Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète

Chaque jour, à Sète, pendant le festival des Voix vives, entre le ciel très bleu et le bleu profond de la mer, chaque jour lectures et rencontres haut portent les voix des poètes dans les ruelles et sur les places, dans les jardins ou sur le port — parfois sur un bateau au fil de canaux.

Chaque jour nous nous retrouverons pour un rendez-vous d’écriture : je vous proposerai thème et trajets pour vous guider dans les ruelles à la recherche des voix qui inspireront vos textes – fragments, voix et personnages naîtront de vos écritures qui se feront mémoire de vos flâneries, traces de vos rencontres, écho sensible de vos impressions.

En fin de journée, nous nous retrouverons près de l’eau, un peu en retrait de la foule festivalière, sur la pittoresque Pointe Courte près de l’étang de Thau. Nous nous réjouirons ensemble des récoltes du jour et préparerons la cueillette du lendemain.

Nous terminerons ensemble l’atelier par la soirée de clôture du festival, le 29 juillet.

 

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Dans le jardin avec le rossignol

Oui, il était bien au rendez-vous de notre atelier Petites formes le rossignol du jardin d’Adeline Yzac, tandis que nous écrivions.

jardin2                    jardin

Y fut-il pour quelque chose, dans les textes qui s’écrivirent pendant les trois jours de l’atelier ?

« Dans la famille paternelle, je demande la sœur !
Ma tante Joséphine. Faite de feu, d’air, de musique, de beauté, de rire, de piano, de danse, de couture, de peinture. Très brune, yeux sombres, plutôt petite, bien faite, toute en harmonie.
Ma tante Joséphine était la meilleure amie d’Anne. Elles s’appelaient au téléphone de longues heures. Bien cachée dans le couloir, j’écoutais leur conversation. J’avais ainsi accès à des propos mystérieux… le fils de mon père… mon oncle qui était un fumier…
Pour un bal costumé, ma tante m’avait cousu une robe de Scarlett O’hara, en soie rose, avec une crinoline. Elle avait dessiné des anglaises dans mes cheveux et m’intimait l’ordre de rentrer le ventre pour avoir une taille de guêpe… « de la classe, ma fille, de la classe » me répétait-elle pendant les essayages.
Elle riait de toutes nos blagues, jouait au bridge des nuits entières, fumait un paquet de cigarettes anglaises en une soirée, lançait son cheval au galop sur les plages de Loire, orientait nos lectures, organisait des séances de chaises musicales où elle jouait au piano, nous initiait au Bouchon, au Poker, au Mistigri. Tout était jeu.
Dans la maison du jardinier, chez ma grand-mère, notre salle de jeux, elle organisait des concours de dessins. Nous étalions nos couleurs en écoutant à la radio locale l’annonce très proche de la fin du monde. C’était courant à l’époque.
Ma tante voyait la Vierge au milieu des oliviers de Toscane. Aux questions d’Anne qui lui demandait si elle y croyait vraiment, elle répondait : « J’y crois parce que ça m’arrange ».
Un soir, elle avait 46 ans, sa petite n’avait pas encore atteint l’âge de raison, elle a eu mal à la tête. Mon père est allé à l’hôpital. Le lendemain, elle est morte. La fin du monde était arrivée.
J’ai essayé d’avoir de la classe. »
F.L.

Lui, chantant au sommet du figuier tandis que vous écriviez dans son ombre… 

écrire                      sous le figuier

« Au-dessus de la longue plage d’Essaouira, des centaines de voiles de kite surf flottent dans le ciel, parenthèses colorées que le vent écrit à la mer, déclaration enflammée de vie dont les cavaliers galopant sur la plage se font l’écho. Les rouleaux se cassent en lignes de poudroiement blanc sur le rivage tandis que les chameaux cheminant en un ralenti qui semble extrême, laissent leurs empreintes profondes et larges sur le sable mouillé. Sous les mouettes tournoyantes, les chiens errants contournent les acrobaties ostensiblement spectaculaires des jeunes sur le sable. Seul le déclin du soleil fait paraître moins noires les silhouettes de ces êtres vivant à la frontière de l’Océan et du Désert; la chaleur aveuglante de la lumière zénithale tendant par sa violence à occulter toute couleur. »
Marion

cueillant l’éclat d’un souvenir… cherchant les mots qui le saisiraient, le feraient vivre…  

matériel« Les lettres
La lumière baigne les petits bureaux alignés. Au tableau, Mademoiselle Aarts installe l’image d’une fillette souriante levant la main paume vers l’avant. Dans les coins, deux petits signes.
Mademoiselle raconte la minuscule histoire du geste énigmatique : le « A » de surprise d’une enfant devant son gâteau d’anniversaire. C’est le geste qui accompagnera pendant des semaines tous les a que tu liras.
Tu viens d’entrer dans les histoires de lettres.

