Dans le jardin avec le rossignol

Oui, il était bien au rendez-vous de notre atelier Petites formes le rossignol du jardin d’Adeline Yzac, tandis que nous écrivions.

jardin2                    jardin

Y fut-il pour quelque chose, dans les textes qui s’écrivirent pendant les trois jours de l’atelier ?

« Dans la famille paternelle, je demande la sœur !
Ma tante Joséphine. Faite de feu, d’air, de musique, de beauté, de rire, de piano, de danse, de couture, de peinture. Très brune, yeux sombres, plutôt petite, bien faite, toute en harmonie.
Ma tante Joséphine était la meilleure amie d’Anne. Elles s’appelaient au téléphone de longues heures. Bien cachée dans le couloir, j’écoutais leur conversation. J’avais ainsi accès à des propos mystérieux… le fils de mon père… mon oncle qui était un fumier…
Pour un bal costumé, ma tante m’avait cousu une robe de Scarlett O’hara, en soie rose, avec une crinoline. Elle avait dessiné des anglaises dans mes cheveux et m’intimait l’ordre de rentrer le ventre pour avoir une taille de guêpe… « de la classe, ma fille, de la classe » me répétait-elle pendant les essayages.
Elle riait de toutes nos blagues, jouait au bridge des nuits entières, fumait un paquet de cigarettes anglaises en une soirée, lançait son cheval au galop sur les plages de Loire, orientait nos lectures, organisait des séances de chaises musicales où elle jouait au piano, nous initiait au Bouchon, au Poker, au Mistigri. Tout était jeu.
Dans la maison du jardinier, chez ma grand-mère, notre salle de jeux, elle organisait des concours de dessins. Nous étalions nos couleurs en écoutant à la radio locale l’annonce très proche de la fin du monde. C’était courant à l’époque.
Ma tante voyait la Vierge au milieu des oliviers de Toscane. Aux questions d’Anne qui lui demandait si elle y croyait vraiment, elle répondait : « J’y crois parce que ça m’arrange ».
Un soir, elle avait 46 ans, sa petite n’avait pas encore atteint l’âge de raison, elle a eu mal à la tête. Mon père est allé à l’hôpital. Le lendemain, elle est morte. La fin du monde était arrivée.
J’ai essayé d’avoir de la classe. »
F.L.

Lui, chantant au sommet du figuier tandis que vous écriviez dans son ombre… 

écrire                      sous le figuier

« Au-dessus de la longue plage d’Essaouira, des centaines de voiles de kite surf flottent dans le ciel, parenthèses colorées que le vent écrit à la mer, déclaration enflammée de vie dont les cavaliers galopant sur la plage se font l’écho. Les rouleaux se cassent en lignes de poudroiement blanc sur le rivage tandis que les chameaux cheminant en un ralenti qui semble extrême, laissent leurs empreintes profondes et larges sur le sable mouillé. Sous les mouettes tournoyantes, les chiens errants contournent les acrobaties ostensiblement spectaculaires des jeunes sur le sable. Seul le déclin du soleil fait paraître moins noires les silhouettes de ces êtres vivant à la frontière de l’Océan et du Désert; la chaleur aveuglante de la lumière zénithale tendant par sa violence à occulter toute couleur. »
Marion

cueillant l’éclat d’un souvenir… cherchant les mots qui le saisiraient, le feraient vivre…  

matériel« Les lettres
La lumière baigne les petits bureaux alignés. Au tableau, Mademoiselle Aarts installe l’image d’une fillette souriante levant la main paume vers l’avant. Dans les coins, deux petits signes.
Mademoiselle raconte la minuscule histoire du geste énigmatique : le « A » de surprise d’une enfant devant son gâteau d’anniversaire. C’est le geste qui accompagnera pendant des semaines tous les a que tu liras.
Tu viens d’entrer dans les histoires de lettres.

Et maintenant…
Les grandes personnes ont dit : « Avec cette méthode, ils arrivent à lire le journal à Noël ! »
Ton petit poing fermé, poignet fléchi, sait accompagner verticalement le souffle de la vibrante lettre mmm… comme meuh ! L’index droit au coin de la lèvre saisit le i et tu peux souffler le « pe » de la plume de pigeon sur le dos de ta main bien horizontale.
Les pluies d’octobre te propulsent vers ton trésor d’images animées : tu agrippes la grande couverture bleu roi qui relie un épais kilo d’histoires de Mickey déjà décousues par mille explorations. Enfin arracher son secret à la première vignette !
Mais c’est quoi ça, « E-t » ? Et c’est quoi « mmm-ah-ih-nnn-t-… »
Ah, c’est enrageant ! »
Régine Michel Stevens

           Vous… glissant vos textes dans le dessin d’une main pour resserrer, épurer…  

ah, ça écrit !                       qu'est-ce que c'est ?

