Écrire pour se trouver ?

Écrire… pendant un an nous avons écrit ensemble, avec les professionnels du Service d’Accompagnement à le Vie Sociale d’Etrepigny. Ils sont maintenant les auteurs de Le temps qu’il faut, aujourd’hui publié chez L’Harmattan.

IMG_5245

Le dernier jour de notre atelier, j’ai proposé que l’écriture se saisisse du chemin que nous avions parcouru ensemble, depuis le projet du livre jusqu’à son aboutissement. Il s’agirait de l’écriture et de ce qu’elle représente pour soi, de l’expérience de l’avoir partagée dans l’atelier, de son évolution — les textes seraient publiés ici, pour les lecteurs intéressés par l’écriture et son évolution dans les ateliers.

Je ponctue ces textes d’images glanées, le lendemain, au musée et dans la maison de Rimbaud, à Charleville Mézières.

***

« Écrire pour se trouver, pour se retrouver, pour se lâcher. L’écriture dompte plus facilement les mots que ma voix, je contrôle moins le stylo que ma parole. Comme si la spontanéité devait passer par l’outil scripteur. Paradoxe, l’écrit filtre l’émotion, permet l’expression vraie. Mais la relecture corrige et corrige, encore parfois rétablit la censure innée.

Pour l’ouvrage que nous avons écrit ensemble, je n’ai jamais douté. J’ai confiance en nous et je savais les compétences de chacun et la confiance en Claire a été évidente dès la première rencontre. Travailler dans le respect et la bienveillance, savoir faire émerger la capacité de chacun à écrire, cela a fonctionné. L’écrit nous a réunis dans un partage d’émotions, de rires et de larmes, de beaux textes.

Pour moi cela a été du plaisir. Voir se composer au fil des rencontres ce livre qui nous rassemble et nous ressemble et qui donne à voir le travail invisible avec des personnes handicapées. Un ouvrage fondateur.

Et après ? Écrire pour dire, écrire pour se dire. J’écris donc je suis. »
Sylvie Blanchemanche

***

« Je me souviens très bien des premiers temps d’écriture. Pas que je n’écrive jamais, au contraire. C’est une façon bien à moi de mettre en mots ce qui reste coincé, là, quelque part, au fond du gosier ! L’écriture allège, adoucit, elle peut être brute aussi mais elle est avant tout personnelle ou dédiée à un proche.  Ici, j’ai très vite ressenti chez Claire l’envie de nous faire « lâcher prise ». Nous allions devoir nous dévoiler un peu. A cet instant l’écrit, que j’utilise pour tout, ou rien, avec réflexion, ou sans, d’un coup m’a fait peur. Il allait falloir s’exprimer autrement.

J’ai touché du bout des doigts la peur d’une page blanche. Ce moment où nous avons tant de choses à dire mais où rien ne vient. La crainte d’être à coté, de ne pas trouver les bons mots, de ne pas avoir l’inspiration suffisante mais aussi celle de trop en dire et de se mettre, sans le décider vraiment, à nu.  Puis, au fil des séances l’écriture est apparue moins grave. La bienveillance de chacun permettait un certain soulagement, un certain apaisement, je voyais la possibilité d’une ouverture vers l’autre. L’occasion d’exprimer mes ressentis et de les partager plus aisément.

Nous avons tous joué le jeu, plus ou moins facilement, mais qu’il était agréable d’écrire, d’entendre notre quotidien avec toute l’élégance et la poésie que l’on met dans l’écriture. Aujourd’hui, cet atelier, je le vois comme une opportunité qui m’a été donnée d’exprimer les émotions traversant notre quotidien professionnel ; d’avoir cette chance que l’écrit nous offre d’être sans doute plus vrais, plus sensible et plus juste ; d’être au plus près des personnes que nous accompagnons en allant chercher au plus profond de notre esprit, le détail, le bon mot, celui qui fait la différence. L’écriture du cœur, puisque c’est, me semble-t-il de celle-ci dont il a été question pour donner naissance à notre livre me parait plus accessible, moins fermée aux autres, désacralisée. Il en ressort même un certain plaisir. La satisfaction du travail accompli et plutôt bien fait.

