ma lettre de candidature pour le jury 2026 du prix du livre inter

Sur France Inter ils avaient dit comment candidater : « Vous nous écrivez une vraie lettre ; vous nous parlez de vous, des livres que vous aimez, de votre rapport aux livres. » Ils ont reçu 2661 lettres. Parmi elles ils ont choisi les 24 personnes qui constitueront le jury du prix du livre inter. Je n’en étais pas. Mais j’avais mis tout mon cœur dans l’écriture de cette lettre qu’aujourd’hui je confie à la toile afin qu’elle ne soit pas lettre morte.

« Chères lectrices et chers lecteurs, chers acteurs de Radio France,

Si vous saviez comme je serais heureuse de participer au jury 2026 du Prix du Livre Inter ! L’idée m’a été soufflée par les amis avec qui j’adore parler de mon amour pour les livres chaque fois que l’un de mes coups de cœur paraît. (Ah, ils m’ont entendue ces amis lors de la sortie de La maison vide ! J’y reviendrai.) Ces amis m’ont dit : vas-y, envoie ta candidature, tu parleras des livres qui s’écrivent aujourd’hui avec des passionnés comme toi. L’idée a cheminé.

Votre seul critère, dites-vous, pour choisir celles et ceux qui participeront à l’aventure de ce jury du Livre Inter, est l’amour de la lecture. Alors oui : j’aime ces romans contemporains où l’on rencontre des voix, où la langue a un souffle et où les phrases ont un rythme ; ces romans où l’on perçoit la nécessité qui a poussé une autrice, ou un auteur, à sauter dans l’écriture (comme le disait Laurent Mauvignier en référence à Georges Perec, le jour où vous annonciez sa présidence du jury 2026). Aussi je choisis de vous écrire cette lettre – malgré la crainte d’être noyée dans le très grand nombre de candidatures que vous recevrez.

L’amour de la lecture m’est donné, dans mon souvenir, par mon grand-père, dans la maison familiale du Pas de Calais où nous passons les étés de mon enfance. Nos journées sont rythmées par les horaires des marées. Nous avons pêché des crevettes grises en poussant, à marée basse, au fond des bâches, les filets à crevettes fabriqués par grand-père. Ou bien nous avons regardé l’eau vigoureuse s’immiscer à marée montante dans les douves de nos châteaux et lentement effondrer nos tours crénelées. Nous avons aussi couru sur la plage entièrement vide une fois que la mer s’était retirée si loin qu’un matin elle avait disparu… Le soir, après le dîner, grand-père s’assied dans son fauteuil près du poêle et nous fait signe. Il ouvre Les patins d’argent. Sa voix monte depuis le livre d’où elle fait surgir Hans et Gretel, deux enfants qui glissent sur la glace qui recouvre leur pays lointain. La voix donne vie à ce pays lointain là-haut dans le Grand Nord, elle donne vie aux deux enfants qui patinent dans le froid et les vents, à leur désir de sortir leur famille de la misère en gagnant un concours de patinage, à leur endurance, à leur esprit de sacrifice ; la voix enveloppe les enfants du livre dans sa chaleur, elle nous enveloppe nous aussi dans la faim de la suite de l’histoire que, chaque soir, grand-père suspend avec un sourire qui nous fait basculer dans l’attente du lendemain.

On dit de moi qu’enfant je suis toujours plongée dans un livre. (Toutefois existe-t-il plus belle fête que le printemps réveillant un jardin ?) Adolescente, je lis toujours autant que je le peux. À ma mère qui se plaint de ne pas savoir ce qu’elle fera de moi, j’entends mon père répondre : Mais laisse-là donc dans ses livres ! Est-ce l’espace autour de moi qui n’est pas suffisamment grand ? Ou est-ce la vie elle-même ? Je veux repousser les frontières, m’évader, et la littérature m’offre cela. Les voix que je rencontre dans les livres m’emportent et m’apaisent. Elles m’ensorcellent ?

Je me souviens avoir follement aimé L’idiot de Dostoïewski, La guerre et la Paix de Tolstoï, Les Hauts de Hurlevent, Autant en emporte le vent, Jane Eyre… plus tard La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, plus tard Tolkien, Le Seigneur des anneaux… Ces lectures de l’adolescence sont lointaines (je ne vous l’ai pas encore dit : j’ai 67 ans) mais leur présence brille dans un lieu reculé de ma mémoire, comme des feux qui ne consentiraient pas à s’éteindre. J’ai quinze ou seize ans. C’est la période passion pour les romans russes. « Regarde de tous tes yeux, regarde ! » ordonne son bourreau à Michel Strogoff en approchant de ses yeux le métal incandescent d’une épée qu’il vient d’extraire des flammes. Aucun œil ne peut résister à telle brûlure et je tourne les pages et n’en reviens pas que mon héros, devenu aveugle, soit capable d’éviter tous les obstacles que ses ennemis dressent sur son chemin. À quel moment apprend-on que, découvrant sa mère dans la foule qui assiste à son supplice, ses larmes ont sauvé Michel Strogoff de la cécité ? Les larmes auraient-elles le pouvoir de sauver les hommes de la cécité ?

Je découvre le crépitement des cigales et les odeurs saturées de chaleur chez Jean Giono. Ses livres ouvrent la porte de mon désir pour le Sud. Est-ce d’avoir été imprégnée de ses chants du monde ? Je tombe amoureuse de la Provence et poursuis l’enchantement vers le Sud, jusqu’en Grèce… Qu’elle sera grande, ma joie, en septembre 2024, d’apprendre la publication d’un inédit de cet amour de ma jeunesse ! Le livre s’appelle Voyage à pied dans la Haute-Drôme. C’est un carnet de notes écrit en 1939, juste avant la déclaration de guerre. Ce carnet est retrouvé par hasard, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans un carton des Archives Nationales par un jeune homme qui y cherchait tout autre chose que des textes de Giono ! Dans ce carnet, Giono dit vouloir saisir « une suite de descriptions pas composée et surtout (ah ça, c’est très important pour garder la vie) pas française. Je veux dire pas grammaticale surtout, je veux dire mal écrit. » Quelle surprise joyeuse de découvrir que c’est à partir d’une grammaire déconstruite qu’il fait jaillir l’écriture de la vibrionnante nature qui resplendit dans ses romans !

Dans la vie réelle, j’entre dans la vie professionnelle par la porte du travail social. Pendant dix ans, je suis chargée du suivi d’adolescents retirés à leur famille par décision judiciaire, dans un service d’Aide Sociale à l’Enfance. Des adolescents fracassés par ce qu’ils ont vécu, accumulant les passages à l’acte, ne tenant pas en place, cassant toute relation comme on les a cassés eux-mêmes. Je cherche des adultes qui tiendront ferme leur posture bienveillante d’accueillants face aux provocations de ces jeunes… Quatre fois par an je parcours les routes de France jusque dans les lieux reculés où se sont établis les lieux de vie auxquels je confie les adolescents. J’écoute les adultes, j’écoute l’adolescent, j’essaye de redonner aux uns et aux autres le goût de poursuivre un bout de chemin ensemble malgré les difficultés.

Pendant ces années, je cherche sens dans les livres à ces traumas vécus par les jeunes et aux aléas de la vie psychique… Le sujet est vaste, les lectures sont nombreuses… J’étais étudiante pendant les années où la psychanalyste Françoise Dolto répondait aux lettres de parents en difficulté avec leur enfant, chaque jour sur France Inter, dans Lorsque l’enfant paraît. Plus tard elle publie Tout est langage et ce livre distillera longtemps sa lumière sur les silences, les colères, les quiproquos qui brouillent les relations dans les familles et prennent tant d’ampleur chez les adolescents dont je m’occupe alors.

« Il me semble que nous comprenons mieux le monde si nous tremblons avec lui », écrit Édouard Glissant. Après la période lecture d’essais, je reprends pieds dans la littérature. Je cherche les tremblements du monde avec Primo Lévi, Georges Semprun, Toni Morrison, Albert Camus…
J’explore comment se dit alors le monde avec Le Clézio, Paul Auster, Milan Kundera, Erri de Luca, Georges Perec…
Je découvre comment les femmes habitent la littérature avec Françoise Sagan, Marie Cardinal, Hélène Cixous, Annie Ernaux, Virginia Wolf. J’aime Nathalie Sarraute et la complexité de ses voix intérieures ; Michèle Desbordes et la si belle mélancolie de sa langue…
Je trouve à cette époque ma maison chez les auteurs comme Henri Bauchau, Sylvie Germain, Pierrette Fleutiaux, Samuel Beckett, Pierre Bergounioux.
Je nourris ma soif de voyages avec Nicolas Bouvier.
Je finis par me laisser emporter par les histoires et la langue de Marcel Proust, une fois qu’à force de lire les grandes figures littéraires m’intimident moins. Proust entre dans la catégorie Gros livres d’été avec Faulkner, Joyce Carol Oates…

Vous écrire cette lettre ravive les feux qui n’ont pas consenti à s’éteindre dans la mémoire de mes amours de lectrice. Mais les livres sont si nombreux, comment les choisir ? Comment vous parler d’un livre aimé il y a dix, quinze ou vingt-cinq ans ?

