Force de vie vers la lumière



Avec Giuseppe Penone, qui questionne les liens entre l’homme et la nature dans la belle exposition Sève et pensée actuellement à la BNF,
je vous souhaite que cette nouvelle année voie se déployer le vivant et la création sous toutes leurs formes !



Voir ici l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture : prochain week-end les 15 et 16 janvier
Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal : du 23 au 25 février

Ce qui cherche à se dire

Lorsque j’invite les personnes qui rejoignent mes ateliers d’écriture à m’accompagner sur les chemins de la création, je parle souvent de l’écriture comme d’une rivière. Je dis, une rivière souterraine ; une rivière dont on entend le chant seulement si on lui prête l’oreille dans le silence de l’écriture.

Je dis aussi le temps et la confiance qu’il faut à l’écriture pour que ce qui cherchait à se dire trouve forme dans un texte. Je dis qu’on empruntera des chemins de traverse, qu’on donnera sa chance à l’écriture en la dégageant de ce qu’on voulait dire, ou de ce qu’on pensait devoir écrire, car un sens inattendu naît du travail avec les mots – j’ajoute que c’est cela qui est heureux avec l’écriture, cet inattendu qui émerge de l’acte d’écrire.

Je dis encore qu’on cherchera, parmi les questions qui nous mobilisent (des questions sur le monde, sur notre humanité, sur nos histoires, sur la vie, sur quoi d’autre encore…), on cherchera la question qui nous intrigue vraiment, qui viendra dynamiser l’écriture en lui donnant l’énergie de la quête. […] Alors on essayera ; on écrira puis on lira les textes en s’interdisant de prêter l’oreille aux jugements négatifs si prompts à assécher les sources ; puis on essayera encore, autrement, en changeant d’angle, en explorant d’autres formes, tout en écoutant les chants des rivières, en les laissant nous guider.

[…]

Le lieu où les questions se tiennent

Je prépare une journée pour l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains – un cycle de six journées conçu comme une invitation à ouvrir de nouveaux territoires en s’inspirant des thèmes et des formes qu’on découvre dans la littérature qui s’écrit aujourd’hui. Chaque journée est consacrée à un.e auteur.e que j’ai choisi.e pour la vitalité et la singularité de son travail. Aujourd’hui nous travaillerons en dialogue avec l’œuvre de Nathalie Léger, auteure d’une trilogie qui m’intéresse à plusieurs titres.

J’ai rencontré Nathalie Léger aux Nuits de la correspondance, à Manosque, en 2012. Elle y parlait du livre qu’elle venait d’écrire : Supplément à la vie de Barbara Loden. Elle racontait qu’elle écrit des livres au sujet de femmes artistes ayant réellement existé et cherche, en écrivant, à répondre aux questions que l’œuvre qu’elle a choisie – qui l’a choisie ? – lui pose. Par exemple, pour Supplément à la vie de Barbara Loden (actrice et cinéaste américaine), elle se demandait : « Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. » […]

Nathalie Léger est l’auteure d’une trilogie composée de L’Exposition (son premier roman, publié en 2008), puis de Supplément à la vie de Barbara Loden (2012), puis de La Robe blanche (2018) ; trois petits livres à la couverture blanche côtelée, signe de la maison d’édition de Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.).

Dans ces trois récits, l’auteure écrit sans savoir (dit-elle) pourquoi elle a choisi celle qui deviendra l’aimant de son écriture. Nous verrons que ces trois femmes, et ces trois livres écrits en dix ans, ponctuent un chemin ardu qui mènera l’auteure aux larmes de sa mère et à la demande qu’elle adresse à sa fille – lui faire justice en écrivant.

    « Une fois de plus, ma mère a ressorti le dossier. […] Il est posé sur la table comme un vieux foie, une matière luisante et vaguement sanguinolente dans laquelle on peut lire le passé. »

Chacun des trois récits est éclaté en textes brefs où se succèdent images, événements de la vie de la femme devenue sujet de l’écriture, remémorations, réflexions sur l’œuvre de l’artiste, souvenirs d’autres œuvres, méditations sur l’art, citations, notations…

L’écriture emprunte maints détours sur le chemin de la quête et expose, fragment après fragment, le processus de l’enquête tout en doutant de ses propres capacités à atteindre l’objet de la quête. Quelque chose, derrière ou en dessous de l’objet exposé de l’enquête – quelque chose qui fait énigme et mobilise l’écriture – se cherche, dans et entre les fragments.

    « Pendant des années, j’avais pensé que la moindre des choses, pour écrire, c’était de tenir son sujet. […] Je ne savais pas que le sujet, c’est justement lui qui vous tient. Je ne savais pas non plus qu’il peut ne tenir à rien. »

Chacun des trois récits de Nathalie Léger devient donc l’espace où se déploient les questions éveillées par une figure féminine, instituée dans le récit comme un mystère. La forme fragmentaire favorise le processus associatif de l’écriture, tissant des liens souterrains à l’intérieur de chaque livre (et entre les trois ouvrages). Entre les fragments, les blancs rompent la linéarité narrative et introduisent des espaces de rêverie ; ils permettent le passage d’une intuition à une autre, le coq à l’âne. Ainsi l’écriture avance-t-elle pas à pas, et de livre en livre, vers ce qui échappait à l’auteure et se tramait entre les lignes.

