Le 12 mai 2026, nous avons reçu Nicole Caligaris autour de son dernier roman, Le gogol, avec Anne-Marie Solins (coopératrice comme moi à la librairie La Cavale).
À côté de son travail d’écrivain, Nicole Caligaris était formatrice. Nous sommes intervenues ensemble dans ce cadre, faisant travailler leurs écritures aux éducateurs et éducatrices de la protection judiciaire de la jeunesse.
Elle continue aujourd’hui à accompagner les étudiants du master de création littéraire du Havre.
Ce fut une très belle rencontre.
Nicole, touchée par l’hommage à son œuvre écrit à partir d’articles et interviews trouvés sur la toile, m’a encouragée à publier ce texte ici. Le voici donc, suivi de la présentation à deux voix du Gogol, que nous avons faite avec Anne-Marie.
Jouant comme toujours mon rôle de passeuse, je souhaite que cette lecture vous donne le désir d’entrer dans cette œuvre exigeante et très nécessaire à notre monde aujourd’hui.
- « Nicole,
Si j’ai bien compté, tu as écrit 29 livres en 36 ans !
Depuis tout ce temps tu cherches, dans chacun de tes livres, comment le langage peut renouveler un questionnement sur l’homme et ses limites, sur l’homme et son rapport au monde. Tu interroges le rapport de l’homme à l’absurdité de la guerre, au désir de migration, à l’invasion des institutions par le langage néolibéral, à l’asservissement, à la violence… Ta littérature est le lieu de ta recherche sur « ces failles qui ébranlent notre société aujourd’hui et qui sont les problèmes de demain », dis-tu. Tu réponds à ces chocs qui traversent notre société comme la membrane d’un tambour qui vibrerait après avoir été percutée – « La membrane va produire un son qui ne sera pas le même si elle est percutée par des choses déchirantes ou si elle est caressée. »
Surprise et ouverture sont des mots qui te sont chers. Il s’agit toujours, pour toi, d’inaugurer du nouveau, de l’inouï, de bouger les frontières, de déplacer les points de vue – « pour accéder à une plus grande liberté face au réel », dis-tu. Dans le beau dossier sur ton travail du Matricule des anges, Thierry Guichard te nommait d’ailleurs « La chasseuse d’inouïs ».
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« Toutes mes convictions me conduisent à vouloir être toujours surprise, dérangée, déconcertée », dis-tu ; et tu ajoutes : « il ne s’agit pas d’apporter une réponse, mais de faire travailler les questions ».
Tu aimes dire que tu écris à partir de l’incertitude et du doute. Chaque livre est pour toi une recherche, une expérience. Tu établis une sorte de dialogue avec le livre en train de se faire en te demandant vers quel type d’écriture il va t’entraîner, quelle sera la justesse de la forme qui sera trouvée. Ce que tu t’efforces de faire, dis-tu, c’est de la littérature. Ça veut dire que tu travailles avec la langue comme d’autres travaillent avec les sons quand ils sont musiciens.
Le travail est un motif important de ton œuvre. En 2003, tu publies Les Chaussures, le drapeau, les putains, une réflexion littéraire sur le travail comme condition de l’homme moderne. Dans L’Os du doute (paru chez Verticales en 2009), tu « voles avec joie la langue du management » racontes-tu ; cette « langue de marchands [qui] envahit toutes les entreprises, cerne et corrompt tous les corps de métier ». Dans ce monde-là, racontes-tu, « l’invasion triomphante de Big Brother […] compresse les cadres pour qu’ils pressent et oppressent encore mieux leurs subordonnés avec la conscience en paix de ceux qui conquièrent des parts de marché. » Avec Ubu roi (publié en 2014 chez Belfond), tu écris un roman ancré dans l’univers de la finance et des guerres internes aux entreprises. Là aussi, l’oppression des travailleurs règne, ils sont « bien encadrés, stimulés, contrôlés, drivés avec des objectifs à atteindre sous l’égide de la nécessaire, de l’indiscutable Qualité ».