Le carnet d’or, de Dorris Lessing, insiste ; il veut que je lui redonne sa lumière. Allons-y donc. Dans ma bibliothèque je retrouve l’épais livre de poche dont les pages sont encore gondolées des orages qui sévissaient cette fin d’été-là sur la pinède où les heures filaient dans l’éblouissement de ma lecture et la joie profonde de voir tomber, 764 pages durant, toutes sortes de frontières.
Une romancière, Anna Wulf, souffre de ne plus parvenir à écrire. Toutefois le roman où se déroule sa vie s’écrit, ce roman s’appelle Femmes libres ; il est régulièrement coupé par l’apparition de quatre carnets, de couleurs différentes, qu’Anna – personnage principal de Femmes libres – remplit selon des thèmes différents. Lisant, je me trouve catapultée depuis l’intrigue du roman Femmes libres vers le premier carnet qui vient soudain suspendre le cours de ma lecture, puis vers un autre carnet et encore un autre, chaque carnet éveillant mon intérêt et ma faim de la suite, chacun me faisant découvrir les facettes d’un nouveau point de vue que je dois aussitôt quitter pour un autre, et peu à peu s’installe un rythme, malgré le brouillage chronologique, malgré les différents niveaux de lecture, malgré les césures… les différents fragments créent une forme complexe par laquelle je me laisse porter avec un intense plaisir : j’attends l’éclairage que le prochain carnet apportera à celui que je suis en train de lire, j’attends le retour du carnet bleu, ou du carnet noir, ou du roman, et comment telle facette de l’histoire sera transformée par les changements de posture, et de point de vue dans chaque carnet. La fragmentation du récit fait éclater les frontières – les frontières intérieures, les frontières entre imagination et réalité, les frontières entre rêve et fiction, les frontières de nos enfermements conformistes… tandis que les différents niveaux de narration donnent vie aux fictions intérieures du personnage principal, jusqu’à l’apparition du cinquième carnet, le carnet d’or, qui est une merveille absolue de liberté narrative.

La complexité du vivant, l’ambivalence des sentiments, l’engagement de l’autrice dans ce qu’elle écrit… Depuis ces jours lointains où mon grand-père prêtait sa voix aux contes des frères Grimm, j’aime trouver ces formes multiples du vivant dans les livres.

La passion Duras. Sa voix fascinante dans L’Amant, puis l’échec de sa collaboration avec Jean-Jacques Annaud, en 1991, pour faire de son livre un film qui la satisfasse. Alors c’est le coup de poing sur la table, la nécessité de dire haut et fort que cette histoire est la sienne, l’impérieuse nécessité de la réécrire. Ce deuxième roman paraît sous le titre L’amant de la Chine du Nord – et tout ce qui était resté flouté sous la beauté sans pareil de la langue dans le premier roman sort alors au grand jour : le contexte, les dates, les lieux, les différents personnages qui prennent vie avec l’apparition des dialogues (inexistants dans L’Amant) – le tyrannique frère aîné, le petit frère (l’enfant différent) ; la mère bien sûr, et l’argent ; l’amant ; l’atmosphère incestueuse… Le « je » du premier roman (une jeune femme âgée de quinze ans) devient « l’enfant », dans le deuxième roman.

Après le travail social, je passe par le sas d’une structure thérapeutique pour enfants. Mais le désir de me rapprocher de l’art et de la littérature me conduit vers les ateliers d’écriture. Il me faudra du temps avant de parvenir à mettre la lecture et l’écriture au centre de ma vie, mais je deviendrai formatrice en écriture dans les institutions du travail social, et passeuse d’écriture pour les personnes qui viendront travailler dans mes ateliers à visée littéraire. Je puiserai alors dans les livres que j’aime les textes qui appelleront les écritures des personnes que j’inviterai à écrire.

Avec les travailleurs sociaux qui croulent sous des tâches innombrables d’écriture pour rendre compte de leur travail auprès des personnes qu’ils suivent, j’ouvre la danse en leur donnant à entendre des voix contemporaines qui disent le travail selon des formes et dans des langues actuelles : je leur lis Thierry Metz, le maçon poète qui, dans Le journal d’un manœuvre, fait surgir le travail harassant du chantier de construction d’un immeuble pendant tout un été et, parmi les décombres de pierre et les gâchées de chaux, parmi les pelletées de sable et les sacs de béton, dans le vacarme du marteau-piqueur et le ferraillage de piliers, dépeint les présences de ses collègues par quelques traits vifs qui les caractérisent magnifiquement ; ou bien François Bon qui, dans Daewo, confronte sa langue rocailleuse au réel des salariés perdant leur travail dans une usine en cessation d’activité ; ou bien Jane Sautière qui, dans Fragmentation d’un lieu commun, déploie une éthique du respect dans chacun des gestes qui lui permet de faire entrer ses lecteurs dans les cellules d’une prison où elle exerce le métier d’éducatrice pénitentiaire ; ou encore Joy Sorman qui, avec La Folie demeure, nous plonge dans le quotidien d’un service d’hospitalisation psychiatrique en dépeignant les blessures du vivant sans faire disparaître la singularité des patients derrière l’écran des mots diagnostics. J’apporte aussi, dès que je découvre son livre, Marie Dorsan, infirmière dans un hôpital de jour accueillant des adolescents en grande souffrance psychique. Dans Le présent infini s’arrête, Marie Dorsan raconte qu’un jour elle n’en peut plus des violences d’un ado qui accumule les provocations et vient de cracher sur le lino de la salle des soins, dans sa direction. Alors elle se lève, va vers lui et crache à son tour, sur son pull. Effondrée, elle se présente au commissariat de la ville pour dire qu’elle a commis une faute, qu’elle n’a pas le droit de sortir du cadre de son métier. Mais les gendarmes minimisent – on vous comprend Madame, votre métier est si dur. Alors, écrit-elle, il ne lui reste que l’écriture – que la nécessité d’écrire – pour tenter de comprendre. Sans jamais céder à la facilité d’enfermer dans des étiquettes les adolescents qu’elle nous fait rencontrer dans le livre, elle raconte, au quotidien, ce mélange d’observation, de compassion et de distance qui permet le soin ; elle l’écrit à hauteur du présent brûlant de ces adolescents, de leurs obsessions, de leurs angoisses, de leurs demandes incessantes ; à hauteur de l’infirmière marchant chaque jour sur le fil de son éthique sans jamais savoir comment se terminera sa journée.

Ce métier m’offre la joie d’inviter les personnes assises autour de la table d’un atelier à dialoguer avec les voix de celles et ceux que je nomme mes compagnons auteurs. J’ai délaissé les auteurs classiques pour les contemporains ; les narrateurs omniscients pour l’écriture à hauteur d’homme, ou de femme, ou d’enfant ; le passé et la narration chronologique pour le présent ; je garde la littérature étrangère pour la catégorie Gros livres d’été. Dans la littérature contemporaine, je cherche les étincelles qui donneront aux personnes le désir de se mettre à raconter à leur tour.

Qu’est-ce qui me fait signe dans un livre ? J’aime les livres qui me surprennent, les livres dont l’autrice ou l’auteur se dit avoir été traversé par une question qui l’a mise ou mis au travail, l’a poussée ou poussé dans l’écriture – dans ses retranchements ? J’aime les livres où rien ne semble donné d’avance à celles ou ceux qui les écrivent ; les livres d’où jaillit le vivant d’une voix, d’une présence au monde, d’une quête, d’un questionnement.

J’aime aussi entendre les écrivains contemporains parler de leur travail. J’aime les langues chaque fois différentes que Maylis de Kerangal fait naître dans ses livres. J’aime l’entendre raconter l’insatiable curiosité qui la pousse à enquêter avant d’écrire ses romans : « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent, les romains, les suspendus, les haubanés, les viaducs, les ponts donc les rivières, les rivières donc les poissons, les poissons donc les pêcheurs, les pêcheurs donc les cueilleurs, les indiens… » Lisant cela je me dis qu’elle exagère mais non, je vois bien, dans Naissance d’un pont, qu’elle s’est approprié toutes les langues de tous les métiers des différents travailleurs qu’elle rassemble autour du gigantesque chantier de construction d’un pont qui reliera une ville imaginaire, en Californie, à la forêt de l’autre côté du fleuve. Maylis de Kerangal est l’une des autrices qui m’a permis de comprendre le changement auquel j’assistais dans mes lectures : le passage du narrateur omniscient à la narration à hauteur d’homme, ou de femme. Ce changement dont Laurent Mauvignier parle aussi beaucoup, qui fait une littérature plus humble, plus humaine, plus juste à mes yeux.

