Chacune, entrée dans un roman…

Oui, après cinq jours d’atelier, chacune était entrée dans l’écriture d’un roman.

6 personnes rassemblées autour du titre « Fictions / Commencer un roman » et, comme dans chaque atelier : des attentes, des expériences et relations avec l’écriture si différentes… Il faudrait plonger, chacune à sa façon, dans la littérature et l’imagination ; ouvrir la porte sur l’espace où l’on trouve comment donner forme à ses propres fictions.

J’ai beaucoup inventé, pendant cette semaine, les chemins qui permettraient que chacune s’approprie le cadre d’écriture et de recherche que je proposais. J’ai été émue de voir chacune traverser, à son rythme, ses craintes et difficultés pour construire. L’émotion m’a menée au bord des larmes ce dernier jour, 15 juillet 2016, quand nous venions d’apprendre l’atroce tuerie de Nice, quand j’ai assisté au regain d’invention qui répondit à ma dernière invitation à écrire — à lancer les personnages des romans en cours contre les obstacles dressés sur le chemin de leur quête.

J’ai énoncé cette invitation, ce matin-là, contre les histoires horribles produites par des hommes assujettis au besoin de détruire, avec la conviction que nous n’avons que les mots, nous, humains, pour construire des digues contre les folies du monde — qu’écrire contribue à cette lutte.

Après cette traversée-là, après que les histoires qu’on invente aient dressé leurs digues de papier contre la folie agissante, après, j’ai demandé aux six femmes qui composaient le groupe de raconter leur traversée de l’atelier.
Voici.

Bienvenue, c’est ton espace d’écriture !

Tu t’inscris à l’atelier Commencer un roman avec Claire. Tu amènes les quelques personnages auxquels tu as déjà pensé, ou que tu as déjà ébauchés, mais là, ils sont vraiment en pièces détachées. Tu as bien sûr des idées sur leur trajectoire, leurs marottes, leurs contours. Mais en kaléidoscope. C’est très confus tout ça. Tu as aussi des questions qui te portent, et des contextes que tu connais, alors tu sais que par facilité, tu vas t’y accrocher. Donc, tu arrives, somme toute assez optimiste, avec tout ça dans tes bagages, parce qu’en une semaine, tu vas en faire des choses ! Ça commence bien, première consigne, bonne moisson, tu engranges du matériel, tu accumules, c’est bien, tu es bien sur le chemin de la création et de la construction. Euphorie.

Puis rapidement tu es bousculée. Nouvelle consigne, quelques points de technique, une certaine façon d’interroger le monde, d’articuler tes questions, et hop, ça y est, tu te dis que vraiment ce n’est pas si facile que ça. Fallait pas rêver. Si c’était facile, tout le monde le saurait. Et là, grand moment de solitude, stylo au chômage, panique, tu penses qu’il faudra bien le lire, ce texte, alors il faut que ça vienne, il faut que tu débloques. Tu écris bien quelque chose, mais tu n’y crois pas. Si tu te décourages facilement, alors là c’est le moment, vas-y ! Puis en lisant ton texte, finalement tu te rends compte que tu as écrit, c’est quelque chose de réel, concret, puisque tu peux le lire. Ça existe déjà. Avec les retours, c’est une grande bouffée d’horizon. Les éléments commencent à se répondre les uns les autres, toi aussi tu vois des cohérences, des correspondances. C’est marrant, tout ça tu ne le savais pas. Tu te demandes même qui a bien pu écrire ce texte.

Mais voila, ça y est, tu entends un bruit, VLAM, c’est l’inattendu ! Une cloison blanche de la salle claire qui tombe d’un pan entier, ouvrant soudainement un nouvel horizon. Première étape. Ça te donne l’élan pour attaquer la phase d’écriture suivante. Et là aussi, il se produit le même effet, même panique. Et à nouveau, ta posture change. Grâce aux cinq autres voix qui tracent des univers et des destins singuliers, grâce aux points de techniques, grâces aux comment ils ont fait les autres, et aussi qu’est qu’ils en disent ceux qui ont l’habitude régulièrement injectés par Claire, et à ses fameux retours, VLAM VLAM et reVLAM, une à une les cloisons blanches de la salle tombent, et te placent au cœur même d’un espace où l’air est plus vaste et le monde plus imaginatif. Bienvenue, c’est ton espace d’écriture ! Le champ des possibles y est à la fois plus vaste et, bizarrement, plus à ta portée.

C’est ainsi qu’après ces 5 jours, tu as avancé par bonds saccadés, tu es heureuse d’avoir écrit quelque chose, d’avoir dépassé certaines difficultés, perçu de nombreuses autres difficultés, trouvé un fil directeur, mis un peu de chair sur tes personnages…
Carine.

fictions 3
C’est en cours

Voir un monde de glace avec des icebergs qui flottent, qui dérivent. Oublions que la glace est froide. Oublions qu’elle est glace. Seuls les icebergs intéressent.

Il y a une masse incommensurable de glace dont se détachent quelques icebergs. Chaque iceberg, c’est un morceau de texte qu’on a écrit à l’atelier ou qu’on écrira. Les icebergs flotteraient dans le cercle des lecteurs, en progression constante, éclairés par des lumières différentes. Pour la prochaine proposition, c’est un autre iceberg qui se détachera.

C’est en cours. Grâce à des dispositifs, des subterfuges bien maîtrisés, les eaux sont remuées. Ça devient en cours.

Et il y a tous les icebergs d’autres couleurs qui proviennent d’autres masses incommensurables de glace et dont la fonction est aussi de flotter et de dériver. À la fin, ça fait beaucoup de monde. Mais les eaux sont vastes et il n’y a pas de collision. Sans doute que se détacher, puis s’assembler, dans un ordre que personne ne connaît, ça donne un air de vertige et des traces de fatigue. Mais l’eau est là pour laver la fatigue.

