Posture

Je suis dans un jardin.
J’ai trouvé un abri pour l’écriture, à l’ombre d’un grenadier.

À côté du grenadier, un figuier immense donne chaque jour des kilos de fruits – de petites figues violettes dont la peau se fripe avec la maturité ; elles tombent au sol par dizaines, chaque figue avec un bruit léger, plein.

le jardin d'Adeline Yzac

Je suis à l’ombre du grenadier près des fruits qui éclatent sous la pression de la pulpe, s’ouvrent sur des arilles juteuses et des graines rouge vif.

C’est la fin de l’été, le temps des récoltes – je prépare mes ateliers.

Qui serez-vous, qui me rejoindrez pour explorer la langue et l’écriture ?
Quelles voix, quelles fictions, quels mondes singuliers révéleront-ils, cette année, ces ateliers ?

les grenades d'Adeline Yzac

Je suis dans le jardin à l’heure où vient la lumière du soir, si douce après la chaleur de cette fin d’été.
Qui seront-ils, les auteurs et les textes qui m’accompagneront tandis que je vous inviterai à écrire ? Quelles ouvertures aurai-je désir de vous proposer ? Quels parcours vous faire découvrir ?

jardin fin d'été 2013

Je suis dans le jardin encore en friche de ces ateliers – ils attendent les mots qui les feront être, espaces vivants d’invention et de travail de la langue.

L’aventure du langage

« Écrire, c’est remettre sur le métier les mots rebattus du destin afin d’en tirer la plus belle étoffe. C’est aussi une manière inimitable d’inventer sa liberté. »

C’est Hubert Haddad, dans Le nouveau magasin d’écriture, aux Éditions Zulma ; une mine pour qui anime des ateliers d’écriture — pour l’écriture aussi.

    « On cesse enfin de ressasser l’histoire aveugle qui nous épingle et nous chiffre pour interroger l’espace ouvert d’une langue telle que le silence des livres l’enrichit. Il ne s’agit pas de conforter son ego par des honneurs relatifs mais bien plutôt d’accéder à l’universalité à travers son propre secret, sa singularité, les fragilités crues longtemps inavouables. On ne comprend que ce qui fait résistance. Par l’écriture, l’aventure de vivre s’éclaire d’un effort gratuit vers une autre cohérence, vers soi-même inédit. »

… une source fertile de réflexion sur la posture de celui – celle – qui fait écrire.

    « Intervenant atypique qui envisage le langage comme l’enjeu d’une communication impossible par laquelle inventer un autre dire, l’écrivain se sent d’emblée en complicité avec les traumatisés du verbe et les exclus du discours. Il aurait suffi de peu pour que lui-même fût dévié ou réduit dans son désir d’expression et ce peu ouvre au champ libre de la sensibilité créatrice. Car l’art littéraire a d’avantage à voir avec les exceptions, les formes fautives et les idiotismes qu’avec la règle, cette mécanique de la correction. »

Hubert Haddad

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L’attention est le creux d’une attente

Ma question, lorsque j’ouvre un atelier d’écriture ou une formation (et cela quel que soit le contexte, quel que soit l’objet du travail), ma question est : saurai-je vous entendre ?

Je vais à votre rencontre avec mes questions, vous les pose ; vous propose de m’adresser les vôtres en retour : l’écriture ? la lecture ? vos attentes ?

Toute rencontre humaine tisse des liens de langage. Entre les personnes qui rejoignent mes ateliers ou formations et moi, va se jouer une expérience partagée de langage.

« Tout langage est recherche intense d’autrui et de soi, relation, expression de la réflexion et du rêve », écrit Claudie Cachard dans un ouvrage cité ici.

Je vous parle d’écriture et de livres. Des liens entre soi, le monde, et le langage — de la possibilité de s’en saisir. Ma parole est une invitation à explorer la langue, je provoque un mouvement vers l’écriture, puis j’attends.

Saurai-je vous entendre ? L’attention naît de cette question, dans le creux de l’attente. J’attends les textes que vous écrivez en lien, ou en écho avec mon invitation à frayer votre chemin dans la langue. Que serait un atelier si les écritures n’y étaient pas reçues par celle ou celui qui les demande ?

