Écrire la pratique en formation

Pendant deux ans, j’ai accompagné l’équipe des psychopédagogues du CMPP de Strasbourg à écrire et analyser leurs pratiques

Les récits, aujourd’hui rassemblés dans le recueil Ils nous font écrire, relatent l’investissement de professionnels narrateurs impliqués auprès de jeunes en difficulté.

Aperçu.

« L’image m’est venue, vous relisant – assemblant vos textes, leur apportant les dernières retouches –, d’une forêt aux essences variées. J’aime les arbres, et cheminer dans les forêts. J’aime la présence singulière de chacun des arbres dans la forêt de ce recueil – la variété de leur port, la diversité de leur feuillage, les contrastes entre les couleurs. Ensemble, nous avons pris soin de ces arbres, et dessiné sans le savoir les sentiers qui maintenant invitent le lecteur à randonner dans le paysage intrigant de notre forêt. Paysages et pistes multiples, nés de vos créations. Forêt habitée de la présence de celles et ceux dont vous racontez, dans vos récits, le cheminement à vos côtés.

Vous demandiez à penser vos pratiques de psychopédagogues en CMPP, à prendre du recul en vous aidant du processus d’écriture. Vous désiriez élaborer ce qui se joue dans les Pédagogies Curatives que vous menez auprès de jeunes en difficulté (dans leur rapport au savoir, aux apprentissages, aux autres, à leur propre histoire…) ; ces jeunes qui, souvent, vous mettent vous-mêmes en difficulté. Ensemble, nous avons travaillé selon le dispositif de l’atelier d’écriture des pratiques. Dans un premier temps, je vous ai invités à raconter votre travail d’accompagnants en vous attachant au vivant de la relation établie avec un jeune suivi. Ces premières écritures ont donné forme aux instants signifiants qui avaient ponctué le travail avec le jeune que vous aviez choisi ; elles ont donné à entendre les questions qui avaient surgi dans l’ici et maintenant de votre cheminement à ses côtés. Puis, à partir de ces premières narrations, et soutenus par les lecteurs favorables du groupe, vous avez élaboré et construit des représentations du jeune et de vous-mêmes avançant ensemble dans la dynamique évolutive de l’accompagnement.

Donner à voir soi-même impliqué avec l’autre dans la relation d’accompagnement. Donner à comprendre la progression d’un travail difficilement mesurable, car il vise la restauration du désir d’apprendre – et parfois de vivre – des jeunes que vous accompagnez… Non, écrire n’est pas chose facile lorsqu’on cherche à saisir ce qui se joue dans ces réalités humaines et relationnelles toujours plus complexes que ce qu’il serait possible d’en saisir… Mais n’en est-il pas toujours ainsi, dans toute clinique ? « Il s’en est passé des choses lors de nos rencontres grâce à toi – des moments si inconfortablement imprévisibles qui m’ont fait bien souvent douter de mon travail. » Partir de ce qui fait énigme, sans savoir ce qu’on va écrire… Tenter de saisir l’évolution telle qu’elle s’éprouve et s’observe, au jour le jour, dans les mouvements de la relation… Bien sûr on invente, car l’écriture trouve ses propres voies d’énonciation – elle choisit, elle trie, elle recompose : c’est le fait de l’écriture de transformer ce qui a été vécu pour le faire advenir en texte, comment ça s’est passé nous échappe toujours, ça s’échappe toujours, comme le réel dès lors qu’on cherche à le saisir… Mais les mots, eux, tandis qu’on cherche comment dire, tissent un sens qui n’existait pas avant qu’on commence à écrire ; ils rassemblent des éléments épars de la mémoire, opèrent des liens inattendus, ordonnent une cohérence, construisent pas à pas le recul où naît la pensée de l’expérience.