Je continuerais volontiers à vous parler de mes goûts littéraires, à vous dire combien j’ai récemment aimé Border la bête, de Lune Vuillemin ; ou les si nécessaires Triste tigre, de Neige Sinno, L’hospitalité au démon, de Constantin Alexandrakis, et La nuit au cœur de Natacha Appanah ; ou Mon vrai nom est Elisabeth, d’Adèle Yon ; ou encore Mémoires sauvées de l’eau, de Nina Léger ; et le si beau Traverser les montagnes et venir naître ici, de Marie Pavlenko ; ou On était des loups, de Sandrine Colette ; ou encore Laurine Roux, Shane Haddad, Frank Bouysse… et aussi Nathalie Léger, Hélène Gaudy, Olivia Rosenthal, Emmanuelle Pagano/Salasc, Sylvain Prudhomme, Anne Dufourmantelle… Vous dites que vous adorez lire nos lettres mais j’ai déjà été bien longue, et je ne vous ai toujours pas parlé de Laurent Mauvignier !

Je suis maintenant à la retraite (mais je donne encore quelques ateliers). Je vis près de Montpellier, où j’ai trouvé mon jardin du Sud (tout y pousse si dru ce printemps après les pluies torrentielles de cet hiver). Je lis beaucoup et le temps maintenant plus dégagé offre un bel espace de résonance à mes lectures. Ainsi en a-t-il été pour La maison vide, et le luxe de la lire deux fois tant la complexité du travail de Mauvignier était belle, et demandait à être revisitée.

De Mauvignier, avant La maison vide, j’ai, je crois, presque tout lu. Le lien, Des hommes, Autour du monde, Continuer, Histoires de la nuit… brillent intensément parmi les lumières dans ma mémoire de lectrice. J’avais entendu parler d’un 700 pages à venir après les 650 pages d’Histoires de la nuit : j’avais hâte ! Chaque fois la justesse et la complexité de l’œuvre me bouleversent.

Le mieux serait de commencer par ce que Mauvignier disait de son travail, le regard fixant la caméra, le soir où il présenta La maison vide à la Grande librairie : « J’essaye de regarder le réel en face, et je me dis qu’il faut […] chercher à travers la nuit la lumière intérieure des femmes et des hommes. […] il faut aussi parfois apprendre à voir [la beauté] dans ce qui nous effraie, dans ce qui nous rebute, dans les plis de nos silences honteux ; elle s’y trouve autant que dans un tableau de Bonnard et, si vous acceptez de la regarder, elle rendra votre vie plus forte, et plus solide. »

Ce qui me touche, c’est l’infatigable bienveillance dont Mauvignier entoure ses personnages, c’est ne pas écrire pour juger. Non. Il regarde ce qui a lieu sans se positionner plus haut que la femme, ou l’homme qui vit ce qu’il raconte. Il regarde l’histoire au moment où elle se passe et cherche comment un événement, aussi infime soit-il, a été éprouvé par celles et ceux qui l’ont vécu – celles et ceux qui ne connaissaient pas les conséquences de ce qui avait lieu. Il prend soin des détails qui caractérisent les lieux et les personnages, il donne les sensations, il crée les atmosphères. Il fait surgir le grattement des branches du vieux cerisier contre la fenêtre d’une chambre, les bruits de pas dans l’escalier, le son du piano qui fait vibrer la maison, l’amour fou de la petite qui colle son oreille contre le parquet pour entendre jouer sa mère – sa mère qui ne veut pas qu’elle l’écoute.

Ce qui me touche, chez Mauvignier, c’est sa foi profonde en la littérature. C’est l’obstination, ou la persévérance qu’il lui a fallu pour extraire ces histoires des cavernes de sa mémoire où elles avaient été déposées par sa mère, alors qu’il était enfant. Ce qui me touche, c’est ce ravaudage entre les faits vérifiables et les histoires qu’il fait naître dans les blancs. Ce qui me touche aussi, c’est l’obstination de la mère de Laurent Mauvignier à raconter à ses enfants le drame de Maillé, ce village martyr oublié de l’histoire car le massacre d’un tiers de ses habitants par les SS a eu lieu le jour de la libération de Paris, cet événement détournant tous les regards de l’autre, et plongeant le drame de ce village dans l’oubli. Faire barrage à l’oubli en racontant l’histoire à ses enfants. Faire barrage à l’oubli par les moyens dont la littérature dispose, est ce que fait maintenant Laurent Mauvignier.

Dans La maison vide, je suis très émue de découvrir la relation du narrateur à l’histoire qu’il est en train de nous raconter. Encore cette voix dans les livres ! Cette voix qui, ici, dit qu’écrire permet de construire une sorte de cohérence aux malheurs vécus dans une famille en en lisant les traces, ces traces toujours actives bien qu’en partie effacées ; ces traces que Mauvignier laisse « inventer leur histoire », comme il dit, en s’appuyant sur toutes les compétences qu’il a construites pendant les vingt-cinq ans de son travail d’écrivain.

Lisant ce livre je me suis sentie chez moi, avec cette voix dans le livre qui me tenait près de la beauté complexe et fragile du vivant. J’avais confiance. Et c’est pour cette confiance partagée en la littérature que je serais très honorée de rejoindre les membres du jury que présidera Laurent Mauvignier.

Vous aviez, les années précédentes, sélectionné des livres que j’aime pour le prix du Livre Inter, et cela me conforte dans le désir de me joindre à votre aventure pour ce nouveau jury 2026. J’aimerais en être, de ces joyeux échanges autour de nos passions partagées pour les livres, avec les autres jurés. J’aimerais concourir au choix de celle ou celui qui recevra le prochain prix du Livre Inter.

Bien littérairement vôtre,

Claire Lecœur »

existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?Existe-t-il plus belles fêtes que le printemps réveillant un jardin ?

2025

    • Sur la plage encore humide de la marée, les traces de quatre pieds nus qui marchaient côte à côte (et les plus petites des empreintes s’enfoncent moins profond dans le sable mouillé).
      • Claude Roy,

    Éloge des choses extrêmement légères

Que cette nouvelle année éveille nos regards à ces événements infimes où se déploie le vivant.

Écoutez vibrer notre monde sous la plume de Claude Roy lorsqu’il écrit, dans Le travail du poète : « Le temps qu’une pomme tombe du pommier, mille astres sont morts, mille astres sont nés. »

Avec lui, allons les yeux mieux ouverts ; cueillons les empreintes de cette vie qui nous traverse…

2024

Que cette nouvelle année soit belle, que nos lumières vives fassent, ensemble, barrage contre les noirceurs de notre temps !

Je choisis un détail des couleurs de Rothko pour éclairer ce passage vers 2024.

J’y joins cette phrase de Nicolas de Staël :

    « Toute ma vie j’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, me libérer de toutes les impressions, toutes les sensations, toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai jamais trouvé d’autres issues que la peinture ».

Et, invitant une nouvelle fois l’œuvre d’Anne Dufourmantelle dans mes ateliers en vous proposant d’écrire en dialogue avec des extraits de ses livres, je vous confie aussi cette citation d’elle, extraite de Puissance de la douceur :

    « Le raffinement coexiste avec la douceur dans l’artisanat. C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe dans le baroque tardif. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. Il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour impériale de Pékin. Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant. Douceur de la soie, du verre poli, de l’argent filé, de la panne de velours, de la peau qui s’en revêt, de l’œil qui les contemple. »

À ma mesure, là où je me trouve désormais, prendre soin des belles forces de vie qui nous animent lorsque nous créons. Transmettre les lumières qui me parviennent lorsque je lis certains livres, ou regarde certaines peintures ; ces lumières reçues à travers les œuvres des autres, reçues aussi lorsque j’écoute les textes nés dans mes ateliers.

Voir l’atelier Écrire avec Anne Dufourmantelle
Vois les 2 week-ends d’écriture ouverts à tou.te.s, en mars et mai

Force de vie vers la lumière



Avec Giuseppe Penone, qui questionne les liens entre l’homme et la nature dans la belle exposition Sève et pensée actuellement à la BNF,
je vous souhaite que cette nouvelle année voie se déployer le vivant et la création sous toutes leurs formes !



Voir ici l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture : prochain week-end les 15 et 16 janvier
Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal : du 23 au 25 février

Ce qui cherche à se dire

Lorsque j’invite les personnes qui rejoignent mes ateliers d’écriture à m’accompagner sur les chemins de la création, je parle souvent de l’écriture comme d’une rivière. Je dis, une rivière souterraine ; une rivière dont on entend le chant seulement si on lui prête l’oreille dans le silence de l’écriture.

