Mes mots sortent de la bouche du juge

Restaurer une écriture vivante dans les métiers de l’humain ?

Depuis 20 ans, je forme des professionnels du travail social à l’écriture professionnelle. J’interviens dans toutes sortes d’institutions, auprès de toutes sortes de métiers — j’ai coutume de les nommer « métiers de l’humain », ces métiers où la relation est au centre. De même ai-je coutume d’appeler les écrits professionnels des écrits au sujet d’autrui, de façon à ce que le sujet — la personne — se trouve introduit dans les mots.

Car ces écritures sont intrinsèquement liées à l’humain — sa complexité, sa mouvance — du fait qu’un professionnel entre en relation avec une personne au sujet de qui il devra écrire pour rendre compte du travail qu’il aura mené avec elle, ainsi que de son évolution.

J’entends mes mots sortir de la bouche du juge pour enfants

Je suis dans le bureau d’un juge pour enfants, j’accompagne une adolescente et sa famille, je dois avoir entre 23 et 25 ans. La jeune fille — je me souviens, étonnement, de son prénom ; Yolande — doit avoir entre 16 et 17 ans, elle a été confiée à l’Aide Sociale à l’Enfance par ce juge dans le bureau de qui nous sommes. L’Aide Sociale à l’Enfance m’a, à son tour, confié le suivi de Yolande afin que je trouve des personnes qui l’accueillent et lui permettent de se stabiliser, de grandir.

Mais Yolande fugue, sans arrêt. Elle se couche au milieu de la Nationale qui traverse les Landes juste après que je l’aie accompagnée dans un lieu de vie très calme et beau, tenu par des adultes compétents, au centre d’un airial. Yolande fugue et je viens et j’essaye de convaincre les adultes de la garder encore un peu, mais une ado qui s’allonge, comme ça, au beau milieu d’une route, ça en effraye plus d’un.

Yolande fugue, je lui cours après en quelque sorte et je raconte ça dans mon rapport — que raconter d’autre ? Je raconte aussi la violence qui explose dans sa famille chaque fois que Yolande y retourne, et ses fuites, et ma course, et mes tentatives pour trouver un lieu où elle pourrait enfin accepter de se poser. Je raconte tout cela au juge dans mon rapport, j’apprécie ce juge — il est humain, jamais énervé avec les jeunes, jamais méprisant avec les familles –, et lui aussi apprécie mon engagement dans le travail. Est-ce pour cela ? Le juge se met à lire mon rapport à Yolande et à sa famille, là, dans son bureau. J’entends mes mots sortir de la bouche du juge et je les vois tomber dans les oreilles de Yolande et de ses parents.

Nous sommes dans les années 85. La terre ne s’ouvre pas sous mes pieds, les parents ne me sautent pas à la gorge. J’ai la chance d’aimer écrire et de savoir qu’écrire est le lieu où se construit ma pensée. L’expérience n’anéantit pas mon écriture mais elle transforme en profondeur le sentiment de ma posture lorsque j’écris : j’ai, depuis, toujours associé les personnes au sujet de qui j’écrivais à l’élaboration de mes textes.

Il faudra attendre 2002 avant que la Loi n’instaure ce principe en règle : les dossiers des personnes suivies leur sont désormais accessibles si elles en font la demande. On parle de respect des usagers.

L’écriture, une dimension essentielle du travail avec l’humain

Écrire engage la responsabilité du professionnel qui écrit, demande l’implication de la personne, de ses façons de penser, de son rapport à la langue. Or l’écriture professionnelle peine à frayer son chemin sous le poids des injonctions de distance et de neutralité qui la figent. Blocages d’écriture, résistances à dévoiler sa pensée, recherche d’une écriture neutre, freinent l’appropriation de l’acte d’écrire.

Écrire porte les perceptions d’autrui à la conscience, génère une pensée de l’autre et de soi engagés dans une relation, déplace les représentations. Il faut rendre compte d’une réalité humaine sans la trahir, relater le travail en évaluant sa propre action, tenir compte du respect de la vie privée et de la confidentialité des informations recueillies. Il faut aussi écrire pour autrui en s’adressant à des lecteurs multiples, sachant que les écrits ont des conséquences déterminantes pour les personnes concernées.

Entre les personnes au sujet de qui l’on écrit et celles pour qui l’on écrit, l’écriture du travail social est une affaire d’éthique. Penser les enjeux de cette écriture permet d’en considérer la place fondamentale : au cœur de la relation avec les personnes suivies. Certains l’envisagent alors comme une écriture avec autrui.

Des formations par la pratique

J’ai la chance, disais-je, d’aimer écrire et de savoir, intuitivement à l’époque de Yolande, que pour écrire il faut écrire, et qu’écrire permet de penser.

Plus tard, faisant écrire dans les ateliers, je construis cette expérience en savoirs, j’élabore des outils. Je conçois des formations qui s’attaquent aux difficultés de l’écriture en mettant les personnes en situation d’écrire et de lire leurs textes dans le cadre d’une écoute favorable entre pairs.

Ces formations permettent d’oser investir l’écriture comme un espace d’exploration et de construction de la pensée au sujet d’autrui. Elles permettent aussi d’apprendre que la distance attendue dans les textes se construit une fois que ce qu’on cherche à dire a été porté à la page dans le premier élan d’écrire. Elles abordent l’écriture de façon concrète, par la pratique partagée. Elles sont un accélérateur d’écriture.

Je suis toujours saisie d’assister à la découverte des professionnels lorsqu’ils entrent dans l’écriture après avoir vérifié le cadre de confiance et la qualité de l’écoute : ils comprennent que la connaissance d’autrui est en eux, qu’elle prendra forme dans le processus de leur écriture.

La formation les accompagne alors dans la progression de leur écriture. Étape après étape on montre comment contourner les blocages, on favorise l’aventure de la pensée qui se forme au fil des phrases. Ensemble, les participants explorent la force d’évocation de leur écriture. Ensemble ils apprennent, une fois ayant écrit, à retravailler leurs textes. On analyse alors les enjeux, on voit comment affiner l’angle, affuter une argumentation, structurer l’ensemble : on apprend à retoucher ses textes en auteur conscient de leurs effets sur les lecteurs.

Une posture

Consultante formatrice en écriture, issue du travail social et thérapeutique, soucieuse de transmettre des savoir-faire construits, je propose des formations aux écrits du travail social.

picasso

2 réflexions sur “Mes mots sortent de la bouche du juge

  1. Bonjour Claire,
    Je suis attentive et votre post sur le site de LinkedIn ne m’a pas échappé.
    Quel beau métier vous exercez.
    J’ai une très forte croyance en l’écriture et en ce qu’elle véhicule.
    Une grande admiration pour vous.
    Bien cordialement.
    Virginie

  2. Pingback: Le temps qu’il faut | ateliers claire lecoeur

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