Nous retrouverons cette satire du règne de la rentabilité et du management dans ton dernier roman, Le gogol, par l’expérience de la narratrice qui, artiste, a dû subir l’inconsistance du discours d’un secrétaire-adjoint embarqué dans les dérives du ministère de la culture – ce ministère qui n’a rien trouvé de mieux que de faire disparaître le mot littérature de son lexique et de ses plaquettes !
De tes personnages (nous en parlerons pour le gogol), tu t’attaches, plutôt que de les décrire, à donner les voix. Dans Les Samothraces, par exemple, tu donnes les voix de trois femmes qui veulent partir, quitter leur pays, et elles scandent le texte comme un chant en répétant le mot partir, partir, et elles se cognent à tous les obstacles sur leur route et connaissent les désordres du monde mais elles chantent « PAR-TIR TA-TA-TA », elles veulent « partir pour l’espoir », dis-tu. (Paru au Mercure de France en 2000, le livre sera repris dans la belle édition Otello/Attila (2016) en dialogue avec l’œuvre photographique d’Éric Caligaris). Dans Le gogol, nous verrons que tu nous fais rencontrer cet homme par le discours qu’il profère, par sa voix. Tout ce qui est souffle, travail musical de la voix, te passionne, dis-tu.
J’aimerais dire quelques mots sur Le paradis entre les jambes (paru chez Verticales en 2013). Tu y explore le retentissement, trente ans après, du meurtre suivi d’actes de cannibalisme commis par Issei Sagawa sur Renée Hartevelt. (Vous étiez tous trois étudiants dans la même fac, tu étais proche du meurtrier et de sa victime.) Le livre interroge ce qui fonde notre culture face à cet acte qui franchit les limites fondamentales de notre civilisation. Il illustre magnifiquement une phrase qu’on trouve sur le site où tu nous ouvres les chantiers de ta littérature, Point N : « La conscience procède par éclats. » Ainsi écris-tu : « Issei Sagawa a fait entrer dans l’existence régulière des étudiants que nous étions un scandale que je n’ai pas voulu et pas su regarder à l’époque, que je voudrais regarder à présent sans le savoir davantage. » Et tu avance, tu descends dans le noir de l’acte. Et ce travail, ancré dans ta propre expérience, te permet de déplier certains des principes qui fondent ta littérature :
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« Garder autant que possible la psychologie à distance, chercher la rigueur, chercher à former le texte informe qui ne puisse rien combler de la faille, qui ne réduise rien, un texte qui ne referme pas l’acte aux ficelles de la raison ni de l’une ou l’autre des sciences de l’homme. »
Si je choisis de m’attarder quelques instants sur Le paradis entre les jambes c’est que tu y fais référence au livre Éloge de l’ombre, de Junichiro Tanizaki, dont tu dis qu’il est un des monuments littéraires déterminants pour ta sensibilité esthétique et logique. À son sujet tu écris :
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« Je trouve dans Éloge de l’ombre un rapport à l’intimité, aux sphères secrètes de la beauté, une méfiance vis-à-vis de la pleine lumière, une attention aux subtilités de l’ombre, aux promesses de la plus petite lueur dans un espace obscur, une passion du jamais saisissable, un attachement à l’imparfait, au malpropre de l’homme, tout ce qui conduira ma littérature. »
Et j’ai trouvé, dans Le gogol, un très beau passage où tu mets en contraste l’absurdité de la novlangue du Ministère de la culture (qui vient de licencier la narratrice) avec un magnifique fragment sur la mouvante complexité du monde et de nos perceptions (pages 79-80).
