De l’or à la décharge publique

« Voici de quoi il s’agit : Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique… »

Philippe Djian commence Ardoise par une citation de Charles Bukowski qui raconte qu’il a « découvert la magie » de la littérature en lisant Ask the Dust, de Jonhn Fante.

Djian poursuit ainsi : « Je sais de quoi un livre est capable. Je pense à une blessure. Je pense à une blessure qui aurait quelque chose d’amical, d’où le sang continuerait de couler avec douceur pour vous rappeler que vous êtes en vie et même bien en vie et capable d’éprouver une émotion qui vous honore et vous grandit. »

La rencontre avec les livres qui nous bouleversent est le sujet d’Ardoise. Djian en cherche les traces dans « ces livres qui ont changé ma vie. » Salinger, Céline, Cendrars, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner, Hemingway, Brautigan et Carver : « je pensais que les livres étaient une source de savoir. Je ne savais pas encore qu’ils parlaient d’autre chose. Que certains livres parlaient d’autre chose. Que certains livres n’étaient pas des livres mais de purs moments d’émotion qui vous élevaient vers les cimes. »
« Le monde s’engouffre à l’intérieur de vous sans ménagement. »

Je suis souvent frappée d’entendre, dans mes ateliers, combien la lecture (pourtant si intime, si personnelle) souffre du poids des modèles. On n’oserait pas dire ses goûts de peur d’être mal jugé ? Je me souviens pourtant, avec un très vif plaisir, de la séance d’atelier où j’avais invité chacun à venir avec un livre qu’il avait aimé : il transmettrait sa lecture aux autres en les invitant à puiser l’inspiration dans les pages présentées — comme je le fais moi-même avec les livres qui m’accompagnent dans les ateliers. Oui, développer un goût personnel et avisé pour les livres est l’un des effets de l’atelier.

« Et si nous cessions de nous glisser tant bien que mal dans des moules dont la rigidité nous blesse et nous écrase inutilement ? Si nous cherchions (…) à découvrir une véritable émotion qui ne serait pas semblable à celle du voisin ni soufflée par les gardiens du temple et le pâle petit troupeau de leurs serviteurs ? »

Puis Djian raconte combien les rencontres avec les auteurs qui l’ont formé lui ont permis de sortir des ornières d’un certain nombre de préjugés.

« J’avais l’impression que les écrivains se repassaient une sorte de savoir-faire qui empêchait souvent de les différencier les uns des autres en dehors de ce qu’il racontaient. J’estimais grosso modo qu’il puisaient tous à la même source, qu’il n’y avait pas trente-six manières de bien écrire, mais une seule, à laquelle il convenait de se conformer si l’on désirait en être. Salinger se chargea de me démontrer que je n’avais rien compris. »

Djian poursuit avec Holden Caulfield, rencontré dans L’Attrape-Cœurs de Jerome David Salinger : Holden « avait une voix. Ce n’était pas tant les choses qu’il disait que la manière dont il les disait. La sonorité, la syntaxe, le rythme de ses phrases (…) un travail qui ne visait pas à flatter l’esprit du lecteur mais son sens de la musique. Un travail sur l’intonation. Sur la vibration et la modulation d’une phrase. »

Ainsi suivons-nous le roman des apprentissages de Philippe Djian qui découvrait que « le style est à la fois une musique et une manière de regarder les choses, ou si l’on préfère une attitude ou encore une façon d’être, ou un point de vue, dans le sens où il s’agit de choisir la place, l’emplacement à partir duquel on observe le monde. »

Puis il en vient à l’écriture : « il faut se résigner. La grâce ne tombe pas du ciel, ou si peu. Avec le temps, le travail et l’obstination, le geste finira par acquérir une véritable souplesse, une vraie légèreté, mais rien ne sera gagné d’avance. Entendre sa voix et procéder aux ajustements nécessaires est un exercice difficile, une épreuve de longue haleine. »

Souplesse et légèreté venant avec la pratique, travail, ajustements… est le travail que je propose dans mes ateliers.

