covid 19 – jour 8

Avant.
Il y a treize jours, j’embrassais ma vieille mère dans son ehpad en lui disant – mais qu’entend-elle, ma petite mère qui a perdu l’usage du langage ? – il y a treize jours, je racontais à ma mère que sans doute nous serions empêchées, bientôt, de nous voir chaque semaine car un méchant virus allait probablement obliger l’ehpad qui l’accueille depuis un an à fermer ses portes – il y a treize jours, avant l’irruption dans nos corps du covid19, ma mère était particulièrement détendue, elle souriait en m’écoutant.

Mais de quoi se souvient-elle, aujourd’hui, ma petite mère, maintenant que, dans la nuit de mardi à mercredi, il y a dix jours, le samu est venu la sortir de son ehpad pour la déposer aux urgences de l’hôpital de Nanterre ? Maintenant qu’elle a été coupée, cette nuit-là, des voix et des présences qui sont ses seuls repères ?

Depuis, diagnostiquée positive au test du coronavirus, mise sous assistance respiratoire, isolée – depuis plus aucun contact, aucune voix ni présence connue à ses côtés… Et ma mère crie quand on l’approche parce qu’elle n’a plus les mots ni pour parler ni pour penser le traumatisme qu’elle traverse, ma mère ne reconnaît ni les présences ni les voix derrière les masques qui entrent quatre fois par jour dans sa chambre pour effectuer les soins minimaux… État alarmant de l’hôpital et des soignants, soignants et soignés en danger, désert où se trouve ma mère – poussière insignifiante dans le grand navire hôpital menacé de naufrage – et entre nous, ce lien ; ce virus qu’elle m’a transmis.

Aujourd’hui, 8° jour du covid19 pour moi, 12° jour pour elle
Ce matin la fièvre commençait à reculer, puis elle revient – est-ce le signe que le virus que m’a transmis ma petite mère aura bientôt quitté le corps de sa fille ? D’elle, isolée à l’hôpital aux prises avec une forme bien plus grave du virus que celle qui se développe dans mes cellules, je ne sais que les quelques phrases du médecin qui m’appelait il y a trois jours : état stable, elle est sous oxygène, elle crie quand on l’approche.

J’ai tout essayé pour frayer un chemin vers elle – j’avais même, sur les conseils avisés d’une amie précieuse, parlé avec l’aumônier de l’hôpital qui avait accepté de lui rendre visite – nous avions envisagé qu’il m’appelle lorsqu’il aurait été près d’elle – pour lui faire entendre ma voix… pour lui redonner ce repère… Mais non : même à l’aumônier, l’hôpital ne peut donner masque et vêtements de protection qui manquent si cruellement pour les soignants.

Ma mère est atteinte d’une maladie cousine d’Alzheimer, la maladie Corps de Lewy. Depuis quatre ans, je suis les avancées de cette maladie dans le corps et l’esprit de ma petite mère – perte d’équilibre, perte de mémoire, puis perte du langage, perte totale d’autonomie, perte du sentiment d’être soi… Depuis quatre ans, je l’entoure, et la fais entourer, de soins, de voix, de présences favorables – ce « care » dont il est question dans un article de Libération :

« Nous, humains, avons besoin de chair, de contact sensoriel, d’expressivité, et plus nous sommes âgés et enfermés dans la prison de notre corps, voyant moins, entendant moins, comprenant moins, s’angoissant plus, plus le corps de l’autre nous est indispensable, cette main que l’on serre, ce visage qui se penche, cette voix qui taquine, nous ne pouvons nous en passer. »

Ces relations dont j’ai entouré ma mère sont les seuls liens qui la rattachaient encore à ce que, faute de mieux, je nommerais la vie. Ma mère criait parfois, lorsqu’on s’approchait trop vite, quand on oubliait de s’annoncer avec sa voix – elle se défendait – ; mais elle riait aussi, dans les moments de présence douce, elle adorait que je dépose de gros baisers sonores sur son front. Elle ne savait plus qui j’étais, exactement (repères brouillés, depuis quatre ans je suis devenue « maman », celle qui prend soin), mais elle reconnaissait ma présence, ma voix.