J’en ressors plus forte, valorisée. Je m’autorise à être fière par ce que je n’imaginais pas pouvoir faire. Je prends conscience que l’écriture est un indispensable compagnon de route si l’on prend le temps de l’apprivoiser. Un entre deux libératoire qui ouvre au monde, aux autres. Telle la lecture, mais ça, je le savais déjà. »
Françoise Pougeas

***

musée Rimbaud

« Quand on a abordé cette formation aux écrits professionnels, j’étais très réticente, je ne voulais pas la faire. Déjà ces mots ne me plaisent pas. Écrire : je ne sais pas ! Écrits professionnels : ça me gave ! Pour moi, c’était mettre des mots stéréotypés pour caser des gens dans des grilles et avoir un semblant de style pour des lecteurs qui ne lisent pas, mais qui calculent.

Puis j’ai découvert des écritures qui m’ont parlé, émue, emmenée. Je me suis aperçue que tous, nous étions capables de faire transpirer les mots dans les textes. Ils nous apportaient le plaisir d’écouter, de voyager chez les uns, chez les autres, pour mieux comprendre les situations, et notre vécu aussi. Nous mettions du nous avant de mettre du eux.

Mettre du moi, maintenant je me l’autorise un peu, en tout cas je sais que je peux essayer. Je sais aussi que l’équipe sait maintenant que je sais peu écrire. Je manque de mots. Comme ils savent que je ne sais pas très bien écrire, je peux oser, et essayer de me faire un peu plus confiance.

Pour les autres auteurs du groupe, très sincèrement, leurs récits m’ont permis de penser qu’on pouvait travailler ensemble, car ces mots employés, si différents les uns des autres, sonnent tous une même musique – la sincérité, la difficulté, le respect.

Alors, même si je n’ai toujours pas les compétences requises pour devenir écrivain, j’ai su tenir un stylo, c’est déjà bien ! »
Marie-Noëlle Lamotte.

***

« Je suis issue d’un milieu modeste, ma famille paternelle est nordiste et nous avons tous entretenu cet accent qui à l’oreille n’est pas aussi joli qu’un accent du soleil, mais il fait partie de nos racines, c’est notre patrimoine.

Ma grand-mère maternelle a plusieurs accents qui ne se distinguent pas vraiment. Elle a vécu dans différentes régions et sa façon d’écorcher les mots nous fait grincer les dents, à ma mère et à moi, nous la reprenons souvent – la conjugaison notamment. Mon frère, lui, est un génie ; au lycée il corrigeait même ses propres professeurs de français. J’ai souvent été complexée, par le passé, de l’aisance de mon frère et de ma mère à parler, à écrire. J’aime écrire mais malheureusement j’écris comme je parle, sans poésie, au contraire ! Je n’ai absolument pas confiance en moi quand j’écris, je me dévalorise dès les premières lignes, j’ai pas le niveau qu’il faut, j’aimerais être plus cultivée.

Cependant, mes écrits me ressemblent, ils sont simples, accessibles. C’est assez paradoxal, mais j’aime les mots. Je les trouve beaux, leur sonorité est presque mélodieuse. Et à chaque fois que je reviens de voyage, je me dis toujours qu’en France c’est là qu’on mange le mieux, mais c’est là aussi que notre langue est la plus belle, la plus précise, bien qu’elle soit hyper compliquée ! Mais remercions notre ministre, car bientôt nous écrirons tous en langage texto.

Lorsque j’écris dans ma vie personnelle, c’est parce que le langage oral ne me permet pas d’exprimer tout ce que je veux. De nature émotive, l’écrit me permet la mise à distance et de ne pas affronter directement le regard et l’expression de l’autre. J’ai beaucoup de pudeur à exprimer ce que je ressens à l’oral. Les écrits restent, peuvent être lu et relus… contrairement à la parole, qui s’envole. »
Audrey

***

Rimbaud

« Écrire pour moi, est, comme pour beaucoup d’autres choses, aussi attirant qu’effrayant, aussi motivant que figeant… Les premiers moments de cet atelier ont été un bras de fer avec moi-même : oser montrer, me dévoiler devant ces Autres, mes collègues, que je n’avais pas encore apprivoisés.

Mes écrits professionnels, en tant que psychologue, font appel à un vocabulaire technique, distancié, où il n’y a pas vraiment besoin de se mouiller. En revanche, pour cet atelier, j’ai dû y mettre du mien, mais aussi de moi…

Quoiqu’il en soit, dans toutes formes d’écrits, mes forces d’empêchement sont là : trouver le mot le plus juste, faire des phrases les plus parfaites possibles… Bref, l’idéal de perfection au détriment de bien d’autres choses.