Après la sortie du dernier livre de la trilogie, La Robe blanche, Nathalie Léger disait sur France Culture (Par les temps qui courent) : « Sans doute on n’écrit qu’en s’illusionnant sur le sujet qu’on croit traiter, qu’on découvrira beaucoup plus tard. […] Une vérité apparaît longtemps après que le livre ait été achevé. » Ce troisième livre, dix ans après le premier, accueillera enfin le récit de l’expérience traumatique vécue par la mère de l’auteure – cette mère qui demande à sa fille d’écrire pour la venger.

Il aura donc fallu dix ans, et trois livres. Il aura fallu tisser tout un réseau serré d’échos, dépeindre et questionner toute une série d’images de la femme, des femmes, du féminin, et commencer, dès le premier livre, par faire apparaître l’autre femme, sûre de son pouvoir de séduction – « (l’autre – c’était ainsi que nous avions nommé la femme pour qui mon père avait quitté ma mère. […] Lautre, quoi qu’elle fasse, on la hait on la désire). »

Il aura aussi fallu faire apparaître la mère dès le premier livre, puis intensifier progressivement sa présence en instaurant un dispositif narratif qui lui donne directement la parole dans le deuxième et le troisième récit.

[…]

Explorer, bâtir, mettre à distance l’émotion, éviter l’enfermement dans l’autobiographique et inventer, dans le troisième récit, une narratrice qui commencera par s’opposer activement à la demande maternelle, puis finira par lui concéder le récit demandé. La trilogie de Nathalie Léger témoigne du temps qu’il faut, à l’écriture, et à une œuvre, pour […] s’approcher du cœur palpitant qui aimante l’écriture.

Quelque chose prend forme peu à peu

Première femme
Sûre de sa beauté et de sa puissance, arrogante, hautaine, adulée autant qu’haïe, la comtesse de Castiglione se met elle-même en scène en posant, durant près de quarante ans, pour un photographe. Nathalie Léger la rencontre par hasard, dans une librairie, sur la couverture d’un catalogue : La Comtesse de Castiglione par elle-même. « J’ai été glacée par la méchanceté d’un regard, médusée par la violence de cette femme qui surgissait dans l’image », écrit-elle alors.

    « Elle, Virginia Oldoïni de Castiglione, très droite, rayonnante, sans autre imagination que celle que lui inspire l’assurance de sa beauté. »

Quel est le secret de la beauté ? Les photos de la comtesse font venir d’autres images et, d’anecdotes en remémorations, de réflexions sur l’écriture en méditations sur la photographie, l’autre femme s’insinue dans la quête qui se déplace (qu’a-t-elle donc de plus que les autres, cette femme qui a pris le père ?) et fait apparaître, en contraste avec les images de la beauté souveraine de la comtesse, la figure triste et douloureuse de la mère.

    « Je regarde les photos de ma mère : cette fragilité, cette délicatesse maladroite, cette bonne petite gentillesse […], la nuque toujours une peu fléchie lorsqu’elle se trouve dans les parages du corps souverain et idéalement conformé de sa mère. […] Ma mère enfant se tient toujours fléchissante aux côtés de la sienne. Ce fléchissement […] c’est bien la honte, le mot est comme une tombe. »

D’un côté, les corps souverains – la comtesse, la grand-mère maternelle, l’autre femme… De l’autre, le corps impossible à exposer de la mère, ce corps auquel elle ne peut consentir. « De quoi voulais-je parler ? », se demande soudain l’auteure quelques fragments plus loin, tandis que l’écriture tisse souterrainement des liens inattendus.

Le doute est énoncé, dès ce premier livre, sur la possibilité de saisir l’objet de la quête en écrivant. C’est pourtant bien l’écriture, et la forme fragmentaire, qui vont permettre au récit de s’approcher de ce qui se tenait caché derrière le choix de l’enquête : l’ombre portée de l’autre femme sur la vie de la mère – L’autre, celle qui a pris le père ; mais aussi celle qui, dès l’enfance, rayonnait d’assurance et d’indifférence au-dessus d’une enfant ployant sous le poids de sa propre mère.

Deuxième femme
Quatre ans après L’Exposition, paraît le deuxième livre de la trilogie, Supplément à la vie de Barbara Loden. Autres visages de femmes, entre Barbara Loden, actrice et cinéaste américaine, et la femme qu’elle incarne dans le seul film qu’elle réalise, en 1970 : Wanda ; un film inspiré d’un fait divers – l’histoire d’une femme perdue, incapable de s’affirmer, asservie au désir de l’autre. Une perdante, comme Nathalie Léger l’écrira plus tard au sujet de sa mère ; une femme qui, condamnée à vingt ans de prison pour l’attaque d’une banque où l’avait entraînée l’homme qui l’avait assujettie, avait remercié le juge.