Nous nous adressons ici à une assemblée de lecteurs et de lectrices. Tes livres nous plongent dans une expérience avec la langue qui n’est pas courante. Par comparaison, tu parles de ton expérience de la musique contemporaine : tu l’écoutes avec sensibilité, avec passion, mais pas avec une oreille instruite. C’est à cela que tu invites tes lecteurs. Tu nous conseilles d’entrer dans tes livres avec la curiosité d’un explorateur, avec l’envie de découvrir quelque chose d’inouï… Si nous nous engageons dans un voyage dépaysant en acceptant de laisser tous nos repères habituels, alors il se passera autre chose, dis-tu… »

Présentation à deux voix du Gogol selon quatre angles
La multiplicité des perspectives que nous offre la lecture de ton dernier roman, Le gogol, en fait un immense livre-univers. J’ai lu quelque part que tu préfères qu’on n’aborde pas les livres par leurs thèmes. Aussi, avec Anne-Marie, avons-nous choisi, pour présenter cet ouvrage mosaïque, de retenir quatre angles, ou quatre entrées pour présenter ton récit. (Quatre angles comme les quatre coins qui manquaient au puzzle Ravensburger que le gogol s’efforçait en vain de terminer dans son enfance.)
Posons tout de même le lieu et les protagonistes de l’intrigue : dans un café parisien, à 5h du matin, un homme, nommé le gogol, invective une femme qu’il prend pour une juge, car il veut lui expliquer les raisons pour lesquelles il porte le manteau d’un autre.
Je vous présenterai l’angle du gogol, puis du manteau. Anne-Marie vous parlera de la forme musicale du livre, et des langues qu’on y entend.
Le gogol
Le gogol – ainsi nommé du nom de Nicolaï Gogol, auteur de la nouvelle fantastique Le manteau – est un homme que la vie n’a pas épargné. Dans le roman, il rencontre donc, au petit matin dans un café parisien, une femme qu’il prend pour une juge et veut lui raconter d’où vient le manteau trop grand qu’il porte sur le dos. De chapitre en chapitre, il s’acharne à « reprendre l’histoire à l’instant où la réalité avait fourché, ce 13 novembre, où des types en voiture avaient visé la terrasse, avaient baissé la vitre, avaient pressé la détente, et tout s’était enclenché, ou déclenché », dans cette autre café parisien, au Mar Cantabrico.
Le gogol, dont on comprendra progressivement qu’il est rescapé des attentats du 13 novembre 2015, pratique des fouilles dans sa mémoire fragmentaire et bifurque dans de multiples directions. Il cherche à construire une image stable du monde qui, depuis cette nuit du 13 novembre, a explosé. Il « se donne un mal de chien pour tâcher de produire l’unité à partir de tous ces morceaux qui ont pris le vent par les trous de sa conscience » et nous fait, ô combien voyager : entre différentes temporalités, entre différents lieux, et aussi entre différentes œuvres littéraires et cette réalité qui lui échappe.
- « Comment remettre tout ça dans le sens des aiguilles ? Je fais mon possible, pendant que les images de cette nuit tournent encore. Le soir s’était arrêté net, ravagé par les tirs qui avaient étendu tout le monde et qui m’avaient laissé debout. Comme un con j’avais pris ce manteau, allez savoir pourquoi. »
Le manteau
Dans le gogol apparaît donc un manteau qui n’appartient jamais à celui qui le porte.
Ce manteau, dit le gogol, est « revenu se glisser de son monde dans le nôtre ». C’est un manteau qui l’a attendu « sur le fil d’une dimension subsidiaire, entre souvenir et hallucination, pour surgir sous mon nez dans la salle du Mar Cantabrico », cette nuit du 13 novembre. Le gogol dit que ce manteau arrive à lui après avoir circulé sur toute cette chaîne de dos dont il est le dernier – « je veux dire le dernier à cette heure, de toute cette chaîne dont le premier homme avait claqué six mois de son salaire, voilà plus de cent cinquante ans pour se payer un manteau neuf […], un manteau unique, sur mesure, et sans doute même au-dessus de sa mesure. […] Ce manteau sorti de la machine à coudre d’un tailleur du siècle des machines à coudre, travaillant dans sa cuisine, entre le niveau de la rue et le niveau des caves, pendant que sa femme qui faisait bouillir la lessive enfumait l’affaire d’un gros brouillard au savon. » Ce manteau, aussitôt acquis fut volé à son propriétaire dans la nouvelle de Nicolaï Gogol. Le propriétaire en mourut, mais son fantôme se mit à hanter les rues de Saint Pétersbourg, volant les manteaux des passants, raconte la nouvelle.
