Notre atelier à Arles

La maison de l’atelier…


Arles et les rencontres de la photographie…

Vous, qui avez écrit et partagé vos textes pendant les sept jours de notre atelier, en juillet à Arles…

Vous, et ces derniers textes de l’atelier que vous avez accepté de me confier afin qu’ils trouvent place ici, sur ce site de mes ateliers.

Il s’agissait de trouver l’Aleph, décrite par Borgès dans la nouvelle qui porte ce nom – cette cavité dans la pierre d’une marche d’escaliers que le narrateur décrit ainsi : « À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. »

Trouver l’aleph, regarder ce que l’univers y délivre d’images après sept jours à explorer les mondes donnés par les regards des photographes – écrire. Puis, comme chaque fois, se réjouir de la diversité des textes nés d’une même proposition.

***

« Nous avions une vieille maison qu’il a fallu détruire. Et remplacer par une maison sans âme.
Dans la vieille maison, entre le rez-de-chaussée et le premier étage un mauvais plancher de bois brut où un nœud de bois disparu avait formé un trou de quelques centimètres de diamètre.
A l’annonce d’une nouvelle maison un enfant a demandé s’il y aurait un trou… Donc les enfants, officiellement couchés regardaient, écoutaient les adultes et le monde. Vision parcellaire, déformée, acceptable qu’ils ne voulaient pas perdre.

Ce que j’ai vu de l’univers
Et tout ce que j’ai oublié

Le profil d’un enfant en ombre chinoise sur un mur de vacances intranquilles
Les yeux grands très grands ouverts d’un enfant qui vient de naître
Les agapanthes à peine ouvertes sur une promesse de porcelaine
J’ai vu un homme et une femme enterrant leur enfant
J’ai vu la mer, la mer, lamer qui ne console pas
J’ai vu Alger sortir de la mer après une nuit traversée
J’ai vu la mer qui console
J’ai vu une mariée noir et blanc sur un esquif improbable entre Dakar et N’gor dans la nuit disparue

J’ai vu un corps se redresser
J’ai entendu des voix de chagrin
J’ai entendu des voix qui se rassurent, des voix qui cherchent, des mots qui arrivent, incertains ; j’ai vu la confiance

J’ai vu les longs couloirs d’une couleur d’absence
hôpital l’attente, l’attente, le jour enfin

J’ai vu les enfants des quartiers taper dans des ballons crevés
taper taper but victoire

J’ai vu revu revu encore la montagne Sainte Victoire
Cézanne a fait cadeau de cette amitié minérale, durable
Le feu là-bas en 1989 je crois
La montagne a tenu
On ne dira plus feux de joie

La nuit de mon anniversaire, la nuit de la saint Jean, on sautait les feux
Ça sentait bon, ça sentait l’été ça sentait même l’antique dévotion au solstice d’été
Finis
Interdits

On disperse les cendres »
Monique Romieu

***

« Retiré dans les alpages, préservé du monde je me suis construit un chalet avec un trou dans la porte qui ouvre sur la vallée.

Je vis la profondeur de la vallée, ses parois grisâtres et sa rivière tumultueuse, je vis l’aigle ouvrir grand ses ailes, planer quelques secondes, je vis cette flèche décochée des cieux fondre sur sa proie, je vis la proie fuir et succomber, je vis les parterres fleuris aux pieds d’un chalet au toit de lauze, je vis l’enfant s’amuser avec le chien de la maisonnée, je vis le molosse blanc prendre garde à l’enfant, je vis plus bas la voiture jaune et son préposé déposer une lettre, je vis le rectangle estampillé par la poste d’un pays lointain, je la vis se déposer délicatement dans la masse du courrier, je vis une porte s’entrouvrir, je vis un visage émacié au regard perdu, je vis la porte se refermer immédiatement, je vis la douleur, je vis la main ouvrir le tiroir d’une vieille commode, je vis l’enveloppe jaunie grosse de ses photos, je vis l’une d’elle religieusement retirée, je vis la bouche déposer son amertume sur un visage juvénile, je vis derrière ce visage des sourires et des regards, je vis le photographe hélé par une jeunesse fougueuse, je vis l’homme installer le trépied, je le vis faire signe de ses deux mains pour les faire entrer dans le cadre, je le vis interpeler un adolescent taciturne pour qu’il rejoigne les autres, je vis la tête brune et bouclée détourner le regard, puis quitter la plage, je le vis se hasarder dans une sente pentue et sableuse, je le vis s’arrimer à quelques rares végétaux pour ne pas glisser, je le vis plus tard, enfui d’un lieu encore invisible à mes yeux, je le vis, devenu homme, franchir des frontières par des passages improbables, je le vis courir face au danger, je le vis se terrer hagard et blessé, je le vis pénétrer dans une masure en lisière d’une forêt sombre, je le vis prendre un vieux journal écrit en cyrillique, je le vis allumer son premier feu après plusieurs jours à grelotter, allant d’une cache à l’autre, je le vis pour la première fois quitter ses hautes bottes de feutres gris, sa veste molletonnée, je vis sur la manche et sur l’épaule la déchirure laisser, je vis la main blessée jeter au feu des insignes reconnaissables par ses poursuivants, je vis la patrouille alertée par cette fumée inhabituelle en cette saison de l’année, je la vis cerner les lieux avec précaution et entrer sans fracas, je vis l’homme blessé s’agenouiller devant les armes, tête baissée, je le vis bien plus tard dans une chambre d’hôtel, en face de sa fenêtre un panneau IVALO 100 kms, je le vis sortir une carte pour essayer de comprendre, je vis alors ce lieu invisible qu’il avait fui, je vis un nœud ferroviaire submergé par le fracas de la guerre, plus au sud, vers la mer fermée, je le vis se terrer quelques jours et survivre de menus larcins, je le vis monter dans un des premiers trains remontant vers le nord, je vis son doigt réparé suivre des lignes sur le papier de la carte, je le vis s’arrêter parfois au nom d’une ville, je le vis se remémorer ce moment terrible face à la mer glaciale terminus du train, je le vis se faufiler dans un ferry chargé de camions, je vis le mécanicien de bord détourner son regard quand il embarqua, je le vis comprendre à quoi il devait son salut, je le vis se rappeler sa terreur en trouvant le vieux journal, encore plus tard je le vis écrire trois mots “JE RENTRE BIENTOT”. »
Christian Soupene

***

« Aleph, ou LOVE IS NOT DEAD

Dans la nuit de la terrasse, l’emplacement pour le parasol du jour se transmute en un Aleph, reflétant un monde.

