J’écris pour mieux t’écouter

Le voilà cet article écrit pendant l’hiver : Restaurer une relation vivante avec l’écriture.

    « Nous ne nous connaissons pas et pourtant, écrivant, je m’adresse à vous qui deviendrez mes lecteurs lorsque vous découvrirez ce qu’aujourd’hui, me mettant à écrire, je ne conçois pas encore. Car avant d’écrire […], je n’ai qu’un vague projet : je viens avec mon désir de vous parler de l’écriture et de ses processus, des ateliers d’écriture et formations que je conduis depuis vingt ans, notamment auprès de personnes qui exercent des métiers de la relation. Je viens aussi avec le désir de vous transmettre quelques-unes des convictions qui nourrissent ma posture de passeuse. Je porte ces désirs encore confus, là, face à la page blanche ouverte sur l’ordinateur. Mais la forme que prendront ces désirs, les mots qui les soutiendront, le texte qu’ils feront naître, je n’en sais rien encore. »

Que peut l’écriture ? était la question posée à l’origine de ce numéro 110 de la revue Empan, paru en juin 2018 sous le titre Écritures au travail : « Écrire, depuis toujours, agrandit nos capacités de comprendre et d’inventer. Comment l’écriture aide-t-elle à donner du sens aux pratiques ? à la vie ? » nous demandait le comité de rédaction, citant Belinda Cannone : « Connaître-écrire consiste à déployer les questions qui traversent notre vie et qui, d’être déployées, les transforment. »

Comme toujours, mes compagnons auteurs m’ont accompagnée à construire une pensée qui éclairerait les questions posées, à écrire : Belinda Cannone, Anne Dufourmantelle, Nicole Caligaris, Dominique Dussidour, Serge Klopp, Bernard Noël, David R. Olson, Jacques Riffault, Joseph Rouzel et Claude Simon.

    « Écrire. On croit souvent que la pensée précède l’écriture, que ce qui va s’écrire existe déjà avant de se mettre à écrire ; on va parfois jusqu’à imaginer que le texte se déroulera sous nos mains, comme s’il était dicté par… une voix ? L’inspiration ? Très vite, on s’effraye que cela ne vienne pas ainsi, on désespère de la lenteur de l’acte, de la pauvreté des mots lorsqu’ils parviennent à la page, de la forme bancale des phrases, de ce qu’elles dévoilent de nos désordres intimes… on finit par se décréter incapable. C’est ignorer que, quelle que soit la tâche d’écriture qui nous requiert, écrire produit toujours de l’inattendu. »

Découvrant Écritures au travail, je trouve des échos entre ce que j’écrivais et les articles de celles et ceux qui écrivaient, elles et eux aussi, sur l’écriture… Marc Dujardin, par exemple, dans Dans l’après-coup d’écrire : « Nous avons appris que nous étions tributaires d’une sorte de dictée en nous des mots, que nous ne pouvions avancer que dans l’emmêlement de ce que nous disons et de ce qui nous le fait dire. »

Françoise Gaudibert, aussi, avec Écrire pour finir : « J’ai en outre reconnu quelque chose de très plaisant et à quoi je tiens par-dessus tout : la jubilation qui vous saisit quand « écrire » vous fait « découvrir » un continent nouveau, une image ou une idée qui arrive sans prévenir. L’écriture n’est pas le seul lieu de ces découvertes heureuses, que je sais reconnaître dans la pratique du dessin et qui constituent certainement la raison d’être de toutes les formes de pratiques créatives. Penser, lire, débattre sont aussi des domaines qui procurent des bonheurs de natures proches, sinon identiques. »

    « Écrire. On travaille avec cet inconnu qui cherche à trouver forme dans un texte. Même si l’on connaît son sujet, même si l’on a au préalable pris beaucoup de notes, l’écriture agira comme un révélateur. La prolifération complexe de sens qui prendra corps dans le travail du texte nous racontera ce que nous ne savions pas savoir, si nous nous laissons porter – traverser – par la dynamique du processus qui tend vers le texte abouti. Alors seulement se révélera la forme singulière d’une pensée. »

Il s’agissait aussi de parler des écritures des métiers dits « de la relation ». J’ai ainsi découvert le récit d’un atelier d’écriture proposé à des adolescents en CMPP, La boîte à mot, de Marie-France Léger : « Vagabonder, explorer les formes d’écriture, inventer en toute liberté avec les mots dans le cadre rassurant de l’atelier peut favoriser la mise en place progressive d’un véritable processus créatif chez l’adolescent et l’amener, peu à peu, à une élaboration de ce qui le fait souffrir. »

