Les week-ends d’écriture


Ici, près de Montpellier, on dirait que le printemps s’installe après des semaines de vents et de pluies. Que les couleurs sont belles, gorgées de toutes ces eaux ! Comment sera-t-il, ce jardin, lorsque je vous accueillerai pour les week-ends d’atelier de l’automne ?

Trouver sa voie dans l’écriture, c’est ainsi que j’ai nommé ces week-ends d’écriture il y a douze ans lorsque j’ai créé mes propres ateliers. J’aime cette idée de la voie, du cheminement qu’on fait ensemble pendant neuf heures d’atelier. Trouver sa voie… Trouver sa voix ? On peut entendre les deux sens dans ce titre et j’aime qu’on entendre plusieurs choses sous les mots car c’est un peu avec ça qu’on travaille, dans l’écriture et dans les ateliers : on cherche les mots qui s’approcheront le plus de ce qu’on aimerait dire. Oui, ce qu’on aimerait dire, qu’on ne connaît pas encore au moment de se mettre à écrire ; on ne le découvrira qu’après, quand l’écriture aura frayé son chemin jusqu’à la page…

 

Sous la surface, Arles 2024

Sous la surface était le titre des rencontres photographiques d’Arles, cet été. Elles furent le cadre de notre atelier.

C’est à un dialogue entre photographies et écriture que je vous ai, cette année encore, invitées. Le matin, vous découvriez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville accompagnées de votre carnet et de ma proposition d’écriture…

« Cette année encore, quand l’écriture ne vient pas, le soir à la fraîche je m’assois sur les quais en bord de Rhône. Je me laisse porter par la contemplation du fleuve, suis des yeux les eaux qui partent vers la Méditerranée, rêvasse, attrape mon téléphone pour photographier un nuage avant de réaliser que le soleil est couché, que le ciel s’assombrit, prend des couleurs gris noir avec des traces orangées en direction du soleil couchant. Mais de nuage, rien, pas un seul. Le ciel est d’une uniformité méditerranéenne.

Regarder le fleuve et oublier les bruits du monde. Oublier l’Ukraine, oublier la Palestine, oublier les conflits sans fin, les catastrophes climatiques, la perte de la biodiversité, la montée des eaux, l’assèchement des nappes phréatiques, la pollution de la Seine, les jeux olympiques, la dissolution de l’assemblée nationale, la pauvreté toujours croissante, les désastres écologiques, les déplacements de population, les noyés dans la Méditerranée, le perchoir à nouveau pour Yaël Braun-Pivet, le nouveau Front Populaire, les militants de terrain écœurés, ceux qui ont fait barrage, ceux qui ont fait du porte à porte pendant les 15 jours de campagne des législatives. Oublier l’Abbé Pierre. Oublier les boues rouges de l’usine de Gardanne, les villages engloutis, la catastrophe de Fukushima, les migrations, mai 68, Hiroshima. Oublier les légumes géants et la révolution verte, oublier la condition de la femme au Japon, oublier les citoyens modèles, les couleurs du Mississipi, le jardin d’Hannibal, oublier les wagons restaurants, l’histoire du repas ferroviaire, oublier la pétanque et les graffitis, oublier les archives de la planète d’Albert Kahn. Et même Sophie Calle. L’oublier, allez, tout mettre dans le même sac. Oui oublier Sophie Calle, même si l’oubli de Sophie Calle, c’est un peu comme celui d’Agnès Varda, ça ne dure jamais bien longtemps.

Oublier le déclin du monde, les combats et les engagements militants. Se mettre en retrait pour revenir à l’essentiel. Pour moi ces dernières années, l’essentiel c’est la découverte de la littérature et de la poésie contemporaine. Revenir aux textes et aux mots véhiculés par les livres ou les blogs.

Oublier et revenir à l’essentiel. L’essentiel cette année, je pense l’avoir trouvé dans une petite salle confidentielle de l’exposition de Jean-Claude Gautrand. Une petite salle sombre, sombre parce que le sujet est intime. C’est la première fois que Gautrand, le photographe des colères et des coups de gueule, le photographe militant parle de sa famille à travers le jardin de son père, avec une série en couleurs alors qu’il utilise exclusivement pour ses autres photos le noir et blanc.

En rangeant, ce qu’il appelle l’amoncellement hétéroclite installé par le temps dans le petit cabanon situé au fond du jardin familial, le photographe explique « un gant de jardinier est apparu à mes yeux : celui de mon père ! Un choc émotionnel intense. Tous les souvenirs liés à lui sont remontés à la surface comme une vague. (…) La nécessité d’illustrer ce moment s’est rapidement imposée comme un impératif : observer ce lieu où mon père a si souvent œuvré… une véritable saga poétique m’est apparue…».

Je me souviens avoir reçu ce choc émotionnel en voyant ce gant. Un gant qui a conservé la forme de la main, tant il a été porté. Ce gant plein de vie, qui garde les traces de plus de cinquante ans de travail de la terre du potager, de la récolte des légumes, de la manipulation des fruits que le père laissait pourrir dans des compotiers pour plus tard les photos du fils. Arrivée à ce stade de l’écriture du texte, je ressens la nécessité de retourner au Musée Réattu dans la salle consacrée à cette série.

Je redécouvre une salle dans la pénombre, j’attends que trois bavardeuses sortent, et que mes yeux s’habituent à la semi-obscurité. Six photos sur un mur, sept sur l’autre, seulement six en couleur. Ma mémoire m’a piégée, je les pensais toutes en couleur. Des cages d’amour à la pelure tellement fragile que la lumière illumine et sublime le sujet. Une poire tellement pourrie qu’elle a des allures d’escargot. L’infinie poésie d’une poire encore un peu verte entamant sa décomposition. Le potimarron, les poires, on aurait envie de les toucher et les gratter pour mieux sentir l’épaisseur de la peinture. Mais non il s’agit bien d’une photo. Dans ce travail on sent la forme et les matières, le contraste entre le poids et la légèreté, on pense aux peintures de vanités du 17e siècle et au clair-obscur du Caravage. La grande subtilité de Gautrand est de rendre compte du monde en décomposition, de la brièveté de la vie et de la fuite du temps ou pour reprendre une phrase de Perec citée dans le catalogue : « la photographie, c’est un défi à la disparition ».

Sous la pudeur et la poésie, le photographe n’en délivre pas moins un message politique sur notre monde en décomposition. Le message est moins frontal, mais le regard est le même que celui porté dans ses autres séries, sur la destruction des pavillons de Baltard aux Halles de Paris, les camps de concentration ou sur les rejets en mer des boues rouges de l’usine de Gardanne. Une précision du récit et un sens aiguë du détail.

