Travail accompli

En huit étapes

Quelle aventure étonnante, accompagner l’écriture de quelqu’un qu’on ne rencontrera pas, qu’on ne connaîtra que par son écriture et les textes qu’il vous envoie !

Il s’agissait de l’atelier Écrire une histoire de vie par e-mail, sur huit séances. Un jour en novembre, je reçois la demande de JM, qui habite en Normandie et veut écrire son enfance et son adolescence « à seules fins, d’une part de poser certaines choses et d’autre part de donner à mes filles un éclairage sur mes origines et en conséquence sur leurs origines. […] Ce désir d’écrire est chez moi à la fois neuf et très ancien. Le projet de raconter ma jeunesse est un outil pour grandir. » Ainsi son désir d’écrire est ce que JM me confie en s’inscrivant à l’atelier.

Je connais bien cet atelier pour l’avoir conçu il y a une quinzaine d’années et maintes fois proposé depuis, tant dans les groupes qu’en individuel, par e-mail (j’en avais parlé ici). La progression est bonne. Les premières propositions sont assez déroutantes pour certains, car je ne propose pas d’entrer directement dans le vif du sujet (l’histoire de vie), j’invite d’abord à prendre le temps de l’écriture — jouer avec les formes, instituer la dimension littéraire, caractériser la personne qui deviendra le personnage principal de l’histoire, poser les premiers repères… Ensuite, on y va et ça avance : l’histoire avance, le personnage prend vie, on dégage un thème, un enjeu, on écrit des scènes, on structure, on construit, on aboutit.

Trois semaines pour écrire, une semaine pour lire et faire des retours, ainsi avance l’atelier. Rien que ses mots et les miens, tissés dans l’échange autour de la progression de son écriture. Les paris que je fais — souligner ceci, ne pas dire cela, inviter à se demander si… L’intuition de la personne, de sa relation avec l’écriture, de ce qu’elle cherche à dire, naît de la lecture de ses textes. Si la présence n’est pas physique — je ne vois pas celui qui m’écrit, je ne connais ni sa voix, ni la qualité de ses silences –, la présence est… textuelle. Je découvre la forme spécifique de son intelligence, son sens de l’humour, son ton, sa façon de doser la distance, celle de s’approprier mes observations et propositions — leurs effets sur le texte suivant.

Et l’écriture opère. « Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. » Cela, je ne le sais pas pendant l’atelier car les souvenirs ne me parviennent qu’une fois écrits. Mais oui, l’écriture opère ; elle porte à la page ce qu’on ne savait pas savoir, donne forme à ce qui a été vécu, révèle un point de vue, construit une intelligibilité de l’expérience en la transformant en récit.

Témoignage

« J’ai longtemps dansé d’un pied sur l’autre avant de m’autoriser à écrire, et plus encore à écrire mon autobiographie. Bien sûr, je prenais des notes de temps en temps pour me préparer ou soit-disant m’encourager. Mais le tout restait informe. Aujourd’hui je suis content du travail accompli lors de cet atelier.

Quand je me suis décidé, j’étais à la fois enthousiaste et fébrile. Je fus surpris par les premières propositions, plus par les formes demandées que par les thèmes. Néanmoins je mettais beaucoup d’ardeur à les traiter. Je me dépêchais comme un cheval qui sent déjà l’écurie (si vous me permettez la comparaison !). À la pure ardeur du début a bientôt succédé la simple conviction de travailler dans la bonne direction. L’accompagnement personnalisé y est pour beaucoup. Ce fut un précieux soutien. Tant par l’attention portée aux détails (français littéraire, usages, maladresses, etc…) que par les encouragements, que je percevais respectueux et sincères.

C’est à mi-parcours que j’ai réalisé que mon texte prenait forme, que je m’approchais de mon objectif. Sur le papier et dans la tête. Dans cet ordre. C’est la progression pédagogique autant que mon travail qui permettaient cette avancée. En m’investissant dans ce travail de longue haleine, j’ai pris conscience de la dynamique de construction d’un texte et des nécessités d’organisation. Pas à pas, une méthode vous est proposée pour trouver les mots, pour structurer le texte, pour composer votre récit. Écrire, laisser reposer, y revenir, en s’inspirant d’une part de textes exemplaires d’écrivains reconnus qui vous sont soumis, et d’autre part, des annotations faites par l’animatrice sur vos propositions précédentes.