Je dis aussi le temps et la confiance qu’il faut à l’écriture pour que ce qui cherchait à se dire trouve forme dans un texte. Je dis qu’on empruntera des chemins de traverse, qu’on donnera sa chance à l’écriture en la dégageant de ce qu’on voulait dire, ou de ce qu’on pensait devoir écrire, car un sens inattendu naît du travail avec les mots – j’ajoute que c’est cela qui est heureux avec l’écriture, cet inattendu qui émerge de l’acte d’écrire.

Je dis encore qu’on cherchera, parmi les questions qui nous mobilisent (des questions sur le monde, sur notre humanité, sur nos histoires, sur la vie, sur quoi d’autre encore…), on cherchera la question qui nous intrigue vraiment, qui viendra dynamiser l’écriture en lui donnant l’énergie de la quête. […] Alors on essayera ; on écrira puis on lira les textes en s’interdisant de prêter l’oreille aux jugements négatifs si prompts à assécher les sources ; puis on essayera encore, autrement, en changeant d’angle, en explorant d’autres formes, tout en écoutant les chants des rivières, en les laissant nous guider.

[…]

Le lieu où les questions se tiennent

Je prépare une journée pour l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains – un cycle de six journées conçu comme une invitation à ouvrir de nouveaux territoires en s’inspirant des thèmes et des formes qu’on découvre dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui. Chaque journée est consacrée à un.e auteur.e que j’ai choisi.e pour la vitalité et la singularité de son travail. Aujourd’hui nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Nathalie Léger, auteure d’une trilogie qui m’intéresse à plusieurs titres.

J’ai rencontré Nathalie Léger aux Nuits de la correspondance, à Manosque, en 2012. Elle y parlait du livre qu’elle venait d’écrire : Supplément à la vie de Barbara Loden. Elle racontait qu’elle écrit des livres au sujet de femmes artistes ayant réellement existé et cherche, en écrivant, à répondre aux questions que l’œuvre qu’elle a choisie – qui l’a choisie ? – lui pose. Par exemple, pour Supplément à la vie de Barbara Loden (actrice et cinéaste américaine), elle se demandait : « Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. » […]

Nathalie Léger est l’auteure d’une trilogie composée de L’Exposition (son premier roman, publié en 2008), puis de Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), puis de La Robe blanche (2018) ; trois petits livres à la couverture blanche côtelée, signe de la maison d’édition de Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.).

Dans ces trois récits, l’auteure écrit sans savoir (dit-elle) pourquoi elle a choisi celle qui deviendra l’aimant de son écriture. Nous verrons que ces trois femmes, et ces trois livres écrits en dix ans, ponctuent un chemin ardu qui mènera l’auteure aux larmes de sa mère et à la demande qu’elle adresse à sa fille – lui faire justice en écrivant.

    « Une fois de plus, ma mère a ressorti le dossier. […] Il est posé sur la table comme un vieux foie, une matière luisante et vaguement sanguinolente dans laquelle on peut lire le passé. »

Chacun des trois récits est éclaté en textes brefs où se succèdent images, événements de la vie de la femme devenue sujet de l’écriture, remémorations, réflexions sur l’œuvre de l’artiste, souvenirs d’autres œuvres, méditations sur l’art, citations, notations…

L’écriture emprunte maints détours sur le chemin de la quête et expose, fragment après fragment, le processus de l’enquête tout en doutant de ses propres capacités à atteindre l’objet de la quête. Quelque chose, derrière ou en dessous de l’objet exposé de l’enquête – quelque chose qui fait énigme et mobilise l’écriture – se cherche, dans et entre les fragments.

    « Pendant des années, j’avais pensé que la moindre des choses, pour écrire, c’était de tenir son sujet. […] Je ne savais pas que le sujet, c’est justement lui qui vous tient. Je ne savais pas non plus qu’il peut ne tenir à rien. »

Chacun des trois récits de Nathalie Léger devient donc l’espace où se déploient les questions éveillées par une figure féminine, instituée dans le récit comme un mystère. La forme fragmentaire favorise le processus associatif de l’écriture, tissant des liens souterrains à l’intérieur de chaque livre (et entre les trois ouvrages). Entre les fragments, les blancs rompent la linéarité narrative et introduisent des espaces de rêverie ; ils permettent le passage d’une intuition à une autre, le coq à l’âne. Ainsi l’écriture avance-t-elle pas à pas, et de livre en livre, vers ce qui échappait à l’auteure et se tramait entre les lignes.

Après la sortie du dernier livre de la trilogie, La Robe blanche, Nathalie Léger disait sur France Culture (Par les temps qui courent) : « Sans doute on n’écrit qu’en s’illusionnant sur le sujet qu’on croit traiter, qu’on découvrira beaucoup plus tard. […] Une vérité apparaît longtemps après que le livre ait été achevé. » Ce troisième livre, dix ans après le premier, accueillera enfin le récit de l’expérience traumatique vécue par la mère de l’auteure – cette mère qui demande à sa fille d’écrire pour la venger.

Il aura donc fallu dix ans, et trois livres. Il aura fallu tisser tout un réseau serré d’échos, dépeindre et questionner toute une série d’images de la femme, des femmes, du féminin, et commencer, dès le premier livre, par faire apparaître l’autre femme, sûre de son pouvoir de séduction – « (l’autre – c’était ainsi que nous avions nommé la femme pour qui mon père avait quitté ma mère. […] Lautre, quoi qu’elle fasse, on la hait on la désire). »

Il aura aussi fallu faire apparaître la mère dès le premier livre, puis intensifier progressivement sa présence en instaurant un dispositif narratif qui lui donne directement la parole dans le deuxième et le troisième récit.

[…]

Explorer, bâtir, mettre à distance l’émotion, éviter l’enfermement dans l’autobiographique et inventer, dans le troisième récit, une narratrice qui commencera par s’opposer activement à la demande maternelle, puis finira par lui concéder le récit demandé. La trilogie de Nathalie Léger témoigne du temps qu’il faut, à l’écriture, et à une œuvre, pour […] s’approcher du cœur palpitant qui aimante l’écriture.

Quelque chose prend forme peu à peu

Première femme
Sûre de sa beauté et de sa puissance, arrogante, hautaine, adulée autant qu’haïe, la comtesse de Castiglione se met elle-même en scène en posant, durant près de quarante ans, pour un photographe. Nathalie Léger la rencontre par hasard, dans une librairie, sur la couverture d’un catalogue : La Comtesse de Castiglione par elle-même. « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image », écrit-elle alors.

    « Elle, Virginia Oldoïni de Castiglione, très droite, rayonnante, sans autre imagination que celle que lui inspire l’assurance de sa beauté. »

Quel est le secret de la beauté ? Les photos de la comtesse font venir d’autres images et, d’anecdotes en remémorations, de réflexions sur l’écriture en méditations sur la photographie, l’autre femme s’insinue dans la quête qui se déplace (qu’a-t-elle donc de plus que les autres, cette femme qui a pris le père ?) et fait apparaître, en contraste avec les images de la beauté souveraine de la comtesse, la figure triste et douloureuse de la mère.

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse […], la nuque toujours une peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain et idéalement conformé de sa mère. […] Ma mère enfant se tient toujours fléchissante aux côtés de la sienne. Ce fléchissement […] c’est bien la honte, le mot est comme une tombe. »

D’un côté, les corps souverains – la comtesse, la grand-mère maternelle, l’autre femme… De l’autre, le corps impossible à exposer de la mère, ce corps auquel elle ne peut consentir. « De quoi voulais-je parler ? », se demande soudain l’auteure quelques fragments plus loin, tandis que l’écriture tisse souterrainement des liens inattendus.

Le doute est énoncé, dès ce premier livre, sur la possibilité de saisir l’objet de la quête en écrivant. C’est pourtant bien l’écriture, et la forme fragmentaire, qui vont permettre au récit de s’approcher de ce qui se tenait caché derrière le choix de l’enquête : l’ombre portée de l’autre femme sur la vie de la mère – L’autre, celle qui a pris le père ; mais aussi celle qui, dès l’enfance, rayonnait d’assurance et d’indifférence au-dessus d’une enfant ployant sous le poids de sa propre mère.

Deuxième femme
Quatre ans après L’Exposition, paraît le deuxième livre de la trilogie, Supplément à la vie de Barbara Loden. Autres visages de femmes, entre Barbara Loden, actrice et cinéaste américaine, et la femme qu’elle incarne dans le seul film qu’elle réalise, en 1970 : Wanda ; un film inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une femme perdue, incapable de s’affirmer, asservie au désir de l’autre. Une perdante, comme Nathalie Léger l’écrira plus tard au sujet de sa mère ; une femme qui, condamnée à vingt ans de prison pour l’attaque d’une banque où l’avait entraînée l’homme qui l’avait assujettie, avait remercié le juge.

