Ce que trament les mots

Pas à pas, séance après séance, quatre mercredi dans l’année, se sont tissés les mots de quatre professionnelles de la relation venues écrire pour analyser leurs pratiques.

Formation Écrire et analyser ses pratiques

On se retrouve. On a compris qu’on repartira dégagé.e, le soir, du trop plein d’émotions, de questions ou de doutes qu’on aura mis au travail dans l’écriture, durant la journée. Alors on y va, on pose l’un après l’autre les mots du récit, on donne à voir là où ça bute, là où ça irrite, là où ça s’obscurcit… On laisse faire les mots car on sait que le cadre est sûr, bienveillant – les mots sont demandés, on est là pour ça, quelqu’un les attend. Alors, dans le silence de l’écriture, autour de la table, les mots tissent ce sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire, le tissent sans qu’on comprenne bien, encore, ce que les mots trament, à bas bruit.

Ce que les mots trament sans qu’on le sache avec sa tête tandis qu’on écrit – ces liens que les mots fabriquent entre eux parce que c’est leur nature, leur travail de mots –, on le découvrira bientôt, quand on lira son texte. Enfin, ce n’est pas si simple. On découvrira ce que les autres ont compris en écoutant le texte qui s’est écrit. On découvrira aussi que tous les lecteurs, autour de la table, n’ont pas entendu le même texte, qu’ils n’ont pas compris de la même manière ce moment, ce problème qu’on a raconté. C’est ça, le travail avec les mots. Ils produisent du sens, mais ce sens n’est pas arrêté, figé, unique. Les mots du texte vont proliférer dans la tête des lecteurs qui, à leur tour, créeront de nouveaux liens — et ça ouvre, et ça déplace, et ça décale de ce qu’on croyait, pourtant, avoir écrit.

Alors on assiste à ça, à cette prolifération du sens qui vient avec l’usage des mots, et on s’en réjouit, ensemble. On y va, on donne au texte de nouveaux mots, on y va de ses images, de son imagination, de ses expériences, de ses lectures, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, éclairer le récit qu’on vient d’entendre d’une autre manière, dégager de nouveaux angles. Car comprendre, c’est déplacer. C’est ouvrir de nouvelles perspectives à des vécus qui s’étaient enkystés, à des problèmes qui envahissaient la tête, au sentiment d’impasse — c’est créer des passerelles inattendus, c’est envisager une expérience autrement.

Voilà. Les visages se détendent autour de la table tandis que les mots opèrent. Chaque texte est, l’un après l’autre, ouvert aux lectures multiples — déployé, enrichi de paroles et de concepts qui invitent l’auteur.e à se dégager d’un vécu qui avait suspendu, un temps, l’activité de la pensée.

Penser son expérience et son travail. Les métiers, autour de la table, sont aussi différents que les esprits qui se prêtent au jeu de la lecture et de l’analyse des textes. Ils ont un point commun : ce sont des métiers qui n’existent que dans la rencontre avec un autre, ou avec des autres. Des métiers qui nous embarquent – corps, tête et affects –, dans la complexité des relations. C’est cela, souvent, qu’on vient mettre au travail dans le groupe. Cette complexité, à bas bruit, des relations de travail qui nous impliquent aussi, nous, personnellement.

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« Après une journée à tenter de prendre de la distance sur ma posture et accueillir les retours bienveillants, positifs et aidants, je repars avec vos retours, vos expériences. J’absorbe peu à peu cette nourriture, parfois devant une nouvelle page pour un texte repensé, parfois durant une séance. Me reviennent vos visages, des images et des explications qui me permettent d’amorcer un changement dans ma prise en charge du patient ou encore de lâcher prise avec le cadre rigide que je m’impose et retrouver confiance pour prendre plaisir dans l’accompagnement. »
Isabelle Lameyre, Sophrologue

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« J’anime des ateliers d’écriture, j’attise le désir d’écrire de l’autre, crée les conditions pour que l’écriture et la lecture de textes se fassent en groupe de façon bienveillante.

Écrire sur ce qui me pose problème dans ce métier solitaire, me permet d’élaborer des solutions concrètes aux situations de travail à priori sans issue, et de mieux comprendre ce qui se passe en moi au niveau de l’affect dans ma relation aux groupes et aux individus.

L’écriture spontanée lors de la journée d’analyse des pratiques est une première étape de travail, puis je lis mon texte et les membres du groupe le commentent, « l’amplifient », alors ma problématique s’éclaircit et je peux élaborer des solutions en mêlant mes mots aux leurs.

Cela m’aide à regarder en face ma posture, à la clarifier sur le terrain, à mieux choisir ce qui me convient et à accepter la réalité de mon travail, notamment ses limites.

La profondeur du champ d’analyse de Claire Lecœur me sécurise et me permet d’oser avancer vers de nouveaux horizons. »
MA

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« Je suis formatrice en français/culture générale auprès d’un public souvent en difficulté avec la langue française – c’est un euphémisme. Et j’écris parfois de la vulgarisation scientifique ou médicale. Et j’ai tenté de devenir biographe.

Appliquer à la lettre les instructions de l’Éducation nationale équivaut à endormir une classe entière dans les dix minutes qui ouvrent le cours. Donc je tâche de faire des pas de côté. D’aller chercher du côté des ateliers d’écriture pour joindre l’utile au ludique. J’avance à tâtons. Quand on ne marche pas sur des sentiers balisés, on se perd. Je découvre parfois de beaux chemins. Mais je tombe aussi dans des trous. Dans les journées « Analyse et écritures des pratiques » que propose Claire Lecœur, j’ai pensé que j’allais peut-être trouver un guide pour chemins de traverse. J’ai bien pensé, pour une fois.

Nous voilà donc partis à écrire un moment où, dans nos pratiques (diverses), nous rencontrons un problème. Ce peut être aussi la rencontre avec quelqu’un qui nous met au travail (pas forcé, mais presque). On écrit notre scène : qui est là, qui fait quoi, qui dit quoi, qu’est-ce qu’il se passe ? Fort heureusement, on a le droit de ne pas avoir trouvé de solution… ouf !