Ce projet m’a apporté beaucoup plus que ce que j’en attendais. Chemin faisant toutes sortes de détails, d’épisodes que j’avais enfouis, me sont revenus en mémoire. Par ailleurs, le seul fait de relater par écrit ces épisodes de ma vie et d’en soumettre la lecture à une professionnelle bienveillante, m’a permis de trouver la bonne distance par rapport à ces événements.

Évidemment, il y a des choses que l’on n’apprend pas. Mais écrire, vous met au défi de l’honnêteté et de l’humilité.

En huit étapes, j’ai pu mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai su adopter une méthode, trouver un rythme de travail, et affirmer un ton qui est le mien. Maintenant, j’ai un texte structuré qui a du sens. Il peut être amendé, certes. Mais j’ai fait là un énorme bond, grâce à l’accompagnement de Claire Lecœur. »
J.M.B.L


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Des histoires et des vies

Comment l’expérience humaine peut-elle s’écrire ?

Vous êtes venues à l’atelier Histoires de vies avec, chacune, un projet différent. L’une désirait écrire la vie de son père, une autre venait écrire la sienne propre, une encore venait avec le souvenir de sa grand-mère et se demandait comment l’écrire, une autre enfin cherchait comment donner forme à son expérience de travail thérapeutique avec les rêves… Vous quatre, pendant cinq jours, venant donner vie de mots à celle ou celui qui demandait à entrer dans la langue par le récit que vous veniez écrire avec moi dans l’atelier.

Il fallait commencer par construire l’écoute. « Quand j’ai dévoilé mon premier texte, j’ai trouvé la bienveillance. Ensuite il a été possible d’écrire car je savais que je ne serais pas mise en danger. » La confiance ne se décrète pas, je l’ai écrit ailleurs, elle se construit si on lui en donne le temps — « La sage femme est une femme sage ! Cette invitation au voyage a été un accouchement. Je suis très touchée par l’éclosion des textes, ce que chacune a exploré et mûri… un tel changement dans les chantiers en 5 jours ! » « Le cadre et la rigueur, alliés à la grande douceur et le respect absolu. »

La confiance, et l’écoute de ce que chacune apporte de singulier, qui se fraye un chemin dans les textes, s’aventure dans les phrases — « écrire c’est risquer » –, se dévoile — « écrire, espace secret, sacré » –, se cherche en dialogue avec les textes d’auteurs qui vous invitent à écrire — « Je venais chercher une technique pour écrire une vie, enfin, c’est ce que je me disais. Il a fallu cette approche guidée par cercles concentriques pour écrire sur mon père disparu. »

Écrire, écrire… et prendre le temps d’entendre les textes, d’en parler.
Combien en avons-nous partagé, de mots autour de vos textes ?
« J’ai appris ce que j’avais à apprendre pour que tu puisse naître dans les mots. » Et combien de questions ? « Qu’est-ce que je suis la seule à pouvoir écrire ? » Questions à soi-même, écrivant ; questions à celle ou celui qui est devenu votre personnage dans l’atelier. « As-tu jamais su ce que tu as donné, toi qui a si peu reçu ? ». Questions et partage ont peu à peu validé vos démarches de création. « Tu es apparu par bribes. » « J’ai enfin reçu l’autorisation à être créative après avoir toujours rêvé de l’être. »

En compagnie d’auteurs comme Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Annie Ernaux et combien d’autres, vous avez saisi un peu de la vérité d’une vie en explorant le champ d’investigation qu’offre l’énigme du moi (Milan Kundera). « Les lectures nous nourrissent. On apprend le métier en faisant à la manière de… Chacune a trouvé son chemin à partir des mêmes propositions. » « J’ai appris ce que j’avais à apprendre pour que tu puisse naître dans les mots. »

