Sous la surface, Arles 2024

Sous la surface était le titre des rencontres photographiques d’Arles, cet été. Elles furent le cadre de notre atelier.

C’est à un dialogue entre photographies et écriture que je vous ai, cette année encore, invitées. Le matin, vous découvriez les expositions qui foisonnent dans les différents lieux de la ville accompagnées de votre carnet et de ma proposition d’écriture…

« Cette année encore, quand l’écriture ne vient pas, le soir à la fraîche je m’assois sur les quais en bord de Rhône. Je me laisse porter par la contemplation du fleuve, suis des yeux les eaux qui partent vers la Méditerranée, rêvasse, attrape mon téléphone pour photographier un nuage avant de réaliser que le soleil est couché, que le ciel s’assombrit, prend des couleurs gris noir avec des traces orangées en direction du soleil couchant. Mais de nuage, rien, pas un seul. Le ciel est d’une uniformité méditerranéenne.

Regarder le fleuve et oublier les bruits du monde. Oublier l’Ukraine, oublier la Palestine, oublier les conflits sans fin, les catastrophes climatiques, la perte de la biodiversité, la montée des eaux, l’assèchement des nappes phréatiques, la pollution de la Seine, les jeux olympiques, la dissolution de l’assemblée nationale, la pauvreté toujours croissante, les désastres écologiques, les déplacements de population, les noyés dans la Méditerranée, le perchoir à nouveau pour Yaël Braun-Pivet, le nouveau Front Populaire, les militants de terrain écœurés, ceux qui ont fait barrage, ceux qui ont fait du porte à porte pendant les 15 jours de campagne des législatives. Oublier l’Abbé Pierre. Oublier les boues rouges de l’usine de Gardanne, les villages engloutis, la catastrophe de Fukushima, les migrations, mai 68, Hiroshima. Oublier les légumes géants et la révolution verte, oublier la condition de la femme au Japon, oublier les citoyens modèles, les couleurs du Mississipi, le jardin d’Hannibal, oublier les wagons restaurants, l’histoire du repas ferroviaire, oublier la pétanque et les graffitis, oublier les archives de la planète d’Albert Kahn. Et même Sophie Calle. L’oublier, allez, tout mettre dans le même sac. Oui oublier Sophie Calle, même si l’oubli de Sophie Calle, c’est un peu comme celui d’Agnès Varda, ça ne dure jamais bien longtemps.

Oublier le déclin du monde, les combats et les engagements militants. Se mettre en retrait pour revenir à l’essentiel. Pour moi ces dernières années, l’essentiel c’est la découverte de la littérature et de la poésie contemporaine. Revenir aux textes et aux mots véhiculés par les livres ou les blogs.

Oublier et revenir à l’essentiel. L’essentiel cette année, je pense l’avoir trouvé dans une petite salle confidentielle de l’exposition de Jean-Claude Gautrand. Une petite salle sombre, sombre parce que le sujet est intime. C’est la première fois que Gautrand, le photographe des colères et des coups de gueule, le photographe militant parle de sa famille à travers le jardin de son père, avec une série en couleurs alors qu’il utilise exclusivement pour ses autres photos le noir et blanc.

En rangeant, ce qu’il appelle l’amoncellement hétéroclite installé par le temps dans le petit cabanon situé au fond du jardin familial, le photographe explique « un gant de jardinier est apparu à mes yeux : celui de mon père ! Un choc émotionnel intense. Tous les souvenirs liés à lui sont remontés à la surface comme une vague. (…) La nécessité d’illustrer ce moment s’est rapidement imposée comme un impératif : observer ce lieu où mon père a si souvent œuvré… une véritable saga poétique m’est apparue…».

Je me souviens avoir reçu ce choc émotionnel en voyant ce gant. Un gant qui a conservé la forme de la main, tant il a été porté. Ce gant plein de vie, qui garde les traces de plus de cinquante ans de travail de la terre du potager, de la récolte des légumes, de la manipulation des fruits que le père laissait pourrir dans des compotiers pour plus tard les photos du fils. Arrivée à ce stade de l’écriture du texte, je ressens la nécessité de retourner au Musée Réattu dans la salle consacrée à cette série.

Je redécouvre une salle dans la pénombre, j’attends que trois bavardeuses sortent, et que mes yeux s’habituent à la semi-obscurité. Six photos sur un mur, sept sur l’autre, seulement six en couleur. Ma mémoire m’a piégée, je les pensais toutes en couleur. Des cages d’amour à la pelure tellement fragile que la lumière illumine et sublime le sujet. Une poire tellement pourrie qu’elle a des allures d’escargot. L’infinie poésie d’une poire encore un peu verte entamant sa décomposition. Le potimarron, les poires, on aurait envie de les toucher et les gratter pour mieux sentir l’épaisseur de la peinture. Mais non il s’agit bien d’une photo. Dans ce travail on sent la forme et les matières, le contraste entre le poids et la légèreté, on pense aux peintures de vanités du 17e siècle et au clair-obscur du Caravage. La grande subtilité de Gautrand est de rendre compte du monde en décomposition, de la brièveté de la vie et de la fuite du temps ou pour reprendre une phrase de Perec citée dans le catalogue : « la photographie, c’est un défi à la disparition ».

Sous la pudeur et la poésie, le photographe n’en délivre pas moins un message politique sur notre monde en décomposition. Le message est moins frontal, mais le regard est le même que celui porté dans ses autres séries, sur la destruction des pavillons de Baltard aux Halles de Paris, les camps de concentration ou sur les rejets en mer des boues rouges de l’usine de Gardanne. Une précision du récit et un sens aiguë du détail.

En voyant ce pas de côté dans son travail, je pense à ces paroles de Claudie Hunzinger notées dans mon texte sur les nuages. Parce que j’aime faire des liens entre mes découvertes littéraires, envie impérative ce matin de les inscrire en écho au « Jardin de mon père » : … un arbre chaque année reçoit une circonférence nouvelle, un élargissement de plus. Je pense que c’est l’expérience même de la vie, ces années qui nous sont données en plus, qui nous permettent un élargissement de vision, de sensations par rapport à ce qui nous entoure. »

Isabelle Vauquois

Prenant des notes dans les expositions, vous cherchiez à saisir ce qui avait fait rencontre entre votre propre regard et ceux des photographes exposés – je vous avais invitées à laisser aller l’écriture à la recherche de ce qui cherchait à se dire entre vous et l’image que vous aviez (qui vous avait) choisie.

« Je croyais être rentrée par hasard dans cette galerie, attirée par la photo d’un éléphant que j’avais vu passer la veille au jardin d’été sur les traces d’Hannibal. J’ai fait un premier tour, un peu distraite, dérangée par le miaulement insistant d’un chat, surtout après que la photographe a annoncé que ce n’était pas le sien. Mais lors du second tour, plus attentive, notice en main, chaque photo m’a retenue et bouleversée.

Valérie Léonard a sillonné le monde pour capter dans les confins ceux qui vouent leur vie au confort et à la liberté… des autres. Elle est allée voir de très près les hommes, les femmes et les enfants, les esclaves d’aujourd’hui, pêcheurs et paysans, travailleurs des usines et des mines de charbon ou de soufre, éboueurs clandestins, prostituées, en Inde, au Bangladesh, au Pérou, au Cambodge, au Népal, au Mali.

Elle regarde la peine de l’homme, son labeur infini, son corps devenant machine. Elle approche de ceux qui ne profiteront pas de ce qu’ils contribuent à fabriquer, qui n’ont que les moyens d’une subsistance minimale, manger, dormir. Et encore. Ils n’auront ni soins, ni éducation, ne parlons pas de confort ou de plaisir.

Il faut aller les chercher sur les sommets d’un volcan d’Indonésie où 300 personnes extraient le soufre qui servira à la transformation du caoutchouc, au blanchiment du sucre ; dans une région minière de l’Inde, d’autres survivent en exploitant des mines de charbon à ciel ouvert, abandonnées avec leurs habitants depuis des décennies. On les trouve dans les campagnes cambodgiennes où une trentaine d’entre eux périront chaque mois sur les mines antipersonnel laissées par les guerres successives ; ou dans les forges de Bamako où ils forment pourtant une caste, celle des forgerons.

Valérie Léonard fait de ceux qu’elle approche, qui accepte son geste de photographe, des « héros herculéens ». Mais ils ne seront pas glorifiés de la beauté de leur sacrifice, soldats inconnus. Seul son regard qui se fait voyant, captera, rendra compte, parce qu’il est respectueux des êtres qu’elle rencontre, de la violence du travail sur les corps, les regards de lassitude, la désespérance des paysages. En les montrant crûment, elle atteste de ce qui reste de l’humanité, la beauté toujours là de la vie insistante.

L’humanité s’oublie. En voulant davantage, posséder la terre et tout ce qu’elle contient, repousser les limites, obtenir la vie infinie, la beauté éternelle, la force gratuite, toujours plus d’argent, plus de pouvoir. Fi de l’existence des autres, fi du besoin que l’on a de ces autres. On préfère les oublier, on les cache, on les méprise, on les relègue dans les tâches les plus dures et les plus malsaines jusqu’à ne plus tout-à-fait les considérer comme êtres humains. Eux n’obtiendront au mieux qu’un salaire contre leur force et la vie qui s’écoulent. Exister puis mourir sans avoir vécu.

Je ne parvenais pas à sortir. Je suis tombée dans les bras de la photographe. »

Christine Jakubowicz

Puis vous trouviez votre endroit pour écrire en vous inspirant de vos notes : vous écriviez, dans le sillon de ma proposition, le texte que vous apporteriez, l’après-midi, dans l’atelier.

« Tu as mal au ventre.
Ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas la douleur. C’est le vertige.

Tant de végétaux, de roches, de terres, d’espèces,
de profondeurs, de climats, d’animaux, d’humains, de peaux.

Tant de façons de germer, de pousser, de mettre au monde,
de se mouvoir, de se nourrir, d’exister avec les autres.

Tant de manières d’habiter, de cohabiter, de vivre.
Tant de recherches d’eau, d’espaces de vie, de chambres à soi.

Tant d’abîmes, de chutes, d’effondrements.

