L’éclosion des écritures

L’atelier, un endroit libre, ouvert

— J’ai compris ce que j’ai envie de faire avec l’écriture pendant l’atelier, maintenant je sais que c’est possible, je vois un chemin.

— Pour moi il s’agissait d’un rêve, je suis venue réaliser mon rêve avec l’écriture, elle est devenue accessible…

— Lire tout le temps ce qu’on est entrain d’écrire c’est incroyable la liberté que ça donne ! On s’expose avec ses brouillons et les avis des autres nous aident… J’ai le sentiment d’avoir gagné un temps fou, j’accepte de me tromper, je recommence, j’apprends en avançant…

— … je veux dire… écrire est un outil formidable pour comprendre le monde et ici on peut exprimer ce qu’on comprend !

— Oui, et on découvre différentes manières de faire la littérature contemporaine en se situant dans le paysage littéraire grâce à tous ces textes que tu nous lis.

— Le secret c’est cette contrainte qui fait produire ! et le groupe qui permet d’évoluer ! on est confronté aux regards des autres, d’abord on a peur, heureusement que le cadre permet de supporter ces regards parce qu’ils ne sont pas critiques —

— Parce que ça prend les tripes et le cerveau d’écrire, j’ai ramé, galéré, mais l’écriture devient un jeu d’enfant dans l’atelier !

— Moi j’ai appris à simplifier, à sortir de mes grandes idées sur l’écriture pour entrer dans le concret de l’aventure.

— Tout est fait pour qu’on devienne capables…

— Ce qui est si beau c’est d’entrer dans les univers des uns et des autres en écoutant les textes, elle est rare, cette qualité d’échange dans un groupe…

— J’ai trouvé la bienveillance dès le premier partage de textes, j’ai su que je ne serais pas mise en danger… On comprend que chaque texte compte sur le chemin de ce qu’on aimerait écrire. Ensuite, à un moment, quelque chose s’impose sans qu’on sache comment.

— …

— Oui, Véronique ?

— Oui, je voudrais dire que j’ai été très touchée, sidérée même par l’éclosion des écritures ; ça a grandi, mûri, c’est un tel changement après 4, 5 petits exercices de rien !

— Moi je dirais que c’est un lieu magique ! On nous donne une panoplie d’outils, on apprend à contracter ou dilater l’écriture, on se penche sur les détails… Et puis il y a cette très grande écoute, toute en profondeur, alors on découvre qu’il reste beaucoup de travail pour se trouver, pour trouver son style… comment dire… on prend le temps des étapes sans chercher à atteindre l’absolu, la perfection… quel soulagement.

— C’est génial dans notre monde ce lieu où il n’y a pas de compétition entre les personnes !

— Tu nous invites à ne pas écouter nos résistances, tu pousses à y aller. Il y a cette élaboration collective… on assiste à la naissance des écritures…

— Oui, c’est grâce à cette approche très progressive, ça fait comme un effet entonnoir – l’atelier me conforte dans l’idée qu’il réside dans l’écriture quelque chose d’essentiel pour ma vie.

— Comment disais-tu hier ? On écrit pour savoir ce qu’on ne savait pas savoir ?

— Et vraiment, l’alchimie qui a fonctionné dans le groupe, on a fait de véritables rencontres grâce à l’écriture…

— Oui, la joie et la bienveillance…

— la joie du faire,

— l’espace de liberté donné par la proposition,

— la conquête de mon propre regard…

— Moi je dirais que l’atelier fait sauter les verrous de l’écriture !

— Ça ouvre des tas de portes !

— Je suis très émue par cette expérience de partage, on s’est enrichis mutuellement.

 

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Oser les ateliers

Sommes-nous tous doués pour écrire ?

… me demandait Sophie Nouaille dans l’émission En quête de sens, le 3 mars 2017, sur Radio Notre Dame.
A cette question pour le moins abrupte, j’ai répondu d’une façon qui le fut tout autant : « écrire est d’abord une question de désir, c’est aussi un travail ».

Vous qui d’habitude me lisez sur ce site, pendant 20 minutes vous pouvez m’écouter parler des ateliers ici :

Les ateliers : comment ils soutiennent le désir d’écrire, permettent d’oser, de se lancer à creuser son propre sillon dans le grand champ de la littérature actuelle — celle qui s’écrit aujourd’hui.