Pourtant, lorsque je relis mes écrits, parfois anciens, j’éprouve souvent de la satisfaction, étonnée d’en être à l’origine.

Il m’arrive souvent de relire les textes que j’ai écrits pendant l’atelier d’écriture, dans des moments de doutes ou de houle. Je les fais également lire, de plus en plus, à mon entourage car je me sens fière de moi et convaincue que le vieux diesel que je suis peut, à son rythme, et en déposant les armes, écrire, tout simplement. »
Sarah

***

« Quand nous avons commencé à parler d’un ouvrage sur notre travail, qui plus est rédigé par l’équipe, je ne parvenais pas à me projeter. À chaque séance, je me disais : « Est-ce que je vais être capable de transmettre quelque chose ? »

Au fil du temps et des mots, j’ai apprécié écrire. En fin de compte, je me rends compte que ça n’est pas si difficile (même si quelques barrières persistent encore), et ça fait du bien ! Chaque lecture de texte a permis de partager entre nous, d’amener une approche et une réflexion différentes sur le travail effectué avec les personnes que nous accompagnons. Nous avons laissé libre cours à nos émotions. Maintenant, je me surprends parfois à me sentir fière de mes écrits et cela relève du miracle.

C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai eu des difficultés à supporter les propositions de retouches sur mes textes, alors que ce n’est pas le cas d’habitude. Même si je comprends la nécessité de ces corrections, des sentiments contradictoires font alors surface. Je suis déçue car j’ai la sensation de perdre une partie de mon texte, de ne plus en être tout à fait l’auteure et de ne plus partager totalement mon ressenti. Mais je reconnais que le changement améliore la compréhension de mon écrit et facilite sa lecture. »
Brigitte

***

 

musée Rimbaud, Charleville Mézières

 

Les formations pour écrire un ouvrage sur les pratiques se trouvent ici

 

Le temps qu’il faut

Pratiques d’accompagnement de personnes handicapées — Le temps qu’il faut, vient de paraître chez L’Harmattan.

img_0699

Le temps qu’il faut pour soigner, accompagner, écrire. Pendant une année nous avons travaillé, avec l’équipe du service d’accompagnement à la vie sociale (SAVS) Le Lien, à Etrepigny, près de Charleville Mézières, à l’écriture cet ouvrage.
En voici l’introduction.

Écrire une clinique de l’accompagnement

Une vingtaine de minutes en voiture depuis Charleville-Mézières, la route s’enfonce entre les collines des Ardennes jusqu’à Etrepigny. Là, de belles et solides demeures en pierres de Dom, une rivière, des tourelles, une allée de tilleuls… nous entrons dans l’enceinte de l’ancien château où je retrouve les douze membres de l’équipe de travailleurs médico-sociaux du SAVS Le Lien. Nous nous connaissons depuis longtemps. Derrière les fenêtres de la salle où nous travaillons ensemble l’écriture, j’aurai vu défiler toutes les saisons.

Écrire au sujet d’autrui

Avant que ne germe l’idée d’écrire le recueil de récits dont vous ouvrirez, je l’espère, bientôt les pages, nous avons commencé par travailler les écrits professionnels dans le cadre vivifiant de l’atelier d’écriture. J’ai ainsi appris à connaître les professionnels de l’équipe au travers des textes qu’ils écrivaient dans l’atelier : l’intensité de leur investissement auprès des personnes démunies, la force de leur respect pour les personnes suivies, la persévérance dans l’action qui permet de restaurer la dignité de la personne, la patience. J’ai aussi appris à connaître les personnes suivies par l’équipe au travers des écrits : la diversité des troubles classés sous le mot handicap, la grande précarité de ceux qui souffrent dans leur cœur et dans leur esprit, dans leur équilibre et leurs relations avec les autres, dans leur place au monde.

Écrire est un travail délicat lorsqu’on exerce un métier dont l’objet est la personne en difficulté. Dans ces métiers de l’humain, ce que l’on connaît de l’autre, ce que l’on comprend de lui, se construit à partir d’une relation dans laquelle on est soi-même investi. C’est dans la rencontre que le travail opère, dans la rencontre que l’autre peut, avec le temps, donner sa confiance et se confier, prendre en compte ce qui se dit. Or, on rencontre l’autre en tant que personne et en tant que professionnel. En tant que personne, car on s’avance vers l’autre avec ses propres perceptions, ses propres représentations et expériences, ses propres paroles et modes de pensées. En tant que professionnel, car on construit une compréhension de l’autre en s’appuyant sur des repères et concepts qui mettront à distance les affects mobilisés dans la rencontre – sans toutefois jamais les effacer. La tentation est grande d’espérer écrire sans avoir à dévoiler la part de soi mise au travail dans la rencontre. Il faut transmettre ce qu’on a compris de l’autre sans trahir la confiance donnée. Un exercice d’équilibriste qui peut en décourager plus d’un.

