Un truc important s’est mis en marche,

j’habite l’histoire que je veux raconter.

Deux ans maintenant que nous travaillions ensemble, avec Carine et Dominique, à prendre soin de leurs romans en cours, tous deux nés en juillet 2016 à l’occasion d’un atelier sur cinq jours, Commencer un récit long.

L’une vivant loin de France, l’autre ne parvenant pas à se dégager pour participer régulièrement à un atelier — l’une et l’autre sachant faire des retours bienveillants et constructifs sur un texte en cours –, je leur ai proposé une formule par e-mail de l’atelier Chantiers.

Proposition après proposition, texte après texte, retour après retour, nous voilà parvenues au terme d’une aventure portée par la belle énergie de partage qui a irrigué la progression des deux romans pendant deux ans. J’étais heureuse, et fière, d’accompagner ces avancées et de recevoir chaque mois des textes plus mûrs, plus aboutis dans leur propos.

« Plus on avance, plus on a de points d’appui dans notre histoire, plus on se projette loin… mais plus on avance et plus la matière à charrier devient dense, foisonnante, risque de s’éparpiller ; on perçoit mieux combien il est compliqué de la raconter. »

On se donnait de temps à autre des nouvelles, comment l’une et l’autre ressentaient l’avancée de leur travail, on faisait le point. L’une parlait de « la richesse, la profondeur et, aussi, l’aspect vertigineux du chantier ». L’autre soulignait l’importance des retours – « des retours fondateurs, qui débloquent des situations, ouvrent de nouvelles portes, pistes, voies… qui permettent de prendre du recul par rapport aux difficultés rencontrées. »

« Écrire est un boulot solitaire. Avoir quelqu’un qui croit en vous fait une sacrée différence », dit Stephen King dans Écriture, mémoires d’un métier.

Deux imaginations fécondes, des personnages vivants et complexes, des intrigues en progression rapide, deux façons différentes de creuser et développer l’histoire en cours… J’avais la chance que les romans de Carine et de Dominique me plaisent, vraiment. Oui, j’y croyais en leur histoire, comme dit Stephen King. Je le leur ai dit, et redit, et j’ai vu les intrigues se déployer. Or, voir avancer les textes est l’essence du bonheur qui naît au cœur de mon métier.

***

Entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur

« Spontanément, s’il fallait ne garder qu’une idée principale de cet atelier, je retiendrais, comme il y a deux ans, l’accès à son espace d’écriture singulier : agrandir l’espace d’écriture, abattre les murs, repousser les frontières — l’atelier comme amplificateur géant du bouillonnement intérieur.

Mais l’atelier Chantiers est bien plus que ces cloisons qui tombent comme des dominos en chaines en dévoilant des paysages fantastiques, des plaines sans fin d’imaginaires, de personnages ou de situations. L’atelier c’est un travail artisanal, avec des techniques et des méthodes : on y apprend à tendre l’histoire, à la rythmer, à lui trouver une voix et un ton, à caractériser les personnages, voire à les rendre attachants. La technique n’est jamais creuse, elle s’appuie sur un grand nombre de textes, mais aussi sur le bouillonnement de la marmite intérieure et sur la trame de son chantier personnel qui se dévoile concurremment.

L’atelier c’est donc ce travail d’itérations permanentes entre le versant artisanal et le bouillonnement intérieur. L’artisanat empoigne ce bouillonnement, le travaille pour le façonner peu à peu en une charpente organisée, structurée, cohérente. L’atelier permet ainsi de nourrir et de laisser croître son travail, de le cerner progressivement et méthodiquement comme les cernes de l’arbre qui se dilatent du cœur à sa périphérie.

Mais l’atelier ne se résume pas à la rencontre d’un bouillonnement intérieur et d’un centre de ressources techniques. Sa valeur réside dans la pertinence de l’accompagnement : proposer le bon outil au bon moment, donner aux éléments de la marmite intérieure la possibilité de croître grâce à une progression distillée de façon organisée, respecter la singularité de chacune dans les retours. L’accompagnement est pensé graduellement et réalisé avec bienveillance.

La plongée dans la construction du travail de l’autre est également constitutive de cet accompagnement : l’admiration devant les avancées constatées sur les textes de Dominique à chaque nouvelle proposition, la perception d’un chantier qui prend corps sous mes yeux, tout cela favorise un travail réflexif et créé une dynamique fructueuse.

Pour un bilan final je ne peux pas dire autrement que ce que j’en avais dit à mi-parcours de cette deuxième année : « … C’est ça la grande force de ton accompagnement : nous faire éprouver ce vertige face à l’infinie complexité d’écrire une histoire, nous outiller techniquement, nous accompagner grâce à ces pitons dont on sait qu’on les trouvera sur n’importe laquelle des voies que l’on choisira, en bref nous donner les moyens de donner une vraie place à l’écriture dans notre vie. »

Voilà. Beaucoup a été fait et il reste beaucoup encore à faire pour terminer, mais maintenant j’en sais beaucoup plus. »
Carine

***

Conscience du matériau, modelage, taille et retaille

« La métaphore première du stage d’origine, là où l’idée est née, était celle d’icebergs qui évoluaient lentement dans des eaux communes à d’autres participants, quelque chose comme un ballet des glaces en transformation continue.

Dans cette deuxième année de projet partagé, pour reprendre la métaphore des glaces, les icebergs ont gagné en taille, forci à l’extérieur tout en ne perdant rien de leur puissance immergée. Chacune est partie davantage dans son projet personnel, avec les propositions pour balises.

Pour ma part, je dirais que, selon les propositions, je les ai parfois prises à bras le corps et, à d’autres occasions, je leur ai tourné autour, tout en gardant un œil sur leur nord depuis mon GPS intuitif. Régulièrement, quelque chose s’est écrit, dans une catégorie brute ou déjà transformée, avec conscience du matériau, modelage, taille et retaille.