Merci à qui ont permis que les mots flottent et s’assemblent.
Dominique M.

fiction 5
L’impression de m’immerger dans un liquide amniotique

Je suis venue à l’atelier « Commencer un roman » sans sujet de roman et je me demandais bien si j’en trouverais un. Toutes les propositions d’écriture faites par Claire m’ont convenu. Je les accueillais comme un nouvel appui pouvant relancer mes idées et les intégrais au fur et à mesure de leur surgissement dans mon texte. Elles semblaient faites pour toutes les compagnes de l’atelier. Bien sûr, la bonne inspiration n’était pas forcément la première venue, mais nous avions suffisamment de temps. J’essayais de capter le maximum de données, ce qui demande une attention soutenue étant donnée la richesse des interventions et des commentaires de Claire, les textes d’auteurs et les écrits de théorie fournis par elle, et les retours des écrivantes. Elles enrobaient d’un halo bienveillant mon texte jeté sur le papier, livré brut et non relu : elles lui ont offert le cocon.

L’impression de m’immerger dans un liquide amniotique. N’est-ce pas une naissance, en même temps qu’une plongée, à quoi nous fûmes confrontées avec cette initiation au roman ? J’étais comme téléguidée par la voix de Claire, navigant parmi des îlots de textes où prendre pied avant de retourner nager. Conduite par un fil invisible, mettant de côté ma volonté, tissant ma toile et observant ce qui se passait avec curiosité. Je me suis sentie très stimulée par la dynamique à l’œuvre dans l’atelier.

Ce que je craignais d’un débordement possible par toutes sortes de personnages n’est pas arrivé : mon personnage central a tenu le coup, s’est développé. Il en a rencontré d’autres, en nombre limité, dont deux avec qui il a noué une solide relation. Pas de débordement mais un épais mur à la fin de la troisième journée, et je me suis dit que je ne parviendrais pas à aller plus loin. J’ai tout de même répondu à la proposition de Claire. Il s’agissait de récapituler le personnage et de penser au suspens que je souhaitais créer. Me demander quelle scène pourrait être intéressante m’a fait aller au-delà de mon mur, en partant dans une narration que j’ai qualifiée de déraisonnable et de rocambolesque, comme si j’avais vécu une effraction de mon mental frisant la folie. Sans savoir ce que j’avais écrit, Claire, toujours rassurante, a lancé : « c’est cela, l’imagination ! » Je retombais, en quelque sorte, sur mes pieds. J’ai compris, à ce moment-là, que l’impasse peut être dépassée en se donnant le temps, en n’abandonnant pas la partie.

Comment chercher est la grande affaire, et j’ai compris une deuxième chose lorsqu’il s’est agi d’intégrer ce qui est venu nous percuter de l’extérieur : quelques reproductions de peintures ou des photos que nous avons choisies parmi une grande quantité de cartes postales et une autre, dénommée « l’inattendu », censée se dresser contre le besoin central du personnage. Chaque carte nous a permis d’écrire un texte adapté à notre projet de roman en lui donnant une orientation surprenante. Faire confiance au hasard des rencontres pour s’en servir dans l’écriture est aussi ce que j’ai appris. Nous nous sommes approprié au mieux les cartes de Claire, et ce fut plus un jeu qu’une contrainte.

Les deux jours suivants, mon mental s’est un peu relâché. Ce que j’entendais me semblait constituer un soubassement de mots porteurs pour la création des textes – bien que ma capacité d’absorption ne tienne pas avec la même intensité au fil du temps. A tel point que, lors des deux dernières soirées passées chez moi, je n’avais nulle envie de faire quoi que soit ni de penser. Seulement rester seule et vivre l’état de quiétude où je me trouvais. La sensation d’avoir beaucoup reçu…

Je me sens installée dans mon roman, plus que dans un commencement de roman, et je suis consciente de tout le travail nécessaire pour l’élagage de certains passages, l’invention de nouveaux textes pour lier les différentes scènes, la mise en ordre générale et la réécriture.

L’atmosphère de cette semaine au contenu si riche a beaucoup compté. Je m’y suis sentie bien grâce à la passion, l’attention et la compétence de Claire et l’esprit amical de mes compagnes qui ont produit des textes très intéressants, sur des thèmes leur tenant à cœur. Je suis contente d’avoir assisté à la progression de leur roman. Quelle somme de travail en cinq jours ! Et quel plaisir…

B.

fiction
Donner un cadre à l’écriture

Depuis longtemps, je désirais écrire dans un autre style que celui que j’avais adopté pour des articles ou des publications ayant trait à l’Histoire, mais je ne me décidais jamais. Je suis arrivée à cet atelier encombrée par plusieurs sujets de romans, certainement trop vastes pour moi. Mais qui ne tente rien, n’obtient que peu de choses !

Le premier jour, je fus en grande difficulté, quel moment de panique ! C’est là que le groupe est important et je me suis sentie soutenue tant par les commentaires positifs de Claire que par l’écoute et les prises de paroles des six participantes, ce tout au long des cinq jours que durait l’atelier. Puis, les jours suivants, Claire nous a lu des textes d’auteurs sur l’art d’écrire. Certains m’ont semblé un peu difficiles à comprendre, d’autres m’ont beaucoup éclairée. J’ai aussi découvert des technique d’écriture : le personnage central et sa caractérisation, le contexte, ses objectifs et les obstacles à ses objectifs… Cette structuration d’un roman m’a quelque peu rassurée. C’était donner un cadre à l’écriture.