Un regard bouleversé sur ce que nous apportent les livres, le désir furieux de retourner aux auteurs dont Djian nous transmet l’intensité, la conviction qu’il s’agit bien de trouver la place de laquelle on observe le monde pour écrire… pour ces raisons j’ai désiré donner sa place, ici, à ce compagnon auteur et vous transmettre ce qu’il écrit de l’amour de la langue au service de la vie. « La vie vaut mieux que la mort », disait Garner, cité par Djian : « l’art est à la recherche des voies d’accès à la vie. »

« On a tous un regard unique. Trouver sa voix, le ton, le regard, c’est 99% du boulot d’écrivain. C’est le regard qui m’a fabriqué, pas le talent. »

 

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Stations (entre les lignes)

9 septembre 18 heures, ligne 13 direction le Sud, premier jour d’un atelier en soirée dans le 14°…
… et première fois dans le métro aux heures de pointe depuis longtemps.

J’ai dans la tête des tas de phrases d’auteurs comme chaque fois avant d’ouvrir un atelier. Aujourd’hui il y a cette phrases de Peter Handke qui, dans Le poids du Monde raconte qu’il s’exerce à réagir par la langue à tout ce qu’il perçoit. Il s’exerce au reportage immédiat d’impressions ressenties à mi-chemin entre l’âme et le corps.

Moi aussi je m’exerce, à mi-chemin entre mon âme habitée de littérature et mon corps compressé par la foule, debout dans cet espace instable entre les wagons à côté d’un type en tee-shirt et caleçon large en tissu noir brillant. Le type porte des tennis dernier cri (enfin, pour moi), il a accroché ses Rayban dans le V de son tee-shirt de marque et s’est accroché à la poignée où nous nous tenons en grappe en essayant de ne pas nous faire coincer par les glissements des plaques métalliques qui déplacent continument le sol de cet entre deux wagons. De l’autre main, le type tient un livre de poche, épais, et il lit. J’ai oublié de dire la peau foncée et les cheveux rasés sous la casquette, la cinquantaine. Non, je n’ai pas vu le titre du gros livre de poche que cet homme lit.

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Cet homme ne le sait pas mais le plaisir de voir ce livre dans sa main me pousse, au retour de l’atelier, à sortir le livre de Jane Sautière des la pile des livres qui m’ont tenu compagnie pendant l’été : Stations (entre les lignes) aux Éditions Verticales, 2015.

Au début, le livre de Jane avait fait remonter cette phrase (de… aidez-moi : Perec ?) : « On pourrait dire toute une vie en racontant les portes qu’on a ouvertes. »

    « Gare de Francouville
    (…) J’avais six ans lorsque nous sommes revenus en France, et je suis émerveillée d’avoir un jardin, un cellier qui sent le papier journal humide et l’escargot, où j’héberge un lapin ; émerveillée d’aller chercher l’eau à la source de la ville avec une dame-jeanne, de me laver dans un gros tub en zinc en semaine, de fréquenter les bains-douches municipaux le dimanche et, surtout, de voir passer les trains au raz du jardin. Je faisais des signes au conducteur et il me répondait toujours.
    Mon grand-père, que je n’ai pas connu, était cheminot. J’ai souvent entendu parler de son engagement syndical jusqu’au-boutiste (il était toujours dans les derniers à terminer une grève, voire le dernier), de son alcoolisme qui rencontrait la férocité de ma grand-mère et provoquait les violences qui ont précipité, outre le manque d’argent, le départ du foyer de leurs deux enfants, mon père à quatorze ans comme mousse et ma tante, mariée tôt à un homme bien plus âgé qu’elle. »

Dire toute une vie en racontant non pas les portes ouvertes mais par les lieux qu’on a habités, ces stations sur le chemin d’une vie — un peu comme les vêtements éveillaient, dans Dressing, la mémoire des événements qui leur étaient liés.

    « Métro
    Changement à Stalingrad vers la ligne 5 pour rejoindre la gare du Nord. Le couloir de la correspondance est bondé, ça avance quand même vite. Foule du matin, pressée, coagulée et pourtant fluide, on avance au pas de charge. Le moindre accroc et ralentissement et ce sera la collision. (…) Ascension vers le RER bondé, odeurs du matin, mélange d’eau de toilette et de vêtements sales. Je me propose de lapider l’inventeur de ce parfum à la noix de coco et je rattrape mon estomac avec les dents. Je détourne les yeux de la calvitie spongieuse et grasse sur laquelle j’ai le nez. Pourquoi je ne m’habitue pas ? »

Non pas simple récit de vie mais réflexion sur soi – le monde – la vie comme elle va, comme elle court — d’une station l’autre, d’une tranche la suivante — et toujours la gravité magnifique des phrases de Jane creusant profondément chacun des sillons ouverts par l’écriture.

    « Gare de Courbevoie, Montparnasse-Bienvenüe, Vavin
    (…) J’ai acquis, dans cette épouvante de l’enfermement, un métier : je suis devenue éducatrice pénitentiaire (…) et j’ai, rétrospectivement, plus d’admiration que d’étonnement pour la très jeune femme qui choisit de s’empoigner avec ses ombres plutôt que de les laisser incuber. Il y avait, dans la recherche d’une issue propre aux détenus, quelque chose qui me paraissait à ma portée, tandis que la liberté était inaccessible, trop grandiose, trop pure, trop belle finalement pour guérir des misères de pierres tombales. »

Aviez-vous lu Fragmentation d’un lieu commun ? Si un jour vous avez suivi avec moi une formation sur comment dire le réel de l’autre dans les métiers de la relation, alors vous m’aurez entendu lire des fragments de ce livre écrit sur le fil de la nécessité la plus exigeante — quand l’écriture doit redonner à la vie ce que le réel avait pris au vivant.

    « Saxe Gambetta (entre autres)
    (…) Je me souviens de cette cellule, d’où pendait toujours une grande serviette de couleur (« tu sauras où je suis quand tu passeras »). Les proches des détenus hurlaient depuis la plate-forme de la gare quelques phrases, désignées comme « parloir sauvage » par l’administration, et cette sauvagerie avait le goût irremplaçable de la mûre acide du roncier. Je l’avais vue, elle, la jeune amoureuse, la « Elle » archétypale, toute pâle, accrochée des deux mains à la balustrade, sur la plate-forme de l’escalator où je suis maintenant, pour héler son homme de toutes ses forces, comme le font les autres. Et elle est restée là, navrée, on ne l’entendait pas, le petit filet de voix de ce rossignol que le bruit de la ville écrasait. »

Ainsi va ce nouveau livre de Jane Sautière porté, comme Fragmentation d’un lieu commun, par la nécessité de dire un réel écrasant et, l’empoignant par l’écriture de le mettre à distance.

    « On aimerait se distinguer, avoir pour les autres des sentiments, d’ailleurs on en a. Ce matin ça sent le sûr, une odeur de corps confit au lit, quelque chose de fané et de moite. En face, une fille jeune, jean et grosses écharpe autour du cou, je la remarque parce que me cinglent les fuites de ses écouteurs. Elle a le front étroit de l’animal de troupeau. Mais ce n’est pas elle qui pue. Sans doute nous tous, adjoints les uns aux autres, suants d’être coagulés. Souvent cette envie, là dans ce piétinement, dans ce collage obligé de taper dans le tas, avec rage. On ne peut pas s’aimer, on est trop près. »

Alors viennent se glisser parmi les autres quelques stations plus joyeuses comme la découverte du Tram de Gentilly jusqu’à la porte de la Villette :

    « Le plaisir de rouler sur les boulevards extérieurs, paysage particulier. Même la nuit, il y a à voir. Cette petite boutique, épicerie, fruits et légumes exagérément colorés dans l’obscurité, les cases lumineuses des fenêtres des logements en nombre, les gens sont chez eux, nous dans notre bel aquarium, éclairé lui aussi (…) une traversée de l’ordinaire, l’enfilage de la rémanence des scènes quotidiennes, ce que la traversée rend saillant et qui, sinon, ne serait qu’à peine perceptible. Le terrain de stade éclairé où des jeunes jouent, l’érable frêle et gracieux aperçu dans le square de la Butte du Chapeau-Rouge, la laverie libre-service dans sa lumière blanche, la flèche lumineuse qui désigne la boulangerie (…) »

Avec, toujours en ligne de fond, la pensée de ce monde en marche et de soi parmi les autres en mouvement vers on ne sait où, mais écrivant, mais vivant.

    « Mon père, déjà âgé, s’arrêtait devant toutes les palissades de chantier, tous les travaux, il faisait même l’effort d’aller voir comment évoluaient les grands travaux, ceux qui vont marquer un changement dans la vie des habitants et un progrès, pensait-il. Je fais pareil maintenant. La construction du tramway va de la porte de la Chapelle jusqu’à celle de Vincennes en passant juste devant chez moi a été une succession de moments d’une curiosité inépuisable. Une attente fébrile. Puis la joie d’utiliser le fruit de cette attente, comme une rétribution à la masse de travail. Il faut vieillir pour s’émouvoir de cela, pour noter l’architecture des efforts, voir comment, alors que l’informe et la boue s’étaient installés, d’un coup, une étape se franchit, une trajectoire se dessine. Accompagner cela par la conscience claire qu’il s’agit de vivre dans son temps et qu’il est compté. »

 

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Lire c’est vivre plus

Le voyez-vous, le petit livre à gauche au-dessus de la pile de ceux qui m’ont tenu compagnie pendant l’été ?

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La lecture nous mène sur le chemin de la vie et permet chaque jour de vivre autrement, de vivre plus, lit-on sur la quatrième de couverture de Lire c’est vivre plus, qui rassemble les contributions de David Collin, Christian Garcin, Françoise Gaudry, Alberto Manguel, Claude Margat, Lambert Schlechter, Catherine Ternaux, sous la direction de Claude Chambard. Editions l’Escampette, juin 2015. (Vous voyez son prix sur la photo ? 2 € !)

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J’ouvre pour vous quelques pages de ce petit livre qu’il faut de toute urgence faire passer à vos amis lecteurs – un ouvrage à plusieurs voix, entre les auteurs écrivant dans le livre et les auteurs qu’ils citent, comme ici :

    « Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis. »
    JB Pontalis dans L’Enfant des limbes, cité par François Gaudry.

… et les auteurs donnant en partage leur passion pour le livre et la lecture.

    « Quelques livres ont suffisamment marqué ma vie et influencé son parcours pour que je pense à les emporter dans ma tombe. Ils me serviront d’ailes. »
    Claude Margat

Je continue ?

    « Le texte comme absolue exception parmi les préoccupations des hommes, le geste d’ouvrir un livre : irréparable invisible inexistant, l’activité de lire n’a presque jamais eu lieu, il faut chasser le gibier, labourer la terre, puiser de l’eau, il faut sauver sa peau, il fut de jour en jour survivre, il y a le soleil qui brûle, il y a la terre qui gèle, il faut ramasser du bois, il faut essayer de faire du feu, il faut se protéger contre la pluie, être chaque matin à son poste, faire ses courses, de temps en temps un rapide coït, et tourne le manège frénétique des naissances & des décès, il faut enterrer les morts, et des paroles circulent, aussitôt dissoutes, les corps s’immobilisent, les corps pourrissent, au XVII° siècle, pendant la nuit, Spinoza écrit son livre, quelques-uns au cours des siècles feront le geste d’ouvrir son livre, quelques uns passeront des heures & des heures devant ses pages, pendant que tourne, effréné, le manège des naissances & des décès. »
    Lambert Schlechter

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« Chaque époque engendre ses monstres, qui sont ennemis de la pensée, de la réflexion, de la bienveillance et de la compréhension. Les monstres aujourd’hui, ce sont les puissances économiques froides et destructrices, la financiarisation du monde, la technolâtrie béate, le libéralisme mondialisé, les folies identitaires et religieuses. La lecture est une mise à l’écart provisoire de tout cela, un reflux de l’hostilité du monde, une manière de fourbir nos armes par l’étude et la compréhension, le partage et l’intuition, l’émerveillement et la résistance, le silence et la construction de soi. »
Christian Garcin

« Je pense qu’on ne devrait lire que des livres qui nous mordent et cognent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas avec un coup de poing sur le crâne, pourquoi le lisons-nous ? Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous »,
écrit Kafka dans une Lettre à Oskar Pollak en 1904, ici cité par Lambert Schlechter.

