Avant que j’oublie

« On m’avait dit, en brandissant comme une menace un rouleau de sac-poubelle,

« quand quelqu’un meurt, il faut agir vite, trier, ranger, répartir, écrémer, choisir ce que tu veux garder et te débarrasser du reste. Et plus vite que ça. C’est comme ça qu’on fait, c’est comme ça qu’il faut faire, tu devrais faire ça, ça t’aidera c’est sûr. Mais je ne voyais pas comment m’y prendre et encore moins par où commencer. Plus qu’affreuse, l’idée me semblait surtout incongrue, hors sujet, lointaine. Aussi lointaine que ces voisines en doudoune noire qu’on salue vaguement les soirs d’hiver, dans les halls d’immeuble, devant les boîtes aux lettres et qu’on oublie à peine les portes de l’ascenseur refermées. »

Ici c’est, après le récit d’Aurore Lachaux, un autre récit de deuil de son père écrit par sa fille, en cette rentrée littéraire : Avant que j’oublie, d’Anne Pauly.

« Comment seulement imaginer disperser quoi que ce soit alors que j’en étais juste à recoller les morceaux ? Comment vraiment savoir ce qui avait compté et ce qui faisait sens sans relire chaque courrier, sans ouvrir chaque placard, sans toucher chaque tissu ? Comment renoncer à traquer, dans chaque recoin, pour n’en rater aucun, les fils encore incandescents de son passage ici ? […] boîtes à chaussures garnies de cartes postales aux tournures et provenances désuètes envoyées par des amis et des inconnus, […] boîtes de gâteaux en métal remplies de rien, de barrettes, de chouchous, d’étuis divers, de cirage, de rasoirs anciens, de bouchons orphelins et de cartes de fidélité Darty et Yves Rocher ; […] poupée noire dont le chien avait mâché la main et tourne-disque Fischer-Price, flûtes à bec de différentes tailles, partitions mangées par les souris ; serpes, houes, binettes, faucilles, marteaux et outils ruraux divers ; fusils à aiguiser et couteaux impressionnants […] Ensuite, j’ai extrait du tiroir une deuxième boîte remplie de bocaux contenant vis à bois, vis à béton, chevilles longues rouges, chevilles courtes, crochets, crochets moyens à visser, gros crochets à visser, clous larges, clous longs, clous à tête plate, clous larges et longs à tête plate, clous fins et longs, clous à tête d’homme, clous X, clous vitriers, clous tapissier, petits clous et clous microscopiques. […] Toutes ces choses parfaitement rangées par thèmes et parfaitement utiles dans un tiroir parfaitement adapté, ça commençait à me faire transpirer. Elles vivaient là, ensemble et paisiblement, depuis des années, dans un environnement qui leur convenait. Pourquoi aurais-je dû les obliger à déménager et pour aller où ? […] Il faisait froid, mais beau. Un joli ciel bleu franc avec quelques nuages et un soleil d’hiver. Je me suis accoudée un instant à la passerelle de bois reliant la maison à l’escalier, là où il aimait se tenir pour fumer et observer les mouvements de la lumière dans les feuillages et les allées et venues de oiseaux. Là où nous avions eu, parfois, en tirant comme des malades sur des clopes jamais assez fortes, les conversations les plus profondes et les plus banales et où les silences qu’elles avaient parfois engendrés s’étaient naturellement transformés en séances de contemplation intense de la nature en contrebas. À cet instant précis, j’aurais donné n’importe quoi pour un dernier moment comme ça avec lui, à ne rien se dire de spécial en regardant dans le vide. »