Ton ventre gagne en souplesse lorsque ton regard s’arrête.
Un grand stop au kaléidoscope, au tournis du monde,
pour prendre le temps de rencontrer la matière, le vivant, le lieu.

Là, tu respires.
Tout est plus calme, plus sensible, plus proche. »

Nathalie

L’après-midi, nous partagions les textes et faisions des retours dans le cadre de l’écoute bienveillante et constructive qui fonde l’esprit de mes ateliers. Je vous donnais, en fin d’après-midi, une nouvelle proposition pour le lendemain.

« Il l’a vue qui commençait à ranger son bureau, à regrouper stylos, gomme, ciseau dans sa main et les déposer dans le pot placé devant elle. Elle rangea quelques documents dans un tiroir, passa la main sur le plan de travail pour faire tomber toutes ces petites saletés presque invisibles accumulées durant la journée. Elle se leva, jeta un coup d’œil rapide à Victor, saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Victor s’était levé à son tour, A ce soir alors ? questionna-t-il, encore étonné qu’elle ait accepté sa proposition. Elle acquiesça d’un hochement de tête discret. Quelques collègues qui avaient tourné la tête avaient rapidement replongé leur regard sur leur écran.
La nuit était déjà tombée. Seuls semblaient exister à cet instant la lumière puissante des ordinateurs, les doigts nerveux sur les claviers, les néons enserrés dans les plafonds, la moquette rase bleu nuit.

Il sortit du bureau une demi heure plus tard. L’air était relativement doux. Comme à son habitude, il pris la direction du fleuve pour rentrer alors que le logement qu’il partageait avec Vasile se situait à peine à dix minutes de marche dans la direction opposée, en lisière de ville. Il ne voulait prendre aucun risque. Et surtout pas que ses collègues devinent qu’il habitait l’un des quartiers les pauvres à l’est de la ville.

Il prenait plaisir à marcher dans les vieilles rues qui menaient au centre ville. Il aimait d’ailleurs la nuit pour ça, regarder toutes ces fenêtres allumées, ces vies inconnues soustraites à son regard mais pourtant belles et bien présentes. Il les devinait. Il aimait s’imaginer dans une de ces pièces à la lumière douce, au dernier étage d’un immeubles en pierre, là où il apercevait les poutres des mansardes. C’était son rêve. Un appartement sous les toits, deux pièces suffiraient. Un petit coin cuisine avec un bar, deux-trois chaises hautes pour le séparer du salon. Et puis une chambre aux murs unis, blanc avec une fenêtre.

Cette marche quotidienne lui permettait de couper avec sa journée de travail, avec les conversations qu’il avait eu avec les clients. Les voix pointues des femmes pressées, les injonctions sans politesse, les suppliques surjouées, les filets de voix faussement timides occupaient encore un peu son esprit mais une fois passé la rue Pasteur, une fois arrivé près du Rhône, sa pensée se fondait dans les mouvements sombres du fleuve et il retrouvait peu à peu le silence.

Il fallait faire le vide avant de descendre comme tous les soirs dans la pièce en sous sol du pavillon de banlieue. Il savait aussi que ce soir il devrait affronter les questions de Vasile qui s’étonnerait de le voir prendre une douche, revêtir une chemise propre et ressortir. Il n’en pouvait plus de ce sourire moqueur, de ces blagues salaces, de ce pyjama noir et blanc qu’il ne quittait parfois pas de la journée. Il le voyait déjà. À peine aurait-il poussé la porte qu’il soulèverait la tête, se redresserait sur un coude, la tête dans la main, bonne journée mon gars ? Demanderait-il sans écouter la réponse, mais enchaînant pour égrener toutes les infos qu’il aura lues et entendues dans la journée, ponctuées de ces « putain, tu sais quoi… », se grattant nerveusement les avant bras ; impossible d’échapper au piège, attendre le blanc, l’angle pour reprendre la main, « ah ouais » lâcherait nonchalamment Victor en s’étendant sur le deuxième lit dressé au fond de la pièce unique, fermant les yeux en attendant que ça cesse. Une seule chose pour le soutenir, penser à Véra et rêver à cette lumière tamisée au fond d’un appartement.

Il suivit des yeux un bidon blanc qui flottait sur les remous du fleuve. Les objets aussi divaguaient, parcouraient des centaines de kilomètres, suivaient une route inconnue pour finir leur course dans un endroit improbable. Il continua d’avancer sur les quais en suivant des yeux cette tache blanche errante, perdue au milieu de l’eau.

Il devait accélérer le pas maintenant, il avait donné rendez-vous à Véra à 20h devant le cinéma Le Concorde. Il contourna les halles, repris l’avenue Clémenceau, marcha d’une vive allure et s’enfonça dans le lacis des rues qui devenait plus sombres au fur et à mesure qu’il s’éloignait du centre ville.
Il descendit les quelques marches en béton à l’arrière d’un pavillon des années 50, poussa la porte. Là sur le lit, à la place du corps lourd de Vasile dans son pyjama chiné noir et blanc, une femme était assise, immobile, les mains posées sur ses genoux. Elle avait la peau très claire, des cheveux blonds vénitien attachés en queue de cheval. Victor ne l’avait jamais vu auparavant. Il referma la porte.

***

Victor et Vasile avaient grandi dans le même quartier à Bucarest. Vasile y était arrivé à l’âge de 12 ans placé dans une famille d’accueil par une association qui s’occupait d’enfants perdus, comme on disait à l’époque.

Un jour, je te raconterai, avait-il dit à Victor mais ce jour-là n’était pas arrivé et ils n’avaient jamais ré-évoqué les années qui avaient précédé l’arrivée de son ami dans le quartier.

Au fond de lui, Victor avait bien compris comment la violence et la cupidité des adultes avaient foudroyé la candeur enfantine de Vasile. On en parlait un peu dans les familles, on mettait en garde les jeunes filles et les jeunes garçons, les enjoignant à ne pas trop s’éloigner, à ne pas suivre des inconnus dans la rue. Combien de fois avait-il décelé les traces du traumatisme dans le regard absent de son ami ? Un gouffre s’ouvrait alors pour Victor qui, quoiqu’il fasse, ne pourrait jamais rejoindre son camarade sur cette île dévastée.

Ça ne l’avait pas empêché de lui tendre la main dès le premier jour de classe. Vasile était resté mutique devant le professeur qui lui avait posé quelques questions pour qu’il puisse se présenter aux autres ; il semblait aussi désespéré que s’il allait se noyer. Victor lui avait adressé un clin d’œil et lui avait souri. A la fin du cours, il s’était rapproché de lui , si tu veux on peut jouer ensemble au foot, y a un terrain derrière l’école lui avait-il proposé. Vasile avait acquiescé timidement du menton. Il n’était pas encore l’adolescent fougueux et l’homme bavard qu’il deviendrait quelques années plus tard.

Ils habitaient à deux cents mètres l’un de l’autre. Victor passait la plupart de ses journées dehors quand il n’était pas à l’école. Sa mère élevait seule ses six enfants. Le plus jeune devait avoir à peine 3 mois à l’époque. Il ne supportait pas les pleurs de ses frères et sœurs et encore moins ceux de sa mère.
Très vite, ils avaient fait la paire tous les deux. Le foot, les virées à vélo, les bagarres… Ils avaient arrêté l’école assez tôt, voulaient gagner de l’argent et mener la belle vie.

Comment leur était venu l’idée de partir pour la France ? La mère de Victor évoquait parfois un lointain cousin qui était parti faire des affaires vers Lyon. Un soir où ils avaient un peu bu, ils s’étaient imaginés « tailler la route » avec la mobylette que Vasile venait de se payer. Cette anecdote faisait partie de la mythologie qui avait façonné leur amitié. Cela faisait bien longtemps qu’ils ne s’étaient plus raconté cette histoire.

En fait, tout a commencé à vriller quand Victor avait cherché à entrer en relation avec le cousin de France, Nicolaï.

***

Elle entendit des éclats de voix dans la rue et se leva brusquement. Elle écrivait depuis deux heures déjà. Elle avait l’impression de tourner autour d’un gouffre et ce qu’elle commençait à percevoir lui nouait l’estomac. Même si elle avait mis d’autres traits et un prénom masculin à ce visage d’enfant, celui-ci ne lui sortait pas de la tête. Tout se mélangeait d’ailleurs, l’homme japonais allongé sur son lit dans son pyjama noir et blanc, l’appartement en sous sol d’après guerre, les regards vides de cette famille dans leur voiture à Los Angeles. Et cette petite fille indienne, le front contre la vitre, désespérément seule, pleurant sur l’arrachement à soi, à sa famille, au monde. A l’humanité.

De tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires, la voix de Barbara résonnait. Oh ma mère… oh toi petite fille à l’enfance souillée.

Et à nous se disait-elle, spectateurs adultes, les questions sans réponse, l’impuissance. Elle avait passé trois jours à Arles, avait parcouru une dizaine d’expositions et des centaines de regards qui semblaient demander aux visiteurs : et vous, que faites vous de votre humanité ?

Garder son humanité pensait-elle, c’est garder son regard ouvert sur le monde. C’est ne pas baisser les yeux. C’est trouver comment tendre la main à une petite fille, la prendre dans ses bras, la serrer sur son cœur. L’écrivain est comme ces photographes qui redonnent un nom, une histoire, une voix à tous ces anonymes.

En fait, elle ne savait pas ce qui la touchait le plus, l’art de la relation qu’entretenait ces artistes avec les personnes qu’ils photographiaient ou la solitude irrémédiable de chacun des visages rencontrés. Elle aussi essayait de tendre ce fil entre elle et ces regards anonymes.