Écrire — les personnes qui viennent dans mes ateliers le savent — c’est d’abord saisir quelque chose qui est en soi et qui n’a pas encore trouvé forme dans les mots ; le saisir et le porter à la page. Ensuite, on donne forme de texte à ce que l’écriture a saisi.

L’atelier est un espace de création, on y chemine, on y invente des histoires pas à pas ; on met des personnages en scène, on se demande quelle histoire on aimerait raconter avec ces personnages — quelle histoire on serait seul à pouvoir raconter –, alors on écrit une première scène, puis une deuxième… chacun crée quelque chose et c’est le grand plaisir des ateliers.

Ce qu’on apprend, dans l’atelier, c’est qu’il y a deux actes dans écrire. Le premier est jubilatoire — on y va, on travaille le langage comme une terre glaise, on invente des mondes… ensuite on se met au travail, on cherche le mot juste, la musique des phrases — on travaille la phrase jusqu’à ce qu’elle ait saisi ce qu’on cherchait à dire, on apprend aussi à ménager l’intérêt du lecteur, à maintenir son intérêt en travaillant le suspens, à faire dialoguer écriture et lecture

Pourquoi j’aime ce métier ? L’écriture est si singulière, si personnelle — dans l’atelier, deux personnes ne raconteront jamais les mêmes histoires à partir d’une même proposition — c’est ça qui est passionnant.

Dans l’atelier, on écrit parce que quelqu’un est là, qui demande l’écriture. On écrit pour répondre à cette demande, et pour les lecteurs qui sont autour de soi, à qui on va lire son texte et qui feront des retours. Faire des retours, ça s’apprend. On apprend à dire l’émotion qu’on éprouve en entendant un texte, on donne la fierté des premiers jets, les retours soutiennent, ils aident à faire évoluer les écritures.

L’écriture n’est pas une question de volonté, elle vient de façon intuitive. Les participants racontent qu’ils sont traversés par une sorte d’élan et découvrent le bonheur de se laisser embarquer.

Inventer quelque chose avec la langue, chercher le souffle d’une phrase, puiser dans ses expériences pour caractériser des personnages… ça fait du bien, d’écrire, il y a la joie de l’invention et de la construction, créer du sens, écouter le monde en soi, donner une lecture du monde tel qu’on le perçoit et l’éprouve.

Enfin, Sophie Nouaille me demande comment l’on s’inscrit dans un atelier. Je parle de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture. Je parle aussi des ateliers au long cours, qui accompagnent dans l’écriture d’un récit long, sur deux ans — récits, romans, fictions d’inspiration autobiographiques… Les ateliers Chantiers.

Écrire pour se trouver ?

Écrire… pendant un an nous avons écrit ensemble, avec les professionnels du Service d’Accompagnement à le Vie Sociale d’Etrepigny. Ils sont maintenant les auteurs de Le temps qu’il faut, aujourd’hui publié chez L’Harmattan.

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Le dernier jour de notre atelier, j’ai proposé que l’écriture se saisisse du chemin que nous avions parcouru ensemble, depuis le projet du livre jusqu’à son aboutissement. Il s’agirait de l’écriture et de ce qu’elle représente pour soi, de l’expérience de l’avoir partagée dans l’atelier, de son évolution — les textes seraient publiés ici, pour les lecteurs intéressés par l’écriture et son évolution dans les ateliers.

Je ponctue ces textes d’images glanées, le lendemain, au musée et dans la maison de Rimbaud, à Charleville Mézières.

***

« Écrire pour se trouver, pour se retrouver, pour se lâcher. L’écriture dompte plus facilement les mots que ma voix, je contrôle moins le stylo que ma parole. Comme si la spontanéité devait passer par l’outil scripteur. Paradoxe, l’écrit filtre l’émotion, permet l’expression vraie. Mais la relecture corrige et corrige, encore parfois rétablit la censure innée.

Pour l’ouvrage que nous avons écrit ensemble, je n’ai jamais douté. J’ai confiance en nous et je savais les compétences de chacun et la confiance en Claire a été évidente dès la première rencontre. Travailler dans le respect et la bienveillance, savoir faire émerger la capacité de chacun à écrire, cela a fonctionné. L’écrit nous a réunis dans un partage d’émotions, de rires et de larmes, de beaux textes.

Pour moi cela a été du plaisir. Voir se composer au fil des rencontres ce livre qui nous rassemble et nous ressemble et qui donne à voir le travail invisible avec des personnes handicapées. Un ouvrage fondateur.