Plaisir d’écrire pour ceux qui aiment. Et plaisir d’écouter ce que d’autres ont vécu à un moment de leur vie professionnelle. Soulagement de constater que tout le monde bouge dans un métier relationnel.
Je pars sur l’histoire de ce vieux Monsieur de l’Académie d’Agriculture, très digne, tout en contrôle, dont j’ai entrepris d’écrire la biographie. Très fière de moi, toute contente de mon projet, première séance que je consacre au récit de son enfance. En moins d’une heure, mon vieux Monsieur est tout fendillé (récits de ses traumatismes multiples). Il éclate en sanglots. Inconsolable. Et il me téléphone désespéré pendant des jours et des jours. Le volcan ne veut plus s’éteindre. J’ai au bout du fil un enfant qui pleure. Je culpabilise : j’ai sûrement fait quelque chose de travers. Mais quoi ? Aurait-il fallu commencer plutôt par ses prouesses professionnelles ? Lui proposer de commencer par où il voulait ? Qu’est-ce que j’ai cassé ? Pourquoi me dit-il tout ça à moi et pas à ses proches (qui n’en savent rien m’a-t-il assuré) ? Pourquoi à moi ?

Ma carrière de biographe s’est brisée à la première séance. Sa femme m’appelle pour me dire de cesser ce projet. Elle n’a pas besoin d’insister, je suis moi-même dévastée, et redoute les appels de ce si gentil Monsieur. Et je pleure sans doute autant que lui. Certes, l’enfance de ce vieux Monsieur, pendant la guerre, a été très traumatisante. Mais moi je fais comment avec ce volcan que j’ai réveillé ? Pour canaliser la lave ? Pour arrêter l’irruption ?

Déjà, rédiger la scène me permet de sortir de mon propre tumulte. Tout ce débordement dans ma tête s’aligne en mots sages et rangés. Ça prend forme. J’ai déjà moins peur de ce que j’ai produit.

Puis c’est le temps des retours. Chaque participant s’exprime sur ce qu’il a entendu. Sur ce qu’il a compris de la situation (moi, nez sur le guidon, je n’ai rien compris). Sur les images que ce récit a fait venir. Je me sens déjà un peu plus légère avec ce partage. Apparemment, ils ne me jugent pas. Je dirais même qu’ils me rassurent, même s’ils n’ont pas la solution clefs en mains.

Claire clôt les retours et élabore des pistes de travail. Elle met d’autres mots sur le récit. Elle le met en perspective. Des horizons s’ouvrent. Elle questionne notre posture, notre recherche, nos moyens de travailler, notre quête, notre cadre. Peu à peu, on trouve du sens.

Ah oui, bien sûr… Gare à celui qui ouvre le capot d’une voiture qui roule à tombeau ouvert depuis des milliers de kilomètres sans aucun contrôle technique ! »
FL

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Dans mon métier, je rencontre, j’échange, je travaille en équipe et en partenariats, ou bien encore avec des prestataires, des clients. J’entretiens de nombreuses relations avec lesquelles savoir se positionner de manière juste me demande beaucoup d’énergie. Parfois je me heurte à un mur, à une difficulté à trouver le chemin d’une relation apaisée ou tout du moins dans laquelle je peux respirer, me sentir tranquille.
Parfois aussi, je ne parviens pas à composer avec l’autre car je demande trop, j’aspire à produire un travail de qualité et ne peut me satisfaire de l’approximation dont l’autre se contente. Ou bien au contraire, une fois que je décide de lâcher un peu, je me sens sous pression de l’exigence de l’autre.

En écrivant au sein du groupe d’analyse des pratiques, je me place concrètement, par la matière que sont les mots, face à la situation qui me pose problème. Grâce au regard des autres, elle m’apparaît plus clairement, les liens se font avec ce que je porte, mon histoire. Cela me permet de prendre de la distance, de me détacher. Les relations travaillées deviennent plus fluide, moins angoissantes, allégées de ce qui encombrait.

Le regard bienveillant de Claire et des participantes rend le processus agréable, l’échange est fructueux. J’apprends au fur et à mesure des séances à donner et recevoir avec plus de fluidité, à nourrir et être nourrie avec plus de douceur.
CL

 

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Chemins de vies en placement familial

Ce petit livre vient de paraître — un recueil de textes racontant l’accueil d’enfants confiés au Service de placement familial de Plaisir, dans les Yvelines.

Le directeur du service avait proposé une formation à l’écriture des pratiques aux assistantes familiales, éducatrices et chef de service de son équipe : « Quand j’ai proposé cet atelier d’écriture, j’avais en tête ce que j’entendais ici et là au sujet des enfants que nous accueillons, de leurs parents, mais également autour de pratiques professionnelles originales qu’il est difficile d’appréhender dans toute leur complexité. Pouvoir témoigner par écrit de ces richesses pourrait probablement aider à en saisir toute la subtilité, toute l’humanité, car il est avant tout question de l’humain, avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes et ses certitudes. »

Aller à la page écrire un ouvrage sur les pratiques

La formation s’est déroulée sur 9 journées, en 2016-17. Nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture. J’ai invité les dix professionnelles qui constituaient le groupe à renoncer à la neutralité attendue dans les écrits professionnels pour écrire de façon vivante et investie. Ce travail de mise en mots de l’expérience, assorti de l’écoute favorable des textes dans l’atelier, a permis une reconnaissance réciproque des pratiques et des valeurs partagées entre assistantes familiales et éducatrices ; il a consolidé les relations entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Certaines se sont dites libérées de préjugés et mieux à même de comprendre le travail de leurs collègues.

« Notre métier ? Ce beau métier, enrichissant et difficile, qui nous fait vivre tant de vies, avec tant de jeunes si différents… Ils marchent sur un fil, s’accrochent à des branches – tantôt d’un chêne, tantôt d’un bouleau –, et nous faisons chacune partie d’un ensemble qui prend soin d’eux. »

L’atelier est un puissant stimulant pour l’écriture. C’est autour de l’écriture que les liens se tissent, que les singularités s’énoncent. Ce qui se cherche, dans l’atelier, c’est la particularité de chaque voix, de chaque point de vue, de chaque histoire. Ainsi l’atelier redonne-t-il confiance dans le pouvoir d’évocation de l’écriture, ainsi soutient-il le désir de transformer l’expérience en mots pour la partager et la transmettre. Ainsi, dans notre atelier, les récits ont-ils peu à peu restitué le quotidien de l’accompagnement des jeunes accueillis, la complexité de leurs parcours et des suivis – le long et lent travail de restauration des enfants par l’équipe.

Le dernier jour de la formation, le directeur est venu entendre les participantes. Nous avions constitué un recueil avec certains textes écrits pendant l’atelier, il l’avait lu. Il parla de la formation comme d’un temps qui permet de se rencontrer autrement – « le climat est essentiel, savoir créer les conditions pour libérer l’écriture, que chacune puisse écrire ce qu’elle ressent ».

Voici quelques unes des paroles échangées ce jour-là, tressées avec de courts extraits du recueil. (Les participantes venaient de relire le recueil que j’avais constitué avec certains de leurs textes.)

