Fenêtre ouverte sur

L’atelier est une fenêtre ouverte sur le monde, les imaginations et expériences, les histoires et les rêves, la langue et les formes singulières d’écriture qui se déploient dans les livres.

« Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence. Ce quelqu’un n’a pas besoin de faire de discours. Qu’il croie en vous est en général suffisant », écrit Stephen King, grand écrivain américain, dans Écrire, mémoires d’un métier.

Stephen King a-t-il suivi des ateliers d’écriture à la faculté (creative writing workshp) comme bon nombre d’écrivains américains ? Je ne sais. Mais la lecture favorable que nous instituons autour des écritures dans l’atelier, il en connaît la nécessité. Il rend hommage à celle qui a tenu pour lui ce rôle, tout le long de sa vie d’écrivain — son épouse, qui elle aussi connaissait l’écriture de l’intérieur –, sans qui il n’aurait pas écrit.

Vous voulez essayer ? Venez pousser la porte de l’atelier le temps d’un week-end, à Paris, dans le quartier Montorgueil.

Stephen King écrit aussi : « Écrire n’a rien à voir avec gagner de l’argent, devenir célèbre, draguer les filles ou se faire des amis. En fin de compte, écrire revient à enrichir la vie de ceux qui liront vos ouvrages, mais aussi à enrichir votre propre vie. C’est se tenir debout, aller mieux, surmonter les difficultés. Et faire qu’on soit heureux, d’accord ? Oui, faire qu’on soit heureux. […] Écrire est magique, écrire est l’eau de la vie au même titre que n’importe quel art. L’eau est gratuite. Alors, buvez.
Buvez, buvez à satiété. »

En écho à ce vivant qui vient avec l’écriture, je vous donne aussi cette phrase, de Rutger Kopland : « Écrire , c’est trouver ce qui vit en toi. »

Par la fenêtre de l’atelier entre le grand souffle de la vie qui irrigue les écritures et les partages des textes.


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Toi, tu as cette langue ?

« La langue que je trouve entre les pages de certains livres me maintient en vie »

Dominique Sigaud, dans Dans nos langues (Verdier, 2018), tisse des liens entre les différentes langues qui nous traversent et nous construisent. Elle raconte la recherche de son propre lieu d’énonciation, le besoin de désenclaver la langue des codes journalistiques pour atteindre cette autre langue qui naît dans l’écriture, qu’on trouve dans certains livres, qu’on trouve dans le sien – la littérature consolatrice.

    « ces récits me sauvent, témoignent de l’existant, c’est donc que je n’ai pas tout inventé, le monde ne se résume pas aux formes évidées du bavardage, il existe bien une épaisseur, un axe, quelque chose qui traversant la réalité, en témoigne, quelque chose dont je connais le goût, que je ne retrouve pas dans ma propre existence, ne sais pas produire, ne retrouve intégralement qu’entre les pages des livres »

Oui. La langue qu’on trouve dans les livres, celle qui naît dans le silence d’écrire agit bien comme un baume. Cette langue que Patrick Autréaux nomme La voix écrite.

Dominique Sigaud raconte qu’elle proposait de découvrir leur propre langue à des adolescents qui se déconsidèrent, en ateliers d’écriture. Elle se présente, elle dit : « Pas un sans langue, chacun la sienne. » Et, debout devant eux : « ni celle de la famille, ni celle de l’institution. »

Chacun sa langue est donc l’énoncé qui invite les adolescents à sortir des formes évidées du bavardage pour entrer dans la recherche de leur propre langue. Alors nous découvrons cette adolescente qui se redresse lorsqu’elle lit son texte tout juste écrit :

