Chemins de vies en placement familial

Ce petit livre vient de paraître — un recueil de textes racontant l’accueil d’enfants confiés au Service de placement familial de Plaisir, dans les Yvelines.

Le directeur du service avait proposé une formation à l’écriture des pratiques aux assistantes familiales, éducatrices et chef de service de son équipe : « Quand j’ai proposé cet atelier d’écriture, j’avais en tête ce que j’entendais ici et là au sujet des enfants que nous accueillons, de leurs parents, mais également autour de pratiques professionnelles originales qu’il est difficile d’appréhender dans toute leur complexité. Pouvoir témoigner par écrit de ces richesses pourrait probablement aider à en saisir toute la subtilité, toute l’humanité, car il est avant tout question de l’humain, avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes et ses certitudes. »

Aller à la page écrire un ouvrage sur les pratiques


La formation s’est déroulée sur 9 journées, en 2016-17. Nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture. J’ai invité les dix professionnelles qui constituaient le groupe à renoncer à la neutralité attendue dans les écrits professionnels pour écrire de façon vivante et investie. Ce travail de mise en mots de l’expérience, assorti de l’écoute favorable des textes dans l’atelier, a permis une reconnaissance réciproque des pratiques et des valeurs partagées entre assistantes familiales et éducatrices ; il a consolidé les relations entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Certaines se sont dites libérées de préjugés et mieux à même de comprendre le travail de leurs collègues.

« Notre métier ? Ce beau métier, enrichissant et difficile, qui nous fait vivre tant de vies, avec tant de jeunes si différents… Ils marchent sur un fil, s’accrochent à des branches – tantôt d’un chêne, tantôt d’un bouleau –, et nous faisons chacune partie d’un ensemble qui prend soin d’eux. »

L’atelier est un puissant stimulant pour l’écriture. C’est autour de l’écriture que les liens se tissent, que les singularités s’énoncent. Ce qui se cherche, dans l’atelier, c’est la particularité de chaque voix, de chaque point de vue, de chaque histoire. Ainsi l’atelier redonne-t-il confiance dans le pouvoir d’évocation de l’écriture, ainsi soutient-il le désir de transformer l’expérience en mots pour la partager et la transmettre. Ainsi, dans notre atelier, les récits ont-ils peu à peu restitué le quotidien de l’accompagnement des jeunes accueillis, la complexité de leurs parcours et des suivis – le long et lent travail de restauration des enfants par l’équipe.

Le dernier jour de la formation, le directeur est venu entendre les participantes. Nous avions constitué un recueil avec certains textes écrits pendant l’atelier, il l’avait lu. Il parla de la formation comme d’un temps qui permet de se rencontrer autrement – « le climat est essentiel, savoir créer les conditions pour libérer l’écriture, que chacune puisse écrire ce qu’elle ressent ».

Voici quelques unes des paroles échangées ce jour-là, tressées avec de courts extraits du recueil. (Les participantes venaient de relire le recueil que j’avais constitué avec certains de leurs textes.)

« Tous ces écrits sont d’une sensibilité, d’une authenticité qui me touchent beaucoup ; c’est si émouvant de se rendre compte qu’on est capables d’écrire de belles choses sur notre métier. »

    J’aime quand tout le monde est à la maison. On entend la télé, je sens qu’il y a de la vie dans la maison. Les portes s’ouvrent et se ferment, les odeurs de la salle de bain après la douche, Romain qui fait du sport dans sa chambre – j’entends le bruit de ses efforts quand je passe dans le couloir –, les odeurs qui se dégagent de la cuisine, le bruit de la vaisselle, Mehdi qui vient souvent me voir, me demande si je veux de l’aide, il met la table avec moi, pose bien la serviette de chacun à sa place. Voilà une table accueillante où nous venons manger tous les soirs.

« Tous les textes me touchent, c’est bien qu’on puisse les partager avec d’autres, on a toujours dit et pensé qu’on était seules, mais s’asseoir ici et on se rend compte qu’on n’est pas si seules que ça. Relire ces textes, ça donne à réfléchir – ça aide à penser l’expérience, le travail en équipe – on voit que ça bouge. Ça me remplit de fierté qu’on ait fait ça. »

    Cher petit poussin,
    Il y a onze ans, tu es arrivée dans ma famille, tu es venue te nicher au creux de mon cœur. Tu ne l’as pas décidé, mais cela a été jugé nécessaire pour toi. Ça tombait bien car on avait encore beaucoup de place dans nos cœurs et énormément d’amour à partager.

« En lisant le recueil on se dit qu’aucune de nous ne s’est trompée sur le choix de son métier : on n’est pas là par hasard. »

    Tu as trois ans et demi. La porte du service s’ouvre. Tu apparais soudainement accompagné de ton éducatrice, vêtu d’un vieux pull en laine rose, aux manches trop larges et rétrécies. Tu portes de vieilles chaussures noires aux bouts très abîmés. […] Debout, le regard effrayé, tu te colles aux jambes de ton éducatrice dont je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir. Ton inquiétude est si grande que tu fais pipi sur toi.

« On a fait des efforts, on se demandait comment on allait s’en sortir de l’écriture et de l’atelier – on a pris conscience de la valeur d’écrire. J’éprouve de la fierté d’avoir réussi à écrire, on s’est enrichies dans la transmission de chacune, c’est magnifique. »

    Aujourd’hui, tu es âgée de vingt ans. La relation après ton départ a beaucoup changé. Une complicité s’est installée entre nous. Je suis devenue pour toi une tata confidente, dès que tu te sens en difficulté tu me fais appel. Les liens se sont renforcés, dus à notre distance.