« Tous ces écrits sont d’une sensibilité, d’une authenticité qui me touchent beaucoup ; c’est si émouvant de se rendre compte qu’on est capables d’écrire de belles choses sur notre métier. »

    « J’aime quand tout le monde est à la maison. On entend la télé, je sens qu’il y a de la vie dans la maison. Les portes s’ouvrent et se ferment, les odeurs de la salle de bain après la douche, Romain qui fait du sport dans sa chambre – j’entends le bruit de ses efforts quand je passe dans le couloir –, les odeurs qui se dégagent de la cuisine, le bruit de la vaisselle, Mehdi qui vient souvent me voir, me demande si je veux de l’aide, il met la table avec moi, pose bien la serviette de chacun à sa place. Voilà une table accueillante où nous venons manger tous les soirs. »

« Tous les textes me touchent, c’est bien qu’on puisse les partager avec d’autres, on a toujours dit et pensé qu’on était seules, mais s’asseoir ici et on se rend compte qu’on n’est pas si seules que ça. Relire ces textes, ça donne à réfléchir – ça aide à penser l’expérience, le travail en équipe – on voit que ça bouge. Ça me remplit de fierté qu’on ait fait ça. »

    « Cher petit poussin,
    Il y a onze ans, tu es arrivée dans ma famille, tu es venue te nicher au creux de mon cœur. Tu ne l’as pas décidé, mais cela a été jugé nécessaire pour toi. Ça tombait bien car on avait encore beaucoup de place dans nos cœurs et énormément d’amour à partager. »

« En lisant le recueil on se dit qu’aucune de nous ne s’est trompée sur le choix de son métier : on n’est pas là par hasard. »

    « Tu as trois ans et demi. La porte du service s’ouvre. Tu apparais soudainement accompagné de ton éducatrice, vêtu d’un vieux pull en laine rose, aux manches trop larges et rétrécies. Tu portes de vieilles chaussures noires aux bouts très abîmés. […] Debout, le regard effrayé, tu te colles aux jambes de ton éducatrice dont je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir. Ton inquiétude est si grande que tu fais pipi sur toi. »

« On a fait des efforts, on se demandait comment on allait s’en sortir de l’écriture et de l’atelier – on a pris conscience de la valeur d’écrire. J’éprouve de la fierté d’avoir réussi à écrire, on s’est enrichies dans la transmission de chacune, c’est magnifique. »

    « Aujourd’hui, tu es âgée de vingt ans. La relation après ton départ a beaucoup changé. Une complicité s’est installée entre nous. Je suis devenue pour toi une tata confidente, dès que tu te sens en difficulté tu me fais appel. Les liens se sont renforcés, dus à notre distance. »

« Je n’avais pas imaginé qu’on finaliserait l’atelier par un recueil qu’on exposerait, j’ai senti une grande fierté. J’ai essayé de le lire avec la tête de quelqu’un qui ne fait pas le travail, ma lecture était chargée d’émotions. On voit bien la place de chacune dans les textes, éducatrices et assistantes familiales, on a la même sensibilité malgré nos différentes places. »

    « Ton envie d’être portée et d’exister dans la tête de tes parents t’obsède, te ronge et t’empêche de t’épanouir. Comment t’aider à avancer avec ton histoire et tes difficultés ? Comment les transformer en envies pour que tu puisses aller vers notre aide et nos bras qui te sont tendus ? »

« Cette formation m’a fait du bien pour dégager mes émotions – ça a fait resurgir des histoires anciennes. Je n’aurais jamais imaginé participer à l’écriture d’un recueil. »

    « Chaque retour à l’école te renvoie à tes démons, surtout depuis ton entrée en sixième. Tes crises de larmes, quand tu jettes tout et claques les portes – tu peux hurler pendant des heures en tapant le mur de ta chambre ! Dans ces instants je suis perdue, je ne sais pas quoi faire pour t’aider, t’apaiser. »

« J’ai été très touchées par certaines images dans les textes, elles sont maintenant « nichée au fond de mon cœur ». Ce métier, c’est vrai il nous fait vraiment voyager. Il nous fait croire à nous. Quand on lit ces textes, chaque mot a sa valeur. »

    « Quand je t’ai accueilli, tu avais vingt-deux mois. Je pensais que ça allait être facile de commencer avec toi car ma vision du travail, à ce moment-là, était très différente de celle d’aujourd’hui. Tu es mon premier accueil, ma première expérience professionnelle, tu arrives tout petit. Ton histoire vient à peine de commencer après avoir vécu presque deux ans à la pouponnière de Bourg-la-Reine. Sache-le bien, tu n’as pas été abandonné par tes parents. Ton placement était judiciaire, c’est-à-dire fait par la justice afin de t’épargner le désaccord, l’incapacité de tes parents de t’élever dans un climat serein, sécurisé, stable et constructif. »

« L’atelier a permis de faire tomber certaines barrières. On se rend compte de ce qu’on a en commun pour travailler dans la direction du mieux-être des enfants accueillis. On est remontées aux racines du choix du métier. »

    « Il fait beau aujourd’hui, les fenêtres de ma maison sont ouvertes, une Audi noire vient de se garer juste devant chez moi et je pense à toi, Bilal, qui aimes tant les voitures, toi qui les connais toutes, leur nom, leur marque, et même depuis l’année dernière leur couleur. Je revois ta mine réjouie et ton regard pétillant de bonheur lorsque tu m’as raconté tout ce que tu avais vu et fait au salon de l’automobile où tonton t’avait emmené parce que tu as tellement bien grandi. Maintenant tu es capable d’aller sans crainte dans un endroit où il y a du monde et du bruit, de respecter les règles, d’écouter les consignes. »

« L’écriture c’est du gai, du rire. Cette sérénité du moment d’écrire, et le silence respectueux dans l’atelier. »

    « Lundi, la lumière est grise, tu dois avoir trois ans, ou trois ans et demi si nous sommes en automne. Je suis à peu prés sûre que c’est lundi – le service est calme, je suis la seule éducatrice présente, il n’y a pas de visite. C’est l’après-midi, certainement vers quinze heure trente ou seize heures, après la sieste. Tata est avec nous dans la petite salle. Tu es assise sur ses genoux. Tata m’explique que tu dois me parler ou alors c’est moi qui doit te parler selon elle. Je ne sais plus quelle est sa demande. Tata te trouve triste et en colère. Ton nez coule encore, oui, il coule ce nez. Et quand il coule c’est que tu ne vas pas bien. »

« C’était une ouverture. On s’est lancées, on vous a fait confiance et vous avez découvert nos compétences cachées. Je n’aurais jamais cru que j’étais capable. »