    « J’écris pour mieux t’écouter », disait François Dolto aux enfants lorsqu’ils lui demandaient pourquoi elle prenait des notes pendant leurs séances de psychanalyse. Il s’agit bien d’écouter l’autre, de mieux l’écouter dans la relation qui fonde toute clinique. Dans ces métiers de la relation, la clinique se soutient toujours d’une présence. Elle mobilise la disposition du professionnel à être touché par l’autre, à faire lecture de ses difficultés au travers des paroles confiées dans l’entre-deux de la relation. La posture demande de penser les relations complexes dans lesquelles on est impliqué. »

Accompagner l’écriture des métiers de la relation ? Vous qui lisez mes articles, vous reconnaîtrez ce thème, maintes fois abordé sur ce site, notamment dans la rubrique Formations.

    « Écrire. Il n’existe pas de méthode miracle, pas de techniques qui garantiraient l’efficacité de tous. Chacun doit trouver ses propres chemins pour écrire, même s’il s’agit toujours de traverser un même processus, de s’y confronter à des obstacles qu’on trouvera d’autant mieux à contourner qu’on aura restauré une relation vivante avec l’écriture, en la pratiquant régulièrement. Chaque écriture – chaque style, chaque forme de pensée – sera toujours singulière, tout comme chaque personne, chaque professionnel qui écrit. »


Aller à la page des ateliers et formations

Prendre soin des écritures avec Anne

Relire les livres d’Anne irrigue et déplace la préparation de l’atelier

« Prendre soin
Faire les gestes appropriés pour endiguer la maladie, refermer la plaie, apaiser la douleur : le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur. […] La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation a une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. Compatir, « souffrir avec », c’est éprouver avec l’autre ce qu’il éprouve, sans y céder. C’est pouvoir se laisser entamer par autrui, son chagrin ou sa douleur, et contenir cette douleur en la portant ailleurs. »
Puissance de la douceur

Histoires de douceur, histoires de secrets, histoires de risques… Quels thèmes viendront irriguer les écritures, approfondir les personnages, dynamiser les récits qui naîtront du travail de l’atelier ?

Le secret d’une personne, « ce peut être une atmosphère, une couleur un lieu, une manière d’être. Sa manière de se tenir, d’aimer, ses lectures, ses lieux de prédilections, ses amis. Ce secret non gardé par lui bien au contraire le garde, c’est-à-dire le protège. Il est une tonalité, une musique particulière. Une signature. »
Défense du secret

Il s’agira, comme dans tous mes ateliers, de prendre soin des écritures, pas à pas, proposition après proposition, en espérant que quelque chose inconnu survienne, dont on ne prendra connaissance, comme l’écrit Anne, qu’après-coup.

« Dans la création, il est tout le temps question de ce dispositif logé en avant de soi et qui nous informe, en quelque sorte à notre insu, et se dépose sur la toile, dans la partition ou sur la page avant même que notre conscience s’y attarde ; elle n’en prendra connaissance qu’à la relecture. »
Éloge du risque

Voir l’atelier Écrire avec Anne Dufourmantelle
Voir l’invitation à écrire avec Anne

Préparation de l’atelier Écrire avec Anne

« La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est « or » ou « source ».

Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même « au secret », c’est-à-dire au cachot. »
Défense du secret

« Nous avons été des enfants érotiques et nous ne le savons plus.

Nous avons goûté le monde, nous avons touché et été touchés, nous avons écouté un bruit jusqu’à ce qu’il se confonde avec la nuit et nous enveloppe comme une voie lactée merveilleuse, nous avons bercé une feuille d’herbe, un caillou, un mot, des tas de choses impossibles à bercer, nous l’avons fait, nous avons traqué sous nos paupière à demi-closes un signe de vie à l’envers, nous avons construit des passages, des signes, des alphabets, nous avons essayé de comprendre, dos à l’énigme, et de nous raconter des histoires pour être moins effrayés. Et nous avons oublié cela. Cette énergie folle dépensée pour rien, pour quelques sensations fugitives et brûlantes restées sous la peau comme des augures non déchiffrées. »
Éloge du risque


Voir l’atelier Écrire avec Anne Dufourmantelle
Voir l’invitation à écrire avec Anne

Une année sublime ?