« J’ai très vite compris que si j’acceptais de me dévoiler je gagnerais beaucoup. Je comprends que le processus dépasse la méthode. Les mots ont parlé pour moi. »

notre atelier

« Nous marchons dans les rues d’Aurillac, il a plu. Avant d’arriver j’ai repéré l’adresse des bâtiments du Conseil Général, dans une petite rue. J’aurais voulu un beau lieu, chaleureux, douillet, des sols moelleux, des canapés confortables, mais ce sera un bureau anonyme, au mobilier métallique, l’éclairage au néon, un sol de dalles plastique. Nous attendons, comme on attend aux guichets des administrations. Cela paraît incongru, je voudrais autre chose. Un accueil à la hauteur de l’événement. Je voudrais que ceux que je croise devinent, qu’ils comprennent ce que je suis venue faire ici : consulter le dossier de ma grand-mère, son dossier d’enfant de l’assistance publique. « Ta grand-mère était de l’assistance », comme on disait dans ma famille.

Mon nom retentit dans le couloir et une femme s’approche de nous, nous sourit, se présente. Je reconnais sa voix, nous nous sommes parlé à plusieurs reprises ces derniers mois. C’est elle qui a précipité les événements. (J’ai tant tergiversé, annulé des rendez-vous successifs, trouvé mille prétextes pour renoncer à cette rencontre.) Car elle va, me dit-elle, devoir rendre le dossier aux archives dont elle l’a extrait presque un an auparavant. Et je devrai recommencer la même démarche, écrire, attendre. Et je vois ma grand-mère disparaître à nouveau dans les allées immenses emplies des dossiers des milliers d’enfants au même destin qu’elle.

Je suis venue la retrouver ici, venue capter cette part d’elle que je ne connais pas, tenter de percer le mystère, entrer dans cette nébuleuse, ce chaos de ses premiers jours, pour comprendre. Je manifeste ma surprise, son dossier est épais, il y a apparemment des dizaines de documents. La femme me dit que je peux choisir ceux que je veux reproduire à la photocopieuse, que je ne pourrai pas tous les récupérer. Je suis déçue mais B. propose de tous les photographier, un à un. Comme ça, je les aurai dans la couleur d’origine. Je l’aime. Il a compris. Je ne veux plus rien laisser d’elle ici. Tout emmener avec moi. Personne à part lui ne sait que nous sommes là, c’est notre expédition secrète. Pendant ces quelques heures, Antoinette m’appartient, à moi seule. Tant pis pour les autres, tant pis pour tous ceux qui n’ont rien voulu savoir, rien voulu chercher à comprendre. J’ai envie de les punir, de ne rien partager. Un flot de larmes tente de forcer le barrage mais en deux profondes respirations, je le réprime. Je caresse le dossier, regarde cette couverture claire, sépia, usagée. La dernière fois qu’il a été ouvert, ma grand-mère se mariait, majeure depuis un jour. Depuis, plus rien. Savait-elle seulement qu’il y avait un dossier ? C’est à mon tour de me sentir intruse. De quel droit ? »
F. L-P

vies 1

« Je viens d’un pays sauvage, d’une terre âpre qui ne cesse de s’affirmer et qui impose ses humeurs. Nous, les québécois, nous avons dû nous cramponner, payer le prix, devenir ingénieux, entêtés pour la conquérir. Nous sommes des survivants teigneux, besogneux, jaloux de nos conquêtes. Nous sommes de ceux qui dosent l’effort à la hauteur de leurs rêves. Accrochés à ce bout du monde, nous résistons. Saison après saison, nous avons gagné notre place sans jamais renoncer, parfois en reculant pour reprendre notre élan. Nous tenons.

Et toi, mon père, tu en es. Tu as grandi au pied de la montagne usée par ces luttes de géants qui s’affrontent depuis les temps anciens. Tu t’es imprégné de cet amour/haine des gens d’ici pour cette terre. Tu t’es imprégné de l’odeur changeante des bois au gré des saisons. Tu as répondu au flux puissant d’énergies qui te traversaient pour inventer, faire corps avec ta terre, à ta mesure. Tu as lutté – et même si chacune de tes réalisations grevait un peu ta résistance, inlassablement tu as poursuivi ton rêve de bâtisseur.