Et maintenant…
Les grandes personnes ont dit : « Avec cette méthode, ils arrivent à lire le journal à Noël ! »
Ton petit poing fermé, poignet fléchi, sait accompagner verticalement le souffle de la vibrante lettre mmm… comme meuh ! L’index droit au coin de la lèvre saisit le i et tu peux souffler le « pe » de la plume de pigeon sur le dos de ta main bien horizontale.
Les pluies d’octobre te propulsent vers ton trésor d’images animées : tu agrippes la grande couverture bleu roi qui relie un épais kilo d’histoires de Mickey déjà décousues par mille explorations. Enfin arracher son secret à la première vignette !
Mais c’est quoi ça, « E-t » ? Et c’est quoi « mmm-ah-ih-nnn-t-… »
Ah, c’est enrageant ! »
Régine Michel Stevens

           Vous… glissant vos textes dans le dessin d’une main pour resserrer, épurer…  

ah, ça écrit !                       qu'est-ce que c'est ?

« Le canal du midi
Le soleil se couche. Des saules déversent leurs branches pour se rafraîchir de l’ardeur du soleil, des aulnes, des roseaux, des canards, des poules d’eau, des hérons chassent ou cherchent logis pour la nuit. Les berges fleuries profitent de la tiédeur pour répandre leurs odeurs. Un bateau glisse sans bruit sur l’eau. Une femme assise à l’avant écrit sur un carnet et observe jumelles à la main.
Elle se lève subitement, s’appuie sur le balcon pour offrir tout son corps au vent. La voilà criant et faisant de grands gestes. A qui ?
Là haut sur le pont, un passant enjambe le parapet. Homme ou femme ? A contre-jour, il est difficile de le savoir. Il-elle ne semble pas habillé. Mais que fait-il ? La femme s’agite, court à l’arrière. Un homme sort de la timonerie. Fait des gestes lui aussi. Rentre, fait fonctionner la corne de brume. Il-elle ne tient pas compte de leurs agissements. Les entend-il ? Les voit-il seulement ?
Le bateau avance. La femme retourne à l’avant, hurle. Il-elle se penche dangereusement. Le bateau s’engage sous le pont. La femme entend un bruit sourd derrière elle. Elle se retourne. Elle voit un bouquet de fleurs avec à la base un mot attaché à une pierre : Bonne fête maman ! »
Isabel

Nous… écoutant vos trouvailles et mesurant l’exigence de la petite forme, le nécessaire retravail…

inspiration ?                    travail

« La pattemouille
Bien avant le premier bâillement des enfants sous leur moustiquaire, la douce mélodie de Joseph fuitait de la cuisine, et célébrait une aube nouvelle. L’empreinte des tams-tams de la nuit rythmait ses gestes précis : ouvrir le fer, y déposer le charbon de bois, y mettre le feu en craquant une allumette à l’odeur de soufre ; souffler sur les braises naissantes et au besoin s’aider d’une feuille de bananier pour accélérer la combustion ; refermer le couvercle dans le claquement sec d’un bec ; cracher juste ce qu’il faut de salive sur la semelle placée à hauteur du visage ; attendre la réponse sonore du crépitement sur la fonte et la goutte qui s’échappe en sifflant ; déposer le fer sur la liasse de papier journal recyclé pour l’occasion; coucher le pantalon et l’ouvrir en grand écart sur le molleton blanc puis, dans l’eau qui s’écoule dans la cuvette en zinc émaillé, abandonner ses mains aux veines saillantes, à la fraicheur éphémère; tremper le tissu effrangé dans l’eau claire et lui donner une autre vie ; l’essorer et le déployer en le lissant du côté blanc de la main sur la jambe du pantalon ; guider le monstre d’acier dans sa fumigation sur le carré asséché ; passer à l’autre jambe…
Je m’étais glissée la première dans les lueurs incandescentes, contournant prudemment la cloison, me hissant de mes un mètre dix sur la pointe des pieds dans l’encadrement du petit fenestron duquel s’échappaient des volutes de vapeur. La mélopée avait repris. Elle disait la longue histoire de l’esclavage. De son œil unique — l’autre était tout blanc –, Joseph me fixa. Tandis que je regardais le côté noir de sa main, il se mit à scander à plein poumons : pattemouille ! Main noire, main blanche, couleurs de la liberté. Ta main, mon ami. »
Louise Poche

Oui, tout comme l’année dernière à la même époque, l’écriture fut bien au rendez-vous du rossignol dans ce jardin.