Je connais ces délicates écritures au sujet d’autrui pour les avoir longtemps pratiquées, lorsque j’étais travailleur social – avant de devenir formatrice et passeuse, avant de mettre l’écriture au cœur de mes pratiques d’atelier et de formation. Je connais l’écart entre ce que l’autre a déposé en soi et l’analyse qu’on va transmettre. J’ai éprouvé la difficulté de s’adresser à des lecteurs qui ne connaissent pas les personnes au sujet de qui l’on écrit et doivent pourtant prendre des décisions essentielles les concernant. J’ai souvent trouvé, dans les dossiers des adolescents que je suivais à l’époque, les langues codifiées qui tentent de cacher subjectivité et affects derrière des mots valises, des mots savants. Peut-on dire le handicap autrement qu’à chiffrer une déficience sur l’échelle d’un QI ? Autrement qu’à faire entrer les personnes dans des cases ? Les chiffres et les cases rassurent, mais ils ne disent rien de la complexité d’un contexte, de la singularité d’une vie, des chemins et des détours empruntés, du chaos intérieur, de ce qui fait ouverture, soudain, dans la nuit.

Dans l’atelier d’écriture, avec l’équipe du SAVS Le Lien, nous avons écrit et écouté les textes, écrit encore, écouté encore, travaillé comment donner à voir les personnes suivies et les difficultés qu’elles rencontrent. Chacun a cherché ses mots pour dire l’autre à partir de ce qu’il perçoit et comprend, chacun a cherché comment signifier l’humain abîmé par la difficulté de vivre, la dépendance, l’accumulation des échecs… Nous avons analysé l’effet des mots sur les lecteurs, travaillé les récits de l’accompagnement. Peu à peu, nous avons construit les compétences qui permettent de rendre une pensée au sujet d’autrui accessible à des lecteurs, sans toutefois vider les textes du vivant qui donne à comprendre une complexité humaine – mouvante, évolutive, et singulière.

À travers la diversité des regards et des postures révélés dans l’écriture, j’ai vu se dessiner les contours d’une éthique partagée par les membres de l’équipe, une éthique fondatrice. J’ai vu la singularité d’une clinique de l’accompagnement de personnes dites handicapées. Alors est né le projet du livre qui paraîtra bientôt, Le temps qu’il faut. Il s’agirait d’écrire encore, d’aller plus loin. Le travail d’écriture serait soutenu par les relations de confiance construites dans l’atelier. On donnerait à voir la relation, les situations, les personnes. On donnerait à comprendre le vivant du travail avec l’autre, les aléas, le temps qu’il faut.

Écrire la clinique

La clinique s’inscrit à travers une présence. Elle mobilise la disposition du professionnel à être touché par l’autre, à comprendre ses difficultés. Dans ces métiers de l’humain, on y va de soi, de sa propre peau, de ses propres mots, de ses capacités à comprendre – de ses propres limites aussi. On peut devenir un étayage pour l’autre si l’on accepte de s’assujettir à lui le temps de la relation. On travaille ses émotions et affects pour que l’autre n’en devienne pas l’otage. La solidité de la posture se construit grâce au soutien de l’équipe et à l’analyse des pratiques, elle permet de ne pas se dérober, de ne pas déborder non plus – d’être des professionnels fiables, dans le sens d’être un homme ou une femme de parole.

Pour écrire la clinique, nous avons travaillé en dialogue avec la littérature. Nous avons cherché comment donner de la présence, des lieux et des corps aux récits afin que vivent les personnes et les scènes relatées. L’art de l’évocation a permis de saisir un peu de la vérité de ces relations complexes, du chemin pas à pas, des avancées, des désarrois. Un peu. À la mesure de ce que donne la littérature, lorsqu’elle nous fait entrer dans un monde, lorsqu’elle nous permet de nous identifier à des personnages, de vivre une histoire de l’intérieur.