Elle regarda sa montre, il était 10h08. Elle reviendrait plus tard à Nicolaï et à cette femme aux cheveux blonds vénitien et à la queue de cheval. Elle ferma son ordinateur et partit marcher. »

Fabienne Cosset

… Sophie Calle, Yannick Haenel, Hélène Gaudy, Marie Cosnay, Fanny Taillandier, Maylis de Kerangal, Virginie Gautier, Lune Vuillemin… Comme chaque année mes propositions d’écriture s’inspiraient de la littérature qui s’écrit aujourd’hui…

« Passer le seuil et se faire seule attraper par la lumière comme une mouche par du vinaigre

Tu révèles
Je me réveille
Noir et blanc gorgés à plein
A plat l’endroit de l’envers
l’envers du décor gratté
Du bois l’écorce au peigne fin
Tu dérobes le secret de la peau
Je me perce à nu

Tu décales
Je m’écaille
Bande noire sur a-plat blanc
Un blanchet pour tirage
Entaille du paysage au scalpel
Des forêts de fer défaillent
Tu endeuilles des cicatrices
Je me dé robe

Tu tisses
Je me glisse
des vibrations tracés d’un sismographe
tresses de mailles sous un microscope
l’au delà des choses éclabousse
Son écriture dessinée en transparence
Tu la ranimes
Je suis prise dans les filets

Tu éclaires
Je chancelle
Des cendres translucides tissés de fils de gris
Graines de poussière brodées
Lisière
Cesse
Tu déplaces un peu le temps
Je me spleenne »

Sylvie Marquer

Avec les arts de faire des auteurs contemporains, en dialogue avec les photographes contemporains, nous avons cherché comment saisir ce qui cherchait, pour chacune, à se dire, pas à pas, au fil de l’atelier.

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Présences dans l’atelier

Qu’elles étaient belles ces trois journées à écrire en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle !

J’avais proposé d’écrire dans les sillons de l’œuvre d’Anne, pour l’accent de vérité de sa recherche, toujours sensible et singulière, habitée ; pour les ponts entre psychanalyse, philosophie, et littérature, qui l’aidaient à déchiffrer notre monde, à dire nos fragiles libertés. Dans ses livres, Anne cherche à faire naître cette « autre parole » qu’est la parole humaine, qu’elle voulait protéger du risque d’être recouverte par la violence et la négligence du monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Par ses livres, Anne était présente avec nous dans l’atelier. Nous avons commencé avec Puissance de la douceur. Douceur reçue, perçue, douceur donnée… Puis nous avons cheminé vers la création de personnages en laissant miroiter ces mots qui donnent leur titre à ses essais : secret, rêve, risque, douceur…

« Une histoire de douceur
Les doigts effleurent le visage émacié, anguleux. La pulpe en contact cherche le toucher le plus léger possible, sans pression, sans appui prolongé.
Elle fait aller doucement ses mains, elle les voudrait ailes, que chaque doigt devienne plume. Elle aimerait qu’il perçoive son désir de lui parler sans les mots, de laisser couler vers lui encore un peu de présence avant le grand voyage. Et quelque chose passe de ses mains, de ses doigts à elle, bien vivante et comme en apnée à ce moment précis.
Elle laisse faire, elle laisse couler vers lui le ruisseau de vie qui cherche son chemin.
Elle accompagne ses gestes de la voix, d’une voix lente et calme, en lui souhaitant bon voyage, bonne remontée vers la mer, à lui l’ancien marin.
Et, sur son visage à lui qui va partir, les yeux toujours fermés, un sourire apparait doucement et s’installe.
Le temps est suspendu. Elle voit là le nourrisson qu’il a été 80 ans plus tôt, dans le ravissement et la confiance de l’accueil.
Elle réajuste le drap sous son menton pour qu’il n’ait pas froid. »
Brigitte Brigot

    « Parfois celui qui écrit avance dans la pénombre sans savoir exactement ce qui s’écrit mais comprenant confusément que ce qui s’écrit là le précède. Quelles sont les raisons qui lui font s’y rendre ? […] c’est le plus mystérieux sans doute, par quel procédé confie-t-on à cette main prolongée d’un stylo ou d’un ordinateur de tracer, presque à notre insu, ce qui s’écrit ? »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« L’essai de lassitude
Il s’assied dans le fauteuil de biais en s’enfonçant comme s’il voulait repousser le dossier avec son dos. Ses yeux sont bleus, perçant, sa tête légèrement penchée et inclinée. Il regarde sa sœur par en dessous, curieux, interrogateur, inquiet. Yeux, visage, tête, crâne veulent savoir alors que le corps se retire loin derrière lui. Une lame, c’est une lame.
Il a voulu la voir pour lui parler. C’est lui qui a demandé mais son corps tout entier crie : qu’est-ce qu’elle me veut ? Il raconte par bribes pauvres son quotidien dévasté par l’ennui, l’impuissance, le ratage. De son brouillard désolé et désolant percent des éclairs d’intelligence vive qu’il lance sur elle, comme des pics, pas de pics pour faire mal, plutôt des accroches fixées sur une falaise pour l’escalader.
Ce jour-là, ça ne marche pas parce qu’elle a décidé, trop longtemps piquée, d’être lisse. Parce qu’elle est lasse. Elle est là mais lisse. Elle ne veut plus rien pour lui car ça ne sert à rien. Progressivement, alors qu’ils échangent tous deux le plus légèrement possible se dit-elle – garder la légèreté, il faut garder le gazouillis triste -, son corps glisse doucement et lui fait face. Il se fait hésitant, il n’y a plus de flèches vives, son visage se couvre discrètement de plaques rouges. Le contour de ses yeux devient rouge aussi, non pas qu’il soit au bord des larmes mais comme s’il avait trop regardé intensément quelque chose à l’intérieur de lui.
Les bords des yeux de son frère la ramènent à un flash du passé. Non pas le passé qui réapparait en flash mais un moment du passé qui a été vécu comme un flash, comme une hallucination éclair. Grand rassemblement de famille pour les quatre-vingts ans de leur grand-mère maternelle. Juste avant que la photo ne soit prise, elle regarde son frère parmi les autres. Ses yeux sont cernés de noirs comme si son corps, son visage devaient indiquer, pour l’image qui restera, sa différence, son état d’être au bord, au bord de la famille, au bord de la vie. Quelques secondes après la photo prise, il n’y avait plus les cernes noirs sur le visage du frère. Devant lui, qui est maintenant un tantinet détendu, elle pense que ces cernes rouges sont peut-être quand même le signe de larmes retenues.
« Et si tu allais parler de tout ça à quelqu’un ? »
Elle pense qu’elle n’est pas quelqu’un avec lui, juste une montagne pelée et légèrement écorchée. À cette proposition, il se redresse et retrouve son biais, sa lame. « Parler à quelqu’un, à quoi ça sert ! » Plus lasse encore, elle lui répond : « Je ne sais pas… ça serre… ça desserre… les nœuds. »
Silence. Il se cale alors bien au fond du giron du fauteuil, les bras ballants et cynique : « tes putains de croyances ! » Et il pleure à chaudes larmes délicieuses.
Ça lave un peu sa chair, juste un temps. »
Céline F.

    « Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« Ottavio
La Provence vient d’arriver au Havre après une semaine de traversée au départ de New York. Les passagers de première et seconde classe sont déjà descendus. Sur le pont inférieur, les voyageurs de troisième classe attendent leur tour en silence, leurs baluchons élimés entassés à leurs pieds. Parmi eux, le visage tourné vers la ville qu’il découvre cette fois de la mer, un homme se tient debout au bord de la balustrade. Il est grand. La rampe de bois lui arrive à peine en haut des cuisses. Sa casquette grise enfoncée sur le crâne, il observe l’effervescence du quai de débarquement. Des mèches de cheveux, un peu moins brunes qu’au moment où il a laissé sa femme au village, éclaircies par quelques cheveux blancs, battent sur ses tempes avec le vent.
Suivant le maigre flot des voyageurs, il s’engage sur la passerelle en cordage. Les premières classes ont eu droit à celle en bois – plus large, plus stable – les deuxièmes également, une fois les premiers à terre. Les pans de son manteau de laine claquent contre le garde-corps. Un jour surement, il fut très chaud, mais il est maintenant mité par les tressauts du long voyage en calèches et trains puis la vermine de l’entrepont sordide dans lequel s’entassent les migrants refoulés. L’autre manteau, le solide, celui que lui avait offert l’oncle Maurizio au départ du village, pour résister aux frimas du Michigan, il l’a vendu pour payer son retour. Il n’en a pas tiré grand-chose, il avait déjà beaucoup vécu. Juste de quoi payer un billet de troisième classe, celle des steam passengers comme on dit aussi.
Ses yeux brun clair – sous certaines lumières on les voit jaunes – scrutent la ville qui fume de ses cheminées allumées en ce début septembre brumeux. Côté gauche, il porte sa petite valise anguleuse, en carton. A voir son bras qui balance et sa démarche hésitante mais aisée, il est évident qu’elle est n’est pas lourde. Contrairement à sa tête. Il a les traits fermés, le nez aquilin, des moustaches fines et les lèvres serrées. Seuls les yeux sont en mouvement.
Tenant la rambarde de cordage, son poignet et sa main droite sont protégées du froid matinal par des mitaines grises. La grosse laine rugueuse masque les trois doigts manquants de ce côté, c’est presque cicatrisé maintenant, les marques sont moins rouges. Son regard est fatigué. La route est encore longue jusqu’au village, jusqu’à Teresa et les petits. Une bourrasque plus forte que les autres dégage son manteau en arrière, laissant transparaitre, sous le vieux pantalon et chandail rouge foncé, un corps délié, presque maigre mais qu’on devine musclé. Arrivé à quai, il pose sa valise et le referme rapidement, à l’exception des deux espaces ou les boutons ont sauté.
Dans le fond il connaît la route, c’est la même chose qu’à l’aller mais dans l’autre sens. La même chose mais tellement différent. Il va devoir faire le voyage inverse alors qu’il n’aurait pas dû y avoir de retour. Il a encore devant lui quelques jours de trajet pour trouver une raison positive à ce changement de plan. »
Agnès Fin

    « Contre l’étrangeté du monde, l’écrivain invente un langage pour traduire l’intraduisible, pour faire entendre l’innommable et tenter d’y inscrire une forme nouvelle. Ainsi naît une langue à soi, pour paraphraser Virginia Woolf, une enceinte particulière où le sujet à l’abri pour un temps a négocié son passage dans la tourmente du réel. »
    Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

« La petite robe d’été
C’était une enfance de ténèbres, dont il ne resterait que des souvenirs de manque, de froid, d’absence, d’échec, de départs qu’on a pas pris le soin d’anticiper, d’absences qui n’ont pas pu être adoucies. Une enfance de malentendus. L’enfant ne savait pas demander. On s’enlisait dans ce qu’on appellerait aujourd’hui des symptômes, on disait des comédies. Et les nœuds s’accumulaient de plus en plus serrés, de plus en plus violents. Jusqu’au désamour.