IMG_0377« L’écriture tisse le patchwork de notre expérience jusqu’alors disloquée. Notre rapport au monde et aux autres se fait kaléidoscope très lentement et précautionneusement tourné par l’enfant qui s’applique en nous à dessiner un chemin de conquistador intime, secret. Il s’agit d’empoigner, muni de pincettes à nuances, la palette sensorielle et d’en déployer les retentissements internes sur le papier. Retrouver en soi l’empreinte de l’éponge alors qu’elle a séché. Fixer le sable qui s’écoule et l’instant qui s’efface. Composer le petit tableau de mots en filigrane visant l’apparition en décalcomanie du sens. Recueillir dans la patience des attentes obscurément entretenues le suc des couches profondes de la mémoire. Aller creuser le gisement résiduel des disparitions vivaces, des voix tues qui nous habitent dans nos perceptions les plus quotidiennes, mais dont la conscience s’estompe dans le palimpseste des années.
« Écrire pour ne pas mourir » chante Colette Magny. »
Marion

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Tumulte dans l’atelier

Le soleil est au rendez-vous de notre dernier week-end d’atelier

il traversera l’atelier de part en part — se glissera le matin par la vitrine donnant sur rue, s’invitera à notre table l’après-midi par la fenêtre donnant sur cour — tandis que nous poursuivons notre travail d’écriture en compagnie des auteurs et des livres.

Chaque fois je suis venue avec des livres qui avaient fait rencontre. Cette fois-ci je vous ai proposé de jouer à votre tour en venant avec des livres aimés : vous en parlerez demain pour éveiller vos compagnons de l’atelier au désir de les lire. Puis vous explorerez l’ouvrage que vous aurez choisi en attendant que quelque chose dans le livre vous appelle ; vous cheminerez avec le livre jusqu’au moment où le goût de lire se transformera en désir d’écrire.

N’est-ce pas ce que je cherche, venant avec mes livres aimés dans l’atelier ? N’est-ce pas ce qui vous a conduit à dire de notre atelier qu’il était littéraire parce qu’il vous redonnait le goût de lire, cet appétit ?

Avec Tumulte

Aujourd’hui c’est avec Tumulte, de François Bon, que je vous propose d’écrire.
Tumulte « résulte de la contrainte d’une écriture quotidienne, non préméditée, réalisée directement sur serveur Internet, du 1er mai 2005 au 11 mai 2006. » Ce qui m’intéressait, c’était « la prise de risque de sa forme par sauts, la contrainte, l’obligation de prendre et sauter » qui font de cette écriture « une expérience narrative en temps réel. »
Et cet autre risque : François Bon faisait le projet de ne garder aucune trace du texte une fois l’expérience terminée.

    110. Portrait de moi en perdu
    de l’écriture
    Au début je voulais faire ça sur un an et fini, je m’étais même engagé à effacer le site rassemblant ces textes, le faire exploser par WIFI en direct du 32 Faubourg Montmartre où est mort Lautréamont. Je voyais une sorte de fête, avec quelques copains (…). On connecterait mon petit ordinateur gris sur le réseau, de là sur mon hébergeur ovh.com, et nous verrions en quelques dizaines de secondes le petit rectangle gris de l’effacement avancer. Ensuite nous irions boire et manger.

François Bon — ce bruit de la langue confrontée à elle-même dans ce brassement de cailloux du monde. Il s’agirait donc de lancer les mots sur la page comme il les lançait chaque jour vers le grand dehors, de les lancer pour saisir des bribes du réel qui nous échappe, des fragments du monde, l’interrogation d’un élan d’écrire — sans perdre de vue l’inquiétude sur le langage qui traverse Tumulte.

    1. Rien n’avait changé
    non pas colère, une inquiétude plutôt
    Dans ce pays, on avait perdu la langue. Oh, des mots, il y en avait comme ailleurs.
    Les mots sur les murs, les mots de la radio, les mots de la télé, du cinéma, les mots du travail.
    C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu réagir.
    (…) À quel moment on a su que ce pays n’avait plus de langue ?
    Tu pouvais parler, quand même, sûr : simplement, qui écoutait, qui répondait ?
    On était sur des chemins parallèles : bien sûr, tout continuait. Ça parlait autant, ça parlait pareil. Peut-être même encore plus fort.
    Ce pays n’avait plus de langue, et rien n’avait changé.