À l’ombre de l’arc transformationnel du personnage et du climax de l’histoire, intrigue et sous-intrigues sont nées, se sont développées. La vitesse narrative n’étant pas la vitesse d’écriture, il a fallu la prendre en compte tout en incluant la place du silence dans cette écriture, la compression de certaines perceptions, sans oublier les soubassements de la voix et toutes sortes de propositions techniques et littéraires qui entraînent l’acte d’écrire et l’envie d’approfondir, de continuer.

À l’arrivée, il y a un matériau à retravailler de cent soixante pages, moi qui pensais n’en avoir écrit qu’une bonne cinquantaine. Il y a une ossature qui permet au projet de tenir debout même si manque de la chair par-ci par-là, et un travail de musculation, d’entraînement, requis à certains endroits pour que le corps soit solide, élancé et que sa vitalité liquide en partie les doutes de l’auteur. Il y a des personnages qui s’expriment parfois sans mon accord, désireux de vivre leur vie puisqu’on leur a donné naissance et qui n’ont pas envie de trop s’attarder dans la salle d’attente de la fiction, trépignant comme des enfants qui partent en vacances : À quelle heure on arrive ? Sacrée responsabilité pour l’auteur…

À l’arrivée, prime la sensation d’avoir profité d’un réel accompagnement. Merci, Claire, pour cette présence soutenue même si à la distance du mail, pour ce regard constant. Je dois ajouter un grand merci à toi, Carine, pour tes retours et tes textes. »
Dominique

Philippe Decouflé, Paris, 2012

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Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L

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Chantiers en cours

J’avais raconté, en octobre, les esquisses d’histoires qu’on avait récoltées, alors qu’on ouvrait l’atelier Chantiers.

Neuf mois et neuf séances d’ateliers plus tard, les esquisses sont devenues des chantiers, ils sont en cours.

Chaque auteur a fait avancer l’écriture, étape après étape, en dialogue avec les lecteurs du groupe qui ont pris soin des histoires qu’ils voyaient avancer, chaque mois. Avec tact et bienveillance, les lecteurs témoignaient de leur intérêt pour ce qui avait progressé, et de leur curiosité pour ce qui viendrait ensuite, que ni l’auteur ni les lecteurs ne connaissaient encore — ce nouveau fragment, ou ce nouveau point de vue, ou ce nouveau rebondissement, ou ce nouveau trait de caractère, ou cette nouvelle énigme… qui naîtraient d’ici la séance suivante.

J’écoutais Marie Darrieussecq, le 12 juin 2018 à la BNF, interviewée dans le cadre des Masterclasses de France Culture. Elle y parlait de quatre romans qu’elle avait écrits avant le très grand succès de Truismes, quatre romans qui n’avaient pas trouvé d’éditeur. Elle disait que, si écrire ces premiers romans avait été important pour elle à l’époque, elle savait, aujourd’hui – une vingtaine de romans publiés plus tard –, que ces livres n’étaient pas suffisamment adressés. Certes, ils étaient adressés à elle même – écrits pour comprendre une expérience ou régler des comptes… –, mais pas adressés à un public.

Dans l’atelier Chantiers, l’écriture est adressée aux lecteurs du groupe. Ces lecteurs lisent les textes écrits entre deux séances, puis ils témoignent de leur lecture lorsque le groupe se retrouve. C’est si précieux, d’être lu lorsqu’on écrit. De l’être par des lecteurs qui sauront dire autre chose que j’aime ou je n’aime pas ; des lecteurs qui ont appris à parler de textes en cours, à désigner ce qui est en germe dans un texte, à dire leur curiosité pour un personnage, pour une histoire, à montrer les zones d’ombre, les endroits où le lecteur se trouve perdu… Ainsi l’écriture est-elle dynamisée, dans l’atelier Chantiers, par l’adresse aux lecteurs du groupe.

Il y a aussi les propositions d’écriture, bien sûr. Construire une histoire, faire vivre et progresser des personnages, chercher comment raconter l’histoire… tel a été le travail, pas à pas, de cette année. Tel sera celui de la deuxième année, qui verra se renforcer la dynamique interne d’évolution de personnages aussi différents, croyez-moi, les uns des autres que nous le sommes, vous et moi.

Mais écoutez-les plutôt parler, eux, les auteurs du groupe, de leur expérience.

« Revenir vers ce qu’on a planté en juillet 2017 lors de l’atelier Commencer un récit long…
L’atelier, son rythme mensuel, l’attente des lecteurs de mes textes, ces commandes-là, me motivent chaque mois à revenir au texte, à l’avancer un peu, en espérant ce moment où je le laisserai envahir toute ma vie !
Je suis assez fière de ma petite plantation, elle n’est pas encore remarquable, mais elle est bien vivante et cette sensation de fierté est agréable et nouvelle. Retrouver mes amis-lecteurs-écrivains, leurs textes, leurs aventures, leurs personnages est en soi une joie…
Ce voyage en bonne compagnie de plusieurs mois, est un encouragement magnifique à vivre son écriture, l’interroger, l’enrichir… »
Brigitte

« L’atelier : une table, sept personnes, du papier, des lignes, des écritures, des personnages qui s’invitent aussi, que l’écriture et notre imaginaire font naître, poussés par leurs désirs, leurs difficultés, leurs rencontres… Les nôtres, mensuelles, redoutées à l’approche de la deadline, savourées lors des partages, les nourrissent de nouveaux potentiels, les recadrent, les bousculent et interrogent. Cette invitation à entrer dans des écritures autres et des voix qui sont maintenant bien présentes et qu’on ne veut pas perdre, c’est tout cela, l’atelier. »
Odile