Oserai-je ce mot, sublime, dans le chaos actuel ?

Oserai-je poser sublime contre les effractions de violences qui fissurent notre monde, contre les menaces extrémistes et la frénésie aveugle des lois du marché, contre les attaques répétées envers la dignité humaine ? Oui, justement, sublime. Comme une invitation à trouver d’autres voies, d’autres rythmes – à créer des chemins féconds de pensée vers soi-même et vers les autres.

Anne Dufourmantelle, psychanalyste et philosophe, a semé le mot en publiant La fin du sublime, dans Libération, au mois de juin. Elle écrivait : « La sublimation a vécu. Tout ce qui attente à l’envie immédiate est perçu comme un obstacle. La pulsion a trouvé un regain de toute-puissance dans un monde qui ne supporte aucune limite. »

Cette sublimation en voie de disparition, élaborée par Freud, est une conversion de nos pulsions « vers une satisfaction esthétique, intellectuelle et sociale. » Sublimer, c’est trouver une issue « au chaos de nos envies et de nos tourments » en leur donnant forme de pensée, de création. L’idée a cheminé. Je l’ai retrouvée au détour des ateliers, elle s’est invitée en formation.

J’intervenais près de Douai, dans un établissement recevant des enfants handicapés, pour deux fois deux jours de formation. Les professionnels du groupe – auxiliaires de vie, moniteurs éducateurs, infirmière, assistante sociale, éducateurs – découvraient le temps de l’écriture. Ce temps hors du temps de l’action, où la pensée éclot dans le silence, ce temps qui permet de revenir aux événements douloureux, aux questions restées sans réponse, d’élaborer ce qui s’est enkysté. Quatre jours. Quatre jours pour écrire le suivi d’enfants lourdement handicapés et rencontrer les collègues à travers leurs textes. Quatre jours pour partager le tumulte du travail, pour transformer l’âpreté d’un vécu en récit partageable — voilà le temps du sublime.

Je me souviens des mots de l’infirmière du groupe après ce temps de formation : « Si on nous avait dit, il y a quatre jours, que nous serions capables d’écrire les textes que nous avons écrits aujourd’hui, nous ne l’aurions pas cru. »

Lorsque je propose d’écrire, dans ces formations, les écritures vont très vite chercher les lieux brûlants de l’expérience, ces foyers douloureux qui couvent, en marge de la conscience, dans l’attente d’être pris en compte. Il faut commencer par reconnaître ces émotions — comment elles nous agissent, nous animent –, apprendre à leur donner forme dans des textes. Quand ce matériau brut se transforme en une œuvre partageable, alors on atteint le sublime.

Dans les ateliers, prendre le temps du silence est le premier passage. Dans le silence se cultive l’espace intérieur qui naît avec la lecture, avec l’écriture. Inventer un personnage ? Tenter le portrait d’une personne disparue ? Irriguer une histoire des questions qui nous ébranlent ? Transmettre une vision du monde dans un récit ? Dans le silence se trament les affects, les mémoires, le singulier, avec les mots.

Laurent Mauvignier disait, dans Regarder la mort en face paru dans Le monde des livres après les attentats de novembre 2015, « Écrire, c’est tenter de répondre à cette question de savoir qui nous sommes tous ensemble et chacun pour lui-même, chacun dans cet ensemble, et comment cet ensemble regarde chacun. (…) C’est la seule réponse que j’ai pour essayer de comprendre le monde, et le seul moyen pour tenter d’en parler, d’en saisir quelque chose. »

Les choses se jouent tellement au-dessus de nous qu’il est impossible d’en maîtriser le cours. Pourtant, chacun à notre mesure, depuis notre place, il nous reste à être celui – celle – que nous sommes, dans sa singulière façon de vivre et d’aimer, de faire œuvre. Nous en avons un furieux besoin, après cette année 2016 que nombreux s’accordent à reconnaître comme une année noire. S’écarter des idées reçues, des généralisations totalisantes, des amalgames. « Rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie. Tout ce que les tueurs, les fanatiques veulent nier, eux qui ont besoin de tout simplifier », écrivait encore Laurent Mauvignier.

Tenter de découvrir ce que nous pensons, de connaître ce que nous désirons — en faire œuvre. Ainsi, oui : le temps du sublime et de son partage est ce que je nous souhaite, de tout cœur, pour 20017.