    « la première fille se lève pour lire son texte. Elle est rougissante. La main est peu sûre, la voix, le corps. Silence autour d’elle. On attend. Ce qu’elle va lire, personne ne l’a encore jamais écrit. Ces phrases, je ne les ai jamais lues.
    Parfois sa voix casse au milieu, pleure. Quand c’est fini, il y a un silence à nouveau. Les regards vers elle. Parfois les applaudissements. Et puis « c’est toi qui as écrit ça ? »
    Cette modification immédiate. La jeune fille ne savait pas qu’elle disposait de cette langue, la capacité d’énonciation, sa possibilité. Un texte suffit. La classe disant c’est toi qui as écrit ça ? ramasse en une phrase ce devant quoi elle est mise, cette chose d’elle-même dont elle ne savait rien, bien qu’ayant quinze ans dont dix sur les bancs de l’Éducation nationale. Toi, tu as cette langue ? Ce regard instantanément relevé. Peut-être est-ce ce qui les fait pleurer, ce qui refait le lien avec cette chose inentamée en chacun, cet accès à soi. »

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent dans l’écriture… « Il ne s’agit pas de conforter son ego […] mais bien plutôt d’accéder à l’universalité à travers son propre secret, sa singularité, les fragilités crues longtemps inavouables », écrivait Hubert Hadad.

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent aussi dans les ateliers. Ces ateliers ouverts aux langues singulières que vous y énoncez.

Je vous ai lu Dans nos langues, à vous qui me rejoigniez en fin d’après-midi dans notre atelier de la Pointe courte, pendant les Voix vives, à Sète. Je vous ai donné à entendre cette langue tandis que vous cherchiez les vôtres, je vous ai lu le récit de la rencontre avec ce lecteur qu’est l’éditeur d’un texte — alors que nous cherchions la juste posture pour accueillir les textes nés dans l’atelier.

    « Texte refusé partout. Sauf un. À Partir de lui, tout change ; on est deux désormais à considérer que cet objet purement fictif existe.
    Cet homme a entre les mains la matière que j’ai mise dans l’enveloppe. La même. À partir de là néanmoins quelque chose diverge, ni lui ni moi n’y pouvons rien ; il est impossible qu’il lise mon récit comme je l’ai écrit. Je peux tenter de trouver les mots pour lui faire entendre, lui montrer, lui faire éprouver ce que je voudrais qu’il voit entende éprouve, je ne peux pas plus. Cet homme lit dans sa langue ce que j’ai écrit dans la mienne. L’écart ne peut être rattrapé. Jusque là j’ai cru que nous lirions le même texte. Tout l’apprentissage va consister à se faire à l’idée que non.
    Ce que je découvre de nos écarts de langue, cet homme le sait déjà, a une capacité à lire les langues qui ne sont pas les siennes, au point d’en saisir ce qu’elles tentent de dire, l’objet de ces textes, leur intention, ce vers quoi ils tendent. Il va voir ce que j’ai écrit davantage parfois que je ne le peux moi-même. Ce que je voulais faire. Il va voir le texte où il m’a échappé, glissé, disparaît parfois, s’effondre ; retrouver le texte sous les rochers effondrés.
    Très vite, il me demande d’en enlever là où je l’ai en quelque sorte surchargé de mots intentions images comme pour le recouvrir, empêcher qu’il apparaisse ; l’avoir écrit et en même temps obstrué. C’est l’apprentissage suivant : comment ce qu’on désire écrire, peut devenir parfois ce qu’on s’empêche d’écrire. De la langue qu’on empêche d’apparaître. Maintenant je le sais, ça ne change pas, écrire lutte entre des formes opposées en soi. Ce que profondément je désire écrire, ce qui y fait barrage.
    Cet homme, éditeur, me donne à voir, auteur, où se tient mon propre texte, où et comment aller le chercher. »

Ce qui empêche la langue d’apparaître, les décombres qui obstruent un texte, le bavardage dont on voudrait le recouvrir… tout cela, j’essaye de vous le montrer, dans l’atelier. Avec ma langue singulière de lectrice, vous dire ce que j’entends de la vôtre, de langue, dans les récits tout juste écrits. Vous le dire, vous le signifier. Vous désigner ce qui, d’une voix, s’inscrit dans la langue écrite.