« Le chantier ? Une année qu’on ne voit pas passer. Il faut dire que, face à douze yeux et douze oreilles braqués sur eux, les personnages filent doux et bon train.
Une année qu’on ne voit pas passer, mais qu’on entend passer. Car ça y est, maintenant on entend les voix des personnages et aussi les moments où elles se perdent.
Le chantier ? Une polyphonie qui porte. »
Anne

« C’est l’histoire d’un personnage qui au début se morfond, s’interroge, se demande où aller. Et lorsqu’il choisit une direction, il se demande en permanence s’il a fait le bon choix. Il marche en se questionnant, mais il marche. Et c’est en marchant qu’il fait des rencontres. Car régulièrement apparaissent de nouveaux personnages. Ceux-ci n’existaient pas quelques minutes avant dans la pensée de l’auteur, mais une fois créés, une fois posés sur le chemin, ils prennent vie et interagissent avec le personnage principal. De virages en croisements, le héros suit son chemin, en se posant de moins en moins de questions. Il n’a pour autant acquis aucune certitude. Ce qu’il a gagné, c’est de la confiance, la confiance dans l’échange, dans l’issue de la rencontre.
C’est l’histoire de mon personnage et c’est la mienne depuis que je participe à ces ateliers. »
Philippe

« Je savais que raconter la mission d’une semaine, dans un pays du Sahel en pleine sécheresse, soumis à des tensions politiques, avec dix chercheurs agronomes et une journaliste déjantée, n’allait pas être un voyage de tout repos. Imaginez ce microcosme où tout est en survie, personnages, environnement et pays !
Je craignais d’avoir à ramener à l’aéroport certains de mes lecteurs de cet atelier Chantiers, suppliant de rentrer chez eux et de quitter l’Afrique, les chercheurs bougons qui ne parlent qu’aux arbres, les cafards sous le lit, la soif, les arbres et leurs défenses face à la sécheresse, la lutte contre le désert, les menaces de coup d’état… et les deux personnages principaux qui n’arrêtent pas de se chamailler !
Neuf mois plus tard : mes gentils lecteurs de l’atelier ont tenu le coup et m’ont éclairée par leurs demandes de précisions, d’éclaircissements. Merci à eux et à Claire qui a permis cette tournée en brousse à six. »
Florence

« Il était une fois…
Nous avons continué l’histoire chacun à notre façon, chacun à notre rythme, forts de nos personnages, lieux, situations, nés de nos rêves, de nos expériences.
Une belle aventure à six, sous le regard et avec l’écoute de Claire, un chemin ouvert qui nous a permis d’avancer dans l’écriture et de dégager d’autres perspectives. »
Solange

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L’atelier d’Anne

Comment transmettre la belle audace qui circula pendant ces trois jours d’écriture en dialogue avec l’œuvre d’Anne Dufourmantelle ?

J’avais proposé d’écrire avec cette œuvre psychanalytique, philosophique et littéraire… Mais comment accompagner l’écriture de textes littéraires à partir d’une voix qui, tantôt pense le monde avec les philosophes, tantôt s’adresse directement, en psychanalyste, à nos désirs si vite cadenassés par les forces de répétition de nos névroses ?

Commencer par chercher la source, le chant de la source, le vivant chant qui viendra irriguer les écritures.

Quelle est cette source ? Elle est amour profond de la vie — la vie libre, les chemins qui s’écartent des ornières creusées par le poids d’héritages trop lourds, les détours qui évitent les impasses où nous conduisent des secrets auxquels nous restons fidèle sans même, parfois, en connaître l’existence — toutes ces servitudes dont Anne Dufourmantelle a montré qu’elles deviennent, dans notre monde actuel, de plus en plus volontaires.

Frédéric Worms, philosophe ami d’Anne Dufourmantelle, lors de la soirée d’hommage qui eut lieu à la Maison de la poésie de Paris, en mars 2018, parlait ainsi de l’œuvre d’Anne : une écriture tissée entre deux paroles. L’une, clinique — née dans la parole et dans l’écoute, nourrie des paroles entendues dans la cure, ces paroles enfouies, fragiles, de l’être humain — et l’autre, parole philosophique de l’écriture — qui protège la première parole de tout ce qui lui fait violence dans le monde.

Comment la vie peut-elle se dire ? Comment peut-elle s’écrire ? Ces deux paroles, leurs échos et leurs différences, « tressent une philosophie de la vie et de la mort, de l’écoute et de la joie, dans un monde contemporain qu’Anne Dufourmantelle a analysé en nommant les problèmes fondamentaux de notre contemporanéité », disait encore Frédéric Worms.

« C’est la liberté qu’il nous est douloureux de choisir, car elle implique un chemin de vérité (et jusqu’à quel point supporte-t-on la vérité ?) et la perte de repères assurés, elle nous demande de commencer par faire le vide, parfois, pour retrouver ce qui anime notre désir au plus profond. Tel est le risque, peut-être en son essence, être intensément vivant, c’est-à-dire s’exposer à des vraies émotions, des vraies pensées, un vrai amour, et cela ne se fait pas sans traverser fragilités et épreuve d’une certaine solitude, mais pour une amplitude plus grande, plus vive, dans son rapport à la vie et à l’amour », écrit Anne Dufourmantelle dans Éloge du risque.

La source que je cherchais dans les livres d’Anne Dufourmantelle est aussi littéraire car, outre les deux romans qui figuraient avec les livres qui accompagnèrent notre traversée, on trouve, dans ses essais, une écriture incarnée qui ne s’évade jamais dans le ciel des idées sans revenir aux anecdotes sensibles.

Amour de la vie, protection des fragiles paroles humaines par la pensée philosophique, goût pour les formes littéraires… Ainsi avais-je trouvé, cherchant la source qui inspirerait les écritures, l’abri protecteur de la pensée d’Anne Dufourmantelle. Alors j’ai proposé d’écrire la puissance et la douceur, le risque et le rêve, le secret, sans jamais renoncer devant la difficile tâche de délivrer une parole singulière qui ne ploie pas sous les vacarmes du monde. Vos histories de douceur, vos personnages, sont nés du dialogue avec la pensée bienveillante d’Anne, ils étaient vitalisés par ses thèmes.