En voyant ce pas de côté dans son travail, je pense à ces paroles de Claudie Hunzinger notées dans mon texte sur les nuages. Parce que j’aime faire des liens entre mes découvertes littéraires, envie impérative ce matin de les inscrire en écho au « Jardin de mon père » : … un arbre chaque année reçoit une circonférence nouvelle, un élargissement de plus. Je pense que c’est l’expérience même de la vie, ces années qui nous sont données en plus, qui nous permettent un élargissement de vision, de sensations par rapport à ce qui nous entoure. »

Isabelle Vauquois

Prenant des notes dans les expositions, vous cherchiez à saisir ce qui avait fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes exposés – je vous avais invitées à laisser aller l’écriture à la recherche de ce qui cherchait à se dire entre vous et l’image que vous aviez (qui vous avait) choisie.

« Je croyais être rentrée par hasard dans cette galerie, attirée par la photo d’un éléphant que j’avais vu passer la veille au jardin d’été sur les traces d’Hannibal. J’ai fait un premier tour, un peu distraite, dérangée par le miaulement insistant d’un chat, surtout après que la photographe a annoncé que ce n’était pas le sien. Mais lors du second tour, plus attentive, notice en main, chaque photo m’a retenue et bouleversée.

Valérie Léonard a sillonné le monde pour capter dans les confins ceux qui vouent leur vie au confort et à la liberté… des autres. Elle est allée voir de très près les hommes, les femmes et les enfants, les esclaves d’aujourd’hui, pêcheurs et paysans, travailleurs des usines et des mines de charbon ou de soufre, éboueurs clandestins, prostituées, en Inde, au Bangladesh, au Pérou, au Cambodge, au Népal, au Mali.

Elle regarde la peine de l’homme, son labeur infini, son corps devenant machine. Elle approche de ceux qui ne profiteront pas de ce qu’ils contribuent à fabriquer, qui n’ont que les moyens d’une subsistance minimale, manger, dormir. Et encore. Ils n’auront ni soins, ni éducation, ne parlons pas de confort ou de plaisir.

Il faut aller les chercher sur les sommets d’un volcan d’Indonésie où 300 personnes extraient le soufre qui servira à la transformation du caoutchouc, au blanchiment du sucre ; dans une région minière de l’Inde, d’autres survivent en exploitant des mines de charbon à ciel ouvert, abandonnées avec leurs habitants depuis des décennies. On les trouve dans les campagnes cambodgiennes où une trentaine d’entre eux périront chaque mois sur les mines antipersonnel laissées par les guerres successives ; ou dans les forges de Bamako où ils forment pourtant une caste, celle des forgerons.

Valérie Léonard fait de ceux qu’elle approche, qui accepte son geste de photographe, des « héros herculéens ». Mais ils ne seront pas glorifiés de la beauté de leur sacrifice, soldats inconnus. Seul son regard qui se fait voyant, captera, rendra compte, parce qu’il est respectueux des êtres qu’elle rencontre, de la violence du travail sur les corps, les regards de lassitude, la désespérance des paysages. En les montrant crûment, elle atteste de ce qui reste de l’humanité, la beauté toujours là de la vie insistante.

L’humanité s’oublie. En voulant davantage, posséder la terre et tout ce qu’elle contient, repousser les limites, obtenir la vie infinie, la beauté éternelle, la force gratuite, toujours plus d’argent, plus de pouvoir. Fi de l’existence des autres, fi du besoin que l’on a de ces autres. On préfère les oublier, on les cache, on les méprise, on les relègue dans les tâches les plus dures et les plus malsaines jusqu’à ne plus tout-à-fait les considérer comme êtres humains. Eux n’obtiendront au mieux qu’un salaire contre leur force et la vie qui s’écoulent. Exister puis mourir sans avoir vécu.

Je ne parvenais pas à sortir. Je suis tombée dans les bras de la photographe. »

Christine Jakubowicz

Puis vous trouviez votre endroit pour écrire en vous inspirant de vos notes : vous écriviez, dans le sillon de ma proposition, le texte que vous apporteriez, l’après-midi, dans l’atelier.

« Tu as mal au ventre.
Ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas la douleur. C’est le vertige.

Tant de végétaux, de roches, de terres, d’espèces,
de profondeurs, de climats, d’animaux, d’humains, de peaux.

Tant de façons de germer, de pousser, de mettre au monde,
de se mouvoir, de se nourrir, d’exister avec les autres.

Tant de manières d’habiter, de cohabiter, de vivre.
Tant de recherches d’eau, d’espaces de vie, de chambres à soi.

Tant d’abîmes, de chutes, d’effondrements.

Ton ventre gagne en souplesse lorsque ton regard s’arrête.
Un grand stop au kaléidoscope, au tournis du monde,
pour prendre le temps de rencontrer la matière, le vivant, le lieu.

Là, tu respires.
Tout est plus calme, plus sensible, plus proche. »

Nathalie

L’après-midi, nous partagions les textes et faisions des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers. Je vous donnais, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

« Il l’a vue qui commençait à ranger son bureau, à regrouper stylos, gomme, ciseau dans sa main et les déposer dans le pot placé devant elle. Elle rangea quelques documents dans un tiroir, passa la main sur le plan de travail pour faire tomber toutes ces petites saletés presque invisibles accumulées durant la journée. Elle se leva, jeta un coup d’œil rapide à Victor, saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Victor s’était levé à son tour, A ce soir alors ? questionna-t-il, encore étonné qu’elle ait accepté sa proposition. Elle acquiesça d’un hochement de tête discret. Quelques collègues qui avaient tourné la tête avaient rapidement replongé leur regard sur leur écran.
La nuit était déjà tombée. Seuls semblaient exister à cet instant la lumière puissante des ordinateurs, les doigts nerveux sur les claviers, les néons enserrés dans les plafonds, la moquette rase bleu nuit.

Il sortit du bureau une demi heure plus tard. L’air était relativement doux. Comme à son habitude, il pris la direction du fleuve pour rentrer alors que le logement qu’il partageait avec Vasile se situait à peine à dix minutes de marche dans la direction opposée, en lisière de ville. Il ne voulait prendre aucun risque. Et surtout pas que ses collègues devinent qu’il habitait l’un des quartiers les pauvres à l’est de la ville.