Au fil des jours, j’ai travaillé sur un possible roman sur la jeunesse de Catherine de Médicis dans le but de donner d’elle une vision plus humaine. Malheureusement, je ne voyais pas comment j’allais faire preuve d’imagination. L’histoire avec un grand H était écrite et je ne pouvais rien y changer. J’enviais mes compagnes d’avoir opté pour un sujet qui laissait une grande place à leur imagination. Mais, par étapes, j’ai pu me rendre compte qu’un roman ne nécessite pas de « coller à la réalité », qu’elle soit historique ou scientifique. Ce me fut très difficile de rentrer dans ce jeu mais en même temps, je ressentais qu’il était essentiel.

J’ai retrouvé le goût d’écrire : tous les jours Claire nous demandait d’écrire avec des contraintes. Le crayon filait sur le papier et les idées galopaient. Un vrai plaisir ! Et pourtant, quand Claire disait : « Vous avez une heure et demi », j’étais dans une panique indicible ! Mais, les jours passant, la crainte disparaissait – peut-être ai-je fait confiance à la main qui court sur le papier ? Une idée s’enchaînait avec une autre et souvent j’aurais finalement voulu plus de temps pour aller plus loin dans l’histoire…

Je voudrais dire aussi l’importance de la dynamique du groupe : l’intérêt de chacune pour son texte mais également pour celui des autres, laissant de côté tout commentaire négatif (c’est l’impératif qu’énonce Claire en début de l’atelier). L’avancée de chacune dans son histoire est chaque fois appréciée et encouragée par les autres. Une chose est certaine : tout cela n’est possible que grâce au travail exceptionnel de Claire et à son professionnalisme, avec une bienveillance toujours présente. Avec ses commentaires, ses questions, les portes s’ouvrent ; la difficulté n’est pas masquée, mais elle semble possible à dépasser. Claire transmet au groupe sa passion pour l’écriture et enrichit les participants par sa compétence.

En résumé, ce furent cinq jours un peu en-dehors du temps, avec beaucoup d’émotion, de découvertes, d’enrichissement ! Ce fut un vrai plaisir !
PHD

fictions 7Une parenthèse enchantée

Jour 1
Qu’il est difficile de se départir d’habitudes acquises ! Pour moi, une consigne était une consigne : il fallait la suivre à la lettre. J’ai ainsi scrupuleusement vérifié que mon premier texte répondait à la sacro-sainte consigne donnée par Claire. Las, quelle ne fut pas ma gêne de découvrir la grande liberté qu’avaient prise mes petites camarades d’atelier ! Leurs textes virevoltaient dans les airs, tandis que le mien restait assis sagement, bêtement, à côté de mon stylo. Ce fut une révélation et le premier enseignement de cet atelier : « ceci n’est pas une consigne », comme aurait pu dire Magritte, mais une proposition, un coup de pouce pour l’imaginaire s’il s’avérait défaillant.

Jour 2
Grisée par ce vent nouveau que j’autorisais à souffler sous ma plume, mon deuxième texte fut plus inspiré. Et surtout, il m’a permis de renouer avec le plaisir de l’écriture, une écriture différente de celle que je pratique au quotidien, plus légère, moins formatée, échappant à toute consigne et calibrage de caractères. La liberté, la vraie, quelle jouissance ! Mon premier personnage naissait sous mes yeux, il avait un corps, une âme, un environnement temporel et géographique, je jouais le rôle extraordinaire d’une sage-femme.

Jour 3
Mise en confiance par Claire et mes sympathiques compagnes d’écriture, j’abordais mon troisième texte avec une assurance nouvelle. Je fus un peu moins satisfaite du résultat, même si j’étais heureuse d’avoir donné vie à mon deuxième personnage. J’appréhendais la façon d’enchaîner sur ce qui devenait une histoire d’amour : comment ne pas tomber dans la mièvrerie ? Je butais devant mon premier obstacle d’apprentie romancière.

Jour 4
Ce fut une journée un peu difficile, sans doute parce j’étais fatiguée, plus paresseuse. Partie pour un roman, l’un de mes deux héros mourait brutalement, voilà, l’affaire était réglée : emballé, c’est pesé ! Mais Claire, toujours sagace, n’a pas vu les choses de cet œil-là ; je ne l’ai pas sentie très convaincue par mon intrigue éclair et ma conclusion choc. J’ai réalisé que c’était en effet un peu court, un peu léger, et somme toute un peu décevant. Sans doute la peur de me lancer dans un roman, un vrai, « une résistance » comme me l’a suggéré Carine…

Jour 5
La nuit porte conseil, dit-on. Ce serait plus simple que ce soit le jour, parce que la nuit, moi, j’ai besoin de dormir. Mais mon cerveau n’était pas de cet avis la nuit dernière… Mon projet de roman tournait et retournait dans ma tête, et l’inspiration qui m’avait fait défaut la veille me chuchotait quantité de nouvelles pistes à explorer et de personnages à insérer dans mes textes. Dix fois, j’ai pensé me lever pour écrire, mais la fatigue était plus forte. C’est donc la tête emplie de cet embryon de livre que je suis arrivée ce matin à l’atelier, heureuse de pouvoir partager avec Claire mes nouvelles idées. Joie de sentir de nouveau mon stylo filer sur le papier, bonheur de sentir mon histoire prendre corps. L’angoisse de la page blanche est momentanément oubliée.

Après cette semaine intense, la question pour chacune est : « Et après ? Saurai-je trouver l’inspiration et me donner le temps pour faire grandir ce projet ? Saurai-je accoucher un jour d’un manuscrit complet ? » La suite au prochain numéro… En attendant, merci à toutes et à chacune pour la grande bienveillance rencontrée au cours de cet atelier. Ce fut, comme a dit Dominique, une « parenthèse enchantée » !
Anne-Sophie

fictions 2

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Un atelier roman sur l’année

Il s’agissait de s’engager dans l’écriture d’un récit, ou d’un roman, sur l’année.