2017

 

Le beau travail

À Lagrasse, dans les Corbières, l’été, l’automne et au printemps, se donne Le banquet du livre et des générations

Un lieu et un temps merveilleux où, pendant 7 jours l’été — 3 jours en automne — l’on s’assemble autour d’auteurs écrivant aujourd’hui pour parler littérature, philosophie, histoire ; où l’on cherche, ensemble, dans le travail et dans les livres, ce que les auteurs invités ont creusé autour des questions que notre monde nous pose.

Lagrasse - l'abbaye

En ce Banquet de l’automne 2016, le thème qui nous a rassemblés était Le travail de la langue.
David Bosc, Maylis de Kerangal, Laurent Mauvignier, Hélène Merlin-Kajman, Emmanuelle Pagano et Emmanuelle Pireyre ont ouvert pour nous leur atelier.

img_0797

Le beau travail, j’ai emprunté son titre à Maylis de Kerangal lorsqu’elle nous parlait du travail de la langue .

Ce qui manifeste la littérature est le travail de la langue — « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue. »

« Le travail de la langue est une rêverie ; il s’agit d’approcher quelque chose qui n’est pas encore formé dans le langage, de se tenir disponible, se faire poreux. » Alors ça approche, comme une obsession. « On devient gros de cette obsession qui ne trouvera forme que dans le travail de la langue. »

Dans les premiers temps de l’écriture, on n’écrit pas. On s’approche de l’écriture en ouvrant un carnet, on se met au travail de la langue et le carnet encourage l’écriture.

cloître de l'abbaye Lagrasse

Ensuite il y a « la nidification. Le temps de la collection. » Une quinzaine d’ouvrages collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.), « sans rapport direct avec le livre à venir mais chacun d’eux porte l’intuition du texte au travail. » On laisse prendre corps, on rêve activement…

Ensuite, soudain, l’écriture est là.

Il y a toujours au moins deux langues dans l’affaire : « la langue que l’on travaille, qui nous travaille, n’est jamais celle que l’on parle. » Il s’agit de chercher une langue étrangère, d’en porter la traduction. « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Un langue qui va se séparer de la langue commune. La langue littéraire est un espace sauvage où tout est permis. »

img_0810

Parlant d’écrire, David Bosc disait qu’il cherche à « provoquer le désarroi du langage » et citait Pascal Quignard :
« Œuvrer à on ne sait quoi pour atteindre on ne sait où. »

 

Sentiers de la création

Créer — geste après geste, prendre soin.

J’aime ces images. J’aime voir la précision des gestes, la minutie, le temps de chaque étape — les mains qui prennent soin du livre qu’elles fabriquent.

img_0686

Je pense bien sûr à l’écriture, mais aussi à la vie, à nos œuvres — enfants, travail, relations, art, entreprises — ; aux soins qu’elles demandent.

img_0687

Je pense au temps qu’il a fallu pour écrire ce livre, Le temps qu’il faut, qui sort ces jours-ci chez L’Harmattan, au soin qu’il nous a demandé.

img_0689

Je pense aux paroles des dix auteurs lorsqu’ils ont exprimé ce qu’avait été l’aventure d’écrire le livre ; ils disaient qu’écrire leur avait permis de se trouver.

img_0691

Je pense à notre monde qui veut toujours plus et toujours plus vite, aux quêtes insatiables de plaisirs toujours plus intenses, plus inédits — à combien l’on peut se perdre, parfois, à ce tourbillon, dans ce tumulte.

img_0692

Des mains qui font le livre aux lettres tracées, aux mots qui font le texte : je pense à l’écriture, aux ateliers.

img_0693

Je pense à ceux que j’ai retrouvés en septembre dans l’atelier Chantiers, qui découperont dans leur vie le temps qu’il faut pour avancer avec l’écriture, en cette deuxième année.
Je pense aussi à ceux que je rencontrerai la semaine prochaine pour ouvrir ensemble le temps de l’écriture ;
je pense aussi à vous, qui me rejoindrez en novembre pour Trouver votre voie dans l’écriture ;
enfin à ceux qui viendront donner du temps à écrire et penser leurs pratiques.

img_0695

Je pense à ce beau travail des ateliers, au temps que nous donnons aux mots, aux histoires, à la littérature qui s’écrit aujourd’hui ; à tout cela qui fait de nous des êtres de parole, énonçant et construisant des récits qui disent la vie et le soin qu’elle demande.

