Avec Pierre Michon

« J’ai face à l’écriture une tactique contournée, peut-être superstitieuse,

c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher »

C’est Pierre Michon, énonçant ce qui le constitue écrivain dans Le roi vient quand il veut.

… « Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. Je passe mon temps à déplacer le tabouret. Si je me dis bille en tête, bien assis devant la question : « Qu’est-ce que je pense de Rimbaud, qu’ai-je à dire devant cela ? », rien ne peut en sortir, absolument rien. Mais tout d’un coup, un jour, un matin, j’ai bien déplacé le tabouret, j’ai biaisé la question, et ma première phrase est là. Et quand la première phrase est là, il n’y a plus qu’à tirer le fil, tout continue, tout marche.
Je peux ajouter que ça marche quand je suis ivre de mon sujet, quand je m’éprends de lui. »

Intense nécessité de dire ; cruelle exigence ; connaissance des abîmes… La création fraie ses chemins entre longues périodes arides et puissantes pulsations de l’écriture.

À la question du miracle que fut pour lui les Vies minuscules, Michon répond :

« Le miracle c’était simplement, à près de 40 ans, de pouvoir danser enfin sur mes deuils. C’était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref, toute chose en son contraire. »

Et, pour accompagner ces fêtes dont je souhaite qu’elles soient celles du passage vers un renouveau, je vous confie ces derniers mots :

« Écrire, c’est changer le signe des choses, transformer la douleur passée en jouissance présente, faire de l’art avec la mort. Je ne valorise absolument pas la douleur, je ne suis ni doloriste ni saint-sulpicien. Seule l’écriture, cet après-coup inouï, peut la sublimer en joie, c’est-à-dire lui donner un sens. L’écriture n’est jamais là au moment où les choses se passent, elle vient après, bien après parfois. »

Passion et création

4 réflexions sur “Avec Pierre Michon

  1. Pierre Michon a raison, l’écriture n’est jamais là au moment où les choses se passent car l’art ne reproduit pas les choses telle que le commun du monde les voit. L’écriture est une création, elle surprend même l’écrivain, elle est là où on l’attendait le moins.
    Jean Divassa Nyama

    • Merci, Jean, de témoigner ici de votre expérience d’écrivain.
      Ce qui est heureux avec écrire c’est justement cela : la surprise, l’inattendu, le déplacement hors de soi vers cet « ailleurs » qui naît de l’usage de la langue — ou de la peinture, ou de la musique, ou de …

  2. Merci Claire de me faire découvrir Pierre Michon… et votre blog. Pour ma part, Hubert Haddad est une grande inspiration quand je me mets à ma table de travail pour créer mes ateliers d’écriture… Trouver le sens en soi pour trouver le fil d’Ariane de notre vie et sortir de soi vers un ailleurs qu’on ne maîtrise surtout pas : deux pôles indissociables et essentiels à la fois. Très cordialement.

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