« Je n’avais pas imaginé qu’on finaliserait l’atelier par un recueil qu’on exposerait, j’ai senti une grande fierté. J’ai essayé de le lire avec la tête de quelqu’un qui ne fait pas le travail, ma lecture était chargée d’émotions. On voit bien la place de chacune dans les textes, éducatrices et assistantes familiales, on a la même sensibilité malgré nos différentes places. »

    Ton envie d’être portée et d’exister dans la tête de tes parents t’obsède, te ronge et t’empêche de t’épanouir. Comment t’aider à avancer avec ton histoire et tes difficultés ? Comment les transformer en envies pour que tu puisses aller vers notre aide et nos bras qui te sont tendus ?

« Cette formation m’a fait du bien pour dégager mes émotions – ça a fait resurgir des histoires anciennes. Je n’aurais jamais imaginé participer à l’écriture d’un recueil. »

    Chaque retour à l’école te renvoie à tes démons, surtout depuis ton entrée en sixième. Tes crises de larmes, quand tu jettes tout et claques les portes – tu peux hurler pendant des heures en tapant le mur de ta chambre ! Dans ces instants je suis perdue, je ne sais pas quoi faire pour t’aider, t’apaiser.

« J’ai été très touchées par certaines images dans les textes, elles sont maintenant « nichée au fond de mon cœur ». Ce métier, c’est vrai il nous fait vraiment voyager. Il nous fait croire à nous. Quand on lit ces textes, chaque mot a sa valeur. »

    Quand je t’ai accueilli, tu avais vingt-deux mois. Je pensais que ça allait être facile de commencer avec toi car ma vision du travail, à ce moment-là, était très différente de celle d’aujourd’hui. Tu es mon premier accueil, ma première expérience professionnelle, tu arrives tout petit. Ton histoire vient à peine de commencer après avoir vécu presque deux ans à la pouponnière de Bourg-la-Reine. Sache-le bien, tu n’as pas été abandonné par tes parents. Ton placement était judiciaire, c’est-à-dire fait par la justice afin de t’épargner le désaccord, l’incapacité de tes parents de t’élever dans un climat serein, sécurisé, stable et constructif.

« L’atelier a permis de faire tomber certaines barrières. On se rend compte de ce qu’on a en commun pour travailler dans la direction du mieux-être des enfants accueillis. On est remontées aux racines du choix du métier. »

    Il fait beau aujourd’hui, les fenêtres de ma maison sont ouvertes, une Audi noire vient de se garer juste devant chez moi et je pense à toi, Bilal, qui aimes tant les voitures, toi qui les connais toutes, leur nom, leur marque, et même depuis l’année dernière leur couleur. Je revois ta mine réjouie et ton regard pétillant de bonheur lorsque tu m’as raconté tout ce que tu avais vu et fait au salon de l’automobile où tonton t’avait emmené parce que tu as tellement bien grandi. Maintenant tu es capable d’aller sans crainte dans un endroit où il y a du monde et du bruit, de respecter les règles, d’écouter les consignes.

« L’écriture c’est du gai, du rire. Cette sérénité du moment d’écrire, et le silence respectueux dans l’atelier. »

    Lundi, la lumière est grise, tu dois avoir trois ans, ou trois ans et demi si nous sommes en automne. Je suis à peu prés sûre que c’est lundi – le service est calme, je suis la seule éducatrice présente, il n’y a pas de visite. C’est l’après-midi, certainement vers quinze heure trente ou seize heures, après la sieste. Tata est avec nous dans la petite salle. Tu es assise sur ses genoux. Tata m’explique que tu dois me parler ou alors c’est moi qui doit te parler selon elle. Je ne sais plus quelle est sa demande. Tata te trouve triste et en colère. Ton nez coule encore, oui, il coule ce nez. Et quand il coule c’est que tu ne vas pas bien.

« C’était une ouverture. On s’est lancées, on vous a fait confiance et vous avez découvert nos compétences cachées. Je n’aurais jamais cru que j’étais capable. »

    Il faisait très chaud durant ce mois d’août 2016. Ta mère téléphonait chaque jour au service pour prendre de tes nouvelles. Elle demandait aussi à avoir quelques photos de toi pour l’aider à trouver le courage de supporter cette douloureuse séparation avec son si jeune enfant. Après un second interrogatoire avec la brigade des mineurs, ton père a rapidement avoué que c’était lui qui avait porté la main sur toi. Il était alors seul avec toi dans la voiture familiale, attendant ta mère partie faire des achats dans une pharmacie toute proche. En son absence, il n’a pas supporté tes pleurs et, excédé, il a réagi de manière disproportionnée et inadaptée, n’ayant pas le réflexe de sortir du véhicule avec toi et de rejoindre ta mère – ce qui aurait pu éventuellement t’apaiser.

« Ce travail ensemble. On comprend que chacun a son style, on est dans la lecture, pas dans le jugement. Ce groupe m’a fait penser à ma ville natale, Constantine ; les gens ne se rencontraient pas, et grâce à la construction de 7 ponts, maintenant on circule facilement d’une rive à l’autre et on peut se rencontrer. »

On peut se procurer le livre auprès du Service du placement familial de Plaisir, en écrivant à l’adresse suivante : placement-familial.78@groupe-sos.org

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