« Le canal du midi
Le soleil se couche. Des saules déversent leurs branches pour se rafraîchir de l’ardeur du soleil, des aulnes, des roseaux, des canards, des poules d’eau, des hérons chassent ou cherchent logis pour la nuit. Les berges fleuries profitent de la tiédeur pour répandre leurs odeurs. Un bateau glisse sans bruit sur l’eau. Une femme assise à l’avant écrit sur un carnet et observe jumelles à la main.
Elle se lève subitement, s’appuie sur le balcon pour offrir tout son corps au vent. La voilà criant et faisant de grands gestes. A qui ?
Là haut sur le pont, un passant enjambe le parapet. Homme ou femme ? A contre-jour, il est difficile de le savoir. Il-elle ne semble pas habillé. Mais que fait-il ? La femme s’agite, court à l’arrière. Un homme sort de la timonerie. Fait des gestes lui aussi. Rentre, fait fonctionner la corne de brume. Il-elle ne tient pas compte de leurs agissements. Les entend-il ? Les voit-il seulement ?
Le bateau avance. La femme retourne à l’avant, hurle. Il-elle se penche dangereusement. Le bateau s’engage sous le pont. La femme entend un bruit sourd derrière elle. Elle se retourne. Elle voit un bouquet de fleurs avec à la base un mot attaché à une pierre : Bonne fête maman ! »
Isabel

Nous… écoutant vos trouvailles et mesurant l’exigence de la petite forme, le nécessaire retravail…

inspiration ?                    travail

« La pattemouille
Bien avant le premier bâillement des enfants sous leur moustiquaire, la douce mélodie de Joseph fuitait de la cuisine, et célébrait une aube nouvelle. L’empreinte des tams-tams de la nuit rythmait ses gestes précis : ouvrir le fer, y déposer le charbon de bois, y mettre le feu en craquant une allumette à l’odeur de soufre ; souffler sur les braises naissantes et au besoin s’aider d’une feuille de bananier pour accélérer la combustion ; refermer le couvercle dans le claquement sec d’un bec ; cracher juste ce qu’il faut de salive sur la semelle placée à hauteur du visage ; attendre la réponse sonore du crépitement sur la fonte et la goutte qui s’échappe en sifflant ; déposer le fer sur la liasse de papier journal recyclé pour l’occasion; coucher le pantalon et l’ouvrir en grand écart sur le molleton blanc puis, dans l’eau qui s’écoule dans la cuvette en zinc émaillé, abandonner ses mains aux veines saillantes, à la fraicheur éphémère; tremper le tissu effrangé dans l’eau claire et lui donner une autre vie ; l’essorer et le déployer en le lissant du côté blanc de la main sur la jambe du pantalon ; guider le monstre d’acier dans sa fumigation sur le carré asséché ; passer à l’autre jambe…
Je m’étais glissée la première dans les lueurs incandescentes, contournant prudemment la cloison, me hissant de mes un mètre dix sur la pointe des pieds dans l’encadrement du petit fenestron duquel s’échappaient des volutes de vapeur. La mélopée avait repris. Elle disait la longue histoire de l’esclavage. De son œil unique — l’autre était tout blanc –, Joseph me fixa. Tandis que je regardais le côté noir de sa main, il se mit à scander à plein poumons : pattemouille ! Main noire, main blanche, couleurs de la liberté. Ta main, mon ami. »
Louise Poche

Oui, tout comme l’année dernière à la même époque, l’écriture fut bien au rendez-vous du rossignol dans ce jardin.

IMG_0377« L’écriture tisse le patchwork de notre expérience jusqu’alors disloquée. Notre rapport au monde et aux autres se fait kaléidoscope très lentement et précautionneusement tourné par l’enfant qui s’applique en nous à dessiner un chemin de conquistador intime, secret. Il s’agit d’empoigner, muni de pincettes à nuances, la palette sensorielle et d’en déployer les retentissements internes sur le papier. Retrouver en soi l’empreinte de l’éponge alors qu’elle a séché. Fixer le sable qui s’écoule et l’instant qui s’efface. Composer le petit tableau de mots en filigrane visant l’apparition en décalcomanie du sens. Recueillir dans la patience des attentes obscurément entretenues le suc des couches profondes de la mémoire. Aller creuser le gisement résiduel des disparitions vivaces, des voix tues qui nous habitent dans nos perceptions les plus quotidiennes, mais dont la conscience s’estompe dans le palimpseste des années.
« Écrire pour ne pas mourir » chante Colette Magny. »
Marion

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Notre atelier Petites formes

Nous écrivons dans un écrin d’arbres et de fleurs. Un rossignol a trouvé le figuier, il proclame la venue des amours le jour comme la nuit.

table de l'atelier

Je commence par lire des extraits d’un ouvrage trouvé dans la bibliothèque d’Adeline Yzac,
Écrire, pourquoi ?