[…]

Dans ce deuxième livre, les modalités de l’enquête s’énoncent clairement : « Une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » Ainsi l’auteure met-elle en abîme sa propre démarche dans cette deuxième quête fragmentaire. Ainsi l’écriture continue-t-elle de tisser souterrainement des liens, s’avançant sur les chemins de ce que l’auteure nomme la désolation.

    « Barbara dit qu’elle n’a rien à écrire de grand. […] La violence, oui, mais la violence légale, l’ordinaire brutalité des familles. […] Barbara ne fait des films que pour ça. Apaiser. Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. »

Désolation, réparation. L’auteure prolongera ce thème dans le livre suivant, six ans plus tard, lorsqu’elle croisera l’histoire de sa mère avec celle d’une jeune artiste italienne, Pippa Bacca, qui voulait réparer les horreurs de la guerre par une performance qui la mena à la mort. Mais, pour l’instant, l’écriture continue à tisser des liens, à transposer, à déplacer, à passer par d’autres figures féminines pour s’approcher de son énigmatique sujet.

[…]
Troisième femme
Nouvelle figure féminine, nouveau livre, troisième de la trilogie, La robe blanche paraît en 2018. Cette fois-ci, Nathalie Léger interroge le destin tragique de Pippa Bacca, jeune performeuse italienne partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée, morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans. Artiste ou martyre ? Candeur ou sacrifice ? se demande Nathalie Léger. Ces questions déterminent l’espace d’une nouvelle quête pour l’auteure qui se laisse toucher par un sujet qui lui est à priori extérieur, mais rejoint l’histoire de sa mère qu’elle n’aurait, confiera-t-elle plus tard, pas pu écrire autrement qu’en la liant avec celle de cette jeune artiste martyre.

Dans un entretien avec Frédéric Maria (L’art est ma langue étrangère, switchonpaper.com, 2021), à la question « comment elle a rencontré Pippa Bacca », Nathalie Léger répond qu’elle a vu le film d’un jeune cinéaste, Joël Curtz, qui a mené une enquête minutieuse sur cette performeuse qui s’élance sur les routes en robe de mariée. « Je me suis aussitôt dit que cette histoire était pour moi — et je me suis aussitôt empêchée de l’écrire. […] Deux ans se sont passés à refuser d’écrire cette histoire. »

Pourtant, l’idée que cette histoire était pour elle ne quitte pas l’auteure.

    « Ma mère à la fin de sa vie a voulu en avoir le cœur net. Avait-elle été victime d’une injustice, ou était-elle responsable de son malheur ? […] Elle n’a pas besoin de me faire le récit de ce qui s’est passé, j’y étais, et j’ai fini par dire : un malheur banal, on est d’accord ? Elle était d’accord – mais un malheur quand même. »

Tandis que la narratrice enquête sur ce qui a conduit Pippa Bacca au geste fou qui finira par lui coûter la vie, tandis qu’elle se penche sur l’art de la performance en se remémorant d’autres gestes de création – d’autres corps de femmes exposés lors d’autres performances (et l’on repense au corps exposé de la comtesse de Castiglione dans L’Exposition) –, le livre met à nouveau en scène la mère de l’auteure selon le dispositif institué dans le deuxième récit. Cette mère demande avec insistance à sa fille de réparer son histoire (le procès qui l’a détruite) en exposant l’injustice de son divorce (son ex-mari, après l’avoir quittée pour l’autre femme, a réussi à faire prononcer leur divorce à ses torts exclusifs, à elle, l’épouse abandonnée). Cette mère dit à sa fille : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux, elle déglutit, me défendre et même me venger. »

Bonté, sacrifice, innocence… Malgré les efforts de sa mère pour la détourner de son projet, l’auteure/narratrice poursuit sa quête. « Elle l’a bien cherché votre artiste », commentent les amies de la mère que l’écriture met en scène comme les voix d’un chœur de tragédie. Mais l’artiste voulait porter un message de paix, elle monterait dans toutes les voitures qui s’arrêteraient, elle miserait sur la confiance… Et, tandis que la mère n’arrête pas d’essayer de détourner sa fille de Pippa Bacca : « Ce n’est pas son intention qui m’intéresse […] c’est qu’elle ait voulu par son voyage réparer quelque chose de démesuré et qu’elle n’y soit pas parvenue. »

Transformer
    « J’observe ma mère, je la vois venir avec son petit visage suppliant et son navrant dessein, je nous vois, elle et moi, rusant, tapies dans les hautes herbes de la circonspection, elle dans la demande et moi dans l’esquive ».