Et je vois
une balançoire qui m’emmène jusqu’au ciel, à moins que ce ne soit une caresse,
la fraicheur d’une grotte où l’on dort au cœur de l’été,
des griottes qui pointillent une chevelure japonaise,
un homme trouvé mort dans son lit au petit matin alors qu’on avait parlé tous les deux la veille au soir.

Je vois le regard d’avant les mondes d’un nouveau-né
et le frisson après quelques mots susurrés à l’oreille – comment quelques lettres portées par un souffle peuvent-elles convoquer ainsi l’entièreté de la peau ?

Je vois la framboise écrasée dans l’antre de la bouche
et le cri bref d’une gifle car encore une fois rentré bien après l’heure.

Il y a ce drap à peine effleuré qui fait mal partout.
Il y a les poèmes écrits sur les vitres et les poèmes gravé au cœur.

LOVE IS NOT DEAD.

Il y a le sillon d’une larme sur l’aile du nez
et la beauté de la lumière dans une église dépouillée.
Il y a le lac Namtso, intact, inentamé, qui me visite de loin en loin,
les insectes disparus, le bain d’un oiseau au matin, le papillon, pétale qui s’envole, une chanson de Barbara.
Il y a un jardin sculpté où dormir à même la terre
et la palette des graines qui tiennent en leurs mains la vie concentrée.
Il y a les sourires qui dénouent les visages, les rires en cascade.
Il y a la danse auprès du feu et la trace qu’il en reste dans chaque jointure.
Il y a les zones d’ombre qu’on a osé visiter et qui ont fondu comme neige au soleil.
Il y a le genou déglingué après la chute.
Il y a la joie des premières fois.
Il y a des gouttes de lumière au creux de la nuit, la harpe noire dans la crypte blanche et ce chant qui fait tout vibrer.
Il y a le visage de grand-père écrasé comme une crêpe contre la vitre du camion.

LOVE IS NOT…

Je vois le fil de mohair et soie et le fil de l’amitié souplement entretissés et ponctués de points de noeud, les tableaux de Rothko en vrai et les nonnes bouddhistes accueillantes pareillement avec l’indic chinois qui met sens dessus dessous leurs trésors petits.
Il y a la beauté râpeuse des Cévennes et la géographie de ces mains tant aimées.
Il y a le col franchi et mon corps nu sous un vêtement impalpable.
Il y a le poids léger de l’énorme édredon et cette cuisine, royaume interdit d’où jaillissent à jamais tant de mets renversants.
Il y a l’inquiétude pour le monde et la confiance en la Vie.

LOVE…

Il y a ce moment d’interlocation après une insulte reçue et la moquerie par moi proférée qui me reste comme un caillou dans la chaussure.
Je vois une plume avide d’écriture, la beauté presque excessive des grandes astrances, l’ivresse que suscite le chèvrefeuille, un cerf croisé qui revêt de majesté une journée entière et la métamorphose des nuages qui se prennent les pieds dans les sommets.
Il y a la polysémie des mots et toutes les langues de la terre,
celles qui disparaissent,
celles qui s’inventent.

LOVE CAN’T BE DEAD

Il y a la torture le chantage le viol les coups les grenades les bombes atomiques.

NO, LOVE IS NOT…

Il y a la douceur
la consolation
les caresses
les bombes à graines
et toute l’inventivité

LOVE IS NOT DEAD

Je vois ce bol qui porte dans mes mains jointes un thé subtil, la broderie à petits points de joie et l’étole tricotée par mille mains aux quatre coins du monde.

Il y a l’infiniment grand
qui s’expand encore
et les beautés minuscules de l’instant.

OH MY DEAR, LOVE IS NOT DEAD. »
Véronique Helmlinger

***

« A Arles j’ai aimé me perdre dans la multitude de petites ruelles. Sans jamais me perdre vraiment. A Arles toutes les ruelles ou presque finissent toujours par conduire vers Le Rhône.

A Arles j’ai ressenti le poids et l’épaisseur de l’histoire en découvrant les multiples strates de l’architecture de la ville. De l’époque romaine avec les arènes et les remparts, au Moyen-Âge. Jusqu’au XXIe siècle avec le Luma de Franck Ghery. Avec mon corps j’ai ressenti et compris pourquoi les romains ont choisi ce site sur une butte qui domine le Rhône.

A Arles j’ai trouvé mon spot le soir en bord de Rhône pour lire les textes et commencer à écrire. Après une journée caniculaire, ressentir le bienfait du mistral en regardant le coucher du soleil.

A Arles les premiers jours je n’avais pas compris que l’espace Van Gogh ce n’était pas la même chose que la fondation Van Gogh.

A Arles j’ai pensé que lire les titres de certaines expositions c’était comme un mystérieux voyage poétique :
Quand je suis triste je prends un train pour la vallée du bonheur
La terre où est né le soleil
Les photos que je ne montre à personne
Les jardins de nos grands mères en Oural
Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

A Arles j’ai découvert que Lee Miller n’était pas que la muse de Man Ray et des surréalistes. Qu’elle n’était pas que la photographe officielle de Colette ou la photographe de mode, elle avait aussi documenté très précisément la sortie du camp de Buchenwald et le procès des femmes tondues en 1944.

A Arles au Luma j’ai passé une matinée en compagnie d’Etel Adnan et de son interviewer privilégié le curateur Hans-Ulrich Obrist. J’ai écouté quelques extraits des quinzaines d’heures de leurs entretiens. Je me suis beaucoup amusée en écrivant une histoire fictive entre ces deux personnages.

A Arles j’ai relu quelques pages de Nos cabanes de Marielle Macé :
Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir.

A Arles j’ai vraiment éprouvé le sentiment d’être connectée au monde. De consolider mes cabanes avec des sujets qui m’occupent, m’aident à vivre, sur lesquels je travaille.

A Arles j’ai découvert le travail engagé et délicat de Bruno Serralongue. La façon dont il documente les luttes des Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, aux États-Unis pour s’opposer à la construction du Dakota Access Pipeline. J’ai aimé son approche et la façon dont il traite les sujets en laissant la place et la parole aux amérindiens. Je me suis abonnée à sa page facebook et ai remarqué que François Bon et Jade Lindgaard la journaliste environnementaliste de Mediapart suivaient également la page de Serralongue. J’aime ces liens avec des personnes dont je suis le travail par ailleurs. Mes cabanes continuent à se construire.