    « J’entraperçois sans rien en savoir encore ce qu’énonciation et liberté ont d’essentiel en commun. Que c’est l’enjeu même de la langue, de ce qui se dit, de ce qui s’écrit. […] Un plaisir étonnamment profond. L’inverse du bavardage. […] Un livre ne peut contenir le déchet de la langue que nos parlers, eux, peuvent difficilement éviter. Un livre ne souffre pas de l’impréparation des parlers, […] la langue ne lui échappe pas comme de nos bouches. »


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Le beau travail

À Lagrasse, dans les Corbières, l’été, l’automne et au printemps, se donne Le banquet du livre et des générations

Un lieu et un temps merveilleux où, pendant 7 jours l’été — 3 jours en automne — l’on s’assemble autour d’auteurs écrivant aujourd’hui pour parler littérature, philosophie, histoire ; où l’on cherche, ensemble, dans le travail et dans les livres, ce que les auteurs invités ont creusé autour des questions que notre monde nous pose.

Lagrasse - l'abbaye

En ce Banquet de l’automne 2016, le thème qui nous a rassemblés était Le travail de la langue.
David Bosc, Maylis de Kerangal, Laurent Mauvignier, Hélène Merlin-Kajman, Emmanuelle Pagano et Emmanuelle Pireyre ont ouvert pour nous leur atelier.

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Le beau travail, j’ai emprunté son titre à Maylis de Kerangal lorsqu’elle nous parlait du travail de la langue .

Ce qui manifeste la littérature est le travail de la langue — « C’est pour trouver la langue littéraire, pour la former, la tenir, qu’on écrit. Ce qui se joue dans l’écriture est le désir d’une langue. »

« Le travail de la langue est une rêverie ; il s’agit d’approcher quelque chose qui n’est pas encore formé dans le langage, de se tenir disponible, se faire poreux. » Alors ça approche, comme une obsession. « On devient gros de cette obsession qui ne trouvera forme que dans le travail de la langue. »

Dans les premiers temps de l’écriture, on n’écrit pas. On s’approche de l’écriture en ouvrant un carnet, on se met au travail de la langue et le carnet encourage l’écriture.

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Ensuite il y a « la nidification. Le temps de la collection. » Une quinzaine d’ouvrages collectés dans la bibliothèque (fictions, essais, histoire, documents, guides touristiques, atlas, etc.), « sans rapport direct avec le livre à venir mais chacun d’eux porte l’intuition du texte au travail. » On laisse prendre corps, on rêve activement…

Ensuite, soudain, l’écriture est là.

Il y a toujours au moins deux langues dans l’affaire : « la langue que l’on travaille, qui nous travaille, n’est jamais celle que l’on parle. » Il s’agit de chercher une langue étrangère, d’en porter la traduction. « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Un langue qui va se séparer de la langue commune. La langue littéraire est un espace sauvage où tout est permis. »

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Parlant d’écrire, David Bosc disait qu’il cherche à « provoquer le désarroi du langage » et citait Pascal Quignard :
« Œuvrer à on ne sait quoi pour atteindre on ne sait où. »

 

De l’or à la décharge publique

« Voici de quoi il s’agit : Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique… »

Philippe Djian commence Ardoise par une citation de Charles Bukowski qui raconte qu’il a « découvert la magie » de la littérature en lisant Ask the Dust, de Jonhn Fante.

Djian poursuit ainsi : « Je sais de quoi un livre est capable. Je pense à une blessure. Je pense à une blessure qui aurait quelque chose d’amical, d’où le sang continuerait de couler avec douceur pour vous rappeler que vous êtes en vie et même bien en vie et capable d’éprouver une émotion qui vous honore et vous grandit. »

La rencontre avec les livres qui nous bouleversent est le sujet d’Ardoise. Djian en cherche les traces dans « ces livres qui ont changé ma vie. » Salinger, Céline, Cendrars, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Hemingway, Brautigan et Carver : « je pensais que les livres étaient une source de savoir. Je ne savais pas encore qu’ils parlaient d’autre chose. Que certains livres parlaient d’autre chose. Que certains livres n’étaient pas des livres mais de purs moments d’émotion qui vous élevaient vers les cimes. »
« Le monde s’engouffre à l’intérieur de vous sans ménagement. »

