutes mes convictions me conduisent à vouloir être toujours surprise, dérangée, déconcertée […]. Il ne s’agit pas d’apporter une réponse, mais de faire travailler les questions ».

Chaque livre est pour toi une recherche. Tu établis avec lui une sorte de dialogue en te demandant vers quel type d’écriture il va t’entraîner. Tu travailles avec la langue comme d’autres travaillent avec les sons, quand ils sont musiciens : tu fais de la littérature.

Le travail est un motif important de ton œuvre. En 2003, tu publies Les Chaussures, le drapeau, les putains, une réflexion littéraire sur le travail comme condition de l’homme moderne. Dans L’Os du doute (paru chez Verticales en 2009), tu « voles avec joie la langue du management » racontes-tu ; cette « langue de marchands [qui] envahit toutes les entreprises, cerne et corrompt tous les corps de métier ». Dans ce monde-là, racontes-tu, « l’invasion triomphante de Big Brother […] compresse les cadres pour qu’ils pressent et oppressent encore mieux leurs subordonnés. » Avec Ubu roi (publié en 2014 chez Belfond), tu écris un roman ancré dans l’univers de la finance et des guerres internes aux entreprises. Là aussi, l’oppression des travailleurs règne, ils sont « drivés avec des objectifs à atteindre sous l’égide de la nécessaire, de l’indiscutable Qualité ».

Nous retrouverons cette satire du règne de la rentabilité et du management dans ton dernier roman, Le gogol, par l’expérience de la narratrice qui, artiste, se voit remerciée par le ministère de la culture – ce ministère qui n’a rien trouvé de mieux que de faire disparaître le mot littérature de son lexique et de ses plaquettes !

Tu t’attaches à donner les voix de tes personnages. Dans Les Samothraces par exemple, tu donnes les voix de trois femmes qui veulent partir, quitter leur pays, et elles scandent le texte comme un chant en répétant le mot partir, partir, et elles se cognent à tous les obstacles sur leur route et connaissent les désordres du monde mais elles chantent « PAR-TIR TA-TA-TA », elles veulent « partir pour l’espoir », écris-tu. (Paru au Mercure de France en 2000, le livre sera repris sous forme de leporello, dans la belle édition Otello/Attila (2016) en dialogue avec l’œuvre photographique d’Éric Caligaris). Tout ce qui est souffle, travail musical de la voix, te passionne.

J’aimerais dire quelques mots de Le paradis entre les jambes (paru chez Verticales en 2013). Tu y explores le retentissement, trente ans après, du meurtre suivi d’actes de cannibalisme commis par Issei Sagawa sur Renée Hartevelt. (Vous étiez tous trois étudiants dans la même fac, tu étais proche du meurtrier et de sa victime.) Le livre interroge ce qui fonde notre culture face à cet acte qui franchit les limites fondamentales de notre civilisation. Il illustre magnifiquement une phrase qu’on trouve sur le site où tu nous ouvres les chantiers de ta littérature, Point N : « La conscience procède par éclats. » Tu dis en effet partir d’un non savoir : « Issei Sagawa a fait entrer dans l’existence régulière des étudiants que nous étions un scandale que je n’ai pas voulu et pas su regarder à l’époque, que je voudrais regarder à présent sans le savoir davantage. » Puis tu avance, tu descends dans le noir de l’acte. Et ce travail te conduit à déplier certains des principes qui fondent ta littérature :

    « Garder autant que possible la psychologie à distance, chercher la rigueur, chercher à former le texte informe qui ne puisse rien combler de la faille, qui ne réduise rien, un texte qui ne referme pas l’acte aux ficelles de la raison ni de l’une ou l’autre des sciences de l’homme. »

Si je choisis de m’attarder quelques instants sur ce livre c’est que tu y fais référence à un autre livre, Éloge de l’ombre de Junichiro Tanizaki, dont tu dis qu’il est un des monuments littéraires déterminants pour ta sensibilité esthétique et logique. À son sujet tu écris :

    « Je trouve dans Éloge de l’ombre un rapport à l’intimité, aux sphères secrètes de la beauté, une méfiance vis-à-vis de la pleine lumière, une attention aux subtilités de l’ombre, aux promesses de la plus petite lueur dans un espace obscur, une passion du jamais saisissable, un attachement à l’imparfait, au malpropre de l’homme, tout ce qui conduira ma littérature. »

Et j’ai trouvé, dans Le gogol, un très beau passage où tu mets en contraste l’absurdité de la novlangue du Ministère de la culture (qui vient de licencier la narratrice) avec un magnifique fragment sur la mouvante complexité du monde et de nos perceptions (pages 79-80).