La littérature nous enseigne la vie, elle éveille notre conscience en des contrées qui, sans les livres, nous resteraient inconnues. Elle ne dispose que de la langue pour faire vivre les histoires qui nourrissent notre soif de connaître et de comprendre. La langue, la langue vivante – la foisonnante diversité des langues qui enrichissent, livre après livre, notre héritage commun. Acceptant de me suivre sur cette voie, les auteurs de ce livre s’en sont remis au langage pour donner le vivant de leurs pratiques avec leur propre langue.

Ainsi les récits racontent-ils la relation transférentielle et ses effets sur l’accompagnement. Ils disent comment chacun est amené à supporter la difficulté confiée par l’autre dans la relation, à écouter son intuition, à improviser sur l’instant. Ils montrent qu’on est amené à construire avec ce qui barre le chemin, qu’on invente des paroles et des gestes qui ne figurent pas dans les protocoles ou les livres. Empathie, respect de l’altérité, capacité de comprendre et de se repérer par rapport à soi et à l’autre, bienveillance, sont autant de socles éthiques qui cadrent la relation. L’implication transférentielle se réinvente avec chaque personne, dans chaque situation.

Peu à peu, je voyais apparaître, dans les récits, les personnes qu’on aide à sortir des ornières de la dépendance, qu’on soutient pour qu’elles surmontent les obstacles dressés sur leur parcours de vie. Je découvrais la considération des personnes dites handicapées en tant que sujets capables de parole et de choix. Je devenais lectrice d’une clinique humaine de l’accompagnement. Aujourd’hui, au moment de clore le travail de ce livre, me revient ce mot, entendu lors d’une journée réunissant des praticiens de la formation et de l’analyse des pratiques autour des questions soulevées par la clinique (organisée par Psychasoc, mon partenaire dans cette action de formation): le mot compagnonnage – l’idée de compagnons avançant ensemble sur des chemins de vie particulièrement escarpés.

Le travail de l’ouvrage

Garder les voix d’écriture intactes permet de plonger dans le vif des rencontres, de découvrir les images telles qu’elles surgissent à la conscience de celui qui raconte, les questions comme elles viennent, les mots tels qu’ils se pensent et se disent – ce qui se perçoit, s’intuite, se joue dans l’instant avec l’autre. Cette diversité des langues du recueil donne les différentes façons de s’avancer vers l’autre. Chaque style apporte une variation sensible à la pratique partagée de l’accompagnement. Chaque voix porte une poétique de la rencontre avec la personne handicapée.

Par la pluralité des situations relatées, nous suivons le travail tel qu’il se vit et s’éprouve au quotidien : les récits sont brefs, ils ouvrent des portes successives sur des mondes humains contrastés. Ils nous font parfois tourner la tête, à force de les suivre, ces professionnels évoluant d’une situation à l’autre dans la journée, décompressant dans la voiture entre deux rendez-vous pour renouveler leur capacité d’écoute.
(…)
Aujourd’hui ce recueil existe. J’admire le travail qu’il décrit. J’admire les capacités relatées à aller vers l’autre et supporter les effets de la douleur sur les relations que les professionnels établissent avec les personnes démunies, à faire évoluer le vivant avec les forces de vie elles-mêmes. Je remercie les membres de l’équipe qui m’ont donné leur confiance en acceptant de me suivre sur les chemins de l’écriture, malgré les doutes inhérents à tout projet de publication. Grâce à eux, l’ouvrage peut désormais transmettre les convictions qui animent leurs pratiques et les valeurs qui donnent sens à leur travail.

Ce livre nous met en présence de réalités humaines habituellement confinées dans l’ombre, à l’abri des regards. Les auteurs, portant ces vies à la lumière, nous ouvrent des portes insoupçonnées. Entrons avec eux dans cet univers, éveillons notre regard à l’implication de personnes qui œuvrent à faire évoluer notre monde par ses marges – allons, ensuite, les yeux mieux ouverts.

Claire Lecœur
Consultante et passeuse d’écriture

lecture estelle

Une fois le livre achevé, j’ai retrouvé le groupe pour une dernière séance. J’ai demandé aux auteurs d’écrire un texte qui raconterait quelle avait été leur lecture de l’ouvrage que nous avions écrit ensemble. Vous trouverez leurs textes ci-dessous, dans les commentaires.

 

Voir les formations écrire un ouvrage sur les pratiques

 

Soigner, l’écrire

À Jane, à Estelle

« — Alors, tu écris le réel ?