« Un lien social, humain, passe par un rapport au langage où le langage vit dans ses deux dimensions fondamentales : comme parole adressée et comme matière polysémique, moyen d’expérimentation et de jeu avec le monde et les autres », écrit Leslie Kaplan dans Du lien social.

Leslie Kaplan parle aussi de la désolation. « Dans la désolation, ce qui est atteint, c’est le lien fondamental humain du langage, la confiance dans les mots, dans la parole de l’autre. »

Accompagner dans l’écriture demande cette attention de qui appelle et reçoit les textes. Soi, les autres. Entre nous, les mouvements et les jeux du langage. Entre nous, l’attention portée aux mots, aux phrases — ce qu’ils nous disent.

« Jouer c’est une expérience créative », écrit Winicott dans Jeu et réalité.

« Il existe un développement direct qui va du jeu au jeu partagé, et, de là, aux expériences culturelles. »

L’atelier restaure la confiance dans le langage, si quelqu’un est là pour donner son attention aux désirs d’énoncer. Alors il devient un espace de jeu partagé où la langue, les recherches de formes et de sens, s’explorent comme « construction du sujet dans son rapport au monde. » (Kaplan)

le creux d'une attente

Comprendre est une traduction

« Comprendre est une traduction, un travail à faire traverser aux mots de l’autre toutes les couches qui constituent notre manière unique

de donner un sens à ce que dit l’autre en le traduisant dans notre propre langue, celle, singulière, héritée de l’enfance, du pays, de l’histoire, des fantômes qui nous constituent. »

Lorsque j’anime un atelier d’écriture, lorsque je forme des professionnels à développer leur expression écrite au travail, la posture – outre la compétence à faire entrer les personnes dans l’écriture -, repose en grande partie sur la capacité à écouter ce que chacun cherche à exprimer dans ses textes, à le comprendre.

J’aime m’appuyer sur ces fragments de Les morts ne savent rien, de Marie Depussé, pour donner à entendre l’aléatoire de cette écoute :

(Marthe, dans les fragments suivants, est une personne en souffrance psychique accueillie à La Borde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle, où vit et écrit l’auteure.)

« Je sais que lorsqu’elle me demande comment je vais, Marthe s’applique à faire traverser mes mots, en elle, un nombre infini de couches. Elle me dit : « Tu es une intellectuelle et aussi une manuelle, enfin… », et là elle sourit : « … une intellectuelle, plutôt. »

Un jour un petit chat que j’aimais est mort, affreusement. Je courus vers sa chambre, la masse de son corps inerte était tourné vers le mur. Je posai la main sur elle, elle ne bougeait pas. Alors je dis : « Le petit chat gris est mort, Marthe. » Elle se redressa d’un seul coup, me prit la main et dit : « Oh ! Alors, tu ne pourras plus écrire !… » Et elle laissa sa toute petite main sur la mienne. »

Les morts ne savent rien, de Marie Depussé, P.O.L. 2006.

Chagall musée Luxembourg 2013

Écrire contre l’exclusion

En juin 1997, à Châtellerault, ils étaient onze habitants ou anciens habitants d’un quartier ghetto à m’accueillir : ils voulaient écrire un livre sur leur quartier – La cité des Renardières.

« Je m’appelle Sylvia

    j’ai 20 ans.

L’atelier d’écriture m’a permis de découvrir l’histoire du quartier, ses histoires d’amour mais aussi la haine du quartier. J’ai toujours des rapports étranges avec ce quartier, j’ai grandi avec lui alors le raconter était une expérience inhabituelle : trouver des gens qui sont la mémoire, écrire le futur. »

« Je m’appelle Djamila

    j’ai 31 ans et deux enfants, Noria 13 ans et Karim 9 ans. Je suis d’origine algérienne, mais je suis d’ici, des Renardières ; j’avais un an quand mon père et ma mère sont venus habiter dans le Bâtiment 1.

Un jour, Bernard lance l’idée d’un livre. Il nous dit que ça s’est déjà fait ailleurs, dans d’autres quartiers, le livre serait un moyen pour dire qu’aux Renardières, on y vit bien. Parce que les gens de la ville, ils disent c’est un quartier mal famé.