[…]

Dans ce deuxième livre, les modalités de l’enquête s’énoncent clairement : « Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » Ainsi l’auteure met-elle en abîme sa propre démarche dans cette deuxième quête fragmentaire. Ainsi l’écriture continue-t-elle de tisser souterrainement des liens, s’avançant sur les chemins de ce que l’auteure nomme la désolation.

    « Barbara dit qu’elle n’a rien à écrire de grand. […] La violence, oui, mais la violence légale, l’ordinaire brutalité des familles. […] Barbara ne fait des films que pour ça. Apaiser. Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. »

Désolation, réparation. L’auteure prolongera ce thème dans le livre suivant, six ans plus tard, lorsqu’elle croisera l’histoire de sa mère avec celle d’une jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait réparer les horreurs de la guerre par une performance qui la mena à la mort. Mais, pour l’instant, l’écriture continue à tisser des liens, à transposer, à déplacer, à passer par d’autres figures féminines pour s’approcher de son énigmatique sujet.

[…]
Troisième femme
Nouvelle figure féminine, nouveau livre, troisième de la trilogie, La robe blanche paraît en 2018. Cette fois-ci, Nathalie Léger interroge le destin tragique de Pippa Bacca, jeune performeuse italienne partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée, morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans. Artiste ou martyre ? Candeur ou sacrifice ? se demande Nathalie Léger. Ces questions déterminent l’espace d’une nouvelle quête pour l’auteure qui se laisse toucher par un sujet qui lui est à priori extérieur, mais rejoint l’histoire de sa mère qu’elle n’aurait, confiera-t-elle plus tard, pas pu écrire autrement qu’en la liant avec celle de cette jeune artiste martyre.

Dans un entretien avec Frédéric Maria (L’art est ma langue étrangère, switchonpaper.com, 2021), à la question « comment elle a rencontré Pippa Bacca », Nathalie Léger répond qu’elle a vu le film d’un jeune cinéaste, Joël Curtz, qui a mené une enquête minutieuse sur cette performeuse qui s’élance sur les routes en robe de mariée. « Je me suis aussitôt dit que cette histoire était pour moi — et je me suis aussitôt empêchée de l’écrire. […] Deux ans se sont passés à refuser d’écrire cette histoire. »

Pourtant, l’idée que cette histoire était pour elle ne quitte pas l’auteure.

    « Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur ? […] Elle n’a pas besoin de me faire le récit de ce qui s’est passé, j’y étais, et j’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

Tandis que la narratrice enquête sur ce qui a conduit Pippa Bacca au geste fou qui finira par lui coûter la vie, tandis qu’elle se penche sur l’art de la performance en se remémorant d’autres gestes de création – d’autres corps de femmes exposés lors d’autres performances (et l’on repense au corps exposé de la comtesse de Castiglione dans L’Exposition) –, le livre met à nouveau en scène la mère de l’auteure selon le dispositif institué dans le deuxième récit. Cette mère demande avec insistance à sa fille de réparer son histoire (le procès qui l’a détruite) en exposant l’injustice de son divorce (son ex-mari, après l’avoir quittée pour l’autre femme, a réussi à faire prononcer leur divorce à ses torts exclusifs, à elle, l’épouse abandonnée). Cette mère dit à sa fille : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger. »

Bonté, sacrifice, innocence… Malgré les efforts de sa mère pour la détourner de son projet, l’auteure/narratrice poursuit sa quête. « Elle l’a bien cherché votre artiste », commentent les amies de la mère que l’écriture met en scène comme les voix d’un chœur de tragédie. Mais l’artiste voulait porter un message de paix, elle monterait dans toutes les voitures qui s’arrêteraient, elle miserait sur la confiance… Et, tandis que la mère n’arrête pas d’essayer de détourner sa fille de Pippa Bacca : « Ce n’est pas son intention qui m’intéresse […] c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas parvenue. »

Transformer
    « J’observe ma mère, je la vois venir avec son petit visage suppliant et son navrant dessein, je nous vois, elle et moi, rusant, tapies dans les hautes herbes de la circonspection, elle dans la demande et moi dans l’esquive ».

Dans La robe blanche, Nathalie Léger introduit une narratrice qui lui permet de se décrire aux prises avec la demande de sa mère. Elle trouve toutes sortes d’arguments pour refuser de répondre à la demande maternelle et donner à voir l’envahissement de son espace psychique. « Il faut continuer », insiste la mère, « le plus difficile reste à faire […]. Alors je crie que je ne veux pas, que j’ai déjà écrit, que je n’ai cessé dans mes livres de parler d’elle, que ça suffit […], je crie qu’il faut qu’elle se rhabille, qu’on ne va pas comme ça dans la cuisine avec sa robe de mariée. »

Car la mère, pour détourner sa fille de Pippa Bacca, a extirpé sa propre robe de mariée du fond de sa garde-robe et s’en est revêtue, annonçant qu’elle veut être enterrée avec.

Où est-ce qu’on se place pour regarder, qu’est-ce qu’on raconte, comment le raconter ? C’est l’une des questions dont débattent la mère et la narratrice dans ces dialogues qui font monter les voix des deux femmes et entendre leurs affrontements. La voix de la narratrice permet à l’auteure de se déplacer, de jouer avec la demande, de trouver le malheur de la mère cocasse, la cruauté du père banale… Ainsi la narratrice introduit-elle un écart, entre l’auteure et sa mère, qui permettra cet aveu : « Je n’ai pas toujours aimé ma mère. Elle était du côté des perdants et j’étais écœurée de son petit mouchoir toujours humide […]. Cette femme trop gentille, incapable de se protéger de la plus banale cruauté, incapable de se dresser, incapable d’autre chose que pleurer, cette femme, je ne l’ai jamais aidée, je ne l’ai pas défendue. »

Après cet aveu, l’enjeu de l’écriture se déplace. Il s’agira moins de venger la mère (les filles peuvent-elles venger leur mère ?), moins de tenter un geste démesuré de réparation comme celui de la généreuse et fantaisiste Pippa Bacca, que de transformer la demande en œuvre. Non pas raconter l’histoire comme le demande la mère, mais observer ce qui a été vécu et le décrire depuis le point de vue décalé de la narratrice.

    « Il est dans la salle à manger, il crie encore, il claque la porte, il démarre en trombe. Tu pleures. Tu pars plusieurs jours à l’hôpital. Tu reviens. Tu pleures. Il rentre à la maison, dès la porte il appelle, ohoh, c’est un cri de ralliement, on dirait qu’il a changé, on dirait qu’il nous aime, on dirait qu’il revient pour toujours. Il casse des objets, il casse des meubles, il part. Il revient, triomphant. Tu es là. C’est une définition de la conjugalité. À la même place, il le savait. »

Décrire. La robe blanche s’ouvre sur la description somptueuse de la tapisserie qui trônait au-dessus de la table de la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, inspirée d’un tableau de Boticelli réalisé pour répondre à la commande… d’un cadeau nuptial ! Je vous laisse découvrir, si je suis parvenue à vous donner le désir de découvrir l’œuvre de Nathalie Léger (ce que je souhaite ardemment) la façon dont sont ainsi tissés, dès le deuxième fragment, le mariage (le cadeau nuptial) et le meurtre de la femme. Dès cette première image, surgit un pauvre lambeau de la robe de la dame qu’on assassine sur la tapisserie qui trône au-dessus des repas familiaux ; lambeau qu’on retrouvera plus tard, d’une autre robe (« usée, salie, bousillée par le voyage, abreuvée d’expériences »), la robe de Pippa Bacca, qu’on découvre après son assassinat au commissariat d’Istanbul, « posée au sol sur des feuilles de papier journal, démantibulée comme un insecte mort. »

Décrire. Écouter comment le chant de la rivière fait vivre les images – les photos de la comtesse de Castiglione, les scènes du film Wanda, les corps exposés de jeunes artistes dans leur geste de performance, les photos de la mère, enfant, ployant sous le poids du corps souverain de sa mère… Garder à l’oreille le chant de la rivière et, dans l’humble et persistant effort de la description, dans le patient assemblage des fragments, assister à l’émergence de la figure redoutée du malheur maternel… Mais rester dans l’attention au chant, aux mots, aux phrases ; dans la précision de l’image, dans la tonalité de la voix de la narratrice, dans le vivant de chaque fragment.

Décrire le malheur ordinaire, l’ordinaire brutalité des familles et de la conjugalité. On retrouve les thèmes qui traversaient le livre précédent, on retrouve l’esprit de la démarche artistique de Barbara Loden : Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. On reconnaît aussi la démarche de Pippa Bacca et sa tentative éperdue de réparer les drames de la guerre en portant sur les routes un message de paix.