L’enfant avait choisi l’amnésie pour solde de tout compte.
Rien ?
non rien avant huit ans ?
tu es sûre ?
Non rien.

L’enfant avait grandi ou plutôt l’enfant avait poussé,
tout pousse
même ce qui ne trouve pas où s’accrocher pour atteindre la lumière, les autres.

Aucun souvenir pour pas de mauvais souvenirs
Sauf un
un seul
un unique
d’une douceur unique.

C’est l’été, le bel été
c’est midi ou presque
c’est un jardin, un verger,
c’est un peu loin de la maison, des autres
L’enfant est seule
à distance suffisante peut-être
l’herbe est sèche, piquante
il y a des grillons
des papillons
peut-être des oiseaux
des fourmis qui vont partout
partout

La douceur c’est
le soleil sur la peau déjà dorée
c’est le vent d’été
le vent tiède sur la peau
la douceur c’est la petite robe de rien du tout
la bretelle qui tombe sur le bras et qu’il faut toujours remonter
C’est le corps qui a gardé le souvenir.
Il n’a pas éprouvé le besoin de se faire une place dans la mémoire, de déranger l’amnésie.

Le corps a changé mais l’enfance dans le corps n’est pas perdue.
Jamais.
Le souvenir est là
disponible
joyeux.
Il n’en fallait pas plus pour ne pas devenir fou. Une infime douceur inoubliable. »
Monique Romieu-Prat

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est « or » ou « source ». Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même « au secret », c’est-à-dire au cachot. »
    Anne Dufourmantelle, Défense du secret

Découvrir ici le récit d’un autre atelier autour d’Anne Dufourmantelle

Mon atelier Petites formes

« Un atelier que j’ai adoré !

Peut-être parce qu’il correspondait à ce que je cherchais quand j’ai commencé les ateliers d’écriture. Écrire des textes courts pour compléter le travail plastique de mes carnets de voyages : écrire mes impressions, croquer une scène de rue, un événement du quotidien…

Un très bel atelier aussi, car il m’a permis d’expérimenter de nouvelles formes d’écriture : écrire court, raconter un événement sans détail superflu, aller à l’essentiel. Acquérir des outils pour raconter des événements pris sur le vif, croquer une scène de marché, une exposition, une rencontre, l’ambiance de la gare de Bordeaux un jour de grands départs. Écrire les petits riens des journées qui avec les mots deviennent poésie du quotidien. Écrire mon émotion, mon étonnement face à un ciel nuageux, ma préoccupation du moment.

Les retours écrits de Claire, bienveillants, précis et dirigés pour mieux aborder la proposition suivante ont été une aide précieuse pour avancer dans le cheminement de l’atelier, et découvrir ensemble à la fin… l’immensité du chemin parcouru !

Comprendre aussi en suivant ce parcours de huit mois qu’une suite de fragments mis bout à bout peut faire récit. Comme par exemple avec la proposition de se raconter par les objets. Je l’ai tenté à travers les livres lus ou rencontrés sur mon chemin.

Et pour finir, comme pour tous les ateliers, les propositions étaient accompagnées de textes d’écrivain.es, les incontournables, Perec, Ernaux, F Bon, Sallenave, Sarraute, Ponge mais aussi Claudine Galea, Bernard Noël, Jane Sautière, Leslie Kaplan, Virginie Gautier, Sophie Calle, Cécile Portier, François Gantheret, Nathalie Léger, Denis Montebello… bien d’autres belles découvertes. Encore une fois, j’ai testé la force du lire/écrire !

Claire merci, tellement ! »
Isabelle Vauquois

Voir ici l’atelier Petites formes par e-mail

Notre atelier à Arles

La maison de l’atelier…


Arles et les rencontres de la photographie…

Vous, qui avez écrit et partagé vos textes pendant les sept jours de notre atelier, en juillet à Arles…

Vous, et ces derniers textes de l’atelier que vous avez accepté de me confier afin qu’ils trouvent place ici, sur ce site de mes ateliers.

Il s’agissait de trouver l’Aleph, décrite par Borgès dans la nouvelle qui porte ce nom – cette cavité dans la pierre d’une marche d’escaliers que le narrateur décrit ainsi : « À la partie inférieure de la marche, vers la droite, je vis une sphère aux couleurs chatoyantes, qui répandait un éclat presque insupportable. Je crus au début qu’elle tournait ; puis je compris que ce mouvement était une illusion produite par les spectacles vertigineux qu’elle renfermait. Le diamètre de l’Aleph devait être de deux ou trois centimètres, mais l’espace cosmique était là, sans diminution de volume. Chaque chose équivalait à une infinité de choses, parce que je la voyais clairement de tous les points de l’univers. »

Trouver l’aleph, regarder ce que l’univers y délivre d’images après sept jours à explorer les mondes donnés par les regards des photographes – écrire. Puis, comme chaque fois, se réjouir de la diversité des textes nés d’une même proposition.

***

« Nous avions une vieille maison qu’il a fallu détruire. Et remplacer par une maison sans âme.
Dans la vieille maison, entre le rez-de-chaussée et le premier étage un mauvais plancher de bois brut où un nœud de bois disparu avait formé un trou de quelques centimètres de diamètre.
A l’annonce d’une nouvelle maison un enfant a demandé s’il y aurait un trou… Donc les enfants, officiellement couchés regardaient, écoutaient les adultes et le monde. Vision parcellaire, déformée, acceptable qu’ils ne voulaient pas perdre.

Ce que j’ai vu de l’univers
Et tout ce que j’ai oublié

Le profil d’un enfant en ombre chinoise sur un mur de vacances intranquilles
Les yeux grands très grands ouverts d’un enfant qui vient de naître
Les agapanthes à peine ouvertes sur une promesse de porcelaine
J’ai vu un homme et une femme enterrant leur enfant
J’ai vu la mer, la mer, lamer qui ne console pas
J’ai vu Alger sortir de la mer après une nuit traversée
J’ai vu la mer qui console
J’ai vu une mariée noir et blanc sur un esquif improbable entre Dakar et N’gor dans la nuit disparue

J’ai vu un corps se redresser
J’ai entendu des voix de chagrin
J’ai entendu des voix qui se rassurent, des voix qui cherchent, des mots qui arrivent, incertains ; j’ai vu la confiance

J’ai vu les longs couloirs d’une couleur d’absence
hôpital l’attente, l’attente, le jour enfin

J’ai vu les enfants des quartiers taper dans des ballons crevés
taper taper but victoire

J’ai vu revu revu encore la montagne Sainte Victoire
Cézanne a fait cadeau de cette amitié minérale, durable
Le feu là-bas en 1989 je crois
La montagne a tenu
On ne dira plus feux de joie

La nuit de mon anniversaire, la nuit de la saint Jean, on sautait les feux
Ça sentait bon, ça sentait l’été ça sentait même l’antique dévotion au solstice d’été
Finis
Interdits

On disperse les cendres »
Monique Romieu

***

« Retiré dans les alpages, préservé du monde je me suis construit un chalet avec un trou dans la porte qui ouvre sur la vallée.

Je vis la profondeur de la vallée, ses parois grisâtres et sa rivière tumultueuse, je vis l’aigle ouvrir grand ses ailes, planer quelques secondes, je vis cette flèche décochée des cieux fondre sur sa proie, je vis la proie fuir et succomber, je vis les parterres fleuris aux pieds d’un chalet au toit de lauze, je vis l’enfant s’amuser avec le chien de la maisonnée, je vis le molosse blanc prendre garde à l’enfant, je vis plus bas la voiture jaune et son préposé déposer une lettre, je vis le rectangle estampillé par la poste d’un pays lointain, je la vis se déposer délicatement dans la masse du courrier, je vis une porte s’entrouvrir, je vis un visage émacié au regard perdu, je vis la porte se refermer immédiatement, je vis la douleur, je vis la main ouvrir le tiroir d’une vieille commode, je vis l’enveloppe jaunie grosse de ses photos, je vis l’une d’elle religieusement retirée, je vis la bouche déposer son amertume sur un visage juvénile, je vis derrière ce visage des sourires et des regards, je vis le photographe hélé par une jeunesse fougueuse, je vis l’homme installer le trépied, je le vis faire signe de ses deux mains pour les faire entrer dans le cadre, je le vis interpeler un adolescent taciturne pour qu’il rejoigne les autres, je vis la tête brune et bouclée détourner le regard, puis quitter la plage, je le vis se hasarder dans une sente pentue et sableuse, je le vis s’arrimer à quelques rares végétaux pour ne pas glisser, je le vis plus tard, enfui d’un lieu encore invisible à mes yeux, je le vis, devenu homme, franchir des frontières par des passages improbables, je le vis courir face au danger, je le vis se terrer hagard et blessé, je le vis pénétrer dans une masure en lisière d’une forêt sombre, je le vis prendre un vieux journal écrit en cyrillique, je le vis allumer son premier feu après plusieurs jours à grelotter, allant d’une cache à l’autre, je le vis pour la première fois quitter ses hautes bottes de feutres gris, sa veste molletonnée, je vis sur la manche et sur l’épaule la déchirure laisser, je vis la main blessée jeter au feu des insignes reconnaissables par ses poursuivants, je vis la patrouille alertée par cette fumée inhabituelle en cette saison de l’année, je la vis cerner les lieux avec précaution et entrer sans fracas, je vis l’homme blessé s’agenouiller devant les armes, tête baissée, je le vis bien plus tard dans une chambre d’hôtel, en face de sa fenêtre un panneau IVALO 100 kms, je le vis sortir une carte pour essayer de comprendre, je vis alors ce lieu invisible qu’il avait fui, je vis un nœud ferroviaire submergé par le fracas de la guerre, plus au sud, vers la mer fermée, je le vis se terrer quelques jours et survivre de menus larcins, je le vis monter dans un des premiers trains remontant vers le nord, je vis son doigt réparé suivre des lignes sur le papier de la carte, je le vis s’arrêter parfois au nom d’une ville, je le vis se remémorer ce moment terrible face à la mer glaciale terminus du train, je le vis se faufiler dans un ferry chargé de camions, je vis le mécanicien de bord détourner son regard quand il embarqua, je le vis comprendre à quoi il devait son salut, je le vis se rappeler sa terreur en trouvant le vieux journal, encore plus tard je le vis écrire trois mots “JE RENTRE BIENTOT”. »
Christian Soupene

***

« Aleph, ou LOVE IS NOT DEAD

Dans la nuit de la terrasse, l’emplacement pour le parasol du jour se transmute en un Aleph, reflétant un monde.

