Chemins de vies en placement familial

Ce petit livre vient de paraître — un recueil de textes racontant l’accueil d’enfants confiés au Service de placement familial de Plaisir, dans les Yvelines.

Le directeur du service avait proposé une formation à l’écriture des pratiques aux assistantes familiales, éducatrices et chef de service de son équipe : « Quand j’ai proposé cet atelier d’écriture, j’avais en tête ce que j’entendais ici et là au sujet des enfants que nous accueillons, de leurs parents, mais également autour de pratiques professionnelles originales qu’il est difficile d’appréhender dans toute leur complexité. Pouvoir témoigner par écrit de ces richesses pourrait probablement aider à en saisir toute la subtilité, toute l’humanité, car il est avant tout question de l’humain, avec ses forces et ses faiblesses, ses doutes et ses certitudes. »

Aller à la page écrire un ouvrage sur les pratiques

La formation s’est déroulée sur 9 journées, en 2016-17. Nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture. J’ai invité les dix professionnelles qui constituaient le groupe à renoncer à la neutralité attendue dans les écrits professionnels pour écrire de façon vivante et investie. Ce travail de mise en mots de l’expérience, assorti de l’écoute favorable des textes dans l’atelier, a permis une reconnaissance réciproque des pratiques et des valeurs partagées entre assistantes familiales et éducatrices ; il a consolidé les relations entre les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Certaines se sont dites libérées de préjugés et mieux à même de comprendre le travail de leurs collègues.

« Notre métier ? Ce beau métier, enrichissant et difficile, qui nous fait vivre tant de vies, avec tant de jeunes si différents… Ils marchent sur un fil, s’accrochent à des branches – tantôt d’un chêne, tantôt d’un bouleau –, et nous faisons chacune partie d’un ensemble qui prend soin d’eux. »

L’atelier est un puissant stimulant pour l’écriture. C’est autour de l’écriture que les liens se tissent, que les singularités s’énoncent. Ce qui se cherche, dans l’atelier, c’est la particularité de chaque voix, de chaque point de vue, de chaque histoire. Ainsi l’atelier redonne-t-il confiance dans le pouvoir d’évocation de l’écriture, ainsi soutient-il le désir de transformer l’expérience en mots pour la partager et la transmettre. Ainsi, dans notre atelier, les récits ont-ils peu à peu restitué le quotidien de l’accompagnement des jeunes accueillis, la complexité de leurs parcours et des suivis – le long et lent travail de restauration des enfants par l’équipe.

Le dernier jour de la formation, le directeur est venu entendre les participantes. Nous avions constitué un recueil avec certains textes écrits pendant l’atelier, il l’avait lu. Il parla de la formation comme d’un temps qui permet de se rencontrer autrement – « le climat est essentiel, savoir créer les conditions pour libérer l’écriture, que chacune puisse écrire ce qu’elle ressent ».

Voici quelques unes des paroles échangées ce jour-là, tressées avec de courts extraits du recueil. (Les participantes venaient de relire le recueil que j’avais constitué avec certains de leurs textes.)

« Tous ces écrits sont d’une sensibilité, d’une authenticité qui me touchent beaucoup ; c’est si émouvant de se rendre compte qu’on est capables d’écrire de belles choses sur notre métier. »

    « J’aime quand tout le monde est à la maison. On entend la télé, je sens qu’il y a de la vie dans la maison. Les portes s’ouvrent et se ferment, les odeurs de la salle de bain après la douche, Romain qui fait du sport dans sa chambre – j’entends le bruit de ses efforts quand je passe dans le couloir –, les odeurs qui se dégagent de la cuisine, le bruit de la vaisselle, Mehdi qui vient souvent me voir, me demande si je veux de l’aide, il met la table avec moi, pose bien la serviette de chacun à sa place. Voilà une table accueillante où nous venons manger tous les soirs. »