L’atelier, centré sur le travail de la narration, s’inspirait du creative writing workshop américain. Le dispositif était sensiblement différent de celui des autres ateliers : chacun écrivait entre les séances à partir des propositions données en fin d’atelier, et lisait les textes envoyés par les autres. Nous parlions des textes pendant les séances. Ce dispositif donne toute sa place à l’accompagnement des chantiers de chacun par leur lecture approfondie dans l’atelier.

Comme dans chaque atelier, nous avons pris soin des textes avec bienveillance et respect — avec l’exigence qui permet d’entrer dans le travail littéraire, aussi. Notre travail est ici décrit par celles qui l’ont investi sur la durée. Quelle belle diversité !

« Septembre, mardi 22. Neuf autour d’une table.

Je déballe ma salade. Un gamin étrange traîne sa peau dans un bled perdu au milieu de nulle part. L’arrivée d’une fête foraine et d’un gars louche, va redistribuer les cartes du jeu.

J’ai choisi cette histoire en me disant qu’elle ne m’embarquerait pas dans un récit impossible ou en tout cas trop difficile à traiter pour moi pour l’instant. Ce sujet a l’avantage aussi de ne pas nécessiter un gros travail de recherche demandant du temps. Enfin, raison plus mystérieuse, le gamin s’est battu férocement avec d’autres personnages et d’autres histoires pour avoir la première place. Il a insisté et me dit sans cesse : « Je suis là. »

Les mois filent et l’atelier se déplie : nous voilà caractérisant des personnages, des lieux, des époques, des langues, des narrations. Qui parle ? Qui fait quoi ? Où ? Comment et pourquoi ? Réponses et nouvelles questions se mêlent : Ne peut-on pas dire… J’aimerais que… Je voudrais… Tu crois que… Tu pourrais… « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » J’aime ça.

Nous tenons aussi un journal de la création. Dans le mien, tout se mélange assez rapidement : des idées sur mon histoire, des choses sur ma vie personnelle, des recherches, des phrases entendues ici et là et, bien sûr, de grandes citations : « En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche. » Les Shadoks.

Entre l’écriture de mon histoire, le journal de la création et les travaux de recherche, tout commence à se relancer et à se nourrir naturellement, ce qui met en veilleuse la petite voix intérieure qui dit : « À quoi bon…, pour quoi faire…, tu vois bien que ça marche pas…, ton récit il avance pas…, tu n’y arriveras jamais… Ha, ha, ha ! »

Avec l’atelier, je ressens de plus en plus que l’écriture se travaille comme une matière physique, palpable, une sorte de terre glaise. Les mots sont heureux, changeants, fuyants, mats, huileux, brillants, glissants, rêches, triomphants, déconfits, mais surtout vivants. Il devient donc plus facile d’avancer dans le travail, car ce qui se construit peut aussi se déconstruire, se reconstruire.

Mai, mardi 31. Quatre autour d’une table.
Certains ont quitté l’aventure. Pas grave, à quatre, on a bien avancé. Le navire est arrivé à bon port. Mon chantier a pris forme et un certain nombre d’éléments piliers ont été posés grâce à l’atelier, ce sont comme des balises pour cheminer dans le travail : le narrateur et personnage principal a sa propre langue ; l’histoire est découpée en chapitres ; le premier jet des trois premiers chapitres a été écrit ; l’envie de continuer est forte et bien installée. Je suis contente d’avoir choisi cette histoire et je sais maintenant que je peux écrire plus.

Enfin, il va sûrement se passer des choses dans l’après-coup : les récits, les doutes, les avancées, les phrases et les mots des uns et des autres reviendront certainement dans des moments d’élaboration d’une histoire et d’écriture.

Le gamin continue à me dire : « Je suis là ! »
Merci l’atelier ! »
V.R.-P.

« Mon expérience à l’atelier Roman

Venant du scénario (art mineur de l’écriture car comme chacun sait, un scénario n’est que la trame d’un film et à la fin du tournage il finit à la poubelle), je suis arrivée à l’atelier avec une réelle envie d’écrire un roman et un fort sentiment d’imposture.  J’ai choisi de développer une histoire que j’avais d’abord pensée en scénario, il fallait donc l’aborder autrement mais je ne savais pas comment.

Les premières séances étaient une épreuve pour moi quand il fallait lire à haute voix ses textes, mais ça s’est avéré positif. On travaille mieux ses phrases, on a un retour direct, on prend mieux la mesure de l’impact de ce qu’on a écrit.
Les différents exercices comme les fiches de personnages, les scènes précises à écrire (scènes mettant en situation les personnages, description d’un décor important dans le récit, etc…) que j’ai fait dans un premier temps comme des devoirs obligés, m’ont en fait permis de me poser les bonnes questions sur mon récit, d’approfondir des aspects que je n’avais fait qu’effleurer.

Petit à petit, le roman s’est précisé.
Et surtout m’est apparu la différence entre le roman et le scénario, l’atelier me donnant des clefs pour aborder le travail différemment. Beaucoup de détails du récit ne sont pas du fait du scénariste, ils dépendent du travail des comédiens, des techniciens, du réalisateur, mais dans le roman l’auteur est le seul maître d’œuvre.
Ma crainte de départ était, voyant tous les détails qu’il fallait intégrer dans le récit, de me noyer dans des descriptions et des explications. C’est là que le travail en groupe, les retours au fur et à mesure sont très utiles. On se rend compte de ce que les gens comprennent ou pas, de ce qui leur manque.