Et après ? Écrire pour dire, écrire pour se dire. J’écris donc je suis. »
Sylvie Blanchemanche

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« Je me souviens très bien des premiers temps d’écriture. Pas que je n’écrive jamais, au contraire. C’est une façon bien à moi de mettre en mots ce qui reste coincé, là, quelque part, au fond du gosier ! L’écriture allège, adoucit, elle peut être brute aussi mais elle est avant tout personnelle ou dédiée à un proche.  Ici, j’ai très vite ressenti chez Claire l’envie de nous faire « lâcher prise ». Nous allions devoir nous dévoiler un peu. A cet instant l’écrit, que j’utilise pour tout, ou rien, avec réflexion, ou sans, d’un coup m’a fait peur. Il allait falloir s’exprimer autrement.

J’ai touché du bout des doigts la peur d’une page blanche. Ce moment où nous avons tant de choses à dire mais où rien ne vient. La crainte d’être à coté, de ne pas trouver les bons mots, de ne pas avoir l’inspiration suffisante mais aussi celle de trop en dire et de se mettre, sans le décider vraiment, à nu.  Puis, au fil des séances l’écriture est apparue moins grave. La bienveillance de chacun permettait un certain soulagement, un certain apaisement, je voyais la possibilité d’une ouverture vers l’autre. L’occasion d’exprimer mes ressentis et de les partager plus aisément.

Nous avons tous joué le jeu, plus ou moins facilement, mais qu’il était agréable d’écrire, d’entendre notre quotidien avec toute l’élégance et la poésie que l’on met dans l’écriture. Aujourd’hui, cet atelier, je le vois comme une opportunité qui m’a été donnée d’exprimer les émotions traversant notre quotidien professionnel ; d’avoir cette chance que l’écrit nous offre d’être sans doute plus vrais, plus sensible et plus juste ; d’être au plus près des personnes que nous accompagnons en allant chercher au plus profond de notre esprit, le détail, le bon mot, celui qui fait la différence. L’écriture du cœur, puisque c’est, me semble-t-il de celle-ci dont il a été question pour donner naissance à notre livre me parait plus accessible, moins fermée aux autres, désacralisée. Il en ressort même un certain plaisir. La satisfaction du travail accompli et plutôt bien fait.

J’en ressors plus forte, valorisée. Je m’autorise à être fière par ce que je n’imaginais pas pouvoir faire. Je prends conscience que l’écriture est un indispensable compagnon de route si l’on prend le temps de l’apprivoiser. Un entre deux libératoire qui ouvre au monde, aux autres. Telle la lecture, mais ça, je le savais déjà. »
Françoise Pougeas

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musée Rimbaud

« Quand on a abordé cette formation aux écrits professionnels, j’étais très réticente, je ne voulais pas la faire. Déjà ces mots ne me plaisent pas. Écrire : je ne sais pas ! Écrits professionnels : ça me gave ! Pour moi, c’était mettre des mots stéréotypés pour caser des gens dans des grilles et avoir un semblant de style pour des lecteurs qui ne lisent pas, mais qui calculent.

Puis j’ai découvert des écritures qui m’ont parlé, émue, emmenée. Je me suis aperçue que tous, nous étions capables de faire transpirer les mots dans les textes. Ils nous apportaient le plaisir d’écouter, de voyager chez les uns, chez les autres, pour mieux comprendre les situations, et notre vécu aussi. Nous mettions du nous avant de mettre du eux.

Mettre du moi, maintenant je me l’autorise un peu, en tout cas je sais que je peux essayer. Je sais aussi que l’équipe sait maintenant que je sais peu écrire. Je manque de mots. Comme ils savent que je ne sais pas très bien écrire, je peux oser, et essayer de me faire un peu plus confiance.

Pour les autres auteurs du groupe, très sincèrement, leurs récits m’ont permis de penser qu’on pouvait travailler ensemble, car ces mots employés, si différents les uns des autres, sonnent tous une même musique – la sincérité, la difficulté, le respect.

Alors, même si je n’ai toujours pas les compétences requises pour devenir écrivain, j’ai su tenir un stylo, c’est déjà bien ! »
Marie-Noëlle Lamotte.

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« Je suis issue d’un milieu modeste, ma famille paternelle est nordiste et nous avons tous entretenu cet accent qui à l’oreille n’est pas aussi joli qu’un accent du soleil, mais il fait partie de nos racines, c’est notre patrimoine.