J’ai aimé partager cette expérience de deuil avec Anne Pauly. Retrouver dans ce livre certains des affects éprouvés après la mort de mon propre père ; m’approcher de l’idée de celle, à venir, de ma vieille mère malade. J’ai repensé, lisant ce livre, à Comment j’ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem :
« Combien sommes-nous à vivre sans en parler à personne ce double deuil qui nous ébranle et nous fragilise par la violence des sentiments qui nous animent soudainement ? […] Comment oser raconter à quiconque ce désordre des sentiments, ce méli-mélo de rage, d’oppression, de peine infinie, d’irréalité, de révolte, de remords et d’étrange liberté qui nous envahit ? […] Est-ce bien normal d’éprouver successivement ou simultanément une impression effroyable de vide, de déchirure, et une volonté de vivre plus puissante que la tristesse, la joie sourde et triomphante d’avoir survécu, l’étrange coexistence de la vie et de la mort ? […] Jadis, la mort était une expérience qui se vivait au sein d’une communauté, la religion et la coutume dictaient des gestes, soutenait l’endeuillé, mais aujourd’hui le deuil appartient au seul enclos de la vie privée. Chacun enterre ses morts en balbutiant des cérémonies personnelles et se dépêche d’effacer les traces de sa perte dans la vie sociale : plus de noir ni de crêpe, plus de bruit ni de larmes, rien de solennel, aucun signe extérieur de malheur, un jour d’absence à peine et la vie reprend son cours. »

« Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis », écrivait JB Pontalis dans L’Enfant des limbes. Aurore Lachaux, comme Anne Pauly, extraient le processus du deuil du silence aujourd’hui imposé au chagrin – à tout ce qui détourne de la vitesse, de l’insouciance et de la recherche du bonheur, selon les codes édictés par ce « on » du texte d’Anne Pauly (« On m’avait dit, quand quelqu’un meurt, il faut agir vite »). Creusant le sillon singulier de leur propre traversée, ces deux auteures élargissent nos horizons ; elles nous agrandissent (ou nous approfondissent ?) de leur expérience.

Le pensez-vous, aussi, que Lire, c’est vivre plus ?


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Compléments du non

La voix de la narration,

je la fais très vite travailler dans le cycle Chantiers qui s’ouvrira bientôt. Alors on se demande : qui est-il, ce narrateur qui nous parle dans le livre ? Quelle relation entretient-il avec l’histoire qu’il raconte ? Comment la raconte-t-il, avec quelle voix ?

Parmi les romans sortis en cette rentrée littéraire, le premier roman d’Aurore Lachaux nous saisit avec sa voix âpre et rugueuse – parfois drôle – pour nous raconter les circonstances de la mort de son père et sa colère (ce complément du non à sa mort). Un livre bouleversant et magnifique, qui rejoindra les textes qui viennent alimenter mes ateliers.

« [Mon père] croyait encore en 88 que si on faisait bien son travail, qu’on aimait le faire, qu’on était pas un connard avec les gens avec lesquels on travaillait – pas des « collaborateurs », mon père les appelait les « compagnons » –, alors si on était tout cela – ce qualificatif dont tout DRH se foutrait bien aujourd’hui : honnête, c’est ça, mon père croyait qu’il suffisait de faire les choses honnêtement pour que les choses continuent. Serge*, le fils, le cash, plus de cash, n’était pas suffisamment content et a vu dans l’usine, non pas les compagnons et mon père sur la chaîne de montage, – le geste, la technique, l’apprentissage du geste et de cette technique –, il a vu l’absence de blé, l’absence à son goût, le « pas assez » rentable. Lui, Serge, a détruit, méthodiquement. Il a dit par l’entremise du service du personnel à tout un ensemble de gens d’aller profondément se faire foutre et tant pis pour la technique – pas celle du management, non, celle qui fascine les gosses. Pour mon père recroquevillé sur la piste d’atterrissage de Toulouse-Blagnac, là, cerné par les flics, c’était les compagnons qui allaient disparaître et puis un lieu où ça parlait. Même longtemps après, recasé dans une grande boîte internationale dans un bureau où je crois il s’emmerda, il dira regretter l’atelier. Il aurait pu être un sacré trou de balle mon père, avec ses diplômes et les compagnons dont il supervisait le travail. Mais je crois qu’il avait trop d’admiration pour le geste. Ça lui rappelait l’école : le lycée technique, les machines […] Tu veux être ingénieur ? Ok, mais fade-toi déjà le cambouis, travaille la tôle, forge, prends ta blouse, dessine, construis, trace, et pas à l’ordinateur sur un truc propre, tu vas prendre tes Rotring, tu vas tracer, tu vas tordre, la matière tu vas la voir et tu vas la sentir, tu vas soupeser ta fonction. T’es pas un chef, t’es un concepteur et tu sais réaliser tes plans, tu vas voir si c’est de la merde ou pas, en vrai, dans l’atelier. Le réel tu vas t’y confronter et pas qu’un peu. Et puis t’agiras pas tout seul contre les autres. Ingénieur c’est pas être chef. Mon père voulait être à la production et l’entrée pour lui, au début des années 90, dans une grande boîte a été la découverte d’un monde complètement détraqué, un monde de bureaux avec sa première fournée de diplômés d’école du commerce – bye-bye les ingénieurs, votre avis de scientifique on s’en branle, tu peux bien pleurer sur tes règles de calcul. Les calculs qui sont arrivés là relevaient de bien autre chose, d’un autre monde. Et ça il l’a perçu assez rapidement mon père. La chaîne de montage était un truc de ploucs – trop sales – le véritable prestige maintenant c’était non plus le dessin technique mais les techniques de management, les tableaux bidon pour accroître le capital, les savantes équations pour dégager le plus de monde : le compagnon entrait dans la masse salariale qu’on gère, qu’on évalue chaque année dans le confort feutré d’un bureau gris pareil à tous les gris d’une veste de manager, le compagnon devenait un mot bizarre, un mot suspect.
Je regrette que mon père n’ait pas pu lire Bourdieu ou Wacquant, enfin tous ces gars qui se sont un peu intéressés à toutes ces logiques bien dégueulasses qui ont concouru à la transformation de son monde. Il les avait comprises, les logiques, mais je vois assez bien le sourire un brin emmerdé qu’il aurait eu s’il avait eu la possibilité de lire quelque chose qui aurait décrit ce qui présidait à l’éviction progressive et assurée des rapports à peu près sains entre les gens qui travaillent. On en aurait parlé. »