« Tous les textes me touchent, c’est bien qu’on puisse les partager avec d’autres, on a toujours dit et pensé qu’on était seules, mais s’asseoir ici et on se rend compte qu’on n’est pas si seules que ça. Relire ces textes, ça donne à réfléchir – ça aide à penser l’expérience, le travail en équipe – on voit que ça bouge. Ça me remplit de fierté qu’on ait fait ça. »

    « Cher petit poussin,
    Il y a onze ans, tu es arrivée dans ma famille, tu es venue te nicher au creux de mon cœur. Tu ne l’as pas décidé, mais cela a été jugé nécessaire pour toi. Ça tombait bien car on avait encore beaucoup de place dans nos cœurs et énormément d’amour à partager. »

« En lisant le recueil on se dit qu’aucune de nous ne s’est trompée sur le choix de son métier : on n’est pas là par hasard. »

    « Tu as trois ans et demi. La porte du service s’ouvre. Tu apparais soudainement accompagné de ton éducatrice, vêtu d’un vieux pull en laine rose, aux manches trop larges et rétrécies. Tu portes de vieilles chaussures noires aux bouts très abîmés. […] Debout, le regard effrayé, tu te colles aux jambes de ton éducatrice dont je n’ai d’ailleurs gardé aucun souvenir. Ton inquiétude est si grande que tu fais pipi sur toi. »

« On a fait des efforts, on se demandait comment on allait s’en sortir de l’écriture et de l’atelier – on a pris conscience de la valeur d’écrire. J’éprouve de la fierté d’avoir réussi à écrire, on s’est enrichies dans la transmission de chacune, c’est magnifique. »

    « Aujourd’hui, tu es âgée de vingt ans. La relation après ton départ a beaucoup changé. Une complicité s’est installée entre nous. Je suis devenue pour toi une tata confidente, dès que tu te sens en difficulté tu me fais appel. Les liens se sont renforcés, dus à notre distance. »

« Je n’avais pas imaginé qu’on finaliserait l’atelier par un recueil qu’on exposerait, j’ai senti une grande fierté. J’ai essayé de le lire avec la tête de quelqu’un qui ne fait pas le travail, ma lecture était chargée d’émotions. On voit bien la place de chacune dans les textes, éducatrices et assistantes familiales, on a la même sensibilité malgré nos différentes places. »

    « Ton envie d’être portée et d’exister dans la tête de tes parents t’obsède, te ronge et t’empêche de t’épanouir. Comment t’aider à avancer avec ton histoire et tes difficultés ? Comment les transformer en envies pour que tu puisses aller vers notre aide et nos bras qui te sont tendus ? »

« Cette formation m’a fait du bien pour dégager mes émotions – ça a fait resurgir des histoires anciennes. Je n’aurais jamais imaginé participer à l’écriture d’un recueil. »

    « Chaque retour à l’école te renvoie à tes démons, surtout depuis ton entrée en sixième. Tes crises de larmes, quand tu jettes tout et claques les portes – tu peux hurler pendant des heures en tapant le mur de ta chambre ! Dans ces instants je suis perdue, je ne sais pas quoi faire pour t’aider, t’apaiser. »

« J’ai été très touchées par certaines images dans les textes, elles sont maintenant « nichée au fond de mon cœur ». Ce métier, c’est vrai il nous fait vraiment voyager. Il nous fait croire à nous. Quand on lit ces textes, chaque mot a sa valeur. »

    « Quand je t’ai accueilli, tu avais vingt-deux mois. Je pensais que ça allait être facile de commencer avec toi car ma vision du travail, à ce moment-là, était très différente de celle d’aujourd’hui. Tu es mon premier accueil, ma première expérience professionnelle, tu arrives tout petit. Ton histoire vient à peine de commencer après avoir vécu presque deux ans à la pouponnière de Bourg-la-Reine. Sache-le bien, tu n’as pas été abandonné par tes parents. Ton placement était judiciaire, c’est-à-dire fait par la justice afin de t’épargner le désaccord, l’incapacité de tes parents de t’élever dans un climat serein, sécurisé, stable et constructif. »