Il prenait plaisir à marcher dans les vieilles rues qui menaient au centre ville. Il aimait d’ailleurs la nuit pour ça, regarder toutes ces fenêtres allumées, ces vies inconnues soustraites à son regard mais pourtant belles et bien présentes. Il les devinait. Il aimait s’imaginer dans une de ces pièces à la lumière douce, au dernier étage d’un immeubles en pierre, là où il apercevait les poutres des mansardes. C’était son rêve. Un appartement sous les toits, deux pièces suffiraient. Un petit coin cuisine avec un bar, deux-trois chaises hautes pour le séparer du salon. Et puis une chambre aux murs unis, blanc avec une fenêtre.

Cette marche quotidienne lui permettait de couper avec sa journée de travail, avec les conversations qu’il avait eu avec les clients. Les voix pointues des femmes pressées, les injonctions sans politesse, les suppliques surjouées, les filets de voix faussement timides occupaient encore un peu son esprit mais une fois passé la rue Pasteur, une fois arrivé près du Rhône, sa pensée se fondait dans les mouvements sombres du fleuve et il retrouvait peu à peu le silence.

Il fallait faire le vide avant de descendre comme tous les soirs dans la pièce en sous sol du pavillon de banlieue. Il savait aussi que ce soir il devrait affronter les questions de Vasile qui s’étonnerait de le voir prendre une douche, revêtir une chemise propre et ressortir. Il n’en pouvait plus de ce sourire moqueur, de ces blagues salaces, de ce pyjama noir et blanc qu’il ne quittait parfois pas de la journée. Il le voyait déjà. À peine aurait-il poussé la porte qu’il soulèverait la tête, se redresserait sur un coude, la tête dans la main, bonne journée mon gars ? Demanderait-il sans écouter la réponse, mais enchaînant pour égrener toutes les infos qu’il aura lues et entendues dans la journée, ponctuées de ces « putain, tu sais quoi… », se grattant nerveusement les avant bras ; impossible d’échapper au piège, attendre le blanc, l’angle pour reprendre la main, « ah ouais » lâcherait nonchalamment Victor en s’étendant sur le deuxième lit dressé au fond de la pièce unique, fermant les yeux en attendant que ça cesse. Une seule chose pour le soutenir, penser à Véra et rêver à cette lumière tamisée au fond d’un appartement.

Il suivit des yeux un bidon blanc qui flottait sur les remous du fleuve. Les objets aussi divaguaient, parcouraient des centaines de kilomètres, suivaient une route inconnue pour finir leur course dans un endroit improbable. Il continua d’avancer sur les quais en suivant des yeux cette tache blanche errante, perdue au milieu de l’eau.

Il devait accélérer le pas maintenant, il avait donné rendez-vous à Véra à 20h devant le cinéma Le Concorde. Il contourna les halles, repris l’avenue Clémenceau, marcha d’une vive allure et s’enfonça dans le lacis des rues qui devenait plus sombres au fur et à mesure qu’il s’éloignait du centre ville.
Il descendit les quelques marches en béton à l’arrière d’un pavillon des années 50, poussa la porte. Là sur le lit, à la place du corps lourd de Vasile dans son pyjama chiné noir et blanc, une femme était assise, immobile, les mains posées sur ses genoux. Elle avait la peau très claire, des cheveux blonds vénitien attachés en queue de cheval. Victor ne l’avait jamais vu auparavant. Il referma la porte.

***

Victor et Vasile avaient grandi dans le même quartier à Bucarest. Vasile y était arrivé à l’âge de 12 ans placé dans une famille d’accueil par une association qui s’occupait d’enfants perdus, comme on disait à l’époque.

Un jour, je te raconterai, avait-il dit à Victor mais ce jour-là n’était pas arrivé et ils n’avaient jamais ré-évoqué les années qui avaient précédé l’arrivée de son ami dans le quartier.

Au fond de lui, Victor avait bien compris comment la violence et la cupidité des adultes avaient foudroyé la candeur enfantine de Vasile. On en parlait un peu dans les familles, on mettait en garde les jeunes filles et les jeunes garçons, les enjoignant à ne pas trop s’éloigner, à ne pas suivre des inconnus dans la rue. Combien de fois avait-il décelé les traces du traumatisme dans le regard absent de son ami ? Un gouffre s’ouvrait alors pour Victor qui, quoiqu’il fasse, ne pourrait jamais rejoindre son camarade sur cette île dévastée.

Ça ne l’avait pas empêché de lui tendre la main dès le premier jour de classe. Vasile était resté mutique devant le professeur qui lui avait posé quelques questions pour qu’il puisse se présenter aux autres ; il semblait aussi désespéré que s’il allait se noyer. Victor lui avait adressé un clin d’œil et lui avait souri. A la fin du cours, il s’était rapproché de lui , si tu veux on peut jouer ensemble au foot, y a un terrain derrière l’école lui avait-il proposé. Vasile avait acquiescé timidement du menton. Il n’était pas encore l’adolescent fougueux et l’homme bavard qu’il deviendrait quelques années plus tard.

Ils habitaient à deux cents mètres l’un de l’autre. Victor passait la plupart de ses journées dehors quand il n’était pas à l’école. Sa mère élevait seule ses six enfants. Le plus jeune devait avoir à peine 3 mois à l’époque. Il ne supportait pas les pleurs de ses frères et sœurs et encore moins ceux de sa mère.
Très vite, ils avaient fait la paire tous les deux. Le foot, les virées à vélo, les bagarres… Ils avaient arrêté l’école assez tôt, voulaient gagner de l’argent et mener la belle vie.

Comment leur était venu l’idée de partir pour la France ? La mère de Victor évoquait parfois un lointain cousin qui était parti faire des affaires vers Lyon. Un soir où ils avaient un peu bu, ils s’étaient imaginés « tailler la route » avec la mobylette que Vasile venait de se payer. Cette anecdote faisait partie de la mythologie qui avait façonné leur amitié. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne s’étaient plus raconté cette histoire.

En fait, tout a commencé à vriller quand Victor avait cherché à entrer en relation avec le cousin de France, Nicolaï.

***

Elle entendit des éclats de voix dans la rue et se leva brusquement. Elle écrivait depuis deux heures déjà. Elle avait l’impression de tourner autour d’un gouffre et ce qu’elle commençait à percevoir lui nouait l’estomac. Même si elle avait mis d’autres traits et un prénom masculin à ce visage d’enfant, celui-ci ne lui sortait pas de la tête. Tout se mélangeait d’ailleurs, l’homme japonais allongé sur son lit dans son pyjama noir et blanc, l’appartement en sous sol d’après guerre, les regards vides de cette famille dans leur voiture à Los Angeles. Et cette petite fille indienne, le front contre la vitre, désespérément seule, pleurant sur l’arrachement à soi, à sa famille, au monde. A l’humanité.

De tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, la voix de Barbara résonnait. Oh ma mère… oh toi petite fille à l’enfance souillée.

Et à nous se disait-elle, spectateurs adultes, les questions sans réponse, l’impuissance. Elle avait passé trois jours à Arles, avait parcouru une dizaine d’expositions et des centaines de regards qui semblaient demander aux visiteurs : et vous, que faites vous de votre humanité ?

Garder son humanité pensait-elle, c’est garder son regard ouvert sur le monde. C’est ne pas baisser les yeux. C’est trouver comment tendre la main à une petite fille, la prendre dans ses bras, la serrer sur son cœur. L’écrivain est comme ces photographes qui redonnent un nom, une histoire, une voix à tous ces anonymes.

En fait, elle ne savait pas ce qui la touchait le plus, l’art de la relation qu’entretenait ces artistes avec les personnes qu’ils photographiaient ou la solitude irrémédiable de chacun des visages rencontrés. Elle aussi essayait de tendre ce fil entre elle et ces regards anonymes.

Elle regarda sa montre, il était 10h08. Elle reviendrait plus tard à Nicolaï et à cette femme aux cheveux blonds vénitien et à la queue de cheval. Elle ferma son ordinateur et partit marcher. »

Fabienne Cosset

… Sophie Calle, Yannick Haenel, Hélène Gaudy, Marie Cosnay, Fanny Taillandier, Maylis de Kerangal, Virginie Gautier, Lune Vuillemin… Comme chaque année mes propositions d’écriture s’inspiraient de la littérature qui s’écrit aujourd’hui…

« Passer le seuil et se faire seule attraper par la lumière comme une mouche par du vinaigre

Tu révèles
Je me réveille
Noir et blanc gorgés à plein
A plat l’endroit de l’envers
l’envers du décor gratté
Du bois l’écorce au peigne fin
Tu dérobes le secret de la peau
Je me perce à nu

Tu décales
Je m’écaille
Bande noire sur a-plat blanc
Un blanchet pour tirage
Entaille du paysage au scalpel
Des forêts de fer défaillent
Tu endeuilles des cicatrices
Je me dé robe

Tu tisses
Je me glisse
des vibrations tracés d’un sismographe
tresses de mailles sous un microscope
l’au delà des choses éclabousse
Son écriture dessinée en transparence
Tu la ranimes
Je suis prise dans les filets

Tu éclaires
Je chancelle
Des cendres translucides tissés de fils de gris
Graines de poussière brodées
Lisière
Cesse
Tu déplaces un peu le temps
Je me spleenne »

Sylvie Marquer

Avec les arts de faire des auteurs contemporains, en dialogue avec les photographes contemporains, nous avons cherché comment saisir ce qui cherchait, pour chacune, à se dire, pas à pas, au fil de l’atelier.

Aller à la page des ateliers

Présences dans l’atelier

Qu’elles étaient belles ces trois journées à écrire en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle !

J’avais proposé d’écrire dans les sillons de l’œuvre d’Anne, pour l’accent de vérité de sa recherche, toujours sensible et singulière, habitée ; pour les ponts entre psychanalyse, philosophie, et littérature, qui l’aidaient à déchiffrer notre monde, à dire nos fragiles libertés. Dans ses livres, Anne cherche à faire naître cette « autre parole » qu’est la parole humaine, qu’elle voulait protéger du risque d’être recouverte par la violence et la négligence du monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Par ses livres, Anne était présente avec nous dans l’atelier. Nous avons commencé avec Puissance de la douceur. Douceur reçue, perçue, douceur donnée… Puis nous avons cheminé vers la création de personnages en laissant miroiter ces mots qui donnent leur titre à ses essais : secret, rêve, risque, douceur…

« Une histoire de douceur
Les doigts effleurent le visage émacié, anguleux. La pulpe en contact cherche le toucher le plus léger possible, sans pression, sans appui prolongé.
Elle fait aller doucement ses mains, elle les voudrait ailes, que chaque doigt devienne plume. Elle aimerait qu’il perçoive son désir de lui parler sans les mots, de laisser couler vers lui encore un peu de présence avant le grand voyage. Et quelque chose passe de ses mains, de ses doigts à elle, bien vivante et comme en apnée à ce moment précis.
Elle laisse faire, elle laisse couler vers lui le ruisseau de vie qui cherche son chemin.
Elle accompagne ses gestes de la voix, d’une voix lente et calme, en lui souhaitant bon voyage, bonne remontée vers la mer, à lui l’ancien marin.
Et, sur son visage à lui qui va partir, les yeux toujours fermés, un sourire apparait doucement et s’installe.
Le temps est suspendu. Elle voit là le nourrisson qu’il a été 80 ans plus tôt, dans le ravissement et la confiance de l’accueil.
Elle réajuste le drap sous son menton pour qu’il n’ait pas froid. »
Brigitte Brigot

