Paroles d’ateliers

Glanées au fil des ateliers, ces paroles racontent les ouvertures pour l’écriture, mais aussi l’écoute, la bienveillance, le respect qui fondent les relations dans l’atelier.

« En fait, pour la première fois, j’ai pris la parole. Et j’ai pu la prendre car j’ai ressenti qu’il y avait un pacte entre nous tous de l’atelier. On était ici dans un espace où le respect, l’accueil des mots, la bienveillance régnaient. »

« Les mots se cherchent, se posent, s’ajustent. Soudain, une vie se crée sous mes doigts. C’est comme d’être peintre ou sculpteur. Un univers surgit dont j’ignorais l’existence. »

« Avec l’atelier, je ressens de plus en plus que l’écriture se travaille comme une matière physique, palpable, une sorte de terre glaise. »

« Il est tellement difficile de s’empêcher de porter un jugement sur sa production, de se comparer… L’atelier permet de dépasser cette peur. Tout au long de cette année, l’atelier m’a aidé à cheminer, à oser. »

« Je découvre que j’ai envie de raconter l’histoire aux lecteurs du groupe. Car ils la respecte, à ma grande surprise, ils l’attendent même, dans une bienveillance qui dépasse l’entendement. Je suis reconnaissante. L’atelier m’abreuve de cette confiance qui me fait si souvent défaut. »

« Le travail en groupe, les retours sont très utiles. On se rend compte de ce que les gens comprennent ou pas, de ce qui leur manque. Petit à petit, j’ai gagné de la confiance, dans mon histoire, dans mon écriture romanesque. »

« Se laisser porter par son histoire au fur et à mesure qu’elle se construit et se faire surprendre par ce qu’elle donne. »

« Mais pourquoi m’imposer ce devoir d’écriture ? Parce que je grandis en écrivant. Je jouis d’un temps et d’un espace de liberté absolus et c’est si rare. »

« Écouter les autres participants, se familiariser avec leurs univers si différents, est très moteur ; sans oublier le plaisir d’une atmosphère bienveillante et positive où chacun s’enrichit mutuellement. »

« Quelle leçon d’écriture et de modestie ! Cela fait de l’écriture la plus profonde des expressions et la plus belle des rencontres. »

Voir l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Mémoires d’eaux avec Bachelard

Samedi 21 juin — dernier des 3 samedis de l’atelier du printemps 2014 aux Buttes Chaumont.

Mes rêveries préparatoires m’avaient conduite vers Gaston Bachelard et son travail sur « L’eau et les rêves » : La ville fêtera ce jour-là la musique ; nous écouterons les chants de l’eau dans le parc avec Bachelard ; vous écrirez les mémoires qu’elle éveille.

Avec Bachelard qui se souvient :

    « Je suis né dans un pays de ruisseaux et de rivières, dans un coin de la Champagne vallonnée, dans le Vallage, ainsi nommé à cause du grand nombre de ses vallons. La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et des osières. Et quand octobre viendrait, avec ses brumes sur la rivière…
    Mon plaisir est d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. »

Avec Bachelard lorsqu’il invite à écouter le chant du ruisseau :

    « Heureux celui qui est réveillé par la fraîche chanson du ruisseau, par une voix réelle de la nature vivante. Chaque jour nouveau a pour lui la dynamique de la naissance. A l’aurore, le chant du ruisseau est un chant de jeunesse, un conseil de jouvence. »

25 un ruisseau des montagnes          14 tiens - une cascade           38 des tableaux végétaux

« Sèves, larmes, papillons d’eau la rejoignent pour mieux s’inviter dans les méandres de sa mémoire. La mélodie de son enfance n’est qu’une seule et unique chanson : celle qui provient de la fenêtre du minuscule studio où elle est née.
De l’autre côté de la rue, coule un petit cours d’eau, un lavoir en fait. La principale promenade, et sans doute la plus belle, consiste à s’y rendre plusieurs fois par semaine.
Pendant que sa mère s’affaire avec le linge elle est fascinée par cette cascade et par une mystérieuse roue qui agit sur cet environnement comme par magie.
Le claquement du linge humide sur une petite planche en bois gris, passablement ancienne, la sort provisoirement de sa torpeur. Elle ne se lasse pas de ce spectacle : inlassablement, les mains tordent, pressent, claquent et malmènent les tissus gorgés d’eau. Elle voudrait s’approcher et presser à son tour ces bulles textiles.
Elle se contentera de caresser cette eau pure et bienveillante, et aussi les mousses vertes et si douces.
Un paysage humide et gris, la mélodie de son enfance, comme une enveloppe amniotique qu’elle quittera bientôt pour aller vers d’autres sonorités : celles de sa première école. »
Léa