« L’atelier a permis de faire tomber certaines barrières. On se rend compte de ce qu’on a en commun pour travailler dans la direction du mieux-être des enfants accueillis. On est remontées aux racines du choix du métier. »

    « Il fait beau aujourd’hui, les fenêtres de ma maison sont ouvertes, une Audi noire vient de se garer juste devant chez moi et je pense à toi, Bilal, qui aimes tant les voitures, toi qui les connais toutes, leur nom, leur marque, et même depuis l’année dernière leur couleur. Je revois ta mine réjouie et ton regard pétillant de bonheur lorsque tu m’as raconté tout ce que tu avais vu et fait au salon de l’automobile où tonton t’avait emmené parce que tu as tellement bien grandi. Maintenant tu es capable d’aller sans crainte dans un endroit où il y a du monde et du bruit, de respecter les règles, d’écouter les consignes. »

« L’écriture c’est du gai, du rire. Cette sérénité du moment d’écrire, et le silence respectueux dans l’atelier. »

    « Lundi, la lumière est grise, tu dois avoir trois ans, ou trois ans et demi si nous sommes en automne. Je suis à peu prés sûre que c’est lundi – le service est calme, je suis la seule éducatrice présente, il n’y a pas de visite. C’est l’après-midi, certainement vers quinze heure trente ou seize heures, après la sieste. Tata est avec nous dans la petite salle. Tu es assise sur ses genoux. Tata m’explique que tu dois me parler ou alors c’est moi qui doit te parler selon elle. Je ne sais plus quelle est sa demande. Tata te trouve triste et en colère. Ton nez coule encore, oui, il coule ce nez. Et quand il coule c’est que tu ne vas pas bien. »

« C’était une ouverture. On s’est lancées, on vous a fait confiance et vous avez découvert nos compétences cachées. Je n’aurais jamais cru que j’étais capable. »

    « Il faisait très chaud durant ce mois d’août 2016. Ta mère téléphonait chaque jour au service pour prendre de tes nouvelles. Elle demandait aussi à avoir quelques photos de toi pour l’aider à trouver le courage de supporter cette douloureuse séparation avec son si jeune enfant. Après un second interrogatoire avec la brigade des mineurs, ton père a rapidement avoué que c’était lui qui avait porté la main sur toi. Il était alors seul avec toi dans la voiture familiale, attendant ta mère partie faire des achats dans une pharmacie toute proche. En son absence, il n’a pas supporté tes pleurs et, excédé, il a réagi de manière disproportionnée et inadaptée, n’ayant pas le réflexe de sortir du véhicule avec toi et de rejoindre ta mère – ce qui aurait pu éventuellement t’apaiser. »

« Ce travail ensemble. On comprend que chacun a son style, on est dans la lecture, pas dans le jugement. Ce groupe m’a fait penser à ma ville natale, Constantine ; les gens ne se rencontraient pas, et grâce à la construction de 7 ponts, maintenant on circule facilement d’une rive à l’autre et on peut se rencontrer. »

On peut se procurer le livre auprès du Service du placement familial de Plaisir, en écrivant à l’adresse suivante : placement-familial.78@groupe-sos.org

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Écrire une histoire de vie par e-mail

« Ce travail que j’ai mené avec vous m’a enrichi et a fait « grandir » mon écriture. »

Nous ne nous connaissions pas, avec Chantal, le jour où elle s’est inscrite à l’atelier Histoires de vies par e-mail. Nous avons travaillé à distance, elle en Ardèche et moi sur les routes où me mènent mes interventions, sur huit séances, sans nous rencontrer autrement que par le biais de son écriture, et de mes retours sur ses textes.

« J’ai eu beaucoup de doutes quant à ma capacité à arriver au bout de cette histoire mais vos retours me motivaient et me faisaient partir sur des pistes auxquelles je n’avais pas pensé. »

L’histoire que Chantal voulait écrire, est celle d’une enfant juive à qui sa mère a toujours caché ses origines. La mère s’était cachée à la campagne avec ses deux enfants pendant la guerre. Ensuite, le secret sur les origines a duré — toute la vie de la mère et jusqu’après sa mort.