Peu à peu, dans le cheminement de l’écriture, dans le dialogue avec vos lecteurs privilégiés et avec les auteurs qui vous aident à penser, s’est ouvert un espace d’élaboration de vos pratiques. À l’image du récit littéraire, vos récits, partant des énigmes de la clinique, sont devenus ceux d’une quête : quelqu’un, quelque part, s’avance à la recherche de quelque chose… Ces récits mettent au jour, dans l’après-coup, ce qui s’est joué d’éminemment singulier entre le jeune que vous accompagniez et vous-même, acteur impliqué. « Psychopédagogue ? Je serais celle qui t’accompagne sur le chemin de la connaissance ? Je ne sais jamais de quoi sera fait ce périple, quelles haltes nous devrons faire, ni même parfois où nous cheminons ensemble. Et surtout, vers quel(s) savoir(s) nous voguons. » « Une Pédagogie Curative est une aventure à deux et une surprise de tous les instants », « un compagnonnage sur un bout de chemin », « un chemin co-construit par la rencontre, par un mouvement de va et vient entre deux sujets », « une rencontre avec ses doutes, ses tâtonnements, ses avancées, ses écueils. » « J’entre dans un suivi psychopédagogique comme j’entre dans un labyrinthe : je suis sûre du départ, je ne sais pas où est l’arrivée, je ne connais ni le chemin ni les obstacles, je ne sais quand j’atteindrai la sortie ni comment. »

Voyages en écritures, voyages en psychopédagogie… Pour ces écritures de votre clinique, nous avons exploré le pas à pas du travail, les temporalités de la rencontre, leur lent et obscur cheminement. « Se laisser surprendre par les avancées, les ralentissements ou les stagnations, l’imprévu. On accepte de ne pas savoir où l’on va, ni combien de temps. On sait une chose : on va inventer à deux, un temps. » Grâce à vos récits, nous partageons les savoir-faire et techniques de votre métier, mais aussi vos questions, vos doutes, vos improvisations dans l’instant – ces arts de faire qui font évoluer les suivis, chemin faisant. « L’autre m’enseigne un savoir sur lui-même, que je lui renvoie, par petites touches, pour qu’il se l’approprie. » « Le chemin est à réinventer pour chacun. Il y a cette rencontre humaine d’abord. Il y a aussi cette connaissance de l’autre qui s’opère dans les deux sens », « avec toujours la surprise de la rencontre, ce qu’elle apporte à chaque fois d’imprévu, d’inattendu, de nouveau. » « Il y a l’enfant, la psychopédagogue, la relation entre nous, le travail et la question du processus qui se met en place, ou pas. » Avec, toujours en toile de fond, cette question : « qui saurait dire l’incidence d’une telle rencontre ? »

Oui, écrire est difficile. Il a fallu transformer le jaillissement narratif initial en récits réflexifs, envisager la complexité des situations relatées pour mieux comprendre ce qui s’était joué dans les relations inter-subjectives qui sont au cœur de vos accompagnements. Le sens de votre travail auprès de Nazmiye, Sonia, Léa, Liam, Etan, Julien, Mira, Maëlle, Nico, Faiza, Magomet, Jean, Nélio, Kévin, vous l’avez construit au fur et à mesure de l’élaboration de vos récits. Ces élaborations mettent en lumière l’intrication des dimensions techniques et relationnelles, affectives, inconscientes de votre travail ; elles vous ont conduits à préciser vos postures d’accompagnants. « Mon travail est d’accompagner, d’aider les enfants à retrouver le désir d’apprendre. » « J’entends ce lien comme avant tout un lien de paroles, des paroles de reconnaissance de la singularité de l’autre, avec ses souffrances et tout ce qu’il est, et là où il en est. »

Écrire est, certes, difficile, mais vous témoignez, dans vos récits, de la fécondité du processus. « Le fait d’écrire sur la situation de cette adolescente m’a permis un décentrage émotionnel, libérant ma pensée et ouvrant sur d’autres champs de perspectives et d’accompagnement. Il m’a aussi permis une mise en ordre personnelle dans le travail psychopédagogique. » « Le travail d’écriture a été une force dans cet accompagnement. Le cheminement avec l’enfant s’en est trouvé éclairé et facilité. » Écrire vous a en outre permis de construire « une compréhension de la complexité, de l’intrication, des emmêlements, des interférences, de l’embrouillement dans les interactions de psychisme à psychisme, d’âme à l’âme, d’esprit à esprit, de cœur à cœur, de l’accompagnant à l’accompagné, du soigneur au soigné et du soigné au soigneur. »

Oui, je la trouve belle, y cheminant, la forêt de vos récits. Ample et profonde, variée. Des bosquets sombres et denses, mystérieux, s’ouvrent sur des clairières aérées. Ici, où l’on pensait impasse, se dégagent de nouveaux sens. Là, où l’on avait cru se perdre, se construisent de nouveaux repères, s’élancent des créations fécondes. Et, dans l’humus fertile de cette forêt, grandissent aussi les jeunes arbres dont vous avez pris soin, qui vous ont fait écrire. »


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