Petit à petit, j’ai gagné de la confiance, dans mon histoire, dans mon écriture romanesque. L’ambiance de cet atelier a été plusieurs fois perturbée mais je m’y suis toujours sentie en confiance, ce qui m’a permis de livrer des textes sans m’auto-censurer et de définir peu à peu le ton du récit, en le corrigeant grâce aux différents retours.

A la fin des 15 séances, j’ai suffisamment de matière pour écrire mon roman. La structure, les personnages et le ton sont en place.
Le fait d’avoir des rendez-vous réguliers et une discipline imposée par le respect du travail de groupe, permet d’avancer quoi qu’il arrive, de se concentrer régulièrement sur son roman et ainsi de lui donner forme. »
Sylvie Chauvet

La saga d’un trou noir

Cette fois, j’allais y aller. Des années que j’écrivais, autour de mon grand trou noir (si vous voulez savoir ce que c’est, patience, je n’ai pas fini), des années que j’amoncelais des morceaux, des années que j’écumais les ateliers d’écriture en tout genre, dont à peu près toutes les formations avec Claire Lecœur, tout — histoires de vie, fragments, personnages, fictions… Cette fois, on allait voir. La grande confrontation : écrire avec des auteurs publiés, eux. Donc, forcément, qui savaient écrire, forcément qui savaient comment faire, forcément qui allaient trouver mes petits bouts épars nuls. Et qui surtout savaient comment on faisait tenir ensemble tous ces morceaux d’écriture, eux.

Moi j’étais avec une multitude de feuillets, je savais que je tournais autour de ce grand trou noir, mais qui parlait ? pour dire quoi ? et qu’est-ce qui m’autorisait à en parler ? à qui il appartenait ce personnage ? en quoi cela avait-il de l’intérêt ?

Premier atelier, premières lectures de textes. La honte totale malgré le retour positif de tout le monde. J’avais affaire à des pros, j’étais démasquée. Les textes des autres se tenaient, ils savaient écrire, eux. La première fois qu’ils ont utilisé le mot « pitch », je ne savais même pas ce que cela voulait dire. Et quand j’ai appris sa signification, je me suis aperçue que je ne pouvais pas le faire, moi…

Première esquive : ressortir de mon grand bazar les textes qui me semblaient le moins nuls, histoire de quand même garder la face. Et là, fin du monde : l’animatrice a une mémoire scandaleuse. Elle se souvenait de ce que j’avais déjà écrit, donc fin de non-recevoir : on est en atelier pour produire de nouveaux textes, pas pour ressortir d’anciens textes, aussi beaux soit-il.

Et là, il a fallu y retourner. Sauf que je me suis aperçue, au fil des consignes, que là où j’allais, je ne voulais pas aller. J’écris sur du vécu. Il y a des censeurs, vivants ou morts, qui me surveillent. On lit derrière mon épaule. Il y en a même qui trichent ! Rêves troublants, paralysie soudaine à l’écriture, réveils nocturnes très désagréables. Et si tu laissais donc tout cela, me disais-je, à quoi bon, et j’ai bien envie de faire de la danse africaine, c’est quand même beaucoup plus rigolo et plus ludique. Si je laissais donc là tous ces auteurs qui savaient si bien publier ? A chacun son affaire après tout. Ca n’a aucun sens ton truc !

Sauf que moi, j’aime bien relever le gant. Orgueil, défi, problème d’égo ? Désir très fort d’y arriver, comme un appel ? Manque profond que seule l’écriture comblera ? Peu importe. J’allais leur montrer et surtout, j’allais me montrer. Puisque d’autres y arrivaient, j’allais y arriver aussi. « En écrivant, je conduis à contre-sens sur une autoroute, de nuit et tous feux éteints. Il y aura des morts », j’avais lu cette phrase d’Eric Fottorino, et elle m’allait bien (ceux qui liront mon truc comprendront).

Ce grand trou noir, il fallait que j’en fasse une histoire sinon j’allais crever. Une phrase de l’animatrice m’a autorisé à continuer : « on n’écrit pas le vrai, on écrit vrai ». J’ai tout à coup eu la liberté de m’alléger des contraintes de la vérité de ce qui s’est passé pour construire mon propre récit. En fait, pour la première fois, j’ai pris la parole. Et j’ai pu la prendre car j’ai ressenti qu’il y avait un pacte entre nous tous de l’atelier. On était ici dans un espace où le respect, l’accueil des mots, la bienveillance régnaient. On avait le droit de pleurer, le droit de partir quand on n’était pas content, et même le droit de piquer des colères ! Pourvu qu’on laisse les autres écrire.

Le grand déclencheur de la mise en ordre de tout ce grand bazar (car j’ai aujourd’hui 8 chapitres rédigés et qui se tiennent, hé oui, pas mal pour un trou noir !), a été les deux consignes qui demandaient d’imaginer la première page et d’élaborer un séquencier avec les morceaux élaborés et à venir. La première page s’est imposée d’elle-même, elle est venue là, toute seule… Phénomène extrêmement troublant où l’on se dit que l’on n’est pas totalement aux commandes du véhicule de l’écriture. Déjà, il est sur l’autoroute, à contre sens, et tous feux éteints et en plus, on n’est pas aux commandes ! Pour moi qui aime avoir l’illusion que je contrôle tout, l’entreprise se révélait périlleuse. J’ai laissé faire.

Extrême confiance envers l’animatrice, bien sûr, je sentais que là, je pouvais lâcher, quelqu’un tenait derrière. Et extrême confiance aussi envers les autres écrivants dont j’avais peu à peu perçu aussi les failles, les faiblesses, les tâtonnements. L’une des participantes m’a avoué avoir pleuré en lisant mon texte… merci. Désolée, mais merci. L’équipe de bras cassés fonctionnait.

