Anne Dufourmantelle

Stupéfaction d’apprendre, ce vendredi 21 juillet 2017, la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle, à l’âge de 53 ans.

Morte alors qu’elle cherchait à sauver des enfants d’une mer mauvaise — elle qui avait tant écrit/parlé du sacrifice. Sa mort fait tomber le couperet d’une fin brutale sur son œuvre. Il n’y aura plus d’autre livre, jamais.

La lecture tisse d’étranges liens avec celles et ceux qu’on apprend à connaître, de livre en livre. La voix d’Anne Dufourmantelle était, parmi celles de mes compagnons auteurs, une présence vive, amicale et nécessaire, depuis ma rencontre avec Éloge du risque. Ce livre, offert par une amie alors que je traversais une période de grands bouleversements, m’ouvrit une première fenêtre sur la pensée de celle qui, philosophe, psychanalyste et écrivain, questionnait le rapport entre fatalité et liberté.

    « Il ne suffit pas d’être né pour être vivant.
    Quitter sa famille, son origine, sa ville natale, le déjà-vu et l’assurance d’une familiarité sans fracture – quelle vie singulière n’est-elle pas à ce prix ? D’être infidèle à ce qui vous a été non pas transmis par amour mais ordonné, psychiquement, généalogiquement, sous peine de destitution. L’épreuve initiatique d’une seconde naissance sera toujours et plus que jamais nécessaire. Il nous faut partir, nous défaire de nos codes, nos appartenances, notre lignée. Toute œuvre est à ce prix. Et tout amour je crois. »
    (Éloge du risque)

De cet ouvrage, Anne Dufourmantelle disait : « j’ai voulu écrire un livre d’amour et d’émancipation. » Le couple amour et émancipation est le premier signe que je cueille, dans le sillage de sa disparition.

    « Nous nous trompons de guerre, nous sommes les soldats perdus d’une cause oubliée. La cause désespérée, toujours si vive, de l’enfance. La pure perfection de l’enfance dont les blessures mêmes nous rendent nostalgiques. Là se sont inventées nos premières terreurs, nos premiers dessins d’ogre et de ciels, nuits sans sommeil armées de promesses qui ne seront pas tenues et que nous réclamerons comme un dû des années durant sans que personne n’y puisse rien, pas même le psychanalyste soucieux qui vous écoutera sans vous interrompre, des années durant, et à qui le chemin de ces cailloux blancs mangés par le vent, les oiseaux, la solitude, l’oubli, échappera aussi. Le mystère est que cela ne nous quitte pas. Ce territoire-là, que délimitent, très précisément, nos peurs. (…) On a peur d’être abandonné, trahi, peur de ne plus être aimé, de ne plus pouvoir aimer, on a peur d’avoir froid, d’avoir faim, d’avoir mal, on a peur d’être seul, peur que le vie passe sans qu’il ne se soit rien passé. »
    (Éloge du risque)

Pendant les jours sombres qui suivirent la nouvelle de sa mort, j’ai tenté d’adoucir ma peine en lisant sur la toile tous les témoignages de celles et ceux qui l’avaient aimée, connue — notamment celles et ceux qui travaillaient avec elle aux Chroniques philosophiques de Libération.

    « Plus fort que nous
    Si nous écrivons ici quelques mots, (c’est) pour toutes celles et tous ceux qui sont en train d’entendre retentir en eux la nouvelle de la disparition d’Anne Dufourmantelle (…) Nous pourrions tenter chacun à notre manière de dire ce qui nous frappait dans ce qu’elle disait et que nous entendions, et pourquoi cela rejoignait non seulement le secret le plus intime de chacun, mais aussi le secret d’une génération, d’une époque et d’un monde (…) On dira plus tard comment et pourquoi, mais on peut dire déjà pourquoi cela concerne tout le monde, cet accent de vérité, et pourquoi il faut le chercher pour tout le monde contre ce qui dans le monde et ses bruits le recouvre, (…) oui, comme elle faisait ici même dans les pages de ce journal, dans ses chroniques philosophiques, aller chercher et dévoiler le mensonge qui étouffe cette vérité et aller chercher parfois aussi, à l’inverse, les actes et les paroles qui, dans le monde et la société, font entendre cet accent et cette vérité (…) Oui, elle faisait entendre cela dans ses chroniques ici même, et c’est bien ce qui nous autorise à dire que ce nous dont nous nous autorisons ici n’est pas un nous fermé, formé, pas un groupe mais est profondément ouvert, inconnu et inattendu : ses lecteurs et ses amis inconnus, avec qui nous voulons seulement continuer à partager (…) cette vérité et cette amitié, et ce sourire large et doux et ferme et tenace et tendre et inquiet, et ce refus et ces refus qu’il faut continuer à porter et à partager, (…) partager cette nouvelle qui nous sidère mais qui ne peut nous laisser muets car nous devons la partager et la partager encore, pardonnez-nous mais c’est que voyez-vous, c’est plus fort que nous. »
    (Frédéric Worms, Professeur de philosophie à l’École normale supérieure, sur Libération)

Dans ses chroniques philosophiques, Anne Dufourmantelle mettait des mots sur la violence singulière de notre époque ; elle traquait « ces lignes de mutations qui se déplacent sous nos yeux et que nous avons du mal à penser ». Disparition de la sublimation, servitudes volontaires, perversion du langage, sentiment d’insécurité… elle dégageait, sous les discours ambiants, des aires signifiantes pour la pensée.
« La pensée est d’abord une hospitalité de l’intelligence du monde et de la vie. Un devenir secret du monde. » (Défense du secret)