Ma grand-mère maternelle a plusieurs accents qui ne se distinguent pas vraiment. Elle a vécu dans différentes régions et sa façon d’écorcher les mots nous fait grincer les dents, à ma mère et à moi, nous la reprenons souvent – la conjugaison notamment. Mon frère, lui, est un génie ; au lycée il corrigeait même ses propres professeurs de français. J’ai souvent été complexée, par le passé, de l’aisance de mon frère et de ma mère à parler, à écrire. J’aime écrire mais malheureusement j’écris comme je parle, sans poésie, au contraire ! Je n’ai absolument pas confiance en moi quand j’écris, je me dévalorise dès les premières lignes, j’ai pas le niveau qu’il faut, j’aimerais être plus cultivée.

Cependant, mes écrits me ressemblent, ils sont simples, accessibles. C’est assez paradoxal, mais j’aime les mots. Je les trouve beaux, leur sonorité est presque mélodieuse. Et à chaque fois que je reviens de voyage, je me dis toujours qu’en France c’est là qu’on mange le mieux, mais c’est là aussi que notre langue est la plus belle, la plus précise, bien qu’elle soit hyper compliquée ! Mais remercions notre ministre, car bientôt nous écrirons tous en langage texto.

Lorsque j’écris dans ma vie personnelle, c’est parce que le langage oral ne me permet pas d’exprimer tout ce que je veux. De nature émotive, l’écrit me permet la mise à distance et de ne pas affronter directement le regard et l’expression de l’autre. J’ai beaucoup de pudeur à exprimer ce que je ressens à l’oral. Les écrits restent, peuvent être lu et relus… contrairement à la parole, qui s’envole. »
Audrey

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Rimbaud

« Écrire pour moi, est, comme pour beaucoup d’autres choses, aussi attirant qu’effrayant, aussi motivant que figeant… Les premiers moments de cet atelier ont été un bras de fer avec moi-même : oser montrer, me dévoiler devant ces Autres, mes collègues, que je n’avais pas encore apprivoisés.

Mes écrits professionnels, en tant que psychologue, font appel à un vocabulaire technique, distancié, où il n’y a pas vraiment besoin de se mouiller. En revanche, pour cet atelier, j’ai dû y mettre du mien, mais aussi de moi…

Quoiqu’il en soit, dans toutes formes d’écrits, mes forces d’empêchement sont là : trouver le mot le plus juste, faire des phrases les plus parfaites possibles… Bref, l’idéal de perfection au détriment de bien d’autres choses.

Pourtant, lorsque je relis mes écrits, parfois anciens, j’éprouve souvent de la satisfaction, étonnée d’en être à l’origine.

Il m’arrive souvent de relire les textes que j’ai écrits pendant l’atelier d’écriture, dans des moments de doutes ou de houle. Je les fais également lire, de plus en plus, à mon entourage car je me sens fière de moi et convaincue que le vieux diesel que je suis peut, à son rythme, et en déposant les armes, écrire, tout simplement. »
Sarah

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« Quand nous avons commencé à parler d’un ouvrage sur notre travail, qui plus est rédigé par l’équipe, je ne parvenais pas à me projeter. À chaque séance, je me disais : « Est-ce que je vais être capable de transmettre quelque chose ? »

Au fil du temps et des mots, j’ai apprécié écrire. En fin de compte, je me rends compte que ça n’est pas si difficile (même si quelques barrières persistent encore), et ça fait du bien ! Chaque lecture de texte a permis de partager entre nous, d’amener une approche et une réflexion différentes sur le travail effectué avec les personnes que nous accompagnons. Nous avons laissé libre cours à nos émotions. Maintenant, je me surprends parfois à me sentir fière de mes écrits et cela relève du miracle.

C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu des difficultés à supporter les propositions de retouches sur mes textes, alors que ce n’est pas le cas d’habitude. Même si je comprends la nécessité de ces corrections, des sentiments contradictoires font alors surface. Je suis déçue car j’ai la sensation de perdre une partie de mon texte, de ne plus en être tout à fait l’auteure et de ne plus partager totalement mon ressenti. Mais je reconnais que le changement améliore la compréhension de mon écrit et facilite sa lecture. »
Brigitte

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musée Rimbaud, Charleville Mézières

 

Les formations pour écrire un ouvrage sur les pratiques se trouvent ici

 

Avec Pierrette Fleutiaux

« Cette vivacité, cette impétuosité que peut avoir ma mère ! L’insatiable curiosité de la petite villageoise pour le vaste monde. Et la tendresse pour les embarras des exilés. »
    « Enfant, elle parlait le patois de son village, qui n’était pas le même exactement que celui du village voisin, une langue des frontières occitanes où les mots latins étaient encore très reconnaissables mais dont les déclinaisons s’étaient écrasées au fil des siècles sous le long meulage des travaux et des jours de la vie paysanne. »

C’est la voix de Pierrette Fleutiaux dans Des phrases courtes, ma chérie. L’auteure accompagne sa mère jusqu’à la fin de sa vie, elle écrit cette traversée.