— Oui.
— Tu écris ce qui vient de se passer ?
— Oui. J’écris juste après. Enfin, quelque temps après. (…)
— Tu écris au fur et à mesure ?
— Oui.
— Donc, tu ne sais pas ce qui va arriver ?
— Non. (…) Je ne vois pas la fin.
— La réalité ne s’arrête pas…
— Non…
— C’est un présent infini… »

Marie Dorsan écrit Le présent infini s’arrête et nous plonge dans l’invraisemblable quotidien d’une équipe soignante : « Je travaille dans un appartement thérapeutique, rattaché à un hôpital psychiatrique. On accueille des adolescents. Très malades. Souvent, personne n’en veut. Qui, en plus des troubles psychiatriques, ont des troubles de l’attachement, des pathologies du lien. Alors ça remue ! Ça remue les soignants. J’écris les souffrances de ces jeunes. La difficulté de les soigner, de les accompagner ou tout simplement de rester là, avec eux. Je veux raconter ce que c’est, ce travail, leur vie. Je veux… Dire. Décrire. Montrer. Tout. Le bon et le mauvais. Je voudrais que l’on pense d’avantage à eux. »

Une écriture au plus vif de la présence d’adolescents déchirés, agressifs, violents, qui fait fuser comme un signal de détresse la question Comment tiennent-ils ?

« J’ai craché sur un patient après des mois de tension dans le service, je me suis sentie très coupable » dit Mary Dorsan ; « j’ai été au commissariat, là ils m’ont dit que les patients devraient être enfermés en hôpital psychiatrique — tout s’effondrait. »

Tout. La foi qu’il faut pour tenir la posture soignante au jour le jour face à la violence, à la répétition, aux menaces, aux déclarations d’amour fou. La foi et la nécessité de comprendre, derrière la violence des actes, la fragilité infinie de ces jeunes. Tout s’effondrait, alors : écrire.

« Je voulais m’exposer. J’ai voulu exposer tout ce qu’il y avait à l’intérieur de ma tête. On n’ose pas raconter des histoires comme ça. »

Raconter ces histoires comme elle se vivent. Elles nous meurtrissent tant l’écriture est proche des blessures qui hantent les adolescents et, par ricochet ou imprégnation, ceux qui les soignent. Comment tiennent-ils ? Comment tiennent ceux que j’accompagne dans leurs épineuses écritures au sujet d’autrui, ceux-là qui accueillent, soignent, tentent d’éduquer des enfants ou des adolescents ou des adultes que leur souffrance met hors jeu ?

Marie Dorsan écrit parce qu’elle a craché sur un adolescent qui poussait l’équipe au bout de ce qui est humainement supportable. Elle écrit pour comprendre. Pour ne pas rentrer dans le rang de ceux qui disent qu’il faudrait les enfermer (les supprimer ?) ces adolescents qui ne trouvent pas de place, pas de paix. Marie Dorsan observe, s’observe, l’écrit.

Qu’est-ce que soigner des adolescents psychotiques dans un appartement thérapeutique ? C’est être là, être avec, écrivaient d’autres infirmiers traversés par d’autres folies — lorsque je les accompagnais à élaborer leur posture de soignants.

Observer, et l’écrire. Écrire est la voie que j’ouvre à ces personnes qui souvent ne connaissent pas la valeur de leur travail. Je les invite à dire leur réel en l’écrivant. Ainsi l’écriture fait-elle son œuvre — elle fait sens, conduit à reconnaître ce qui nous habite en-deçà de la conscience.

La semaine dernière, une jeune assistante sociale disait l’importance que notre travail de formation avait pris à ses yeux. « C’est votre manière de mettre notre travail en valeur, ça nous permet de le voir autrement. »
— Peut-être avez-vous ce sentiment parce que ce qui m’intéresse, quand j’écoute vos textes, c’est d’entendre votre intelligence au travail ? Cette intelligence des situations, des relations, qui vous aide à comprendre l’autre en supportant d’être confrontés à des difficultés de vivre que beaucoup ne pourraient simplement pas imaginer.

Lisant Marie Dorsan j’ai pensé à Georges Perec. « J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture. » (W ou le souvenir d’enfance)

IMG_9502

Nuit blanche 2014, Jörg Müller, Noustube

 

Trouver la page des ateliers et formations : c’est par ici

 

Transmettre un métier de présence

J’ai accompagné un groupe d’infirmiers en psychiatrie à écrire des récits de pratiques. L’accompagnement s’est déroulé dans le cadre d’une formation recherche conduite par le CNAM et prise en charge par l’hôpital Maison Blanche.