    Servitudes volontaires
    « Cette confusion entre les qualités d’un être et ses performances est bien le fait de notre époque où l’approche économique
    (rentable, comptable) prime sur toute autre, y compris sur ce que le vivant a de plus précieux. Ne parle-t-on pas aujourd’hui d’élèves de maternelle à « haut potentiel » ainsi que toutes les DRH du monde le font de certains membres d’une entreprise ? L’évaluation est devenue tyrannique, un outil de management incontournable, un mot d’usage public qui sert insidieusement la dévaluation, le contrôle des individus et la délation. Il s’agit de savoir plaire, et non de savoir. Il y avait la servitude volontaire, il y aura de plus en plus la volonté de servitude. »
    (Libération 22 juin 2017)
    Perversion du langage
    « Quand les mots échangés disent le contraire de ce qu’ils sont censés dire, la société se retrouve dans une impasse, confrontée à une colère sans fin. (…) On sort de la colère par le langage, le dialogue avec l’autre pour obtenir la reconnaissance de la légitimité de son point de vue. Et là, nous nous heurtons à une difficulté pratiquement insurmontable dans notre société, c’est la perversion du langage.
    C’est moins des expressions que le sens des mots qui est retourné ou dévoyé. On dit « réaliste » quelqu’un qui se conforme à l’idéologie dominante, on dit « évaluer » quand, en réalité, on dévalue en encourageant la délation, on appelle « progrès » toute transgression quelle qu’elle soit, on parle « de protéger les gens » quand, en réalité, on les contrôle, on qualifie soudain de « plébiscite » ce qui était un « barrage » la veille, on dit « se mettre en disponibilité » quand on est placardisé en entreprise et que celle-ci ne licencie pas mais se « restructure », on appelle « réforme » des dérégulations et « révolution » l’actualisation de l’hégémonie économique sur la politique. (…) Si les mots ne sont pas communs, si les mots n’ont plus de sens, le socle d’une compréhension commune disparaît, et nous nous retrouvons dans une société bloquée. (…) C’est aux individus de refuser cette perversion pour retisser un dialogue efficient, qui convertit la colère non pas en haine mais en relation de deux intelligences loyales. »
    (Interviewée par Philippe Douroux sur Libération)

La recherche de vérité, la prise de risque, « la douceur dans le regard et la puissance dans la pensée, cette capacité à combiner la philosophie et la psychanalyse ; la plume incandescente qui des romans à la direction d’une collection de psychanalyse L’autre pensée (Stock) n’a cessé de nous emporter par et dans les mots. Anne Dufourmantelle réfléchissait le monde et le monde après elle s’assombrit, comme décline le ciel des Idées. Notre tristesse est inconsolable, » écrit Elsa Godart, philosophe, psychanalyste, dans Psychologies :

    Une lumière s’éteint
    « Je me souviens de nos échanges à propos d’Éloge du risque où Anne Dufourmantelle me confiait sans équivoque : « je pense qu’il n’y a pas de petits risques, que souvent une révolution intime vient d’infimes changements, et quels que soient les domaines dans lesquels s’inscrivent ces changements, couple, famille, travail, ils sont la première brèche d’un beaucoup plus grand bouleversement. C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-ton la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour. »
    Ce risque d’être intensément vivant jusque dans la mort – c’est celui que cette femme qui illuminait le paysage intellectuel français a osé prendre pour venir porter secours à deux enfants. »

Combien de fois, cherchant les traces qu’inscrivait sa mort sur la toile, ai-je lu le mot douceur ?

    « Anne Dufourmantelle, c’était une rencontre. La sérénité lumineuse, et la douceur qui se dégageaient d’elle n’étaient jamais mièvres mais semblaient toujours une grâce conquise au contact de la fragilité et d’une extrême sensibilité à la souffrance. Secrète et poétique, elle créait un espace où les mots avaient la puissance et la texture incantatoire du rêve, pour saisir les variations les plus infimes de la vie sensible. »
    (Charlotte Casiraghi, présidente des Rencontres philosophiques de Monaco)

Douceur. Le mot a désigné une nouvelle ouverture, montré un nouveau chemin. Oui, c’est bien la douceur qui me lie à la voix que je connais dans ses livres, que je reçois la lisant — cette douceur dont elle disait : « Je crois que la puissance de métamorphose de la vie elle-même se soutient de la douceur. » Une douceur qui me parvient, relisant ses livres, comme si je m’approchais d’une source. « De l’animalité la douceur garde l’instinct, de l’enfance l’énigme, de la prière l’apaisement, de la nature, l’imprévisibilité, de la lumière, la lumière » écrivait-elle dans Puissance de la douceur.

    « J’ai voulu montrer que la douceur était aussi une puissance, une vraie force qui accompagne et porte la vie. Ce livre est écrit comme une courte méditation, on peut musarder à l’intérieur, y flâner comme on traverse un jardin. »
    Écoutez-la parler ici de Puissance de la douceur

Musarder, flâner, et sentir, touche après touche, se confirmer la force de la douceur telle que nous la raconte Anne Dufourmantelle.

    « Le raffinement coexiste avec la douceur dans l’artisanat. C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe dans le baroque tardif. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. Il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour impériale de Pékin. Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant. Douceur de la soie, du verre poli, de l’argent filé, de la panne de velours, de la peau qui s’en revêt, de l’œil qui les contemple. »

Et ceci, en clôture du livre :

    « Un jeune Italien a été enrôlé dans l’armée de terre italienne pendant la Première Guerre Mondiale. Depuis des mois, il sa cachait avec ses hommes dans la montagne. Ils n’avaient presque plus de vivres. L’ordre était de défendre le col, quoi qu’il en coûte. Avec un sentiment d’absurdité qu’il tentait de cacher aux autres, il tenait un journal de bord. Un soir, il perçut un mouvement de troupe de l’autre côté de la faille qui séparait l’étroite vallée et pensa que tout était perdu. L’offensive aurait lieu le lendemain matin, c’était certain, et ils n’auraient pas assez de munitions pour tenir. Cette nuit-là, il décida, à l’insu de ses camarades, d’aller faire une incursion au plus près du camp ennemi. Arrivé à mi-chemin, et au moment où il allait rebrousser chemin, il entendit une chanson s’élever d’un gramophone. La surprise le retint. Il en fut si bouleversé qu’il décida de s’avancer à découvert, un signe de reddition à la main. Il fut immédiatement capturé et amené à l’officier de l’armée allemande. Le disque tournait toujours. Ils connaissaient tous deux sa mélopée. La voix qui s’élevait était d’une douceur irréelle. L’officier s’entretint toute la nuit avec cet homme. Celui-ci tenta le tout pour le tout, expliqua leurs positions, leur mort certaine et mit leur sort entre ses mains. L’officier le laissa repartir au matin. Et ne donna jamais l’assaut. Il repartit par l’autre vallée, leur laissant le temps de se replier eux-mêmes et de leur échapper. C’est une histoire de douceur. »