Dans La robe blanche, Nathalie Léger introduit une narratrice qui lui permet de se décrire aux prises avec la demande de sa mère. Elle trouve toutes sortes d’arguments pour refuser de répondre à la demande maternelle et donner à voir l’envahissement de son espace psychique. « Il faut continuer », insiste la mère, « le plus difficile reste à faire […]. Alors je crie que je ne veux pas, que j’ai déjà écrit, que je n’ai cessé dans mes livres de parler d’elle, que ça suffit […], je crie qu’il faut qu’elle se rhabille, qu’on ne va pas comme ça dans la cuisine avec sa robe de mariée. »

Car la mère, pour détourner sa fille de Pippa Bacca, a extirpé sa propre robe de mariée du fond de sa garde-robe et s’en est revêtue, annonçant qu’elle veut être enterrée avec.

Où est-ce qu’on se place pour regarder, qu’est-ce qu’on raconte, comment le raconter ? C’est l’une des questions dont débattent la mère et la narratrice dans ces dialogues qui font monter les voix des deux femmes et entendre leurs affrontements. La voix de la narratrice permet à l’auteure de se déplacer, de jouer avec la demande, de trouver le malheur de la mère cocasse, la cruauté du père banale… Ainsi la narratrice introduit-elle un écart, entre l’auteure et sa mère, qui permettra cet aveu : « Je n’ai pas toujours aimé ma mère. Elle était du côté des perdants et j’étais écœurée de son petit mouchoir toujours humide […]. Cette femme trop gentille, incapable de se protéger de la plus banale cruauté, incapable de se dresser, incapable d’autre chose que pleurer, cette femme, je ne l’ai jamais aidée, je ne l’ai pas défendue. »

Après cet aveu, l’enjeu de l’écriture se déplace. Il s’agira moins de venger la mère (les filles peuvent-elles venger leur mère ?), moins de tenter un geste démesuré de réparation comme celui de la généreuse et fantaisiste Pippa Bacca, que de transformer la demande en œuvre. Non pas raconter l’histoire comme le demande la mère, mais observer ce qui a été vécu et le décrire depuis le point de vue décalé de la narratrice.

    « Il est dans la salle à manger, il crie encore, il claque la porte, il démarre en trombe. Tu pleures. Tu pars plusieurs jours à l’hôpital. Tu reviens. Tu pleures. Il rentre à la maison, dès la porte il appelle, ohoh, c’est un cri de ralliement, on dirait qu’il a changé, on dirait qu’il nous aime, on dirait qu’il revient pour toujours. Il casse des objets, il casse des meubles, il part. Il revient, triomphant. Tu es là. C’est une définition de la conjugalité. À la même place, il le savait. »

Décrire. La robe blanche s’ouvre sur la description somptueuse de la tapisserie qui trônait au-dessus de la table de la salle à manger familiale, L’assassinat de la dame, inspirée d’un tableau de Boticelli réalisé pour répondre à la commande… d’un cadeau nuptial ! Je vous laisse découvrir, si je suis parvenue à vous donner le désir de découvrir l’œuvre de Nathalie Léger (ce que je souhaite ardemment) la façon dont sont ainsi tissés, dès le deuxième fragment, le mariage (le cadeau nuptial) et le meurtre de la femme. Dès cette première image, surgit un pauvre lambeau de la robe de la dame qu’on assassine sur la tapisserie qui trône au-dessus des repas familiaux ; lambeau qu’on retrouvera plus tard, d’une autre robe (« usée, salie, bousillée par le voyage, abreuvée d’expériences »), la robe de Pippa Bacca, qu’on découvre après son assassinat au commissariat d’Istanbul, « posée au sol sur des feuilles de papier journal, démantibulée comme un insecte mort. »

Décrire. Écouter comment le chant de la rivière fait vivre les images – les photos de la comtesse de Castiglione, les scènes du film Wanda, les corps exposés de jeunes artistes dans leur geste de performance, les photos de la mère, enfant, ployant sous le poids du corps souverain de sa mère… Garder à l’oreille le chant de la rivière et, dans l’humble et persistant effort de la description, dans le patient assemblage des fragments, assister à l’émergence de la figure redoutée du malheur maternel… Mais rester dans l’attention au chant, aux mots, aux phrases ; dans la précision de l’image, dans la tonalité de la voix de la narratrice, dans le vivant de chaque fragment.

Décrire le malheur ordinaire, l’ordinaire brutalité des familles et de la conjugalité. On retrouve les thèmes qui traversaient le livre précédent, on retrouve l’esprit de la démarche artistique de Barbara Loden : Réparer les douleurs, traiter l’humiliation, traiter la peur. On reconnaît aussi la démarche de Pippa Bacca et sa tentative éperdue de réparer les drames de la guerre en portant sur les routes un message de paix.