Les articles des infirmiers ont été publiés en recueil dans un numéro spécial de la revue Éducation permanente : Être là, être avec, les savoirs infirmiers en psychiatrie. (J’avais alors écrit un article relatant notre « traversée d’écriture » – lisible : ici.)

Récits de pratiques d'infirmiers de l'hôpital Maison Blanche

Être là, avec l’autre. Avec les soins qu’il demande, avec les mots qu’on lui adresse, qu’il adresse. Être là — l’écrire ?

Écrire en tant que sujet éprouvant les situations qu’il traverse — les rencontres, les soins, la continuité de présence, les paroles qu’on échange de part et d’autre de la frontière entre soignants et soignés.

« C’est dans la quotidienneté, dans le vivre avec, qu’on peut faire quelque chose, disait Lucien Bonnafé dans Histoires autour de la folie. Faire, avec. Travailler avec des éléments très simples ; avoir faim, préparer un repas, établir un contact. Faire circuler la parole. Ce faisant, apprendre à gérer quelque chose de l’angoisse. »

« S’il y a des relations humaines, quelque chose peut se faire. Encore faut-il accepter d’être touché. »

Comment écrire un métier de présence ?
Donner à l’expérience une forme vivante, ouverte, qui en transmette le sens ? Écrire un « être là », mais avec qui ? Quels corps, quels affects, quels actes, quelles paroles ?

« Qu’est-ce que le soin en psychiatrie ? C’est d’abord ouvrir l’œil, s’ouvrir soi-même et accueillir l’autre. C’est l’accepter et s’impliquer, palper l’importance et la fragilité de la confiance que l’être, en face, a accordée. Le soin peut alors commencer et continuer… » (Devenir infirmière, Djenet Arar.)

Se placer du point de vue de ce qui advient. Raconter c’est montrer, c’est désigner, dirait François Gantheret. C’est porter le regard aux détails.

« Je suis une fringante infirmière, un stylo à la poitrine, le mollet ferme avec les kilomètres avalés durant ma formation, à courir dans les couloirs, dans les étages, sous les galeries, à monter et à descendre. Je suis donc infirmière de secteur psychiatrique, je peux et je sais soigner (un peu prétentieuse ?) : j’ai mon diplôme quand même ! Pauvre ignorante, je ne sais pas encore qu’il me manque un autre diplôme, celui qui s’inscrit dans le savoir intime, dans l’âme, dans le corps, dans la respiration, dans les yeux, dans la remise en cause, dans la connaissance… » (Humain, inventer le quotidien en psychiatrie, Chantal Coquerelle.)

Écrire l’expérience ? Porter hors de soi ce qui a été vécu, le singulier des événements et des actions, les détails qui donnent corps aux personnages – énoncer, questionner, mettre en liens.

« Histoire de mots et de maux, infirmière sans blouse, infirmière itinérante, je vais de mots en maux, je traverse les Buttes Chaumont, regarde les arbres, respire leur parfum. Je me retrouve sur le bitume, là où m’attendent d’autres maux, et mon passage par la case « nature » fait que je suis prête pour une nouvelle aventure de mots. Pourrais-je dire : de tendresse pour soulager les maux ? (…) Je suis une infirmière qui utilise les mots. Je demeure dans la tradition orale, mais j’appartiens à une tribu qui disparaît. J’aimerais qu’elle demeure : alors j’écris mes mots. » (Les mots pour soigner les maux, Monique Trost.)

Relater le déroulement des soins au quotidien, le surgissement des questions lors de la rencontre avec l’énigme de l’autre. Écrire sans faire l’économie du regard qui subjective, des façons singulières de percevoir et de comprendre.

« Si l’on peut parler de « mode relationnel », je dirais qu’à mes débuts il était défaillant, car j’étais dans une perpétuelle recherche d’informations au sujet du patient, pour remplir mon « recueil de données », comme on me l’avait appris à l’Institut de Formation en Soins Infirmiers. Toute approche, toute médiation visaient un recueil de données. Aujourd’hui, j’écoute. » (De la difficulté d’entrer en relation avec un patient hospitalisé sous contrainte, Doris Irep).

Au fur et à mesure des journées d’écriture, j’ai découvert une disposition à accueillir, à écouter, à se laisser toucher par l’autre, son étrangeté, sa folie.