Au début, je me dis qu’écrire, c’est pas pour moi ; je ne sais même pas écrire une phrase correcte. Et puis je me dis que ça vaut quand même le coup d’essayer, pour dire qu’ici je me sens sur ma terre.

Écrire pour moi, c’est difficile, mais j’aime le travail en groupe de tous âges ; je me souviens quand on s’écoute, et j’ose écrire. Je me souviens de l’émotion à se lire, de l’émotion d’écouter. Je me souviens du respect de l’âge et du bien être ensemble. »

C’étaient mes débuts dans le métier, une première fois de l’atelier dans un quartier dit « difficile ». Une rencontre qui a fondé mon écoute en atelier, ma posture.

« Je suis une personne toute simple, Pierre

    j’ai 33 ans. J’habite au numéro 12 avec ma mère. Je suis dans le quartier, je ne bouge pas. Je vais à Auchan, au bureau de tabac et c’est tout ; ou je reste chez moi et j’écoute de la musique. J’adore mon quartier, je l’aime comme il est, j’aime son mélange ethnique.

Avec le livre, j’ai voulu raconter ce que j’ai vécu, depuis le temps que je suis sur le quartier. J’ai pris des photos des tours pour montrer comment c’était. Pour vous dire, un article sur le quartier l’avait appelé le Bronx ! J’ai voulu qu’on redevienne un quartier comme les autres et qu’on arrête de nous montrer du doigt. »

Ils voulaient écrire pour enrayer les mécanismes de l’exclusion, cette conviction, ils m’en saisirent. Elle fut notre force, trois années durant ; eux pour s’engager dans l’aventure, moi pour les conduire – montrer le chemin, accompagner chaque fois plus loin l’élan d’écrire.

« Je m’appelle Odette

    jeudi après jeudi, nous avons appris à nous connaître, à travailler ensemble, à chercher les vrais mots pour dire les vraies choses, à apprendre comment se passe la vie d’aujourd’hui, si différente de ce que j’ai vécu aux Renardières à partir de 1950.

Quand on écrit, on revit un peu ce que l’on est entrain d’écrire. L’expérience de l’atelier nous a permis de regarder les choses en face, et les gens autrement. En fait, c’est aux Renardières que je me suis le plus battue pour vivre et faire vivre mes enfants. Ça a été sans doute une chance, même si le quartier est toujours un quartier qu’on méprise, où les gens bien ne vont guère. Mais ce quartier, je l’aime toujours !

Et pourtant, la jeune femme qui arrivait au camp des Renardières en 1950 et qui se disait
« heureusement qu’il n’y a pas les barbelés ! », celle qui pensait : « je n’y arriverais jamais, jamais, je ne pourrai pas » et bien, c’était moi ! et maintenant j’ai 80 ans ! »

L’aventure humaine et les 23 journées d’atelier on aboutit à un récit, publié chez Manuscrit.com en 2001 : Collectif des Renardières, Un quartier pas comme les autres.

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« Moi, je m’appelle Maryvonne

    j’ai 52 ans, je suis aide soignante. Autrefois, j’ai habité aux Renardières… 55 cité des Renardières… ça a été difficile de me décider à venir à l’atelier d’écriture : je n’osais pas raconter que j’ai vécu pendant 19 ans dans les baraques : vous pensez, la cité des Renardières !

Travailler en groupe m’a été difficile. Lors des premières lectures, j’avais l’impression de me mettre à nu devant tout le monde : j’ai appris à m’exprimer en me mettant des coups de pieds au derrière ! Tant bien que mal, nous avons travaillé, fouillé dans nos mémoires pour faire revivre depuis le début ce fameux quartier…

L’atelier, c’est comme un fil qui me relie avec mon passé, une petite clé qui me permet de rentrer chez moi. Aujourd’hui, je dis bien haut et fort que j’ai vécu dans les baraques, et j’en suis fière ; et si c’était à refaire, je recommencerais ! »

Pluralité d’auteurs, pluralité d’époques ; le récit noue les fils d’une histoire collective, il donne à entendre les voix d’un chœur polyphonique.