Décrire, déplacer, transformer. Il aura fallu beaucoup de recherches, de questions, de déplacements pour approcher ce qui demandait à émerger dans ces textes. Nathalie Léger savait-elle, lorsqu’elle fit apparaître les larmes de sa mère dans le premier livre, où la mènerait le chant de la rivière ?

    « Tu as écrit pour moi », dit à la fin du livre la voix de la mère, [tu as redonné] « par les mots qui manquaient, par les mots interdits, ma voix vivante, tu as posé des phrases comme une poignée de cailloux sur l’autre plateau de la balance, tu as gravé, dans la pauvreté de la chose dite, un petit mémorial de mots, tu l’as fait, à ta manière, tu l’as fait. »

Claire Lecœur
Passeuse et formatrice
Janvier 2021

Cet article est paru dans un recueil collectif autour des processus de la création : L’acte de création, paru chez L’Harmattan, collection Psychanalyse et lien social, 2021.
Cette collection est dirigée par Joseph Rouzel.

Voir :
L’Exposition
Supplément à la vie de Barbara Loden
La Robe blanche

Joie de l’énergie créatrice

Autour de moi on parlait d’une rentrée sombre, de cœurs lourds, de manque d’énergie… et puis je les ai vus, eux : les acteurs du film Guermantes de Christophe Honoré, et leur ébullition créatrice a été contagieuse.

Nous avons été enfermés, empêchés si longtemps !
Dans le film, une troupe de théâtre l’est aussi : les acteurs apprennent, après le premier confinement, en juillet 2020, que la pièce qu’ils sont en train de répéter ne sera pas jouée car rien ne peut être programmé du fait de l’épée de Damoclès qu’est cette pandémie qui court et se répand.

Pourquoi répéter la pièce si elle ne doit pas être jouée ?
Certains des acteurs menacent de quitter le navire, mais Christophe Honoré, leur metteur en scène, leur demande de rester pour mener à son terme la création de leur pièce (une libre variation autour du Côté de Guermantes de Marcel Proust) ; il leur demande de rester, de se mettre au travail – de le faire pour eux, pour lui… et pour nous, puisque ces répétitions (et bien plus) seront filmées et produiront le portrait d’une troupe empêchée qui décide de poursuivre des répétitions de manière buissonnière alors qu’elle ignore si son spectacle se jouera jamais.

Ils sont beaux, libres, talentueux et drôles – emportés par le grand vent de la création que leur insuffle leur attachement pour le théâtre. Ensemble, ils improvisent et nous transmettent leur amour du métier, de la beauté, de la littérature. Ils sont si vivants, habités par leur art – par leurs doutes et par leur art. Ensemble, dans cette belle vitalité du groupe qui construit l’œuvre en soutenant la créativité de chacun, ils rompent la malédiction qui s’était abattue sur leur création.

Alors je repense à cette phrase de Paul Audi :
« Il faut créer, au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive, pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est et ainsi persister dans son être. »

Alors je me dis que partager cette vitalité créatrice nous permettra de lutter contre la morosité pandémique. Et je repense à l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture, qui reprendra les 30 et 21 novembre : cette joyeuse chaufferie des imaginations. Dans l’atelier aussi, il s’agit de l’énergie porteuse d’un groupe qui soutient l’inventivité de chacun.e.


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Que la puissance soit celle de la douceur

Ce satané coronavirus nous aurait-il permis de comprendre la nécessité de prendre soin de l’autre et d’être là, à ses côtés, dans le temps de l’amour, des liens de compagnonnage, de filiation, d’amitié, de travail ?

Être là, aux côtés de l’autre…
« La douceur nous visite. Nous ne la manipulons ni ne la possédons jamais. Il faut accepter d’entrer dans ses marées, de parcourir ses chemins creux, de se perdre pour que quelque chose d’inédit survienne », écrivait Anne Dufourmantelle dans Puissance de la douceur — livre dont le souvenir m’a donné sa lumière au moment où je me demandais ce qu’il serait bien possible de se souhaiter, après cette année éprouvante pour certains, épouvantable pour d’autres.

« J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une dynamique, une vraie force qui accompagne et porte la vie », disait Anne Dufourmantelle lorsqu’elle parlait de Puissance de la douceur. Anne Dufourmantelle, psychanalyste, philosophe et écrivaine, disait qu’une question traversait ses livres, celle du passage entre la fatalité et la liberté, celle de ces moments de conversion et de retournement, de métamorphose, qui font qu’une vie, à un moment s’ouvre à la liberté.

Puissance de la douceur
Sa pensée bienveillante et audacieuse, Anne nous la transmet dans ce livre où elle raconte que la douceur est une force de résistance à l’oppression, une réserve de combat, mais aussi d’invention ; un autre chemin vers la possibilité d’un dire oui à la vie. Paroles précieuses en ces temps où les confinements nous privent de nos libertés et de la présence de celles et ceux qui comptent, que nous aimons.