« Il ne peut y avoir de valeur donnée à l’universel sans un devoir d’attention et de mémoire constant envers le singulier, c’est-à-dire envers ce qui fait trébucher le concept, l’idéal, le juste et le beau, du côté de la fragilité, de l’« humain trop humain », de ce qui n’est ni pensable, ni parfois même représentable. »
Éloge du risque

Écrire avec Anne Dufourmantelle ?
« Avec, autour, entourée, bercée de sa lecture par Claire, envahie par ses mots, les émotions, les passés qui reviennent avec d’autres lumières, d’autres couleurs…
Je lui dois cette immersion dans trois jours d’écriture intenses, la chaleur de nous tous, la beauté des textes, les surprises, la joie d’écrire, d’aller plus loin, de libérer nos élans.
Je lui dois toutes les lectures de ses textes encore à venir et l’irrigation de mon écriture qu’ils permettent, qu’elle offre… Je lui dois de revenir vers cette attention différente au monde, ce pas de côté de la psy, et l’alliance avec la littérature.
Une sensation d’ouverture intérieure à sa lecture, des rêves…
J’aime son humanité, sa bonté, sa tendresse, son grand amour des autres…
Et merci à Claire, passeuse de mots, porteuse et accoucheuse d’écritures. »
Brigitte Ourlin

« La porte était entrebâillée
Par elle, par d’autres

Elle se tient sur le seuil, nous invite à entrer
Il fait doux, clair, universel

Elle nous invite à venir près du feu
Près des feux de nos lignées et des feux en cataracte du monde

Elle nous invite à gommer les marges des pages
À voir toujours plus large et plus fin
À dessiner l’infime de nos oscillations
Et franchir le portillon du jardin de l’autre
À écouter, agir et écrire d’une même curiosité tisserande
À risquer l’avant de soi et oser tout ce qui doit l’être

La porte était entrebâillée
Elle l’a ouverte en grand, s’est replacée sur le seuil
Toute la lumière au tracé de nos chemins neufs. »
Anne Demerlé-Got


« Ce que je lui dois, c’est de comprendre la nécessité du décalage et de la mise en alerte permanente. Ce qui implique de toujours interroger le réel, regarder au-delà et en-dessous, ne pas se laisser abuser par l’évident, le permanent, chercher la faille, le gain de sable, le jamais vu. En un mot, l’individuel. »
Gérard Bertrand

« Trois jours d’écriture avec Anne Dufourmantelle, j’ai été saisie par la douceur dont parle cette femme, philosophe, psychanalyste, romancière, chroniqueuse, artiste… La douceur, cette « passivité active qui peut devenir une force de résistance symbolique prodigieuse…». J’ai aussi été touchée par sa manière convaincante de nous rappeler notre humanité et ce qui la constitue. Son œuvre et sa vie exhortent à une exigence sans faille du côté de la dignité de l’humain, de sa liberté.
La lecture des livres d’Anne Dufourmantelle ne m’avait pas été aisée en dehors des cas cliniques de sa pratique de psychanalyste. Mais les extraits de tous les livres approchés, passés au filtre de la voix de Claire Lecoeur, ont ouvert une compréhension jusque-là restée voilée. Eloge du risque, Puissance de la douceur, Défense du secret, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle, Se trouver, L’envers du feu, Souviens-toi de ton avenir et d’autres livres encore s’offrent à présent à de nouvelles promenades de lecture au gré de mes questions sur la vie et la mort. Je sais maintenant pouvoir y trouver des échos.
Trois jours durant, la douceur a imprégné nos échanges, a permis que se tisse une enveloppe chaleureusement accueillante à nos mots trébuchants et fragiles… une enveloppe bienfaisante pour panser quelques douleurs… et quelques trous dans le tissu pour respirer ! »
Carmen Strauss

« Lire Anne Dufourmantelle est déjà un vertige. Ecrire en étudiant sa pensée, ses explorations dans le monde de la douceur, du secret, du risque, c’est un grand saut dans la profondeur de l’humain.
Ces jours d’écriture m’ont rappelé les courbes géomorphologiques que nous faisaient dessiner nos professeurs de géographie.

J’ai dressé des coupes de terrain humain. Par quoi sont agis nos personnages de fiction  ? quelles forces les animent ? de quoi sont-ils constitués ? pourquoi l’érosion n’a pas emporté telle couche ? pourquoi tels sédiments donnent toujours les mêmes formes ? Et quelles forces vont venir pousser, affronter, au risque parfois d’effondrer ? Pour redessiner un autre paysage…
Écrire la vie, la vraie, c’est ce que l’on a tenté de faire pendant trois jours… un sacré risque qu’Anne Dufourmantelle et Claire Lecoeur nous ont fait prendre ! Elles ont bien fait.
Merci à Claire et hommage à l’auteur.
FL

« Anne,
Vous ne vieillirez pas.
À peine plus d’un demi-siècle d’une vie bonne.
Vivante, vous l’étiez parmi nous, pendant ces trois jours d’atelier. Nous avons dialogué avec vous et exploré des chemins dans votre œuvre : la douceur, le risque et aussi le secret… et les effets en ce qui me concerne s’en feront sentir encore longtemps.
Jusqu’à quel âge peut-on oser ? Jusqu’à quel âge peut-on risquer ? Jusqu’au dernier souffle. C’est le message que vous nous laissez, Anne Dufourmantelle, le message que je reçois. Merci !
Merci Claire, remarquable médiatrice.
Merci aux membres de cette communauté de lecture et d’écriture de trois jours. »
Mylène Gougou

 

Chantiers d’histoires

Dans l’atelier Chantiers, on commence par dessiner des esquisses

Les projets ont cheminé pendant l’été ; ensemble on avait ébauché les histoires, construit quelques personnages, imaginé ce que ces histoires et personnages pourraient bien signifier, cherché des thèmes, lors de l’atelier Commencer un récit long.

