Tumulte dans l’atelier

Le soleil est au rendez-vous de notre dernier week-end d’atelier

il traversera l’atelier de part en part — se glissera le matin par la vitrine donnant sur rue, s’invitera à notre table l’après-midi par la fenêtre donnant sur cour — tandis que nous poursuivons notre travail d’écriture en compagnie des auteurs et des livres.

Chaque fois je suis venue avec des livres qui avaient fait rencontre. Cette fois-ci je vous ai proposé de jouer à votre tour en venant avec des livres aimés : vous en parlerez demain pour éveiller vos compagnons de l’atelier au désir de les lire. Puis vous explorerez l’ouvrage que vous aurez choisi en attendant que quelque chose dans le livre vous appelle ; vous cheminerez avec le livre jusqu’au moment où le goût de lire se transformera en désir d’écrire.

N’est-ce pas ce que je cherche, venant avec mes livres aimés dans l’atelier ? N’est-ce pas ce qui vous a conduit à dire de notre atelier qu’il était littéraire parce qu’il vous redonnait le goût de lire, cet appétit ?

Avec Tumulte

Aujourd’hui c’est avec Tumulte, de François Bon, que je vous propose d’écrire.
Tumulte « résulte de la contrainte d’une écriture quotidienne, non préméditée, réalisée directement sur serveur Internet, du 1er mai 2005 au 11 mai 2006. » Ce qui m’intéressait, c’était « la prise de risque de sa forme par sauts, la contrainte, l’obligation de prendre et sauter » qui font de cette écriture « une expérience narrative en temps réel. »
Et cet autre risque : François Bon faisait le projet de ne garder aucune trace du texte une fois l’expérience terminée.

    110. Portrait de moi en perdu
    de l’écriture
    Au début je voulais faire ça sur un an et fini, je m’étais même engagé à effacer le site rassemblant ces textes, le faire exploser par WIFI en direct du 32 Faubourg Montmartre où est mort Lautréamont. Je voyais une sorte de fête, avec quelques copains (…). On connecterait mon petit ordinateur gris sur le réseau, de là sur mon hébergeur ovh.com, et nous verrions en quelques dizaines de secondes le petit rectangle gris de l’effacement avancer. Ensuite nous irions boire et manger.

François Bon — ce bruit de la langue confrontée à elle-même dans ce brassement de cailloux du monde. Il s’agirait donc de lancer les mots sur la page comme il les lançait chaque jour vers le grand dehors, de les lancer pour saisir des bribes du réel qui nous échappe, des fragments du monde, l’interrogation d’un élan d’écrire — sans perdre de vue l’inquiétude sur le langage qui traverse Tumulte.

    1. Rien n’avait changé
    non pas colère, une inquiétude plutôt
    Dans ce pays, on avait perdu la langue. Oh, des mots, il y en avait comme ailleurs.
    Les mots sur les murs, les mots de la radio, les mots de la télé, du cinéma, les mots du travail.
    C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu réagir.
    (…) À quel moment on a su que ce pays n’avait plus de langue ?
    Tu pouvais parler, quand même, sûr : simplement, qui écoutait, qui répondait ?
    On était sur des chemins parallèles : bien sûr, tout continuait. Ça parlait autant, ça parlait pareil. Peut-être même encore plus fort.
    Ce pays n’avait plus de langue, et rien n’avait changé.

« Hier j’ai acheté des fleurs. Ce n’était pas prémédité. J’achète des fleurs parce que j’aime le moment précis de l’achat, déclencher la sonnette en franchissant la porte, être baignée dans cette odeur presque écœurante, être étourdie par le luxe de couleurs, échanger avec le couple de fleuristes qui travaille 7 jours sur 7 de 9h à 20 h l’hiver et 21h30 l’été, que je connais bien depuis 20 ans, mais uniquement de cette façon. J’aime traîner légèrement en feignant de décider quelles fleurs associer, j’aime enfin repartir, faire tinter à nouveau la sonnette chargée de cette brassée sélectionnée et grossièrement emballée dans ce papier marron, parce que c’est pour la maison.
Hier ma fille a aussi acheté des fleurs ; quatre jacinthes bleues, parce qu’elle les a trouvées très belles en passant et qu’elle avait des pièces dans sa poche. C’est inhabituel. Ça ne s’est même jamais produit. »
C.G.

    46. Je ne lis plus le journal
    de l’écriture
    Je ne lis plus le journal. On croit voir le monde, on croit entendre son bruit. C’est la fin de la journée, on s’est assis dans le train. Les mots arrivent du monde en paquets gris. Ce matin ils étaient presque les mêmes. Ils ont choisi les mêmes titres. On bascule par séries, le dedans, le dehors : les frontières ne sont pas automatiques. On s’abstrait de soi-même, et du dehors on vous parle ministres, et puis guerres, argent, fusion économique : des nombres. Il y a les pages potins, c’est la culture avec les films, et des nouvelles des livres : ils collent des adjectifs sur les livres dont ils sont obligés de parler. Une masse sombre de chiffres, et si la plume est bonne, un fragment de vie épars : depuis des années, le matin, je passe un bref moment sur les sites des grands journaux. Je copie du matériel. (…)
    Depuis plus de cinq ans je stocke ces articles, parfois sans les lire en détail, dans un grand fichier traitement de texte. Quand j’arrive à un million de signes (mille cinq cent pages), j’en ouvre un autre. J’en suis au cinquième. C’est devenu une sorte d’encyclopédie indifférente aux dates, à l’actualité. Cherchez pompier, infirmière, pantalon, charbon et vous aurez cinq ou quinze qui reviennent.