Tes livres nous plongent dans une expérience avec la langue qui n’est pas courante. Par comparaison, tu parles de ton expérience de la musique contemporaine : tu l’écoutes avec sensibilité, avec passion, mais pas avec une oreille instruite. C’est à cela que tu invites tes lecteurs. Tu nous conseilles d’entrer dans tes livres avec la curiosité d’un explorateur, avec l’envie de découvrir quelque chose d’inouï… Si nous acceptions de nous engager dans un voyage dépaysant en laissant nos repères habituels, alors il se passera autre chose, dis-tu…

Présentation à deux voix du Gogol
La multiplicité des perspectives que nous offre la lecture de ton dernier roman, Le gogol, en fait un immense livre-univers. J’ai lu quelque part que tu préfères qu’on n’aborde pas les livres par leurs thèmes. Aussi, avec Anne-Marie, avons-nous choisi, pour présenter cet ouvrage mosaïque, de retenir quatre angles, ou quatre entrées pour présenter ton récit. (Quatre angles comme les quatre coins qui manquaient au puzzle Ravensburger que le gogol s’efforçait en vain de terminer dans son enfance.)

Posons tout de même le lieu et les protagonistes de l’intrigue : dans un café parisien, à 5h du matin, un homme, nommé le gogol, invective une femme qu’il prend pour une juge, car il veut lui expliquer les raisons pour lesquelles il porte le manteau d’un autre.

Je vous présenterai l’angle du gogol, puis celui du manteau. Anne-Marie vous parlera de la forme musicale du livre, et des langues qu’on y entend.

Le gogol
Le gogol – ainsi nommé du nom de Nicolaï Gogol, auteur de la nouvelle fantastique Le manteau – est un homme que la vie n’a pas épargné. Dans le roman, il rencontre, au petit matin dans un café parisien, une femme qu’il prend pour une juge et veut lui raconter d’où vient le manteau trop grand qu’il porte sur le dos.

Le gogol, dont on comprendra progressivement qu’il est rescapé des attentats du 13 novembre 2015, pratique des fouilles dans sa mémoire fragmentaire et bifurque dans de multiples directions. Il cherche à construire une image stable du monde qui, depuis cette nuit du 13 novembre, a explosé. Il « se donne un mal de chien pour tâcher de produire l’unité à partir de tous ces morceaux qui ont pris le vent par les trous de sa conscience » et nous fait, ô combien voyager : entre différentes temporalités, entre différents lieux, et aussi entre différentes œuvres littéraires et cette réalité qui lui échappe.

    « Comment remettre tout ça dans le sens des aiguilles ? Je fais mon possible, pendant que les images de cette nuit tournent encore. Le soir s’était arrêté net, ravagé par les tirs qui avaient étendu tout le monde et qui m’avaient laissé debout. Comme un con j’avais pris ce manteau, allez savoir pourquoi. »

Le manteau
Dans le gogol apparaît donc un manteau qui n’appartient jamais à celui qui le porte.
Ce manteau, dit le gogol, est « revenu se glisser de son monde dans le nôtre ». Il arrive à lui après avoir circulé sur toute cette chaîne de dos dont il est le dernier – « toute cette chaîne dont le premier homme avait claqué six mois de son salaire, voilà plus de cent cinquante ans pour se payer un manteau neuf. […] Ce manteau sorti de la machine à coudre d’un tailleur du siècle des machines à coudre, travaillant dans sa cuisine, entre le niveau de la rue et le niveau des caves, pendant que sa femme qui faisait bouillir la lessive enfumait l’affaire d’un gros brouillard au savon. » Ce manteau, aussitôt acquis fut volé à son propriétaire dans la nouvelle de Nicolaï Gogol. Le propriétaire en mourut, mais son fantôme se mit à hanter les rues de Saint Pétersbourg, volant les manteaux des passants, raconte la nouvelle.