On ouvre donc un nouvel atelier Chantiers, ce mois d’octobre 2017. Je propose, avant de se rencontrer en première séance d’atelier, d’envoyer un aperçu de son projet à ceux qui deviendront les lecteurs du groupe. Comme souvent dans l’atelier, on s’inspire d’une forme explorée par les écrivains pour nourrir l’inspiration. Ici, il s’agit d’une déclaration d’intention, trouvée sur le blog d’un grand amoureux de la narration, Martin Winckler.

« L’histoire se passe et à Paris et en province, à Lille peut-être, c’est à revoir. Dans les années 70/80, avant le numérique. Je veux dire qu’en matière de photo, on est à l’argentique. Car la photo et le théâtre sont ici supports de l’action.
Ce que je cherche à dire ? je ne sais pas bien. Une envie de parler de la relation humaine, de la personne dans ses liens sociaux, socioculturels, amicaux, familiaux, je ne cherche pas à parler de politique mais à évoquer le féminisme, une évolution sociale à travers des conflits de génération, parler des blessures intérieures qui font la personne. »
Odile

Le projet peut être encore un peu flou, à cette étape, mais on le sait : c’est en écrivant qu’on découvrira où l’écriture nous entraîne…

« Diane fait un reportage sur la résistance des arbres à la sécheresse dans un pays du Sahel. Elle suit un groupe de chercheurs forestiers en mission pour cinq jours. Nous sommes dans les années 90, dans un pays d’Afrique de l’Ouest indéterminé.
Dans ce livre, je voudrais raconter l’Afrique, bien sûr, ses conditions de vie si particulières, la recherche agronomique tropicale avec les drôles d’énergumènes qui la pratiquent, le métier de journaliste, et plus largement l’écriture.
C’est à travers l’étude de ces arbres résistants, et grâce aussi à la rencontre d’un certain Robert, que Diane va peu à peu remettre en question les voies qu’elles s’étaient choisies, quitter le sacrifice pour aller à la recherche de ce qu’elle a vraiment envie de faire. Le chemin va être aussi dur sur le terrain que dans sa tête. Et le terrain, en Afrique, c’est quelque chose ! »
Florence

On a maintenant un monde, des personnages, une ébauche d’histoire… on tente de tricoter tout ça avec ce qu’on cherche à y mettre de désir, de questions sur la vie, sur l’humain.

« V. n’est pas un mari modèle, ni un père modèle, ni un employé modèle. Il serait plutôt quelqu’un qui se tiendrait en marge, plutôt un loup solitaire contrarié… Quelqu’un d’aidant certes, vis-à-vis de son entourage et de ses collègues, mais qui ne souhaite pas se retrouver en situation d’être aidé.
Et lorsque, dans la grande banque dans laquelle il est employé, V. commence à poser des questions sur des règles de fonctionnement qui n’étaient jamais remises en question par ses collègues, eux-mêmes employés modèles, de vrais loups dans la meute, alors il pose un problème à chacun. »
Philippe

Les projets sont nourris des expériences personnelles, mais on ne s’attardera pas sur la dimension autobiographique : ici, c’est la vérité des histoires racontées qui requerra notre soin.

« Écrire l’histoire d’une enfant pas comme les autres à travers les points de vue de différentes personnes de son entourage.
Dans un premier temps, on ne saura ni l’âge ni le prénom de l’enfant, on l’appellera « la petite ». Elle ne parle pas, elle crie. Tout ce qui l’entoure l’effraie, elle casse les objets, tape et tire les cheveux des autres enfants, se précipite sur les adultes avec violence. Elle court tout le temps, se cache, elle n’a aucune limite, aucune conscience du danger. […] Ses parents, les docteurs, le personnel du centre qu’elle fréquente en journée, tout le monde dit qu’elle est « trop petite pour son âge » ».
Solange

Comment faire parler une enfant qui n’est pas inscrite dans le langage ? On travaillera les point de vue, les voix de la narration. On s’inspirera, comme toujours, des travaux des écrivains.

« Glisser hors du monde. Ce qu’on peut faire d’une vie qu’on ne supporte plus… se suicider… la changer… en changer… partir. 10 000 personnes disparaissent chaque année au Japon, volontairement et quelques milliers en France. […]
Le Japon, un jeune homme, un transgenre, des disparus, un neveu en quête, une Japonaise disparue en fin de vie… un chien charmant, une belle maison dans les bois en France, des vilains secrets datant de la guerre de 1945 au Japon, des crimes de guerre, des hontes, des hantés, des fantômes…
Ce serait un roman avec des personnages qui ont disparus et ceux qui restent et un qui cherche… une quête, des histoires de familles, des secrets, des hontes, la guerre, le Japon, la France, un homo tué par des homophobes un soir dans une ville de province, un homme qui est une femme ou pas ou ni l’un ni l’autre, un chien, important, sans doute un ou plusieurs chats traverseront la scène… »
Brigitte

Quelle formes, originales et singulières, trouveront chacun de ces projets dans le cheminement de l’écriture ? Nul ne le sait encore.

« Mise en fiche, le personnage « possède » : Un métier de conseillère d’orientation dans un lycée urbain, et une reconnaissance due à une ancienne activité de journaliste. […] Un rêve : offrir beaucoup plus d’aide aux jeunes que l’institution propulse vers des voies non choisies.
Elle a un lieu à créer, et vite, une « chambre à eux », un lieu, un temps, un regard pour tous ces hésitants aux yeux éteints, rebelles sans rébellion ni boussole. Un lieu où ils seraient entendus, confortés, guidés, « réalisés » : (re)mis dans le réel, face à la route, en chemin vers leurs désirs, sans culpabilisation ni menace.
Refuser le raisonnable et renoncer au confort que la maladie lui fait croire vital depuis une trentaine d’années. Et si c’était l’inverse, si la maladie se révélait soluble dans le risque ? »
Anne

Ces projets seront déplacés et remaniés autant que l’écriture le demandera – c’est elle qui ouvre la voie. Elle invente, surprend, détourne, cherche… Parfois elle peine, et parfois jaillit, forte d’une forme neuve qui se trouve, s’impose.

