Avec Jean-Michel Maulpoix

La lecture est une histoire d’amour, écrit Jean-Michel Maulpoix dans L’éloge de la lecture.

« Les livres sont des moments de notre vie, des particules de notre histoire. »

« La lecture constitue un curieux système de relations. Elle met les êtres en communication les uns avec les autres sur un mode qui n’est pas très éloigné de celui de la prière. Le lecteur, en effet, attend de l’écrivain qu’il lui apprenne sur lui-même quelque vérité, qu’il l’aide à comprendre la vie, et qu’il opère une sorte de révélation. »

« Le prodige de la création littéraire (…) consiste à mettre des mots en relation les uns avec les autres, ou encore, à travers eux, de rapprocher des choses qui sans eux demeureraient séparés. Un livre est une affaire de liens, un réseau, un ensemble de pages cousues ensemble, un tissage de mots et de phrases. C’est donc de part en part que l’écriture est relation : relation entre les choses, relation entre les mots, relation de l’auteur avec des lecteurs inconnus, et relation enfin des lecteurs avec le monde même que l’auteur a inventé, voire relation des lecteurs avec eux-mêmes grâce à ce puissant médium qu’est le livre. »
 

Chagall encore

Voir l’intégralité du très bel article L’éloge de la lecture sur le site de Jean-Michel Maulpoix

Personnages, avec Sylvie Germain

Un jour, ils sont là. Un jour, sans aucun souci de l’heure.
Ils ? Les personnages.

Lorsque je fais écrire des Histoires de vies, Sylvie Germain occupe une place particulière. J’aime l’imagination étonnamment fertile de ses premiers romans. Une imagination peuplée de personnages dont la présence, traversant ses livres, irrigue mes propres rêveries de lectrice.

    « Tout lecteur qui remarque un personnage, trouvant en lui matière à émotions, à rêveries ou à réflexions, lui refait don d’un peu de vie, si infime soit ce peu. Les personnages n’habitent qu’en apparence dans les livres qui les ont délivrés de leurs limbes, ils n’aspirent qu’à s’en aller déambuler en tous sens. »

Une écriture hautement métaphorique, trouvant sa source dans la pensée rêvante chère à JB Pontalis qui, en 2004, publia Les personnages dans la collection L’un et l’autre de Gallimard.

    « Sans une parole le personnage revendique le droit de s’extraire de ces limbes où il a longtemps sommeillé, et d’enfin recevoir la possibilité d’agir. Sans une parole il nous dicte son vœu, lequel a force d’ordre tant il est impérieux : être écrit.
    Il a l’autorité d’un songe. »

Dans Les personnages, Sylvie Germain témoigne de la patience qui habite l’écrivain. Patience et silence. Dans le silence le personnage appelle, il fait bruire le langage.

    « Voilà, le personnage s’est faufilé en nous, comme un ennemi dans une forteresse (…) et il nous met au défi de « prouver » son existence par la force du langage, de faire s’épouser le rêve et la réalité par la magie du verbe. »

personnage

Le personnage est travaillé dans l’atelier Commencer un récit long

Écrire le monde avec Bernard Noël

L’écriture de notation saisit le monde tel celui qui écrit le perçoit ; je fais travailler perception et saisie selon l’angle du regard en m’appuyant sur le travail de Bernard Noël.

Donner à voir…

Je m’appuie sur les mots d’Effing, l’aveugle irascible de Moon Palace (Paul Auster), lorsqu’il exige que le jeune homme l’accompagnant dans les rues lui décrive ce qu’il voit : « Sacredieu mon garçon, servez-vous de vos yeux ! Je ne vois rien et vous vous contentez de me débiter des sornettes à propos de « réverbères standards » et de « plaques d’égouts parfaitement ordinaires ». Il n’existe pas deux choses identiques, n’importe quel abruti sait cela. Je veux voir ce que nous regardons, sacredieu, je veux que vous me rendiez ces objets perceptibles ! »

Puis, avec Bernard Noël, j’avance la question du regard. 

« La vue n’est pas un constat, c’est une lecture. Nous lisons le visible tout en croyant regarder la réalité. »

« Ce que nous voyons ressemble à ce que nous pensons comme ressemblent à la pensée du peintre les choses qu’il a figurées sur sa toile. »

Passant par la subjectivité du regard, la saisie sensible du réel permet d’envisager un monde parsemé de signes — décryptable.

« Nous voyons moins le monde que le sens qu’a pour nous la partie du monde que nous regardons. »

Un monde insaisissable dans son entièreté, mais « lisible » par chacun — nommable.

« Ce qui est devant nos yeux, et que nous appelons la réalité, ressemble à ce qui est derrière eux, et que nous appelons la mentalité. Seulement notre mentalité sélectionne, précipite, cristallise, abstrait à une vitesse telle que nous oublions le processus. Avant d’apprendre à parler, chacun de nous a vu. Et c’est du regard que procède la parole. »

Dans les ateliers d’écriture littéraire, nous cherchons comment caractériser les regards.

Énoncer, dire.

« Voir, dit le Petit Robert, c’est percevoir les images des objets par le sens de la vue. Voir, dit Littré, c’est recevoir les images des objets par le sens de la vue. »

De l’énonciation des regards, nous cheminons vers les points de vue, la narration.

« Les mots nous permettent de faire se rencontrer des choses qui jamais ne se rencontrèrent, et cette rencontre irréelle devient la réalité de la pensée. »

Ainsi se travaillent les liens entre monde, regard, et langage. Ainsi chacun peut-il s’attacher à nommer, du monde, ce qu’il perçoit.