Décrire, déplacer, transformer. Il aura fallu beaucoup de recherches, de questions, de déplacements pour approcher ce qui demandait à émerger dans ces textes. Nathalie Léger savait-elle, lorsqu’elle fit apparaître les larmes de sa mère dans le premier livre, où la mènerait le chant de la rivière ?

    « Tu as écrit pour moi », dit à la fin du livre la voix de la mère, [tu as redonné] « par les mots qui manquaient, par les mots interdits, ma voix vivante, tu as posé des phrases comme une poignée de cailloux sur l’autre plateau de la balance, tu as gravé, dans la pauvreté de la chose dite, un petit mémorial de mots, tu l’as fait, à ta manière, tu l’as fait. »

Claire Lecœur
Passeuse et formatrice
Janvier 2021

Cet article est paru dans un recueil collectif autour des processus de la création : L’acte de création, paru chez L’Harmattan, collection Psychanalyse et lien social, 2021.
Cette collection est dirigée par Joseph Rouzel.

Voir :
L’Exposition
Supplément à la vie de Barbara Loden
La Robe blanche

Joie de l’énergie créatrice

Autour de moi on parlait d’une rentrée sombre, de cœurs lourds, de manque d’énergie… et puis je les ai vus, eux : les acteurs du film Guermantes de Christophe Honoré, et leur ébullition créatrice a été contagieuse.

Nous avons été enfermés, empêchés si longtemps !
Dans le film, une troupe de théâtre l’est aussi : les acteurs apprennent, après le premier confinement, en juillet 2020, que la pièce qu’ils sont en train de répéter ne sera pas jouée car rien ne peut être programmé du fait de l’épée de Damoclès qu’est cette pandémie qui court et se répand.

Pourquoi répéter la pièce si elle ne doit pas être jouée ?
Certains des acteurs menacent de quitter le navire, mais Christophe Honoré, leur metteur en scène, leur demande de rester pour mener à son terme la création de leur pièce (une libre variation autour du Côté de Guermantes de Marcel Proust) ; il leur demande de rester, de se mettre au travail – de le faire pour eux, pour lui… et pour nous, puisque ces répétitions (et bien plus) seront filmées et produiront le portrait d’une troupe empêchée qui décide de poursuivre des répétitions de manière buissonnière alors qu’elle ignore si son spectacle se jouera jamais.

Ils sont beaux, libres, talentueux et drôles – emportés par le grand vent de la création que leur insuffle leur attachement pour le théâtre. Ensemble, ils improvisent et nous transmettent leur amour du métier, de la beauté, de la littérature. Ils sont si vivants, habités par leur art – par leurs doutes et par leur art. Ensemble, dans cette belle vitalité du groupe qui construit l’œuvre en soutenant la créativité de chacun, ils rompent la malédiction qui s’était abattue sur leur création.

Alors je repense à cette phrase de Paul Audi :
« Il faut créer, au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive, pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est et ainsi persister dans son être. »

Alors je me dis que partager cette vitalité créatrice nous permettra de lutter contre la morosité pandémique. Et je repense à l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture, qui reprendra les 30 et 21 novembre : cette joyeuse chaufferie des imaginations. Dans l’atelier aussi, il s’agit de l’énergie porteuse d’un groupe qui soutient l’inventivité de chacun.e.


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Que la puissance soit celle de la douceur

Ce satané coronavirus nous aurait-il permis de comprendre la nécessité de prendre soin de l’autre et d’être là, à ses côtés, dans le temps de l’amour, des liens de compagnonnage, de filiation, d’amitié, de travail ?

Être là, aux côtés de l’autre…
« La douceur nous visite. Nous ne la manipulons ni ne la possédons jamais. Il faut accepter d’entrer dans ses marées, de parcourir ses chemins creux, de se perdre pour que quelque chose d’inédit survienne », écrivait Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur — livre dont le souvenir m’a donné sa lumière au moment où je me demandais ce qu’il serait bien possible de se souhaiter, après cette année éprouvante pour certains, épouvantable pour d’autres.

« J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une dynamique, une vraie force qui accompagne et porte la vie », disait Anne Dufourmantelle lorsqu’elle parlait de Puissance de la douceur. Anne Dufourmantelle, psychanalyste, philosophe et écrivaine, disait qu’une question traversait ses livres, celle du passage entre la fatalité et la liberté, celle de ces moments de conversion et de retournement, de métamorphose, qui font qu’une vie, à un moment s’ouvre à la liberté.

Puissance de la douceur…
Sa pensée bienveillante et audacieuse, Anne nous la transmet dans ce livre où elle raconte que la douceur est une force de résistance à l’oppression, une réserve de combat, mais aussi d’invention ; un autre chemin vers la possibilité d’un dire oui à la vie. Paroles précieuses en ces temps où les confinements nous privent de nos libertés et de la présence de celles et ceux qui comptent, que nous aimons.

Prendre soin

    Faire les gestes appropriés pour endiguer la maladie, refermer la plaie, apaiser la douleur : le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur. Il exprime l’intention du bien, de ce qui est donné par-delà l’acte médical ou la substance analgésique. […] La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation a une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. Compatir, « souffrir avec », c’est éprouver avec l’autre ce qu’il éprouve, sans y céder. C’est pouvoir se laisser entamer par autrui, son chagrin ou sa douleur, et contenir cette douleur en la portant ailleurs. »

Porter la douleur ailleurs. Apaiser. Transformer. Comment transformerons-nous, en 2021, le désarroi que le coronavirus abattit sur notre humanité en tranchant net le tissu de nos relations par peur des contaminations ?

    « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière. »

La lumière, je la trouve dans ses livres dont j’ai parlé ici lorsque j’appris la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle. J’ai plus tard désiré transmettre le vivant désir qui me parvenait par la parole dans ses livres, et conçu un atelier qui invitait à écrire en dialogue avec son œuvre. Un si bel atelier.

Faire vivre la parole fragile des êtres humains. Chercher ensemble les chemins d’un dire oui à la vie, malgré les confinements, malgré la peur. Retourner aux livres d’Anne et ouvrir à nouveau un espace où les paroles circulent, entre lectures et écritures, soutenues par cette belle écoute des textes écrits en ateliers – qui est l’une des figures de la puissance de la douceur.

De la douceur, préservons ensemble la force et la lumière, en 2021.

Frontières sanitaires — covid 19

Aujourd’hui, soixante jours après la dernière fois du sourire de ma mère et nos derniers baisers, trente-neuf jours après qu’elle soit retournée dans son ehpad (après trois semaines d’hospitalisation et d’isolement absolu), aujourd’hui, dix-huit jours après que le gouvernement ait rétabli le droit des visites des familles dans les ehpad, je rends pour la première fois visite à ma mère.

Jeudi 7 mai 2020. Le printemps donne sa très belle lumière sur les routes presque désertes. Première fois au volant depuis le début du confinement. Lenteur étrange. Temps distendu de l’attente, corps ralenti. Sortir de la passivité de l’enfermement ?

Je racontais ici mon désir de suspendre le récit de notre traversée du covid 19, car je pensais que nos échanges, une fois organisés par le biais de skype, relevaient de la sphère intime. Mais les barrières sanitaires bouleversent le partage entre ce que nous considérons comme relevant de l’intime, et ce que nous considérons comme relevant du social. Si je continue à lancer vers ma mère la musique de mes mots à travers l’écran de l’ordinateur, si nous continuons à chercher, comme le racontait ici France Audiffred, comment donner à ces mots la douceur tactile des mains qui ne peuvent plus toucher nos proches, si le désir de vivre de nos petites mères s’étiole sous nos yeux et menace de s’éteindre à force d’isolement, il en sera encore longtemps ainsi, après lundi prochain, 11 mai — date du début du déconfinement. Cette situation terrible ravive le besoin d’alerter, de faire savoir.

À la fenêtre de la chambre de ma mère, depuis la rue, le mimosa qui en décembre était en fleurs est mort. Calciné.

Dans le jardin de l’ehpad, ils ont dressé une tente, ouverte sur deux côtés. Sous la tente, quatre tables de jardin alignées — quatre fois soixante-dix centimètres, soit deux mètres quatre-vingt de distance entre les deux places qu’ils nous octroient, de part et d’autres de cette barrière, à ma mère et à moi. (Les directives sanitaires disent un mètre cinquante minimum.) Sur les côtés des tables, des sièges barrent la possibilité de passer. On m’a fait entrer par la porte secondaire, afin que je ne contamine pas l’intérieur du bâtiment. Je suis un visiteur, le covid 19 est passé par mon corps et par celui de ma mère, mais je viens du dehors, je suis potentiellement dangereuse.