Tout cela – tout ce tissage serré de présences favorables autour d’une vieille dame qui ne reste arrimée à la vie qu’en étant connectée à des présences/voix/corps qu’elle reconnaît – a volé en éclat lorsque ma petite mère a été sortie, en pleine nuit, il y a 11 jours, de son ehpad, et conduite aux urgences, puis isolée dans une chambre d’hôpital où tout (présences/corps/voix masqués) est désormais étranger. Peut-être ce fameux dimanche (il y aura demain deux semaines, notre dernière fois avant le covid19), sera-t-il la dernière fois du sourire de ma mère.

J’aimerais dire ici deux choses.
La première, est que cette détresse psychique des personnes fragiles coupées de leur entourage faute de moyens (faute de masques, faute de tenues de protection, faute de temps pour les soignants), est de la responsabilité de l’état qui a détruit notre système de soins. Et je remercie les médecins qui portent aujourd’hui plainte contre les dirigeants qui n’ont pas pris à temps les mesures qui s’imposaient.

La deuxième chose, c’est redire la nécessité du confinement pour enrayer la propagation du virus. Les signes de la contamination peuvent être si ténus – un peu de fièvre les premiers jours (mais le sent-on, le 38°, si l’on n’est pas averti ?), la fatigue (mais nos vies ne sont-elles pas fatigantes ?), une légère gêne respiratoire… le virus est pourtant déjà là, il circule à une vitesse qui dépasse nos imaginations, et se répand.

Lorsque le diagnostic a été posé pour ma mère, je me suis aussitôt mise en quatorzaine, mais cinq jours s’étaient écoulés depuis nos derniers baisers. Alors, merci aux sentinelles qui, comme l’a fait Olivia Rosenthal au festival Effractions à Beaubourg dès le 1er mars, ont crié dans la foule « on ne s’embrasse pas ! » Déjà le premier mars, on savait.

Écoutez les sentinelles !

16 réflexions sur “covid 19 – jour 8

  1. bonjour Claire, Toutes mes pensées chaleureuses t’accompagnent en ce moment. Merci pour tes mots qui alertent, parlent, partagent, font prendre conscience. Ils sont essentiels. Je t’embrasse fort et prends soin de toi, A très bientôt, emmanuelle

  2. bonjour Claire, évidemment toutes mes pensées vont vers toi et les tiens. Tes mots que je lis hélas loin de tes ateliers me donnent toujours et encore la même évidence renouvelée d’humanité agissante, forte, essentielle en somme. Evidemment aussi je ne te l’écris jamais, faute de ? Faute de rien, juste par insouciance, mais là aujourd’hui je me soucie de nous tous, tout comme toi et heureusement beaucoup d’autres… Mes mots à moi sont ici peu habiles mais vraiment sincère… et te disent merci
    Dominique

  3. Oh, Claire, quel beau texte, mais là n’est pas l’essentiel aujourd’hui. Ta maman te sait, ta maman te connait, elle te porte en elle, elle t’accompagne, tu l’accompagnes au plus profond de vos cœurs, de vos esprits, de vos âmes. Au plus profond de vous, vous êtes ensemble, envers et avec tout! Cœur à Cœur! Je vous embrasse avec beaucoup de tendresse, avec beaucoup d’espoirs, Véronique G.

    • Merci chère Véronique de ces bons mots, car c’est bien ce qu’il nous reste, l’espoir qu’il existe d’autres voies de langage qui circulent par delà les murs des hôpitaux, de coeur à coeur.
      Prends soin de toi

  4. Merci Claire pour votre courage pour vos mots si précieux dans cette période difficile pour beaucoup. Merci également pour vos conseils et votre position au regard de notre système de santé. Prenez soin de vous. Aline Arnaud

    • merci Aline de votre signe ; c’est en pensant que ces mots pourraient toucher d’autres que moi que j’ai choisi de sortir de mon habituelle réserve. Prenez soin de vous également

  5. Claire, vos mots m’ont tant touchée et doivent se divulguer, se transmettre, se propager pour éviter la contagion de l’isolement, du repli sur soi, de l’abandon des plus faibles. Je ne manquerai pas de partager votre parole, votre colère digne!