A Arles j’ai aimé l’expo de Léa Habourdin sur les forêts primaires. Pour dire l’effondrement des espèces elle a choisi une technique non polluante à base de végétaux pour le développement de ses photos. Si bien que peu à peu ses images disparaîtront. Comment mieux dire son anxiété écologique ?

A Arles j’ai vu trois expos consacrées aux luttes des Amérindiens. Au Mexique, aux États-Unis et au Chili. Tous ces Peuples natifs se battent pour la reconnaissance de leur souveraineté, de leur identité, le maintien de leur terre sacrée. Pour l’accès aux droits fondamentaux. Tous ils disent lutter parce que leur territoire est mis en danger par les industries minières, par les exploitations touristiques et les multinationales du pétrole et de l’agroalimentaire. Tous ils parlent des stigmates de la colonisation et de la mondialisation.

A Arles j’ai été subjuguée par le travail de Noémie Goudal, ses vidéos de paysages à la végétation luxuriante en perpétuelle mutation. J’ai aimé qu’elle s’intéresse à la paléo-climatologie. J’aime quand les disciplines se mélangent que les artistes travaillent avec des scientifiques.

A Arles je n’ai pas vu l’exposition de Jacqueline Salmon. J’y suis allée le mardi 19 Juillet l’exposition est fermée le mardi. J’y suis retournée le jeudi 21 juillet à 18h15 l’exposition ferme à 18h. En feuilletant une monographie j’ai pensé c’est bien dommage !

A Arles j’ai découvert Bettina Grossman, une artiste à l’œuvre prolifique. Au début des années soixante, un incendie détruit une grande partie de son œuvre. Pour se remettre de cet incendie traumatisant, elle produit beaucoup. Des œuvres en série aux motifs colorés répétitifs. J’ai aimé les portraits des personnes qui passent dans sa rue photographiés en contre plongée depuis son balcon. Certain.e.s lisent le journal en marchant. Une des personnes porte une affiche no intervention in Nicaragua. J’ai acheté le catalogue de l’œuvre de Bettina dans une petite librairie indépendante. Une artiste pour consolider mes cabanes.

A Arles j’ai commandé le livre le travail de mourir d’Emmanuelle Pagano à La Machine à Lire de Bordeaux.

A Arles j’ai aimé les artistes qui travaillent sur l’archive. Les archives familiales pour Jansen Van Staden qui, à la mort de son père, découvre dans une lettre qu’il s’est engagé dans la guerre en Afrique du Sud pour tuer des gens. L’archive coloniale pour Belinda Kazeem-Kamiński. Les archives de la photographe Babette Mangolte qui a documenté la scène chorégraphique dans les années soixante-dix. Elle a aussi été la directrice de la photographie sur de nombreux films de Chantal Akerman. J’aurais préféré voir des photos de plateaux des films de Chantal Akerman !

A Arles j’ai consolidé mes cabanes en tissant des liens entre des mondes qui se font écho, le travail de Seif Kousmate au Maroc et l’atelier de Dominik en plein cœur de Bordeaux.

A Arles deux fois par jour je me suis connectée sur le site du journal Sud-Ouest et de la mairie de la Teste pour suivre l’avancée des luttes contre les incendies de la foret usagère de La Teste-de-Buch. Sauf le jour où Macron est venu. Trop peur d’entendre ce qu’il allait promettre.

A Arles j’ai rencontré dans la rue une sosie de Nathalie Artaud qui m’a tendu un tract de Lutte Ouvrière et qui m’a demandé si je connaissais Nathalie Artaud. Je lui ai répondu oui mais je vote écolo. Elle m’a répondu consternée que sans une révolution on ne viendrait pas à bout du Grand capital.

A Arles j’ai découvert l’existence d’une nébuleuse qui a pignon sur rue : les Napoléons – une sorte de mini-Davos dédié aux acteurs de la communication. J’ai été un peu étonnée qu’au XXI siècle on ait l’idée de s’appeler les Napoléons.

A Arles j’ai compris qu’au XXI siècle on puisse avoir l’idée de s’appeler les Napoléons quand j’ai découvert leur projet : soutenir une innovation vertueuse, éthique, technologique, sociale, politique, entrepreneuriale qui profite au plus grand nombre par la confrontation des idées et le croisement des compétences et des métiers. Avec bienveillance et détermination.

A Arles le dernier matin, j’ai vu l’exposition Les Cartographies du corps de Susan Meiselas et Marta Gentilucci. Dans la nef de l’église Saint-Blaise. Sur une dizaine de postes vidéos j’ai vu des mains et des gestes de femmes âgées. Des mains qui tricotent, des mains qui hésitent, une maille à l’endroit une maille à l’envers. Des mains qui tiennent des livres. Des mains qui élaguent les oliviers avec précision. Des mains qui dessinent au bic bleu des sortes d’arabesques. Des mains qui fouillent sur les stands au marché, choisissent des bijoux de pacotille ou des vêtements. Des mains qui pétrissent la pâte, l’étalent, la transforment en ravioles. Des mains qui regardent des photos anciennes rangées dans des boîtes en carton ou éparpillées sur une table. Des mains pleines d’énergie et de beauté. Des mains qui travaillent ensemble. Des mains qui dessinent l’intensité de vies de femmes. »
Isabelle Vauquois

***

« Ce monde n’est pas raisonnable.
Enchantement et consternation en alternance.
Un yoyo blanc, rouge et noir. De la beauté, de la puissance et de la violence qui me donnent le vertige, depuis toujours je crois.

La beauté du ciel, ses couleurs changeantes, cette même lune que tous les locataires de la planète voient. De la même planète.
Vertige.

Je vois la parentèle entre les ormes et les acacias qui se soutiennent durant des décennies, je vois la baguette du sourcier vibrer selon les champs magnétiques, je vois le petit drongo brillant imiter les cris des suricates pour les alerter d’un danger que lui seul peut voir de son arbre.

J’ai vu le Mississipi, ses rivières, ses roues à aubes et Tom Sawyer. J’ai vu les longues cagoules blanches pointues des fous.

J’ai vu la beauté de Lee Miller photographier Chaplin et se baigner nue dans la baignoire d’Hitler.
La beauté sera convulsive où ne sera pas dit André Breton.

J’ai vu, dans une rue d’Arles, ce jeune homme aux longs cheveux blonds, corps émacié, sale, abîmé, tenant dans ses mains un lapin, son lapin, avec au-dessus de sa tête le visage affiché d’une femme chapeautée.

J’ai vu cet homme enjoué accompagner à Rennes une jeune femme rasée.

Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit dit Albert Camus.

J’ai vu des centaines d’humains marcher sur d’autres dans le Golfe du Bengale, j’ai vu des enfants marcher 9 kilomètres pour aller à l’école sur le balcon de l’Annapurna, j’ai vu une tarentule énorme surgir d’un sequoia dans la jungle guatémaltèque, j’ai vu des dizaines de sangsues sur mes mollets.
J’ai vu des moustiques gros comme des hélicoptères impossibles à chasser à Tikal. J’ai vu un paysan chercher vainement un rhinocéros blanc contre quelques pièces, je l’ai vu encore expliquer tout bas comment échapper à l’ours. Je me suis vue comprendre après son sacrifice si nos zigzags n’avaient pas été assez rapides.
J’ai vu des Chinois chercher du pétrole sur les plages de Sihanoukville.

J’ai vu un ponton entouré de canoës de toutes les couleurs sur le Pacifique et m’aperçus que c’était un étal de marché parisien vu par Cartier-Bresson.

J’ai vu une température extérieure à 37 et entrai dans une chambre réfrigérée à 15.
J’ai vu des vols pour Amsterdam à 1 euro, j’ai vu des gens transpirer sur le tarmac pour moins de 1000.

J’ai vu une terrasse où les consommations sont interdites aux cons et aux connes.
J’ai vu une foule de solitudes.

J’ai vu une berge d’où l’on peut faire de magnifiques ronds dans l’eau.

J’ai vu des indiens chevauchant des Harley au Canada, j’ai vu un boyau métallique long de plusieurs mètres dans lequel des hommes se jetaient tandis qu’une femme poussait des petits cris d’oiseau à leur arrivée au sol.

Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme dit Emmanuel Lévinas.

J’ai vu un ciel rougeoyant alors qu’il faisait nuit.
J’ai vu des pommes et un nuage devenir des symboles du capitalisme.

J’ai vu un bas-côté d’autoroute américaine avec une large flèche montrant la direction pour aller à Dieu.
J’ai vu des indiens Purépechas faire boire du coca à leurs coqs et d’un seul coup de lame les égorger dans la foulée.

La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est ce que nous pouvons en faire dit Louis Guilloux.

Je vois de l’étrangeté et de l’évidence sur cette terre.
J’entends dire que la terre est plate.
Et pourtant elle tourne. »
Nathalie Le Lay

 

 

 

 

L’atelier Rosenthal

Préparation

    « Le hululement lugubre s’est éteint, la pièce était à nouveau silencieuse. On était assis, immobiles, et on a laissé tout cela, la nourriture et le reste, descendre le long de nos viscères. On n’avait pas imaginé que Fox oserait tout déballer, qu’il se mettrait à table à ce point. On l’admirait, je crois, on admirait sa capacité à montrer devant nous ses faiblesses. […] On baignait dans une douceur nouvelle, on avait l’impression qu’on allait pouvoir utiliser toute cette connaissance accumulée dans la nuit, la vie d’un autre, proche mais presque inconnu, pour nous consoler. »

Voici la voix de la narratrice d’Éloge des bâtards, cette voix qui raconte l’histoire qu’Olivia Rosenthal a tressée avec d’autres voix – celles de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, chacun.e, raconte comment il ou elle vit le fait d’être un.e bâtard.e.

J’ai entendu l’auteure raconter sa surprise le jour où elle s’est rendu compte que de nombreuses personnes, parmi ses proches, étaient des bâtards – nombreuses au point qu’il était difficile de croire au hasard. Son étonnement, sa curiosité l’ont poussée à mener l’enquête en recueillant leurs confidences.

« Olivia Rosenthal travaille à partir d’entretiens enregistrés, qu’elle retranscrit, relit, « rumine » jusqu’à trouver une forme, « trouver le lien entre ce que les gens [lui] racontent et ce [qu’elle] en fai[t] ». Un long processus pour se réapproprier ces voix afin de dégager, de leur désordre – élément capital, selon elle, pour que débutent les histoires ! – un fil fictionnel. Le livre constitue alors « la réponse à la question de savoir pourquoi [elle a] eu envie  de travailler sur ce thème », écrit Fred Robert, sur le site Zibeline, dans l’article Écrire, belle besogne.

    « Dites-moi votre lieu de naissance ?
    Je ne sais pas, docteur.
    Quel âge avez-vous ?
    Amérique, Francfort, l’un des deux.
    Où habitez-vous ?
    C’est difficile à expliquer. »

Ici c’est la voix de Monsieur T., atteint de la maladie de A., qui est devenu l’un des centres de On n’est pas là pour disparaître – un autre récit polyphonique initié par la question : qui devient-on lorsqu’on a perdu la mémoire ? Lorsqu’on a perdu le sentiment d’être soi ?

Dans J’entends des voix, dont j’ai parlé ici, Olivia Rosenthal présente sa pratique de collecte de la parole des autres. J’aime qu’elle dise de cette pratique que ses interlocuteurs « aiment sentir que leurs mots ont du poids. »

C’est donc au jeu de la collecte de la parole des autres que je vous invitais – avant de rejoindre l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal qui s’est tenu en février à Saint Germain-en-Laye :

Commencez par choisir un thème, ou une question qui vous tient à cœur.
Un thème issu de l’actualité ?
Une curiosité pour un métier que vous aimeriez découvrir de l’intérieur, par les confidences de celles et ceux qui le pratiquent ?
Une question qui vous occupe aujourd’hui ?
Un thème issu de votre vie intime, comme le fait Olivia Rosenthal lorsqu’elle demande à ses amis bâtards de lui raconter leur vie avant de transformer ces confidences en un récit polyphonique ? (« J’aime les bâtards, le projet était de les réhabiliter », dira-t-elle après avoir écrit son roman.)

Une fois votre thème arrêté, choisissez trois personnes avec lesquelles vous mènerez des entretiens. Vous les inviterez à raconter quelque chose de leur vie, ou de leur métier, ou de leur activité, ou de leurs goûts, ou de leurs manies secrètes – en lien avec votre thème.

    « Que faites-vous là ?
    Je ne sais pas.
    Avez-vous besoin de quelque chose ?
    Donnez-moi des gants.
    Des gants ? Je ne comprends pas.
    Ça me facilitera la tâche.
    Quelle tâche ?
    Attraper les enfants dans les arbres. »

Faire parler l’autre ? L’inviter à se raconter ?
Relancer son récit par des questions ouvertes… Désirer apprendre de lui ce que vous ne savez pas encore… Écouter sa façon singulière de dire, sa manière d’habiter la langue… Enregistrer l’entretien puis transcrire les paroles telles qu’elles ont été dites – en prenant soin de saisir la tournure des phrases, les hésitations, les répétitions, les coqs-à-l’âne, les tics de langage, les silences, etc.