Le discours du gogol s’arrime à ce manteau qui éveille des souvenirs d’autres manteaux, notamment celui, dans son enfance, d’un soldat à cheval dans la neige « traversant interminablement le continent sans bornes de mon étagère ». Ce motif du manteau institue une temporalité discontinue dans le récit. Les différentes strates temporelles déjouent la chronologie ; elles nous font faire l’expérience d’un temps chaotique.
Le récit comme improvisation jazzistique
Vous structurez votre roman à l’image d’un solo de jazz : les temporalités (passé, présent, futur) s’entremêlent, créant une narration disloquée où le lecteur doit accepter un étonnement initial, comme des notes de saxophone en apparence hors tonalité. La répétition du thème — des objets récurrents (le manteau, symbole de mémoire et de culpabilité ; la juge, figure d’autorité ; le café, lieu de rencontre ; les attentats, référence aux événements du 13 novembre 2015) — sert de colonne vertébrale au récit. Chaque itération apporte une nouvelle couche de sens, enrichissant progressivement la compréhension, à la manière d’une improvisation qui se complexifie. L’écriture elle-même nous a fait penser au jazz : phrases hachées, dialogues décousus, changements de registre et répétitions créent une rythmique unique, entre ordre et chaos. La narratrice, d’abord passive, évolue vers un rôle actif, comme un musicien développant un thème, passant de notes simples à des variations émotionnelles. Le texte, par son flux, ses silences et ses accélérations soudaines, produit un effet hypnotique, une véritable expérience sensorielle où chaque élément — même dissonant — trouve sa place dans une partition globale, une jam session littéraire où tout contribue à l’harmonie finale.
Une partition à deux voix dissonantes
Le gogol ne raconte pas seulement une histoire, il montre la langue en crise. Pour donner un sens à ce qui échappe, le récit met en scène, dans un dialogue asymétrique, la rencontre d’une parole constituée de phrases courtes, rationnelles, structurées de la femme à qui s’adresse le gogol en l’appelant « madame le juge » et la logorrhée ininterrompue morcelée, disloquée du Gogol. L’une tente de contenir ce flot de mots qui superposent les époques, les souvenirs, les obsessions tout autant qu’elle essaie de se protéger de la novlangue administrative arbitraire et absurde des institutions (plus particulièrement du Ministère de la culture qui vient de la licencier) qui cherche à normaliser, classer, réduire le réel à des catégories préétablies. L’autre, langue organique, chaotique se déploie pour dire l’indicible, mettre de l’ordre dans le chaos, reconstituer les pièces d’un puzzle explosé. C’est la rencontre impossible de deux langues qui représentent à la fois l’échec à dire, l’impuissance à contenir le traumatisme, et l’effondrement des repères. Deux stratégies de survie par la langue : face à l’absurdité et à la violence du monde.

Nicole ici jouant avec le leporello « Les Samothraces »
… Ensuite nous sommes entrées en conversation…
Voyez ici la bibliographie Nicole Caligaris
Et, si vous voulez poursuivre la lecture, voici certains des articles qui ont inspiré ce texte :
Point N, site de Nicole Caligaris, L’établi du gogol
Le Matricule des Anges, Dossier Nicole Caligaris
En attendant Nadeau, Le 13 novembre par Gogol, de Aurélie Adler
Sitaudis, Le gogol, par Anne Malaprade
AOC Média critique, Dérive verbale au comptoir, par Laurent Demanze
Les petites fugues, Bibliographie de l’autrice
Ecriture contemporaines, Avec Nicole Caligaris, de Maud Lecacheur
Diacritik, Littératures du présent et expériences limites, Annonce d’un colloque avec Johan Faerber