Puis, après avoir exploré — le premier jour — comment les petites formes permettent de saisir des éclats du monde, nous consacrons cette deuxième journée à un autre champ source de l’écriture : l’autobiographie.

Comment les objets — ou les vêtements — qui accompagnent ou traversent une vie, peuvent-ils la dire ?

J’ai avec moi deux ouvrages. L’Autobiographie des objets, de François Bon ; et Dressing, de Jane Sautière.

Syvie aux aubes
Dans Autobiographie des objets, François Bon convoque les souvenirs d’une enfance en Vendée, près de l’océan. Les objets éveillent des fragments de mémoire et nous font découvrir les paysages premiers de celui qui écrit « j’appartiens à un monde disparu. » Entre deux mondes — le monde de la terre et des livres, celui de la mer et de la mécanique — se dessine un portrait mosaïque de l’auteur et d’une époque révolue.

« Il a vécu le passage du réel qui rouillait dans un champ au virtuel qui inonde le monde. » (Christian Garcin)

Après la parution de son livre François Bon en poursuit l’écriture sur Tiers livre, par une suite dite compléments, extensions. J’utilise cette liste — premier geste invitant à entrer en écriture — dans l’atelier comme ouverture.

« Autobiographie des objets | compléments, extensions

  • anti-brouillards Cibié
  • les cigarettes en chocolat
  • la Vierge qui dit le beau temps
  • culbuto
  • les érotiques de Verlaine
  • anti monte-lait
  • Gauloises volées
  • superstitions (ne sont pas objets, mais)
  • boussole
  • pommes, poires et scoubidous
  • dans de beaux draps
  • cirage Kiwi
  • Jeu des Mille Bornes
  • le carton de partitions
  • l’accroche-volets
  • les bons points de Georges Perec
  • souvenir d’un Kodak à soufflet
  • fichues lunettes, lunettes fichues »

Chaque élément de la liste est ensuite déplié en un texte bref, qu’on peut lire ici.

« 29 – dans de beaux draps
Cela vous tombe encore dans les mains parfois au hasard d’un repassage du lundi, un de ces torchons épais et indestructibles, raides à la main, presque rugueux, avec deux initiales en broderie dans l’angle. Tout le reste s’est effiloché à mesure des maisons changées, des villes parcourues. Alors, le repliant d’un coup de fer, ce sont ces vieilles armoires qui s’ouvrent, avec leurs billes de naphtaline anti-mites, et ces hautes piles verticales et rangées, qui servaient aussi probablement de coffre-fort et de remise à secrets. (…) »

Guylaine aux aubes Avec Dressing, de Jane Sautière, il ne s’agit plus d’esquisser une vie par les objets qui la peuplent mais du compagnonnage des vêtements.

Sensualité d’une soie sur la peau… une paire de chaussures jaunes taillées sur mesure réveille les jeunes années à Phnom Penh et l’habileté de copiste des cordonniers khmers… un deuil fait renouer avec les origines bretonnes et brodeuses de la grand-mère maternelle…
Entre remémoration et pensées sur ce que nous sommes — que nous ne serons plus –, se dessine le récit en creux d’une vie de femme. Chaque vêtement en délivre une trace, tout comme un corps imprime ses formes aux matières qui l’enveloppent ou le dévoilent.

« La variété infinie des cotonnades : serges raides et luisantes, cotonnades épaisses et lourdes, voiles de coton, éponge, crêpe, étamine, jersey. Leur odeur également, plus ou moins acide, parfois confondue dans les pays de coton avec le corps même ; il y a une odeur de cotonnade qui me vient d’Iran, très proche de l’odeur de safran, quand je la retrouve le cœur chavire.

En crêpe de Chine rouge, très serrée, manches longues, décolleté rond, courte. Robe de fête au Cambodge, quinze ou seize ans. Comprendre que ce n’est pas en montrant qu’on séduit. Ni en cachant, d’ailleurs. Ce n’est pas voir qui compte, c’est laisser deviner, donner cette chance à l’imagination, de fendre le vêtement par le désir plus que par le regard.