Sur le chemin de ces journées d’après sa mort, il y eut rencontre plus grave. Ce premier roman écrit après vingt-et-un essais — premier roman qui devient, après sa mort, le dernier livre : L’envers du feu. Trouvé sur les routes de l’été, lu avidement dans l’émerveillement d’une écriture transformant passion de l’élucidation et de l’enquête en polar analytique… Un roman des origines raconté dans le cadre d’une psychanalyse intensive, voilà pour la cadre. Un roman qui aborde « la vérité et les mensonges, les semblants, les faux semblants, et le monde du hacking ; la dimension psychanalytique m’a permis d’explorer ce que serait une plongée très intense dans l’inconscient. »

    « Par des insomnies rebelles, je me suis dit que les essais seraient ennuyeux à retrouver chaque nuit, il me fallait des personnages » raconte Anne Dufourmantelle qu’on peut écouter ici.

Une merveille.
Le dernier livre.

    « Elle pense à son premier analyste. Il lui avait réappris la confiance. Très doucement, avec une patience infinie, il l’avait sortie des ruines. Ensemble, il les avaient retraversées, apprivoisées, nommées. Il abordait l’inconscient en chercheur comme on évalue la trajectoire d’une météorite, se confrontant aux compositions secrètes de la matière, de la lumière, de l’espace. Pour lui, le plus intime ressort du psychisme était à étudier comme une galaxie lointaine dont les informations vous arrivent déformées et imprécises, sans jamais perdre de vue le mystère de son destin. Il lui avait permis d’accéder au courage. »

De cette psychanalyse qui irrigue son œuvre, Anne Dufourmantelle dit qu’elle « reste scandaleuse », lorsqu’elle répond aux questions de Laure Leter dans Se trouver.

    « Le dévoilement par un sujet de ce qu’il ne voulait pas savoir de lui-même et de la lignée dont il vient est un parcours de type initiatique, dangereux, courageux, avec des épreuves. (…) On ne revient jamais d’aucun voyage, car celui qui revient n’est plus le même. Ce dépaysement que nous allons chercher sur d’autres territoires, d’autres lumières, d’autres parfums, est un subtil et nécessaire exil intérieur. L’analyse brusque nos accoutumances, nos acquis, nos défenses : nous allons y questionner tout ce que nous pensons déjà, savons déjà, anticipons, tous ces refuges construits contre l’inespéré. »

Dans cet ouvrage elle nous ouvre, avec des mots limpides, à la conscience des nouvelles maladies de l’âme de notre époque — la solitude affective, l’angoisse, les fatigues banalisées qui se transforment en burn out ; elle dégage les figures actuelles du narcissique et de son dangereux compère, le pervers narcissique tout en nous invitant à « quitter les ruines ou sortir des silences ».

    « La vie n’est pas le moi ni même notre existence. Elle est or ou source. Obstruée (la source), enterré (l’or), déterminant notre existence, fléchissant nos actes, armant nos intentions, irriguant nos pensées, sans que nous y ayons accès. Et pourtant c’est nous qui menons la danse. Cette vie est la nôtre, et dans la méconnaissance radicale de notre désir, il y a tant de souffrance. Et si peu de liberté. Il est donc urgent de l’entendre, cette vie secrète, de reconnaître sa ligne de chant dans le bruit ambiant, de dégager son rythme, sa puissance, sa tonalité, sa singularité, pour n’être plus – comme le dit souvent la langue française – soi-même au secret, c’est-à-dire au cachot. »
    (Défense du secret)

Je voudrais écrire encore, vous parler d’autres livres… Mais, espérant vous avoir transmis un peu de la douceur que je reçois avec la clarté de la pensée d’Anne Dufourmantelle, espérant aussi vous avoir donné désir d’entrer dans son œuvre sensible, je préfère lui donner encore une fois la parole, cette fois-ci autour de la lecture.

    « La lecture est un laboratoire dont nous ne pouvons mesurer l’efficacité, lui supposant une placidité inoffensive qui vient seulement occuper notre temps libre, des morceaux de nuit, de sieste ou des matinées tranquilles selon. Or c’est exactement le contraire. Pendant la lecture, ce qui est mobilisé ne nous apparaît pas, du moins pas tout de suite. L’altération est continue, bien au-delà du moment où nos yeux se portent sur la page. C’est pourquoi à certains moments de l’existence et dans certaines existences tout court, il est impossible de lire. De vraiment lire. C’est-à-dire d’entrer dans cette zone de ravissement où ce qui est affecté nous échappe absolument ».
    (Éloge du risque)

Oui, nous restent ses livres pour continuer d’avancer avec la lumineuse pensée de cette femme libre.
Je vous laisse avec elle. Écoutez-la parler d’Intelligence du rêve

    « On se hisse à mains nues au-dessus des remblais, et là, vertige. Le rêve commence. Le rêve a ce pouvoir d’annoncer ce qui arrive, et de mettre entre nos mains la possibilité d’en répondre. S’ouvrir à l’intelligence du rêve, à sa promesse, c’est l’envisager comme une révélation intime, le signe d’une possible liberté qui advient par la voie du désir. »



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Frères migrants aux Voix vives

Sète, juillet 2017, Festival Voix vives de Méditerranée en Méditerranée



« La poésie chemin de paix », lit-on sur le programme du festival. L’appel se fait entendre dès samedi soir, au parc Simone Veil, lors de la magnifique lecture de <em>Frères migrants</em> de Patrick Chamoiseau par Isabelle Fruleux accompagnée de Zacharie Abraham à la contrebasse, et Laurent Maur à l’harmonica. 