« Hier j’ai acheté des fleurs. Ce n’était pas prémédité. J’achète des fleurs parce que j’aime le moment précis de l’achat, déclencher la sonnette en franchissant la porte, être baignée dans cette odeur presque écœurante, être étourdie par le luxe de couleurs, échanger avec le couple de fleuristes qui travaille 7 jours sur 7 de 9h à 20 h l’hiver et 21h30 l’été, que je connais bien depuis 20 ans, mais uniquement de cette façon. J’aime traîner légèrement en feignant de décider quelles fleurs associer, j’aime enfin repartir, faire tinter à nouveau la sonnette chargée de cette brassée sélectionnée et grossièrement emballée dans ce papier marron, parce que c’est pour la maison.
Finalement, j’aime acheter des fleurs exactement de la même manière que j’aime m’asseoir en terrasse ; c’est avoir la certitude d’un moment qui, sans être exceptionnel, est agréable, et dont toutes les étapes sont connues et les règles du jeu maîtrisées. Bien sûr, il peut toujours y avoir des surprises, mais elles resteront dans ce cadre. Je n’ai jamais pensé aux fleurs en elles-mêmes.
Hier ma fille a aussi acheté des fleurs ; quatre jacinthes bleues, parce qu’elle les a trouvées très belles en passant et qu’elle avait des pièces dans sa poche. C’est inhabituel. Ça ne s’est même jamais produit. »
C.G.

    46. Je ne lis plus le journal
    de l’écriture
    Je ne lis plus le journal. On croit voir le monde, on croit entendre son bruit. C’est la fin de la journée, on s’est assis dans le train. Les mots arrivent du monde en paquets gris. Ce matin ils étaient presque les mêmes. Ils ont choisi les mêmes titres. On bascule par séries, le dedans, le dehors : les frontières ne sont pas automatiques. On s’abstrait de soi-même, et du dehors on vous parle ministres, et puis guerres, argent, fusion économique : des nombres. Il y a les pages potins, c’est la culture avec les films, et des nouvelles des livres : ils collent des adjectifs sur les livres dont ils sont obligés de parler. Une masse sombre de chiffres, et si la plume est bonne, un fragment de vie épars : depuis des années, le matin, je passe un bref moment sur les sites des grands journaux. Je copie du matériel. (…)
    Depuis plus de cinq ans je stocke ces articles, parfois sans les lire en détail, dans un grand fichier traitement de texte. Quand j’arrive à un million de signes (mille cinq cent pages), j’en ouvre un autre. J’en suis au cinquième. C’est devenu une sorte d’encyclopédie indifférente aux dates, à l’actualité. Cherchez pompier, infirmière, pantalon, charbon et vous aurez cinq ou quinze qui reviennent.

« Arrivée et départ. Le départ précipité par train plutôt que par avion car les contrôleurs du ciel sont en grève. Le retour, lui, se fera bien par avion, ce que l’on regrettera finalement car l’avion est trop prompt à avaler l’espace-temps. Dans le train à l’aller, tout le long du trajet qui sera fort long – 6h30 –, la voix masculine préposée aux annonces ne cessera de faire des erreurs. Est-ce l’émotion d’une première fois à remplir cette fonction ? En raison d’un problème d’aiguille, notre TGV passera par la voie traditionnelle à partir de Lyon. Euh non, un problème d’aiguillage. Dans l’avion, le hublot minuscule donne sur les Alpes. On n’a toujours qu’un petit bout de la lorgnette.

Chercher longtemps à remplir le temps. Ensuite, essayer de trouver du temps. Ne plus s’appartenir faute de temps, ne pas toucher terre, cavaler comme le lapin d’Alice. Dormir le plus vite possible. Ah oui d’accord, chacun vit sa vie quoi ! dit l’ado devant le calendrier accroché dans la cuisine.

Avoir l’impression d’être à l’école tout à coup : vous avez une heure. Entendre les voisines qui travaillent, les voir en coin qui noircissent du papier. Refuser de suivre la consigne parce qu’on ne s’en sent pas capable. Je crois que je vais aller fumer. S’inquiéter de n’avoir plus rien à écrire, attendre que ce soit l’heure. Il reste dix minutes. Ai-je lancé mes mots ?

