Soif de mots

Vous me dites souvent, en fin d’atelier, combien l’aventure d’écrire a compté pour vous. De plus en plus je vous entends me dire aussi l’ouverture essentielle qu’a été pour vous la lecture, dans l’atelier.

Lecture…

    des textes de chacun lorsque nous en parlons après le temps d’écriture — avec ce soin très particulier de l’écoute littéraire et du respect énoncés comme règle dès le premiers instants de l’atelier.

Lecture…

    des textes littéraires donnés à voix haute pour vous inviter à vous avancer sur les chemins de votre écriture — œuvres choisies pour leur force, leur recherche, ou pour les voix vives qu’elles font parvenir jusqu’à nous à travers un livre.

Lecture…

    enfin des textes que je vous donne en vous racontant ce que leur rencontre a insufflé de souffle, de désir et de sens en la lectrice et l’accompagnatrice que je suis.
  • fiction 13
    Écrire et lire dans l’atelier, ensemble. Voyager dans les mots en dialogue avec ceux que nous trouvons dans les livres.

    J’ai souvent raconté la place de mes compagnons auteurs lorsque je fais écrire (ces derniers temps avec Tumulte dans l’atelier, et aussi là, dans Traversée).

    Aujourd’hui c’est avec Les livres prennent soin de nous que j’aimerais penser la place de la lecture dans mes ateliers. Dans cet essai, Régine Detambel raconte comment les livres nous permettent de vivre et de nous construire, de traverser les épreuves et de nous réinventer.

      « Nous ne nous comprenons que par le grand détour des signes de l’humanité déposés dans les œuvres de culture », écrit Ricoeur. « Que saurions-nous de l’amour et de la haine, des sentiments éthiques et, en général, de ce que nous appelons le Soi, si cela n’avait été porté au langage par la littérature. »

    Oui. La vie, le monde, les autres et nos affects enfouis, oubliés, peuvent nous être rapportés par un livre : il s’agit bien d’ouverture, de gain de sens, de regain de curiosité pour les histoires qui nous font signe — nous nourrissent, nous élargissent, nous transforment.

    « Nous souffrons du peu d’imagination des fictions ordinaires qui nous cernent et nous tendent un miroir étriqué », écrit Detambel. Ainsi le pensez-vous sans doute aussi, vous qui parlez de la place de l’atelier dans votre vie comme d’une bouffée d’oxygène. Oxygène d’histoires et de langues qui renouvellent nos points de vue, recomposent nos expériences, enrichissent nos intuitions, nous redonnent goût à vivre en nous sortant du chaos — tant intérieur qu’extérieur.

    avec Bachelard

      « Nous sommes toujours en quête d’échos de ce que nous avons vécu de façon obscure et qui parfois se révèle et se transforme grâce à une histoire, un fragment, une simple phrase. »

    Dans l’atelier, la lecture d’une simple phrase fait tout à coup rencontre. Les mots d’un autre ont éclairé une vérité intérieure et ça fait ouverture, ça pousse à écrire dans le désir d’à son tour faire œuvre de mots. Alors quelque chose s’accélère, intérieurement ; quelque chose fait densification, mise en mouvement, bouillonnement… une dynamisation du langage.

    Ainsi se découvrent et se fortifient de nouvelles perceptions, de nouveaux entendements. « La littérature est ce qui fermente », écrit Detambel. Le processus s’accélère bel et bien lorsque vous écoutez les textes que je vous lis avant de vous proposer d’écrire, quand la littérature nourrit et ébranle vos subjectivités qui veulent s’énoncer à leur tour en frayant leur chemin dans la langue.

      « À tout âge, la vie humaine est autocréation. Un être ne peut se comprendre, se libérer, répondre de soi que dans la mesure où il a conscience de se produire soi-même, où il se vit comme sujet de son existence.
      À tout âge, créer c’est libérer les possibilités de vie susceptibles d’accroître à la fois la puissance de la sensibilité et la jouissance du fait de vivre. »

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  • Parvenir à soi-même

    « Pas plus qu’un autre, je n’étais ici bas pour composer des poèmes, ou pour prêcher, ou pour peindre.

    Tout cela était secondaire. La vraie mission de chaque homme était celle-ci : parvenir à soi-même. Qu’il finit poète ou fou, prophète ou chenapan, ce n’était pas son affaire, oui, c’était en fin de compte sans importance, l’important c’était de trouver sa propre destination, non une destinée quelconque, et de la vivre entièrement. »
    Hermann Hesse, Brèves nouvelles de mon jardin

    parvenir à

    Énigme du monde

    « Le monde est bien un sphinx qui se tient continuellement devant nous et que nous interrogeons

    / le sphinx de loin en loin dit un mot de son énigme / dans l’inconnu dense, lourd, qui nous touche, qui nous pénètre et nous enveloppe / une masse claire par rapport à tous les innombrables qui trempent dans le noir de l’espace. »
    Alberto Giacometti, Les écrits

    Questionner le monde, le pourquoi des choses. Ne pas se lasser de rejoindre l’insatiable curiosité qui nous mobilisait, enfant, à chercher réponse à nos questions.

    S’approcher, en cela, de Claude Roy lorsqu’il écrit :
    « Un vivant, c’est une énigme qui se pose des questions, un questionneur questionné ».

    Ou encore, suivre ce conseil de Bertolt Brecht :
    « Rendre étranger le familier, et familier ce qui est étranger. »

    Questionner. Ouvrir des brèches dans les savoirs qui nous enferment. Réinventer la lumière et les ténèbres, s’il le faut. Trouver-créer des réponses à nos propres énigmes.

    « Le monde est grand mais en nous il est profond comme la mer. »
    Rainer Maria Rilke

    Giacometti, fondation Maeght

    L’aventure du langage

    « Écrire, c’est remettre sur le métier les mots rebattus du destin afin d’en tirer la plus belle étoffe. C’est aussi une manière inimitable d’inventer sa liberté. »

    C’est Hubert Haddad, dans Le nouveau magasin d’écriture, aux Éditions Zulma ; une mine pour qui anime des ateliers d’écriture — pour l’écriture aussi.

      « On cesse enfin de ressasser l’histoire aveugle qui nous épingle et nous chiffre pour interroger l’espace ouvert d’une langue telle que le silence des livres l’enrichit. Il ne s’agit pas de conforter son ego par des honneurs relatifs mais bien plutôt d’accéder à l’universalité à travers son propre secret, sa singularité, les fragilités crues longtemps inavouables. On ne comprend que ce qui fait résistance. Par l’écriture, l’aventure de vivre s’éclaire d’un effort gratuit vers une autre cohérence, vers soi-même inédit. »

    … une source fertile de réflexion sur la posture de celui – celle – qui fait écrire.

      « Intervenant atypique qui envisage le langage comme l’enjeu d’une communication impossible par laquelle inventer un autre dire, l’écrivain se sent d’emblée en complicité avec les traumatisés du verbe et les exclus du discours. Il aurait suffi de peu pour que lui-même fût dévié ou réduit dans son désir d’expression et ce peu ouvre au champ libre de la sensibilité créatrice. Car l’art littéraire a d’avantage à voir avec les exceptions, les formes fautives et les idiotismes qu’avec la règle, cette mécanique de la correction. »

    Hubert Haddad

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