« La réalité existe en soi : elle se suffit, elle ignore l’humain qui, faute de pouvoir lui rendre la pareille et contraint d’avoir des rapports avec elle, invente la relation. »

« Maintenant, je suis derrière une table quelconque sur laquelle on a placé une jacinthe. Cette fleur se trouve entre mes yeux et la lumière, qui vient d’une fenêtre proche. Lumière douce. Lumière qui baigne. Soudain, la jacinthe m’apparaît moins chargée de corolles que couverte d’air.
Une fleur d’air. »

une fleur d'air

Lire le dossier Bernard Noël de remue.net, notamment : Le fictif et le réel

Avec Charles Juliet

Ce qui compte, c’est qu’un livre dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs.

« J’écrivais sur des carnets, des feuilles volantes, au dos d’enveloppes qui traînaient dans mes poches. L’écriture me servait à me rejoindre, à m’unifier, à renouer le contact avec l’être du dedans ; elle m’aidait à m’élucider, et aussi, à mieux me ressentir. »

« Je n’ai jamais pris la décision de tenir un Journal. Si je me suis mis à griffonner des notes, c’était faute de pouvoir écrire autre chose. J’avais besoin de me connaître, de m’explorer, me clarifier, m’unifier. Après avoir amassé un certain nombre de notes, il m’est apparu un jour que j’écrivais un Journal. Durant toutes ces années, je l’ai considéré uniquement comme un moyen de recherche et d’apprentissage, non comme une œuvre possible. Mais depuis que je l’ai publié, les lettres de lecteurs que j’ai reçues m’ont fait changer d’avis. Ils me disent en effet que ces ouvrages sont pour eux une nourriture. Que certaines notes leur ont révélé ce qu’ils étaient. Qu’elles les aident à s’exprimer. Qu’elles ont mis fin à leur solitude en leur apprenant que leurs interrogations, leurs tourments, leur souffrance, un être en qui ils se reconnaissaient les avait vécues. »

« Ce sont donc ces lettres qui m’ont conduit à penser qu’un Journal n’avait pas à être considéré comme une œuvre de second rang. D’ailleurs, qu’importe qu’un livre appartienne à tel ou tel genre littéraire. Ce qui compte, c’est qu’il dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs. »

Charles Juliet, dans Trouver la source (La passe du vent, 2000)

Personnages

Avec Dominique Dussidour

Il existe un écart entre ma pensée quand je la pense et ma pensée quand je l’écris.

« Assise sur les marches d’une cuisine à regarder un jardin, quelques minutes, le temps de se lever, prendre le carnet noir et le stylo jamais loin, se rasseoir et écrire. Je regardais, j’ai pensé et je m’apprête à écrire : « Le ciel est bleu », or j’écris : « Le ciel est patient », et je sais d’emblée que le ciel est véritablement patient plutôt que bleu. »

« Cet écart a toujours existé. Écrire en sait davantage que moi, qui n’ai jamais rien pu savoir ni apprendre ni comprendre. »

Voir ici la suite de ce bel article parmi les Petits récits d’écrire et de penser de Dominique Dussidour sur remue.net.


ciel patient

Avec Pierre Bergounioux

Être au monde, l’écrire. Écrire est une élucidation de notre rapport au monde.

« La littérature est conscience du monde. Elle diffère de la philosophie en ce qu’elle ne renvoie ni au ciel des idées ni aux fondations enfouies de la métaphysique, et aussi de l’histoire, parce qu’elle s’écrit à hauteur d’homme, sous la lumière changeante et le vent fugitif du présent. »

Pierre Bergounioux, Agir, écrire, Édition Fata Morgana

Conscience du monde

Conscience du monde



Avec Olivier Rolin

« L’écriture, affaire d’énergie ? Oui, j’ai toujours conçu ça comme une lutte, une empoignade. »

« Écrire, c’est chercher, fouiller, aller et venir dans l’immense magasin du lexique, c’est sculpter à grands coups de masse, de burin dans la pierre des mots, c’est les obliger à prendre forme, les plier à prendre toutes les formes, c’est dompter le fauve fabuleux. »

« Écrire c’est cette lutte, cette tauromachie avec les mots, mais c’est par amour des mots, évidemment, c’est une lutte amoureuse. C’est une lutte entreprise dans la croyance qu’en les domptant, en les charmant, les mots, on peut tout dire, c’est-à-dire tout évoquer, tout susciter, absolument tout : l’infime, l’immense. »

C’est Olivier Rolin qui répond aux questions d’Yves Charnet sur le travail d’écrire, dans un bel entretien sur remue.net : Tauromachie avec les mots.

A Manosque, pendant Les correspondances, on ouvre les fenêtres sur les mots

Avec François Bon

Parmi les passeurs qui transmettent l’écriture en ateliers, j’aime retrouver les convictions qui sont les miennes – ici c’est avec François Bon

« Nous assumons collectivement la responsabilité que les mots ne soient pas un amusement séparé du monde, mais portent une charge d’être vitale. »

L’atelier, un lieu où chacun vient jouer de soi dans son rapport avec le langage.

« L’atelier d’écriture, si on met l’accent sur cette diction du monde, est toujours une prise de risque dans le rapport individuel au monde. (…) Énoncer ce qui est beau, souligner ce qui est important, faire chanter la langue et faire entendre son souffle, doit l’emporter : à nous de faire comprendre en amont, de permettre une progression suffisamment mesurée pour qu’affronter ce risque soir aussi de l’apprentissage. »

Écrire depuis l’ouverture, le doute, l’inconnu.

« Rester au cœur du rapport à ce que l’on énonce. Trouver ce prisme, y laisser le curseur. »

Lire : Tous les mots sont adultes

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