« Au début je me demandais pourquoi passer par toutes ces étapes pour en arriver à écrire un texte. Mais toutes les séances d’écriture m’ont servi pour les séances finales, quand vous m’avez invitée à écrire mon récit. J’ai découvert que j’allais puiser dans ces textes initiaux pour enrichir mon texte final, lui donner de la consistance et le rendre intéressant. »

Le récit s’est écrit en deux temps, entre le présent de la lecture d’une lettre laissée par la mère à ses enfants, chez un notaire — quand elle leur dévoile après sa mort le secret de leurs origines –, et les réminiscences du passé, la poids de ce secret pendant la guerre.

« J’ai découvert aussi l’attachement que l’on pouvait avoir pour un personnage. Comment se mettre en quelque sorte dans sa peau pour lui donner chair, crédibilité, force et vie. »

Le récit est vif, incarné. On s’attache à cette fillette obstinée qui sait bien que quelque chose ne tourne pas rond et qui continue à vouloir découvrir ce qu’on lui cache, malgré les dénégations de sa mère.

« J’ai même eu comme une frustration en le quittant. J’avais l’impression qu’il avait encore des choses à dire. J’aurais voulu aussi faire vivre d’autres personnages de l’histoire. Comme une envie de reprendre mon récit et de le continuer. Mais ça c’est une autre histoire ! »

Parler de son écriture à une personne inconnue n’est pas simple. Nous avons construit cet accompagnement à deux, et la vie et le travail ont permis que la confiance s’instaure, malgré l’éloignement. Un texte est né, étape après étape. Ainsi qu’un autre regard sur l’écriture.

« J’ai appris à être beaucoup plus exigeante avec mon écriture et ça, il ne faut pas que je le perde.
Chantal Miel »

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Voir l’atelier écrire une histoire de vie par e-mail

Un atelier roman sur l’année

Il s’agissait de s’engager dans l’écriture d’un récit, ou d’un roman, sur l’année.

L’atelier, centré sur le travail de la narration, s’inspirait du creative writing workshop américain. Le dispositif était sensiblement différent de celui des autres ateliers : chacun écrivait entre les séances à partir des propositions données en fin d’atelier, et lisait les textes envoyés par les autres. Nous parlions des textes pendant les séances. Ce dispositif donne toute sa place à l’accompagnement des chantiers de chacun par leur lecture approfondie dans l’atelier.

Comme dans chaque atelier, nous avons pris soin des textes avec bienveillance et respect — avec l’exigence qui permet d’entrer dans le travail littéraire, aussi. Notre travail est ici décrit par celles qui l’ont investi sur la durée. Quelle belle diversité !

« Septembre, mardi 22. Neuf autour d’une table.

Je déballe ma salade. Un gamin étrange traîne sa peau dans un bled perdu au milieu de nulle part. L’arrivée d’une fête foraine et d’un gars louche, va redistribuer les cartes du jeu.

J’ai choisi cette histoire en me disant qu’elle ne m’embarquerait pas dans un récit impossible ou en tout cas trop difficile à traiter pour moi pour l’instant. Ce sujet a l’avantage aussi de ne pas nécessiter un gros travail de recherche demandant du temps. Enfin, raison plus mystérieuse, le gamin s’est battu férocement avec d’autres personnages et d’autres histoires pour avoir la première place. Il a insisté et me dit sans cesse : « Je suis là. »

Les mois filent et l’atelier se déplie : nous voilà caractérisant des personnages, des lieux, des époques, des langues, des narrations. Qui parle ? Qui fait quoi ? Où ? Comment et pourquoi ? Réponses et nouvelles questions se mêlent : Ne peut-on pas dire… J’aimerais que… Je voudrais… Tu crois que… Tu pourrais… « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » J’aime ça.

Nous tenons aussi un journal de la création. Dans le mien, tout se mélange assez rapidement : des idées sur mon histoire, des choses sur ma vie personnelle, des recherches, des phrases entendues ici et là et, bien sûr, de grandes citations : « En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche. » Les Shadoks.