Découvrir d’autres récits de l’atelier Chantiers, ici.

Pluie de poèmes sur Sète

Le soir, après avoir lu la cueillette du jour à l’atelier, nous quittons la Pointe courte pour rejoindre le festival des Voix vives.

« Le poème est lui-même un chemin »
Horia Badescu, Grèce

« J’écoute d’une oreille tendue vers la nuit marchant écartant la brume de mon propre cœur »
Enan Burgos, Colombie

                                 

« Greffer la vie avec espoir au vent fou du jour suivant »
Estève Salendres, France

 

« La poésie se définirait-elle comme un cadran solaire, cadran des solitudes, zone libre, chant bleu, appel de la forêt et de la nuit ? »
Luc Vidal, France


« Si nous plantons des balles, que poussera-t-il dans la terre ? »
Nasser Rabah, Palestine

 

« Aujourd’hui encore, parfois, tu peux avec la clé d’un simple trèfle ouvrir le monde »
Yannis Rítsos, Grèce

 

« Ne refuse pas l’infini, son goût d’ailleurs, sa démesure »
Colette Gibelin, France

 

 

« Et tu m’avais dit qu’il faisait doux à l’intérieur des mots »
Marianne Catzaras, France

« Dans chaque silence mûrit un mot, dans chaque parole, un silence »
Horia Badescu, Roumanie

« Je n’avais aucune arme, seuls mes rêves m’accompagnaient »
Salah Faïk, Irak



« Le temps erre, et tu ne peux pas le voir »
Roland Pécout, France

 

 

« Il ne reste que des espoirs à faire voler avec nous »
Charles Flores, Malte

 

« Tout n’était que fanfare, le noir aussi était de l’or »
Rino Cortiana, Italie

 

« La lumière invente encore notre regard, l’arbre invente un autre nuage »
Luiz Mizon, France/Chili

 

 

Oui, il pleuvait hier soir des poèmes sur Sète et la lumière était dans tous les yeux.

L’élan donné

Oui, sans doute s’agit-il de cela, donner l’élan d’écrire — sans doute est-ce à ce jeu que j’invite celles et ceux qui rejoignent mes ateliers.

Donner l’élan, donner un cadre aussi — qui permet de tracer progressivement les limites d’une histoire en inventant comment on va la raconter.

Dans l’atelier, on ne sait pas à l’avance où écrire nous entraînera mais on y va, texte après texte : on cherche et la pratique de l’écriture donne progressivement une forme concrète aux différents projets…

Quelle est l’histoire ? Qui sont les personnages ? Qui est le narrateur ? On commence, ensuite on précise ; on invente les personnages qui feront vivre l’histoire, on cherche comment le narrateur raconte l’histoire, on se demande aussi pourquoi il la raconte…

— Oui, il peut y avoir plusieurs narrateurs, mais alors qu’on les entende, que chaque voix vienne éclairer l’histoire selon son propre point de vue.

Toute histoire devient possible dans l’atelier et c’est heureux, on est dans le grand champ de la littérature, on découvre les espaces, les édifices construits par ceux qui nous précèdent, on s’approprie les outils — il arrive qu’on se donne un coup de marteau sur les doigts mais c’est le métier qui rentre, disait mon grand-père. Le vôtre aussi ?

Trois jours vivifiants, direz-vous en fin d’atelier. De bonnes ondes dans le groupe, un mélange harmonieux, paisible, l’ambiance propice, la bienveillante écoute. Oui, forts de ces relations soutenantes vous avez exploré, travaillé, essayé, construit, écouté, parlé des textes, trouvé de nouvelles pistes. Vous avez aussi défriché, nettoyé, fait le tri, trouvé des bords aux histoires que vous désiriez raconter. Vous avez résolu des dilemmes, rassemblé des bribes qui attendaient depuis plusieurs années, dessiné des chemins balisés pour la suite et trouvé la détermination de poursuivre. Tout ça, en trois jours — arpentant avec vitalité le grand champ de la littérature.

« Au fil des séances, les contours flous de mon histoire initiale ont trouvé une expression plus précise sous le projecteur puissant des méthodes de travail progressivement amenées avec beaucoup de talent.
Il suffisait d’oser.
Et, cerise sur le gâteau, les retours du groupe m’ont permis d’aller encore plus loin que je ne l’imaginais. »
Henri

« Six femmes, trois hommes, assis autour d’une table. Un peu d’inquiétude, une légère tension. Au bout de la table, Claire donne le la.
Des mots fusent, des phrases surgissent, des personnages s’invitent à la table, des chemins se croisent, des histoires s’écrivent. Et au bout de trois jours, on se prend à y croire à son histoire, on sourit.
Merci Claire ; merci à vous, mes compagnons de voyage. »
Solange

« C’est étrange de voir un personnage que l’on attendait pas émerger d’une proposition d’écriture, étrange et excitant de s’installer dans l’écriture d’une scène qui ne constituait qu’un micro-détail dans notre imagination mais qui décide avec aplomb de s’étirer dans l’histoire… Merci à vous, compagnons d’écriture, et merci à toi, Claire, pour l’intelligence et la bienveillance de ton écoute qui m’ont permis de redémarrer avec quelques calages en côte. »
Frédérique