Et là, j’ai assisté à une drôle de dérive des continents où mes morceaux sont venus se coller les uns aux autres, au fil de l’écriture, des idées de morceaux déjà écrits surgissaient (y compris ceux que j’avais sauvagement supprimés de mon ordinateur), et j’ai trouvé qui parlait et d’où il parlait. Je tenais enfin le fil de ma pelote toute emmêlée, il me fallait maintenant tranquillement dévider tout cela.

Enfin, tranquillement, pas vraiment car je me suis tout à coup fait absorber par l’écriture. Je suis partie sur une autre planète. La planète des mots, celle où l’on découvre que supprimer un seul mot peut changer tout un texte, celle où l’on est à la recherche de « ce qui passe dans la langue », comme dit l’animatrice. C’est un vrai jeu de la vérité. Et je vous assure que tout ne passe pas. J’y pensais tout le temps, je faisais toutes mes activités quotidiennes avec mon ordinateur ou mon carnet en permanence sous la main, j’observais tout avec un œil tourné vers mes écrits, je dévorais littéralement tous les livres qui me tombaient sous la main pour voir comment les auteurs s’y prenaient. Je suis formatrice et pendant quelques mois, mes élèves ont été surpris d’avoir une enseignante en face d’eux avec de grands cernes, déconnectée du réel, en retard, s’arrêtant brusquement pour gribouiller quelque chose, arrivant avec des dossiers vides, des copies non corrigées, mélangeant les programmes, les noms, les niveaux…

Parallèlement à mes slaloms sur l’autoroute, je suivais le cheminement de l’écriture des autres écrivants, je découvrais comment eux aussi faisaient naître un personnage, qui prenait forme (il y avait même un fantôme, formidable épopée que de donner vie à un fantôme !). J’ai vu naître aussi un adorable petit gars, à la langue si particulière, à qui la terre parle ! C’était comme si on avait été des peintres et qu’on voyait peu à peu l’esquisse prendre forme, se dessiner, le trait s’épaissir, le dessin surgir. Magnifique.

Enfin, le travail sur la psychologie du personnage m’a, bien sûr, particulièrement intéressée (dernier appel à la lecture de mon truc). Chercher ce qui est menacé chez quelqu’un, chercher le vide sur lequel il marche, montrer tout ce qui se joue entre lui et les autres, travailler l’énigme autour de laquelle on tourne, faire voir comment il réagit quand on le pousse à bout… Tout ce qui allait enfin peut être permettre de donner du sens à mon truc… Ou pas.

Mais à l’atelier, on a même le droit de raconter des choses qui n’ont pas de sens, du moment qu’elles font vrai et qu’elles passent dans la langue !
Je vous remercie.
F.L.

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

 

Découvrir l’atelier Chantiers

 

Travailler les personnages en atelier

L’atelier d’écriture est le lieu où peut se déployer votre créativité.

Par créativité, j’entends donner naissance — oui, comme à un enfant. Avec la vie qui va son cours et nous invite à faire du neuf, à créer.

Jouer à créer un personnage ?

    • « Le principal trait de son caractère ? Sa vertu préférée ? »

Les propositions éveillent votre imagination qui se nourrit de mises en situations variées, de textes d’auteurs, de trucs d’écrivains.

    • « Ce qu’en aucun cas il ne peut accepter ? L’odeur qui le fait rêver ? »

Dans l’atelier, nous travaillons les questions d’écriture : comment faire vivre un personnage ? Comment lui donner corps, le mettre en mouvement ?

    • « Ce qu’il déteste par dessus tout ? Le don de la nature qu’il aimerait avoir ? »

Question après question, texte après texte, nous avançons dans le travail que vous découvrirez ici.

    • « Ce qui hante sa mémoire ? Le pays où il aimerait vivre ? »*

Je vous l’assure : après l’atelier nous connaissons de façon intime les personnages créés par chacun — ils sont vivants, avec nous, autour de la table.

* Cette invitation à l’imagination d’un personnage est tirée du Questionnaire de Marcel Proust. Je l’utilise dans l’atelier Commencer un récit long, lorsque nous posons les fondations d’un récit au long cours.

Personnages

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Faire écrire des fictions ?

« Vous verrez qu’on peut raconter une histoire d’amour, une enquête criminelle ou une chronique familiale de mille manières différentes et que ce n’est pas la nouveauté de l’histoire qui compte, mais la manière dont on la raconte. »

C’est Martin Winckler, cet amoureux-raconteur-d’histoires dans l’enjeu de la narration.

Martin Winckler fait partie des compagnons auteurs qui m’ont entourée ces dernières semaines tandis que je préparais le programme des ateliers.

Un premier atelier : l’atelier commencer un récit long.
Perec y rejoint Winckler pour l’amour des histoires « qui se dévorent à plat ventre sur son lit. »

Perec, qui a inspiré Winckler, qui vous inspirera à son tour tandis que je vous écouterai écrire.
(Oui, sans doute est-ce cela qui fait ma posture lorsque je vous accompagne dans l’écriture en atelier : je vous écoute écrire.)

Cette écoute, (accompagnement et traversée) — outre un goût profond pour l’art et mon expérience de la psychanalyse –, cette écoute s’est construite depuis mon amour immodéré pour les histoires qui nous disent les hommes et le monde dans le silence des livres.

Enfin. Avant d’accéder aux voix qui parlent dans le silence des livres, il y eut un passeur ; un passeur et une voix — la voix de mon grand-père me lisant les histoires des frère Grimm (ces collecteurs de légendes), le soir dans la maison du Nord où nous passions ensemble l’été.