« Je m’appelle Sandy

    j’ai 22 ans. Toute ma famille, du côté de ma mère, habite ici depuis les baraquements.

Notre groupe de l’atelier d’écriture, nous avons appris à nous comprendre et à nous respecter. Chacun racontait son époque, mais de manière différente. Le groupe est devenu la famille du jeudi, on se retrouvait autour d’une tasse de café. Ici, les histoires sont au quotidien de ce quartier pour dire : c’est cela qui fait de ce quartier une famille. »

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« Je suis François

    je travaille à la MJC des Renardières.

Cette expérience d’un groupe qui raconte, ça m’a permis de comprendre l’impact de l’écriture : que le présent a sa source dans le passé, et que l’identité d’un quartier a sa source dans l’histoire. Identité : repère. On défend son quartier, on prend des risques. »

« Je m’appelle aussi Odette

    croyez-moi c’est très dur d’écrire, mais ça vaut le coup !

Il y a eu quelque passages à vides où l’on se désespérait, on était prêts à tout abandonner.
Je me souviens de la difficulté que j’avais à écrire deux ou trois mots à la suite.
Je me souviens des moments de désespoir à l’idée que jamais je ne pourrais faire un texte correct.
Je me souviens quand Claire nous demandait de lire ce que l’on avait écrit, les réticences de chacun à faire le premier pas.
Je me souviens des recherches aux archives, à Poitiers ; relire les journaux de l’époque où l’on était jeunes.
Je me souviens avoir été prête d’abandonner l’atelier car je ne voyais pas de progrès.
Mais maintenant je me sens responsable de ce que j’écris et j’en suis fière. »

Le dialogue entre passé et présent crée cette épaisseur qui permet de renouer avec ses racines et, ce faisant, de s’inscrire dans le présent.

« Je m’appelle Stéphane

    j’ai 30 ans, je suis le bout-en-train du quartier. J’habite ici depuis ma naissance. Je suis né et vécu dans les baraquements, place Cabanou.

Avant l’atelier d’écriture, j’étais timide : ça m’a permis de parler avec des gens que je ne connaissais pas, ça m’a fait du bien de parler. »

« Mon prénom est David

    j’ai l’âge que j’ai, j’ai 4 enfants, je suis un jeune papa. Je suis marié avec une demi algérienne.

Avoir des souvenirs en commun avec des personnes âgées, des souvenirs oubliés… Dans l’atelier, j’ai pris le temps d’écrire de nouveaux mots, de les assembler, d’en faire des phrases. C’est un grand moment passé ensemble, une autre vision de la lecture et de l’écriture.

Dans le livre, j’ai voulu raconter l’histoire de notre quartier, la vie qu’on a eu, les baraquements, les bâtiments en dur, la destruction des tours peut-être, la fin, quoi. »

De la diversité des expériences et points de vue s’est dessinée une communauté de valeurs, une identité du quartier.

Accompagner dans l’écriture

Comment dire le métier d’accompagnante en écriture ?
Suis-je formatrice ? Passeuse d’écriture ? Jardinière ?

J’appelle votre écriture, ensemble nous la cultivons — en prenons soin.

Je suis à vos côté sur le chemin d’écrire : je connais les obstacles, les techniques, vous montre les passages, vous donne les outils.

Je suis votre lectrice favorable, professionnelle, avertie.

J’écoute les formes et les voix qui se cherchent dans vos textes — je dois ceci à mon amour pour la littérature.

J’écoute aussi ce qui vous pousse à écrire, que vous désirez transmettre, qui parfois ne parvient pas jusqu’au texte — et ceci je le dois à ma pratique de la psychanalyse.

J’adapte mon accompagnement à ce que j’entends de vos projets et de votre désir d’écrire, d’où vous en êtes.

J’écris, j’ai écrit, j’écrirai — c’est avec cette expérience et la nécessité qui me conduit à écrire que j’ai construit la posture qui me permet de vous accompagner, vous.

Ensemble, nous parlons d’écriture.
Votre écriture est le lieu de notre rencontre.

 

Mais que serait le sourire de la Joconde sans les mirabelles du fond de ton jardin ?

Mais que serait le sourire de la Joconde sans les mirabelles du fond de ton jardin ?