Je suis souvent frappée d’entendre, dans mes ateliers, combien la lecture (pourtant si intime, si personnelle) souffre du poids des modèles. On n’oserait pas dire ses goûts de peur d’être mal jugé ? Je me souviens pourtant, avec un très vif plaisir, de la séance d’atelier où j’avais invité chacun à venir avec un livre qu’il avait aimé : il transmettrait sa lecture aux autres en les invitant à puiser l’inspiration dans les pages présentées — comme je le fais moi-même avec les livres qui m’accompagnent dans les ateliers. Oui, développer un goût personnel et avisé pour les livres est l’un des effets de l’atelier.

« Et si nous cessions de nous glisser tant bien que mal dans des moules dont la rigidité nous blesse et nous écrase inutilement ? Si nous cherchions (…) à découvrir une véritable émotion qui ne serait pas semblable à celle du voisin ni soufflée par les gardiens du temple et le pâle petit troupeau de leurs serviteurs ? »

Puis Djian raconte combien les rencontres avec les auteurs qui l’ont formé lui ont permis de sortir des ornières d’un certain nombre de préjugés.

« J’avais l’impression que les écrivains se repassaient une sorte de savoir-faire qui empêchait souvent de les différencier les uns des autres en dehors de ce qu’il racontaient. J’estimais grosso modo qu’il puisaient tous à la même source, qu’il n’y avait pas trente-six manières de bien écrire, mais une seule, à laquelle il convenait de se conformer si l’on désirait en être. Salinger se chargea de me démontrer que je n’avais rien compris. »

Djian poursuit avec Holden Caulfield, rencontré dans L’Attrape-Cœurs de Jerome David Salinger : Holden « avait une voix. Ce n’était pas tant les choses qu’il disait que la manière dont il les disait. La sonorité, la syntaxe, le rythme de ses phrases (…) un travail qui ne visait pas à flatter l’esprit du lecteur mais son sens de la musique. Un travail sur l’intonation. Sur la vibration et la modulation d’une phrase. »

Ainsi suivons-nous le roman des apprentissages de Philippe Djian qui découvrait que « le style est à la fois une musique et une manière de regarder les choses, ou si l’on préfère une attitude ou encore une façon d’être, ou un point de vue, dans le sens où il s’agit de choisir la place, l’emplacement à partir duquel on observe le monde. »

Puis il en vient à l’écriture : « il faut se résigner. La grâce ne tombe pas du ciel, ou si peu. Avec le temps, le travail et l’obstination, le geste finira par acquérir une véritable souplesse, une vraie légèreté, mais rien ne sera gagné d’avance. Entendre sa voix et procéder aux ajustements nécessaires est un exercice difficile, une épreuve de longue haleine. »

Souplesse et légèreté venant avec la pratique, travail, ajustements… est le travail que je propose dans mes ateliers.

Un regard bouleversé sur ce que nous apportent les livres, le désir furieux de retourner aux auteurs dont Djian nous transmet l’intensité, la conviction qu’il s’agit bien de trouver la place de laquelle on observe le monde pour écrire… pour ces raisons j’ai désiré donner sa place, ici, à ce compagnon auteur et vous transmettre ce qu’il écrit de l’amour de la langue au service de la vie. « La vie vaut mieux que la mort », disait Garner, cité par Djian : « l’art est à la recherche des voies d’accès à la vie. »

« On a tous un regard unique. Trouver sa voix, le ton, le regard, c’est 99% du boulot d’écrivain. C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent. »

 

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Le truc finira bien par tenir en l’air

« Vous voulez tout dire…

… mais il ne faut rien faire sortir. Les choses à dire ne surgissent pas de l’intérieur comme ça, elles sont autour et déjà dehors. Si tu es un arbre, on ne te demande pas de penser ta sève, mais à l’agitation des branches qui augmentent ta taille. Tu rayonnes ; ton image flotte dans les cerveaux de tes proches. Tu as ton caractère, tes lubies, tes odeurs, ton volume sonore ; tu es une petite machine à vapeur, ça s’agite, comme une enfant flou sur une photographie. C’est exactement ce qu’il faut savoir pour réussir immanquablement son livre. »

Olivier Cadiot, j’attendais sans doute un déclic pour l’amener dans mes ateliers, le voici : ça s’appelle Histoire de la littérature récente, Tome I, c’est chez POL.