« J’ai voulu montrer les atmosphères qui sont le moi quotidien de mes rapports aux patients en psychiatrie, et souligner l’importance de la parole comme outil thérapeutique. (…) La parole permet d’inscrire l’autre dans un rapport ré-humanisant. Les insensés ont besoin de sens. Il faut savoir les écouter, les entendre, et, pour comprendre, il faut connaître la langue de notre interlocuteur. Très schématiquement : savoir parler le fou. C’est aussi simple et compliqué que ça. » (Polir l’expérience aux écueils du vécu, Roger-Patrice Bernard.)

J’ai rencontré des soignants animés par des convictions fortes, poussés dans l’écriture par le désir de transmettre une éthique et des valeurs qui donnent sens à leurs pratiques.

« Je me suis intéressé aux « non sortants », oubliés de l’asile, ces occupants hagards, déambulant dans les allées de l’hôpital avec leurs cabas à bout de bras remplis de toute l’histoire de la folie ordinaire. (…) Toutes ces années passées auprès de patients psychotiques, parfois très déficitaires, m’ont permis de saisir la possibilité d’une rencontre. » (Voyage en folitude, Michel Mignot.)

Je les ai invités à écrire la relation de soin et ce qu’elle engage d’eux-mêmes, de leur histoire et de la posture qui les confronte à la souffrance psychique, à l’humain, à ses extrêmes.

« C’est le jeu de la distance thérapeutique et il est important d’essayer de la maintenir en toutes circonstances. La chose n’est pas toujours aisée. Par exemple, il y a des patients auxquels on s’attache. Y a-t-il une raison ? Possible. Le plus dur est de ne pas être trop distant pour être thérapeutique. Cependant, quelle est la bonne distance ? Celle qui permet de ne pas trop s’impliquer personnellement avec le patient ou celle qui va permettre de pouvoir avancer avec lui ? » (Un autre monde, Cédric Coudreux.)

La figure fondamentale du récit est la quête. Je leur ai proposé d’écrire à partir des questions qui permettent qu’une œuvre s’élabore avec l’inattendu, l’étonnement.

« Quelque chose est en train de se passer, une ouverture pour la rencontre… Vais-je pouvoir saisir cette ouverture ? Je perçois son silence comme une attente à mon égard, comme une interrogation de mon désir : « Qu’est-ce qui t’anime, le désir de me rencontrer ou celui de me dompter ? » En cet instant, tout peut basculer. Si je trouve les mots justes, le ton juste, l’attitude juste, elle pourra accepter de venir avec moi. Si je ne les trouve pas ce sera l’escalade, le passage à l’acte, la rupture… Je n’ai que quelques fractions de secondes pour les trouver ces mots, cette attitude, ce ton justes. » (Variations autour d’une relation, Serge Klopp.)

Mêler la narration avec l’interrogation de la réalité saisie ; construire un sens depuis l’étonnement de ce que la narration porte au jour.

« Emilie tremble, les doigts jaunis, une cigarette encore. Elle m’invite, j’accepte. Un soir, deux soirs, elle m’apprivoise. Elle me couvre de paroles. C’est violent, ça me donne mal au ventre. Je n’ai plus faim. Ça parle de famille. Arrête donc ! Je suis étourdi. Elle me tend une cigarette. Je n’arrêterai pas de fumer cette année. J’essaie de ne pas dépasser quarante-cinq minutes de conversation. Je m’enliserais autrement, elle pourrait me perdre avec elle dans cette histoire. » (Les bruissements de l’intime : être « infirmier psychiatrique » la nuit, Gérald Kauffer.)

Aujourd’hui, ces récits donnent à voir un monde, des points de vue, des façons de penser – ils nous aident à les comprendre.

« Ces récits de pratiques, par la pluralité des exemples et la diversité des styles, mettent en évidence les fondements humains du travail infirmier. Ils rappellent ce que Bonnafé nommait « la poétique », laquelle fonde la particularité de la relation entre les soignants et les malades mentaux sur la capacité à capter les messages. La sensibilité, la délicatesse qui se dégagent des situations décrites rend compte de cette possibilité ingénieuse qui permet d’inventer et de donner du sens à cette relation. » (Poétique de l’expérience, Stéphane Lambert.)

Ces récits posent la question de la rencontre, au quotidien, avec la folie. Désormais devenues partageables, les expériences relatées nous ouvrent l’accès à un monde où des personnes soignantes font appel à la parole comme processus d’invention et de soin.