Le récit comme improvisation jazzistique
Vous structurez votre roman à l’image d’un solo de jazz : les temporalités (passé, présent, futur) s’entremêlent, créant une narration disloquée où le lecteur doit accepter un étonnement initial, comme des notes de saxophone en apparence hors tonalité. La répétition du thème sert de colonne vertébrale au récit. Chaque itération apporte une nouvelle couche de sens, enrichissant progressivement la compréhension, à la manière d’une improvisation qui se complexifie. L’écriture elle-même nous a fait penser au jazz : phrases hachées, dialogues décousus, changements de registre et répétitions créent une rythmique unique, entre ordre et chaos. La narratrice, d’abord passive, évolue vers un rôle actif, comme un musicien développant un thème, passant de notes simples à des variations émotionnelles. Le texte, par son flux, ses silences et ses accélérations soudaines, produit un effet hypnotique, une véritable expérience sensorielle où chaque élément — même dissonant — trouve sa place dans une partition globale, une jam session littéraire où tout contribue à l’harmonie finale.

Une partition à deux voix dissonantes
Le gogol ne raconte pas seulement une histoire, il montre la langue en crise. Pour donner un sens à ce qui échappe, le récit met en scène, dans un dialogue asymétrique, la rencontre de la parole rationnelles et structurées de la femme à qui s’adresse le gogol en l’appelant « madame le juge », et la logorrhée ininterrompue morcelée, disloquée du Gogol. L’une tente de contenir ce flot de mots qui superposent les époques, les souvenirs, les obsessions tout autant qu’elle essaie de se protéger de la novlangue administrative arbitraire et absurde des institutions (plus particulièrement du Ministère de la culture qui vient de la licencier) qui cherche à normaliser, classer, réduire le réel à des catégories préétablies. L’autre, langue organique, chaotique se déploie pour dire l’indicible, mettre de l’ordre dans le chaos, reconstituer les pièces d’un puzzle explosé. C’est la rencontre impossible de deux langues qui représentent à la fois l’échec à dire, l’impuissance à contenir le traumatisme, et l’effondrement des repères. Deux stratégies de survie par la langue : face à l’absurdité et à la violence du monde.

Nicole ici avec le leporello « Les Samothraces »

Ensuite nous sommes entrées en conversation… Ce fût vraiment une belle rencontre.

Voyez ici la bibliographie Nicole Caligaris

Et, si vous voulez poursuivre la lecture, voici certains des articles qui ont inspiré ce texte :
Point N, site de Nicole Caligaris, L’établi du gogol
Le Matricule des Anges, Dossier Nicole Caligaris
En attendant Nadeau, Le 13 novembre par Gogol, de Aurélie Adler
Sitaudis, Le gogol, par Anne Malaprade
AOC Média critique, Dérive verbale au comptoir, par Laurent Demanze
Les petites fugues, Bibliographie de l’autrice
Ecriture contemporaines, Avec Nicole Caligaris, de Maud Lecacheur
Diacritik, Littératures du présent et expériences limites, Annonce d’un colloque avec Johan Faerber

Caligaris ou la folie du monde

    « Un jour la nouvelle se répandit à Pétersbourg que dans le voisinage du pont de Katinka apparaissait toutes les nuits un fantôme en uniforme des fonctionnaires de la chancellerie et que ce fantôme, ce mort, cherchait un manteau volé et enlevait, sans s’inquiéter des titres ni des rangs, à tous les passants leurs manteaux ouatés. »

Nicolaï Gogol écrit Le Manteau en 1842. Il y raconte la vie d’Akaki Akakiewitch Baschmaschkin, modeste employé habitué au morne travail et au mépris de ses collègues, habitué aussi à endurer le froid dans son manteau trop usé. Pour acquérir un nouveau manteau, Akaki doit s’infliger de cruelles privations. Mais, le manteau enfin cousu, enfin porté, la fierté d’avoir atteint son but sera de courte durée : des voleurs l’assaillent et le laissent pour mort dans la nuit glaciale, emportant son manteau. Akaki ira se plaindre auprès des autorités mais il se heurtera à la figure cruelle du mépris. Il meurt alors en quelques jours, dans le dénuement le plus complet. On aperçoit dès lors son fantôme errant la nuit dans les ruelles obscures de Saint-Pétersbourg, volant les manteaux des passants, répandant la terreur dans la ville.