    « Avec les gosses des autres villages, elle faisait chaque jour plusieurs kilomètres à pieds pour se rendre à l’école du bourg. Dans cette école, comme sur tout le territoire de la république, on parlait français. Toute rechute dans le patois était interdite. Elle n’a pas ouvert la bouche jusqu’à ce qu’elle sache former des phrases absolument correctes. L’institutrice s’était inquiétée de ce mutisme, ses parents aussi. Interrogée, sollicitée, ma petite mère ne livra jamais son secret. Peut-être ne savait-elle pas elle-même ce qui lui clouait ainsi la langue. Apprendre le français, avant toute chose. C’était la première porte de toutes celles qu’elle a dû forcer. Mais, contrairement à ses petits camarades du village, elle a su que c’était une porte essentielle, celle qui conditionnait l’ouverture de toutes les autres. »

J’aime lire ce texte lorsque je mets la focale sur la question de la langue, en atelier. Disparition des langues maternelles qui ont historiquement permis l’usage de la seule langue française sur le territoire… L’idée de cet épuisement, dont parle Pierrette Fleutiaux au sujet de sa mère, accompagne ceux qui peinent à affermir leur propre langue dans l’écriture — à trouver une musique et des mots qu’ils reconnaissent comme leurs.

    « Je pense que c’est là, dans la petite classe de l’école primaire du bourg, que ma mère a commencé son harassante entreprise de conquête. Rien n’irait de soi, il faudrait gagner de haute lutte, toujours. En elle, une toute petite enfant ne cessait de se hisser hors de la langue maternelle. On ne devine pas ce que c’est ce hissement perpétuel, chez ceux qui portent au cœur de leur chair une langue d’enfance qui est une langue méprisée. Chez certains, il a pour effet secondaire la violence. Chez ma mère, c’était l’épuisement. »

Écrire… il me semble connaître la nécessité de ce hissement, et vous ?

se hisser hors de
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Écrire contre le chaos

« Aujourd’hui encore j’ai le sentiment qu’écrire remet de l’ordre dans le chaos de mes pensées…

… Et dans le chaos du monde par la même occasion. »

Ainsi répondit Philippe Djian à la question Écrire, pourquoi ? posée par Catherine Flohic alors créant les Éditions Argol. Ouvrage déjà cité ici avec la réponse de Colette Fellous.

Écrire contre le chaos, dit Djian, lui qui nous tient constamment en haleine — sans concession au bord du vertige.

Sur l’écriture, dans Lent dehors :

    « Bien sûr qu’ils vont compter tes adverbes, tes malgré que, et mesurer la taille de tes ellipses… c’est leur métier… Mais toi, tu n’es pas en train de te couper une robe de soirée, tu écris un livre ! Ne t’occupe pas de ce qu’on écrit sur toi, que ce soit bon ou mauvais. Évite les endroits où l’on parle des livres. N’écoute personne. Si quelqu’un se penche sur ton épaule, bondis et frappe le au visage. Ne tiens pas de discours sur ton travail il n’y a rien à en dire. Ne te demande pas pourquoi tu écris mais pense que chacune de tes phrases pourrait être la dernière. Laisse le gratter à la porte, il va se fatiguer, ou veux tu que j’aille lui parler cinq minutes ? »

chaos du monde ?

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Écrire la ville au fil de l’eau

« Dans une ville, c’est un canal.carte canal ourcq
C’est une route d’eau qui croise notre route d’asphalte.
Une route d’eau, pleine, quelque chose au bout. Elle brille. Est-ce la mer qui est devant ?
On sait qu’on ne le peut pas, on voudrait quand même s’engager dessus.
C’est une ville, on y marche. »

 

Écrire avec la voix de Virginie Gautier, dans Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, lisible chez publie.net ?