La journée, il y avait l’espace immense des plages du Nord et l’attente de la voix qui raconterait, le soir, les histoires qui font le monde habitable, intelligible.

C’est encore Winckler. Il dit que les livres le consolent, l’éclairent, le fortifient.

Avec Winckler, avec Perec et bien d’autres — je vous invite à écrire des fictions qui nourriront notre plaisir d’écouter les histoires qui naissent dans le silence des livres.

fictions
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Un été pour écrire

L’aventure a commencé sur tiers livre, avec un atelier « en ligne » proposé par François Bon.

Elle a provoqué l’écriture de : Un jardin dans la ville

les buttes aujourd'hui

L’idée était de partir sur « un texte en prose, qui grandirait lentement, prendrait son temps entre lieux, paysages, visages, sans chercher à jouer au roman, plutôt dans une méditation sur la réalité proche. »

La proposition était accompagnée d’un texte de Marguerite Duras, L’été 80, qui donna sa forme à notre atelier :

    « Dix samedis successifs, ce dont (Duras) part c’est de sa chambre aux Roches Noires de Trouville, pièce avec vue sur plage et mer, cargos qui passent au loin, passants et bruits qu’elle reconnaît, et dans la chambre même le téléphone, la télévision, les insomnies et les lumières. Pour elle, séquencement précis : une fois par semaine, tout au long d’un été, même jour même heure. »

Les Buttes Chaumont

J’écrirais sur mon jardin, ma respiration, mon abri – la nature offerte au cœur de la ville – les Buttes Chaumont.

les jardins paysages d'Alphand

« J’aimerais faire vivre l’art subtil de ce jardin paysage imaginé et créé par Jean-Charles Alphand, montrer ce parc comme une œuvre d’art, m’approcher de la pensée créatrice de ce jardin à l’esthétique toute en lignes courbes, en succession de tableaux. J’aimerais approcher les concepts de cet art conçu non seulement pour être vu (admiré), mais pour être vécu de l’intérieur – un lieu qui permet l’expérience de l’harmonie en présence de la beauté créée, cultivée, transmise à travers le temps. »

L’aventure nous a menés très loin de ce que nous projetions, avant d’écrire.

Écrire – 2

Écrire est une façon de regarder.

« Où mène ce que je suis entrain de faire ? Si je savais où ça mène, je ne l’écrirais pas. Parce que, écrire, c’est ça : partir sans savoir où on va arriver. Sans même savoir si on arrivera quelque part. Écrire est un art immobile, me dis-je. Et je ne sais même pas ce que ça veut dire. »

Avec Carlos Liscano, dans L’écrivain et l’autre, Belfond.

« Les gens marchent, bougent, parlent, quelqu’un sonne à la porte d’une maison, une jeune femme passe, une petite fille dans les bras. C’est la réalité, le monde, tout est mû par un secret espoir, une raison. »

Écrire est une expérience avec le langage.

« Refréner l’impatience. La création est un travail lent. La plupart des jours se passe en répétition, en accumulation. Parfois, en un instant, un saut a lieu, et c’est là. On sent alors qu’on a fait quelque chose, même s’il ne faut pas le croire tout à fait. »

« L’art est un moyen de trouver un sens à l’étonnement d’être au monde. »

Écrire ? Regarder ?

photo3

Écrire contre l’exclusion

En juin 1997, à Châtellerault, ils étaient onze habitants ou anciens habitants d’un quartier ghetto à m’accueillir : ils voulaient écrire un livre sur leur quartier – La cité des Renardières.

« Je m’appelle Sylvia

    j’ai 20 ans.

L’atelier d’écriture m’a permis de découvrir l’histoire du quartier, ses histoires d’amour mais aussi la haine du quartier. J’ai toujours des rapports étranges avec ce quartier, j’ai grandi avec lui alors le raconter était une expérience inhabituelle : trouver des gens qui sont la mémoire, écrire le futur. »

« Je m’appelle Djamila

    j’ai 31 ans et deux enfants, Noria 13 ans et Karim 9 ans. Je suis d’origine algérienne, mais je suis d’ici, des Renardières ; j’avais un an quand mon père et ma mère sont venus habiter dans le Bâtiment 1.

Un jour, Bernard lance l’idée d’un livre. Il nous dit que ça s’est déjà fait ailleurs, dans d’autres quartiers, le livre serait un moyen pour dire qu’aux Renardières, on y vit bien. Parce que les gens de la ville, ils disent c’est un quartier mal famé.

Au début, je me dis qu’écrire, c’est pas pour moi ; je ne sais même pas écrire une phrase correcte. Et puis je me dis que ça vaut quand même le coup d’essayer, pour dire qu’ici je me sens sur ma terre.

Écrire pour moi, c’est difficile, mais j’aime le travail en groupe de tous âges ; je me souviens quand on s’écoute, et j’ose écrire. Je me souviens de l’émotion à se lire, de l’émotion d’écouter. Je me souviens du respect de l’âge et du bien être ensemble. »

C’étaient mes débuts dans le métier, une première fois de l’atelier dans un quartier dit « difficile ». Une rencontre qui a fondé mon écoute en atelier, ma posture.

« Je suis une personne toute simple, Pierre

    j’ai 33 ans. J’habite au numéro 12 avec ma mère. Je suis dans le quartier, je ne bouge pas. Je vais à Auchan, au bureau de tabac et c’est tout ; ou je reste chez moi et j’écoute de la musique. J’adore mon quartier, je l’aime comme il est, j’aime son mélange ethnique.