    « Parfois celui qui écrit avance dans la pénombre sans savoir exactement ce qui s’écrit mais comprenant confusément que ce qui s’écrit là le précède. Quelles sont les raisons qui lui font s’y rendre ? […] c’est le plus mystérieux sans doute, par quel procédé confie-t-on à cette main prolongée d’un stylo ou d’un ordinateur de tracer, presque à notre insu, ce qui s’écrit ? »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« L’essai de lassitude
Il s’assied dans le fauteuil de biais en s’enfonçant comme s’il voulait repousser le dossier avec son dos. Ses yeux sont bleus, perçant, sa tête légèrement penchée et inclinée. Il regarde sa sœur par en dessous, curieux, interrogateur, inquiet. Yeux, visage, tête, crâne veulent savoir alors que le corps se retire loin derrière lui. Une lame, c’est une lame.
Il a voulu la voir pour lui parler. C’est lui qui a demandé mais son corps tout entier crie : qu’est-ce qu’elle me veut ? Il raconte par bribes pauvres son quotidien dévasté par l’ennui, l’impuissance, le ratage. De son brouillard désolé et désolant percent des éclairs d’intelligence vive qu’il lance sur elle, comme des pics, pas de pics pour faire mal, plutôt des accroches fixées sur une falaise pour l’escalader.
Ce jour-là, ça ne marche pas parce qu’elle a décidé, trop longtemps piquée, d’être lisse. Parce qu’elle est lasse. Elle est là mais lisse. Elle ne veut plus rien pour lui car ça ne sert à rien. Progressivement, alors qu’ils échangent tous deux le plus légèrement possible se dit-elle – garder la légèreté, il faut garder le gazouillis triste -, son corps glisse doucement et lui fait face. Il se fait hésitant, il n’y a plus de flèches vives, son visage se couvre discrètement de plaques rouges. Le contour de ses yeux devient rouge aussi, non pas qu’il soit au bord des larmes mais comme s’il avait trop regardé intensément quelque chose à l’intérieur de lui.
Les bords des yeux de son frère la ramènent à un flash du passé. Non pas le passé qui réapparait en flash mais un moment du passé qui a été vécu comme un flash, comme une hallucination éclair. Grand rassemblement de famille pour les quatre-vingts ans de leur grand-mère maternelle. Juste avant que la photo ne soit prise, elle regarde son frère parmi les autres. Ses yeux sont cernés de noirs comme si son corps, son visage devaient indiquer, pour l’image qui restera, sa différence, son état d’être au bord, au bord de la famille, au bord de la vie. Quelques secondes après la photo prise, il n’y avait plus les cernes noirs sur le visage du frère. Devant lui, qui est maintenant un tantinet détendu, elle pense que ces cernes rouges sont peut-être quand même le signe de larmes retenues.
« Et si tu allais parler de tout ça à quelqu’un ? »
Elle pense qu’elle n’est pas quelqu’un avec lui, juste une montagne pelée et légèrement écorchée. À cette proposition, il se redresse et retrouve son biais, sa lame. « Parler à quelqu’un, à quoi ça sert ! » Plus lasse encore, elle lui répond : « Je ne sais pas… ça serre… ça desserre… les nœuds. »
Silence. Il se cale alors bien au fond du giron du fauteuil, les bras ballants et cynique : « tes putains de croyances ! » Et il pleure à chaudes larmes délicieuses.
Ça lave un peu sa chair, juste un temps. »
Céline F.

    « Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« Ottavio
La Provence vient d’arriver au Havre après une semaine de traversée au départ de New York. Les passagers de première et seconde classe sont déjà descendus. Sur le pont inférieur, les voyageurs de troisième classe attendent leur tour en silence, leurs baluchons élimés entassés à leurs pieds. Parmi eux, le visage tourné vers la ville qu’il découvre cette fois de la mer, un homme se tient debout au bord de la balustrade. Il est grand. La rampe de bois lui arrive à peine en haut des cuisses. Sa casquette grise enfoncée sur le crâne, il observe l’effervescence du quai de débarquement. Des mèches de cheveux, un peu moins brunes qu’au moment où il a laissé sa femme au village, éclaircies par quelques cheveux blancs, battent sur ses tempes avec le vent.
Suivant le maigre flot des voyageurs, il s’engage sur la passerelle en cordage. Les premières classes ont eu droit à celle en bois – plus large, plus stable – les deuxièmes également, une fois les premiers à terre. Les pans de son manteau de laine claquent contre le garde-corps. Un jour surement, il fut très chaud, mais il est maintenant mité par les tressauts du long voyage en calèches et trains puis la vermine de l’entrepont sordide dans lequel s’entassent les migrants refoulés. L’autre manteau, le solide, celui que lui avait offert l’oncle Maurizio au départ du village, pour résister aux frimas du Michigan, il l’a vendu pour payer son retour. Il n’en a pas tiré grand-chose, il avait déjà beaucoup vécu. Juste de quoi payer un billet de troisième classe, celle des steam passengers comme on dit aussi.
Ses yeux brun clair – sous certaines lumières on les voit jaunes – scrutent la ville qui fume de ses cheminées allumées en ce début septembre brumeux. Côté gauche, il porte sa petite valise anguleuse, en carton. A voir son bras qui balance et sa démarche hésitante mais aisée, il est évident qu’elle est n’est pas lourde. Contrairement à sa tête. Il a les traits fermés, le nez aquilin, des moustaches fines et les lèvres serrées. Seuls les yeux sont en mouvement.
Tenant la rambarde de cordage, son poignet et sa main droite sont protégées du froid matinal par des mitaines grises. La grosse laine rugueuse masque les trois doigts manquants de ce côté, c’est presque cicatrisé maintenant, les marques sont moins rouges. Son regard est fatigué. La route est encore longue jusqu’au village, jusqu’à Teresa et les petits. Une bourrasque plus forte que les autres dégage son manteau en arrière, laissant transparaitre, sous le vieux pantalon et chandail rouge foncé, un corps délié, presque maigre mais qu’on devine musclé. Arrivé à quai, il pose sa valise et le referme rapidement, à l’exception des deux espaces ou les boutons ont sauté.
Dans le fond il connaît la route, c’est la même chose qu’à l’aller mais dans l’autre sens. La même chose mais tellement différent. Il va devoir faire le voyage inverse alors qu’il n’aurait pas dû y avoir de retour. Il a encore devant lui quelques jours de trajet pour trouver une raison positive à ce changement de plan. »
Agnès Fin

    « Contre l’étrangeté du monde, l’écrivain invente un langage pour traduire l’intraduisible, pour faire entendre l’innommable et tenter d’y inscrire une forme nouvelle. Ainsi naît une langue à soi, pour paraphraser Virginia Woolf, une enceinte particulière où le sujet à l’abri pour un temps a négocié son passage dans la tourmente du réel. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« La petite robe d’été
C’était une enfance de ténèbres, dont il ne resterait que des souvenirs de manque, de froid, d’absence, d’échec, de départs qu’on a pas pris le soin d’anticiper, d’absences qui n’ont pas pu être adoucies. Une enfance de malentendus. L’enfant ne savait pas demander. On s’enlisait dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des symptômes, on disait des comédies. Et les nœuds s’accumulaient de plus en plus serrés, de plus en plus violents. Jusqu’au désamour.

L’enfant avait choisi l’amnésie pour solde de tout compte.
Rien ?
non rien avant huit ans ?
tu es sûre ?
Non rien.

L’enfant avait grandi ou plutôt l’enfant avait poussé,
tout pousse
même ce qui ne trouve pas où s’accrocher pour atteindre la lumière, les autres.

Aucun souvenir pour pas de mauvais souvenirs
Sauf un
un seul
un unique
d’une douceur unique.

C’est l’été, le bel été
c’est midi ou presque
c’est un jardin, un verger,
c’est un peu loin de la maison, des autres
L’enfant est seule
à distance suffisante peut-être
l’herbe est sèche, piquante
il y a des grillons
des papillons
peut-être des oiseaux
des fourmis qui vont partout
partout

La douceur c’est
le soleil sur la peau déjà dorée
c’est le vent d’été
le vent tiède sur la peau
la douceur c’est la petite robe de rien du tout
la bretelle qui tombe sur le bras et qu’il faut toujours remonter
C’est le corps qui a gardé le souvenir.
Il n’a pas éprouvé le besoin de se faire une place dans la mémoire, de déranger l’amnésie.