* Serge Dassault, fils de Dassault, qui avait repris l’usine de production d’avions où travaillait le père de la narratrice.


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Lumière d’août

Lire le grand, l’immense William Faulkner, l’été

Entrer dans cette écriture rude et magnifique, plonger au cœur des sombres passions qui agitent l’Amérique puritaine, soutenir l’implacable enchaînement des déterminations qui dépassent les personnages et s’abattent sur leur destin. Retrouver l’émerveillement de cette écriture engagée corps et âme à dire la complexité des tragédies singulières ; cette écriture qui jamais ne juge la monstruosité des personnages ; ces voix qui nous immergent pour nouer le tragique à l’intérieur d’une trame narrative de la fatalité.

Christmas est blanc. Sa fatalité : né d’une étreinte hors mariage, il a du sang noir. Dès sa naissance, la malédiction pèse sur ce bâtard blanc au sang noir – signe de la faute de sa catin de mère. Son grand-père dépose le nouveau-né, une nuit de Noël, sur les marches du perron d’un orphelinat pour enfants blancs, où il pourra surveiller celui qu’il nomme « abomination du Seigneur », ou « semence ambulante du démon ». Plus tard adopté, l’enfant endurera des violences inouïes que, devenu adulte, il dispensera à son tour. La malédiction est ici donnée par la voix du grand-père, le vieux Doc Hines, ce vieillard qui, retrouvant Christmas trente-cinq ans plus tard (alors qu’il a tué une femme blanche dont il avait été l’amant), demande qu’il soit lynché.