« Les poètes déclarent qu’aller-venir et dévirer de par les rives du monde sont un Droit poétique, c’est-à-dire : une décence qui s’élève de tous les Droits connus visant à protéger le plus précieux de nos humanités ; qu’aller-venir et dévirer sont un hommage offert à ceux vers qui l’on va, à ceux chez qui l’on passe, et que c’est une célébration de l’histoire humaine que d’honorer la terre entière de ses élans et de ses rêves. Chacun peut décider de vivre cette célébration. Chacun peut se voir un jour acculé à la vivre ou bien à la revivre. Et chacun, dans sa force d’agir, sa puissance d’exister, se doit d’en prendre le plus grand soin. »
Vous pouvez découvrir ici la Déclaration des poètes



« Nous sommes toujours contemporains d’une barbarie que nous ne voulons pas voir », dit le lendemain Patrick Chamoiseau. « Politiquement nous avons à construire un nouveau cadre de l’hospitalité, il faut retrouver ce goût créatif d’essayer de comprendre comment pourrait fonctionner un monde où les frontières ne seraient pas de guillotines. »

C’est à la fin d’une année marquée par la visibilité d’un phénomène historique majeur « que cet homme-écriture a rédigé un texte qui est, à son image, à la fois un essai, un poème et un manifeste, un appel et une prière. » Voir ici l’article d’En attendant Nadeau

Lire ici la belle critique de la Librairie Charybde sur Frères migrants

« Les flux migratoires sont comme un réveil du sang de la terre« , disait Patrick Chamoiseau lors d’une interview par Libération

Patrick Chamoiseau qui écrit aussi dans Libération : « Comme l’amour, le bonheur est une compétence de notre imaginaire que nous devons apprendre à développer en nous. Il rassemble nos perceptions, les soulève dans l’ordinaire d’un simple instant. Sa présence (étrangère aux joies grasses qui s’épuisent) peut ne pas se ressentir. Considérons alors cet art : retenir les épiphanies qui amplifient notre sensibilité au seul fait d’être en vie. »

C’est à ces épiphanies que je vous invitais, hier, vous qui m’avez rejointe à l’atelier Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète

Partir

C’est à Paris, au théâtre Le local, le 13 mai 2017. Trois femmes donnent la lecture d’un ouvrage de Nicole Caligaris, Les Samothraces (Le nouvel Attila).

Trois femmes, sur scène, donnent les voix de trois autres femmes qui incarnent, dans le texte, le cri d’un cœur anonyme de migrants — un chant de survie, un roman choral, le manifeste d’une horde en mouvement.

« Il faisait chaud. Ceux qui arrivaient les derniers se serraient contre les autres. Poussaient d’un cran. S’immisçaient comme ils pouvaient pour être avec nous tous, dans le rang, pas les derniers. On avançait comme ça régulièrement.
On était venus la veille, prendre la queue dehors. Attendre.
Passé minuit la ruelle était comble. C’était trop tard pour beaucoup.
Trop de monde : ils ne passeraient pas. Evidemment, ils n’abandonnaient pas.

On espère, toujours. On espère. L’impossible. Un retournement de situation. Une faveur quelconque des étoiles.
On espère…
Gagner quelques places.
[…]
Le rendez-vous était la nuit, sur le trottoir d’un boulevard large. On ne savait pas bien où, il fallait suivre le mouvement de toutes silhouettes chargées de sacs et de cartons, on était plus de cent, il en venait encore. »

La salle vibre du récit de ces déplacements, de ces exils — la pièce s’appelle Partir. Puis, quelques uns de ceux qu’on appelle aujourd’hui migrants — qui vivent dans les conditions qu’on connaît à Paris dans le 19° –, viennent sur scène. Ils sont cinq, six. À leur tour ils racontent l’exil, leur traversée — Partir.
Ils racontent dans leur langue et sont, phrase après phrase, traduits en français.

« On passe des jours et des nuits dans l’estomac d’un camion en se nourrissant de papier journal à moins que les kilomètres parcourus soient plus qu’un voyage…

Personne ne rampe sous un grillage /
Personne ne veut être battu jusqu’à ce que ton ombre te quitte /
Perdre ton nom, perdre ta famille, être vendu /
Mourir de faim /
Jeté sur le port comme un animal malade, dépouillé, fouillé /
Mis en prison, partout, si tu survis /
Personne ne choisit le camp de réfugié /
Personne ne vivrait ça /
Personne ne le supporterait /
Personne n’a la peau assez tannée /

— Rentrez chez vous ! Les noirs, les réfugiés, les sales immigrés, les demandeurs d’asile qui sucent le sang de notre pays /
Ils sentent bizarre, sauvage /
Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant ils veulent faire pareil ici ! »

Puis, dans le profond silence de la salle, ils quittent la scène. L’un d’eux revient et je mets tout un temps à comprendre que je suis entrain d’écouter un truc inouï — tout un temps à sortir mon téléphone, à enclencher la vidéo [pardon pour la qualité désastreuse] — et filmer l’une des Photos dans ma tête dites, lentement, détachant chaque mot, par Mohamed Abakar.

Écoutez. L’attention portée aux mots, aux détails. Qui nous permettent d’y être, d’éprouver.

Mohamed Abakar, arrivé à Paris, vit dans la rue dans l’attente d’un statut, de papiers. Il a présenté sa candidature dans une école d’art, y a été reçu. Je lui ai demandé dans quelle langue il avait écrit ces Photos dans ma tête. « En français », m’a-t-il répondu. Mais, quand il ne savait plus comment dire, il cherchait l’image en arabe avant de revenir au français.

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Fin de partie

Samuel Beckett, en cette période où il est si difficile de s’entendre

HAMM : Vas chercher la burette
CLOV : Pour quoi faire ?
HAMM : Pour graisser les roulettes
CLOV : Je les ai graissées hier
HAMM : Hier, qu’est-ce que ça veut dire hier !
CLOV (avec violence) : ça veut dire il y a un foutu bout de misère. J’emploie les mots que tu m’as appris. S’ils ne veulent plus rien dire, apprends m’en d’autres. Ou laisse-moi me taire.

