Ce que trament les mots

Pas à pas, séance après séance, quatre mercredi dans l’année, se sont tissés les mots de quatre professionnelles de la relation venues écrire pour analyser leurs pratiques.

Formation Écrire et analyser ses pratiques

On se retrouve. On a compris qu’on repartira dégagé.e, le soir, du trop plein d’émotions, de questions ou de doutes qu’on aura mis au travail dans l’écriture, durant la journée. Alors on y va, on pose l’un après l’autre les mots du récit, on donne à voir là où ça bute, là où ça irrite, là où ça s’obscurcit… On laisse faire les mots car on sait que le cadre est sûr, bienveillant – les mots sont demandés, on est là pour ça, quelqu’un les attend. Alors, dans le silence de l’écriture, autour de la table, les mots tissent ce sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire, le tissent sans qu’on comprenne bien, encore, ce que les mots trament, à bas bruit.

Ce que les mots trament sans qu’on le sache avec sa tête tandis qu’on écrit – ces liens que les mots fabriquent entre eux parce que c’est leur nature, leur travail de mots –, on le découvrira bientôt, quand on lira son texte. Enfin, ce n’est pas si simple. On découvrira ce que les autres ont compris en écoutant le texte qui s’est écrit. On découvrira aussi que tous les lecteurs, autour de la table, n’ont pas entendu le même texte, qu’ils n’ont pas compris de la même manière ce moment, ce problème qu’on a raconté. C’est ça, le travail avec les mots. Ils produisent du sens, mais ce sens n’est pas arrêté, figé, unique. Les mots du texte vont proliférer dans la tête des lecteurs qui, à leur tour, créeront de nouveaux liens — et ça ouvre, et ça déplace, et ça décale de ce qu’on croyait, pourtant, avoir écrit.

Alors on assiste à ça, à cette prolifération du sens qui vient avec l’usage des mots, et on s’en réjouit, ensemble. On y va, on donne au texte de nouveaux mots, on y va de ses images, de son imagination, de ses expériences, de ses lectures, de tout ce qui pourrait, de près ou de loin, éclairer le récit qu’on vient d’entendre d’une autre manière, dégager de nouveaux angles. Car comprendre, c’est déplacer. C’est ouvrir de nouvelles perspectives à des vécus qui s’étaient enkystés, à des problèmes qui envahissaient la tête, au sentiment d’impasse — c’est créer des passerelles inattendus, c’est envisager une expérience autrement.

Voilà. Les visages se détendent autour de la table tandis que les mots opèrent. Chaque texte est, l’un après l’autre, ouvert aux lectures multiples — déployé, enrichi de paroles et de concepts qui invitent l’auteur.e à se dégager d’un vécu qui avait suspendu, un temps, l’activité de la pensée.

Penser son expérience et son travail. Les métiers, autour de la table, sont aussi différents que les esprits qui se prêtent au jeu de la lecture et de l’analyse des textes. Ils ont un point commun : ce sont des métiers qui n’existent que dans la rencontre avec un autre, ou avec des autres. Des métiers qui nous embarquent – corps, tête et affects –, dans la complexité des relations. C’est cela, souvent, qu’on vient mettre au travail dans le groupe. Cette complexité, à bas bruit, des relations de travail qui nous impliquent aussi, nous, personnellement.

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« Après une journée à tenter de prendre de la distance sur ma posture et accueillir les retours bienveillants, positifs et aidants, je repars avec vos retours, vos expériences. J’absorbe peu à peu cette nourriture, parfois devant une nouvelle page pour un texte repensé, parfois durant une séance. Me reviennent vos visages, des images et des explications qui me permettent d’amorcer un changement dans ma prise en charge du patient ou encore de lâcher prise avec le cadre rigide que je m’impose et retrouver confiance pour prendre plaisir dans l’accompagnement. »
Isabelle Lameyre, Sophrologue

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« J’anime des ateliers d’écriture, j’attise le désir d’écrire de l’autre, crée les conditions pour que l’écriture et la lecture de textes se fassent en groupe de façon bienveillante.

Écrire sur ce qui me pose problème dans ce métier solitaire, me permet d’élaborer des solutions concrètes aux situations de travail à priori sans issue, et de mieux comprendre ce qui se passe en moi au niveau de l’affect dans ma relation aux groupes et aux individus.

L’écriture spontanée lors de la journée d’analyse des pratiques est une première étape de travail, puis je lis mon texte et les membres du groupe le commentent, « l’amplifient », alors ma problématique s’éclaircit et je peux élaborer des solutions en mêlant mes mots aux leurs.

Cela m’aide à regarder en face ma posture, à la clarifier sur le terrain, à mieux choisir ce qui me convient et à accepter la réalité de mon travail, notamment ses limites.

La profondeur du champ d’analyse de Claire Lecœur me sécurise et me permet d’oser avancer vers de nouveaux horizons. »
MA

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« Je suis formatrice en français/culture générale auprès d’un public souvent en difficulté avec la langue française – c’est un euphémisme. Et j’écris parfois de la vulgarisation scientifique ou médicale. Et j’ai tenté de devenir biographe.