Faire la liste de ce que l’on commence à savoir faire : changer un vol d’avion pour un autre sur un site internet, et l’annuler ensuite pour le train ; choisir du vin ; monter les quatre étages à pied d’un seul coup sans s’essouffler (je peux donc continuer à fumer) ; écrire en ne regardant plus le clavier ; ne plus stresser à la place des gens qui viennent déverser leur stress dans votre bureau ou le soir par téléphone ; faire un tajine ou une tarte à la tomate et au thon sans regarder la recette ; recoudre un bouton. »
Delphine Regnard

    Garder cette torsion du surgissement, de la marche à tâtons.

« Chaleur…
Dans une salle de danse classique. Entre deux barres.
Étonnement et bouleversement d’un temps au beau fixe d’avril… et cette conscience qui l’accompagne dans l’immédiat d’un corps lourd. Lourd par rapport aux rayons de lumière fragiles et entrecroisants, par rapport à la chaleur glissante du parquet, par rapport aux battements fougueux des courbes adolescentes… par rapport… La lourdeur serait-elle toujours ainsi, par rapport ?
Dans le choc d’un miroir inversé, on réfléchit, alors, de manière… classique.
Le corps. Mon corps – celui d’une femme de quarante deux ans, investissons le pronom mon – mon corps, donc, est lourd parce qu’il n’a pas eu bien le temps de s’échauffer.
De la question de la préparation, artificielle mais essentielle… Je ne peux en faire l’économie, de la préparation.
Oui, cela peut, bien sûr, être une raison, voire la raison.
Mais pour en revenir au rapport.
Regardons.

Le tout de cette salle qui est échauffement naturel…
Gouttes de fond de teint perlant sur le duvet des lèvres juvéniles, sueur s’infiltrant sous les corsets rouges vifs virant carmins, résine de colophane fondante au bout des pointes, impuissante à adhérer au sol devant tant d’impulsion…
Leur french-cancan – c’est le leur, chevillé à la pente de leurs muscles – crisse et craque comme un fruit juste mûr.
Elles sont belles et justes comme il faut.
Elles ont entre quinze et dix-sept ans.
Elles vont dans le sens de ces rayons d’avril.

Je saisis alors l’essence, ou les sens, ou le sens, de cette conscience d’un corps lourd par rapport…
Ce terrassement des 42 ans qui arrête et suspend les membres avec le désir qui l’accompagne dans l’immédiat de déposer les mots.
De l’écriture comme d’un allégement, en plein tact.
Avant, je n’aurais pas écrit. Avant, je dansais comme elles. »
E.D.

    Il se crée des séries. On ouvre une trappe autobiographique, un lieu, une époque, un paysage, et il s’enchaîne d’autres images, d’autres perceptions, autour de ce qu’on a ouvert. Il faut les attendre.

« Elle est debout à gauche de l’image, vêtue d’une chemise à carreaux écossais. À sa gauche, trois rangées de gamines âgées d’une dizaines d’années, une à genoux, la seconde assise et la dernière debout. Les regards retiennent éclats de rire, moquerie, un peu d’ennui. Tout autour la cour de récréation est soigneusement rangée. Derrière ce petit groupe, la porte vitrée à petits carreaux reflète le dos de celles qui sont debout, mêlant les couleurs de leurs blouses anonymisées.

Elle est en vacances dans une région ou il pleut des têtards. C’est la saison ou la brume matinale forme de petits nuages dans lesquels éclore des rêves de grenouilles qui glissent d’un monde douillet et cotonneux pour choir sur le bitume des routes d’Auvergne. La ballade est rutilante, frétillante… effrayante. »
Véronique

    5. Un bruit dessous de machine
    de l’écriture
    (…) Un texte qu’on reprendrait ainsi chaque matin sur une très longue durée et qui capterait la totalité de ce qu’on peut imaginer ou penser. Un texte qu’on pourrait prendre à n’importe quel endroit du bloc et se laisser prendre par ce qui s’énonce et recompose, chaque fragment indépendant de tous les autres comme d’une ville qu’on décrirait dont chaque lieu indiffère à tous les autres, et parfois même d’un côté d’une rue à l’autre, et qui ensemble constituent pourtant, indissociables, la ville.