« Faire la liste de ce que l’on commence à savoir faire : changer un vol d’avion pour un autre sur un site internet, et l’annuler ensuite pour le train ; choisir du vin ; monter les quatre étages à pied d’un seul coup sans s’essouffler (je peux donc continuer à fumer) ; écrire en ne regardant plus le clavier ; ne plus stresser à la place des gens qui viennent déverser leur stress dans votre bureau ou le soir par téléphone ; faire un tajine ou une tarte à la tomate et au thon sans regarder la recette ; recoudre un bouton. »
Delphine Regnard

    Garder cette torsion du surgissement, de la marche à tâtons.

« Chaleur…
Dans une salle de danse classique. Entre deux barres.
Étonnement et bouleversement d’un temps au beau fixe d’avril… et cette conscience qui l’accompagne dans l’immédiat d’un corps lourd. Lourd par rapport aux rayons de lumière fragiles et entrecroisants, par rapport à la chaleur glissante du parquet, par rapport aux battements fougueux des courbes adolescentes… par rapport… La lourdeur serait-elle toujours ainsi, par rapport ?
Dans le choc d’un miroir inversé, on réfléchit, alors, de manière… classique.
Le corps. Mon corps – celui d’une femme de quarante deux ans, investissons le pronom mon – mon corps, donc, est lourd parce qu’il n’a pas eu bien le temps de s’échauffer.
De la question de la préparation, artificielle mais essentielle… Je ne peux en faire l’économie, de la préparation.
Oui, cela peut, bien sûr, être une raison, voire la raison.
Mais pour en revenir au rapport.
Regardons. »
E.D.

    Il se crée des séries. On ouvre une trappe autobiographique, un lieu, une époque, un paysage, et il s’enchaîne d’autres images, d’autres perceptions, autour de ce qu’on a ouvert. Il faut les attendre.

« Elle est debout à gauche de l’image, vêtue d’une chemise à carreaux écossais. À sa gauche, trois rangées de gamines âgées d’une dizaines d’années, une à genoux, la seconde assise et la dernière debout. Les regards retiennent éclats de rire, moquerie, un peu d’ennui. Tout autour la cour de récréation est soigneusement rangée. Derrière ce petit groupe, la porte vitrée à petits carreaux reflète le dos de celles qui sont debout, mêlant les couleurs de leurs blouses anonymisées. »
Véronique

    5. Un bruit dessous de machine
    de l’écriture
    (…) Un texte qu’on reprendrait ainsi chaque matin sur une très longue durée et qui capterait la totalité de ce qu’on peut imaginer ou penser. Un texte qu’on pourrait prendre à n’importe quel endroit du bloc et se laisser prendre par ce qui s’énonce et recompose, chaque fragment indépendant de tous les autres comme d’une ville qu’on décrirait dont chaque lieu indiffère à tous les autres, et parfois même d’un côté d’une rue à l’autre, et qui ensemble constituent pourtant, indissociables, la ville.

« Ce matin, je dois faire des provisions de médicaments chinois. J’ai le nom de la rue et la description du trajet pour la trouver. C’est près du métro Belleville.
Provisions faites, je sors de la boutique, je découvre qu’il fait presque beau, un temps pour marcher à pieds qui s’offre à moi. Je me souviens que j’adorais ça, tracer des lignes de marche dans la ville, cela fait longtemps que ça ne m’est pas arrivé ; traverser les quartiers, éprouver les strates de la ville. »
Anne Marie

    51. L’écriture comme divergent
    de l’écriture
    (…) Il ne s’agit pas seulement d’accueillir, comme dans le journal, ce qui est la pulsion du jour, ou ce qui vous pousse à remplir la case proposée tour à tour avec un souvenir, une histoire, une réflexion. Je n’ai pas de volonté d’écrire. Il y a ce trou en avant, et ma seule tension, mon seul vecteur d’intensité mentale, c’est comment cette case peut me déporter ailleurs que dans la seule continuité, ou différemment que dans la seule accumulation horizontale.

« Spirale, coquille d’escargot, complexe et si simple…
Univers matérialisé se déroulant lentement et pourtant si lumineusement rapide, vers aucun but visible, tournant autour du centre en s’en éloignant à chaque tour.
La spirale, cette vie à tourner autour de nous, s’éloignant de l’origine, regardant en avançant le tracé des années qu’on laisse sur le côté mais qui restent à l’intérieur.
Tourbillon du temps qui reste en mémoire comme un labyrinthe permettant quelques connexions entre passé et présent, entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, la spirale fossile et le tourbillon galactique. »
C.J.

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Le lendemain, encore nourris de la rencontre avec Tumulte, c’est à vous de nous parler de vos livres. Nous découvrons la moisson :
Sylvie Germain, Tobie des marais
Valérie Rouzeau, Pas revoir
Jeanne Benameur, Les demeurés
Lydie Salvayre, La compagnie des spectres
Philippe Jacottet, L’encre serait de l’ombre
Emmanuelle Pagano, Ligne & fils
Albert Cohen, Le livre de ma mère
Charles Juliet, Moisson
Louis Aragon, Aurélien
Michaux, L’espace du dedans
Lydie Salvayre, Sept femmes
Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme
Collarda Sapienza, L’art de la joie
Muriel Barbery, Une gourmandise
Augustina Bessa Luis, Le confortable désespoir des femmes
Jonathan Franzen, Les corrections

Et maintenant, vous qui nous avez passé du désir pour vos livres de coeur, vous écrivez avec le livre apporté par un autre.

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