« [Le vieillard] soudain s’écrie d’une voix éraillée, sonore et folle. Il parle, incroyablement vieux, incroyablement sale :
– […] Le Seigneur a dit au vieux Doc Hines ce qu’il avait à faire, et le vieux Doc Hines l’a fait. Et le Seigneur a dit au vieux Doc Hines : « Surveille bien maintenant et tu verras Ma volonté s’accomplir. » Et le vieux Doc Hines a surveillé, et il a entendu la bouche des petits enfants, des orphelins de Dieu, de Dieu qui leur mettait Ses mots, Sa connaissance dans la bouche, car ils ne pouvaient pas savoir, étant encore indemnes de péché, même les petites filles, sans péché ni chiennerie encore. « Nègre ! Nègre ! » dans la bouche innocente des petits enfants. Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Qu’est-ce que je t’avais dit ? Et maintenant Je vais laisser Ma volonté s’accomplir, et maintenant Je m’en vais. Il n’y a pas assez de péché ici pour M’occuper, car peu m’importent les fornications d’une catin ; elles font aussi partie de Mes desseins. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Comment les fornications d’une catin pourraient-elles faire partie de Vos desseins ? » Et Dieu a dit : « Attends et tu verras. Crois-tu que ce soit par hasard que j’ai choisi ce jeune docteur pour trouver Mon abomination enveloppée dans cette couverture, sur les marches, la nuit de Noël ? Crois-tu aussi que c’était par hasard que la directrice ait été absente cette nuit-là, de sorte que ces petites catins ont pu le baptiser Christmas, en sacrilège envers Mon fils ? Je pars donc maintenant, car Ma volonté n’a plus qu’à s’accomplir et je peux te laisser là pour surveiller. » Alors, le vieux Doc Hines a surveillé et attendu. Du calorifère même du Bon Dieu, il a surveillé les enfants et la semence ambulante du démon que tous ignoraient et qui polluait la terre par l’effet de ce mot qu’on lui jetait à la face. Parce que, maintenant, il ne jouait plus avec les autres. Il restait seul, tranquille, et le vieux Doc Hines savait qu’il écoutait en lui-même la menace cachée de la malédiction de Dieu, et le vieux Doc Hines a dit : « C’est parce qu’ils t’appellent nègre ? » Et il n’a rien répondu, et le vieux Doc Hines a dit : « Crois-tu que tu es nègre parce que Dieu t’a marqué au visage ? » Et il a dit : « Est-ce que Dieu est un nègre aussi ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il est le Seigneur Dieu, le Dieu des Armées. Sa volonté sera faite. Pas la tienne, ni la mienne, parce que toi et moi, nous faisons tous les deux partie de Ses desseins, partie de Sa vengeance. » Et il s’est éloigné, et le vieux Doc Hines le regardait écouter, entendre la volonté vengeresse du Seigneur. […] À partir de cette première nuit, après avoir choisi le jour anniversaire de Son propre Fils pour la mettre en marche, [Dieu] avait laissé le vieux Doc Hines pour surveiller. Il faisait froid cette nuit-là, et le vieux Doc Hines était là, dans le noir, juste au coin, là d’où il pouvait voir le perron de l’accomplissement de la volonté de Dieu, et il a vu ce jeune docteur qui s’approchait dans un esprit de débauche et de fornication. Il s’est arrêté, il s’est penché et il a pris l’abomination du Seigneur et il l’a porté dans la maison. Et le vieux Doc Hines a suivi et il a vu et entendu. Il a vu ces jeunes catins qui, en l’absence de la directrice, profanaient le saint anniversaire du Seigneur par des cocktails et du wiskey. Elles ont défait la couverture. Et ce fut elle, la Jézabel du docteur, elle, l’instrument du Seigneur, qui a dit : « Appelons-le Christmas ! » Et une autre a dit : « Comment Christmas ? Christmas quoi ? » Et Dieu a dit au vieux Doc Hines : « Dis-leur. » Et toutes, suant la débauche, ont regardé le vieux Doc Hines et se sont écriées : « Tiens ! mais c’est Uncle Doc. Regardez, Uncle Doc, ce que le père Noël nous a apporté, ce qu’il a déposé sur les marches du perron. » Et le vieux Doc Hines a dit : « Il s’appelle Joseph. » Et elles ont cessé de rire, et elles ont regardé le vieux Doc Hines, et la Jézabel a dit : « Comment le savez-vous ? » Et le vieux Doc Hines a dit : « C’est le Seigneur qui me l’a dit. » Alors, elles se sont mises à rire, à hurler : « Il est écrit dans le Saint Livre : Christmas, le fils de Joe. Joe, le fils de Joe, Joe Christmas », dirent-elles, « A la santé de Joe Christmas ! » Et elles essayèrent aussi de faire boire le vieux Doc Hines à la santé de l’abomination de Dieu. Mais il a renversé le verre. Et il n’a plus eu qu’à surveiller, à attendre (et il l’a fait selon le bon plaisir de Dieu) que le mal sortît du mal. Et la Jézabel du docteur est accourue de sa couche lubrique, puant encore le péché et la peur : « Il était caché derrière le lit », dit-elle. […] « Il va tout raconter et on me renverra. Je suis déshonorée. » Debout près du vieux Doc Hines elle puait alors la débauche et la lubricité. Et la volonté de Dieu s’accomplissait sur elle, en cette minute, sur elle qui avait outragé la maison où Dieu abritait Ses petits orphelins. « Vous n’êtes rien, dit le vieux Doc Hines, vous et toutes les catins. Vous n’êtes qu’un instrument de la vengeance de Dieu sans qui même un moineau ne peut tomber du nid. Vous êtes un instrument de Dieu, de même que Joe Christmas et le vieux Doc Hines. » Et elle s’en est allée, et le vieux Doc Hines a attendu, a observé, et, peu de temps après, elle est venue, le visage semblable à celui des bêtes voraces du désert. « J’ai réglé son affaire », dit-elle. Et le vieux Doc Hines a dit : « Réglé ? Comment ? » car le vieux Doc Hines savait tout, parce que le Seigneur Dieu ne cachait pas Ses desseins à l’instrument qu’il avait choisi, et le vieux Doc Hines a dit : « Vous avez accompli la volonté préétablie du Seigneur. Allez, maintenant, l’outrager en paix jusqu’au jour du Jugement. » Et son visage était semblable à celui des bêtes voraces du désert, et de ses lèvres polluées de rouge immonde, elle éclata au nez de Dieu. Et ils sont venus, et ils l’ont emmené. […] Et le vieux Doc Hines est parti quand Dieu lui a dit de le faire. Mais il est resté en rapport avec Dieu et, la nuit, il disait : « Et ce bâtard, Seigneur ? » Et Dieu disait : « Il marche encore sur la surface de Ma terre. […] Ton œuvre n’est pas encore achevée. Il est une pollution, une abomination à la surface de Ma terre. »
Lumière d’août, William Faulkner