    « Il faisait très chaud durant ce mois d’août 2016. Ta mère téléphonait chaque jour au service pour prendre de tes nouvelles. Elle demandait aussi à avoir quelques photos de toi pour l’aider à trouver le courage de supporter cette douloureuse séparation avec son si jeune enfant. Après un second interrogatoire avec la brigade des mineurs, ton père a rapidement avoué que c’était lui qui avait porté la main sur toi. Il était alors seul avec toi dans la voiture familiale, attendant ta mère partie faire des achats dans une pharmacie toute proche. En son absence, il n’a pas supporté tes pleurs et, excédé, il a réagi de manière disproportionnée et inadaptée, n’ayant pas le réflexe de sortir du véhicule avec toi et de rejoindre ta mère – ce qui aurait pu éventuellement t’apaiser. »

« Ce travail ensemble. On comprend que chacun a son style, on est dans la lecture, pas dans le jugement. Ce groupe m’a fait penser à ma ville natale, Constantine ; les gens ne se rencontraient pas, et grâce à la construction de 7 ponts, maintenant on circule facilement d’une rive à l’autre et on peut se rencontrer. »

On peut se procurer le livre auprès du Service du placement familial de Plaisir, en écrivant à l’adresse suivante : placement-familial.78@groupe-sos.org

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Analyse de la pratique et écriture

Quatre mercredis sur l’année, écrire sa pratique pour en découvrir de nouvelles intelligibilités.

Ouvrir un groupe d’analyse de la pratique à des métiers différents : tel était l’enjeu de ce cycle. Les métiers en présence avaient en commun l’accompagnement des personnes — que ce soit pour proposer l’écriture (une animatrice d’ateliers d’écriture), pour accompagner à la réflexion de l’avenir professionnel (une consultante en bilan de compétences), ou pour restaurer l’estime de soi par un travail énergétique (une coiffeuse énergéticienne). L’autre, la relation avec l’autre, les attentes qu’on a, ce qu’on mise dans l’accompagnement, les convictions, les limites qu’on donne à l’autre et à soi-même… ont été au cœur de notre travail.

Dans ce cycle, l’analyse de la pratique s’appuie sur l’écriture et la lecture plurielle des textes écrits. Le groupe se penche, tour à tour, sur les premières saisies d’une réalité qui a posé problème à chaque participant. Ces lectures introduisent une distance entre l’auteur et l’objet de son récit, ouvrant les chemins de l’élaboration de la pensée de la pratique — la pensée clinique. Chaque récit est retravaillé entre les séances (enrichi et complexifié par les fruits du travail en groupe), et envoyé avant la séance suivante. Là, nous relisons les textes et tirons de nouveaux fils de lecture. Ensemble, nous élaborons des cliniques singulières en les pensant.

« Faire récit, faire route

Mon métier est d’accompagner l’autre dans l’élaboration d’un récit écrit ou oral, selon le cadre. Faire récit autour de ma pratique me permet de faire route moi aussi, de regarder le chemin que je parcours lorsque j’accompagne, avec une distance suffisante pour l’analyser, comme un tableau que l’on regarderait dans le détail. J’y trouve des points de réassurance quant au fonctionnement de ma pratique, je déterre les cailloux sur lesquels je bute régulièrement, m’oblige à les regarder, les analyser.

Je me sers de l’expérience des autres, dans des milieux professionnels différents, pour avancer sur les questions que posent tout accompagnement, tout travail avec l’humain. Cette année, focus autour de la question du cadre, de la limite que je me donne et que j’offre.

L’accompagnement est un métier solitaire, le regard de l’autre sur ma pratique fait circuler une nouvelle énergie qui me dynamise et me pose dans ma posture professionnelle.

L’analyse des pratiques m’aide à repérer ce que je veux faire dans le cadre de mon animation : accueillir la profondeur, pas juste faire écrire quelque chose qui tienne debout mais quelque chose qui contienne un peu de celui qui l’écrit. Claire Lecœur traduit « quand l’auteur mise quelque chose de ce qu’il cherche à comprendre », cela m’éclaire. »
Marion Rollin

« Un espace d’authenticité

L’atelier a répondu à deux besoins que j’éprouvais : analyser certains aspects de ma pratique et échanger avec d’autres personnes impliquées dans l’accompagnement. Dans le cadre installé par la formatrice, je me suis sentie en confiance et respectée dans mes apports. La bienveillance des participantes a également contribué à créer un espace d’authenticité.

Avec l’écriture, s’installe une dimension temporelle que j’ai appréciée. En évoquant une situation difficile du quotidien, m’est offerte l’opportunité de la regarder sous divers angles et d’en sonder la dimension émotionnelle, hors contexte. Le choix des mots pour dire demande du temps et du silence, un temps que l’expression verbale ne procure pas toujours. Cette écoute de soi me permet d’ordonner ma pensée. Voir le choix des mots et des expressions, les travailler pour qu’ils expriment au mieux le contexte et les émotions à travers une relecture a approfondi ma compréhension.

Le partage avec les autres participantes complète ce qui s’est joué dans cette situation par des points de vue différents. Le dernier temps d’écriture, après avoir enrichi la réflexion sur ce qui s’est joué dans cette scène, m’a amenée à décontextualiser la problématique identifiée. C’est le moment de formuler ce que j’ai compris de mon fonctionnement.

Le partage des situations des autres, leur manière d’appréhender la difficulté, enrichit également l’engrenage de ma réflexion, fait miroir et contribue à faire bouger mes représentations personnelles.

C’était un luxe pour moi de m’offrir un temps hors du temps pour me pencher sur ma manière de vivre des bribes inconfortables du quotidien professionnel. Mais ce luxe s’est révélé essentiel pour mettre en mots et dénouer le gris qui recouvrait ma vision de ma pratique d’accompagnement. »
Lise

« Mon essai à l’écriture

Suffisait-il de ne plus le remettre à plus tard ? Le titre du module proposé par Claire Lecœur m’a de toute évidence permis d’oser faire le premier pas vers mon désir d’écrire. « Analyser sa pratique professionnelle par l’écriture » ouvre sur bien des possibles jusqu’alors ignorés — défroisser mes neurones, les déplier sur le papier, a calmé mes gros maux. Prendre ma plume, c’était fouiller les mots restés suspendus sur le bout de ma langue par peur de prendre la parole.

Cette expérience me permet de mettre en œuvre un chantier resté inachevé dans mon imaginaire, et m’aide à le penser concrètement. Une meilleure estime de moi restaure doucement ce manque de confiance imprimé dans les cahiers d’école.