« Un orage soudain, violent et bref, interrompt notre promenade au gré des sentiers de montagne. Tout à nos jeux d’enfants nous n’avons pas remarqué les nuages s’amonceler en une énorme masse d’un gris et noir menaçant. D’abord, quelques rares crépitements venant du sol nous font lever la tête, offrant nos visages à quelques lourdes gouttes de pluie. Le crépitement devient vite staccato.
Nous courons nous mettre à l’abri sous le parapluie d’un arbre feuillu centenaire faussement bienveillant. Pour nous faire entendre, nous devons crier, dominer le vacarme de la pluie. Nous nous taisons donc, l’oreille tendue vers la musique hypnotique d’un millier de notes jaillies des feuilles, du sol. C’est une mélopée puissante.
La musique de l’averse se fait berceuse, à doux flip flop, puis s’éteint doucement sur les éclats de rires des dernières gouttes égarées en bordure des nuées. Nous rentrons avec pour seul refrain le clapot des pieds dans les tennis. »
Brigitte

Avec Bachelard lorsqu’il écrit :
« On rêve avant de contempler. Avant d’être un spectacle conscient tout paysage est une expérience onirique. On ne regarde avec une passion esthétique que les paysages qu’on a d’abord vus en rêve. »

« Un ciel d’en bas s’est couché muet
dans une abrupte réjouissance du fond s’était levée l’éternité.
Depuis ce loin, s’évapore et s’éloigne un songe
d’un souffle sur la pierre, et c’est déjà, déjà l’instant – déjà pris dans son temps
nul lieu d’un jaillissement, nul lieu pour la fin. S’était levée l’éternité
l’âme sur le bord de la rive sourit à la traversée, l’entre les eaux, sait
un corps extatique – extase au passage
et la mort n’existe plus »
Malaurie

Avec Bachelard qui dit la profonde maternité des eaux :
« L’eau gonfle les germes et fait jaillir les sources. L’eau est une matière qu’on voit partout naître et croître. La source est une naissance irrésistible, une naissance continue. »

« Le ruisseau près du lac.
Dès que je me suis assise sur une de ses pierres plates m’est revenu le temps passé au bord d’un cours d’eau provençal, peint lors d’un été lourd de chaleur. Dans l’abri obscur des frondaisons courbées au-dessus de la petite rivière, ma difficulté à capter le caractère des grosses pierres brunes et grises couvertes d’ombre, immobilisées dans son lit, immergées par endroits ou serrées sur sa rive. Ma tentative de rendre leurs rugosités et aspérités. Et le mouvement peu saisissable de la rivière…
Avais-je laissé de la place à la lumière ? Suffisamment ? La clarté cachée de ce paysage devait bien être quelque part, dans l’interstice de feuilles ou de branches. Ou dans ma tête. J’essayais avant tout de rendre fidèlement ces sous-bois rafraîchissants… Il me reste le souvenir d’une peinture aérée. Plus claire que la nature. Et l’esprit vivifié par la fuite de l’eau libre à travers la rocaille.
L’ai-je écouté tinter ? Mes yeux étaient si mobilisés pour rendre la fluidité du ruisseau par la pâte huileuse diluée d’essence. Sa musique était-elle dans la toile ?
L’apaisement de son souffle. »
B.

Avec Bachelard qui, après « La poétique de l’espace », scrute les liens entre âme et eaux :
« Le passé de notre âme est une eau profonde.
Et puis, quand on a vu tous les reflets, soudain, on regarde l’eau elle-même ; on croit alors la surprendre entrain de fabriquer de la beauté ; on s’aperçoit qu’elle est belle en son volume, d’une beauté interne, d’une beauté active. »

« Une fois, ma famille et moi, nous étions partis en vacances au bord de la mer sur une plage située sur la côte ouest de mon pays natal, la Corée du Sud. (…) Je devais avoir près de quatre, cinq ans, je devais être trop petite pour avoir une notion claire du temps, surtout qu’il n’y avait pas d’écoles maternelles publiques en Corée à mon époque comme ici en France (…) pour apprendre les repères du temps et de l’espace. Par contre, je me souviens que notre lieu d’hébergement était une sorte d’auberge très simple avec un minimum d’équipement, sans garnitures, sans meubles, plutôt laid, avec des installations sanitaires et des douches rudimentaires. Je crois me souvenir qu’à cause de ces inconforts je ne m’y plaisais pas beaucoup au début. (…)
Je regardais l’eau de la mer longuement en suivant ses mouvements de vagues incessants. D’abord, de loin, comme un muraille courbée s’enroulant sur elle-même, accompagnée de brumes d’éclaboussures avec un immense bruit pénétrant, tapant, choquant ses propres matières (…) Ces sons de la mer mouillés, puissants et si réguliers me semblaient se propager et s’absorber dans ses propres paysages, dans l’atmosphère et dans le plus profond de nos êtres, comme si cet espace et ce son de l’eau ne formaient qu’un seul corps, qu’une seule propriété. »
Céline

avec Bachelard