Avec le livre, j’ai voulu raconter ce que j’ai vécu, depuis le temps que je suis sur le quartier. J’ai pris des photos des tours pour montrer comment c’était. Pour vous dire, un article sur le quartier l’avait appelé le Bronx ! J’ai voulu qu’on redevienne un quartier comme les autres et qu’on arrête de nous montrer du doigt. »

Ils voulaient écrire pour enrayer les mécanismes de l’exclusion, cette conviction, ils m’en saisirent. Elle fut notre force, trois années durant ; eux pour s’engager dans l’aventure, moi pour les conduire – montrer le chemin, accompagner chaque fois plus loin l’élan d’écrire.

« Je m’appelle Odette

    jeudi après jeudi, nous avons appris à nous connaître, à travailler ensemble, à chercher les vrais mots pour dire les vraies choses, à apprendre comment se passe la vie d’aujourd’hui, si différente de ce que j’ai vécu aux Renardières à partir de 1950.

Quand on écrit, on revit un peu ce que l’on est entrain d’écrire. L’expérience de l’atelier nous a permis de regarder les choses en face, et les gens autrement. En fait, c’est aux Renardières que je me suis le plus battue pour vivre et faire vivre mes enfants. Ça a été sans doute une chance, même si le quartier est toujours un quartier qu’on méprise, où les gens bien ne vont guère. Mais ce quartier, je l’aime toujours !

Et pourtant, la jeune femme qui arrivait au camp des Renardières en 1950 et qui se disait
« heureusement qu’il n’y a pas les barbelés ! », celle qui pensait : « je n’y arriverais jamais, jamais, je ne pourrai pas » et bien, c’était moi ! et maintenant j’ai 80 ans ! »

L’aventure humaine et les 23 journées d’atelier on aboutit à un récit, publié chez Manuscrit.com en 2001 : Collectif des Renardières, Un quartier pas comme les autres.

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« Moi, je m’appelle Maryvonne

    j’ai 52 ans, je suis aide soignante. Autrefois, j’ai habité aux Renardières… 55 cité des Renardières… ça a été difficile de me décider à venir à l’atelier d’écriture : je n’osais pas raconter que j’ai vécu pendant 19 ans dans les baraques : vous pensez, la cité des Renardières !

Travailler en groupe m’a été difficile. Lors des premières lectures, j’avais l’impression de me mettre à nu devant tout le monde : j’ai appris à m’exprimer en me mettant des coups de pieds au derrière ! Tant bien que mal, nous avons travaillé, fouillé dans nos mémoires pour faire revivre depuis le début ce fameux quartier…

L’atelier, c’est comme un fil qui me relie avec mon passé, une petite clé qui me permet de rentrer chez moi. Aujourd’hui, je dis bien haut et fort que j’ai vécu dans les baraques, et j’en suis fière ; et si c’était à refaire, je recommencerais ! »

Pluralité d’auteurs, pluralité d’époques ; le récit noue les fils d’une histoire collective, il donne à entendre les voix d’un chœur polyphonique.

« Je m’appelle Sandy

    j’ai 22 ans. Toute ma famille, du côté de ma mère, habite ici depuis les baraquements.

Notre groupe de l’atelier d’écriture, nous avons appris à nous comprendre et à nous respecter. Chacun racontait son époque, mais de manière différente. Le groupe est devenu la famille du jeudi, on se retrouvait autour d’une tasse de café. Ici, les histoires sont au quotidien de ce quartier pour dire : c’est cela qui fait de ce quartier une famille. »

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« Je suis François

    je travaille à la MJC des Renardières.

Cette expérience d’un groupe qui raconte, ça m’a permis de comprendre l’impact de l’écriture : que le présent a sa source dans le passé, et que l’identité d’un quartier a sa source dans l’histoire. Identité : repère. On défend son quartier, on prend des risques. »

« Je m’appelle aussi Odette

    croyez-moi c’est très dur d’écrire, mais ça vaut le coup !

Il y a eu quelque passages à vides où l’on se désespérait, on était prêts à tout abandonner.
Je me souviens de la difficulté que j’avais à écrire deux ou trois mots à la suite.
Je me souviens des moments de désespoir à l’idée que jamais je ne pourrais faire un texte correct.
Je me souviens quand Claire nous demandait de lire ce que l’on avait écrit, les réticences de chacun à faire le premier pas.
Je me souviens des recherches aux archives, à Poitiers ; relire les journaux de l’époque où l’on était jeunes.
Je me souviens avoir été prête d’abandonner l’atelier car je ne voyais pas de progrès.
Mais maintenant je me sens responsable de ce que j’écris et j’en suis fière. »

Le dialogue entre passé et présent crée cette épaisseur qui permet de renouer avec ses racines et, ce faisant, de s’inscrire dans le présent.

« Je m’appelle Stéphane

    j’ai 30 ans, je suis le bout-en-train du quartier. J’habite ici depuis ma naissance. Je suis né et vécu dans les baraquements, place Cabanou.

Avant l’atelier d’écriture, j’étais timide : ça m’a permis de parler avec des gens que je ne connaissais pas, ça m’a fait du bien de parler. »

« Mon prénom est David

    j’ai l’âge que j’ai, j’ai 4 enfants, je suis un jeune papa. Je suis marié avec une demi algérienne.

Avoir des souvenirs en commun avec des personnes âgées, des souvenirs oubliés… Dans l’atelier, j’ai pris le temps d’écrire de nouveaux mots, de les assembler, d’en faire des phrases. C’est un grand moment passé ensemble, une autre vision de la lecture et de l’écriture.

Dans le livre, j’ai voulu raconter l’histoire de notre quartier, la vie qu’on a eu, les baraquements, les bâtiments en dur, la destruction des tours peut-être, la fin, quoi. »

De la diversité des expériences et points de vue s’est dessinée une communauté de valeurs, une identité du quartier.