Je remercie sincèrement Claire. Sa présence – autant corporelle que psychique – témoigne du grand intérêt qu’elle porte à l’autre, aux autres… Claire « dame de cœur aux trèfles de feuilles où s’imprime la parole silencieuse », lui va bien. »
Pascale Gourgeau

carnet de Michel Leiris, Beaubourg Metz

carnet de Michel Leiris, Beaubourg Metz

Découvrir la formation « Écrire et analyser ses pratiques »

 

Écrire pour se trouver ?

Écrire… pendant un an nous avons écrit ensemble, avec les professionnels du Service d’Accompagnement à le Vie Sociale d’Etrepigny. Ils sont maintenant les auteurs de Le temps qu’il faut, aujourd’hui publié chez L’Harmattan.

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Le dernier jour de notre atelier, j’ai proposé que l’écriture se saisisse du chemin que nous avions parcouru ensemble, depuis le projet du livre jusqu’à son aboutissement. Il s’agirait de l’écriture et de ce qu’elle représente pour soi, de l’expérience de l’avoir partagée dans l’atelier, de son évolution — les textes seraient publiés ici, pour les lecteurs intéressés par l’écriture et son évolution dans les ateliers.

Je ponctue ces textes d’images glanées, le lendemain, au musée et dans la maison de Rimbaud, à Charleville Mézières.

***

« Écrire pour se trouver, pour se retrouver, pour se lâcher. L’écriture dompte plus facilement les mots que ma voix, je contrôle moins le stylo que ma parole. Comme si la spontanéité devait passer par l’outil scripteur. Paradoxe, l’écrit filtre l’émotion, permet l’expression vraie. Mais la relecture corrige et corrige, encore parfois rétablit la censure innée.

Pour l’ouvrage que nous avons écrit ensemble, je n’ai jamais douté. J’ai confiance en nous et je savais les compétences de chacun et la confiance en Claire a été évidente dès la première rencontre. Travailler dans le respect et la bienveillance, savoir faire émerger la capacité de chacun à écrire, cela a fonctionné. L’écrit nous a réunis dans un partage d’émotions, de rires et de larmes, de beaux textes.

Pour moi cela a été du plaisir. Voir se composer au fil des rencontres ce livre qui nous rassemble et nous ressemble et qui donne à voir le travail invisible avec des personnes handicapées. Un ouvrage fondateur.

Et après ? Écrire pour dire, écrire pour se dire. J’écris donc je suis. »
Sylvie Blanchemanche

***

« Je me souviens très bien des premiers temps d’écriture. Pas que je n’écrive jamais, au contraire. C’est une façon bien à moi de mettre en mots ce qui reste coincé, là, quelque part, au fond du gosier ! L’écriture allège, adoucit, elle peut être brute aussi mais elle est avant tout personnelle ou dédiée à un proche.  Ici, j’ai très vite ressenti chez Claire l’envie de nous faire « lâcher prise ». Nous allions devoir nous dévoiler un peu. A cet instant l’écrit, que j’utilise pour tout, ou rien, avec réflexion, ou sans, d’un coup m’a fait peur. Il allait falloir s’exprimer autrement.

J’ai touché du bout des doigts la peur d’une page blanche. Ce moment où nous avons tant de choses à dire mais où rien ne vient. La crainte d’être à coté, de ne pas trouver les bons mots, de ne pas avoir l’inspiration suffisante mais aussi celle de trop en dire et de se mettre, sans le décider vraiment, à nu.  Puis, au fil des séances l’écriture est apparue moins grave. La bienveillance de chacun permettait un certain soulagement, un certain apaisement, je voyais la possibilité d’une ouverture vers l’autre. L’occasion d’exprimer mes ressentis et de les partager plus aisément.

Nous avons tous joué le jeu, plus ou moins facilement, mais qu’il était agréable d’écrire, d’entendre notre quotidien avec toute l’élégance et la poésie que l’on met dans l’écriture. Aujourd’hui, cet atelier, je le vois comme une opportunité qui m’a été donnée d’exprimer les émotions traversant notre quotidien professionnel ; d’avoir cette chance que l’écrit nous offre d’être sans doute plus vrais, plus sensible et plus juste ; d’être au plus près des personnes que nous accompagnons en allant chercher au plus profond de notre esprit, le détail, le bon mot, celui qui fait la différence. L’écriture du cœur, puisque c’est, me semble-t-il de celle-ci dont il a été question pour donner naissance à notre livre me parait plus accessible, moins fermée aux autres, désacralisée. Il en ressort même un certain plaisir. La satisfaction du travail accompli et plutôt bien fait.

J’en ressors plus forte, valorisée. Je m’autorise à être fière par ce que je n’imaginais pas pouvoir faire. Je prends conscience que l’écriture est un indispensable compagnon de route si l’on prend le temps de l’apprivoiser. Un entre deux libératoire qui ouvre au monde, aux autres. Telle la lecture, mais ça, je le savais déjà. »
Françoise Pougeas

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musée Rimbaud

« Quand on a abordé cette formation aux écrits professionnels, j’étais très réticente, je ne voulais pas la faire. Déjà ces mots ne me plaisent pas. Écrire : je ne sais pas ! Écrits professionnels : ça me gave ! Pour moi, c’était mettre des mots stéréotypés pour caser des gens dans des grilles et avoir un semblant de style pour des lecteurs qui ne lisent pas, mais qui calculent.

Puis j’ai découvert des écritures qui m’ont parlé, émue, emmenée. Je me suis aperçue que tous, nous étions capables de faire transpirer les mots dans les textes. Ils nous apportaient le plaisir d’écouter, de voyager chez les uns, chez les autres, pour mieux comprendre les situations, et notre vécu aussi. Nous mettions du nous avant de mettre du eux.

Mettre du moi, maintenant je me l’autorise un peu, en tout cas je sais que je peux essayer. Je sais aussi que l’équipe sait maintenant que je sais peu écrire. Je manque de mots. Comme ils savent que je ne sais pas très bien écrire, je peux oser, et essayer de me faire un peu plus confiance.

Pour les autres auteurs du groupe, très sincèrement, leurs récits m’ont permis de penser qu’on pouvait travailler ensemble, car ces mots employés, si différents les uns des autres, sonnent tous une même musique – la sincérité, la difficulté, le respect.

Alors, même si je n’ai toujours pas les compétences requises pour devenir écrivain, j’ai su tenir un stylo, c’est déjà bien ! »
Marie-Noëlle Lamotte.