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Nos Cabanes

« Faire des cabanes : imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé. »

« Faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles ; sans craindre d’appeler « cabanes » des huttes de phrases, de papier, de pensée, d’amitié, des nouvelles façons de se représenter l’espace, le temps, les liens, les pratiques. Faire des cabanes pour occuper autrement le terrain ; c’est-à-dire toujours, aujourd’hui, se mettre à plusieurs. »

C’est la voix de Marielle Macé, dans ce tout petit – mais immense – livre paru en mars 2019 aux éditions Verdier, Nos cabanes ; cette voix que vous pouvez entendre ici, alors qu’elle déroulait les cœurs palpitant de son livre à la Maison de la poésie, cet hiver.

… « Des cabanes qui ne sauraient soigner ou réparer la violence faite aux vies, mais qui la signalent, l’accusent et y répliquent en réclamant très matériellement un autre monde. [Nos cabanes] diront aussi bien ce qui se tente que ce qui se malmène, ce qui s’essaie que ce qui se voit rabattu, maltraité. Elles diront quelque chose de ce monde de violences en tous genres, de vulnérabilités, de confiscations, de destruction des sols, et pourtant aussi d’espérances, de bravades et d’imaginations pratiques. »

Écrire, entrer en dialogue avec les auteurs qui accompagnent la recherche et l’invention d’autres formes d’habitation de notre monde abîmé… Marielle Macé invite de nombreux auteurs dans sa cabane d’écriture, elle tresse son texte avec les mots de Mathieu Riboulet, Gilles Clément, Francis Ponge…

Être là où notre présence fait advenir le monde ? Nous campons sur les rives, de Mathieu Riboulet (Lagrasse, août 2017) : « Nous sommes là où notre présence fait advenir le monde. Nous sommes plein d’allant et de simple projets, nous sommes vivants, nous campons sur les rives et nous parlons aux fantômes, et quelque chose dans l’air, les histoires qu’on raconte, nous rend tout à la fois modestes et invincibles. Car notre besoin d’installer quelque part sur la terre ce que l’on a rêvé ne connaît pas de fin. »