« Ce matin, je dois faire des provisions de médicaments chinois – on ne les trouve pas à Nantes – et donc je pars à la recherche de la boutique qui en vend. J’ai le nom de la rue et la description du trajet pour la trouver. C’est près du métro Belleville.
Je suis étonnée, presque déçue de la simplicité avec laquelle je tombe tout de suite sur la bonne officine. Quelques clients asiatiques, des étagères sur les murs, cela fait pharmacie mais ne se nomme pas – contraintes législatives obligent. La vendeuse, les clients sont dans un bruissement asiatique – j’hésite, l’ombre d’un instant. Si je parle français, est-ce qu’ils vont me comprendre ? C’est idiot mais signe de cette déstabilisation subtile et fugitive toujours possible quand on part de chez soi.
Provisions faites, je sors de la boutique, je découvre qu’il fait presque beau, un temps pour marcher à pieds qui s’offre à moi. Je me souviens que j’adorais ça, tracer des lignes de marche dans la ville, cela fait longtemps que ça ne m’est pas arrivé ; traverser les quartiers, éprouver les strates de la ville. »
Anne Marie

    51. L’écriture comme divergent
    de l’écriture
    (…) Il ne s’agit pas seulement d’accueillir, comme dans le journal, ce qui est la pulsion du jour, ou ce qui vous pousse à remplir la case proposée tour à tour avec un souvenir, une histoire, une réflexion. Je n’ai pas de volonté d’écrire. Il y a ce trou en avant, et ma seule tension, mon seul vecteur d’intensité mentale, c’est comment cette case peut me déporter ailleurs que dans la seule continuité, ou différemment que dans la seule accumulation horizontale.

« Spirale, coquille d’escargot, complexe et si simple…
Univers matérialisé se déroulant lentement et pourtant si lumineusement rapide, vers aucun but visible, tournant autour du centre en s’en éloignant à chaque tour.
La spirale, cette vie à tourner autour de nous, s’éloignant de l’origine, regardant en avançant le tracé des années qu’on laisse sur le côté mais qui restent à l’intérieur.
Tourbillon du temps qui reste en mémoire comme un labyrinthe permettant quelques connexions entre passé et présent, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, la spirale fossile et le tourbillon galactique.
Forme infinie qui s’enroule chaudement, dessinée, sculptée, jouée, sans cesse recommencée. »
C.J.

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Le lendemain, encore nourris de la rencontre avec Tumulte, c’est à vous de nous parler de vos livres. Nous découvrons la moisson :
Sylvie Germain, Tobie des marais
Valérie Rouzeau, Pas revoir
Jeanne Benameur, Les demeurés
Lydie Salvayre, La compagnie des spectres
Philippe Jacottet, L’encre serait de l’ombre
Emmanuelle Pagano, Ligne & fils
Albert Cohen, Le livre de ma mère
Charles Juliet, Moisson
Louis Aragon, Aurélien
Michaux, L’espace du dedans
Lydie Salvayre, Sept femmes
Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme
Collarda Sapienza, L’art de la joie
Muriel Barbery, Une gourmandise
Augustina Bessa Luis, Le confortable désespoir des femmes
Jonathan Franzen, Les corrections

Et maintenant, vous qui nous avez passé du désir pour vos livres de coeur, vous écrivez avec le livre apporté par un autre.

notre atelier

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Notre atelier Petites formes

Nous écrivons dans un écrin d’arbres et de fleurs. Un rossignol a trouvé le figuier, il proclame la venue des amours le jour comme la nuit.

table de l'atelier

Je commence par lire des extraits d’un ouvrage trouvé dans la bibliothèque d’Adeline Yzac,
Écrire, pourquoi ?

Puis, après avoir exploré — le premier jour — comment les petites formes permettent de saisir des éclats du monde, nous consacrons cette deuxième journée à un autre champ source de l’écriture : l’autobiographie.

Comment les objets — ou les vêtements — qui accompagnent ou traversent une vie, peuvent-ils la dire ?

J’ai avec moi deux ouvrages. L’Autobiographie des objets, de François Bon ; et Dressing, de Jane Sautière.

Syvie aux aubes
Dans Autobiographie des objets, François Bon convoque les souvenirs d’une enfance en Vendée, près de l’océan. Les objets éveillent des fragments de mémoire et nous font découvrir les paysages premiers de celui qui écrit « j’appartiens à un monde disparu. » Entre deux mondes — le monde de la terre et des livres, celui de la mer et de la mécanique — se dessine un portrait mosaïque de l’auteur et d’une époque révolue.

« Il a vécu le passage du réel qui rouillait dans un champ au virtuel qui inonde le monde. » (Christian Garcin)

Après la parution de son livre François Bon en poursuit l’écriture sur Tiers livre, par une suite dite compléments, extensions. J’utilise cette liste — premier geste invitant à entrer en écriture — dans l’atelier comme ouverture.