Entre l’écriture de mon histoire, le journal de la création et les travaux de recherche, tout commence à se relancer et à se nourrir naturellement, ce qui met en veilleuse la petite voix intérieure qui dit : « À quoi bon…, pour quoi faire…, tu vois bien que ça marche pas…, ton récit il avance pas…, tu n’y arriveras jamais… Ha, ha, ha ! »

Avec l’atelier, je ressens de plus en plus que l’écriture se travaille comme une matière physique, palpable, une sorte de terre glaise. Les mots sont heureux, changeants, fuyants, mats, huileux, brillants, glissants, rêches, triomphants, déconfits, mais surtout vivants. Il devient donc plus facile d’avancer dans le travail, car ce qui se construit peut aussi se déconstruire, se reconstruire.

Mai, mardi 31. Quatre autour d’une table.
Certains ont quitté l’aventure. Pas grave, à quatre, on a bien avancé. Le navire est arrivé à bon port. Mon chantier a pris forme et un certain nombre d’éléments piliers ont été posés grâce à l’atelier, ce sont comme des balises pour cheminer dans le travail : le narrateur et personnage principal a sa propre langue ; l’histoire est découpée en chapitres ; le premier jet des trois premiers chapitres a été écrit ; l’envie de continuer est forte et bien installée. Je suis contente d’avoir choisi cette histoire et je sais maintenant que je peux écrire plus.

Enfin, il va sûrement se passer des choses dans l’après-coup : les récits, les doutes, les avancées, les phrases et les mots des uns et des autres reviendront certainement dans des moments d’élaboration d’une histoire et d’écriture.

Le gamin continue à me dire : « Je suis là ! »
Merci l’atelier ! »
V.R.-P.

« Mon expérience à l’atelier Roman

Venant du scénario (art mineur de l’écriture car comme chacun sait, un scénario n’est que la trame d’un film et à la fin du tournage il finit à la poubelle), je suis arrivée à l’atelier avec une réelle envie d’écrire un roman et un fort sentiment d’imposture.  J’ai choisi de développer une histoire que j’avais d’abord pensée en scénario, il fallait donc l’aborder autrement mais je ne savais pas comment.

Les premières séances étaient une épreuve pour moi quand il fallait lire à haute voix ses textes, mais ça s’est avéré positif. On travaille mieux ses phrases, on a un retour direct, on prend mieux la mesure de l’impact de ce qu’on a écrit.
Les différents exercices comme les fiches de personnages, les scènes précises à écrire (scènes mettant en situation les personnages, description d’un décor important dans le récit, etc…) que j’ai fait dans un premier temps comme des devoirs obligés, m’ont en fait permis de me poser les bonnes questions sur mon récit, d’approfondir des aspects que je n’avais fait qu’effleurer.

Petit à petit, le roman s’est précisé.
Et surtout m’est apparu la différence entre le roman et le scénario, l’atelier me donnant des clefs pour aborder le travail différemment. Beaucoup de détails du récit ne sont pas du fait du scénariste, ils dépendent du travail des comédiens, des techniciens, du réalisateur, mais dans le roman l’auteur est le seul maître d’œuvre.
Ma crainte de départ était, voyant tous les détails qu’il fallait intégrer dans le récit, de me noyer dans des descriptions et des explications. C’est là que le travail en groupe, les retours au fur et à mesure sont très utiles. On se rend compte de ce que les gens comprennent ou pas, de ce qui leur manque.

Petit à petit, j’ai gagné de la confiance, dans mon histoire, dans mon écriture romanesque. L’ambiance de cet atelier a été plusieurs fois perturbée mais je m’y suis toujours sentie en confiance, ce qui m’a permis de livrer des textes sans m’auto-censurer et de définir peu à peu le ton du récit, en le corrigeant grâce aux différents retours.