Ensuite ? Eh bien vous êtes venu.e.s avec cette matière dans l’atelier et nous avons assisté à la naissance des histoires qui ont donné à ces voix la présence de personnages dans vos récits.


Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »

Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »

Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »

Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »

Le chant des pistes

Ça commence par un chant.

Rue du Passage, Quai du Mistral, Traverse Pierre d’Honorine, Rue du Président Carnot, Traverse des Tambours, Rue Louis Roustan, Traverse des Hautbois, Rue de la Pétanque, Traverse des Pêcheurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Barreurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Rameurs, Quai du Mistral, Traverse Agnès Varda, Quai du Mistral, Traverse des Jouteurs, Ruelle des Nacelles, Allée du Jeu de Boules, Digue Georges Brassens…

Ça commence par un chant, inspiré du Chant des pistes, de Bruce Chatwin – on nomme les lieux qu’on a habités, les lieux qu’on a arpentés, on amène son monde à l’existence par le chant.

« Nommer, c’est découper. Le géographe, avec sa carte, ou le botaniste, avec sa flore, ne fait-il rien d’autre que de nommer ? Diviser la réalité, transformer cette étendue verte en espace et habitats, ce paysage brouillon en pics et crêtes, vallons et hameaux, n’est-ce pas là son travail ? Flore et cartes sont aussi des lexiques, des dictionnaires. »
Benoit Vincent, GEnove, villes épuisées.

 

On nomme, donc, les lieux qui vont dessiner sa géographie personnelle. On couvre une carte de noms, on les égrène, et parfois on suspend le chant le temps de conter un moment, vécu là, dans ce lieu qu’on vient de nommer, avant de poursuivre le chant.

Bruce Chatwin, dans Le chant des pistes, cite Borgès :
« Un homme décide de dessiner le monde. À mesure que les années passent, il remplit un espace avec des images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de salles, d’instruments, de corps célestes, de chevaux et de gens. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage. »

Le chant des pistes ? Itinéraire chanté, ou piste de rêves, ou songline. Ces chants forment un vaste labyrinthe de chemins invisibles qui serpentent à travers l’Australie, raconte Bruce Chatwin ; les aborigènes y guettent l’empreinte de leurs ancêtres. Autrefois, « des êtres totémiques légendaires ont parcouru tout le continent au Temps du Rêve. Et c’est en chantant le nom de tout ce qu’ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d’eau – qu’ils avaient fait venir le monde à l’existence. »

Amener le monde à l’existence par le chant, c’est ainsi que nous commençons l’atelier Lieux – visages du monde, ici, à la Pointe courte, entre l’étang de Thau, le ciel très bleu et le mont Saint Clair, à Sète.

Des géographies personnelles ? Bruce Chatwin en conte certaines, dans Le chant des pistes. Ainsi, celle de la migration des Qashquai, sur la route de transhumance de printemps, dans la province de Fârs, entre Firouzabad et Chiraz.
Voyez :

« Les Qashquai avaient le visage dur et hâlé, la silhouette émaciée et ils portaient un bonnet cylindrique de feutre blanc. Les femmes étaient parées de leurs plus beaux atours, des robes et calicot de couleurs vives achetées spécialement à l’occasion de cette migration. Certaines voyageaient à cheval ou à dos d’âne ; d’autres étaient juchées sur des chameaux, avec les tentes et les mâts. Leur corps montait et s’abaissait en suivant le mouvement de tangage de la selle. Leurs yeux ne quittaient pas la route devant elles.
Une femme vêtue de safran et de vert montait un cheval noir. Derrière elle, fixé à la selle, un enfant jouait avec un agneau orphelin ; des pots de cuivre s’entrechoquaient et un coq était attaché avec une ficelle. Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins étaient ornés de colliers, de pièce d’or et d’amulettes. Comme la plupart des femmes nomades, elle transportait ses richesses avec elle.
Quelle est donc la première impression de ce monde que ressent un bébé nomade ? Un sein qui se balance et une pluie d’or. »

Lieux – visages du monde

Ce matin au bord du canal qui longe la Pointe courte à Sète (et chaque fois, ici, repenser à Agnès Varda), au bord de ce canal qui relie l’étang de Thau à la mer après avoir traversé la ville…

Ce matin, premier jour de l’atelier Lieux – visages du monde : six jours pour écrire pendant le festival des Voix vives à Sète. Écrire avec, depuis, en souvenir, en arpentage des lieux. Ce lieu-ci, Sète ? D’autres lieux ?

Un lieu, un paysage, peuvent-ils provoquer l’écriture ?

« Le roman occupe toujours un sol, se tisse dans un rapport aux espaces. Zones qui sont autant de milieux, d’écosystèmes ou de rêveries que dessine et fait advenir la fiction autant qu’elle s’y loge. Le romancier comme le poète sont alors inventeurs de lieux, ils produisent des expériences de l’espace […] Ces espaces sont des activateurs du roman, ils saisissent la langue. La forme du texte captive le relief, climat, végétation et leurs présences concrètes donnent à l’écriture sa matière organique pour permettre au livre de devenir à son tour un espace à connaître, à fouler. » Devenirs du roman, Éditions Inculte, 2014.

Donner l’expérience sensible d’un lieu, la texture d’un monde, la matérialité sensorielle d’un paysage… Puis délimiter un territoire, y placer des corps, les mettre en mouvement, leur donner langue : ancrer le mouvement et le rythme d’une narration dans un lieu. Cheminant ainsi, parcourir, interroger différents visages du monde.

« La littérature met en récit une expérience physique de la vie, du vivant, qui se place dans un espace, dans une géographie, au contact d’un relief, d’une géomorphologie ; tout cela fait retour dans l’écriture qui met en résonance cette expérience-là. » Maylis de Kerangal

« L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. » Georges Perec, Espèces d’espaces.

Évoquer les lieux qu’on arpente – a arpentés. Dessiner des parcours, dire des trajectoires. Amener le monde à l’existence par un chant. Explorer des rapports au monde conçus non pas en termes de possession – d’appartenance -, mais en termes d’expérience.

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Mettre une histoire en mouvement

Comment trouver l’inspiration et la motivation pour s’engager dans une écriture au long cours ?