Samuel Beckett, Fin de partie

La voix écrite

Lui, sa voix, c’est à Lagrasse, au Banquet du livre l’été dernier, que je l’ai rencontrée — la voix de Patrick Autréaux.

Une voix profonde, qui racontait une maison prise dans les forces aveugles d’un cyclone, la menace qui pesait sur un vieil orme, ami du narrateur, qui pliait, derrière la fenêtre, sous les assauts de la tempête. Une histoire de mort et de vie, de désir d’écrire – du silence où l’on quête la voix qui pourrait devenir sienne, regardant par la fenêtre l’ami – le vieil orme – menacé dans le texte, menacé comme le narrateur qui lui, en avait réchappé d’une maladie qui l’avait promis à la mort. Un condamné rescapé, donc, nous lisait un livre et la voix dans ce livre touchait un lieu où les mots s’aventurent rarement.

Le livre s’appelait Le grand vivant, Patrick Autréaux nous l’a lu entièrement, jetant feuille après feuille sur le sol ; il y avait du vent, je crois, contre les bâches de la grande tente qui en avait entendu d’autres, des voix, pendant la semaine du Banquet – ou était-ce dans le texte ?

Ce soir-là j’ai parlé avec Patrick Autréaux de la maladie des ormes et de la mort de mon père, qui lui aussi aimait les arbres — j’ai reçu cette écoute que seuls ceux qui reviennent de très loin savent porter aux paroles qu’on leur confie. Depuis, de Patrick Autréaux, j’aurai bientôt tout lu.

    Son dernier livre, La voix écrite, est paru chez Verdier en janvier 2017.

« Une nouvelle vie réclamait de naître. La nouvelle vie, c’était de découvrir la voix qui était en moi. Ce que je devinais ne pouvoir laisser advenir qu’en écrivant. […] Écrire, je le sus très tôt, était un impératif. Il avait suffi de constater que ce qui m’entourait pouvait s’écrouler, ma famille se décomposer sans que je puisse rien faire contre, que l’enfance était bien terminée, qu’il ne restait pas un lieu où revenir et que je devais construire ma maison, et c’était sorti de mon corps : des phrases, des poèmes, des mots. Écrire pour devenir sa propre demeure. »

    Entre désir de soigner et projet d’écrire — ou serait-ce projet de soigner et désir d’écrire ? –, ce nouveau livre fait entendre la naissance de la voix qui m’avait bouleversée à Lagrasse.

« Je savais qu’écrire ne conduisait à aucun paradis mais seulement à mieux me comprendre, à mieux comprendre les autres – leur humanité –, et surtout à jouir encore et encore de cette joie à être plongé dans la matière verbale, à deviner un texte se tramer, se défaire, se recomposer, à sentir sa cohérence poindre, à le voir flotter, fragile et rassurant, humble et provisoire comme un esquif après un naufrage. […] Je découvrais le pouvoir de ma voix et cela me rendait terriblement humble, et reconnaissant. »

    Être humble et reconnaissant, c’est je crois ce que nous transmet la voix dans ce livre — dans ses livres. Cette voix qu’il a cherchée longtemps, jusqu’à comprendre que :

« Pour écrire il faut avoir pulvérisé cette forme du moi qui se prétend conscience, voudrait être aux commandes de toute manœuvre et ne fait que les entraver. »

    Et le livre avance à nous parler des liens entre écrire et lire, de ces livres qui nous parlent comme ceux d’Autréaux le font, de l’exigence qu’on peut avoir pour la nourriture qu’on trouve dans les livres.

« Lorsque je savais ne plus pouvoir trouver de calme en écrivant, c’est vers les autres que je me tournais. Et vraiment certains livres étaient des havres. […] Attendre un tel soutien avait une inévitable conséquence : je supportais de plus en plus mal les chefs-d’œuvre jetables, parasites, les mirages. […] Ceux que je me mis à appeler les profanateurs. On ne répétera jamais assez la nocivité des mauvaises nourritures. Elles affament, rendent boulimiques et ne nous laissent que des graisses tueuses. Un seul de ces livres vous bouffissait tout en vous laissant sur votre faim. Une faim inquiète et très haute. Oui, j’avais faim. Faim de vérité. Faim de présence. Les livres contre lesquels je m’agaçais n’étaient que des sosies. Si j’avais toujours été à l’affût et parfois trompé, le rescapé en moi savait mieux discerner les voix secrètes. Je guettais cette présence, ces intonations qui font d’un livre un être vivant, palpitant – un ami ou un adversaire. Ce vrai que je cherche en tout, livres et hommes, cette amitié, étaient la condition même de la confiance que je pouvais avoir en ma vie même, et aussi une source de gratitude immense. »

    Et de livre en livre passe le désir d’écrire, qui arrive jusqu’à moi et se transforme en cet article : pour le désir de vous passer à mon tour la rencontre avec cette voix pour laquelle j’éprouve une gratitude immense.

« Les vrais livres – tout du moins ceux qui portaient en eux du vrai – me donnaient envie d’écrire, ils levaient les entraves et tristesses du moment, cette grisaille qui bloque l’élan, ils réveillaient le désir ou me rendaient tout simplement à moi-même. »

Trouvez les ateliers : par ici

Cher Laurent Mauvignier

Cher, oui, pour vos livres et ce qu’ils ont permis d’ouvertures, pendant 3 jours d’atelier d’écriture en dialogue avec votre œuvre.

Cher pour la profondeur qu’on éprouve en vous lisant, cher pour votre obstination à traquer les silences qui privent l’homme d’une part de son humanité, cher pour votre posture — pour l’écriture « à hauteur d’homme » comme je l’ai souvent raconté pendant l’atelier –, pour ce que cette posture permet de travail sur les voix, sur le point de vue — sur l’homme comme être singulier, que le roman peut sortir des ornières des représentations que vous nommez clichés.