Olivier Cadiot ? Voici un extrait d’interview dans Libération : Je fais un livre d’abord et j’écrits dedans ensuite : « Il m’est arrivé quelque chose d’étrange, un jour je me suis rendu compte que j’avais perdu mon narrateur. Le « personnage » que j’envoyais en mission depuis plusieurs livres avait disparu. Il est vrai que dans le dernier, Un mage en été, le héros se retrouve explosé dans la nature. Pour tromper l’angoisse, j’ai imaginé au début de ce livre qu’il pouvait s’adresser à moi et me régler mon compte. »

Olivier Cadiot joue / écrit. Sa fantaisie est délicieuse, joyeuse, il travaille avec des fragments d’imaginaire et de langage qui jonchent notre quotidien, les cueille, assemble, explore différents registres de langue… Un plaisir.

Ici, dans cette Histoire de la littérature récente qui n’en n’est pas une, mais plutôt un jeu autour de l’acte d’écrire : une méthode révolutionnaire pour apprendre à écrire en lisant, dit la quatrième de couverture.

« Le truc finira par tenir en l’air comme par miracle — mais ça ne se fait pas en écrivant. Mais en faisant quoi ? En accumulant calmement des erreurs et des remords. Ah on verra demain. Cette agitation, ça fabrique. Mais n’en tirez pas une conclusion générale, ah la littérature, cette négativité — c’est par l’erreur qu’on progresse, etc. Quel ennui. Non, non, on reste optimiste. »

Voilà, c’est dit, je viens avec les livres de Cadiot au prochain atelier en week-end.

On écrira, on jouera, et on verra si bien si « le truc finit par tenir en l’air » !

Cadiot

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Qui croira Delphine de Vigan ?

S’il m’était possible de lire sans me poser les questions que se pose celle ou celui qui a fait de l’écriture et de la lecture un métier…

… j’aurais, haletante, lu les 479 pages du thriller psychologique qu’est D’après un histoire vraie de Delphine le Vigan et je serais tombée dans le piège tendu par l’histoire qu’elle raconte.

Tomber dans le piège d’une histoire, n’est-ce pas ce qu’on attend, lisant un livre ?
Bien sûr. Mais avec Delphine de Vigan, l’affaire devient complexe et dure depuis quelques ouvrages déjà. Dans Les heures souterraines, elle relate le harcèlement moral d’une femme au travail — une femme poussée hors de la raison par la cruauté d’un supérieur qui abuse de l’autorité que lui confère sa position hiérarchique. J’étais, à l’époque où j’ai rencontré ce livre, l’objet d’agissements similaires. Une voix, dans le livre, me parlait dans le noir. C’était sûr, Delphine de Vigan connaissait la cruauté qui veut détruire l’humain au travail ; elle la donnait à comprendre jusque dans des détails qui ne s’inventent pas.

L’évidence a persisté jusqu’à lire une phrase anodine qui vint ébranler la vérité qui m’avait aidé à traverser une épreuve dont le pire effet est l’isolement — personne ne veut savoir. Cette phrase expliquait que le livre était né d’une simple divergence de point de vue — « nous n’avions pas la même conception du management ». Pourquoi détruire l’effet de vérité d’un livre en annonçant après coup que l’hitoire qu’il raconte n’est pas vraie ?

« Bien sûr qu’on fabrique des personnages ! Mais le plus fort, c’est qu’on les fabrique à l’insu des personnes qui les incarnent » écrit l’auteure qui dit aimer jouer avec le feu et s’aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction.