C’est à cette invitation de l’atelier Commencer un récit long par e-mail qu’avait répondu Christiane, il y a bientôt un an. Tout comme Francine, quelques temps auparavant.

« J’essaie de me souvenir pour quelles raisons j’ai voulu mettre en œuvre cette démarche d’accompagnement. Certainement, d’abord, pour tenter un travail d’écriture de longue haleine, pour me coltiner à cette traversée vers le texte. […] Traduire un thème, caractériser un personnage, identifier des événements, des obstacles, penser transformation, développement de l’histoire, aboutissement de l’intrigue : autant d’étapes nécessaires pour que vienne s’incarner progressivement une histoire, non plus dans la fulgurance, mais dans le cadre d’une progression clairement (enfin, idéalement…) formulée, à tout le moins à peu près identifiée. Pour commencer. »

Christiane désirait travailler par e-mail. Elle avait choisi ce dispositif pour écrire chez elle, à son rythme. Nous nous étions rencontrées une première fois, elle m’avait dit ce désir. Puis elle l’avait laissé mûrir. Puis un jour elle s’est dite prête. Elle reçut une première proposition d’écriture. Je fis connaissance avec son projet.

« Ceci étant posé, se reconnaître dans ce qu’on est en train d’écrire est sans doute le plus compliqué. Ce texte qui vous sort des doigts, parfois (en réalité le plus souvent) on se demande d’où il sort, on se demande ce qu’il veut dire, on se demande quoi en faire, on tourne autour, on le reprend une fois, dix fois, cent fois – il ne dit toujours pas son nom. On insiste, on attaque à l’autre bout, on souffle, on trépigne, on s’arrache les cheveux (heureusement on a arrêté de fumer). De guerre lasse, parfois, on laisse tomber, on lâche, et quelquefois ça vient à ce moment-là, d’autres fois tout finit à la poubelle. »

Tous ces aléas du processus d’écriture, avec Christiane, je ne les connaîtrai pas pendant que nous travaillons ensemble — à la différence de ce que j’observe dans les groupes, où les craintes et les doutes s’expriment à réception des propositions d’écriture, où les corps soupirent et s’agitent pendant les temps d’écriture, ou les difficultés se disent avant de lire le texte qu’on vient d’écrire dans l’atelier.

« Le plus compliqué, pour moi, c’est de ne pas perdre le fil. Jusqu’à comprendre, qu’en réalité, il n’y en a pas qui préexiste – qu’il n’y a d’histoire que là où je l’écris. D’où la nécessité d’élever momentanément des échafaudages (hum quand ils ne prennent pas feu). D’où la nécessité de « prévoir » un peu les couloirs par lesquels l’écriture passera, se faufilera, trouvera à avancer – et quelquefois encore à se perdre. »

Cet accompagnement s’est donc déroulé à distance, étape après étape — envoi d’une proposition, réception d’un texte en réponse, envoi de mes retours sur le texte reçu, accompagnés de la proposition suivante. De Christiane, j’ai reçu peu de commentaires sur les textes qu’elle m’envoyait. Entre elle et moi : ses textes, et l’évolution de son histoire.

« Apprentissage d’un travail d’étayage de mon écriture sous l’angle de la mise en mouvement d’un récit de fiction. Mise en mouvement. C’est vraiment l’expression que j’ai envie de retenir (si je puis dire… !). Mettre en mouvement pour que ça démarre, pour que ça entraîne – qui ? Mais le lecteur ! Ha, celui-là. M’en suis-je jamais préoccupé… Jamais, à vrai dire. […] Rendre clair pour quelqu’un d’autre ce qui l’est pour moi – quand j’écris. […] Qu’est-ce que je veux dire ? Et comment le dire pour que l’écart demeure, qui laisse de la place à l’imagination du lecteur, sans que s’installe pourtant l’incompréhension, qui fait que je le perds. Fragile frontière. »

Oui, les frontières sont fragiles, aussi, entre ce que l’on pense d’un texte lorsqu’on le lit — les rêveries qu’il provoque –, et ce qu’on va en dire à son auteur, espérant pousser plus loin la dynamique d’invention de l’histoire. Plus loin : jusqu’à la prochaine étape ? Plus loin, jusqu’à ce que l’histoire entraîne d’elle-même son auteur vers son aboutissement.

« Apercevoir ce qu’on écrit, quelquefois. Délicieux mirage qu’on cherche à saisir et qui s’évapore presque aussitôt, ou plutôt se reforme, plus loin, pour inviter à y aller, pour voir ce qui s’y joue, dans ce plus loin. Il faut du temps, sans doute, d’où le temps pris pour cet accompagnement. Ce long, lent déroulé d’aspects divers du récit qui tous ont vocation à se rejoindre. Puzzle au départ. C’est inévitable. »

Peu à peu, j’ai assisté à la mise en forme de l’histoire qu’écrivait Christiane. Un personnage — Véronique — énigmatique, habité de rêves et de lectures. Un récit musical, dépliant de mystérieuses atmosphères. Une intrigue avançant en succession de tableaux.

« Ma Véronique m’a fait suer sang et eau. Je l’ai perdue cent fois, réinventée autant de fois, laissée filer plus loin, sans moi – aussi étrange que cela soit, quand on tente d’expliquer cela, c’est elle, ce n’est pas moi, qui sait où nous allons. Il faut faire confiance aux personnages qui surgissent en vous, un jour, qui vous sortent des lèvres, un matin, un soir, au milieu de la nuit, aux premières heures du matin. Ils savent mieux que moi ce que j’ai envie de raconter, ils viennent de plus loin. Ils attendent juste que je le comprenne. Ils ont le temps. »

Oui, elles existent bel et bien, les fondations du récit qui verra Véronique traverser les obstacles que la vie — et son style si singulier — ont dressé sur son parcours. Puisse l’écriture la mener, en son temps, à l’horizon de cette histoire.

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Écrire, transformer

« Au début, le chaos.

Une matière informe, très émotionnelle, des événements vécus sur lesquels je veux écrire. Des mots à crier. Des listes. Listes de souvenirs. Listes de lieux. Listes de phrases, elles surgissent, je les note dans des carnets. J’écris, j’écris sur le quotidien, les jours traversés, les événements dramatiques et le chagrin. C’est une matière sensible, douloureuse qui me brûle les doigts. Je souhaite la transformer en fiction pour me détacher, prendre de la distance tout en gardant une trace fidèle. »

Nous nous connaissons depuis longtemps, avec Francine. Cette année, elle a désiré suivre l’atelier Commencer un récit long par e-mail. Nous ne savions, ni elle, ni moi, où l’aventure nous conduirait.