Prendre soin

    Faire les gestes appropriés pour endiguer la maladie, refermer la plaie, apaiser la douleur : le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur. Il exprime l’intention du bien, de ce qui est donné par-delà l’acte médical ou la substance analgésique. […] La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation a une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. Compatir, « souffrir avec », c’est éprouver avec l’autre ce qu’il éprouve, sans y céder. C’est pouvoir se laisser entamer par autrui, son chagrin ou sa douleur, et contenir cette douleur en la portant ailleurs. »

Porter la douleur ailleurs. Apaiser. Transformer. Comment transformerons-nous, en 2021, le désarroi que le coronavirus abattit sur notre humanité en tranchant net le tissu de nos relations par peur des contaminations ?

    « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière. »

La lumière, je la trouve dans ses livres dont j’ai parlé ici lorsque j’appris la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle. J’ai plus tard désiré transmettre le vivant désir qui me parvenait par la parole dans ses livres, et conçu un atelier qui invitait à écrire en dialogue avec son œuvre. Un si bel atelier.

Faire vivre la parole fragile des êtres humains. Chercher ensemble les chemins d’un dire oui à la vie, malgré les confinements, malgré la peur. Retourner aux livres d’Anne et ouvrir à nouveau un espace où les paroles circulent, entre lectures et écritures, soutenues par cette belle écoute des textes écrits en ateliers – qui est l’une des figures de la puissance de la douceur.

De la douceur, préservons ensemble la force et la lumière, en 2021.

En 2020, ouvrez !

Ouvrez les portes, ouvrez les cœurs, ouvrez les frontières !

« Le soleil passe les frontières sans que les soldats tirent dessus. »
Salim Jabran.

Photo Davor Konjikusic, Série Aura : F37. Frontière serbo-hongroise.
Les murs du pouvoir, Arles, 2019.

« C’est difficile d’ouvrir une porte quand on ignore ce que l’on va trouver derrière, mais le pire, tu sais quoi ? C’est de mourir sans savoir ce qu’il y avait derrière la porte. »
Jean-Paul Jody.

Ouvrez, ouvrez, ouvrez…

« Ouvrez les portes, on se serrera, on s’arrangera.
Ouvre, mon âme, les ouvertures de ta demeure pour qu’elle s’emplisse d’allégresse. »
Vladimir Jankélévitch.

… Ouvrez les livres – faites entrer la lumière !

« Ah ! la lumière ! la lumière toujours ! la lumière partout ! La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. »
Victor Hugo.

Oui, ouvrez les livres, car « la littérature est assaut contre la frontière », écrit Franz Kafka.

Dire le monde par les cartes

Aux Archives Nationales, on découvre en ce moment des cartes dessinées par des artistes, au Moyen Âge et pendant la Renaissance. Les regardant, je me suis dit que dessiner des cartes, c’est aussi écrire – écrire le temps.

Ici c’est Paris, dessiné par Germain Hoyau et gravé par Olivier Truschet, en 1553. À l’époque, Belleville s’écrit Bele vile – on voit quelques maisons sur la Butte, au milieu des champs. C’est bien avant que Jean-Charles Alphan ne vienne transformer la décharge à ciel ouvert du Mont chauve en un jardin dans la ville.

 

C’est l’époque où la justice royale exhibe les pendus aux gibets de la ville.
Sur la carte, j’en ai dénombré quatre : celui de la place Maubert (1 pendu), celui du marché aux pourceaux (1 pendu)… et le gibet collectif de Mon faucon (Montfaucon), érigé au sommet de la butte comme avertissement aux voyageurs arrivant par la porte nord-est de la ville (3 pendus représentés à ces « Fourches de la grande justice » autour desquelles les foules se rassemblaient pour assister au spectacle des pendaisons).

 

Ici, Nanteuil le Haudoin (Oise), dessiné en 1609 par Jehane Monnerye. La carte, peinte sur parchemin, est une « figure judiciaire » ; elle fait preuve des frontières entre les différents châteaux.

Et ici, c’est Strasbourg, dessiné en 1548 par Conrad Morant, dessinateur et graveur sur bois, qui représente la ville observée depuis la tour nord de la cathédrale Notre-Dame.

Paysages et décors de la vie quotidienne autrefois… Ces cartes donnent à voir des lieux observés, arpentés – une connaissance des paysages fondée sur l’expérience. Elles sont un bel écho au travail initié lors de l’atelier Lieux – visages du monde.

(Ici vous découvrirez de meilleures photos des cartes.)

2019

Que la vie, en cette année neuve, soit belle et puissante, à l’image du fécond Mékong !