« Gilles Clément nous a réappris ce que c’est que jardiner : c’est privilégier en tout le vivant, « faire », certes, mais faire moins (ou plutôt : faire le moins possible contre et le plus possible avec), diminuer les actions et pourtant accroître la connaissance, refaire connaissance (avec le sol, avec ses peuples), faire place à la vie qui s’invente partout, jusque dans les délaissés… On peut agir comme on jardine : ça veut dire favoriser en tout la vie, parier sur ses inventions, croire aux métamorphoses, prendre soin du jardin planétaire ; on peut penser comme on jardine ; on peut bâtir comme on jardine […] Il ne s’agit pas de désirer peu, de se contenter de peu, mais au contraire d’imaginer davantage, de connaître davantage, de changer de registre d’abondance et d’élévation. »

« Ponge faisait remarquer dans ses Notes prises pour un oiseau qu’en français le mot « oiseau » contient toutes les voyelles de l’alphabet, et que cela « en fait une sorte de chant intégré et latent ». […] La disparition progressive du chant des oiseaux est la mesure sonore de ce qui arrive à notre environnement tout entier : de ce qui nous arrive. […] Les oiseaux non-chantent notre monde abîmé. Leur extinction en effet bruisse, accuse, témoigne : elle chante le souvenir, le deuil ou l’imagination d’une terre bien traitée. Chants et non-chants, paysages de disparitions, gémissement muet des eaux… il y a en fait beaucoup à entendre. Ce n’est pas seulement que les choses du monde se soient tues, qu’elles se taisent et fassent entendre qu’elles se taisent, c’est aussi qu’on n’écoute pas très bien. »

Alors, oui : faire des cabanes en tous genres – inventer, jardiner les possibles. Venir avec Nos cabanes dans l’atelier Lieux – visages du monde. Nourrir le travail de l’atelier avec la voix de Marielle Macé, avec celle d’autres auteurs. Éveiller les écritures des personnes qui, en dialogue avec ces voix, créeront leurs propres cabanes d’écriture, dans l’atelier : être là où notre présence fait advenir le monde, en l’écrivant.


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La lecture est une forme d’expansion

« On parle souvent de la magie de la lecture… »

« Cette magie, nous la connaissons tous, elle tient à cette capacité étrange que possèdent les livres de nous transporter. […] La lecture met en mouvement notre imagination, nous fait oublier où nous sommes, qui nous sommes, en quel temps nous vivons et quels sont nos soucis. Et cependant, tel est le paradoxe essentiel, cette activité qui nous écarte du monde réel est aussi celle qui nous le fait découvrir et connaître, cette activité qui nous fait oublier qui nous sommes est aussi celle qui nous permet d’apprivoiser nos propres secrets. »

« Ces connaissances que les livres nous apportent, ce sont avant tout des ouvertures sur des mondes auxquels nous n’aurions pas accès. […] La lecture est donc […] une forme d’expansion. »

Ces citations sont extraites d’Éloge de la lecture, lisible sur le site de Jean-Michel Maulpoix, écrivain, poète, et critique littéraire, dont je lis souvent les carnets de route lorsque j’invite à écrire le voyage.

Oui, la lecture est bien une forme d’expansion. Expansion de soi, expansion de l’imagination, expansion de l’écriture (dans les ateliers, les voix de mes compagnons auteurs irriguent les écritures). Expansion, aussi, de l’invention des propositions d’écriture que je trouve toujours dans les livres, comme pour ce prochain atelier : Prendre langue avec Maylis de Kerangal.

« La lecture […] est une compagnie. Dans la solitude et l’oisiveté, le livre vient inscrire une présence : il apporte avec lui un monde, des paysages, des personnages, des voix, des affections et des pensées. […] Il suffit de l’ouvrir pour que la conversation s’engage silencieusement. »

« La lecture est aussi une histoire d’amour. […] Les livres sont des moments de notre vie, des particules de notre histoire. »

« Je dirais que chaque livre est semblable à une écorce dont chaque lecteur tour à tour serait l’arbre. Le lecteur seul ramène de la vie sous l’écorce. C’est la lecture qui est la sève. »

Jean-Michel Maulpoix cite Montaigne : « faire lire un enfant, ce n’est pas emplir un vase, c’est allumer un feu. »


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La robe blanche

Écrire un livre qu’on ne connaît pas.

J’écoute Nathalie Léger sur France Culture. Après L’exposition, après Supplément à la vie de Barbara Loden, elle vient de publier La robe blanche, toujours chez POL. Elle dit la crainte de ne pas parvenir à quelque chose dont on a l’idée, lorsqu’on écrit.