C’est au plus près des arbres que tu as débuté ta vie d’homme. Homme des bois pour les connaître, les apprécier, les transformer. Rude métier que celui des chantiers où l’hiver impose sa loi, où la rudesse du climat s’accorde à la rudesse des hommes ! On y grandit vite, on s’y forge le caractère. Toi, c’était bien ton but quand tu as fait ce choix. On destinait l’autre, ton frère aîné, à un grand destin ; pour toi rien n’était prévu. Tu as manié la hache, tiré les trains de bois à la rivière. Tu t’es souvent écroulé, le nez dans ta gamelle le soir au bord du poêle. Et quand tu rentrais, c’était la ferme qui te happait. Prendre le relais aux champs, nourrir les animaux, entretenir les bâtiments. Tu rêvais de bien d’autres choses, tu avais soif d’être reconnu, admiré autant que l’autre. Lui, il n’a pas connu les mains gercées, les pieds gelés ; il était promis à la prêtrise. Il a bien accepté les grandes études en ville mais quelque part en chemin, la vocation s’est perdue. Toi, tu as poursuivi tes saisons laborieuses. Tu t’es tenu loin, tu as appris la valeur de l’argent que tu gagnais.

Tu aurais peut-être choisi d’y revenir si l’impatience d’un jour, l’imprudence d’un geste ne t’avait privé de tes forces pour une longue traversée. C’était au printemps, au retour d’une saison éprouvante où le poids du métier te taraudait encore plus qu’avant. Tu n’avais plus rien à prouver là-haut. Tu cherchais une issue qui te sortirait de cet enfermement. Tu n’avais pas une vision claire de ton envie et la scierie t’offrit une alternative. Prendre les billes de bois, les coucher sur le banc de scie en les poussant vers la lame était à ta portée. Tu y retrouvais l’odeur du bois. Ce travail te convenant, tu t’y voyais prospérer. »
Lisette

vies 3

« C’est novembre sous les tropiques, avec dans ses bagages le lourd passif de l’année écoulée, mais surtout la promesse assurée de l’été. Pour l’occasion Marie a remis sa robe de première communion. Elle porte des gants transparents et élégants. Ils lui donnent chaud. Sur la tête, la couronne de fleurs blanches, mais elle n’a pas remis le voile. Ce serait mal venu. La mariée, c’est Brigitte et elle épouse le père de Marie. Marie est la fille d’honneur. Elle tient un joli petit panier garni d’un coussinet en taffetas blanc.
L’église de la Visitation à Vacoas est pleine à craquer parce qu’il y a trois familles rassemblées, deux qui se connaissent déjà et une troisième, celle de Brigitte. Marie est impatiente d’ouvrir le cortège nuptial avec Yves, le petit cousin choisi comme garçon d’honneur. Aujourd’hui elle doit être parfaite et jouer son rôle avec assurance.
L’église dessine sa géographie de mariage, chaque famille se resserrant dans ses bancs pour ne pas franchir les frontières invisibles et semer le chaos. Chacun à sa place et rien qui dépasse. Marie s’installe au premier rang à côté d’Yves. Elle considère avec appréhension ses mains gantées qui commencent à transpirer.
Au moment de la quête, elle se lève sur un signe de Camille, la sœur de sa mère. Elle a répété cette scène une fois déjà. Elle doit descendre le long de la nef centrale et proposer le panier aux invités, banc après banc. Elle doit attendre que le panier revienne avant d’aller à la prochaine rangée. La nef est longue et les invités nombreux mais tout va bien. Elle parvient à finir son office. Le panier est maintenant lourd, avec toutes les pièces de monnaie et quelques billets qui tanguent dangereusement à la surface.
Marie s’applique et remonte la nef. Elle sent que sa gorge se noue et ses mains se mettent à trembler. Dans le chœur, son père et Brigitte son assis côte à côte. Son père se tient droit comme d’habitude, dans la posture du policier prêt à défendre quiconque serait en danger. Il n’est pas en uniforme aujourd’hui et le col net de sa chemise laisse apparaître sa peau très brune. La robe de Brigitte est toute en dentelle. Elle n’est pas doublée aux manches et l’on devine ses bras fins et dorés sous les motifs en relief. De longues boucles soyeuses tombent en cascade sous son voile de tulle. Le bas de la robe est évasé et dépasse du prie-Dieu comme une grande fleur contrariée.
Au moment d’atteindre le chœur où elle doit reverser le contenu du panier, Marie sent celui-ci lui échapper. Les billets s’envolent et les pièces, lourdes et sales, chutent avec grand fracas sur le marbre blanc de l’église. Marie sent monter les larmes lorsque les mariés se tournent vers elle. Elle cherche désespérément des yeux Camille qui s’est, tout de suite, précipitée et l’aide à tout ramasser. Les pièces ont roulé dans toutes les directions. Avec leur robe de cérémonie, elles doivent se pencher pour les retrouver, une à une. Marie tente d’enlever ses gants délicats mais ils lui collent à la peau et le temps presse. Elle ramasse les pièces en toute hâte. Les gants sont tachés.
Lorsque la marche nuptiale retentit, les mariés se lèvent. Marie et Yves les rejoignent sur la grande marche qui sépare le chœur du reste de l’église. Marie ne sait pas comment se tenir pour la photo de mariage. Le flash l’éblouit. La nuit remplace, tout à coup, le jour dans ses yeux. Il lui faut quelques secondes pour retrouver la vue. »
Danielle Palmyre