 

« Je descends du car ; je vais au bastingage. Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d’eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. »
Marguerite Duras

S’émerveiller

S’émerveiller de ce qui se trouve là, à portée du regard

« Parfois le silence règne, nous sommes paisibles et concentrés, la lumière est belle et notre regard vigilant : alors l’émerveillement nous saisit. D’où vient ce sentiment fugitif ? […] Soudain on vit pleinement, ici et maintenant, dans le pur présent. »

Belinda Cannonne écrit, dans S’émerveiller : « Je m’intéresse à cet état parce qu’il relève d’une sagesse — d’un savoir-vivre à conquérir contre l’agitation de nos jours. »

Un appel à la vigilance, à cet état de réceptivité qui demande de prendre le temps, de s’arrêter, de laisser venir le monde à soi — de cultiver une présence à l’instant.

Tout à coup on voit autrement. « S’émerveiller résulte d’un mouvement intime, d’une disposition intérieure par lesquels le paysage à ma fenêtre ou l’homme devant moi deviennent des événements. »

On peut trouver l’idée ridicule, naïve… Pourtant le livre a été écrit pour résister à l’enténèbrement du monde. « Je n’ai jamais cessé de croire que le monde reposait sur un équilibre, fragile, menacé, de forces néfastes et de forces bénéfiques, qu’il nous appartenait de maintenir, et que viser le bonheur, un bonheur conscient de l’ombre, était possible et sage. »

S’émerveiller des jeux de la lumière entre les feuilles d’un jeune frêne ? Du chant d’un rossignol ? De la bascule qui entraîne les ténèbres vers le retour progressif de la lumière au cœur de l’hiver ? Des riverains amoureux des fleurs qui, à Paris dans le 19°, entourent les pieds des arbres de leur quartier d’un fouillis de plantes et affichent fièrement le mot « jardin » sur des pancartes qui prient les passants de ne pas y jeter leurs mégots ? S’émerveiller du saut dans l’inconnu de ce jeune homme qui, aide soignant dans une institution sociale du Nord, après s’être présenté d’un sonore « l’écriture et moi ça fait trois ! », le premier matin d’une formation aux écritures de l’accompagnement, finit par s’y jeter, dans l’écriture, porté par la bienveillance du groupe et malgré l’agitation qui le traversait, incessante, électrisant jusqu’à ses jambes sous la table — ces jambes qui le portent tous les jours vers tant de corps malades qu’il faut déplacer, soigner, laver ?

Ce qui contrarie l’émerveillement, dit Belinda Cannone, c’est la familiarité — on a trop vu les choses, tant vu de choses… elles ne nous émerveillent plus. « Nous échangeons peu à peu notre capacité d’émerveillement contre la capacité de comprendre, d’affronter, d’essayer de maîtriser le monde dans lequel nous avançons. En perdant de vue sa beauté, son mystère, sa magie. »

« Rien n’est plus simple que de mesurer l’incroyable capacité d’émerveillement des humains. Il suffit d’observer un bébé âgé de quelques mois : tout le fascine, tout le captive. Tout l’enthousiasme. Son corps entier le dit, s’agite, il crie de joie ou de surprise à chaque découverte ou redécouverte. Il veut toucher, sentir, saisir, goûter l’insecte et la fleur, la barbe de son père et le jouet de sa sœur, le tissu des vêtements… Une trentaine d’années plus tard, le changement est saisissant : revêtu d’un costume-cravate ou d’un tailleur de circonstance, l’ex-bébé prend l’avion Strasbourg-Paris, tôt le matin, pour participer à une réunion importante. L’hôtesse de l’air lui sourit elle a d’extraordinaires yeux vert d’eau qu’il ne remarque pas. L’avion passe au-dessus des Vosges pendant que le jour se lève. Depuis le hublot, l’aube sur les montagnes est d’une beauté à couper le souffle. Personne ne la regarde. À part la femme du siège 4A, pourtant habituée au trajet, mais que le spectacle du lever du jour vu d’en haut bouleverse, chaque fois : fascinée, captivée. Émerveillée… »

S’émerveiller ? « Il s’agirait de laisser les choses s’éclairer plutôt que vouloir les expliquer […] ; du choix délibéré, conscient, libre, de refuser l’aigreur, la dureté et la peur pour aborder le monde avec ouverture », dit Belinda Cannone lorsqu’elle dialogue avec la revue Psychologies, dans le cadre du dossier Ils savent encore s’émerveiller.

Belinda Cannone nous convie à nous émerveiller devant les choses simples, les choses humbles, devant le monde modeste. « La plupart du temps on est pris dans le désir, et le désir c’est le désir de faire, d’agir. Sans lenteur, il n’y a pas d’émerveillement. »

« L’amoureuse concentration
Je regarde la haie, la haie que je connais si bien et qui n’a rien de remarquable […], mais le soleil couchant l’éclaire, et soudain je m’émerveille car je la vois. Mon sentiment n’est pas lié à sa nature remarquable ou surprenante mais à ma capacité de la voir vraiment. C’est-à-dire à la voir pour elle-même, dans la force de son existence, dans sa présence. S’émerveiller, c’est d’abord saisir la présence des choses et des êtres. »

« Se tenir dans un état de présence extrême au monde qui le fait advenir dans son éclat. »

Belinda Cannone était l’amie d’Anne Dufourmantelle. Lisant ses ouvrages, Le don du passeur et L’écriture du désir notamment, je retrouve l’acuité profonde et joyeuse qu’Anne Dufourmantelle portait sur le désir des femmes et des hommes, et sur notre monde.