Cher enfin pour la réponse à nos lettres que vous avez déposée sur cette page qu’on découvrira ici

Pendant 3 jours j’ai parlé de votre travail aux personnes rassemblées dans l’atelier, j’ai donné à entendre les voix dans vos livres et proposé de s’essayer aux formes qui structurent vos textes. J’ai parlé de cette phrase de Kafka que vous aimez citer, qui dit qu’en littérature, il s’agit de « trouver une parole vraie, d’homme à homme ». Nous y avons travaillé. En fin de parcours, j’ai proposé à chacun de vous adresser une lettre. Les voici. Vous y trouverez la diversité des points de vue et des voix qui fait la beauté de la littérature —
qui fait la beauté des ateliers aussi.

Cher auteur kidnappé par Claire Lecœur,

Nous avons passé trois jours avec vous qui ne le saviez pas. Trois jours à « Mauvignier », avons-nous dit le dernier jour, dans un rire d’après l’intensité du contact entre vos univers et nos intérieurs – « Jubilatoirement bricolatoire » m’avait échappé la veille.

Trois jours, attendus comme une manne, à poursuivre des personnages à coup de mots, de sons et de souffles. À monologuer d’une tête l’autre, à dialoguer de notre mieux et frotter nos textes entre eux. À oser le motif répété et la vibration tenue le plus longtemps possible.

Vous nous donniez élan et permission pour poser nos histoires et leurs blancs, nos regards sur le monde, nos incompréhensions et nos révoltes dans de nouvelles formes – dans l’esquisse de nouvelles formes plus précises, moins narrées, plus incarnées. Nos Kirghizistan apparaissaient sur des cartes que chacun repasserait à l’encre plus tard.

Épuisée d’une fatigue qui remplit – l’atelier a ses contretemps de lectures tardives et vous écrivez beaucoup – je me vois pour regagner la ville dévaler une échelle virtuelle. Le travail étayé à votre œuvre nous aura élevés, offert des vues lointaines ou microscopiques, emportés vers des possibles, l’écriture avivée en nous.
Continuer, avez-vous écrit.
Anne Demerlé-Got

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Cher Laurent Mauvignier,

Je lis des morceaux de vos œuvres à mes élèves. Je doute qu’ils comprennent tout (classes d’apprentissage). Ils n’ont pas besoin de tout comprendre, votre langue leur parle, les touche et résonne sans que moi-même je sache exactement comment. J’aime bien les énigmes. Je pense qu’il y a une voix qu’ils entendent parmi tout ce chamboulement des mots et de la syntaxe. Ils ne suivent pas vraiment mais ils entendent qu’il se passe quelque chose et ce qu’ils captent les subjugue. Plus que leurs portables et pendant dix minutes.

Alors quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai écrit (bien modestement) après les lectures et l’étude de certains de vos textes dans l’atelier de Claire Lecœur. Vous êtes contagieux ? Ça s’attrape donc aussi, la littérature, comme la grippe ?

Il ne s’agissait pas de faire comme vous. Mais tenter de trouver cette place d’écriture où l’on raconte aux autres ce qui nous est arrivé, d’homme à homme, directement, sans passer par un récit traditionnel.

Vous auriez dû venir. Je pense qu’on était de dignes débutants. On a répété. On a travaillé. On a creusé. Loin, loin, profond, avec cette exigence que montre la qualité de vos écrits. On en a bavé. Allez, oui, à vous je peux le dire, j’ai même pleuré. C’est que vous n’incitez pas à la gaudriole ! Entre le stade du Heisel, le tsunami, les agents de sécurité qui tuent, le suicide et la lepénisation des esprits, on est grave quand on vous écoute.

Vous, vos textes, ils vont à l’os, on ne fait pas semblant, on n’essaye pas de passer la pommade. Alors autour de la table, on s’est prêté à l’exercice, on a écrit en retirant tout le « gras ». Et à la lecture des textes, on a entendu des voix qui étaient très belles, même si on n’est pas encore au point tout à fait, parce qu’elles étaient vraies.

Je crois que c’est ça : pendant l’atelier autour de vos œuvres, on a vu « le trognon » de chacun, on n’a pas entendu ce que untel faisait, ou untel avait, non, on est resté dans le grave et on a vu les trognons.

Chapeau bas, Monsieur Mauvignier, et vous pouvez remercier au passage Claire Lecœur car elle a particulièrement bien su nous montrer où était votre trognon d’écriture, à vous.
Et il est beau.
F.

Cher écrivain dont nous avons pris soin pendant trois jours,

Je n’ai pas lu vos livres avant de participer aux trois journées d’atelier « Écrire avec l’œuvre romanesque de Mauvignier », ce fut tout aussi bien car je vous ai découvert à travers les yeux de Claire et de sa lecture passionnée. Vous n’étiez pas présent mais vos livres l’étaient – et bien vivants car animés par sa voix !

Quel jeu de cache-cache ! Vous étiez en suspension dans l’atelier ; vous nous percutiez ou vous nous frôliez ; nous nous étonnions et nous nous laissions flotter. Nous vous sentions, nous vous rejoignions et, alors que nous nous familiarisions avec l’un de vos textes, vous vous effaciez soudain, pour nous laisser partir vers notre écriture, en propulsant sur nous votre plus léger souffle. J’en fus au point de ne plus penser à vous en inventant mes dialogues et mes monologues, mais je sais maintenant que vous aviez laissé une trace qui vous est propre.

Je vous aurais reconnu si je vous avais rencontré dans mon texte car nous nous connaissions déjà un peu à la fin de la première journée. Cela n’arriva pas ; vous aviez tant de kilomètres d’avance sur moi. J’aurais bien aimé vous suivre parfois, en pénétrant dans le fourmillement et la raréfaction de mes mots mais vous étiez au loin, à m’attendre, du côté de chez Claire. Heureusement, je crois que votre patience, votre obstination et le mouvement de vos phrases agissaient en douce pour que je garde confiance et puisse dérouler mes images et mes idées.