vie 4

« Dans le métro qui la mène chez N.B., Monica ne peut empêcher le tourbillon mental qui l’assaille malgré les longues respirations qu’elle fait pour tenter d’apaiser les questions/réponses/associations d’idées qui fusent de son nouvel univers. Et dire qu’en France une loi interdisait l’interprétation des rêves jusqu’aux années 30 ! Ces outils de guérison formidables qui pourraient apaiser tant de souffrance et même économiser de l’argent à la sécurité sociale. Monica pense que la société ne tourne pas bien rond ; ses amis, eux, pensent qu’elle est de plus en plus perchée.
Elle arrive chez N.B. – analyste Junguien – avec qui elle travaille depuis peu, mais qui la fascine de plus en plus par ses interprétations magistrales… elle l’a affectueusement baptisé le « Maître de ses Rêves ». Ils sont assis face à face silencieux, solennels chacun avec ses notes sur les genoux. Il la regarde les yeux mi-clos, un demi sourire au coin des lèvres : « quand vous êtes prrrrrête, SVP, lisez moi votre rêve ! »
Il roule les « r » car il n’a pas perdu l’accent de sa Hongrie natale qu’il a quittée vers 18 ans à la révolution. Il porte en lui les secrets, les souffrances et l’élégance d’une époque disparue. Monica s’éclaircit la voix, hésite, puis le rêve jaillit comme un jet :
« Je suis dans un ascenseur qui monte et descend sans s’arrêter. Je me couvre car je porte quelque chose de transparent. L’ascenseur s’arrête au 5ème étage, je dois rejoindre le 4ème à pieds ; dans l’escalier de secours je vois une ado cheveux courts et racines apparentes qui fume. J’arrive dans ma chambre spacieuse, ça sent la poussière. La fenêtre est cassée, il y a de vieux stores abimés entre lesquels est posé un rideau. En haut sur les toits un Mickey géant saute de building en building. Un homme basané se plaint de son travail : il doit tendre des fils entre les édifices pour que Mickey puisse mieux passer. »
Pendant sa lecture elle le voit suivre le texte en griffonnant avec ses stylos de couleur, tantôt il entoure de rouge, tantôt il souligne de vert ou fait des flèches en bleu. Une fois qu’elle a terminé il hoche la tête et sourit avec bienveillance : « Ahaha » dit-il, « alorrrs on y va ! »
Il commence par la liste des associations : « c est quoi un ascenseur pour vous ? c’est quoi fumer ? C’est qui cette fille ? quel âge a-t-elle ? connaissez vous cette chambre ? »
Cette partie de la séance est toujours celle qui énerve le plus Monica ; ces questions en apparence innocentes mais si difficiles à répondre. Elle attend avec impatience le moment ou il va, comme un traducteur magicien, l’aider à comprendre le langage symbolique des rêves — impénétrable et « vertigineusement ancien » dixit le Maitre. »
Monica Jund