Appliquer à la lettre les instructions de l’Éducation nationale équivaut à endormir une classe entière dans les dix minutes qui ouvrent le cours. Donc je tâche de faire des pas de côté. D’aller chercher du côté des ateliers d’écriture pour joindre l’utile au ludique. J’avance à tâtons. Quand on ne marche pas sur des sentiers balisés, on se perd. Je découvre parfois de beaux chemins. Mais je tombe aussi dans des trous. Dans les journées « Analyse et écritures des pratiques » que propose Claire Lecœur, j’ai pensé que j’allais peut-être trouver un guide pour chemins de traverse. J’ai bien pensé, pour une fois.

Nous voilà donc partis à écrire un moment où, dans nos pratiques (diverses), nous rencontrons un problème. Ce peut être aussi la rencontre avec quelqu’un qui nous met au travail (pas forcé, mais presque). On écrit notre scène : qui est là, qui fait quoi, qui dit quoi, qu’est-ce qu’il se passe ? Fort heureusement, on a le droit de ne pas avoir trouvé de solution… ouf !

Plaisir d’écrire pour ceux qui aiment. Et plaisir d’écouter ce que d’autres ont vécu à un moment de leur vie professionnelle. Soulagement de constater que tout le monde bouge dans un métier relationnel.
Je pars sur l’histoire de ce vieux Monsieur de l’Académie d’Agriculture, très digne, tout en contrôle, dont j’ai entrepris d’écrire la biographie. Très fière de moi, toute contente de mon projet, première séance que je consacre au récit de son enfance. En moins d’une heure, mon vieux Monsieur est tout fendillé (récits de ses traumatismes multiples). Il éclate en sanglots. Inconsolable. Et il me téléphone désespéré pendant des jours et des jours. Le volcan ne veut plus s’éteindre. J’ai au bout du fil un enfant qui pleure. Je culpabilise : j’ai sûrement fait quelque chose de travers. Mais quoi ? Aurait-il fallu commencer plutôt par ses prouesses professionnelles ? Lui proposer de commencer par où il voulait ? Qu’est-ce que j’ai cassé ? Pourquoi me dit-il tout ça à moi et pas à ses proches (qui n’en savent rien m’a-t-il assuré) ? Pourquoi à moi ?

Ma carrière de biographe s’est brisée à la première séance. Sa femme m’appelle pour me dire de cesser ce projet. Elle n’a pas besoin d’insister, je suis moi-même dévastée, et redoute les appels de ce si gentil Monsieur. Et je pleure sans doute autant que lui. Certes, l’enfance de ce vieux Monsieur, pendant la guerre, a été très traumatisante. Mais moi je fais comment avec ce volcan que j’ai réveillé ? Pour canaliser la lave ? Pour arrêter l’irruption ?

Déjà, rédiger la scène me permet de sortir de mon propre tumulte. Tout ce débordement dans ma tête s’aligne en mots sages et rangés. Ça prend forme. J’ai déjà moins peur de ce que j’ai produit.

Puis c’est le temps des retours. Chaque participant s’exprime sur ce qu’il a entendu. Sur ce qu’il a compris de la situation (moi, nez sur le guidon, je n’ai rien compris). Sur les images que ce récit a fait venir. Je me sens déjà un peu plus légère avec ce partage. Apparemment, ils ne me jugent pas. Je dirais même qu’ils me rassurent, même s’ils n’ont pas la solution clefs en mains.

Claire clôt les retours et élabore des pistes de travail. Elle met d’autres mots sur le récit. Elle le met en perspective. Des horizons s’ouvrent. Elle questionne notre posture, notre recherche, nos moyens de travailler, notre quête, notre cadre. Peu à peu, on trouve du sens.

Ah oui, bien sûr… Gare à celui qui ouvre le capot d’une voiture qui roule à tombeau ouvert depuis des milliers de kilomètres sans aucun contrôle technique ! »
FL

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Dans mon métier, je rencontre, j’échange, je travaille en équipe et en partenariats, ou bien encore avec des prestataires, des clients. J’entretiens de nombreuses relations avec lesquelles savoir se positionner de manière juste me demande beaucoup d’énergie. Parfois je me heurte à un mur, à une difficulté à trouver le chemin d’une relation apaisée ou tout du moins dans laquelle je peux respirer, me sentir tranquille.
Parfois aussi, je ne parviens pas à composer avec l’autre car je demande trop, j’aspire à produire un travail de qualité et ne peut me satisfaire de l’approximation dont l’autre se contente. Ou bien au contraire, une fois que je décide de lâcher un peu, je me sens sous pression de l’exigence de l’autre.

En écrivant au sein du groupe d’analyse des pratiques, je me place concrètement, par la matière que sont les mots, face à la situation qui me pose problème. Grâce au regard des autres, elle m’apparaît plus clairement, les liens se font avec ce que je porte, mon histoire. Cela me permet de prendre de la distance, de me détacher. Les relations travaillées deviennent plus fluide, moins angoissantes, allégées de ce qui encombrait.

Le regard bienveillant de Claire et des participantes rend le processus agréable, l’échange est fructueux. J’apprends au fur et à mesure des séances à donner et recevoir avec plus de fluidité, à nourrir et être nourrie avec plus de douceur.
CL

 

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