« Au fil des propositions de Claire, la matière se transforme, se structure. Ses questions sur mes textes et ses retours me désarçonnent parfois. Je m’interroge. Me délester de cette matière vivante et douloureuse, est-ce suffisant ? Est-ce digne d’intérêt pour un.e autre que moi ? Au fil du temps, j’apprends à différencier ce qui sert la narration et ce qui est de l’ordre du commentaire, de « l’inutile ». J’essaie, je tâtonne, j’expérimente. Je reviens sur l’ouvrage, j’élague, je cisèle. Le chaos du début s’organise, une architecture du récit se dessine. Un chemin à suivre. Un but. »
Francine

J’ai souri lorsque, en fin de parcours, Francine m’a écrit que ce qu’elle avait le moins apprécié pendant l’atelier, c’était : « Quand j’ai compris qu’on ne peut pas écrire uniquement pour soi mais que l’on écrit pour l’autre : le lecteur. » Alors je me suis dit que oui, nous avions bien travaillé.

Écrire, « c’est la misère devenant fortune », écrivait Michel Butor lorsqu’il cherchait comment répondre à la question Écrire, d’où ça vous vient ? (Ce très beau texte est lisible dans Répertoire 5, Les éditions de Minuit, 1982.)

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Prendre langue avec Maylis de Kerangal

Inspiration documentaire de l’atelier

    « Lire c’est entendre, voir, et instaurer un monde pour soi. […] Lire et écrire sont toujours le recto et verso d’une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu’ils ne lisent pas leurs contemporains. Moi, je ne peux pas écrire si je ne lis pas. A chaque écriture, j’ai une pile de livres à côté de moi. Quand je me déplace, j’ai toujours mes carnets et plein de livres. Parfois, je ne les lis pas, mais je les ai, et c’est important qu’ils soient là. »

Ainsi parle Maylis de Kerangal, dans l’une ou l’autre des interviews qu’elle a données récemment, à Diakritik et Télérama.

Préparant l’atelier Prendre langue avec Maylis de Kerangal, je m’immerge dans son monde, dans son œuvre. Je pense en dialogue avec ses livres, je glane ce qu’elle dit de son travail dans les interviews, ce qui se dit de sa langue et de ses romans… Ainsi se constitue la collection de l’atelier, comme Maylis de Kerangal raconte qu’elle constitue, avant d’écrire, une collection d’ouvrages qui irrigueront son écriture : « Une quinzaine de livres collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.) ; ces ouvrages mettent en place un circuit puissant, ils n’ont pas de rapport direct avec le livre que je vais écrire, mais en donnent des échos – chacun d’eux porte l’intuition du texte qui travaille. »

Je marche sous un ciel de traîne, La Vie voyageuse, Ni fleurs ni couronnes, Dans les rapides, Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Tangente vers l’est, Réparer les vivants, À ce stade de la nuit, Un monde à portée de main, Kiruna.

Les livres de Maylis de Kerangal témoignent de son attention aux hommes, au monde. Les univers qu’elle écrit, elle les « infiltre », dit-elle, elle en cherche la texture. Elle saisit les situations sur le vif, s’ajuste à différents points de vue, donne voix dans une même narration à des sensibilités et des vérités multiples. « Elle déniche, jusque dans les moindres détails, la fragilité du langage, des idées, des êtres, des groupes humains », dit le critique Alexandre Gefen.

Personnages, corps, mouvements. Voix, paroles, langues. Inscription des narrations dans des lieux.

    « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent […] les paysages qu’il peut coordonner m’intéressent […], les techniques de construction et les hommes et les femmes qui le construisent […], la concession du pont […] et donc le compromis, ce qui rend l’action possible et donc ce qui l’arrête, ce qui se négocie et ce qui échoue à l’être, ce qui dure, ce qui passe. […] Le roman colonise ma vie quotidienne (et non l’inverse) je change d’état, je pratique l’analogie à longueur de journée, je suis obsessionnelle [jusqu’à ce que je me dise] voilà, c’est ça, là, ce pont et pas un autre. Autrement dit, pas n’importe lequel mais ce pont-là dont je vais parler. »
    Maylis de Kerangal, « Devenirs du romans », Éditions Inculte.

Peu à peu, constituant cette collection, l’atelier prend corps. Des réseaux s’établissent de façon souterraine, des liens se tissent… Il ne s’agit ni de donner un cours, ni de transmettre un savoir critique sur l’œuvre, mais de concevoir le chemin qui permettra à chaque personne, dans l’atelier, de « prendre langue » en dialogue avec cette œuvre qui bouleverse la langue littéraire, préfère l’immersion sensible au surplomb, saisit la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent…

    « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Une langue qui va se séparer de la langue commune. » Maylis de Kerangal

L’atelier

    « Je suis toujours a priori très étrangère aux sujets que traitent mes livres. C’est par la méconnaissance que j’en ai, par la pauvreté qui est la mienne que j’inscris le geste littéraire. J’aime aussi rapatrier dans la langue littéraire des mots étrangers à la littérature : le langage des chantiers, de la médecine, des ados. »

Comme l’héroïne de son dernier roman, Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal « braque le réel ». Elle en donne le temps, le mouvement, les présences avec une acuité extrême – créant des langues lardées d’oralité qui crépitent, s’entrechoquent et renouvellent les chants du monde. Elle parle de l’urgence de « sortir de ces langues inaptes à restituer les expériences », et de redonner du corps à la parole.

    « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue », dit-elle,

parlant de ce beau travail qu’est l’écriture.

Maylis de Kerangal raconte les étapes qu’elle traverse pour écrire – l’atelier vous invite à la suivre. Ensemble, nous chercherons, depuis votre présence au monde, ce qui vous donnera désir de faire fiction. Nous explorerons différents états du texte, et tenterons de saisir la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent. Vous chercherez comment devenir l’interprète d’un monde singulier en élaborant une langue qui le rendra vivant.

Un truc important s’est mis en marche,

j’habite l’histoire que je veux raconter.

Deux ans maintenant que nous travaillions ensemble, avec Carine et Dominique, à prendre soin de leurs romans en cours, tous deux nés en juillet 2016 à l’occasion d’un atelier sur cinq jours, Commencer un récit long.

L’une vivant loin de France, l’autre ne parvenant pas à se dégager pour participer régulièrement à un atelier — l’une et l’autre sachant faire des retours bienveillants et constructifs sur un texte en cours –, je leur ai proposé une formule par e-mail de l’atelier Chantiers.

