Enténèbrement – covid 19 jour 11

J’avais choisi de ne pas parler ici de la lecture du très beau et terrible dernier roman de Sarah Chiche, Les enténébrés, paru en septembre… Après l’été, le monde voulait la joie, la vitesse et l’insouciance, le monde voulait vivre.

Si je n’ai pas emporté le livre de Sarah Chiche dans mon abri, lorsque j’ai préparé à la hâte les livres qui m’accompagneraient dans ma quatorzaine (quatorzaine aujourd’hui transformée en confinement généralisé), j’en avais heureusement saisi quelques passages. Car Sarah Chiche est, elle aussi, une sentinelle, si l’on associe la vague proliférante du virus qui menace notre humanité aujourd’hui, à la vague proliférante de destruction de notre planète par le dérèglement climatique qu’elle mettait alors en scène, de façon magistrale. Le moment serait-il venu de donner la parole aux sentinelles ?

« À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles de l’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations du blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoquèrent, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut-être commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. »

Ce premier chapitre, après avoir déplié la chaîne des conséquences humaines des catastrophes climatiques, se clôt sur la gare centrale de Vienne, où se trouve la narratrice, où convergent des vagues de migrants démunis poussés sur les routes de l’exil – « des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras ».

La narratrice, Sarah, est mariée à Paul, intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde. Plus loin dans le récit, on assiste à l’une des conférences que donne Paul, qui permet à l’auteure de poursuivre ce dramatique portrait de l’état de notre planète aujourd’hui.

« Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, dit Paul, dans le cadre plus ou moins rassurant d’une disparition totale de l’humanité comme de la planète à un horizon cosmologique, quand le soleil explosera, dans des milliards d’années. Non. L’extinction de l’humanité dans un horizon historique est une certitude. […] L’accélération du processus de destruction est en marche. Regardez bien autour de nous, regardez, les attitudes de certains dirigeants américains, russes ou chinois sont des arguments d’« après moi le déluge ». Ils savent. Ils savent que, puisque nous allons tous mourir dans un horizon prochain, autant profiter de la manière la plus radicale et la plus totale des dernières ressources. L’exemple que je donne toujours, c’est celui des frères Koch, ces deux septuagénaires américains à la tête d’une fortune de quarante milliards de dollars, au bas mot, et qui se battent becs et ongles contre l’Agence fédérale de protection de l’environnement, pour qu’on puisse continuer à exploiter, en toute immunité, le pétrole des sables bitumeux canadiens de l’Alberta et l’acheminer, par oléoduc, jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique. Pour extraire ce pétrole, on a été obligé de construire une centrale nucléaire. Alors, comment expliquer que, malgré leur âge et leur fortune, ils continuent à déverser deux cent mille tonnes de carbone de plus par jour dans l’atmosphère terrestre ? Par notre faute, le climat se détraque. Les sécheresses et les inondations entraînent des famines. Les famines, des émeutes. Les émeutes, des répressions sanglantes. Les répressions, des guerres. Les guerres, l’exil des plus démunis. L’Apocalypse qui s’annonce est une Apocalypse sans royaume. […] Il n’y aura plus de place pour tout le monde sur terre. L’unique choix de raison sera donc, pour un grand nombre d’hommes, de spéculer sur la faim dans le monde, de pousser à l’exode les plus vulnérables, de favoriser le tri racial, les guerres et les génocides, d’écraser les plus démunis […] Dans ce processus, la certitude croissante, génération après génération, d’une fin de l’humanité sèche, insensée, videra de sens les concepts usuels de Bien. »

Aujourd’hui, maintenant que la puissance de propagation destructrice du virus s’abat sur les plus faibles, « écrase les plus démunis », aujourd’hui j’écoute la voix de Wajdi Mouawad, qui « jette ses forces dérisoires dans l’écriture » pour « faire preuve de présence aux autres » pendant ce temps du confinement.

« Est-ce vrai ou non, je l’ignore, mais on dit que les poissons sont revenus dans la lagune de Venise, on dit même que des dauphins y ont été aperçus, on dit aussi qu’à présent, la nuit, dans le ciel de Paris, on peut apercevoir les étoiles […] On dit aussi que la consommation d’électricité a drastiquement diminué, on dit aussi que quelque chose est entrain de se réveiller auprès des humains, on dit que les animaux reviennent, on dit que le ciel respire, on dit que les machines se sont mis à ralentir, on dit que quelque chose commence à souffler. »

Au jour 4 de son Journal de confinement, Wajdi Mouawad regarde un tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac. Abraham, Isaac ligoté, le couteau dans la main de son père, l’ange qui retient la main du père, l’ange qui vient arrêter la mise à mort, le sacrifice. « Et si l’humanité était Abraham, obéissant à cette loi, cette loi devenue divine des exploitations, des brutalités, de l’usage que l’on fait du monde ? […] Et si nous étions Abraham sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, la vie elle-même, la vie de la jeunesse, la vie des enfants et des générations à venir ? […] et si le virus était un ange arrêtant notre bras sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, et si cet ange exterminateur était entrain de nous dire quelque chose d’immense ? […] Quelle alliance saurons-nous inventer entre nous ? Quels mots pour la nommer, et qui pour l’écrire ? […] Comment ferons-nous pour donner un nouveau sens aux mots de la tribu ? »

Laisser cheminer ces mots dans le silence du confinement. Quelle forme prendra-t-il, le nouveau monde que nous devrons construire, après ?