« Je n’oublie pas la modestie qui pousse à s’intéresser à l’infiniment petit… »
« Au gré du souffle du pinceau, je m’attache à explorer le génie propre à chaque être : bruissement des branches de bambous, pudeur discrète d’un brin d’herbe, ferveur des jeunes pousses de jonquilles tournées vers la lumière, squelette de l’arbre ployé par les bourrasques d’hiver, tête-à-tête de deux bourgeons, destin d’une fleur au cœur noir, tige d’une vulgaire ronce cherchant l’humidité, éclosion des fleurs de prunier en voie lactée, sourire d’une primevère, humeur impétueuse d’un bois mort… »
Sentez-vous, comme moi, la paix vous gagner lorsque vous lisez ces mots de Fabienne Verdier ? Elle raconte, dans Passagère du silence, l’enseignement reçu, dix années durant, dans la Chine de l’après révolution culturelle. Dix années pour apprendre les secret millénaires de l’art chinois de la calligraphie. Dix années pour apprendre à contempler, à habiter son pinceau, à déployer le vivant dans le trait.
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« Le calligraphe est un nomade, un passager du silence, un funambule. Il aime l’errance intuitive sur les territoires infinis. Il se pose de-ci, de-là, explorateur de l’univers en mouvement dans l’espace-temps. Il est animé par le désir de donner un goût d’éternité à l’éphémère. »
Entrez avec moi dans le récit d’un détour de son apprentissage par la sagesse d’un vieux musicologue amoureux de l’âme des objets :
« Mon vieux maître m’avait conseillé de rendre visite à l’un de ses meilleurs amis, M. Lang Yusong, comptant parmi les plus grands musicologues d’Asie mais aussi calligraphe hors pair, peintre, graveur de sceaux et historien. […] Il m’a initiée à la céramique et aux antiquités. Il me donnait rendez-vous à cinq heures du matin, sur un petit pont, et nous partions découvrir ce que les paysans avaient apporté dans certains marchés de Pékin où les antiquaires venaient se fournir. « C’est une coupelle ancienne, me disait-il. Observe sa ligne admirable. Il te faut apprendre à goûter cette forme d’art. Achète-là, tu vivras avec elle jusqu’à la fin de tes jours. Elle t’apportera la pureté que tu dois trouver dans ton esprit pour travailler. » Une fois, comme j’ai fait la moue devant un bol, il a éclaté de rire : « Tu n’y connais rien : c’est une céramique de l’époque Song d’une rare qualité. » Il me désignait une poussière sur la surface : « c’est la technique de la poussière d’étoiles, elle suggère le cosmos. » Il m’expliqua les résurgences des mythes chinois à travers les petits personnages figurant sur les côtés, comment on reconnaissait l’époque à laquelle les céramiques avaient été fabriquées. Ce n’était pas la ressemblance illusoire avec le réel que l’objet représentait qui nous intéressait, mais sa présence vivante. Le vieux Lan poursuivait : « Tente d’éprouver la plénitude de leur être dans l’espace du silence. Ils sont pleins du vide qui les fait être. Nés du chaos de la matière en fusion, comme ils paraissent tranquilles pourtant… Perçois la réserve, la retenue dans lesquelles ils livrent leur histoire… Déchiffre-la, décris la relation qu’ils entretiennent avec le monde. Saisis l’intelligence pure de leur forme intérieure. Essaie de pénétrer l’univers organique de leur matière ; il apportera à ton œuvre une dimension cosmogonique. Tu dois percevoir au bout de ton pinceau le flux et le reflux de la matière qui leur a donné vie. N’oublie pas, Mademoiselle Fa, la perfection de leur forme dans leur maladresse. Elle est connaissance pure. Elle a le pouvoir de nous restructurer intérieurement. Aucun mot ne saurait traduire la joie qu’elle procure. Dans la clarté d’une glaçure ou la brillance lumineuse d’une porcelaine, nos pensées troubles disparaissent sans laisser de traces. L’objet est reposant. Il possède réellement un pouvoir magique sur l’individu qui le contemple. […] Je ne parle pas ici de natures mortes comme vous dites en Occident, mais de natures vivantes. Comme nous, ces objets portent l’émouvante patine du temps. Ne crois pas qu’ils se livrent facilement ! Quel souffle mystérieux les anime ? Imagine ce que va nous raconter cette coupe en forme de feuille de lotus où le jade et l’ambre dansent sur un socle tortueux ; la glaçure légère d’une coupe sur pieds des Ming ; les boîtes à thé aux odeurs de bois de camphre ; ce vase tripode à encens, gravé de veines de dragon ; ce pot en céladon dont l’embouchure représente l’Être suprême ; cette coupe de verre mouchetée de signes de constellations ; ce bassin en grès dont la marbrure représente le feu de l’énergie vitale ; […] ce bol noir, luisant comme la Voie lactée, destiné à mettre en relief la clarté du thé […]. Ces objets sont pour moi des îles de repos où l’âme va, par instants, puiser quelques pensées cachées de sérénité. »

Splendide ! Merci Claire.