Votre manière de dérouler vos personnages dans leur cadre, avec grande précision, m’a donné le souhait d’étoffer les miens, de prendre le temps de les explorer en détails dans leurs déplacements, gestes, sentiments et émotions, et de traquer le superflu pour ne pas piétiner inutilement. Il me reste à conserver cette intention en ligne de mire pour arriver à mieux voir…

Merci de nous avoir permis de faire bien des découvertes et peut-être d’écrire autrement et avec plus d’exigence.
B.

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Je dépose les armes

Et donc elle dit ainsi, que ses discours sont là pour réveiller l’écriture en nous, et elle parle et elle parle et c’est quand qu’on écrit, je me dis, et je me dis plus rien, sa voix tamponne mes pensées, mes pensées se heurtent et je disparais, je n’entends plus ni mes pensées ni ce qu’elle dit, parfois pire que tout on écoute les textes des autres, des mots jaillissent je les attrape au vol certains comme des rubis, d’autres des couteaux brillants, certains de soie, un repas, des senteurs, parfois c’est une maison, les lignes de bâti me sautent au corps, les lignes de découpes aussi, mais c’est rare, la plupart du temps c’est un océan et je suis engloutie, un texte ? Non pas, plutôt la voix de la mère comme une vague qui me submerge et je disparais, puis quand la consigne est donnée, je tente de mobiliser mon intelligence, au moins de comprendre cela, comment faire, des rails, un squelette, tenir droit cette molasse qui nage en marée haute, le premier jour je me déplace à côté de l’homme pour la prise, elle dit cela devait arriver, elle si claire, et je refuse que ça arrive, moi je suis là pour le Cœur, et le Lieu, le corps et la peau de l’homme ne doivent en rien m’en détourner, alors je me redéplace et me met près du Cœur, et n’en bougerai plus.

Là. J’ai ma prise. Alors, j’écoute. Je tente parmi les rubis, les ficelles et les cailloux, le soleil et les grands arbres, les peintures et les défunts, la musique et le foyer de saisir ce qui fait Florence, Anne, Monique, Charles, Evelyne, Claire-Lise et Berthy. Leurs corps s’empruntent une forme et un dire. Leurs textes dessinent leurs tissus chamarrés et leurs accidents. Et mes lignes, les miennes, me convainquent de laisser tomber. Laisser disparaître et l’homme et le projet et le lien. D’apaisement en jeu, de joie en effacement. Jusqu’à ce que la plage, ma page, entière, soit balayée laissant apparaître les couteaux évidés.

Continuer dit-il, dit-elle, je ne sais plus. Je connais cette histoire. Cette femme et son fils je connais. Je dirai à la femme qui s’allonge qu’elle achète le livre qui la soignera, quant à moi, Continuer, avec les couteaux vides et les revolvers déchargés.
Agnès Benedetti

Pour se dire

Trois jours à écrire. La découverte des moteurs d’écriture agit comme une aire de lancement. Une aventure se prépare. Mauvignier est un tremplin au socle de la mobilité des ressorts de la création. Qu’en sera-t-il du collectif de cet atelier ?

J’ai senti des poussées intérieures très fortes pour l’éclosion de pensées mises en mots ; j’ai senti ces forces intérieures chez chacun ; la naissance de nouveaux horizons. J’ai senti des réactions aussi.

Le travail sur Mauvignier fait apparaître la polarité agir / réagir. Les textes les plus forts sont ceux qui répondent à l’agir de l’auteur. Lorsqu’il agit, il se dépasse ; lorsqu’il réagit, il se bat contre lui-même. Comme Prévert, je crains ce matin qu’on ne puisse jamais gagner un combat avec l’ange, cet ange qui est en nous. N’y va pas, tout est combiné d’avance, le match est truqué. La fin du poème est tellement tragique.

Cet atelier était comme une pause, une pose pour soi-même. Trois jours à écrire qui se transforment en désir de s’accorder trois heures par jour pour poursuivre. Puis-je me prendre ce temps en plus du reste ? Le soir, je m’enfonce dans le sommeil profond comme on ferme les yeux. Pas une once de retenue. Je m’éclipse si facilement. Quand je m’éveille, des mots me viennent, et depuis mardi 14 février, un fond veut prendre forme. Un chemin se dessine, bien en face, devant moi.
Devant nous ?
Charles Calamel

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À Monsieur Laurent Mauvignier,

Il est désormais un rendez vous que je ne rate plus, c’est celui de la parution du dernier Laurent Mauvignier. Parce que c’est un rendez-vous avec l’humain, les drames ou les vicissitudes de la vie – là, tout de suite, on y est. À cause de cette excellence à faire exister, à force « d’usinage » de paroles singulières, des êtres vivant tout de suite. Sans ménagement, très vite on est avec eux, de leur coté, du coté de leurs blessures et de leur épaisseur humaine. Puis viennent les boucles de la mémoire, le chemin de mots et d’images qui emmènent ailleurs et encore ailleurs… « où j’ai laissé mon âme. » De lueurs en crépuscules jusqu’au sombre, et encore jusqu’au plus beau de soi-même – jusqu’à l’amour.

Je citerai ce moment où, dans Des hommes, cet homme détruit, déclassé, renié, ce « Feu de bois » — qui en effet se consume –, mobilise sa dernière énergie pour offrir à sa sœur bien aimée un bijou… et peu importe les moyens qu’il met en œuvre. Le geste maladroit, scandaleux aux yeux de tous. Le personnage donne là un aperçu du meilleur de lui même, de sa capacité d’aimer malgré tout. C’est un détail du livre, une pépite inaugurale.

Je dis merci. Je dis encore !
Monique Romieu-Prat

« Écrire avec Mauvignier », avait annoncé Claire Lecœur. Trois jours en compagnie de votre écriture, cher monsieur Mauvignier.

Je n’avais lu de vous que Dans la foule et je dois avouer que parfois je fus « emportée par la foule », mais parfois non. Et ce fut la bourrasque. Parce que votre écriture est une bourrasque. Qui va chercher loin en vous, qui vient parler au plus intime. De vos peurs, de vos émotions, de ce qui fait de vous un Humain.