Proposition après proposition, texte après texte, retour après retour, nous voilà parvenues au terme d’une aventure portée par la belle énergie de partage qui a irrigué la progression des deux romans pendant deux ans. J’étais heureuse, et fière, d’accompagner ces avancées et de recevoir chaque mois des textes plus mûrs, plus aboutis dans leur propos.

« Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

On se donnait de temps à autre des nouvelles, comment l’une et l’autre ressentaient l’avancée de leur travail, on faisait le point. L’une parlait de « la richesse, la profondeur et, aussi, l’aspect vertigineux du chantier ». L’autre soulignait l’importance des retours – « des retours fondateurs, qui débloquent des situations, ouvrent de nouvelles portes, pistes, voies… qui permettent de prendre du recul par rapport aux difficultés rencontrées. »

« Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence », dit Stephen King dans Écriture, mémoires d’un métier.

Deux imaginations fécondes, des personnages vivants et complexes, des intrigues en progression rapide, deux façons différentes de creuser et développer l’histoire en cours… J’avais la chance que les romans de Carine et de Dominique me plaisent, vraiment. Oui, j’y croyais en leur histoire, comme dit Stephen King. Je le leur ai dit, et redit, et j’ai vu les intrigues se déployer. Or, voir avancer les textes est l’essence du bonheur qui naît au cœur de mon métier.

***

Entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur

« Spontanément, s’il fallait ne garder qu’une idée principale de cet atelier, je retiendrais, comme il y a deux ans, l’accès à son espace d’écriture singulier : agrandir l’espace d’écriture, abattre les murs, repousser les frontières — l’atelier comme amplificateur géant du bouillonnement intérieur.

Mais l’atelier Chantiers est bien plus que ces cloisons qui tombent comme des dominos en chaines en dévoilant des paysages fantastiques, des plaines sans fin d’imaginaires, de personnages ou de situations. L’atelier c’est un travail artisanal, avec des techniques et des méthodes : on y apprend à tendre l’histoire, à la rythmer, à lui trouver une voix et un ton, à caractériser les personnages, voire à les rendre attachants. La technique n’est jamais creuse, elle s’appuie sur un grand nombre de textes, mais aussi sur le bouillonnement de la marmite intérieure et sur la trame de son chantier personnel qui se dévoile concurremment.

L’atelier c’est donc ce travail d’itérations permanentes entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur. L’artisanat empoigne ce bouillonnement, le travaille pour le façonner peu à peu en une charpente organisée, structurée, cohérente. L’atelier permet ainsi de nourrir et de laisser croître son travail, de le cerner progressivement et méthodiquement comme les cernes de l’arbre qui se dilatent du cœur à sa périphérie.

Mais l’atelier ne se résume pas à la rencontre d’un bouillonnement intérieur et d’un centre de ressources techniques. Sa valeur réside dans la pertinence de l’accompagnement : proposer le bon outil au bon moment, donner aux éléments de la marmite intérieure la possibilité de croître grâce à une progression distillée de façon organisée, respecter la singularité de chacune dans les retours. L’accompagnement est pensé graduellement et réalisé avec bienveillance.

La plongée dans la construction du travail de l’autre est également constitutive de cet accompagnement : l’admiration devant les avancées constatées sur les textes de Dominique à chaque nouvelle proposition, la perception d’un chantier qui prend corps sous mes yeux, tout cela favorise un travail réflexif et créé une dynamique fructueuse.

Pour un bilan final je ne peux pas dire autrement que ce que j’en avais dit à mi-parcours de cette deuxième année : « … C’est ça la grande force de ton accompagnement : nous faire éprouver ce vertige face à l’infinie complexité d’écrire une histoire, nous outiller techniquement, nous accompagner grâce à ces pitons dont on sait qu’on les trouvera sur n’importe laquelle des voies que l’on choisira, en bref nous donner les moyens de donner une vraie place à l’écriture dans notre vie. »

Voilà. Beaucoup a été fait et il reste beaucoup encore à faire pour terminer, mais maintenant j’en sais beaucoup plus. »
Carine

***

Conscience du matériau, modelage, taille et retaille

« La métaphore première du stage d’origine, là où l’idée est née, était celle d’icebergs qui évoluaient lentement dans des eaux communes à d’autres participants, quelque chose comme un ballet des glaces en transformation continue.

Dans cette deuxième année de projet partagé, pour reprendre la métaphore des glaces, les icebergs ont gagné en taille, forci à l’extérieur tout en ne perdant rien de leur puissance immergée. Chacune est partie davantage dans son projet personnel, avec les propositions pour balises.

Pour ma part, je dirais que, selon les propositions, je les ai parfois prises à bras le corps et, à d’autres occasions, je leur ai tourné autour, tout en gardant un œil sur leur nord depuis mon GPS intuitif. Régulièrement, quelque chose s’est écrit, dans une catégorie brute ou déjà transformée, avec conscience du matériau, modelage, taille et retaille.

À l’ombre de l’arc transformationnel du personnage et du climax de l’histoire, intrigue et sous-intrigues sont nées, se sont développées. La vitesse narrative n’étant pas la vitesse d’écriture, il a fallu la prendre en compte tout en incluant la place du silence dans cette écriture, la compression de certaines perceptions, sans oublier les soubassements de la voix et toutes sortes de propositions techniques et littéraires qui entraînent l’acte d’écrire et l’envie d’approfondir, de continuer.

À l’arrivée, il y a un matériau à retravailler de cent soixante pages, moi qui pensais n’en avoir écrit qu’une bonne cinquantaine. Il y a une ossature qui permet au projet de tenir debout même si manque de la chair par-ci par-là, et un travail de musculation, d’entraînement, requis à certains endroits pour que le corps soit solide, élancé et que sa vitalité liquide en partie les doutes de l’auteur. Il y a des personnages qui s’expriment parfois sans mon accord, désireux de vivre leur vie puisqu’on leur a donné naissance et qui n’ont pas envie de trop s’attarder dans la salle d’attente de la fiction, trépignant comme des enfants qui partent en vacances : À quelle heure on arrive ? Sacrée responsabilité pour l’auteur…

À l’arrivée, prime la sensation d’avoir profité d’un réel accompagnement. Merci, Claire, pour cette présence soutenue même si à la distance du mail, pour ce regard constant. Je dois ajouter un grand merci à toi, Carine, pour tes retours et tes textes. »
Dominique

Philippe Decouflé, Paris, 2012

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Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L

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