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« Je suis issue d’un milieu modeste, ma famille paternelle est nordiste et nous avons tous entretenu cet accent qui à l’oreille n’est pas aussi joli qu’un accent du soleil, mais il fait partie de nos racines, c’est notre patrimoine.

Ma grand-mère maternelle a plusieurs accents qui ne se distinguent pas vraiment. Elle a vécu dans différentes régions et sa façon d’écorcher les mots nous fait grincer les dents, à ma mère et à moi, nous la reprenons souvent – la conjugaison notamment. Mon frère, lui, est un génie ; au lycée il corrigeait même ses propres professeurs de français. J’ai souvent été complexée, par le passé, de l’aisance de mon frère et de ma mère à parler, à écrire. J’aime écrire mais malheureusement j’écris comme je parle, sans poésie, au contraire ! Je n’ai absolument pas confiance en moi quand j’écris, je me dévalorise dès les premières lignes, j’ai pas le niveau qu’il faut, j’aimerais être plus cultivée.

Cependant, mes écrits me ressemblent, ils sont simples, accessibles. C’est assez paradoxal, mais j’aime les mots. Je les trouve beaux, leur sonorité est presque mélodieuse. Et à chaque fois que je reviens de voyage, je me dis toujours qu’en France c’est là qu’on mange le mieux, mais c’est là aussi que notre langue est la plus belle, la plus précise, bien qu’elle soit hyper compliquée ! Mais remercions notre ministre, car bientôt nous écrirons tous en langage texto.

Lorsque j’écris dans ma vie personnelle, c’est parce que le langage oral ne me permet pas d’exprimer tout ce que je veux. De nature émotive, l’écrit me permet la mise à distance et de ne pas affronter directement le regard et l’expression de l’autre. J’ai beaucoup de pudeur à exprimer ce que je ressens à l’oral. Les écrits restent, peuvent être lu et relus… contrairement à la parole, qui s’envole. »
Audrey

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Rimbaud

« Écrire pour moi, est, comme pour beaucoup d’autres choses, aussi attirant qu’effrayant, aussi motivant que figeant… Les premiers moments de cet atelier ont été un bras de fer avec moi-même : oser montrer, me dévoiler devant ces Autres, mes collègues, que je n’avais pas encore apprivoisés.

Mes écrits professionnels, en tant que psychologue, font appel à un vocabulaire technique, distancié, où il n’y a pas vraiment besoin de se mouiller. En revanche, pour cet atelier, j’ai dû y mettre du mien, mais aussi de moi…

Quoiqu’il en soit, dans toutes formes d’écrits, mes forces d’empêchement sont là : trouver le mot le plus juste, faire des phrases les plus parfaites possibles… Bref, l’idéal de perfection au détriment de bien d’autres choses.

Pourtant, lorsque je relis mes écrits, parfois anciens, j’éprouve souvent de la satisfaction, étonnée d’en être à l’origine.

Il m’arrive souvent de relire les textes que j’ai écrits pendant l’atelier d’écriture, dans des moments de doutes ou de houle. Je les fais également lire, de plus en plus, à mon entourage car je me sens fière de moi et convaincue que le vieux diesel que je suis peut, à son rythme, et en déposant les armes, écrire, tout simplement. »
Sarah

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« Quand nous avons commencé à parler d’un ouvrage sur notre travail, qui plus est rédigé par l’équipe, je ne parvenais pas à me projeter. À chaque séance, je me disais : « Est-ce que je vais être capable de transmettre quelque chose ? »

Au fil du temps et des mots, j’ai apprécié écrire. En fin de compte, je me rends compte que ça n’est pas si difficile (même si quelques barrières persistent encore), et ça fait du bien ! Chaque lecture de texte a permis de partager entre nous, d’amener une approche et une réflexion différentes sur le travail effectué avec les personnes que nous accompagnons. Nous avons laissé libre cours à nos émotions. Maintenant, je me surprends parfois à me sentir fière de mes écrits et cela relève du miracle.

C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu des difficultés à supporter les propositions de retouches sur mes textes, alors que ce n’est pas le cas d’habitude. Même si je comprends la nécessité de ces corrections, des sentiments contradictoires font alors surface. Je suis déçue car j’ai la sensation de perdre une partie de mon texte, de ne plus en être tout à fait l’auteure et de ne plus partager totalement mon ressenti. Mais je reconnais que le changement améliore la compréhension de mon écrit et facilite sa lecture. »
Brigitte

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musée Rimbaud, Charleville Mézières

 

Les formations pour écrire un ouvrage sur les pratiques se trouvent ici

 

Le temps qu’il faut

Pratiques d’accompagnement de personnes handicapées — Le temps qu’il faut, vient de paraître chez L’Harmattan.

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Le temps qu’il faut pour soigner, accompagner, écrire. Pendant une année nous avons travaillé, avec l’équipe du service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) Le Lien, à Etrepigny, près de Charleville Mézières, à l’écriture cet ouvrage.
En voici l’introduction.

Écrire une clinique de l’accompagnement

Une vingtaine de minutes en voiture depuis Charleville-Mézières, la route s’enfonce entre les collines des Ardennes jusqu’à Etrepigny. Là, de belles et solides demeures en pierres de Dom, une rivière, des tourelles, une allée de tilleuls… nous entrons dans l’enceinte de l’ancien château où je retrouve les douze membres de l’équipe de travailleurs médico-sociaux du SAVS Le Lien. Nous nous connaissons depuis longtemps. Derrière les fenêtres de la salle où nous travaillons ensemble l’écriture, j’aurai vu défiler toutes les saisons.

Écrire au sujet d’autrui

Avant que ne germe l’idée d’écrire le recueil de récits dont vous ouvrirez, je l’espère, bientôt les pages, nous avons commencé par travailler les écrits professionnels dans le cadre vivifiant de l’atelier d’écriture. J’ai ainsi appris à connaître les professionnels de l’équipe au travers des textes qu’ils écrivaient dans l’atelier : l’intensité de leur investissement auprès des personnes démunies, la force de leur respect pour les personnes suivies, la persévérance dans l’action qui permet de restaurer la dignité de la personne, la patience. J’ai aussi appris à connaître les personnes suivies par l’équipe au travers des écrits : la diversité des troubles classés sous le mot handicap, la grande précarité de ceux qui souffrent dans leur cœur et dans leur esprit, dans leur équilibre et leurs relations avec les autres, dans leur place au monde.