  6. Chère Claire ,

    Merci pour la tendresse logée dans tes phrases, la puissance de tes mots sentinelles .
    Ils m’ont gagnée jusqu’au bout des doigts de pieds. Je patiente et reporte plus loin ma visite.
    Eh Oui, savoir nos vieux – parents, oncles tantes , frères sœurs, cousins cousines -, isolés et fragiles, ça nous fait mal.
    Les miens octo et nonagénaires, sont fort heureusement encore à leur domicile, malgré les maladies. Ils ont connu la guerre et l’avant-guerre. Une bonne part des personnes qui venaient les aider se sont retirées cette semaine.
    Et ils nous offrent chaque jour par téléphone un petit « ça va ! » noble et discret qu’on essaie de percer.
    Si tu me donnes le nom de ta Mère et seulement si tu m’y autorises, je la nommerai dans mes silences et ça fera sauter, au moins pour un instant, les murs et portes de séparation, et peut-être même, des étincelles de joie autour d’elle.
    Et nous agrandirons le grand cercle invisible autour de nos aïeux.

    Avec toute mon amitié,
    Florence –
    ( Tu étais ma formatrice préférée de la Rue Saint Jacques !)

    • Merci Florence de tes mots qui ouvrent le cercle de nos inquiétudes à tous nos fragiles ascendants.
      Ma mère se prénomme Colette, je porte le même nom qu’elle (le nom de son mari, mon père, mort il y a quatre ans aujourd’hui). Si tu connais des voies pour éveiller la joie autour d’elle dans un contexte si sombre, je t’en donne l’autorisation !

  7. Bonjour Claire Que peux t’on écrire après ce texte poignant, touchant et si beau ? Un bel hommage à votre petite mère, j’habite Mulhouse, confinée mais concernée par d’autres professionnels au front que sont les travailleurs sociaux proches des gens fragiles touchés aussi … nous nous sommes rencontrés un week-end d’atelier, la distance me permet de vous embrasser bon rétablissement

    • Merci Caroline ! oui, je me souviens très bien de vous, et j’imagine que les travailleurs sociaux dépensent beaucoup d’énergie pour protéger les plus faibles, qui sont toujours les premières victimes des maux comme les épidémies, et ce virus. Je vous souhaite courage pour les soutenir dans leur oeuvre nécessaire.

  8. Très chère Claire, ton texte m’a profondément touchée. Maintenant, ta petite mère et toi, vous faites partie des personnes vers lesquelles vont souvent mes pensées en ces jours difficiles à vivre.
    J’ai cette conviction, moi aussi, que d’autres voies de langage, d’autres voies de présence aimante existent et circulent de cœur à cœur, de toi vers ta maman, de nous vers elle et toi.
    « Est-ce sa voix que j’entends dans les mots que j’écris ?  » Tu te souviens ?…
    Le texte que tu écris, je le ressens comme la lettre que tu lui adresses à elle, ta petite mère, pour l’entourer encore et encore de tes mots et de ta voix.
    Je t’embrasse chaleureusement. Prends bien soin de toi.

    • Chère Nicole, oui, je me souviens, et il s’agit bien de ta voix, à toi, que je trouve aujourd’hui en signe d’amitié ! Merci, Nicole, pour tes mots ; aujourd’hui j’apprends que l’état de ma petite mère est stable, qu’ils vont diminuer l’oxygène, qu’il n’est pas impossible qu’elle soit sortante bientôt… tu vois… tout ce travail de tissage des mots de solidarité autour d’elle lui aura peut-être donné la force de traverser l’épreuve !
      Merci vraiment. Et prends soin de toi aussi.

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