A la fin des 15 séances, j’ai suffisamment de matière pour écrire mon roman. La structure, les personnages et le ton sont en place.
Le fait d’avoir des rendez-vous réguliers et une discipline imposée par le respect du travail de groupe, permet d’avancer quoi qu’il arrive, de se concentrer régulièrement sur son roman et ainsi de lui donner forme. »
Sylvie Chauvet

La saga d’un trou noir

Cette fois, j’allais y aller. Des années que j’écrivais, autour de mon grand trou noir (si vous voulez savoir ce que c’est, patience, je n’ai pas fini), des années que j’amoncelais des morceaux, des années que j’écumais les ateliers d’écriture en tout genre, dont à peu près toutes les formations avec Claire Lecœur, tout — histoires de vie, fragments, personnages, fictions… Cette fois, on allait voir. La grande confrontation : écrire avec des auteurs publiés, eux. Donc, forcément, qui savaient écrire, forcément qui savaient comment faire, forcément qui allaient trouver mes petits bouts épars nuls. Et qui surtout savaient comment on faisait tenir ensemble tous ces morceaux d’écriture, eux.

Moi j’étais avec une multitude de feuillets, je savais que je tournais autour de ce grand trou noir, mais qui parlait ? pour dire quoi ? et qu’est-ce qui m’autorisait à en parler ? à qui il appartenait ce personnage ? en quoi cela avait-il de l’intérêt ?

Premier atelier, premières lectures de textes. La honte totale malgré le retour positif de tout le monde. J’avais affaire à des pros, j’étais démasquée. Les textes des autres se tenaient, ils savaient écrire, eux. La première fois qu’ils ont utilisé le mot « pitch », je ne savais même pas ce que cela voulait dire. Et quand j’ai appris sa signification, je me suis aperçue que je ne pouvais pas le faire, moi…

Première esquive : ressortir de mon grand bazar les textes qui me semblaient le moins nuls, histoire de quand même garder la face. Et là, fin du monde : l’animatrice a une mémoire scandaleuse. Elle se souvenait de ce que j’avais déjà écrit, donc fin de non-recevoir : on est en atelier pour produire de nouveaux textes, pas pour ressortir d’anciens textes, aussi beaux soit-il.

Et là, il a fallu y retourner. Sauf que je me suis aperçue, au fil des consignes, que là où j’allais, je ne voulais pas aller. J’écris sur du vécu. Il y a des censeurs, vivants ou morts, qui me surveillent. On lit derrière mon épaule. Il y en a même qui trichent ! Rêves troublants, paralysie soudaine à l’écriture, réveils nocturnes très désagréables. Et si tu laissais donc tout cela, me disais-je, à quoi bon, et j’ai bien envie de faire de la danse africaine, c’est quand même beaucoup plus rigolo et plus ludique. Si je laissais donc là tous ces auteurs qui savaient si bien publier ? A chacun son affaire après tout. Ca n’a aucun sens ton truc !

Sauf que moi, j’aime bien relever le gant. Orgueil, défi, problème d’égo ? Désir très fort d’y arriver, comme un appel ? Manque profond que seule l’écriture comblera ? Peu importe. J’allais leur montrer et surtout, j’allais me montrer. Puisque d’autres y arrivaient, j’allais y arriver aussi. « En écrivant, je conduis à contre-sens sur une autoroute, de nuit et tous feux éteints. Il y aura des morts », j’avais lu cette phrase d’Eric Fottorino, et elle m’allait bien (ceux qui liront mon truc comprendront).

Ce grand trou noir, il fallait que j’en fasse une histoire sinon j’allais crever. Une phrase de l’animatrice m’a autorisé à continuer : « on n’écrit pas le vrai, on écrit vrai ». J’ai tout à coup eu la liberté de m’alléger des contraintes de la vérité de ce qui s’est passé pour construire mon propre récit. En fait, pour la première fois, j’ai pris la parole. Et j’ai pu la prendre car j’ai ressenti qu’il y avait un pacte entre nous tous de l’atelier. On était ici dans un espace où le respect, l’accueil des mots, la bienveillance régnaient. On avait le droit de pleurer, le droit de partir quand on n’était pas content, et même le droit de piquer des colères ! Pourvu qu’on laisse les autres écrire.