Brouiller les pistes entre réalité et fiction devient le jeu de D’après une histoire vraie, un roman bien ficelé comme on dit, où la fascination des lecteurs d’aujourd’hui pour le vrai se nourrira de la vérité des personnages et des éléments de la vie réelle que l’auteur distille habilement dans sa fiction (le compagnon animant une émission littéraire connue, le prénom de la narratrice, etc.).

Ainsi apparaît celle (L.) qui deviendra l’indispensable amie avant de provoquer l’incapacité d’écrire de la narratrice — auteure dans l’histoire d’un récit autobiographique à grand succès comme l’auteure (dans la vraie vie) qui décrit son double traversant une grave panne d’écriture après le succès d’un livre qui (soi disant) disait le vrai (vous voyez ?).

« J’admirais L. pour sa capacité à refuser la contrainte, à n’envisager le futur que de manière immédiate. Pour elle, il y avait l’instant présent et l’instant juste après, rien au-delà de plus important ni de plus urgent. L. ne portait pas de montre, et ne regardait jamais son portable pour vérifier l’heure. Elle était là, totalement, et se comportait ainsi en toute circonstance. C’était un choix, une façon d’être au monde, un refus de toute forme de diversion ou de dispersion. (…) J’admirais sa détermination et je crois n’avoir observé chez personne d’autre une telle présence à l’instant. (…) Sa manière de vivre – pour ce que je pouvais en percevoir – m’apparaissait comme une force intérieure que peu de gens possèdent. »

Roman bien ficelé mettant en abîme la critique de ce qu’il est (une fiction) pour promouvoir ce qu’il prétend être : tous les ingrédients d’un thriller, mais réellement vécus par l’auteur, ce qui fait encore plus froid dans le dos comme le rapporte un journaliste visiblement tombé dans le piège.

« – Les gens s’en foutent. Ils ont leur dose de fables et de personnages, ils sont gavés de péripéties, de rebondissements. Les gens en ont assez des intrigues bien huilées, de leurs accroches habiles et de leurs dénouements. (…) Les lecteurs, tu peux me croire, attendent autre chose de la littérature et ils ont bien raison : ils attendent du Vrai, de l’authentique (…)
J’ai réfléchi un instant avant de lui répondre :
– Que la vie qu’on raconte dans les livres soit vraie ou qu’elle soit fausse, est-ce que c’est si important ?
– Oui, c’est important, il importe que ça soit vrai.
– Mais qui prétend le savoir ? Les gens, comme tu dis, ont peut-être seulement besoin que ça sonne juste. Comme une note de musique. D’ailleurs, c’est peut-être ça, le mystère de l’écriture : c’est juste ou ça ne l’est pas. (…) La vérité n’existe pas. Mon dernier roman (la narratrice fait allusion à l’équivalent dans l’histoire de Rien ne s’oppose à la nuit) n’était qu’une tentative maladroite et inaboutie de m’approcher de quelque chose d’insaisissable. (…) Je cherchais la vérité, oui, tu as raison. J’ai confronté les sources, les points de vue, les récits. Mais toute écriture de soi est un roman. Le récit est une illusion. Il n’existe pas. »

Et l’auteure joue, oui, à enrouler son intrigue autour de cette idée, parfois avec humour :

« – Ben non… C’est surtout parce que le réel a les couilles d’aller beaucoup plus loin.
C’est cette phrase qui m’a sidérée, cette phrase de la bouche d’un môme de quinze ans, campé dans des Nike qui avaient l’air d’avoir été fabriquées pour marcher sur une autre planète, cette phrase si banale dans son propos, mais formulée de manière si singulière : le réel avait des couilles. Le réel était doté d’une volonté, d’une dynamique propre. Le réel était le fruit d’une force supérieure, autrement plus créative, audacieuse, imaginative que tout ce que nous pouvions inventer. Le réel était une vaste machination pilotée par un démiurge dont la puissance était inégalable. »

Vrai ou faux, l’auteure nous perd jusqu’à la touche finale qui prétend bouleverser toute l’histoire d’une simple étoile après le mot FIN *. (Non, je ne trahis aucun secret : il faudra lire le livre pour comprendre et savoir, comme je me le suis demandé, si vous y croyez, vous, ou pas, à ce que laisse entendre cette étoile.) Mais, tandis qu’elle virevolte autour de ces questions, j’ai vu apparaître un autre fil dans la trame du roman ; ça parlait d’écriture et de panne, de la façon dont vient l’écriture, dont elle se lie à la vie de l’écrivain — et ce fil m’a touchée.