Écrire est un travail délicat lorsqu’on exerce un métier dont l’objet est la personne en difficulté. Dans ces métiers de l’humain, ce que l’on connaît de l’autre, ce que l’on comprend de lui, se construit à partir d’une relation dans laquelle on est soi-même investi. C’est dans la rencontre que le travail opère, dans la rencontre que l’autre peut, avec le temps, donner sa confiance et se confier, prendre en compte ce qui se dit. Or, on rencontre l’autre en tant que personne et en tant que professionnel. En tant que personne, car on s’avance vers l’autre avec ses propres perceptions, ses propres représentations et expériences, ses propres paroles et modes de pensées. En tant que professionnel, car on construit une compréhension de l’autre en s’appuyant sur des repères et concepts qui mettront à distance les affects mobilisés dans la rencontre – sans toutefois jamais les effacer. La tentation est grande d’espérer écrire sans avoir à dévoiler la part de soi mise au travail dans la rencontre. Il faut transmettre ce qu’on a compris de l’autre sans trahir la confiance donnée. Un exercice d’équilibriste qui peut en décourager plus d’un.

Je connais ces délicates écritures au sujet d’autrui pour les avoir longtemps pratiquées, lorsque j’étais travailleur social – avant de devenir formatrice et passeuse, avant de mettre l’écriture au cœur de mes pratiques d’atelier et de formation. Je connais l’écart entre ce que l’autre a déposé en soi et l’analyse qu’on va transmettre. J’ai éprouvé la difficulté de s’adresser à des lecteurs qui ne connaissent pas les personnes au sujet de qui l’on écrit et doivent pourtant prendre des décisions essentielles les concernant. J’ai souvent trouvé, dans les dossiers des adolescents que je suivais à l’époque, les langues codifiées qui tentent de cacher subjectivité et affects derrière des mots valises, des mots savants. Peut-on dire le handicap autrement qu’à chiffrer une déficience sur l’échelle d’un QI ? Autrement qu’à faire entrer les personnes dans des cases ? Les chiffres et les cases rassurent, mais ils ne disent rien de la complexité d’un contexte, de la singularité d’une vie, des chemins et des détours empruntés, du chaos intérieur, de ce qui fait ouverture, soudain, dans la nuit.

Dans l’atelier d’écriture, avec l’équipe du SAVS Le Lien, nous avons écrit et écouté les textes, écrit encore, écouté encore, travaillé comment donner à voir les personnes suivies et les difficultés qu’elles rencontrent. Chacun a cherché ses mots pour dire l’autre à partir de ce qu’il perçoit et comprend, chacun a cherché comment signifier l’humain abîmé par la difficulté de vivre, la dépendance, l’accumulation des échecs… Nous avons analysé l’effet des mots sur les lecteurs, travaillé les récits de l’accompagnement. Peu à peu, nous avons construit les compétences qui permettent de rendre une pensée au sujet d’autrui accessible à des lecteurs, sans toutefois vider les textes du vivant qui donne à comprendre une complexité humaine – mouvante, évolutive, et singulière.

À travers la diversité des regards et des postures révélés dans l’écriture, j’ai vu se dessiner les contours d’une éthique partagée par les membres de l’équipe, une éthique fondatrice. J’ai vu la singularité d’une clinique de l’accompagnement de personnes dites handicapées. Alors est né le projet du livre qui paraîtra bientôt, Le temps qu’il faut. Il s’agirait d’écrire encore, d’aller plus loin. Le travail d’écriture serait soutenu par les relations de confiance construites dans l’atelier. On donnerait à voir la relation, les situations, les personnes. On donnerait à comprendre le vivant du travail avec l’autre, les aléas, le temps qu’il faut.

Écrire la clinique

La clinique s’inscrit à travers une présence. Elle mobilise la disposition du professionnel à être touché par l’autre, à comprendre ses difficultés. Dans ces métiers de l’humain, on y va de soi, de sa propre peau, de ses propres mots, de ses capacités à comprendre – de ses propres limites aussi. On peut devenir un étayage pour l’autre si l’on accepte de s’assujettir à lui le temps de la relation. On travaille ses émotions et affects pour que l’autre n’en devienne pas l’otage. La solidité de la posture se construit grâce au soutien de l’équipe et à l’analyse des pratiques, elle permet de ne pas se dérober, de ne pas déborder non plus – d’être des professionnels fiables, dans le sens d’être un homme ou une femme de parole.

Pour écrire la clinique, nous avons travaillé en dialogue avec la littérature. Nous avons cherché comment donner de la présence, des lieux et des corps aux récits afin que vivent les personnes et les scènes relatées. L’art de l’évocation a permis de saisir un peu de la vérité de ces relations complexes, du chemin pas à pas, des avancées, des désarrois. Un peu. À la mesure de ce que donne la littérature, lorsqu’elle nous fait entrer dans un monde, lorsqu’elle nous permet de nous identifier à des personnages, de vivre une histoire de l’intérieur.

La littérature nous enseigne la vie, elle éveille notre conscience en des contrées qui, sans les livres, nous resteraient inconnues. Elle ne dispose que de la langue pour faire vivre les histoires qui nourrissent notre soif de connaître et de comprendre. La langue, la langue vivante – la foisonnante diversité des langues qui enrichissent, livre après livre, notre héritage commun. Acceptant de me suivre sur cette voie, les auteurs de ce livre s’en sont remis au langage pour donner le vivant de leurs pratiques avec leur propre langue.

Ainsi les récits racontent-ils la relation transférentielle et ses effets sur l’accompagnement. Ils disent comment chacun est amené à supporter la difficulté confiée par l’autre dans la relation, à écouter son intuition, à improviser sur l’instant. Ils montrent qu’on est amené à construire avec ce qui barre le chemin, qu’on invente des paroles et des gestes qui ne figurent pas dans les protocoles ou les livres. Empathie, respect de l’altérité, capacité de comprendre et de se repérer par rapport à soi et à l’autre, bienveillance, sont autant de socles éthiques qui cadrent la relation. L’implication transférentielle se réinvente avec chaque personne, dans chaque situation.

Peu à peu, je voyais apparaître, dans les récits, les personnes qu’on aide à sortir des ornières de la dépendance, qu’on soutient pour qu’elles surmontent les obstacles dressés sur leur parcours de vie. Je découvrais la considération des personnes dites handicapées en tant que sujets capables de parole et de choix. Je devenais lectrice d’une clinique humaine de l’accompagnement. Aujourd’hui, au moment de clore le travail de ce livre, me revient ce mot, entendu lors d’une journée réunissant des praticiens de la formation et de l’analyse des pratiques autour des questions soulevées par la clinique (organisée par Psychasoc, mon partenaire dans cette action de formation): le mot compagnonnage – l’idée de compagnons avançant ensemble sur des chemins de vie particulièrement escarpés.