Le grand déclencheur de la mise en ordre de tout ce grand bazar (car j’ai aujourd’hui 8 chapitres rédigés et qui se tiennent, hé oui, pas mal pour un trou noir !), a été les deux consignes qui demandaient d’imaginer la première page et d’élaborer un séquencier avec les morceaux élaborés et à venir. La première page s’est imposée d’elle-même, elle est venue là, toute seule… Phénomène extrêmement troublant où l’on se dit que l’on n’est pas totalement aux commandes du véhicule de l’écriture. Déjà, il est sur l’autoroute, à contre sens, et tous feux éteints et en plus, on n’est pas aux commandes ! Pour moi qui aime avoir l’illusion que je contrôle tout, l’entreprise se révélait périlleuse. J’ai laissé faire.

Extrême confiance envers l’animatrice, bien sûr, je sentais que là, je pouvais lâcher, quelqu’un tenait derrière. Et extrême confiance aussi envers les autres écrivants dont j’avais peu à peu perçu aussi les failles, les faiblesses, les tâtonnements. L’une des participantes m’a avoué avoir pleuré en lisant mon texte… merci. Désolée, mais merci. L’équipe de bras cassés fonctionnait.

Et là, j’ai assisté à une drôle de dérive des continents où mes morceaux sont venus se coller les uns aux autres, au fil de l’écriture, des idées de morceaux déjà écrits surgissaient (y compris ceux que j’avais sauvagement supprimés de mon ordinateur), et j’ai trouvé qui parlait et d’où il parlait. Je tenais enfin le fil de ma pelote toute emmêlée, il me fallait maintenant tranquillement dévider tout cela.

Enfin, tranquillement, pas vraiment car je me suis tout à coup fait absorber par l’écriture. Je suis partie sur une autre planète. La planète des mots, celle où l’on découvre que supprimer un seul mot peut changer tout un texte, celle où l’on est à la recherche de « ce qui passe dans la langue », comme dit l’animatrice. C’est un vrai jeu de la vérité. Et je vous assure que tout ne passe pas. J’y pensais tout le temps, je faisais toutes mes activités quotidiennes avec mon ordinateur ou mon carnet en permanence sous la main, j’observais tout avec un œil tourné vers mes écrits, je dévorais littéralement tous les livres qui me tombaient sous la main pour voir comment les auteurs s’y prenaient. Je suis formatrice et pendant quelques mois, mes élèves ont été surpris d’avoir une enseignante en face d’eux avec de grands cernes, déconnectée du réel, en retard, s’arrêtant brusquement pour gribouiller quelque chose, arrivant avec des dossiers vides, des copies non corrigées, mélangeant les programmes, les noms, les niveaux…

Parallèlement à mes slaloms sur l’autoroute, je suivais le cheminement de l’écriture des autres écrivants, je découvrais comment eux aussi faisaient naître un personnage, qui prenait forme (il y avait même un fantôme, formidable épopée que de donner vie à un fantôme !). J’ai vu naître aussi un adorable petit gars, à la langue si particulière, à qui la terre parle ! C’était comme si on avait été des peintres et qu’on voyait peu à peu l’esquisse prendre forme, se dessiner, le trait s’épaissir, le dessin surgir. Magnifique.

Enfin, le travail sur la psychologie du personnage m’a, bien sûr, particulièrement intéressée (dernier appel à la lecture de mon truc). Chercher ce qui est menacé chez quelqu’un, chercher le vide sur lequel il marche, montrer tout ce qui se joue entre lui et les autres, travailler l’énigme autour de laquelle on tourne, faire voir comment il réagit quand on le pousse à bout… Tout ce qui allait enfin peut être permettre de donner du sens à mon truc… Ou pas.

Mais à l’atelier, on a même le droit de raconter des choses qui n’ont pas de sens, du moment qu’elles font vrai et qu’elles passent dans la langue !
Je vous remercie.
F.L.

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

 

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