Avec ces auteures, je vous souhaite de trouver et cultiver, en 2018, vos propres sources d’émerveillement.

 

Un couteau dans le cœur

Deux fois, quelques secondes

Écrire, nous avions cette expérience ensemble, avec Monique — j’avais déposé ici des textes qu’elle a écrits en atelier. Écrire. Monique habite à coté de la gare st Charles, à Marseille. Après le double meurtre perpétré là-bas le 2 octobre, Monique m’envoie ceci. Je lui suis profondément reconnaissante de m’autoriser à publier ce cri ici.

« Un couteau dans le cœur
Dans les cœurs

Deux fois, quelques secondes

Le train, le train des autres
Mais il va mourir, il le sait

Deux fois, quelques secondes

A quelques mètres
Là où on entend aussi le train
C’est dimanche
Terrasse, enfants, rires…

Deux fois, quelques secondes

On aurait pu y être, on y était
Deux jeunes filles
Et puis tous les autres
Il y a du monde
Il y a toujours du monde
Et de l’aveuglement
Ça vient, ça part, ça revient
Le pas est d’espoir, de voyage, de retour, de retrouvailles

Deux fois, quelques secondes

Il aurait pu y avoir du retard
Il aurait pu y avoir un autre chemin
Ne pas se croiser
Ne pas avancer, ralentir, reculer, passer ailleurs finalement
Faire une autre rencontre

Deux fois, quelques secondes

Et lui aussi renoncer, repartir, redescendre l’escalier
Tu ne tueras pas
Faire autre chose, parler, crier, penser un peu
Non !

La douleur
J’ai voulu aller à cet endroit aujourd’hui
Juste pour se tenir debout, là
Avec les autres
Dans le soleil, le même
A la même heure qu’hier
Se tenir debout parce qu’on ne sait pas quoi faire d’autre : se poser comme vivant
Avoir l’air de juste avant
Dans ce soleil si doux, dans ce point de rencontre

C’est écrit là : point de rencontre
Mauvaise rencontre

Deux fois, quelques secondes

Le couteau
Camus
Le soleil
L’étranger

C’est pas vrai que la vie continue

Deux fois, quelques secondes

J’entends à la radio
Square Narvick
Narvick, souvenir de guerre, souvenir de neige et de feu

La vie s’arrête tout le temps
C’est juste la nuit qui apaise parfois, qui éteint, qui étouffe, qui ombre les taches de sang, qui ferme les yeux fous

Et le soleil revient
L’aurore d’après
Douce,
Puis arrogante, oublieuse, ignorante. »

Monique Romiau-Prat
Marseille, 2 octobre 2017

 

Frères migrants aux Voix vives

Sète, juillet 2017, Festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée



« La poésie chemin de paix », lit-on sur le programme du festival. L’appel se fait entendre dès samedi soir, au parc Simone Veil, lors de la magnifique lecture de Frères migrants de Patrick Chamoiseau par Isabelle Fruleux accompagnée de Zacharie Abraham à la contrebasse, et Laurent Maur à l’harmonica. 

 

« Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin. »
Vous pouvez découvrir ici la Déclaration des poètes

« Nous sommes toujours contemporains d’une barbarie que nous ne voulons pas voir », dit le lendemain Patrick Chamoiseau. « Politiquement nous avons à construire un nouveau cadre de l’hospitalité, il faut retrouver ce goût créatif d’essayer de comprendre comment pourrait fonctionner un monde où les frontières ne seraient pas de guillotines. »

 

C’est à la fin d’une année marquée par la visibilité d’un phénomène historique majeur « que cet homme-écriture a rédigé un texte qui est, à son image, à la fois un essai, un poème et un manifeste, un appel et une prière. » Voir ici l’article d’En attendant Nadeau

Lire ici la belle critique de la Librairie Charybde sur Frères migrants

 

« Les flux migratoires sont comme un réveil du sang de la terre », disait Patrick Chamoiseau lors d’une interview par Libération

Patrick Chamoiseau qui écrit aussi dans Libération : « Comme l’amour, le bonheur est une compétence de notre imaginaire que nous devons apprendre à développer en nous. Il rassemble nos perceptions, les soulève dans l’ordinaire d’un simple instant. Sa présence (étrangère aux joies grasses qui s’épuisent) peut ne pas se ressentir. Considérons alors cet art : retenir les épiphanies qui amplifient notre sensibilité au seul fait d’être en vie. »

C’est à ces épiphanies que je vous invitais, hier, vous qui m’avez rejointe à l’atelier Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète