Compléments du non

La voix de la narration,

je la fais très vite travailler dans le cycle Chantiers qui s’ouvrira bientôt. Alors on se demande : qui est-il, ce narrateur qui nous parle dans le livre ? Quelle relation entretient-il avec l’histoire qu’il raconte ? Comment la raconte-t-il, avec quelle voix ?

Parmi les romans sortis en cette rentrée littéraire, le premier roman d’Aurore Lachaux nous saisit avec sa voix âpre et rugueuse – parfois drôle – pour nous raconter les circonstances de la mort de son père et sa colère (ce complément du non à sa mort). Un livre bouleversant et magnifique, qui rejoindra les textes qui viennent alimenter mes ateliers.

« [Mon père] croyait encore en 88 que si on faisait bien son travail, qu’on aimait le faire, qu’on était pas un connard avec les gens avec lesquels on travaillait – pas des « collaborateurs », mon père les appelait les « compagnons » –, alors si on était tout cela – ce qualificatif dont tout DRH se foutrait bien aujourd’hui : honnête, c’est ça, mon père croyait qu’il suffisait de faire les choses honnêtement pour que les choses continuent. Serge*, le fils, le cash, plus de cash, n’était pas suffisamment content et a vu dans l’usine, non pas les compagnons et mon père sur la chaîne de montage, – le geste, la technique, l’apprentissage du geste et de cette technique –, il a vu l’absence de blé, l’absence à son goût, le « pas assez » rentable. Lui, Serge, a détruit, méthodiquement. Il a dit par l’entremise du service du personnel à tout un ensemble de gens d’aller profondément se faire foutre et tant pis pour la technique – pas celle du management, non, celle qui fascine les gosses. Pour mon père recroquevillé sur la piste d’atterrissage de Toulouse-Blagnac, là, cerné par les flics, c’était les compagnons qui allaient disparaître et puis un lieu où ça parlait. Même longtemps après, recasé dans une grande boîte internationale dans un bureau où je crois il s’emmerda, il dira regretter l’atelier. Il aurait pu être un sacré trou de balle mon père, avec ses diplômes et les compagnons dont il supervisait le travail. Mais je crois qu’il avait trop d’admiration pour le geste. Ça lui rappelait l’école : le lycée technique, les machines […] Tu veux être ingénieur ? Ok, mais fade-toi déjà le cambouis, travaille la tôle, forge, prends ta blouse, dessine, construis, trace, et pas à l’ordinateur sur un truc propre, tu vas prendre tes Rotring, tu vas tracer, tu vas tordre, la matière tu vas la voir et tu vas la sentir, tu vas soupeser ta fonction. T’es pas un chef, t’es un concepteur et tu sais réaliser tes plans, tu vas voir si c’est de la merde ou pas, en vrai, dans l’atelier. Le réel tu vas t’y confronter et pas qu’un peu. Et puis t’agiras pas tout seul contre les autres. Ingénieur c’est pas être chef. Mon père voulait être à la production et l’entrée pour lui, au début des années 90, dans une grande boîte a été la découverte d’un monde complètement détraqué, un monde de bureaux avec sa première fournée de diplômés d’école du commerce – bye-bye les ingénieurs, votre avis de scientifique on s’en branle, tu peux bien pleurer sur tes règles de calcul. Les calculs qui sont arrivés là relevaient de bien autre chose, d’un autre monde. Et ça il l’a perçu assez rapidement mon père. La chaîne de montage était un truc de ploucs – trop sales – le véritable prestige maintenant c’était non plus le dessin technique mais les techniques de management, les tableaux bidon pour accroître le capital, les savantes équations pour dégager le plus de monde : le compagnon entrait dans la masse salariale qu’on gère, qu’on évalue chaque année dans le confort feutré d’un bureau gris pareil à tous les gris d’une veste de manager, le compagnon devenait un mot bizarre, un mot suspect.
Je regrette que mon père n’ait pas pu lire Bourdieu ou Wacquant, enfin tous ces gars qui se sont un peu intéressés à toutes ces logiques bien dégueulasses qui ont concouru à la transformation de son monde. Il les avait comprises, les logiques, mais je vois assez bien le sourire un brin emmerdé qu’il aurait eu s’il avait eu la possibilité de lire quelque chose qui aurait décrit ce qui présidait à l’éviction progressive et assurée des rapports à peu près sains entre les gens qui travaillent. On en aurait parlé. »

* Serge Dassault, fils de Dassault, qui avait repris l’usine de production d’avions où travaillait le père de la narratrice.


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