Et je vois
une balançoire qui m’emmène jusqu’au ciel, à moins que ce ne soit une caresse,
la fraicheur d’une grotte où l’on dort au cœur de l’été,
des griottes qui pointillent une chevelure japonaise,
un homme trouvé mort dans son lit au petit matin alors qu’on avait parlé tous les deux la veille au soir.

Je vois le regard d’avant les mondes d’un nouveau-né
et le frisson après quelques mots susurrés à l’oreille – comment quelques lettres portées par un souffle peuvent-elles convoquer ainsi l’entièreté de la peau ?

Je vois la framboise écrasée dans l’antre de la bouche
et le cri bref d’une gifle car encore une fois rentré bien après l’heure.

Il y a ce drap à peine effleuré qui fait mal partout.
Il y a les poèmes écrits sur les vitres et les poèmes gravé au cœur.

LOVE IS NOT DEAD.

Il y a le sillon d’une larme sur l’aile du nez
et la beauté de la lumière dans une église dépouillée.
Il y a le lac Namtso, intact, inentamé, qui me visite de loin en loin,
les insectes disparus, le bain d’un oiseau au matin, le papillon, pétale qui s’envole, une chanson de Barbara.
Il y a un jardin sculpté où dormir à même la terre
et la palette des graines qui tiennent en leurs mains la vie concentrée.
Il y a les sourires qui dénouent les visages, les rires en cascade.
Il y a la danse auprès du feu et la trace qu’il en reste dans chaque jointure.
Il y a les zones d’ombre qu’on a osé visiter et qui ont fondu comme neige au soleil.
Il y a le genou déglingué après la chute.
Il y a la joie des premières fois.
Il y a des gouttes de lumière au creux de la nuit, la harpe noire dans la crypte blanche et ce chant qui fait tout vibrer.
Il y a le visage de grand-père écrasé comme une crêpe contre la vitre du camion.

LOVE IS NOT…

Je vois le fil de mohair et soie et le fil de l’amitié souplement entretissés et ponctués de points de noeud, les tableaux de Rothko en vrai et les nonnes bouddhistes accueillantes pareillement avec l’indic chinois qui met sens dessus dessous leurs trésors petits.
Il y a la beauté râpeuse des Cévennes et la géographie de ces mains tant aimées.
Il y a le col franchi et mon corps nu sous un vêtement impalpable.
Il y a le poids léger de l’énorme édredon et cette cuisine, royaume interdit d’où jaillissent à jamais tant de mets renversants.
Il y a l’inquiétude pour le monde et la confiance en la Vie.

LOVE…

Il y a ce moment d’interlocation après une insulte reçue et la moquerie par moi proférée qui me reste comme un caillou dans la chaussure.
Je vois une plume avide d’écriture, la beauté presque excessive des grandes astrances, l’ivresse que suscite le chèvrefeuille, un cerf croisé qui revêt de majesté une journée entière et la métamorphose des nuages qui se prennent les pieds dans les sommets.
Il y a la polysémie des mots et toutes les langues de la terre,
celles qui disparaissent,
celles qui s’inventent.

LOVE CAN’T BE DEAD

Il y a la torture le chantage le viol les coups les grenades les bombes atomiques.

NO, LOVE IS NOT…

Il y a la douceur
la consolation
les caresses
les bombes à graines
et toute l’inventivité

LOVE IS NOT DEAD

Je vois ce bol qui porte dans mes mains jointes un thé subtil, la broderie à petits points de joie et l’étole tricotée par mille mains aux quatre coins du monde.

Il y a l’infiniment grand
qui s’expand encore
et les beautés minuscules de l’instant.

OH MY DEAR, LOVE IS NOT DEAD. »
Véronique Helmlinger

***

« A Arles j’ai aimé me perdre dans la multitude de petites ruelles. Sans jamais me perdre vraiment. A Arles toutes les ruelles ou presque finissent toujours par conduire vers Le Rhône.

A Arles j’ai ressenti le poids et l’épaisseur de l’histoire en découvrant les multiples strates de l’architecture de la ville. De l’époque romaine avec les arènes et les remparts, au Moyen-Âge. Jusqu’au XXIe siècle avec le Luma de Franck Ghery. Avec mon corps j’ai ressenti et compris pourquoi les romains ont choisi ce site sur une butte qui domine le Rhône.

A Arles j’ai trouvé mon spot le soir en bord de Rhône pour lire les textes et commencer à écrire. Après une journée caniculaire, ressentir le bienfait du mistral en regardant le coucher du soleil.

A Arles les premiers jours je n’avais pas compris que l’espace Van Gogh ce n’était pas la même chose que la fondation Van Gogh.

A Arles j’ai pensé que lire les titres de certaines expositions c’était comme un mystérieux voyage poétique :
Quand je suis triste je prends un train pour la vallée du bonheur
La terre où est né le soleil
Les photos que je ne montre à personne
Les jardins de nos grands mères en Oural
Cette fin du monde nous aura quand même donné de beaux couchers de soleil

A Arles j’ai découvert que Lee Miller n’était pas que la muse de Man Ray et des surréalistes. Qu’elle n’était pas que la photographe officielle de Colette ou la photographe de mode, elle avait aussi documenté très précisément la sortie du camp de Buchenwald et le procès des femmes tondues en 1944.

A Arles au Luma j’ai passé une matinée en compagnie d’Etel Adnan et de son interviewer privilégié le curateur Hans-Ulrich Obrist. J’ai écouté quelques extraits des quinzaines d’heures de leurs entretiens. Je me suis beaucoup amusée en écrivant une histoire fictive entre ces deux personnages.

A Arles j’ai relu quelques pages de Nos cabanes de Marielle Macé :
Vite, des cabanes, en effet. Pas pour s’isoler, vivre de peu, ou tourner le dos à notre monde abîmé ; mais pour braver ce monde, l’habiter autrement : l’élargir.

A Arles j’ai vraiment éprouvé le sentiment d’être connectée au monde. De consolider mes cabanes avec des sujets qui m’occupent, m’aident à vivre, sur lesquels je travaille.

A Arles j’ai découvert le travail engagé et délicat de Bruno Serralongue. La façon dont il documente les luttes des Indiens sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du nord, aux États-Unis pour s’opposer à la construction du Dakota Access Pipeline. J’ai aimé son approche et la façon dont il traite les sujets en laissant la place et la parole aux amérindiens. Je me suis abonnée à sa page facebook et ai remarqué que François Bon et Jade Lindgaard la journaliste environnementaliste de Mediapart suivaient également la page de Serralongue. J’aime ces liens avec des personnes dont je suis le travail par ailleurs. Mes cabanes continuent à se construire.

A Arles j’ai aimé l’expo de Léa Habourdin sur les forêts primaires. Pour dire l’effondrement des espèces elle a choisi une technique non polluante à base de végétaux pour le développement de ses photos. Si bien que peu à peu ses images disparaîtront. Comment mieux dire son anxiété écologique ?

A Arles j’ai vu trois expos consacrées aux luttes des Amérindiens. Au Mexique, aux États-Unis et au Chili. Tous ces Peuples natifs se battent pour la reconnaissance de leur souveraineté, de leur identité, le maintien de leur terre sacrée. Pour l’accès aux droits fondamentaux. Tous ils disent lutter parce que leur territoire est mis en danger par les industries minières, par les exploitations touristiques et les multinationales du pétrole et de l’agroalimentaire. Tous ils parlent des stigmates de la colonisation et de la mondialisation.

A Arles j’ai été subjuguée par le travail de Noémie Goudal, ses vidéos de paysages à la végétation luxuriante en perpétuelle mutation. J’ai aimé qu’elle s’intéresse à la paléo-climatologie. J’aime quand les disciplines se mélangent que les artistes travaillent avec des scientifiques.

A Arles je n’ai pas vu l’exposition de Jacqueline Salmon. J’y suis allée le mardi 19 Juillet l’exposition est fermée le mardi. J’y suis retournée le jeudi 21 juillet à 18h15 l’exposition ferme à 18h. En feuilletant une monographie j’ai pensé c’est bien dommage !

A Arles j’ai découvert Bettina Grossman, une artiste à l’œuvre prolifique. Au début des années soixante, un incendie détruit une grande partie de son œuvre. Pour se remettre de cet incendie traumatisant, elle produit beaucoup. Des œuvres en série aux motifs colorés répétitifs. J’ai aimé les portraits des personnes qui passent dans sa rue photographiés en contre plongée depuis son balcon. Certain.e.s lisent le journal en marchant. Une des personnes porte une affiche no intervention in Nicaragua. J’ai acheté le catalogue de l’œuvre de Bettina dans une petite librairie indépendante. Une artiste pour consolider mes cabanes.

A Arles j’ai commandé le livre le travail de mourir d’Emmanuelle Pagano à La Machine à Lire de Bordeaux.

A Arles j’ai aimé les artistes qui travaillent sur l’archive. Les archives familiales pour Jansen Van Staden qui, à la mort de son père, découvre dans une lettre qu’il s’est engagé dans la guerre en Afrique du Sud pour tuer des gens. L’archive coloniale pour Belinda Kazeem-Kamiński. Les archives de la photographe Babette Mangolte qui a documenté la scène chorégraphique dans les années soixante-dix. Elle a aussi été la directrice de la photographie sur de nombreux films de Chantal Akerman. J’aurais préféré voir des photos de plateaux des films de Chantal Akerman !