« Une ébauche d’histoire, un lien familial, communication en panne, échecs, conflits.
Entamer un dialogue, ne pas lâcher, persévérer, se cabrer, se révolter.
A la rencontre de soi-même.
Dépasser le stade de l’ébauche, se fixer des objectifs, poser une trame, structurer le récit. »
Marc

« Plus de trois pages. Pour la première fois, ça fera plus de trois pages. Ça c’est lui. Le narrateur. Ce narrateur qui ressort toujours au fil des ateliers et des textes courts. Tour à tour homme ou femme. Je. Tu. Ou il. Selon. À différents âges de la vie.
Je vois maintenant que c’était lui, à chaque fois. Le point de convergence. Le point de convergence de ses incarnations était ici, hier, aujourd’hui. À l’atelier.
Désormais il a une voix. Il a une vie. »
Matthieu

« Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas frottée à des contraintes aussi surprenantes qu’efficaces. »
Dominique

« Une risée en surface, un courant plus tiède sous les doigts, une zébrure bleue dans le gris des nuées, l’énergie des voix et des yeux autour, 3 jours, 2 nuits et, soudain là, un rivage pour abouter la langue et le projet.
Je m’échoue sur le sable, essoufflée, essorée, débarquée.
Les mots s’emmêlent dans les traversées.
Embarquée, je voulais dire. »
Anne

« L’idée était déjà là, calfeutrée dans un coin de ma tête. Elle sortait parfois par petits bouts sans que je puisse l’attraper. Se poser dans l’atelier durant ces trois jours a permis a mon idée de prendre corps. Sur le papier elle s’est d’abord étalée, j’ai pu alors la ramasser. Maintenant je dois la faire tenir dans un cahier. Pour cela, écrire, écrire, écrire, garder le cap. »
Sophie

« Retrouver l’atelier, après des années, avec Claire et avec vous, quel plaisir, quel élan !
Nos neuf romans, livres, textes, aventures avancent, pierre à pierre, ils s’élèvent, ensemble et séparés, joyeux de leur diversité. »
Brigitte

L’atelier Commencer un récit long existe désormais par e-mail

L’éclosion des écritures

L’atelier, un endroit libre, ouvert

— J’ai compris ce que j’ai envie de faire avec l’écriture pendant l’atelier, maintenant je sais que c’est possible, je vois un chemin.

— Pour moi il s’agissait d’un rêve, je suis venue réaliser mon rêve avec l’écriture, elle est devenue accessible…

— Lire tout le temps ce qu’on est entrain d’écrire c’est incroyable la liberté que ça donne ! On s’expose avec ses brouillons et les avis des autres nous aident… J’ai le sentiment d’avoir gagné un temps fou, j’accepte de me tromper, je recommence, j’apprends en avançant…

— … je veux dire… écrire est un outil formidable pour comprendre le monde et ici on peut exprimer ce qu’on comprend !

— Oui, et on découvre différentes manières de faire la littérature contemporaine en se situant dans le paysage littéraire grâce à tous ces textes que tu nous lis.

— Le secret c’est cette contrainte qui fait produire ! et le groupe qui permet d’évoluer ! on est confronté aux regards des autres, d’abord on a peur, heureusement que le cadre permet de supporter ces regards parce qu’ils ne sont pas critiques —

— Parce que ça prend les tripes et le cerveau d’écrire, j’ai ramé, galéré, mais l’écriture devient un jeu d’enfant dans l’atelier !

— Moi j’ai appris à simplifier, à sortir de mes grandes idées sur l’écriture pour entrer dans le concret de l’aventure.

— Tout est fait pour qu’on devienne capables…

— Ce qui est si beau c’est d’entrer dans les univers des uns et des autres en écoutant les textes, elle est rare, cette qualité d’échange dans un groupe…

— J’ai trouvé la bienveillance dès le premier partage de textes, j’ai su que je ne serais pas mise en danger… On comprend que chaque texte compte sur le chemin de ce qu’on aimerait écrire. Ensuite, à un moment, quelque chose s’impose sans qu’on sache comment.

— …

— Oui, Véronique ?

— Oui, je voudrais dire que j’ai été très touchée, sidérée même par l’éclosion des écritures ; ça a grandi, mûri, c’est un tel changement après 4, 5 petits exercices de rien !

— Moi je dirais que c’est un lieu magique ! On nous donne une panoplie d’outils, on apprend à contracter ou dilater l’écriture, on se penche sur les détails… Et puis il y a cette très grande écoute, toute en profondeur, alors on découvre qu’il reste beaucoup de travail pour se trouver, pour trouver son style… comment dire… on prend le temps des étapes sans chercher à atteindre l’absolu, la perfection… quel soulagement.

— C’est génial dans notre monde ce lieu où il n’y a pas de compétition entre les personnes !

— Tu nous invites à ne pas écouter nos résistances, tu pousses à y aller. Il y a cette élaboration collective… on assiste à la naissance des écritures…

— Oui, c’est grâce à cette approche très progressive, ça fait comme un effet entonnoir – l’atelier me conforte dans l’idée qu’il réside dans l’écriture quelque chose d’essentiel pour ma vie.

— Comment disais-tu hier ? On écrit pour savoir ce qu’on ne savait pas savoir ?

— Et vraiment, l’alchimie qui a fonctionné dans le groupe, on a fait de véritables rencontres grâce à l’écriture…

— Oui, la joie et la bienveillance…

— la joie du faire,

— l’espace de liberté donné par la proposition,

— la conquête de mon propre regard…

— Moi je dirais que l’atelier fait sauter les verrous de l’écriture !

— Ça ouvre des tas de portes !

— Je suis très émue par cette expérience de partage, on s’est enrichis mutuellement.

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Flâneries et écriture au fil des Voix vives à Sète

Chaque jour, à Sète, pendant le festival des Voix vives…

… entre le ciel très bleu et le bleu profond de la mer, chaque jour lectures et rencontres portent haut les voix des poètes dans les ruelles et sur les places, dans les jardins ou sur le port — parfois sur un bateau au fil de canaux.