Et voilà que ce manteau reparaît dans le dernier roman de Nicole Caligaris, Le gogol, sur le dos d’un homme qui invective une femme, au petit matin, dans un café parisien. Cet homme veut raconter à la femme qu’il prend pour une juge comment il a extrait ce manteau des décombres d’un autre café, lors d’une nuit qui n’en finit pas de s’échapper de sa mémoire, une nuit du vendredi 13 novembre…

Nicole Caligaris est une autrice essentielle, tant par les thèmes qu’elle aborde que par le renouvellement qu’elle apporte à la littérature. Avec Le gogol, elle évoque le retentissement des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Elle en appelle à la fiction par ce manteau, volé au XIX° siècle à Saint-Pétersbourg (dans la nouvelle de Nicolaï Gogol), manteau qu’elle fait endosser à un homme, victime des attentats, qui se nomme lui-même le gogol (du nom de l’auteur de la nouvelle) – ce gogol qui, debout dans ce café parisien à six heures du matin, accroche les lambeaux de son récit à ce manteau trop grand pour lui, dans l’espoir de réordonner le grand désordre du monde qui a basculé, une nuit du 13 novembre.

    « Un manteau appartenant à toute une suite d’inconnus qui l’ont endossé chacun à son tour, un manteau s’éclipsant constamment des épaules de son homme comme du cours de l’histoire, et revenant par surprise sur le dos de quelqu’un quand le temps en train de patiner s’accroche quelque part. »

Le gogol, s’adressant à celle qu’il appelle Madame le juge, revient sans cesse à cette nuit qui lui échappe, cette « nuit du vendredi 13 novembre [au] Mar Cantabrico [quand] le soir avançait au calme sur sa lancée, […] le patron servait des pintes, […] personne n’avait idée du virage que le soir allait prendre, pas le moindre soupçon, »

    « quand une rafale avait couché les clients sur le plancher. Et à présent j’ai sous le crâne le mouvement infernal de ce qui s’est passé, ce vendredi 13 novembre, par un de ces aléas dont nous ne devinerons jamais le caprice, qui est bel et bien sorti de la roulette de l’improbable. »

Il met du temps à venir, dans le roman, ce mot « rafale » qui nous met sur la piste de la nuit des attentats du 13 novembre. Car la parole fragmentée du gogol mélange et superpose les temps, retrouve, parmi les nombreux fils qu’il tire à travers son récit, celui d’un manteau sur le dos du soldat de plomb qui errait sur l’étagère de sa chambre d’enfance, revient au manteau « sorti de la machine à coudre d’un tailleur du siècle des machines à coudre », trouve un autre manteau sur le dos d’un soldat épuisé s’enfonçant avec son cheval dans la neige…

    « Il ne m’est rien resté de ce qui s’est passé ce soir-là, à part quelques images qui surnagent pour leur propre compte, peut-être des souvenirs, peut-être des illusions qui se sont glissées dans un pli de ma mémoire, comment savoir. »

La forme du discours du gogol épouse la forme éclatée de son esprit. Parfois son récit se trouve soudain très près du cœur du traumatisme : « Je m’étais baissé, j’avais rampé, j’avais tiré ce manteau du tas des corps », puis s’en éloigne à nouveau par un retour à l’imaginaire nourri de honte qu’il raccroche à l’origine littéraire de ce manteau volé :

    « Une main remontée d’outre-tombe voulait me tirer mon manteau, à tous les coups celle du fantôme qui l’avait paumé dans le temps et qui le poursuivait depuis. […] Ça devait être le manteau d’un condamné que je m’étais mis sur le dos […] je pensais bien que c’était l’heure de payer la facture. »

Le gogol nous entraîne dans une traversée des temps, dans une traversée de sa mémoire mêlée à la littérature mêlée au réel mêlée aux histoires qu’on lui a racontées, et cette traversée tourne autour du point brûlant de cette nuit du traumatisme dont il aimerait faire la déposition à cette femme qu’il prend pour une juge – cette femme, qui est aussi la narratrice du roman, et qui vient, elle, de perdre son travail d’artiste au ministère de la culture.