Suivant la piste ouverte par Kafka, j’ajoute ma touche à Lire c’est vivre plus en vous invitant à découvrir la merveille parue chez Verdier en avril 2015, Prendre dates, Paris, 6 janvier – 14 janvier 2105, écrit par Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, rencontrés pendant l’été au Banquet du livre de Lagrasse. La « mer gelée » attaquée en nous par la hache qu’est ce livre, ce sont les dix-sept corps assassinés et les trois corps assassins, à Paris, en janvier 2015 — le silence qui déjà recouvre ces événements de l’hiver. Le livre est « une contribution, avant que l’histoire ne se fige et que les pages se tournent », un livre écrit à quatre mains pour répondre à l’absolue nécessité d’en passer par le langage pour remettre de l’humain sur ce qui, il y a si peu de temps encore, provoqua notre sidération.

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Avant de vous quitter pour replonger dans les pages d’un autre de ces livres qui m’accompagna pendant l’été, Pèlerinage à tinker creek, d’Annie Dillard – trouvé lui aussi à Lagrasse parce qu’une amie de passage, lectrice américaine, me dit que c’était le plus beau de tous les livres qu’elle avait lus –, (Annie Dillard, dont j’ai publié quelques passages ici, de En lisant en écrivant), avant de retourner, donc, dans ce livre écrit par une femme qui s’isola dans les montagnes de Virginie après avoir réchappé d’une pneumonie qui avait menacé sa vie, avant de retrouver les dernières pages de ce bonheur d’observer grâce à elle la nature et de comprendre ce que la regarder dans ses plus petits détails nous dit de la vie et de la place de l’humain dans le monde – entre l’infiniment grand et l’infiniment petit…

… avant, donc, de vous quitter, voici David Collin et les liens qu’il fait entre écrire et lire et voyager dans Lire c’est vivre plus :

« Des pans entiers de notre imaginaire, dont nous ne soupçonnons pas l’existence, se révèlent dans la lecture telles les chambres secrètes d’un palais rêvé. Et captés par le mouvement de la lecture, emporté par notre adhésion au texte, par notre absorption entre les lignes du roman, nous déplions ces mondes, nous leur donnons vie.
Nos expériences de vie ne suffisent pas à vivre toutes les vies que nous aimerions vivre. (…) La littérature répond aux questions que nous n’osions pas nous poser, en pose de nouvelles, agrandit nos territoires intérieurs, élargit nos horizons. Le lointain est aussi à l’intérieur de nous. C’est sans doute pourquoi voyager, lire et écrire, vont si bien ensemble. »
David Collin

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Avec Pierrette Fleutiaux

« Cette vivacité, cette impétuosité que peut avoir ma mère ! L’insatiable curiosité de la petite villageoise pour le vaste monde. Et la tendresse pour les embarras des exilés. »
    « Enfant, elle parlait le patois de son village, qui n’était pas le même exactement que celui du village voisin, une langue des frontières occitanes où les mots latins étaient encore très reconnaissables mais dont les déclinaisons s’étaient écrasées au fil des siècles sous le long meulage des travaux et des jours de la vie paysanne. »

C’est la voix de Pierrette Fleutiaux dans Des phrases courtes, ma chérie. L’auteure accompagne sa mère jusqu’à la fin de sa vie, elle écrit cette traversée.

    « Avec les gosses des autres villages, elle faisait chaque jour plusieurs kilomètres à pieds pour se rendre à l’école du bourg. Dans cette école, comme sur tout le territoire de la république, on parlait français. Toute rechute dans le patois était interdite. Elle n’a pas ouvert la bouche jusqu’à ce qu’elle sache former des phrases absolument correctes. L’institutrice s’était inquiétée de ce mutisme, ses parents aussi. Interrogée, sollicitée, ma petite mère ne livra jamais son secret. Peut-être ne savait-elle pas elle-même ce qui lui clouait ainsi la langue. Apprendre le français, avant toute chose. C’était la première porte de toutes celles qu’elle a dû forcer. Mais, contrairement à ses petits camarades du village, elle a su que c’était une porte essentielle, celle qui conditionnait l’ouverture de toutes les autres. »

J’aime lire ce texte lorsque je mets la focale sur la question de la langue, en atelier. Disparition des langues maternelles qui ont historiquement permis l’usage de la seule langue française sur le territoire… L’idée de cet épuisement, dont parle Pierrette Fleutiaux au sujet de sa mère, accompagne ceux qui peinent à affermir leur propre langue dans l’écriture — à trouver une musique et des mots qu’ils reconnaissent comme leurs.

    « Je pense que c’est là, dans la petite classe de l’école primaire du bourg, que ma mère a commencé son harassante entreprise de conquête. Rien n’irait de soi, il faudrait gagner de haute lutte, toujours. En elle, une toute petite enfant ne cessait de se hisser hors de la langue maternelle. On ne devine pas ce que c’est ce hissement perpétuel, chez ceux qui portent au cœur de leur chair une langue d’enfance qui est une langue méprisée. Chez certains, il a pour effet secondaire la violence. Chez ma mère, c’était l’épuisement. »

Écrire… il me semble connaître la nécessité de ce hissement, et vous ?

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Écrire l’étranger avec Philippe Rahmy

« On écrit pour faire taire la bête en soi. »

C’est la voix de Philippe Rahmy lorsqu’il tente de saisir le choc de sa rencontre avec Shanghai, dans Béton armé.

    « Je voudrais écrire la ville telle que la vivent ceux qui la bâtissent. Aboutir à quelque chose qui ressemble à l’idée du travail bien fait, une espèce de point fixe. Un emblème dont on pourrait dire qu’il est beau et surtout qu’il permet à d’autres de vivre mieux, comme un pont, par exemple. »

Au sujet de Philippe Rahmy, on lira François Bon sur Tiers livre, ou les amis de remue.net. Ou encore la fiche de lecture de Benoit Vincent.

Mais lisez-le plutôt.

    « Combien de fois mourir de son vivant, quelle place faire à la mort en soi pour écrire ? Quelque chose se termine. Voilà ce qu’il m’est possible de dire sans trahir ma méditation devant le ville ni le sentiment diffus d’une autre réalité tout aussi présente à cet instant que je ne peux qualifier qu’en termes d’oubli et d’enfouissement. Quelque chose se termine. Cette chose, je veux essayer de la raconter, sachant que Shanghai n’aura de cesse de me harceler parce qu’elle est belle et capricieuse, et que la réalité chinoise voudra me faire taire en me faisant écrire un texte qui la concernera, elle exclusivement. Elle, et ses étés morcelés par la chaleur, brouillés de gyrophares, et ses crissements de pneus, et son odeur de gomme cramée, et sa foule corvéable, un ensemble qui bouge et qui transpire devant les cinémas, un ensemble à peine vêtu à la terrasse des cafés, dans les vitrines, prêt à être consommé, corps et marchandises, elle, la Chine dans l’œil des hommes, dans le miroir des femmes, elle et son soleil aveugle, et son peuple aveugle, et ses lois aveugles, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, dans la brûlure des lampes, des chutes, des coups et des insultes, Shanghai en petite robe courte, aux longues jambes nues, aux mains gantées fumant une cigarette à l’angle de la rue. »

    « Je retourne à ma terrasse. Écrire. M’en tenir aux faits. Ne rien inventer, ne rien supposer. La terrasse est bondée. Je vais au parc. Comment circonscrire une ville dont le rayon excède ce que l’esprit peut concevoir ?
    Shanghai. Le bruit est assourdissant. Les gens crient pour se dire bonjour. L’étendue, plantée de fanions et de cerfs-volants, ressemble à la chevelure d’une charmeuse de serpents. Je sors un livre. Un vieux, assis sur le même banc, crache par terre. Un corbeau vient boire son crachat. Shanghai. Personne ne parle. Exister suffit.

    Voyager à travers le langage comme à travers le paysage. Être, à parts égales, le monde et les mots. Shanghai est le texte que je porte, autant que l’espoir de pouvoir l’écrire. »

Un appétit de voir et de dire qui accompagnera celles et ceux qui aimeraient écrire le voyage.