Le corps a changé mais l’enfance dans le corps n’est pas perdue.
Jamais.
Le souvenir est là
disponible
joyeux.
Il n’en fallait pas plus pour ne pas devenir fou. Une infime douceur inoubliable. »
Monique Romieu-Prat

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est « or » ou « source ». Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même « au secret », c’est-à-dire au cachot. »
    Anne Dufourmantelle, Défense du secret

Découvrir ici le récit d’un autre atelier autour d’Anne Dufourmantelle

Mon atelier Petites formes

« Un atelier que j’ai adoré !

Peut-être parce qu’il correspondait à ce que je cherchais quand j’ai commencé les ateliers d’écriture. Écrire des textes courts pour compléter le travail plastique de mes carnets de voyages : écrire mes impressions, croquer une scène de rue, un événement du quotidien…

Un très bel atelier aussi, car il m’a permis d’expérimenter de nouvelles formes d’écriture : écrire court, raconter un événement sans détail superflu, aller à l’essentiel. Acquérir des outils pour raconter des événements pris sur le vif, croquer une scène de marché, une exposition, une rencontre, l’ambiance de la gare de Bordeaux un jour de grands départs. Écrire les petits riens des journées qui avec les mots deviennent poésie du quotidien. Écrire mon émotion, mon étonnement face à un ciel nuageux, ma préoccupation du moment.

Les retours écrits de Claire, bienveillants, précis et dirigés pour mieux aborder la proposition suivante ont été une aide précieuse pour avancer dans le cheminement de l’atelier, et découvrir ensemble à la fin… l’immensité du chemin parcouru !

Comprendre aussi en suivant ce parcours de huit mois qu’une suite de fragments mis bout à bout peut faire récit. Comme par exemple avec la proposition de se raconter par les objets. Je l’ai tenté à travers les livres lus ou rencontrés sur mon chemin.

Et pour finir, comme pour tous les ateliers, les propositions étaient accompagnées de textes d’écrivain.es, les incontournables, Perec, Ernaux, F Bon, Sallenave, Sarraute, Ponge mais aussi Claudine Galea, Bernard Noël, Jane Sautière, Leslie Kaplan, Virginie Gautier, Sophie Calle, Cécile Portier, François Gantheret, Nathalie Léger, Denis Montebello… bien d’autres belles découvertes. Encore une fois, j’ai testé la force du lire/écrire !

Claire merci, tellement ! »
Isabelle Vauquois

Voir ici l’atelier Petites formes par e-mail

Rôder autour d’une âme…

Écrire une évocation, rôder autour d’une âme…

« L’intitulé de cet atelier au long cours m’avait attirée. Avant que la mémoire et le temps n’opèrent un tri sélectif, je ressentais le besoin de saisir tout ce dont je me souvenais de mon frère disparu. Ne rien oublier de lui : l’enfant que j’avais vu grandir, l’homme qu’il était devenu…

Je me suis engagée dans ce travail d’écriture sans imaginer à quel point il serait exigeant. Moments parfois presque joyeux mais aussi douloureux dans cette remémoration…

Mais ce travail d’écriture avec Claire m’a permis au fil des huit propositions de me dégager du drame vécu, de ciseler l’écriture, pour peu à peu, chercher les mots, non plus ceux du chagrin mais ceux qui évoquent mon frère de la façon la plus juste. Écrire ce qu’il était et qui le rendait unique parmi les hommes.

Les propositions de l’atelier m’ont guidée et je me suis laissé conduire comme une aveugle dans cette évocation. J’ai senti un engagement et une présence réconfortante (bien qu’à distance) dans les retours de Claire sur mes textes. Avec elle, j’ai rôdé, oui, c’est le mot juste, je me suis tour à tour approchée puis éloignée quand « la matière » à écrire était brûlante.

Ce travail d’écriture m’a aidée à traverser cet « après-lui » et m’a révélé, comme dans la photographie, tout ce que mon frère m’a transmis. Je peux maintenant en conserver la trace.
Merci Claire. »

Francine Pradier

 

Découvrir ici l’atelier Écrire une évocation par e-mail dont parle Francine

L’inspiration, c’est le travail

« D’un coup, des phrases viennent, quelque chose échappe. Ça devient vraiment de la littérature quand quelque chose échappe

[…] C’est provoqué par les mots, la concentration, l’isolement, la fatigue. C’est donc tout autre chose que l’inspiration. […] L’inspiration, c’est le travail. »

Je prépare une journée de l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains. Cette année, après Pierre Bergounioux, Claudine Galea et Gwanaëlle Aubry, nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Patrick Deville.

Patrick Deville dont on peut lire un livre d’entretiens sur l’écriture conduits par Pascaline David : Le tapis volant de Patrick Deville, paru aux éditions Diagonales dans la même collection que Les motifs de Laurent Mauvignier, dont j’avais parlé ici.

Dans ce livre, Patrick Deville parle de son projet pharaonique d’écriture : « Le projet Abracadabra, géographiquement, c’est un double tour du monde en douze livres. Six livres pour faire un premier tour de l’ouest vers l’est, de l’Amérique centrale vers la France en passant par l’Afrique et l’Asie, puis un tour de France au volant qui est un demi-tour, pour repartir vers l’ouest, en Amérique du Sud, en Polynésie, vers l’océan Indien et la péninsule Arabique, pour rejoindre un jour la vieille Europe. […] La planète entière, et à sa surface le fourmillement des vies humaines, comment pendant un siècle et demi, depuis 1860 – un claquement de doigts dans l’Histoire –, on a tenté de s’arranger de cette énigme de l’existence, comment les hommes ont essayé, pour le meilleur et pour le pire, de mener leur vie. »

Lorsque Pascaline David demande à Deville quels conseils il donnerait aux jeunes auteurs il répond : « Lire et travailler. La plupart du temps, bien sûr, ça ne suffit pas, et c’est normal que « ça ne marche pas ». Mais en tout cas, lire, travailler et réfléchir constituent le seul moyen de savoir si ça peut marcher. »

Lire, travailler et réfléchir… faire des exercices… Je m’amuse à penser que ce programme de préparation décrit par Deville est ce que je propose dans mes ateliers.