Nathalie Léger parle du destin tragique de Pippa Bacca, performeuse italienne qui a inspiré son dernier livre. Pippa Bacca, partie en auto stop sur les routes entre Milan et Jérusalem, vêtue d’une robe de mariée. Morte assassinée pendant cette performance, à trente-trois ans.

Nathalie Léger parle de l’écriture. Elle dit : « C’est dans l’écart entre l’intuition de ce à quoi on veut arriver et l’extraordinaire difficulté pour y parvenir que ça se tient, me semble-t-il. »

Et dans le livre, tandis que l’auteure écrit, tandis qu’elle cherche à saisir le mystère de cette femme qui part sur les routes porter une image de la bonté — « ce petit geste vers l’autre qui relève de l’éternité. Et peu importe qu’elle se soit trompée » –, la mère de l’auteure n’arrête pas de lui demander de raconter son histoire à elle, de la venger.

« Les larmes. Pleurer. Tu peux me défendre. Me venger. »

« Un vieux désordre derrière tout ça. Tes efforts pour mener un train de maison. La lecture des magazines. Les fiches cuisine. Les réunions Tupperware. Parfois un congrès. Les cris encore, et la nuit. Tes efforts pour cacher la mélancolie ancienne, dissimulée, non, laisse-moi, c’est ça aussi, décrire, tes efforts pour cacher la mélancolie ravageuse qui te saisissait sous la forme modeste d’une déférence inquiète à l’égard de l’existence, ta souffrance déguisée en gentillesse, ton goût exaspérant pour le renoncement. Tu n’étais pas vraiment là. »

Chaque phrase, dans son élan, et dans sa retombée, à chaque instant du geste d’écriture, vient dire quelque chose que la narration se propose de raconter. Ce réseau d’échos constitue le geste d’écrire.

Écoutez Nathalie Léger, dans Par les temps qui courent, sur France Culture.
Lisez La robe blanche.


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Toi, tu as cette langue ?

« La langue que je trouve entre les pages de certains livres me maintient en vie »

Dominique Sigaud, dans Dans nos langues (Verdier, 2018), tisse des liens entre les différentes langues qui nous traversent et nous construisent. Elle raconte la recherche de son propre lieu d’énonciation, le besoin de désenclaver la langue des codes journalistiques pour atteindre cette autre langue qui naît dans l’écriture, qu’on trouve dans certains livres, qu’on trouve dans le sien – la littérature consolatrice.

    « ces récits me sauvent, témoignent de l’existant, c’est donc que je n’ai pas tout inventé, le monde ne se résume pas aux formes évidées du bavardage, il existe bien une épaisseur, un axe, quelque chose qui traversant la réalité, en témoigne, quelque chose dont je connais le goût, que je ne retrouve pas dans ma propre existence, ne sais pas produire, ne retrouve intégralement qu’entre les pages des livres »

Oui. La langue qu’on trouve dans les livres, celle qui naît dans le silence d’écrire agit bien comme un baume. Cette langue que Patrick Autréaux nomme La voix écrite.

Dominique Sigaud raconte qu’elle proposait de découvrir leur propre langue à des adolescents qui se déconsidèrent, en ateliers d’écriture. Elle se présente, elle dit : « Pas un sans langue, chacun la sienne. » Et, debout devant eux : « ni celle de la famille, ni celle de l’institution. »

Chacun sa langue est donc l’énoncé qui invite les adolescents à sortir des formes évidées du bavardage pour entrer dans la recherche de leur propre langue. Alors nous découvrons cette adolescente qui se redresse lorsqu’elle lit son texte tout juste écrit :

    « la première fille se lève pour lire son texte. Elle est rougissante. La main est peu sûre, la voix, le corps. Silence autour d’elle. On attend. Ce qu’elle va lire, personne ne l’a encore jamais écrit. Ces phrases, je ne les ai jamais lues.
    Parfois sa voix casse au milieu, pleure. Quand c’est fini, il y a un silence à nouveau. Les regards vers elle. Parfois les applaudissements. Et puis « c’est toi qui as écrit ça ? »
    Cette modification immédiate. La jeune fille ne savait pas qu’elle disposait de cette langue, la capacité d’énonciation, sa possibilité. Un texte suffit. La classe disant c’est toi qui as écrit ça ? ramasse en une phrase ce devant quoi elle est mise, cette chose d’elle-même dont elle ne savait rien, bien qu’ayant quinze ans dont dix sur les bancs de l’Éducation nationale. Toi, tu as cette langue ? Ce regard instantanément relevé. Peut-être est-ce ce qui les fait pleurer, ce qui refait le lien avec cette chose inentamée en chacun, cet accès à soi. »