Chaque jour nous nous retrouverons pour un rendez-vous d’écriture : je vous proposerai thème et trajets pour vous guider dans les ruelles à la recherche des voix qui inspireront vos textes – fragments, voix et personnages naîtront de vos écritures qui se feront mémoire de vos flâneries, traces de vos rencontres, écho sensible de vos impressions.

En fin de journée, nous nous retrouverons près de l’eau, un peu en retrait de la foule festivalière, sur la pittoresque Pointe Courte près de l’étang de Thau. Nous nous réjouirons ensemble des récoltes du jour et préparerons la cueillette du lendemain.

 

Dans l’atelier

Dimanche 26 février, 11h15.

Vous êtes assis autour de la table. Nous nous retrouvons après avoir lancé l’écriture, hier – une écriture Autour du monde inspirée par le roman de Laurent Mauvignier. Hier, trois heures déjà d’atelier ont ouvert notre week-end.

Trois heures si brèves, avec le temps qu’il a fallu pour vous parler de l’œuvre, vous donner à entendre les voix, vous permettre d’envisager la composition du livre et surtout, vous montrer le travail minutieux du romancier — cet art de porter attention à chaque détail qui nous projette dans un lieu, au cœur d’un événement, en compagnie de ceux qui le vivent. Une heure de parole, ça m’a pris, hier, pour vous raconter tout cela après vous avoir invités, tandis que je vous parlais, à n’écouter que ce qui ferait surgir en vous l’idée qui viendrait, vous traverserait.

L’idée d’un événement dans le monde vécu par un personnage qu’il faudrait inventer. Un événement et un personnage, et deux heures pour commencer à écrire. Deux heures, oui, mais par étapes – comme toujours dans les ateliers pour éviter l’inquiétude de ceux qui n’ont pas encore l’habitude avec l’annonce d’un temps qui peut paraître long — le temps de l’écriture ne s’éprouve pas comme les autres temps une fois qu’on a plongé, quand on est dedans.

« Si j’aime si profondément le roman, c’est qu’il est par essence humain parce qu’il met l’expérience humaine au centre de tout, y compris dans sa noirceur et sa banalité. C’est pour cette raison que tout roman est profondément politique  : il donne un nom à chacun. Son utopie, son horizon, c’est de vouloir nommer chaque visage, rendre à chacun la singularité et la complexité de sa vie, » disait Mauvignier dans une interview que je vous lisais hier.


11h45.

Au milieu de la table de l’atelier, café, thé et tarte aux pommes apportée par C.
Vous écrivez. Il est presque midi maintenant et depuis hier je n’ai toujours pas entendu vos textes. Je ne connais de vos chantiers que les thèmes que vous nous avez présentés hier, en un bref tour de table : un attentat sur la plage de l’hôtel de Sousse, en Tunisie, vécu du point de vue d’une femme qui était là en vacances ; l’arrestation d’un groupe d’adolescents qui va provoquer la bascule vers le conflit en Syrie, vécu par un chauffeur de taxi dont le fils a été arrêté ; la mort par fait de violence matonne d’une africaine exilée, dans une prison en Bulgarie, racontée par une autre exilée qui partageait sa cellule ; la sauvagerie du réel qui déborde un jeune engagé au moment où se déclenche la guerre du Golfe alors qu’il fait ses classes en caserne en Allemagne ; le combat d’une élue locale contre le déboisement dans sa commune et l’abus chimique en agriculture.
(Hier avant de vous quitter je vous ai invités à chercher les informations nécessaires à votre sujet dans la soirée.)

Pour vous approcher de cette écriture romanesque et politique dont parle Mauvignier, je vous ai demandé de ne pas céder à la tentation des beaux sentiments, ni à celle du point de vue surplombant, ou simplifiant, non ; ne rien céder au général et écrire « à hauteur d’homme », comme je le racontais ici. C’est l’enjeu de cette séance.

11h55

Autour de la table je vois les feuilles que vous couvrez de signes, les pages de vos cahiers tournées l’une après l’autre sous l’avancée des mots, la poussée des phrases, la progression de vos histoires. Vous écrivez, G., une phrase après une autre, lentement, si lentement, avec ce mouvement qu’impriment vos phrases sur vos lèvres quand vous vous les dites en voix intérieure. Vous vous relisez beaucoup et produirez, je le sais — je connais votre écriture maintenant – un texte d’une densité éclatante. F. et C., je ne vous avais pas revues depuis que vous aviez travaillé avec moi en atelier il y a une quinzaine d’années – le cliquetis rapide de vos doigts sur les touches de votre ordinateur, F. ; votre bic qui court si vite sur le papier, C. ; tout à l’heure vous direz « J’ai été emportée. » À côté de vous, H., vous tenez, votre bic très haut en gardant votre main à distance du papier comme si vous traciez des arabesques avec un pinceau fin, comme si vous les enrouliez en lignes régulières tout le long de la page. Et vous, A., sur ma gauche ; vous revenez avec une feutre turquoise sur les pages de votre cahier en papier recyclé couvertes d’une écriture violette ; vous barrez, complétez, changez des mots et cela donnera la précision de cette écriture que je commence à bien connaître, si précise dans le choix des mots, si fluide, et mûre ; vous préparez la lecture de votre texte, là, dans cinq minutes, à midi et quart.

12h15

À onze heure et quart je m’étais entendue vous dire : « à bientôt, après la traversée ». Une heure. Une si petite heure lorsqu’il s’agit d’écrire s’est écoulée dans le beau silence de l’atelier. Je viens de vous annoncer que nous lirions dans cinq minutes. Vous avez levé les yeux de l’ordinateur ou de vos feuilles ou de votre cahier, vous m’avez regardée comme en songe.
Vous revenez de loin.

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