A Arles j’ai consolidé mes cabanes en tissant des liens entre des mondes qui se font écho, le travail de Seif Kousmate au Maroc et l’atelier de Dominik en plein cœur de Bordeaux.

A Arles deux fois par jour je me suis connectée sur le site du journal Sud-Ouest et de la mairie de la Teste pour suivre l’avancée des luttes contre les incendies de la foret usagère de La Teste-de-Buch. Sauf le jour où Macron est venu. Trop peur d’entendre ce qu’il allait promettre.

A Arles j’ai rencontré dans la rue une sosie de Nathalie Artaud qui m’a tendu un tract de Lutte Ouvrière et qui m’a demandé si je connaissais Nathalie Artaud. Je lui ai répondu oui mais je vote écolo. Elle m’a répondu consternée que sans une révolution on ne viendrait pas à bout du Grand capital.

A Arles j’ai découvert l’existence d’une nébuleuse qui a pignon sur rue : les Napoléons – une sorte de mini-Davos dédié aux acteurs de la communication. J’ai été un peu étonnée qu’au XXI siècle on ait l’idée de s’appeler les Napoléons.

A Arles j’ai compris qu’au XXI siècle on puisse avoir l’idée de s’appeler les Napoléons quand j’ai découvert leur projet : soutenir une innovation vertueuse, éthique, technologique, sociale, politique, entrepreneuriale qui profite au plus grand nombre par la confrontation des idées et le croisement des compétences et des métiers. Avec bienveillance et détermination.

A Arles le dernier matin, j’ai vu l’exposition Les Cartographies du corps de Susan Meiselas et Marta Gentilucci. Dans la nef de l’église Saint-Blaise. Sur une dizaine de postes vidéos j’ai vu des mains et des gestes de femmes âgées. Des mains qui tricotent, des mains qui hésitent, une maille à l’endroit une maille à l’envers. Des mains qui tiennent des livres. Des mains qui élaguent les oliviers avec précision. Des mains qui dessinent au bic bleu des sortes d’arabesques. Des mains qui fouillent sur les stands au marché, choisissent des bijoux de pacotille ou des vêtements. Des mains qui pétrissent la pâte, l’étalent, la transforment en ravioles. Des mains qui regardent des photos anciennes rangées dans des boîtes en carton ou éparpillées sur une table. Des mains pleines d’énergie et de beauté. Des mains qui travaillent ensemble. Des mains qui dessinent l’intensité de vies de femmes. »
Isabelle Vauquois

***

« Ce monde n’est pas raisonnable.
Enchantement et consternation en alternance.
Un yoyo blanc, rouge et noir. De la beauté, de la puissance et de la violence qui me donnent le vertige, depuis toujours je crois.

La beauté du ciel, ses couleurs changeantes, cette même lune que tous les locataires de la planète voient. De la même planète.
Vertige.

Je vois la parentèle entre les ormes et les acacias qui se soutiennent durant des décennies, je vois la baguette du sourcier vibrer selon les champs magnétiques, je vois le petit drongo brillant imiter les cris des suricates pour les alerter d’un danger que lui seul peut voir de son arbre.

J’ai vu le Mississipi, ses rivières, ses roues à aubes et Tom Sawyer. J’ai vu les longues cagoules blanches pointues des fous.

J’ai vu la beauté de Lee Miller photographier Chaplin et se baigner nue dans la baignoire d’Hitler.
La beauté sera convulsive où ne sera pas dit André Breton.

J’ai vu, dans une rue d’Arles, ce jeune homme aux longs cheveux blonds, corps émacié, sale, abîmé, tenant dans ses mains un lapin, son lapin, avec au-dessus de sa tête le visage affiché d’une femme chapeautée.

J’ai vu cet homme enjoué accompagner à Rennes une jeune femme rasée.

Il n’y a pas de soleil sans ombre et il est essentiel de connaître la nuit dit Albert Camus.

J’ai vu des centaines d’humains marcher sur d’autres dans le Golfe du Bengale, j’ai vu des enfants marcher 9 kilomètres pour aller à l’école sur le balcon de l’Annapurna, j’ai vu une tarentule énorme surgir d’un sequoia dans la jungle guatémaltèque, j’ai vu des dizaines de sangsues sur mes mollets.
J’ai vu des moustiques gros comme des hélicoptères impossibles à chasser à Tikal. J’ai vu un paysan chercher vainement un rhinocéros blanc contre quelques pièces, je l’ai vu encore expliquer tout bas comment échapper à l’ours. Je me suis vue comprendre après son sacrifice si nos zigzags n’avaient pas été assez rapides.
J’ai vu des Chinois chercher du pétrole sur les plages de Sihanoukville.

J’ai vu un ponton entouré de canoës de toutes les couleurs sur le Pacifique et m’aperçus que c’était un étal de marché parisien vu par Cartier-Bresson.

J’ai vu une température extérieure à 37 et entrai dans une chambre réfrigérée à 15.
J’ai vu des vols pour Amsterdam à 1 euro, j’ai vu des gens transpirer sur le tarmac pour moins de 1000.

J’ai vu une terrasse où les consommations sont interdites aux cons et aux connes.
J’ai vu une foule de solitudes.

J’ai vu une berge d’où l’on peut faire de magnifiques ronds dans l’eau.

J’ai vu des indiens chevauchant des Harley au Canada, j’ai vu un boyau métallique long de plusieurs mètres dans lequel des hommes se jetaient tandis qu’une femme poussait des petits cris d’oiseau à leur arrivée au sol.

Rencontrer un homme c’est être tenu en éveil par une énigme dit Emmanuel Lévinas.

J’ai vu un ciel rougeoyant alors qu’il faisait nuit.
J’ai vu des pommes et un nuage devenir des symboles du capitalisme.

J’ai vu un bas-côté d’autoroute américaine avec une large flèche montrant la direction pour aller à Dieu.
J’ai vu des indiens Purépechas faire boire du coca à leurs coqs et d’un seul coup de lame les égorger dans la foulée.

La question n’est pas de savoir quel est le sens de cette vie, mais qu’est ce que nous pouvons en faire dit Louis Guilloux.

Je vois de l’étrangeté et de l’évidence sur cette terre.
J’entends dire que la terre est plate.
Et pourtant elle tourne. »
Nathalie Le Lay

 

 

 

 

Cabanes d’écriture

Ça avait commencé par un chant, ça s’est terminé par des cabanes.

Pendant six jours, la cabane de la Pointe courte a accueilli les écritures. Ensemble, nous avons dressé des cabanes d’écriture à l’intérieur de la cabane de l’atelier. Nous n’avons pas craint « d’appeler cabanes des huttes de phrases, de papier, de pensée. »

Je l’avais imaginé et désiré, préparant l’atelier et lisant Nos cabanes de Marielle Macé, ce lien entre les lieux qui nous font écrire (thème de l’atelier) et les lieux où l’on se retire pour écrire – ces lieux (ateliers, cabanes) où se déploient dans le langage les échos du monde dont on s’est retiré.e pour écrire. Ainsi le dernier jour les ai-je invitées, avec Marielle, dans notre cabane, ces autres cabanes de quelques écrivaines qui m’avaient accompagnée dans la préparation de l’atelier.

Cabanes. Chambres d’échos. Maylis de Kerangal dit que, pour chacun de ses textes, « l’écriture doit trouver à nidifier quelque part ». Ainsi en est-il de la cuisine où elle entend, une nuit, la nouvelle du naufrage d’un bateau chargé de migrants, au large de Lampedusa. Cette cuisine devient le lieu d’ancrage d’À ce stade de la nuit ; une caisse de résonance où viennent se déployer les liens qu’éveille le nom Lampedusa, dans la nuit de cette tragédie.

« Je ne réagis pas aussitôt à la voix correctement timbrée qui, inaugurant le journal après les douze coups de minuit, bégaye la tragédie sinistre qui a eu lieu ce matin, je perçois seulement une accélération, quelque chose s’emballe, quelque chose de fébrile. Bientôt un nom se dépose : Lampedusa. […] Je rassemble et organise l’information qui enfle sur les ondes, bientôt les sature, je l’étire en une seule phrase : un bateau venu de Syrie, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l’île de Lampedusa ; près de trois cents victimes seraient à déplorer. Il me semble maintenant que le son de la radio augmente tandis que d’autres noms déboulent en bande – Érythrée, Somalie, Malte, Sicile, Tunisie, Libye, Tripoli […] La nuit s’est creusée comme une vasque et l’espace de la cuisine se met à respirer derrière un voile fibreux. J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, à ce qu’ils écrivent à l’encre invisible. À voix haute, le dos bien droit, redressée sur ma chaise et les mains bien à plat sur la table – et sûrement ridicule en cet instant pour qui m’aurait surprise, solennelle, empruntée –, je prononce doucement : Lampedusa. »

Lieux à écrire, lieux où écrire… Dans le sillon d’Une chambre à soi, Juliette Mezenc explore les chambres – les cabanes ? – où les femmes écrivent, dans Elles en chambre. Ainsi nous entraîne-t-elle dans les lieux où écrivait Nathalie Sarraute (ce elle dans le texte) :

« Nous sommes dans un bar PMU, des libanais jouent aux courses et s’interpellent… Vous les entendez ? Ils parlent arabe mais s’ils parlaient français ça ne me dérangerait pas, dit-elle
peut-être
remarquez je ne suis pas difficile, je pourrais écrire même sur un banc, dans un jardin dit-elle
peut-être
mais c’est ce bistrot qu’elle a choisi, alors ?

ouverture des hypothèses
la peur de s’y mettre, le besoin pour s’y mettre de se fabriquer un cocon à la façon d’un animal qui tourne sur lui-même avant de se coucher, à la façon d’un Barthes qui tourne dans son bureau avant de se mettre au travail. Elle le dit elle-même : c’est rassurant, un bistrot… Elle y est comme molletonnée dans le bruissement des conversations, et c’est justement ce bruit extérieur apaisant qui permet le mouvement au-dedans d’elle […] Sans ces conversations, pas de mouvement, pas d’échauffement au-dedans. Sans ces conversations, pas d’isolement. Sans isolement, pas de chambre d’écriture, pas de voix qui montent et s’écrivent
et peut-être aussi la nécessité pour elle de ce bain, de cette immersion, puisque : mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots »

Cabanes, chambres d’échos, lieux qu’on habite, où naît l’écriture… Dans notre cabane de la Pointe courte, j’ai aussi invité Sereine Berlottier, avec des extraits de Habiter, traces et trajets.