Je signe la « charte des bonnes conduites des visiteurs », qui double les obstacles matériels des tables et de l’obligation de porter un masque à presque trois mètres de distance : je dois m’engager sur l’honneur à ne pas approcher ma mère, sinon les visites me seront interdites. Je m’engage sur l’honneur. N’étais-je pas, signant la demande d’admission de ma mère dans cet ehpad, la personne dite « de confiance » ?

Confiance. Je pense à ma sœur, infirmière dans un hôpital parisien, qui me parle du travail de Laurent Garcia, cadre infirmier à l’ehpad des Quatre saisons à Bagnolet. Florence Aubenas, dans un reportage paru dans Le Monde du 31 mars, a montré combien la dimension humaine du soin est préservée dans cet ehpad, malgré le danger et la peur du virus. Ma sœur connaît Laurent Garcia, il lui raconte qu’il a choisi de faire confiance aux familles lorsqu’elles visitent leur proche. Après les avoir informées des précautions à prendre, il sait qu’elles ne mettront pas en danger la personne qu’elles aiment. Question d’éthique, de confiance qu’on se donne entre personnes de parole. Question d’humanité aussi.

Je regarde le mimosa calciné à la fenêtre de la chambre de ma mère, je l’attends. Je sais qu’on ne l’a pas sortie de sa chambre depuis qu’elle est revenue dans l’ehpad, trente-cinq jours auparavant. Derrière la place qui lui est attribuée de l’autre côté des tables sécuritaires, les feuilles rondes d’un bouleau s’agitent dans la lumière, j’entends les oiseaux. Heureusement, me dis-je, heureusement pour elle qui aimait par-dessus tout être dehors, dans son jardin — heureusement cette visite, car au moins sentira-t-elle la douceur printanière sur sa peau.

Puis la voilà, fauteuil roulant poussé par la professionnelle qui médiatise notre rencontre. Elle est là — aveugle d’un œil et de l’autre une acuité visuelle de 6/10° –, on cale son fauteuil de l’autre côté de la table, elle regarde dans la direction du corps qui l’appelle, ce corps si loin, ce visage masqué, qu’elle ne reconnaît pas. Le contact visuel dure quelques minutes, puis ma mère se détourne, elle ferme les yeux et se met à écouter, comme elle le fait sur skype, ma voix. Elle s’assoupit.

La professionnelle en charge de la visite (masquée elle aussi) vient s’asseoir près de ma mère, lui parle près de l’oreille, lui touche le bras. Ma mère reçoit les signes de ce corps si proche du sien, elle ouvre les yeux, tourne la tête, regarde la professionnelle, reste quelques instants attentive, puis referme les yeux, s’assoupit à nouveau.

Mais elle m’entend. Depuis cet au-delà dans lequel elle s’enfonce, elle prononce un son qui dit oui, plus tard un son qui signifie non — mais elle ne se connectera pas à la présence corporelle qui lui fait signe de l’autre côté de la distance instituée par les directives sanitaires.

Pourquoi suis-je si bouleversée en reprenant ma voiture — si dissociée ? Tout va bien, me signifie l’institution avec force sourires derrière les masques, avec force paroles lénifiantes, les corps et le personnel sont saufs, ils font le maximum — une connexion skype cinq jours sur sept et une visite par semaine –, de quoi vous inquiétez-vous ? Tout va bien.

La frontière sanitaire m’expulse de la relation intime avec ma mère en me faisant basculer de l’autre côté, avec les étrangers dangereux. Suis-je encore une proche de ma mère ? Comment se dit le contraire de proche ? On dit adversaire, on dit éloigné, on dit différent, ou encore lointain. Les frontières sanitaires ont-elles transformé « la personne de confiance » que j’étais en une lointaine de ma mère ? Suis-je encore la fille qui prend soin de sa mère ?

Parfois les mots deviennent des mains

Avec France Audiffred, nous partageons la grande inquiétude de savoir nos « petites mères » enfermées dans des ehpad qui s’arc-boutent sur des consignes sécuritaires de protection contre le covid 19, sans tenir compte des ravages psychiques et affectifs causés par la rupture des liens avec l’entourage des résidents que nous leur avons confiés.
Elle m’a confié ce texte afin que je le publie ici.
Merci pour elle : de votre lecture, et de vos commentaires ; merci aussi, pour nous et nos mères, et toutes les personnes ainsi enfermées, de faire circuler cet article aussi largement que possible.

« Parfois les mots deviennent des mains » ; la voix de Jacques Bonaffé, passeuse d’une poésie si rare à la radio me rejoint à l’instant, dans l’habitacle de la voiture. Ces mots – ou plutôt cette profération – sont de Serge Pey dont me reviennent aussitôt la stature d’ours et le bâton brandi. J’ai eu la chance de l’entendre dans je ne sais quelles rencontres poétiques il y a longtemps, difficile d’oublier l’homme à la voix rocailleuse et l’allure de prophète.
Si la voix peut enchanter, si elle peut mener à la révolte, elle a aussi le don d’apaiser, comme la caresse des mères sur le front des enfants. Les mots peuvent devenir des mains pour bercer nos plus proches, panser leurs plaies, les border dans la douceur d’une présence aux derniers temps de leur vie. Mais, je me le demande si souvent ces jours-ci, nos mots peuvent-ils les réanimer ?

Car j’ai besoin de ces mots-là, besoin de croire en leur vertu d’éveil et de me fier au souffle qui les porte. Il me faut parier que ces mots que je ne peux ni te murmurer ni te chanter (car ton ouïe de nonagénaire requiert qu’à mon tour je profère), ces mots que je lance vers toi depuis la forge de mon ventre et qui s’étranglent parfois dans ma gorge, ces mots aux doigts enlacés seront capables d’abriter ton désir de vie qui s’essouffle, je le sens.

Nous sommes nombreux en ce moment – et cette fraternité inespérée compte – à n’avoir que le lien des mots avec celles et ceux que l’on aime. Et pour échanger de longues heures au téléphone avec tous les proches devenus lointains (je pourrais dire le contraire aussi bien mais c’est une autre histoire), je sais d’expérience que cela est supportable pour autant que ça ne dure pas, dans la plupart des cas.

Dans d’autres situations, celles où la présence « pour de vrai » est interdite alors que se profile la mort ou le lent étiolement qui la précède, c’est insupportable ! Mais comment le faire entendre dans le fracas des statistiques qui, dans les media, succèdent au silence sur ces lieux de confinement avant l’heure – cela me devient difficile d’écrire EHPAD tant cet acronyme est devenu sinistre – où nous sommes nombreux à confier nos parents ?

Bien avant l’épidémie, tu pressentais l’effet « mouroir » de la maison de retraite et me l’avais signifié quand, croyant bien faire, je t’avais proposé d’en visiter plusieurs pour retenir une place dans celle qui te conviendrait le mieux. Je t’avais expliqué la nécessité de t’inscrire sur une liste d’attente comme dans les crèches (avenir en moins, avais-je pensé). Tu vivais alors depuis peu dans un foyer logement pour personnes âgées, choisi parmi d’autres après mûre réflexion. D’emblée tu as opposé à ma suggestion une résistance farouche que je n’ai d’ailleurs pas combattue, seulement tenté d’amadouer. Si le pragmatisme était de mon côté (trouver rapidement un lieu médicalisé qui soit accueillant relèverait ensuite du challenge), le désir chevillé à l’âme de préserver ce qui te restait de liberté, était du tien ! Je suis heureuse a posteriori que tu aies su faire pencher la balance en ce sens pour les quelques années où ta santé, déjà vacillante, l’a néanmoins permis.

Nous n’en sommes plus là depuis bientôt cinq ans ma petite mère… J’ai retracé ailleurs ton road-trip éprouvant dans divers établissements, avant que tu n’arrives dans celui-ci dont tu n’as jamais pu retenir le nom mais que, puisant dans tes talents de conteuse pour pallier des trous de mémoire devenus abyssaux, tu as baptisé « Le Mucem ». Je me demande si, obscurément, tu ne t’es pas identifiée à une quelconque épouse de pharaon dont on pourrait placer la précieuse dépouille dans notre Louvre marseillais, t’assurant d’une immortalité exposée plutôt qu’un éternel repos près de la mer que tu aimes tant !