Ces trois jours étaient pour moi particuliers. Je n’avais pas écrit depuis plus d’un an. Je revenais vers l’écriture. Des retrouvailles de moi à moi. Quel honneur – ou peut-être devrais-je dire quel bonheur, ou les deux – que d’avoir pu cheminer de nouveau avec une telle qualité d’écriture.

Je voulais juste vous dire merci. C’est chose faite.
Evelyne Rifkiss

De Laurent Mauvignier

Je ne sais pas comment vous remercier pour ces lettres si – j’allais écrire « gentilles », elles le sont, c’est sûr, mais ce n’est pas ça qui me touche, ou alors en surface, car ce qui me touche vraiment, profondément, c’est la confiance que vous me donnez, c’est un cadeau énorme, et la force aussi que vous me donnez, celle qui fait souvent défaut au moment de se remettre à sa table, de se dire que cette fois on n’y arrivera pas, si on a su, ou pu un jour y arriver…
Alors, à vous lire, tous, j’ai l’impression que l’écriture est cette voix possible d’homme à homme, oui, elle est là, elle circule, sans bruit ni gros media, à l’abri des mauvais regards, mais ouverte à tous, pourvu que chacun décide de l’entendre en lui, de la rejoindre.
Un grand merci à vous, et d’abord à Claire Lecoeur qui a mené cet atelier. Je suis très touché par ce que vous me dites.
A vous tous,
Laurent Mauvignier

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De l’or à la décharge publique

« Voici de quoi il s’agit : Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique… »

Philippe Djian commence Ardoise par une citation de Charles Bukowski qui raconte qu’il a « découvert la magie » de la littérature en lisant Ask the Dust, de Jonhn Fante.

Djian poursuit ainsi : « Je sais de quoi un livre est capable. Je pense à une blessure. Je pense à une blessure qui aurait quelque chose d’amical, d’où le sang continuerait de couler avec douceur pour vous rappeler que vous êtes en vie et même bien en vie et capable d’éprouver une émotion qui vous honore et vous grandit. »

La rencontre avec les livres qui nous bouleversent est le sujet d’Ardoise. Djian en cherche les traces dans « ces livres qui ont changé ma vie. » Salinger, Céline, Cendrars, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Hemingway, Brautigan et Carver : « je pensais que les livres étaient une source de savoir. Je ne savais pas encore qu’ils parlaient d’autre chose. Que certains livres parlaient d’autre chose. Que certains livres n’étaient pas des livres mais de purs moments d’émotion qui vous élevaient vers les cimes. »
« Le monde s’engouffre à l’intérieur de vous sans ménagement. »

Je suis souvent frappée d’entendre, dans mes ateliers, combien la lecture (pourtant si intime, si personnelle) souffre du poids des modèles. On n’oserait pas dire ses goûts de peur d’être mal jugé ? Je me souviens pourtant, avec un très vif plaisir, de la séance d’atelier j’avais invité chacun à venir avec un livre qu’il avait aimé : il transmettrait sa lecture aux autres en les invitant à puiser l’inspiration dans les pages présentées — comme je le fais moi-même avec les livres qui m’accompagnent dans les ateliers. Oui, développer un goût personnel et avisé pour les livres est l’un des effets de l’atelier.

« Et si nous cessions de nous glisser tant bien que mal dans des moules dont la rigidité nous blesse et nous écrase inutilement ? Si nous cherchions (…) à découvrir une véritable émotion qui ne serait pas semblable à celle du voisin ni soufflée par les gardiens du temple et le pâle petit troupeau de leurs serviteurs ? »

Puis Djian raconte combien les rencontres avec les auteurs qui l’ont formé lui ont permis de sortir des ornières d’un certain nombre de préjugés.

« J’avais l’impression que les écrivains se repassaient une sorte de savoir-faire qui empêchait souvent de les différencier les uns des autres en dehors de ce qu’il racontaient. J’estimais grosso modo qu’il puisaient tous à la même source, qu’il n’y avait pas trente-six manières de bien écrire, mais une seule, à laquelle il convenait de se conformer si l’on désirait en être. Salinger se chargea de me démontrer que je n’avais rien compris. »

Djian poursuit avec Holden Caulfield, rencontré dans L’Attrape-Cœurs de Jerome David Salinger : Holden « avait une voix. Ce n’était pas tant les choses qu’il disait que la manière dont il les disait. La sonorité, la syntaxe, le rythme de ses phrases (…) un travail qui ne visait pas à flatter l’esprit du lecteur mais son sens de la musique. Un travail sur l’intonation. Sur la vibration et la modulation d’une phrase. »

Ainsi suivons-nous le roman des apprentissages de Philippe Djian qui découvrait que « le style est à la fois une musique et une manière de regarder les choses, ou si l’on préfère une attitude ou encore une façon d’être, ou un point de vue, dans le sens où il s’agit de choisir la place, l’emplacement à partir duquel on observe le monde. »

Puis il en vient à l’écriture : « il faut se résigner. La grâce ne tombe pas du ciel, ou si peu. Avec le temps, le travail et l’obstination, le geste finira par acquérir une véritable souplesse, une vraie légèreté, mais rien ne sera gagné d’avance. Entendre sa voix et procéder aux ajustements nécessaires est un exercice difficile, une épreuve de longue haleine. »

Souplesse et légèreté venant avec la pratique, travail, ajustements… est le travail que je propose dans mes ateliers.

Un regard bouleversé sur ce que nous apportent les livres, le désir furieux de retourner aux auteurs dont Djian nous transmet l’intensité, la conviction qu’il s’agit bien de trouver la place de laquelle on observe le monde pour écrire… pour ces raisons j’ai désiré donner sa place, ici, à ce compagnon auteur et vous transmettre ce qu’il écrit de l’amour de la langue au service de la vie. « La vie vaut mieux que la mort », disait Garner, cité par Djian : « l’art est à la recherche des voies d’accès à la vie. »

« On a tous un regard unique. Trouver sa voix, le ton, le regard, c’est 99% du boulot d’écrivain. C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent. »

 

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