« Il peut y avoir ce travers quand on commence : […] on ne sait rien faire encore et l’on voudrait tout faire en même temps. C’est impossible, avant cela il y a des exercices : des exercices de description, d’invention d’un personnage, de situations de récits… J’ai donc passé des années à faire des exercices et à lire, mais pas n’importe comment. Je lisais de manière à m’y mettre comme écrivain ou futur écrivain. On lit à ce moment comme un espion. On veut savoir comment c’est fait. »

Lire comme une espionne, savoir comment c’est fait et transformer cela en proposition d’écriture, voilà comment je prépare l’atelier.



Aller à la page des ateliers

Préparation de l’atelier Rosenthal

Avant de venir à l’atelier

Dans J’entends des voix, dont j’ai parlé ici, Olivia Rosenthal présente sa pratique de collecte de la parole des autres. J’aime qu’elle remarque que ses interlocuteurs « aiment sentir que leurs mots ont du poids ».

    « Dites-moi votre lieu de naissance ?
    Je ne sais pas, docteur.
    Quel âge avez-vous ?
    Amérique, Francfort, l’un des deux.
    Où habitez-vous ?
    C’est difficile à expliquer. »

Ici c’est la voix de Monsieur T., atteint de la maladie de A., dans On n’est pas là pour disparaître – un récit polyphonique initié par la question que l’auteure formulait ainsi : qui devient-on lorsqu’on a perdu la mémoire ? Lorsqu’on a perdu le sentiment d’être soi ?

    « Le hululement lugubre s’est éteint, la pièce était à nouveau silencieuse. On était assis, immobiles, et on a laissé tout cela, la nourriture et le reste, descendre le long de nos viscères. On n’avait pas imaginé que Fox oserait tout déballer, qu’il se mettrait à table à ce point. On l’admirait, je crois, on admirait sa capacité à montrer devant nous ses faiblesses. […] On baignait dans une douceur nouvelle, on avait l’impression qu’on allait pouvoir utiliser toute cette connaissance accumulée dans la nuit, la vie d’un autre, proche mais presque inconnu, pour nous consoler. »

Ici, c’est la voix de la narratrice d’Éloge des bâtards, cette voix qui raconte l’histoire qu’Olivia Rosenthal a tressée avec d’autres voix – celles de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, chacun.e, raconte comment il ou elle vit le fait d’être un.e bâtard.e.

J’ai entendu l’auteure raconter sa surprise, le jour où elle s’est rendu compte que de nombreuses personnes, parmi ses proches, étaient des bâtards – nombreuses au point qu’il était difficile de croire au hasard. Son étonnement, sa curiosité l’ont poussée à mener l’enquête en recueillant leurs confidences.

« Olivia Rosenthal travaille à partir d’entretiens enregistrés, qu’elle retranscrit, relit, « rumine » jusqu’à trouver une forme, « trouver le lien entre ce que les gens [lui] racontent et ce [qu’elle] en fai[t] ». Un long processus pour se réapproprier ces voix afin de dégager, de leur désordre – élément capital, selon elle, pour que débutent les histoires ! – un fil fictionnel. Le livre constitue alors « la réponse à la question de savoir pourquoi [elle a] eu envie  de travailler sur ce thème », écrit Fred Robert, sur le site Zibeline.

C’est donc au jeu de la collecte de la parole des autres que je vous invite avant de rejoindre l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal qui se tiendra du 2 au 4 février 2024 à Castelnau le Lez (34) :

Commencez par choisir un thème, ou une question qui vous tient à cœur.
Un thème issu de l’actualité ?
Une curiosité pour un métier que vous aimeriez découvrir de l’intérieur, par les confidences de celles et ceux qui le pratiquent ?
Une question qui vous occupe aujourd’hui ?
Un thème issu de votre vie intime, comme le fait Olivia Rosenthal lorsqu’elle demande à ses amis bâtards de lui raconter leur vie avant de transformer ces confidences en un récit polyphonique ? (« J’aime les bâtards, le projet était de les réhabiliter », dira-t-elle après avoir écrit son roman.)

Une fois votre thème arrêté, choisissez trois personnes avec lesquelles vous mènerez des entretiens. Vous les inviterez à raconter quelque chose de leur vie, ou de leur métier, ou de leur activité, ou de leurs goûts, ou de leurs manies secrètes – en lien avec votre thème.

    « Que faites-vous là ?
    Je ne sais pas.
    Avez-vous besoin de quelque chose ?
    Donnez-moi des gants.
    Des gants ? Je ne comprends pas.
    Ça me facilitera la tâche.
    Quelle tâche ?
    Attraper les enfants dans les arbres. »

Faire parler l’autre ? L’inviter à se raconter ?
Relancer son récit par des questions ouvertes… Désirer apprendre de lui ce que vous ne savez pas encore… Écouter sa façon singulière de dire, sa manière d’habiter la langue… Enregistrer l’entretien puis transcrire les paroles telles qu’elles ont été dites – en prenant soin de saisir la tournure des phrases, les hésitations, les répétitions, les coqs-à-l’âne, les tics de langage, les silences, etc.

Ensuite ? Eh bien vous viendrez avec cette matière dans l’atelier et nous assisterons à la naissance des histoires qui donneront à ces voix la présence de personnages dans vos récits.


Tandis que je mettais en terre…

… les graines qui depuis deux mois montent dans l’entrée vitrée de la maison transformée en serre…

(Cosmos, Pavots, Pavots de Californie, Centaurée, Pieds d’Alouette, Coreopsis, Bidens, Aneth, Ammi, Lavatère, Centaurée, Escholttzia, Gypsophile… graines trouvées dans le jardin de Monet à Giverny après le premier confinement… Préparer le jardin pour l’été est le bonheur de ces jours-ci.) … Tandis que je mettais en terre les graines qui fleuriront le jardin cet été, deux places se sont libérées pour l’atelier du week-end prochain, les 8 et 9 mai, à Saint Germain-en-Laye. Nous travaillerons en dialogue avec Les Années, d’Annie Ernaux.

« Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des événements, généralement ordinaires, qui l’ont traversée, des situations et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible. »

« C’était un printemps pareil aux autres, avec un mois d’avril à giboulées et Pâques qui tombait tard. On avait suivi les Jeux olympiques d’hiver avec Jean-Claude Killy, lu Élise ou la vraie vie, changé fièrement la R8 contre une berline Fiat, commencé d’étudier Candide avec les premières G, ne prêtant qu’une attention vague aux troubles dans les universités parisiennes relatées à la radio. Comme d’habitude ils seraient réprimés par le pouvoir. Mais la Sorbonne fermait, les épreuves écrites du Capes n’avaient lieu, il y avait des affrontements avec la police. Un soir, on a entendu des voix haletantes sur Europe n°1, il y avait des barricades au Quartier latin comme à Alger dix ans plus tôt, des cocktails Molotov et des blessés. Maintenant on avait conscience qu’il se passait quelque chose et on n’avait plus envie de reprendre le lendemain la vie normale. On se croisait, indécis, on s’assemblait. On cessait de travailler sans raison précise ni revendication, par contagion, parce qu’il est impossible de faire quelque chose quand surgit l’inattendu, sauf attendre. […]
Nous nous reconnaissions dans les étudiants à peine plus jeunes que nous balançant des pavés sur les CRS. Ils renvoyaient au pouvoir, à notre place, ses années de censure et de répression, le matage violent des manifestations contre la guerre en Algérie, les ratonnades, La Religieuse interdite et les DS noires des officiels. Ils nous vengeaient de toute la contention de notre adolescence, du silence respectueux dans les amphis, de la honte à recevoir des garçons en cachette dans les chambres de la cité. C’est en soi-même, dans les désirs brimés, les abattements de la soumission, que résidait l’adhésion aux soirs flambants de Paris. On regrettait de ne pas avoir connu tout cela plus tôt mais on se trouvait chanceux que ça nous arrive en début de carrière.
»

IMG_2581

Conditions pratiques : aller à la page de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Ce qui sur le chemin permet d’avancer

« Plaisir. Plaisir de découvrir, chaque mois durant huit mois, une proposition d’écriture. »

Merci à Evelyne de nous raconter ici son expérience de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail.

« Plaisir de découvrir, chaque mois durant huit mois, une proposition d’écriture. Plaisir d’en prendre connaissance, de la relire, la décrypter, s’y lancer, hésiter, y revenir… Écrire et puis attendre les commentaires de Claire. Attendre ce qui, sur le chemin, éclaire ou permet d’avancer. Ce qui permet de réfléchir, de donner un sens à ce qui est produit.

Parlons accompagnement : j’ai aimé qu’il soit gradué, distillé, m’amène en douceur vers ma propre écriture avec exigence, fermeté et générosité. J’ai aimé qu’il soit chaque fois ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, donnant des repères et des appuis, des buts – guidant sans paraître y toucher.

J’ai dit générosité, j’ajouterai rigueur. L’accompagnement ne prend pas par la main mais indique un chemin à suivre. Il n’y a personne par dessus mon épaule, pas de modèle à recopier, mais des balises, des indications, des repères. Je pense à la lagune de Venise : si vaste et cependant pleine de routes tracées pour qui sait les lire – et la confiance en ceux qui les ont tracées.

Un autre élément à mon sens important : le contrat, l’engagement, la mise en jeu des deux parties. D’un côté, une proposition pensée, expérimentée, travaillée, pointue. De l’autre, une écrivaine en devenir, en gestation, en chemin mais aussi en dialogue. Je ne peux pas ne pas répondre à la proposition et en même temps j’apprends à jouer et à construire : un personnage, une histoire, un cadre, un projet d’écriture.

Et, j’insiste en reprenant le premier mot plaisir. Ce plaisir de se fondre totalement dans les mots, les lignes, je ne sais pas comment les appeler, sinon que se renouvelle à chaque fois le miracle d’y plonger sans m’y noyer, d’oublier le temps, mon âge, l’heure qu’il est, la saison, mon banquier, la musique des voisins. Découvrir, lorsque j’en émerge que la nuit est tombée, ou le jour s’est levé, ou qu’il n’est plus l’heure du thé (je ne bois pas de thé).

Reprendre quelque temps le courant de la vie puis revenir au texte, ne pas le reconnaître, recommencer parce qu’au fond de soi autre chose est tapi et qu’il faudra, quoi qu’il en soit, le débusquer. À la fin être satisfaite – je n’irai pas plus loin, pas cette fois. Je suis pleine de ce que j’ai écrit tout en étant légère : j’ai écrit.

Mois après mois, texte après texte, l’écriture s’installe, le projet se construit, je me l’approprie. Comme faire de la bicyclette, se surprendre un jour à pédaler seule et parier que très vite j’avancerai sans tenir le guidon. »

Evelyne Genevois

Ceija Stojka - Maison rouge 2018
Ceija Stojka – Maison rouge 2018

Aller à la page des ateliers

Écrire avec les auteurs contemporains

« Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde »

« Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. Ce travail, chacun l’organise à sa manière », écrit Olivia Rosenthal dans J’entends des voix (in Devenirs du roman, Éd. Inculte).

Connaître le monde, éprouver ce que l’énergie d’un texte fait vivre au langage – comment il fait bouger la langue, et déplace nos représentations…

Nicole Caligaris (toujours dans Devenirs du roman) pense qu’écrire serait « la tentative de toucher une réalité qui excède les cadres de notre intelligence et, dans l’incongruité du texte, dans sa sensibilité, sa pénétration par le songe, qui ait une chance de convoquer ce qui ne nous est pas intelligible. » Elle parle aussi de chercher « la rigueur du littéraire – celle de la justesse du texte, de son économie, de sa musique, de l’énergie qui s’y déploie. »

Anne Savelli, elle, joignant sa voix à celles de ce recueil, se demande sur quoi écrire se fonde pour elle : « De faux, de vrais souvenirs. Des colères à faire évoluer et d’anciennes lectures, des documentaires en coffrets, en ligne, des recherches sur le site de l’INA, des concerts, des playlists. Des extraits de JT, des films de fictions, le moteur de Wikipédia. Des tweets, des liens, une femme qui passe, jamais aucun conseil, la mention d’une géante, des photos, un départ de rampe. Une rue, une ombre, une gravure du XVIIIe siècle. Un tampon du ministère de la Justice. La liste de ce qu’on peut envoyer à Noël par la poste quand on est famille de détenu. […] La sensation de tomber, la marche, le plan de la ville, pour écrire je me fonde sur quoi ? L’urgence, comme on dit, résumée par un mot chaque fois différent dont je ne comprends pas alors l’importance. La nécessité. Quelque chose qui n’a pas l’air de me demander mon avis, en tout cas. »

S’approcher de ses propres processus d’écriture en s’inspirant des auteurs qui racontent comment ils travaillent aujourd’hui. Faire bouger la langue, tenter la recherche, la sensibilité, la pénétration par le songe, et joindre sa voix à celles des auteurs contemporains : c’est à ces expériences que je vous invite dans l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains.

Aller à la page des ateliers