img_0696

Vous aussi avez aimé ces images ? Cela ne vous prendra que 3 minutes et 40 secondes : regardez comment l’on fabrique un livre à la main

Aller à la page des formations et ateliers : c’est par ici

Cheminer avec l’écriture

« Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est à dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture… »

Claude Simon, dans la préface à Orion Aveugle, raconte : « C’est seulement en écrivant que quelque chose se produit, dans tous les sens du terme. Ce qu’il y a pour moi de fascinant, c’est que ce quelque chose est toujours infiniment plus riche que ce que je me proposais de faire. » Il se décrit « comme un voyageur égaré dans une forêt (…) découvrant à tâtons le monde dans et par l’écriture. »

Découvrir ce que l’on porte, en soi, du monde en écrivant, c’est le cheminement que je propose dans mes ateliers. Car on y va de soi, dans l’écriture, à la rencontre des langues qui nous habitent et des histoires auxquelles on n’envisageait pas de donner naissance avant de se mettre à écrire. On y va de soi et de ses émotions, de ses mots et de sa langue, de ses expériences et souvenirs, de ses rencontres, de ses convictions… et de son imagination (alors même qu’on pense ne pas en avoir, d’imagination, parfois).

L’imagination naît du désir pour les histoires — celles que nous avons lues, celles que nous avons entendues, ou vues. Ces histoires qui nous ont ouvert l’esprit et le cœur à d’autres mondes, au différent, à l’autrement. Ces histoires qui font de nous ces êtres de paroles qui entrent en dialogue avec les mondes que nous découvrons dans les livres.

Ils étaient nombreux à le dire, dans un livre dont j’ai parlé ici : Lire, c’est vivre plus.
J’ajoute ceci : Écrire, comme lire, c’est vivre plus.

Madeleine Chapsal le dit autrement : « Écrire, c’est aventurer sa propre vérité.  »
Jean-Bertrand Pontalis, lui, l’écrivait ainsi, dans Traversée des ombres : « Écrire, c’est s’inspirer du rêve qui donne une forme précaire au désordre insensé de nos désirs, à notre sauvagerie et notre infirmité natives. »

Ces phrases de femmes et d’hommes qui ont consacré leur vie à l’écriture, si elles sont une invitation à entrer dans l’aventure à notre tour par le désir qu’elles transmettent, peuvent aussi nous intimider. On pense qu’écrire n’est pas pour soi. On se dit que, pour écrire, il faudrait d’abord avoir un sujet, d’abord connaître l’histoire et son déroulement, d’abord connaître la fin… Certains, certes, ont cette forme d’esprit, mais ils sont beaucoup moins nombreux que ceux qui découvriront ce qu’il avaient à écrire… une fois qu’ils auront écrit. (Et, si ceux que j’appelle les « structuralistes » ont besoin de se rassurer avec une structure avant de se mettre à écrire, eh bien nous en passerons par là, dans l’atelier.)

Deux choses. La première est ce que dit Claude Simon : le cheminement pas à pas de l’écriture. L’atelier fabrique le pas à pas dont parle Claude Simon, il prépare le chemin, donne des repères. On ouvre une première porte. On entre dans la langue écrite étape après étape. À chaque étape, on découvre ce que l’écriture a fait venir à la page, en partie à son insu, en lisant son texte. Alors on ouvre une deuxième porte et, si on lui lâche la bride, l’écriture nous surprendra encore.

La deuxième : « On n’est pas génial tout seul. Même si écrire est l’acte le plus personnel qui soit, encore faut-il, pour approcher de ses limites, que l’époque vous porte, qu’un milieu vous stimule. Si l’un et l’autre font défaut, reste à chercher ce référent manquant dans la confrontation avec ses semblables de tous bords. Alors, on sent la force », écrit Annie Mignard.

L’atelier est un puissant stimulant pour l’écriture. Dans l’atelier, on travaille ensemble, avec ceux qu’on rencontre par les textes qu’ils écrivent, qui deviennent les lecteurs de ce qu’on écrit soi-même. C’est autour de l’écriture que les liens se tissent, que les singularités s’énoncent, se dévoilent. Oui, ce qui se cherche dans l’atelier, c’est bien la singularité de chaque écriture, de chaque point de vue, de chaque histoire. Chaque singularité prend sa place dans la polyphonie des voix. C’est ça, qui fait la force — soutenant ceux qui n’oseraient s’aventurer sans appui.

IMG_3889

Voir l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture

Voir la formation Commencer un récit long par e-mail