Avec celle-ci, dont la longue jupe est en biais, qui prend bien la taille et marque la chute des reins, je marche dans les rues, vite, pour que mon allure vive fasse bouger les plis autour des jambes d’un mouvement antagoniste et caressant. Un ruisseau de tissu, une eau fraîche passe entre mes jambes. »

Carmen 2 Sylvie met ses pas dans ceux de Jane Sautière et renoue, à travers son amour pour les toques, avec ses ancêtres cosaques.

« Chapeau !
J’aime les chapeaux. J’en choisis, j’en achète mais les porte rarement. Autrefois si. A dix-huit ans je portais des capelines, paille finement tressée, gros grain ou ruban au vent, un « suivez-moi jeune homme » ai-je su plus tard. Avec mes longs cheveux blonds et ma capeline à large bord j’affichais un air de jeune fille à la David Hamilton.
Aujourd’hui mes chapeaux sont chapeaux de fonction. Chapeaux de pluie, il me les faut bien serrés autour du crâne — ils s’y tiennent quand je roule à vélo. Je les veux rouges ou vifs pour le fun, à bords souples que j’oriente et modèle contre vents et pluies, parfois jusqu’aux lunettes.
Seule permanence chapelière avec la jeune fille que je fus, la toque de fourrure par grand froid ; autrefois blanche, aujourd’hui noire, mais le même plaisir, la tête au chaud sous la neige et la bise, le front effleuré, parfois chatouillé, par les poils pointés du revers de la toque. Me sentir cosaque à l’instar des ancêtres slaves qui veillent quelque part dans ma généalogie…
Les jours de toque sont toujours jours de bottes aujourd’hui comme avant, renforçant l’illusion cosaque et, curieusement, la sensation de liberté dans le double enfermement de la tête et des pieds. »
Sylvie

Carmen suit les sillons creusés par François Bon et se souvient des objets qui nous accompagnent et qu’on retrouve dans la solitude de l’après rupture.

« Le tapis tunisien
Elle et lui. Ils étaient allés dans une boutique de l’avenue Bourguiba à Tunis. Ils n’avaient pas les mêmes goûts, mais ils tombèrent d’accord sur celui-ci. C’était un tapis de Kairouan, fin, dans les tons beiges, gris et bruns. Des dessins géométriques, des losanges surtout, agrémentés de petits carrés. Pas de cercles, pas d’angles droits, des obliques uniquement. Elle y retrouvait l’esprit de certains tissus des aborigènes d’Australie. De petites franges en haut et en bas. Ils l’avaient installé dans le salon de leur maison d’Ez Zahra. Il couvrait la moitié de la pièce. Il réchauffait l’atmosphère.
Lorsqu’elle fut dans la nécessité de fuir, elle mit le tapis à l’abri chez des amis. Ils le lui restitueraient l’été lors de leur venue en France. Elle se revoit ce matin-là. Tout était allé très vite. La veille au soir, des cris, des coups, des pleurs, la peur… Dès les premiers coups elle avait su qu’elle ne resterait pas. Elle avait tout organisé en une journée. Elle avait mis sa valise devant l’armoire et y avait jeté en vrac les vêtements qu’elle allait emporter. Une précipitation, un affolement, une indicible panique. Elle l’avait fait. Elle avait bouclé la valise, empoigné la guitare, roulé le tapis, pris sa fille sous le bras ; elle s’était précipitée dans la voiture de l’amie qui allait l’emmener à l’aéroport.
Le tapis était arrivé en France quelques mois après elle.
40 ans plus tard, une autre urgence à fuir. Les objets de première nécessité, dit-on dans les situations de désastre. Le tapis est du voyage. Les mêmes motifs, les mêmes couleurs. L’usure du temps.
Il réchauffera l’atmosphère. »
Carmen Strauss

Guylaine retrouve, avec le toucher d’un galet, l’expérience de la banquise sous le bruit permanent du vent.

« Le galet roule sur le tapis rouge.
Il vient de glisser de la boîte aux souvenirs. Il frôle le bout de ma chaussure.
Je le reconnais.
Ce simple caillou reposait au creux de ma main. Il porte en lui le son du flux et du reflux de l’océan, arrondi, usé par l’eau, blanc, gris, blanc, pierre précieuse lissée par les courants, les vagues, le vent, le frottement avec les autres.
Il est vagabond.
Au fond de ma poche, il m’a accompagné des années durant. Comme un talisman, je me raccrochais à lui. Et cette sensation, toujours aussi présente, de ta main dans la mienne.
A quel moment l’ai-je rangé dans la boîte aux souvenirs ? »
Guylaine