Le Roitelet

« Je me souvenais que le mot roitelet désignait un roi au pouvoir très faible régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères »

Le Roitelet, c’est ainsi que Jean-François Beauchemin nomme son frère malheureux, éprouvé par la schizophrénie, dans le livre auquel il a donné le nom de cet oiseau :

    « À ce moment je me suis dit pour la première fois qu’il ressemblait, avec ses cheveux courts aux vifs reflets mordorés, à ce petit oiseau délicat, le roitelet, dont le dessus de la tête est éclaboussé d’une tache jaune. Oui, c’est ça : mon frère devenait un peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. »

J’aimerais dire ici la douceur qui m’est parvenue lisant cette voix dans ce livre, cette douceur reçue tout au long de ma lecture — cette douceur ? La lumière qui transfigure la vie lorsqu’on porte un regard aimant sur le monde et sur celles et ceux qui nous entourent.

    « J’étais encore sous les draps lorsque j’ai demandé à Livia : « À quoi sert l’art, aujourd’hui, dans ce monde où nous vivons ? » Elle achevait d’enfiler sa robe lorsqu’elle m’a dit : « Il me semble que c’est une sorte d’acte de résistance. Rien de prodigieux. Pour tout dire, je crois que la peinture, la littérature, la photographie, la musique ou le cinéma, toutes ces choses-là, pour la plupart, ne contribuent que très modestement à la bonne marche du Monde. Les œuvres d’art ne sont qu’un signal, un phare émettant une faible lueur au milieu de la nuit. Faible, oui. Mais c’est la seule dont nous disposions. »

    C’est ce qui explique il me semble qu’il n’y a presque rien dans ce livre que j’ai terminé d’écrire il y a trois jours, juste une histoire au fond très simple de jardins qu’on soigne et qu’on arrose, de saisons qui passent et de gens quelque fois malheureux, c’est vrai, mais en paix relative avec leurs regrets, sans peur exagérée de l’avenir, et qui s’étonnent ensemble de la brièveté de leur existence. Et puis, entremêlée à celles de ces gens ordinaires, l’histoire aussi d’un homme à la tête pleine d’ombres et de secrets, mais au sommet de laquelle filtre un mince rai de lumière, un roitelet, qui plus douloureusement que les autres se trouble des transformations qui s’opèrent en lui. »

Cette douceur du regard aimant l’autre malgré ses faiblesses et sa différence (à cause d’elles ?), En attendant Nadeau la nomme La déchirante douceur du monde et décrit ainsi l’amour de l’écrivain qui veille, inlassablement, sur son jeune frère : « Un amour de chaque instant, indestructible et pourtant aussi léger et doux qu’une plume, parce qu’il n’est jamais surplombant. »

Une faible lueur, oui ; mais la seule dont nous disposions.

J’ai traversé le temps de la lecture accompagnée par la faible lueur de cette douceur parvenant à travers les mots de Beauchemin jusqu’à moi. J’ai pensé à Anne Dufourmantelle, qui disait de la douceur qu’elle est aussi une puissance. J’ai trouvé, à ces lueurs, à ces voix, une consolation profonde.

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