« j’ai interrompu le journal que je tenais depuis des années. Quelques mois plus tard, l’écriture ainsi chassée par la porte est revenue par la fenêtre, et j’ai commencé l’écriture d’un roman. Je ne sais pas comment ce désir s’est imposé et je suis incapable aujourd’hui de dire quel incident, quel événement, quelle rencontre, m’a autorisée à passer à l’acte. Durant des années, une écriture intime, sans filtre, presque quotidienne, m’avait aidée à me connaître, à me construire. Elle n’avait rien à voir avec la littérature. Et maintenant que j’apprenais à vivre sans elle, il m’apparaissait que je pouvais écrire autre chose, sans vraiment savoir quoi, ni quelle forme cela pouvait prendre. Alors, dès que j’ai eu deux heures devant moi, j’ai écrit cette histoire. »

L’écriture, sa place dans la vie, la panne — ici considérable, elle donne froid dans le dos à ceux et celles qui la craignent ou l’ont rencontrée.

« dès que j’allumais l’ordinateur, dès que je commençais à réfléchir, la voix de la censure s’élevait. Un genre de surmoi sarcastique et sans indulgence avait pris possession de mon esprit. Il gloussait, se gaussait, ricanait. Il traquait, avant même qu’elle soit formulée, la faible phrase qui, sortie de son contexte, provoquerait l’hilarité. Sur mon front, un troisième œil s’était greffé au-dessus des deux autres. Quoi que je m’apprête à écrire, il me voyait venir avec mes gros sabots. Le troisième œil m’attendait au tournant, démolissait toute tentative de début, démasquait l’imposture.
Je venais de comprendre quelque chose de terrifiant et vertigineux : j’étais désormais mon pire ennemi. Mon propre tyran. (…) Écrire était devenu une épreuve de force et je ne faisais pas le poids. »

Tandis que l’intrigue avance, que l’écrivaine dans le roman est maintenant complètement à la merci de L., l’araignée réel/imaginaire tisse sa toile…

« – Même si cela a eu lieu (…), même si les faits sont avérés, c’est toujours une histoire qu’on se raconte. On se la raconte. Et au fond, l’important, c’est peut-être ça. Ces toutes petites choses qui ne collent pas à la réalité, qui la transforment. Ces endroits où le papier calque se détache, sur les bords, dans les coins. Parce qu’on a beau faire, ça gondole, ça frise, ça frouille. Et c’est peut-être pour ça que le livre vous a touchée. »

… jusqu’à l’aveu final :

« Je suis presque certaine que vous, nous, les lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je vous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé. »

 

Dali illusion du réel

Dali, l’art de l’illusion

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Écriture et désir

« C’est pour survivre à la violence du monde que j’écris. Pour la réfléchir, dans les deux sens du terme », écrit Belinda Cannone dans Le don du passeur…

… un livre bouleversant. Une fille y dit son amour pour son père. Écrivant, elle restaure la dignité de l’homme qui n’a pas su vivre comme le social l’attend. « J’ai l’impression d’avoir tressé deux brins, lui et moi, soudés par l’amour et par ma reconnaissance. Car je mesure à quel point il a été ma chance. » Sa chance, ce père dont elle ne masque ni la fragilité, ni l’inaptitude à vivre heureux ? « … on est héritier, toujours, des désirs et des peurs, du meilleur et du pire, et puis l’on passe sa vie à faire le tri – garder la force et conjurer les freins, déjouer les loyautés paralysantes – pour atteindre ce qui nous permet de ne pas démériter de l’aventure humaine : la capacité de réinvention permanente. »

Écrire, donc, pour survivre à la violence du monde.