« Autobiographie des objets | compléments, extensions

  • anti-brouillards Cibié
  • les cigarettes en chocolat
  • la Vierge qui dit le beau temps
  • culbuto
  • les érotiques de Verlaine
  • anti monte-lait
  • Gauloises volées
  • superstitions (ne sont pas objets, mais)
  • boussole
  • pommes, poires et scoubidous
  • dans de beaux draps
  • cirage Kiwi
  • Jeu des Mille Bornes
  • le carton de partitions
  • l’accroche-volets
  • les bons points de Georges Perec
  • souvenir d’un Kodak à soufflet
  • fichues lunettes, lunettes fichues »

Chaque élément de la liste est ensuite déplié en un texte bref, qu’on peut lire ici.

« 29 – dans de beaux draps
Cela vous tombe encore dans les mains parfois au hasard d’un repassage du lundi, un de ces torchons épais et indestructibles, raides à la main, presque rugueux, avec deux initiales en broderie dans l’angle. Tout le reste s’est effiloché à mesure des maisons changées, des villes parcourues. Alors, le repliant d’un coup de fer, ce sont ces vieilles armoires qui s’ouvrent, avec leurs billes de naphtaline anti-mites, et ces hautes piles verticales et rangées, qui servaient aussi probablement de coffre-fort et de remise à secrets. (…) »

Guylaine aux aubes Avec Dressing, de Jane Sautière, il ne s’agit plus d’esquisser une vie par les objets qui la peuplent mais du compagnonnage des vêtements.

Sensualité d’une soie sur la peau… une paire de chaussures jaunes taillées sur mesure réveille les jeunes années à Phnom Penh et l’habileté de copiste des cordonniers khmers… un deuil fait renouer avec les origines bretonnes et brodeuses de la grand-mère maternelle…
Entre remémoration et pensées sur ce que nous sommes — que nous ne serons plus –, se dessine le récit en creux d’une vie de femme. Chaque vêtement en délivre une trace, tout comme un corps imprime ses formes aux matières qui l’enveloppent ou le dévoilent.

« La variété infinie des cotonnades : serges raides et luisantes, cotonnades épaisses et lourdes, voiles de coton, éponge, crêpe, étamine, jersey. Leur odeur également, plus ou moins acide, parfois confondue dans les pays de coton avec le corps même ; il y a une odeur de cotonnade qui me vient d’Iran, très proche de l’odeur de safran, quand je la retrouve le cœur chavire.

En crêpe de Chine rouge, très serrée, manches longues, décolleté rond, courte. Robe de fête au Cambodge, quinze ou seize ans. Comprendre que ce n’est pas en montrant qu’on séduit. Ni en cachant, d’ailleurs. Ce n’est pas voir qui compte, c’est laisser deviner, donner cette chance à l’imagination, de fendre le vêtement par le désir plus que par le regard.

Avec celle-ci, dont la longue jupe est en biais, qui prend bien la taille et marque la chute des reins, je marche dans les rues, vite, pour que mon allure vive fasse bouger les plis autour des jambes d’un mouvement antagoniste et caressant. Un ruisseau de tissu, une eau fraîche passe entre mes jambes. »

Carmen 2 Sylvie met ses pas dans ceux de Jane Sautière et renoue, à travers son amour pour les toques, avec ses ancêtres cosaques.

« Chapeau !
J’aime les chapeaux. J’en choisis, j’en achète mais les porte rarement. Autrefois si. A dix-huit ans je portais des capelines, paille finement tressée, gros grain ou ruban au vent, un « suivez-moi jeune homme » ai-je su plus tard. Avec mes longs cheveux blonds et ma capeline à large bord j’affichais un air de jeune fille à la David Hamilton.
Aujourd’hui mes chapeaux sont chapeaux de fonction. Chapeaux de pluie, il me les faut bien serrés autour du crâne — ils s’y tiennent quand je roule à vélo. Je les veux rouges ou vifs pour le fun, à bords souples que j’oriente et modèle contre vents et pluies, parfois jusqu’aux lunettes.
Seule permanence chapelière avec la jeune fille que je fus, la toque de fourrure par grand froid ; autrefois blanche, aujourd’hui noire, mais le même plaisir, la tête au chaud sous la neige et la bise, le front effleuré, parfois chatouillé, par les poils pointés du revers de la toque. Me sentir cosaque à l’instar des ancêtres slaves qui veillent quelque part dans ma généalogie…
Les jours de toque sont toujours jours de bottes aujourd’hui comme avant, renforçant l’illusion cosaque et, curieusement, la sensation de liberté dans le double enfermement de la tête et des pieds. »
Sylvie

Carmen suit les sillons creusés par François Bon et se souvient des objets qui nous accompagnent et qu’on retrouve dans la solitude de l’après rupture.