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent dans l’écriture… « Il ne s’agit pas de conforter son ego […] mais bien plutôt d’accéder à l’universalité à travers son propre secret, sa singularité, les fragilités crues longtemps inavouables », écrivait Hubert Hadad.

Toi, tu as cette langue ?

Ces langues qui se cherchent aussi dans les ateliers. Ces ateliers ouverts aux langues singulières que vous y énoncez.

Je vous ai lu Dans nos langues, à vous qui me rejoigniez en fin d’après-midi dans notre atelier de la Pointe courte, pendant les Voix vives, à Sète. Je vous ai donné à entendre cette langue tandis que vous cherchiez les vôtres, je vous ai lu le récit de la rencontre avec ce lecteur qu’est l’éditeur d’un texte — alors que nous cherchions la juste posture pour accueillir les textes nés dans l’atelier.

    « Texte refusé partout. Sauf un. À Partir de lui, tout change ; on est deux désormais à considérer que cet objet purement fictif existe.
    Cet homme a entre les mains la matière que j’ai mise dans l’enveloppe. La même. À partir de là néanmoins quelque chose diverge, ni lui ni moi n’y pouvons rien ; il est impossible qu’il lise mon récit comme je l’ai écrit. Je peux tenter de trouver les mots pour lui faire entendre, lui montrer, lui faire éprouver ce que je voudrais qu’il voit entende éprouve, je ne peux pas plus. Cet homme lit dans sa langue ce que j’ai écrit dans la mienne. L’écart ne peut être rattrapé. Jusque là j’ai cru que nous lirions le même texte. Tout l’apprentissage va consister à se faire à l’idée que non.
    Ce que je découvre de nos écarts de langue, cet homme le sait déjà, a une capacité à lire les langues qui ne sont pas les siennes, au point d’en saisir ce qu’elles tentent de dire, l’objet de ces textes, leur intention, ce vers quoi ils tendent. Il va voir ce que j’ai écrit davantage parfois que je ne le peux moi-même. Ce que je voulais faire. Il va voir le texte où il m’a échappé, glissé, disparaît parfois, s’effondre ; retrouver le texte sous les rochers effondrés.
    Très vite, il me demande d’en enlever là où je l’ai en quelque sorte surchargé de mots intentions images comme pour le recouvrir, empêcher qu’il apparaisse ; l’avoir écrit et en même temps obstrué. C’est l’apprentissage suivant : comment ce qu’on désire écrire, peut devenir parfois ce qu’on s’empêche d’écrire. De la langue qu’on empêche d’apparaître. Maintenant je le sais, ça ne change pas, écrire lutte entre des formes opposées en soi. Ce que profondément je désire écrire, ce qui y fait barrage.
    Cet homme, éditeur, me donne à voir, auteur, où se tient mon propre texte, où et comment aller le chercher. »

Ce qui empêche la langue d’apparaître, les décombres qui obstruent un texte, le bavardage dont on voudrait le recouvrir… tout cela, j’essaye de vous le montrer, dans l’atelier. Avec ma langue singulière de lectrice, vous dire ce que j’entends de la vôtre, de langue, dans les récits tout juste écrits. Vous le dire, vous le signifier. Vous désigner ce qui, d’une voix, s’inscrit dans la langue écrite.

    « J’entraperçois sans rien en savoir encore ce qu’énonciation et liberté ont d’essentiel en commun. Que c’est l’enjeu même de la langue, de ce qui se dit, de ce qui s’écrit. […] Un plaisir étonnamment profond. L’inverse du bavardage. […] Un livre ne peut contenir le déchet de la langue que nos parlers, eux, peuvent difficilement éviter. Un livre ne souffre pas de l’impréparation des parlers, […] la langue ne lui échappe pas comme de nos bouches. »


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