Aujourd’hui, c’est d’un autre ouvrage de Belinda Cannone que je viens vous parler, espérant — après avoir reçu tant de vif désir de cette lecture –, vous en passer un peu.
L’écriture du désir est un récit d’amour — de l’écriture, de la lecture, de la littérature : « le désir de connaître que les romans manifestent, et qui nourrit la lecture. Ce qui compose l’étrange et sinueux tracé de la littérature et de notre existence. »

Je suis faite des livres que j’ai lus. Je tiens debout grâce aux textes que j’ai écrits. Tout ça palpite et s’accroît lorsque j’ouvre un livre qui me fait signe — l’insatiable curiosité pour la monde, la vie, être femme / homme désirant dans le monde aujourd’hui.

« L’expérience de la lecture, comme celle de l’écriture, est celle d’une rencontre vive. Écrivant, je m’abouche au monde, je l’étreins, je me laisse étreindre, je chante. Lisant, je rencontre une pensée, une vision (…), j’ai l’illusion fructueuse de présences – les personnages. De cette rencontre naissent connaissance, plaisir et émotion. »

Belinda Cannone a souvent écrit autour du désir. Du désir et de ce qui l’empêche — les freins, ce qui nous confine dans la recherche du même et nous retient d’inventer, d’être vivants. Le désir…

« Nous émerveiller de notre présence au monde, du désir qui nous meut et nous change et nous fait chanter… »

« Aujourd’hui, toujours, le roman nous enseigne à vivre.
Ainsi je découvre le monde, le roman me le fait connaître car il m’enseigne ce qu’est y être sujet et aucune expérience réelle, fût-elle riche et pleine et comblée, ou aventureuse et surprenante, aucune expérience, parce qu’elle est nécessairement limitée, ne peut donner à éprouver et à comprendre le millième de ce que la lecture nous apprend. »

« Le roman est « une région du monde à part entière ». La visiter (lire) nous fait vivre une expérience. Par ce mot qui désigne l’implication de l’être dans un endroit de l’univers à un moment donné, implication telle qu’il en éprouve des émotions et qu’il en sort enrichi, agrandi d’un savoir, d’une aptitude, d’une connaissance, je distingue la littérature de la philosophie. (…) En lisant Proust, j’apprends cent figures de l’amour, du désir ou de la jalousie que je ne vivrai jamais. Proust ne m’indique pas comment je devrais agir. Il décrit des situations. La connaissance que m’apportent ces situations me permet de traverser ma propre existence avec les yeux mieux ouverts. »

Les yeux mieux ouverts… il s’agit bien là de renaissance et de désir. De cette soif de connaître et de comprendre que je vois croître dans les ateliers que je conduis, une fois qu’écrire a montré combien l’usage régulier de la langue peut aider à questionner, chercher, construire… Alors se trouve, dans l’écriture, ce qui fait ma joie dans la rencontre des livres : un auteur s’en remet au langage pour répondre à une question essentielle, trouver une clé.

« seule l’intuition préexiste à l’acte d’écrire. Les mots sont l’idée. Sans mots, pas d’idée. »

J’ai ouvert deux ateliers depuis l’été. L’un avec des auteurs confirmés, l’autre avec des personnes qui se sont engagées dans un chantier au long cours. Chaque fois, la sensation du désir comme d’un souffle dans les voiles de l’atelier — grâce au soutien du groupe, à la présence des lecteurs bienveillants et avertis.

« Allons travailler. Car face au doute se dresse le grand désir qui entraîne la coque légère dans son flux puissant et qui dit : Va ! Tu passes entre les astres, et même si ton passage ne laisse pas de trace, ou à peine un souffle léger, une brume, une note impondérable, que ta danse soit joyeuse, flamboyante, et belle. »

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Utagava Kunisada II, Dit du Genji, ch 9
Fondation Van Gogh, Arles

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