« Le tapis tunisien
Elle et lui. Ils étaient allés dans une boutique de l’avenue Bourguiba à Tunis. Ils n’avaient pas les mêmes goûts, mais ils tombèrent d’accord sur celui-ci. C’était un tapis de Kairouan, fin, dans les tons beiges, gris et bruns. Des dessins géométriques, des losanges surtout, agrémentés de petits carrés. Pas de cercles, pas d’angles droits, des obliques uniquement. Elle y retrouvait l’esprit de certains tissus des aborigènes d’Australie. De petites franges en haut et en bas. Ils l’avaient installé dans le salon de leur maison d’Ez Zahra. Il couvrait la moitié de la pièce. Il réchauffait l’atmosphère.
Lorsqu’elle fut dans la nécessité de fuir, elle mit le tapis à l’abri chez des amis. Ils le lui restitueraient l’été lors de leur venue en France. Elle se revoit ce matin-là. Tout était allé très vite. La veille au soir, des cris, des coups, des pleurs, la peur… Dès les premiers coups elle avait su qu’elle ne resterait pas. Elle avait tout organisé en une journée. Elle avait mis sa valise devant l’armoire et y avait jeté en vrac les vêtements qu’elle allait emporter. Une précipitation, un affolement, une indicible panique. Elle l’avait fait. Elle avait bouclé la valise, empoigné la guitare, roulé le tapis, pris sa fille sous le bras ; elle s’était précipitée dans la voiture de l’amie qui allait l’emmener à l’aéroport.
Le tapis était arrivé en France quelques mois après elle.
40 ans plus tard, une autre urgence à fuir. Les objets de première nécessité, dit-on dans les situations de désastre. Le tapis est du voyage. Les mêmes motifs, les mêmes couleurs. L’usure du temps.
Il réchauffera l’atmosphère. »
Carmen Strauss

Guylaine retrouve, avec le toucher d’un galet, l’expérience de la banquise sous le bruit permanent du vent.

« Le galet roule sur le tapis rouge.
Il vient de glisser de la boîte aux souvenirs. Il frôle le bout de ma chaussure.
Je le reconnais.
Ce simple caillou reposait au creux de ma main. Il porte en lui le son du flux et du reflux de l’océan, arrondi, usé par l’eau, blanc, gris, blanc, pierre précieuse lissée par les courants, les vagues, le vent, le frottement avec les autres.
Il est vagabond.
Au fond de ma poche, il m’a accompagné des années durant. Comme un talisman, je me raccrochais à lui. Et cette sensation, toujours aussi présente, de ta main dans la mienne.
A quel moment l’ai-je rangé dans la boîte aux souvenirs ? »
Guylaine

Comprendre est une traduction

« Comprendre est une traduction, un travail à faire traverser aux mots de l’autre toutes les couches qui constituent notre manière unique

de donner un sens à ce que dit l’autre en le traduisant dans notre propre langue, celle, singulière, héritée de l’enfance, du pays, de l’histoire, des fantômes qui nous constituent. »

Lorsque j’anime un atelier d’écriture, lorsque je forme des professionnels à développer leur expression écrite au travail, la posture – outre la compétence à faire entrer les personnes dans l’écriture -, repose en grande partie sur la capacité à écouter ce que chacun cherche à exprimer dans ses textes, à le comprendre.

J’aime m’appuyer sur ces fragments de Les morts ne savent rien, de Marie Depussé, pour donner à entendre l’aléatoire de cette écoute :

(Marthe, dans les fragments suivants, est une personne en souffrance psychique accueillie à La Borde, haut lieu de la psychothérapie institutionnelle, où vit et écrit l’auteure.)

« Je sais que lorsqu’elle me demande comment je vais, Marthe s’applique à faire traverser mes mots, en elle, un nombre infini de couches. Elle me dit : « Tu es une intellectuelle et aussi une manuelle, enfin… », et là elle sourit : « … une intellectuelle, plutôt. »

Un jour un petit chat que j’aimais est mort, affreusement. Je courus vers sa chambre, la masse de son corps inerte était tourné vers le mur. Je posai la main sur elle, elle ne bougeait pas. Alors je dis : « Le petit chat gris est mort, Marthe. » Elle se redressa d’un seul coup, me prit la main et dit : « Oh ! Alors, tu ne pourras plus écrire !… » Et elle laissa sa toute petite main sur la mienne. »

Les morts ne savent rien, de Marie Depussé, P.O.L. 2006.

Chagall musée Luxembourg 2013