Récit du voyage que fit Philippe Rahmy à l’invitation de l’Association des écrivains de Shanghai, Béton armé mêle la fraîcheur des premières fois à sa longue fréquentation des mots.

Chagall new york

 

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Avec Pierre Michon

« J’ai face à l’écriture une tactique contournée, peut-être superstitieuse,

c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher »

C’est Pierre Michon, énonçant ce qui le constitue écrivain dans Le roi vient quand il veut.

    « Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. Je passe mon temps à déplacer le tabouret. Si je me dis bille en tête, bien assis devant la question : « Qu’est-ce que je pense de Rimbaud, qu’ai-je à dire devant cela ? », rien ne peut en sortir, absolument rien. Mais tout d’un coup, un jour, un matin, j’ai bien déplacé le tabouret, j’ai biaisé la question, et ma première phrase est là. Et quand la première phrase est là, il n’y a plus qu’à tirer le fil, tout continue, tout marche.
    Je peux ajouter que ça marche quand je suis ivre de mon sujet, quand je m’éprends de lui. »

Intense nécessité de dire ; cruelle exigence ; connaissance des abîmes… La création fraie ses chemins entre longues périodes arides et puissantes pulsations de l’écriture.

À la question du miracle que fut pour lui les Vies minuscules, Michon répond :

    « Le miracle c’était simplement, à près de 40 ans, de pouvoir danser enfin sur mes deuils. C’était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref, toute chose en son contraire. »

Et, pour accompagner ces fêtes dont je souhaite qu’elles soient celles du passage vers un renouveau, je vous confie ces derniers mots :

    « Écrire, c’est changer le signe des choses, transformer la douleur passée en jouissance présente, faire de l’art avec la mort. Je ne valorise absolument pas la douleur, je ne suis ni doloriste ni saint-sulpicien. Seule l’écriture, cet après-coup inouï, peut la sublimer en joie, c’est-à-dire lui donner un sens. L’écriture n’est jamais là au moment où les choses se passent, elle vient après, bien après parfois. »

Passion et création

Avec Annie Dillard

« Qui m’apprendra à écrire ? désirait savoir un lecteur ? »
    « La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l’éternité que tu couvres lentement, affirmant le griffonnage du temps comme un droit, et ton audace comme une nécessité ; la page, que tu couvres opiniâtrement, que tu détruis, mais en affirmant ta liberté et ton pouvoir d’agir, comprenant que tu détruis tout ce que tu touches, mais le touchant néanmoins, parce que agir vaut mieux qu’être là dans l’opacité pure et simple ; la page dans la pureté de ses possibilités ; la page de ta mort, à laquelle tu opposes toutes les excellences défectueuses que peut réunir ta force vitale : cette page t’apprendra à écrire. »

De En vivant, en écrivant, d’Annie Dilllard, je transcrirais volontiers d’autres passages tant l’ouvrage m’est une compagnie précieuse.

    « Si tu étais un guerrier zoulou frappant ton bouclier avec ta lance pendant quelques heures en compagnie de cent autres guerriers zoulous, alors tu serais peut-être à même de te préparer à écrire. Si tu étais une vierge aztèque sachant des mois à l’avance qu’un certain matin les prêtres allaient te précipiter dans un volcan brûlant, et si tu passais tous ces mois en purifications rituelles et à boire des liquides douteux, tu serais peut-être, le moment venu, prête à écrire. Mais comment, si tu n’es ni un guerrier zoulou ni une vierge aztèque, comment te préparer, toute seule, à entrer dans un état extraordinaire par une matinée ordinaire ?
    Comment lancer la toupie ? Où trouver un bord – un bord dangereux ? Où le chemin de ce bord et la force de le gravir ? »

D’autres parlent du livre sur la toile : ici un passage que j’avais projet de vous transmettre, sur ce que nous cherchons dans la lecture, de L’ivre de lecture.

Et ici, une lettre de la Magdelaine, d’un amoureux de la littérature et de la psychanalyse, ami cher à ce titre, disparu depuis peu : Ronald Klapka.

Parce qu'une femme