 

chemins d'eau

À travers et hors la ville, des chemins d’eau…

automne à la villette

« C’est une ville, c’est une tapisserie.
Une broderie, un écran de fumée, un rideau à soulever. »

 

 

Écrire sur les berges du canal de l’Ourcq,
dans ce quartier où se lisent les transformations récentes de la ville,

soleil encore cette fois

au fil de l'eau       vers Pantin

 

écrire le proche ou le lointain,

ce qu’on voit ou ce qu’on imagine

— tandis que le regard emporte loin les rêves

au fil de l’eau.

 

« On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique »,  écrit Gaston Bachelard dans L’eau et les rêves, ouvrage qui donne son nom à la péniche librairie que nous croisons, au fil de l’eau.

écrire au fil de l'eau

Poursuivons avec Virginie Gautier :
« C’est une ville, elle a des frontières visibles et des frontières invisibles. On fait un pas de plus pour voir jusqu’où on a le droit d’avancer. »

ourcq

 

« C’est une ville, on nage dans son eau.

On plonge dans l’oubli davantage. Dans l’oubli on fait son trou. Avec à l’intérieur de soi ces sortes de maisons qu’on cache. Plusieurs portes, on entre, on sort, on marche dedans. Home made. Mobile Home. Avec à l’intérieur de soi, des morceaux de territoires.

On parle une langue, n’importe laquelle, on marche dedans. Personne ne se retourne. D’ailleurs la rue derrière est transformée. La rue derrière est différente déjà, méconnaissable. Le temps ne s’y arrête pas.

On prend les choses en marche, les marches en vol. On saute dans un train. On est lourd, on est léger. Le paysage défile de plus en plus vite. Les noms des gares sont impossibles à retenir.
Illusion de l’âge, on croit savoir, on se croit de quelque part. On dit je suis d’ici. On est d’un autre temps, qui échappe. Autant dire d’ailleurs, autant dire de plus jamais.

C’est une ville, elle n’a fait que nous perdre. »

 

à bord        lucarne

 

L’atelier s’est déroulé samedi 29 novembre 2014. Il faisait froid et beau pour cette écriture au fil de l’eau, entre la Rotonde et — au-delà du pont levant vers La Villette –, la péniche Grande Fantaisie où nous nous sommes retrouvés pour lire vos textes.

Écrire avec Modiano

Pourquoi le mot « abri » s’impose-t-il avec une belle évidence alors que je suis en repérage dans le petit parc de Belleville

où nous nous retrouverons pour écrire, après quatre samedis aux Buttes Chaumont ?

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Abri, nid, hutte… Quelles cabanes construites autrefois me font aujourd’hui élire ce jardin comme un possible coin du monde ?

Bachelard est sans nul doute avec moi lorsque naît l’idée de cette proposition d’écriture : des personnages traversent ce jardin, y cherchent un abri… Qui sont-ils, d’où viennent-ils, que cachent-ils, que cherchent-ils ?

 

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Quête, disparition, oubli…

L’actualité littéraire conduit mes rêveries vers Modiano, ses personnages en recherche d’identité, les secrets, les enquêtes, les vies en fuite, l’espoir de retrouver un jour ceux qu’on a perdus dans le passé…

« En avançant de plus en plus loin dans l’oubli, donc dans la trace, donc dans la précision maniaque, Modiano s’est fait cartographe. »

 

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« Les romans de Modiano sont pleins de noms de rue, de lieux, de stations de métros, d’hôtels. » Les noms de rues deviennent une sorte de grammaire romanesque, ils tressent dans Paris des réseaux de cheminements intimes, de quêtes.

 

Détective du passé, voguant dans ses souvenirs, l’oubli accompagne la dérive des personnages dans la ville — personnages toujours entre deux quartiers, entre deux vies.

 

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L’idée de la proposition se précise : différents plans du jardin et du quartier déterminent le territoire des récits. Un plan ancien figure la présence du passé. Il peut inspirer un secret pour l’un des personnages qui traversent le parc, ou l’objet d’une quête qui le pousserait à devenir « détective du passé », comme Modiano.

 

Le texte suit l’un des personnages dans son trajet à travers le quartier puis le jardin, vers l’endroit qui, pour lui, fait « abri »…  D’autres personnages ? D’autres trajets vers d’autres abris ? Les personnages se rencontrent-ils ? Se sont-ils connus autrefois ? S’étaient-ils perdus de vue ?

 

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