Le travail de l’ouvrage

Garder les voix d’écriture intactes permet de plonger dans le vif des rencontres, de découvrir les images telles qu’elles surgissent à la conscience de celui qui raconte, les questions comme elles viennent, les mots tels qu’ils se pensent et se disent – ce qui se perçoit, s’intuite, se joue dans l’instant avec l’autre. Cette diversité des langues du recueil donne les différentes façons de s’avancer vers l’autre. Chaque style apporte une variation sensible à la pratique partagée de l’accompagnement. Chaque voix porte une poétique de la rencontre avec la personne handicapée.

Par la pluralité des situations relatées, nous suivons le travail tel qu’il se vit et s’éprouve au quotidien : les récits sont brefs, ils ouvrent des portes successives sur des mondes humains contrastés. Ils nous font parfois tourner la tête, à force de les suivre, ces professionnels évoluant d’une situation à l’autre dans la journée, décompressant dans la voiture entre deux rendez-vous pour renouveler leur capacité d’écoute.
(…)
Aujourd’hui ce recueil existe. J’admire le travail qu’il décrit. J’admire les capacités relatées à aller vers l’autre et supporter les effets de la douleur sur les relations que les professionnels établissent avec les personnes démunies, à faire évoluer le vivant avec les forces de vie elles-mêmes. Je remercie les membres de l’équipe qui m’ont donné leur confiance en acceptant de me suivre sur les chemins de l’écriture, malgré les doutes inhérents à tout projet de publication. Grâce à eux, l’ouvrage peut désormais transmettre les convictions qui animent leurs pratiques et les valeurs qui donnent sens à leur travail.

Ce livre nous met en présence de réalités humaines habituellement confinées dans l’ombre, à l’abri des regards. Les auteurs, portant ces vies à la lumière, nous ouvrent des portes insoupçonnées. Entrons avec eux dans cet univers, éveillons notre regard à l’implication de personnes qui œuvrent à faire évoluer notre monde par ses marges – allons, ensuite, les yeux mieux ouverts.

Claire Lecœur
Consultante et passeuse d’écriture

lecture estelle

Une fois le livre achevé, j’ai retrouvé le groupe pour une dernière séance. J’ai demandé aux auteurs d’écrire un texte qui raconterait quelle avait été leur lecture de l’ouvrage que nous avions écrit ensemble. Vous trouverez leurs textes ci-dessous, dans les commentaires.

 

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Soigner, l’écrire

À Jane, à Estelle

« — Alors, tu écris le réel ?

— Oui.
— Tu écris ce qui vient de se passer ?
— Oui. J’écris juste après. Enfin, quelque temps après. (…)
— Tu écris au fur et à mesure ?
— Oui.
— Donc, tu ne sais pas ce qui va arriver ?
— Non. (…) Je ne vois pas la fin.
— La réalité ne s’arrête pas…
— Non…
— C’est un présent infini… »

Marie Dorsan écrit Le présent infini s’arrête et nous plonge dans l’invraisemblable quotidien d’une équipe soignante : « Je travaille dans un appartement thérapeutique, rattaché à un hôpital psychiatrique. On accueille des adolescents. Très malades. Souvent, personne n’en veut. Qui, en plus des troubles psychiatriques, ont des troubles de l’attachement, des pathologies du lien. Alors ça remue ! Ça remue les soignants. J’écris les souffrances de ces jeunes. La difficulté de les soigner, de les accompagner ou tout simplement de rester là, avec eux. Je veux raconter ce que c’est, ce travail, leur vie. Je veux… Dire. Décrire. Montrer. Tout. Le bon et le mauvais. Je voudrais que l’on pense d’avantage à eux. »

Une écriture au plus vif de la présence d’adolescents déchirés, agressifs, violents, qui fait fuser comme un signal de détresse la question Comment tiennent-ils ?

« J’ai craché sur un patient après des mois de tension dans le service, je me suis sentie très coupable » dit Mary Dorsan ; « j’ai été au commissariat, là ils m’ont dit que les patients devraient être enfermés en hôpital psychiatrique — tout s’effondrait. »

Tout. La foi qu’il faut pour tenir la posture soignante au jour le jour face à la violence, à la répétition, aux menaces, aux déclarations d’amour fou. La foi et la nécessité de comprendre, derrière la violence des actes, la fragilité infinie de ces jeunes. Tout s’effondrait, alors : écrire.

« Je voulais m’exposer. J’ai voulu exposer tout ce qu’il y avait à l’intérieur de ma tête. On n’ose pas raconter des histoires comme ça. »

Raconter ces histoires comme elle se vivent. Elles nous meurtrissent tant l’écriture est proche des blessures qui hantent les adolescents et, par ricochet ou imprégnation, ceux qui les soignent. Comment tiennent-ils ? Comment tiennent ceux que j’accompagne dans leurs épineuses écritures au sujet d’autrui, ceux-là qui accueillent, soignent, tentent d’éduquer des enfants ou des adolescents ou des adultes que leur souffrance met hors jeu ?

Marie Dorsan écrit parce qu’elle a craché sur un adolescent qui poussait l’équipe au bout de ce qui est humainement supportable. Elle écrit pour comprendre. Pour ne pas rentrer dans le rang de ceux qui disent qu’il faudrait les enfermer (les supprimer ?) ces adolescents qui ne trouvent pas de place, pas de paix. Marie Dorsan observe, s’observe, l’écrit.

Qu’est-ce que soigner des adolescents psychotiques dans un appartement thérapeutique ? C’est être là, être avec, écrivaient d’autres infirmiers traversés par d’autres folies — lorsque je les accompagnais à élaborer leur posture de soignants.

Observer, et l’écrire. Écrire est la voie que j’ouvre à ces personnes qui souvent ne connaissent pas la valeur de leur travail. Je les invite à dire leur réel en l’écrivant. Ainsi l’écriture fait-elle son œuvre — elle fait sens, conduit à reconnaître ce qui nous habite en-deçà de la conscience.

La semaine dernière, une jeune assistante sociale disait l’importance que notre travail de formation avait pris à ses yeux. « C’est votre manière de mettre notre travail en valeur, ça nous permet de le voir autrement. »
— Peut-être avez-vous ce sentiment parce que ce qui m’intéresse, quand j’écoute vos textes, c’est d’entendre votre intelligence au travail ? Cette intelligence des situations, des relations, qui vous aide à comprendre l’autre en supportant d’être confrontés à des difficultés de vivre que beaucoup ne pourraient simplement pas imaginer.

Lisant Marie Dorsan j’ai pensé à Georges Perec. « J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture. » (W ou le souvenir d’enfance)

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Nuit blanche 2014, Jörg Müller, Noustube

 

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