« La première demeure n’avait-elle pas été de mots ? Ce filet de paroles, que j’avais tissé autour de toi les premières nuits, debout et nue, te portant contre moi, nous berçant l’une et l’autre, regardant dans le petit miroir qui surplombait le lavabo la forme parfaite, immense et close, la forme merveilleuse de ton crâne posé entre mes deux seins, de ton dos minuscule, de tes fesses qu’enveloppait la couche lilliputienne, adossée à la fenêtre de juillet où le ciel commençait à peine à foncer, percé d’oiseaux qui eux non plus ne savaient pas dormir, ne le voulaient plus, hésitant, qui sait, sur le chemin à suivre pour rentrer, déversant sur toi des mélopées de confidences impossibles, de promesses définitives, comprenant bien que tout ceci était sans retour, t’embobinant malgré moi, enroulant les mille et un aveux aux mille et une promesses, grisée de gratitude, de joie, de stupeur et d’appréhension, nous balançant, lèvres sèches, gorge en feu, jusqu’à ce que l’étourdissement me prenne, qu’il y ait à s’asseoir, à se taire, en regardant tes yeux noirs (ils étaient noirs alors) avec le sentiment étrange que ton corps continuait sa pulsation douce à l’intérieur de mon ventre, simultanément dedans et dehors, à présent, pour toujours, perception qui se maintiendrai plusieurs jours, puis peu à peu, imperceptiblement, s’effacerait. »

Le chant des pistes

Ça commence par un chant.

Rue du Passage, Quai du Mistral, Traverse Pierre d’Honorine, Rue du Président Carnot, Traverse des Tambours, Rue Louis Roustan, Traverse des Hautbois, Rue de la Pétanque, Traverse des Pêcheurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Barreurs, Promenade Louis Vaille dit le Mouton, Traverse des Rameurs, Quai du Mistral, Traverse Agnès Varda, Quai du Mistral, Traverse des Jouteurs, Ruelle des Nacelles, Allée du Jeu de Boules, Digue Georges Brassens…

Ça commence par un chant, inspiré du Chant des pistes, de Bruce Chatwin – on nomme les lieux qu’on a habités, les lieux qu’on a arpentés, on amène son monde à l’existence par le chant.

« Nommer, c’est découper. Le géographe, avec sa carte, ou le botaniste, avec sa flore, ne fait-il rien d’autre que de nommer ? Diviser la réalité, transformer cette étendue verte en espace et habitats, ce paysage brouillon en pics et crêtes, vallons et hameaux, n’est-ce pas là son travail ? Flore et cartes sont aussi des lexiques, des dictionnaires. »
Benoit Vincent, GEnove, villes épuisées.

 

On nomme, donc, les lieux qui vont dessiner sa géographie personnelle. On couvre une carte de noms, on les égrène, et parfois on suspend le chant le temps de conter un moment, vécu là, dans ce lieu qu’on vient de nommer, avant de poursuivre le chant.

Bruce Chatwin, dans Le chant des pistes, cite Borgès :
« Un homme décide de dessiner le monde. À mesure que les années passent, il remplit un espace avec des images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d’îles, de poissons, de salles, d’instruments, de corps célestes, de chevaux et de gens. Peu de temps avant sa mort, il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son propre visage. »

Le chant des pistes ? Itinéraire chanté, ou piste de rêves, ou songline. Ces chants forment un vaste labyrinthe de chemins invisibles qui serpentent à travers l’Australie, raconte Bruce Chatwin ; les aborigènes y guettent l’empreinte de leurs ancêtres. Autrefois, « des êtres totémiques légendaires ont parcouru tout le continent au Temps du Rêve. Et c’est en chantant le nom de tout ce qu’ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d’eau – qu’ils avaient fait venir le monde à l’existence. »

Amener le monde à l’existence par le chant, c’est ainsi que nous commençons l’atelier Lieux – visages du monde, ici, à la Pointe courte, entre l’étang de Thau, le ciel très bleu et le mont Saint Clair, à Sète.

Des géographies personnelles ? Bruce Chatwin en conte certaines, dans Le chant des pistes. Ainsi, celle de la migration des Qashquai, sur la route de transhumance de printemps, dans la province de Fârs, entre Firouzabad et Chiraz.
Voyez :

« Les Qashquai avaient le visage dur et hâlé, la silhouette émaciée et ils portaient un bonnet cylindrique de feutre blanc. Les femmes étaient parées de leurs plus beaux atours, des robes et calicot de couleurs vives achetées spécialement à l’occasion de cette migration. Certaines voyageaient à cheval ou à dos d’âne ; d’autres étaient juchées sur des chameaux, avec les tentes et les mâts. Leur corps montait et s’abaissait en suivant le mouvement de tangage de la selle. Leurs yeux ne quittaient pas la route devant elles.
Une femme vêtue de safran et de vert montait un cheval noir. Derrière elle, fixé à la selle, un enfant jouait avec un agneau orphelin ; des pots de cuivre s’entrechoquaient et un coq était attaché avec une ficelle. Elle allaitait aussi un nourrisson. Ses seins étaient ornés de colliers, de pièce d’or et d’amulettes. Comme la plupart des femmes nomades, elle transportait ses richesses avec elle.
Quelle est donc la première impression de ce monde que ressent un bébé nomade ? Un sein qui se balance et une pluie d’or. »

Lieux – visages du monde

Ce matin au bord du canal qui longe la Pointe courte à Sète (et chaque fois, ici, repenser à Agnès Varda), au bord de ce canal qui relie l’étang de Thau à la mer après avoir traversé la ville…

Ce matin, premier jour de l’atelier Lieux – visages du monde : six jours pour écrire pendant le festival des Voix vives à Sète. Écrire avec, depuis, en souvenir, en arpentage des lieux. Ce lieu-ci, Sète ? D’autres lieux ?

Un lieu, un paysage, peuvent-ils provoquer l’écriture ?

« Le roman occupe toujours un sol, se tisse dans un rapport aux espaces. Zones qui sont autant de milieux, d’écosystèmes ou de rêveries que dessine et fait advenir la fiction autant qu’elle s’y loge. Le romancier comme le poète sont alors inventeurs de lieux, ils produisent des expériences de l’espace […] Ces espaces sont des activateurs du roman, ils saisissent la langue. La forme du texte captive le relief, climat, végétation et leurs présences concrètes donnent à l’écriture sa matière organique pour permettre au livre de devenir à son tour un espace à connaître, à fouler. » Devenirs du roman, Éditions Inculte, 2014.

Donner l’expérience sensible d’un lieu, la texture d’un monde, la matérialité sensorielle d’un paysage… Puis délimiter un territoire, y placer des corps, les mettre en mouvement, leur donner langue : ancrer le mouvement et le rythme d’une narration dans un lieu. Cheminant ainsi, parcourir, interroger différents visages du monde.

« La littérature met en récit une expérience physique de la vie, du vivant, qui se place dans un espace, dans une géographie, au contact d’un relief, d’une géomorphologie ; tout cela fait retour dans l’écriture qui met en résonance cette expérience-là. » Maylis de Kerangal

« L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête. Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. » Georges Perec, Espèces d’espaces.

Évoquer les lieux qu’on arpente – a arpentés. Dessiner des parcours, dire des trajectoires. Amener le monde à l’existence par un chant. Explorer des rapports au monde conçus non pas en termes de possession – d’appartenance -, mais en termes d’expérience.

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Mettre une histoire en mouvement

Comment trouver l’inspiration et la motivation pour s’engager dans une écriture au long cours ?

C’est à cette invitation de l’atelier Commencer un récit long par e-mail qu’avait répondu Christiane, il y a bientôt un an. Tout comme Francine, quelques temps auparavant.

« J’essaie de me souvenir pour quelles raisons j’ai voulu mettre en œuvre cette démarche d’accompagnement. Certainement, d’abord, pour tenter un travail d’écriture de longue haleine, pour me coltiner à cette traversée vers le texte. […] Traduire un thème, caractériser un personnage, identifier des événements, des obstacles, penser transformation, développement de l’histoire, aboutissement de l’intrigue : autant d’étapes nécessaires pour que vienne s’incarner progressivement une histoire, non plus dans la fulgurance, mais dans le cadre d’une progression clairement (enfin, idéalement…) formulée, à tout le moins à peu près identifiée. Pour commencer. »

Christiane désirait travailler par e-mail. Elle avait choisi ce dispositif pour écrire chez elle, à son rythme. Nous nous étions rencontrées une première fois, elle m’avait dit ce désir. Puis elle l’avait laissé mûrir. Puis un jour elle s’est dite prête. Elle reçut une première proposition d’écriture. Je fis connaissance avec son projet.

« Ceci étant posé, se reconnaître dans ce qu’on est en train d’écrire est sans doute le plus compliqué. Ce texte qui vous sort des doigts, parfois (en réalité le plus souvent) on se demande d’où il sort, on se demande ce qu’il veut dire, on se demande quoi en faire, on tourne autour, on le reprend une fois, dix fois, cent fois – il ne dit toujours pas son nom. On insiste, on attaque à l’autre bout, on souffle, on trépigne, on s’arrache les cheveux (heureusement on a arrêté de fumer). De guerre lasse, parfois, on laisse tomber, on lâche, et quelquefois ça vient à ce moment-là, d’autres fois tout finit à la poubelle. »

Tous ces aléas du processus d’écriture, avec Christiane, je ne les connaîtrai pas pendant que nous travaillons ensemble — à la différence de ce que j’observe dans les groupes, où les craintes et les doutes s’expriment à réception des propositions d’écriture, où les corps soupirent et s’agitent pendant les temps d’écriture, ou les difficultés se disent avant de lire le texte qu’on vient d’écrire dans l’atelier.