Ce que vit la narratrice – qui reçoit la logorrhée du gogol dans le silence qui a cloué sa parole face à l’absurdité du système qui a fait disparaître le mot « littérature » du ministère pourtant chargé de la défendre – est une autre traversée que nous offre ce roman. On retrouve, dans ses monologues qui entrecoupent le récit du gogol, l’acuité du regard porté par Nicole Caligaris sur la dérive des institutions envahies par la novlangue.

    « La langue des managers faite de calculs imparables d’où sortent des évidences comme des boules de loto. »

Ainsi l’autrice poursuit-elle l’entreprise d’élucidation du langage néolibéral qui traverse certains de ses précédents romans, et ses flèches affûtées contre l’abandon des missions du ministère, et contre le non-sens qui y règne, sont l’un des grands plaisirs de lecture de ce Gogol.

Puis vient ce moment rare où l’autrice rejoint Éloge de l’ombre, ce livre de Junichiro Tanizaki dont elle dit dans Le Paradis entre les jambes combien il est important pour son travail littéraire. Dans Le gogol, ce moment de l’ombre est l’un des moments où la narratrice est face au représentant du ministère qui lui demande de « déposer une idée sur la pile des sous-chemises où elle descendra de pallier en pallier jusqu’à l’obscurité totale ». Mais elle, elle pense à

    « ce qui pouvait se passer dans l’esprit d’un peintre en train de fixer des yeux le coucher du soleil, […] un peintre en train de regarder tarder le rayonnement du soleil, à l’ouest, pendant qu’à l’est se produisait quelque chose, un autre monde, dans la baisse de la lumière, qu’est-ce qui pouvait se passer dans l’esprit d’un peintre […] quand il regardait le spectre lumineux en train de se diviser, de se séparer en chaleurs différentes, quand il regardait la lumière en train de changer, et de transformer sa vision, et de modifier la réalité, tandis que l’ombre progressait, et avant l’ombre une valeur subtilement plus terne, d’abord, qui avait gagné le paysage et fait ressentir le changement avant qu’il soit conçu par la conscience, une qualité plus mate de la lumière, puis plus sombre, et une toute autre image du paysage en train de se former dans la faiblesse de la lumière ».

Ainsi cet homme, le gogol, a-t-il bien fait de s’adresser à cette femme-là, qui se place du côté de la part brumeuse des choses, de l’invention de la pensée, de l’attention au monde toujours en train de se créer. Car cette femme, malgré ses tentatives d’arrêter le flux du discours du gogol, finira par penser ceci :

    « Dans cette salle où le gogol est parfaitement à sa place, parce qu’il n’y a nulle part ailleurs qu’au comptoir d’un café de place pour un type comme lui, plein de parole sans fond, sans fin, qui s’efforce de joindre les quatre bouts de son histoire, qui se donne un mal de chien pour tâcher de produire l’unité à partir de tous ces morceaux qui ont pris le vent par les trous de sa conscience. »

« La puissance de la littérature, c’est le langage », dit Nicole Caligaris lorsqu’elle parle de son travail. Elle nous en donne un bel exemple avec cette langue turbulente et audacieuse qui nous plonge dans les tumultes du monde et de l’esprit du gogol, cette langue qui nous transporte à travers les histoires et les temps, qui « agrandit notre expérience de lecteur » (comme le disait Éric Pessan dans un bel éloge du Gogol sur Facebook).

Rencontre avec Nicole Caligaris à la librairie La Cavale

Le 12 mai 2026 à 19h15,
j’aurai le grand plaisir,
avec Anne-Marie Solins,
de recevoir Nicole Caligaris autour de son roman Le gogol,
à la librairie La Cavale, à Montpellier.

Lectrices et lecteurs qui aimez lire la littérature qui s’écrit aujourd’hui, venez !