Quels que soient les stratagèmes que je prête à ton inconscient, ce Mucem est bien la dernière étape de ton parcours, ce que tu découvres par intermittences, bien qu’il t’arrive encore d’espérer « guérir ». Depuis que tu y es installée, il se passe rarement une semaine sans que tu me dises : « J’étais en train de rêver… de penser à des choses… de flotter… » ton amorce est chaque fois différente mais la suite est toujours la même ; « Et puis je me suis dit : quand je vais rentrer à la maison… et là, je me suis traitée d’idiote, je ne rentrerai jamais à la maison, je mourrai ici ! C’est dur tu sais ! »

Chaque fois tu m’as prise à témoin de ton accès brutal à ce savoir, chaque fois j’ai eu le cœur serré par sa cruauté, comme s’il me fallait moi aussi réapprendre la dure leçon encore et encore… Mais jusqu’ici, le récit dense de cette expérience et de toutes celles que l’âge et la vie en Ehpad t’infligent, se faisait dans la proximité immédiate de ton corps et du mien, dans l’échange des regards. Jusqu’ici je pouvais prendre ta main en silence ou chercher les mots qui pourraient, non pas tromper ta lucidité mais te signifier la fidélité de ma présence aussi longtemps qu’il faudra. Jusqu’ici je notais à l’avance mes visites plusieurs fois par semaine sur l’éphéméride qui permet aux aides soignants de trouver réponse à la sempiternelle question : « Elle vient aujourd’hui votre fille ? » qu’ils te posaient dés qu’ils te sentaient languir, c’est-à-dire chaque jour.

Seulement ces temps ci, même cela n’est plus possible.
Même cela. Cette petite passerelle de tendresse dont tu as besoin pour assurer ta marche sur ce chemin qui t’emmène là où tu ne sais pas…

Depuis quelque temps, l’interdiction des visites en Ehpad est « assouplie », j’ai d’ailleurs reçu un carton – pardon ! un « mail d’invitation » – pour venir te voir au jardin ! Que le drame avoisine la farce, je ne l’avais jamais à ce point mesuré que pendant cette étrange garden-party. Confinée depuis le 9 mars au Mucem, tu n’as pu me revoir vraiment que le 27 avril pendant une demi-heure, masquée, à « distance de sécurité » (alors que tu n’attendais qu’une chose : être embrassée) et sous un parasol ! Encore a-t-il fallu que je déploie toutes mes armes de persuasion pour obtenir un des premiers créneaux de visite. Te retrouvant, j’ai mesuré l’étendue du désastre : tu te laissais glisser constamment dans ton fauteuil roulant pour éviter que ton sacrum ne soit trop pressé contre le coussin (une nouvelle dermo-abrasion m’avait on dit un peu plus tôt, mais tu n’avais jamais eu si mal et je n’entendrais le mot « plaie » que plusieurs jours plus tard).

En ce moment les mots justes, les mots vrais ne sont pas prononcés ou alors ils le sont dans une brutalité qui échappe à leurs auteurs. Ainsi cet infirmier bonne pâte, alors que je l’interroge au téléphone sur ce sommeil envahissant qui gagne tes après-midi, me privant d’avoir avec toi ces petits dialogues auxquels tu t’accrochais (et moi aussi !), et qui me répond sans ambages : « Votre mère ne dort pas, quand je m’approche, elle ouvre les yeux, c’est de l’abrutissement ! Qu’est-ce que vous voulez, elle est au lit des heures durant, elle s’abrutit. » Ce mot entendu au téléphone sur le trottoir de ton Mucem où j’étais venue déposer fruits et douceurs faute de t’apercevoir à la fenêtre, ce mot-marteau m’a percutée de plein fouet. Je ne l’aurais pas choisi pour désigner le laconisme de plus en plus fréquent de tes réponses lorsque j’appelle, l’hébétude qui s’installe comme si tout doucement tu t’enfonçais dans la brume. Mais c’est de cela qu’il parle à sa manière crue, et à tout prendre, je le préfère aux formules neutres et dénuées de subjectivité que d’autres utilisent, les cadres en particulier, pour me parler de toi.

Si je savais au moins que ce qui te dérobe à la relation te procure le repos. Si je savais que tel Bilbo dans son vieil âge, tu pars avec les Elfes et tous ceux dont ce n’est plus le temps vers la douceur mélancolique mais salvatrice des Havres Gris (tels que je les imagine), je saurais mieux te laisser aller. Je ne sais pas si mes mots ont encore le pouvoir de toucher en toi ce qui veut bien vivre, cela aussi tu vas me l’apprendre, j’en suis sûre. Mais c’est une leçon douloureuse…

France Audiffred
Marseille, dimanche 3 mai 2020
france.audiffred@orange.fr

Au commencement
Gravure Christine Bouvier-Bernard

Maintenant que la vie – covid 19

Le 19 avril, les représentants du gouvernement ont rétabli le droit de visite des familles dans les établissements pour personnes âgées et dépendantes, à compter du lendemain, lundi 20 avril. Ces visites, interdisant le contact physique, auraient lieu « à la demande des résidents » ; elles se feraient « sous la responsabilité du directeur d’établissement », qui « décidera des conditions ». Cette nouvelle a aussitôt suscité une vague de solidarité joyeuse : « tu vas enfin voir ta petite mère ! »

Oui, il y eut soudain une brise joyeuse dans l’air venteux de ce printemps étrange, et je me demandais déjà où l’équipe organiserait ces rencontres, et comment nous ferions avec cette nouvelles contrainte de devoir rester à distance, après maintenant cinq semaines de cette aride traversée – vous le savez, vous qui m’avez lue : nous avons l’une et l’autre contracté le virus, ma mère et moi, il y a plus de six semaines, et nous sommes maintenant immunisées. Pourtant, je ne peux toujours pas approcher ma mère.

Non. Ralentir la joie. Refréner le soulagement – trouver d’urgence le frein le plus efficace. Savoir que cette phrase : « la responsabilité et les conditions de ces visites seront sous la responsabilité des directeurs d’établissement », aura un coût, qui se payera en délais, en attente – en prolongation d’isolement pour ma mère.

Dès le lundi matin, j’adresse toutefois un mail aux directeurs (administratif et médical) de l’ehpad de ma mère, leur demandant, au nom de ma mère (« qui ne peut, comme vous le savez, en faire elle-même la demande »), de m’accorder ce doit de visite : quand, et dans quelles conditions pourrai-je venir la visiter ? La réponse me parvient de façon indirecte : la haute direction du groupe des ehpad dont dépend celui qui accueille ma mère est en pourparlers avec l’ARS, on me fera savoir. Quand ? Une semaine, deux semaines ? Plus ? Encore combien de temps ?

Chaque jour, je continue de lancer la musique de mes mots vers ma petite mère par voie de skype. Chaque jour, j’invente pour elle des images, je lui raconte les paysages qu’elle aimait – le vent dans les arbres, l’espace immense des plages du nord où elle passait ses étés d’enfance –, je lui invente des prairies très vertes où volettent des coquelicots – oui, c’est le mot qui vient dans la phrase, poussé sans doute par mon désir de lui transmettre un mouvement, les coquelicots volettent dans la prairie très verte. Chaque jour, j’invente pour elle un nouveau mouvement, un nouveau tableau.

Les soignants qui assistent à nos échanges (ils tiennent la tablette) me disent que ma mère réagit à ma voix, qu’elle s’éveille lorsqu’elle l’entend. Mais ce que je vois, moi, sur mon écran, tandis que je lance ma voix vers elle, c’est l’image d’une vieille femme complètement perdue, si vulnérable. Perdue. Qui ne comprend pas d’où vient cette voix qui pourtant lui rappelle quelque chose — si lointain maintenant. Alors, tandis que je lance vers elle plutôt un chant qu’une parole — variant les intonations, insufflant l’énergie dans le rythme des phrases, répétant certains motifs, développant la musicalité des images — tandis que j’invente pour elle cette musique, ma petite mère s’endort.

C’est sur cette image que je vais clore le récit de notre traversée.

J’ai choisi de sortir notre expérience personnelle de la sphère intime en la partageant ici – dans cet espace dédié à mon travail de passeuse –, du fait de l’urgence d’alerter sur l’isolement dramatique vécu par les personnes âgées pendant le confinement, et sur les conditions non moins dramatiques de la gestion des décès pendant cette crise. Nous avons été nombreux à élever nos voix. Quelque chose en a été entendu, repris dans les premières décisions d’ouverture des ehpad aux familles, dans l’est de la France : j’ai lu dans les journaux que la décision était prise « pour éviter que les vieilles personnes ne meurent de solitude ».

Ce partage a provoqué de belles rencontres – avec celles et ceux qui, à la différence de ma mère, peuvent s’appuyer sur le langage pour transmettre leurs sentiments — ma reconnaissance envers vous est profonde. Ces récits ont aussi éveillé, chez certaines des personnes que j’accompagne dans le cheminement avec leur écriture, le désir d’écrire autrement. Mais je parviens, maintenant que la vie va reprendre son cours, à la limite de ce que je peux raconter ici — ce chant que je déploie dans la sphère intime où je tente, malgré les obstacles de distance et les lenteurs décisonnaires, de maintenir éveillée ma petite mère, de la garder en vie — tant que la mort n’aura pas sonné son heure.

Le bouleau qui, à ma fenêtre il y a quarante jours, était encore entièrement nu, a désormais déployé ses feuilles vert tendre. Elles bruissent dans la lumière de cet étrange printemps.

Prenez soin de vous.