« Le plus compliqué, pour moi, c’est de ne pas perdre le fil. Jusqu’à comprendre, qu’en réalité, il n’y en a pas qui préexiste – qu’il n’y a d’histoire que là où je l’écris. D’où la nécessité d’élever momentanément des échafaudages (hum quand ils ne prennent pas feu). D’où la nécessité de « prévoir » un peu les couloirs par lesquels l’écriture passera, se faufilera, trouvera à avancer – et quelquefois encore à se perdre. »

Cet accompagnement s’est donc déroulé à distance, étape après étape — envoi d’une proposition, réception d’un texte en réponse, envoi de mes retours sur le texte reçu, accompagnés de la proposition suivante. De Christiane, j’ai reçu peu de commentaires sur les textes qu’elle m’envoyait. Entre elle et moi : ses textes, et l’évolution de son histoire.

« Apprentissage d’un travail d’étayage de mon écriture sous l’angle de la mise en mouvement d’un récit de fiction. Mise en mouvement. C’est vraiment l’expression que j’ai envie de retenir (si je puis dire… !). Mettre en mouvement pour que ça démarre, pour que ça entraîne – qui ? Mais le lecteur ! Ha, celui-là. M’en suis-je jamais préoccupé… Jamais, à vrai dire. […] Rendre clair pour quelqu’un d’autre ce qui l’est pour moi – quand j’écris. […] Qu’est-ce que je veux dire ? Et comment le dire pour que l’écart demeure, qui laisse de la place à l’imagination du lecteur, sans que s’installe pourtant l’incompréhension, qui fait que je le perds. Fragile frontière. »

Oui, les frontières sont fragiles, aussi, entre ce que l’on pense d’un texte lorsqu’on le lit — les rêveries qu’il provoque –, et ce qu’on va en dire à son auteur, espérant pousser plus loin la dynamique d’invention de l’histoire. Plus loin : jusqu’à la prochaine étape ? Plus loin, jusqu’à ce que l’histoire entraîne d’elle-même son auteur vers son aboutissement.

« Apercevoir ce qu’on écrit, quelquefois. Délicieux mirage qu’on cherche à saisir et qui s’évapore presque aussitôt, ou plutôt se reforme, plus loin, pour inviter à y aller, pour voir ce qui s’y joue, dans ce plus loin. Il faut du temps, sans doute, d’où le temps pris pour cet accompagnement. Ce long, lent déroulé d’aspects divers du récit qui tous ont vocation à se rejoindre. Puzzle au départ. C’est inévitable. »

Peu à peu, j’ai assisté à la mise en forme de l’histoire qu’écrivait Christiane. Un personnage — Véronique — énigmatique, habité de rêves et de lectures. Un récit musical, dépliant de mystérieuses atmosphères. Une intrigue avançant en succession de tableaux.

« Ma Véronique m’a fait suer sang et eau. Je l’ai perdue cent fois, réinventée autant de fois, laissée filer plus loin, sans moi – aussi étrange que cela soit, quand on tente d’expliquer cela, c’est elle, ce n’est pas moi, qui sait où nous allons. Il faut faire confiance aux personnages qui surgissent en vous, un jour, qui vous sortent des lèvres, un matin, un soir, au milieu de la nuit, aux premières heures du matin. Ils savent mieux que moi ce que j’ai envie de raconter, ils viennent de plus loin. Ils attendent juste que je le comprenne. Ils ont le temps. »

Oui, elles existent bel et bien, les fondations du récit qui verra Véronique traverser les obstacles que la vie — et son style si singulier — ont dressé sur son parcours. Puisse l’écriture la mener, en son temps, à l’horizon de cette histoire.

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Écrire, transformer

« Au début, le chaos.

Une matière informe, très émotionnelle, des événements vécus sur lesquels je veux écrire. Des mots à crier. Des listes. Listes de souvenirs. Listes de lieux. Listes de phrases, elles surgissent, je les note dans des carnets. J’écris, j’écris sur le quotidien, les jours traversés, les événements dramatiques et le chagrin. C’est une matière sensible, douloureuse qui me brûle les doigts. Je souhaite la transformer en fiction pour me détacher, prendre de la distance tout en gardant une trace fidèle. »

Nous nous connaissons depuis longtemps, avec Francine. Cette année, elle a désiré suivre l’atelier Commencer un récit long par e-mail. Nous ne savions, ni elle, ni moi, où l’aventure nous conduirait.

« Au fil des propositions de Claire, la matière se transforme, se structure. Ses questions sur mes textes et ses retours me désarçonnent parfois. Je m’interroge. Me délester de cette matière vivante et douloureuse, est-ce suffisant ? Est-ce digne d’intérêt pour un.e autre que moi ? Au fil du temps, j’apprends à différencier ce qui sert la narration et ce qui est de l’ordre du commentaire, de « l’inutile ». J’essaie, je tâtonne, j’expérimente. Je reviens sur l’ouvrage, j’élague, je cisèle. Le chaos du début s’organise, une architecture du récit se dessine. Un chemin à suivre. Un but. »
Francine

J’ai souri lorsque, en fin de parcours, Francine m’a écrit que ce qu’elle avait le moins apprécié pendant l’atelier, c’était : « Quand j’ai compris qu’on ne peut pas écrire uniquement pour soi mais que l’on écrit pour l’autre : le lecteur. » Alors je me suis dit que oui, nous avions bien travaillé.

Écrire, « c’est la misère devenant fortune », écrivait Michel Butor lorsqu’il cherchait comment répondre à la question Écrire, d’où ça vous vient ? (Ce très beau texte est lisible dans Répertoire 5, Les éditions de Minuit, 1982.)

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Prendre langue avec Maylis de Kerangal

Inspiration documentaire de l’atelier

    « Lire c’est entendre, voir, et instaurer un monde pour soi. […] Lire et écrire sont toujours le recto et verso d’une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu’ils ne lisent pas leurs contemporains. Moi, je ne peux pas écrire si je ne lis pas. A chaque écriture, j’ai une pile de livres à côté de moi. Quand je me déplace, j’ai toujours mes carnets et plein de livres. Parfois, je ne les lis pas, mais je les ai, et c’est important qu’ils soient là. »

Ainsi parle Maylis de Kerangal, dans l’une ou l’autre des interviews qu’elle a données récemment, à Diakritik et Télérama.

Préparant l’atelier Prendre langue avec Maylis de Kerangal, je m’immerge dans son monde, dans son œuvre. Je pense en dialogue avec ses livres, je glane ce qu’elle dit de son travail dans les interviews, ce qui se dit de sa langue et de ses romans… Ainsi se constitue la collection de l’atelier, comme Maylis de Kerangal raconte qu’elle constitue, avant d’écrire, une collection d’ouvrages qui irrigueront son écriture : « Une quinzaine de livres collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.) ; ces ouvrages mettent en place un circuit puissant, ils n’ont pas de rapport direct avec le livre que je vais écrire, mais en donnent des échos – chacun d’eux porte l’intuition du texte qui travaille. »

Je marche sous un ciel de traîne, La Vie voyageuse, Ni fleurs ni couronnes, Dans les rapides, Corniche Kennedy, Naissance d’un pont, Tangente vers l’est, Réparer les vivants, À ce stade de la nuit, Un monde à portée de main, Kiruna.

Les livres de Maylis de Kerangal témoignent de son attention aux hommes, au monde. Les univers qu’elle écrit, elle les « infiltre », dit-elle, elle en cherche la texture. Elle saisit les situations sur le vif, s’ajuste à différents points de vue, donne voix dans une même narration à des sensibilités et des vérités multiples. « Elle déniche, jusque dans les moindres détails, la fragilité du langage, des idées, des êtres, des groupes humains », dit le critique Alexandre Gefen.

Personnages, corps, mouvements. Voix, paroles, langues. Inscription des narrations dans des lieux.

    « Si je veux narrer la construction d’un pont alors tous les ponts m’intéressent […] les paysages qu’il peut coordonner m’intéressent […], les techniques de construction et les hommes et les femmes qui le construisent […], la concession du pont […] et donc le compromis, ce qui rend l’action possible et donc ce qui l’arrête, ce qui se négocie et ce qui échoue à l’être, ce qui dure, ce qui passe. […] Le roman colonise ma vie quotidienne (et non l’inverse) je change d’état, je pratique l’analogie à longueur de journée, je suis obsessionnelle [jusqu’à ce que je me dise] voilà, c’est ça, là, ce pont et pas un autre. Autrement dit, pas n’importe lequel mais ce pont-là dont je vais parler. »
    Maylis de Kerangal, « Devenirs du romans », Éditions Inculte.

Peu à peu, constituant cette collection, l’atelier prend corps. Des réseaux s’établissent de façon souterraine, des liens se tissent… Il ne s’agit ni de donner un cours, ni de transmettre un savoir critique sur l’œuvre, mais de concevoir le chemin qui permettra à chaque personne, dans l’atelier, de « prendre langue » en dialogue avec cette œuvre qui bouleverse la langue littéraire, préfère l’immersion sensible au surplomb, saisit la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent…

    « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Une langue qui va se séparer de la langue commune. » Maylis de Kerangal

L’atelier

    « Je suis toujours a priori très étrangère aux sujets que traitent mes livres. C’est par la méconnaissance que j’en ai, par la pauvreté qui est la mienne que j’inscris le geste littéraire. J’aime aussi rapatrier dans la langue littéraire des mots étrangers à la littérature : le langage des chantiers, de la médecine, des ados. »

Comme l’héroïne de son dernier roman, Un monde à portée de main, Maylis de Kerangal « braque le réel ». Elle en donne le temps, le mouvement, les présences avec une acuité extrême – créant des langues lardées d’oralité qui crépitent, s’entrechoquent et renouvellent les chants du monde. Elle parle de l’urgence de « sortir de ces langues inaptes à restituer les expériences », et de redonner du corps à la parole.

    « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue », dit-elle,

parlant de ce beau travail qu’est l’écriture.

Maylis de Kerangal raconte les étapes qu’elle traverse pour écrire – l’atelier vous invite à la suivre. Ensemble, nous chercherons, depuis votre présence au monde, ce qui vous donnera désir de faire fiction. Nous explorerons différents états du texte, et tenterons de saisir la matière hétérogène et pourtant simultanée de ce qui fait l’instant présent. Vous chercherez comment devenir l’interprète d’un monde singulier en élaborant une langue qui le rendra vivant.