vies 2

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Les assemblées qu’on abrite

La voix de Pierre Bergounioux nous accompagne en ce deuxième jour de l’atelier Histoires de vies.

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Bergounioux, sa voix structurée, complexe.

« La littérature s’offre comme une voie d’approche vers cette part de notre histoire à laquelle s’appliquent mal les explications qui sont livrées avec. (…) Il se passe quelque chose, on ne sait quoi, dont la mention ne figure nulle part. On peut laisser les choses suivre leur cours aveugle, n’y songer point puisqu’elles sont les choses et se moquent de ce que nous sommes ou pensons. On peut aussi tâcher à deviner, à dessiner d’une main malhabile, sacrilège, le chiffre de notre destinée. L’affaire dépasse notre stature chétive. Quelqu’un d’inique, d’irréductible, sans doute, tient le passage. Les mots que nous hasardons, les pauvres récits qu’on échafaude suscitent un grand rire méprisant, silencieux, dans le noir. Mais rien, hormis cela, n’interdit de tenter l’aventure. » (La puissance du souvenir dans l’écriture)

C             M

Tenter l’aventure ? Bergounioux nous ouvre la voie.

« Du côté paternel, on était ivre de bile noire, amer et maigrelet, opiniâtre, sédentaire, continuellement désespéré. De l’autre, les songes l’emportaient. Ça donnait des figures amincies, mobiles, lancées haut dans les airs, imaginatives et ensoleillées. Bref, les êtres les plus contraires, les moins conciliables qu’on puisse imaginer. Bien sûr, c’est après qu’on s’en rend compte, quand ils ont quitté l’espace du dehors et qu’on s’avise qu’ils sont en nous, qu’on est eux, maintenant. On se découvre porteur à parts égales des attributs antagonistes dont ils étaient respectivement chargés, avec l’obligation de mettre un semblant d’ordre et d’unité dans l’orageuse assemblée qu’on abrite. » (Le grand Sylvain)

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Après celle de Bergounioux, je vous donne la voix d’Annie Ernaux. Deux univers se rencontrent le temps de cette proposition, partageant une même puissance d’évocation.

« Ils habitaient une maison basse, au toit de chaume, au sol en terre battue. Il suffit d’arroser avant de balayer. Ils vivaient des produits du jardin et du poulailler, du beurre et de la crème que le fermier cédait à mon grand-père. Des mois à l’avance ils pensaient aux noces et aux communions, ils y arrivaient le ventre creux de trois jours pour mieux profiter.
Le signe de croix sur le pain, la messe, les pâques. Comme la propreté, la religion leur donnait la dignité. Ils s’habillaient en dimanche, chantaient le Credo en même temps que les gros fermiers, mettaient des sous dans le plat. Mon père était enfant de chœur, il aimait accompagner le curé porter le viatique. Tous les hommes se découvraient sur leur passage.
Pour manger, il ne se servait que de son Opinel. Il coupait le pain en petits cubes, déposés auprès de son assiette pour y piquer des bouts de fromage, de charcuterie, et saucer. Me voir laisser de la nourriture dans l’assiette lui faisait deuil. On aurait pu ranger la sienne sans la laver. Le repas fini, il essuyait son couteau contre son bleu. S’il avait mangé du hareng, il l’enfouissait dans la terre pour lui enlever l’odeur. » (La Place)

C’est le deuxième jour de l’atelier. Nous nous connaissons peu, encore, mais vous avez entendu le cadre solide, fiable – vous y allez, vous mettez vos pas dans ceux des écrivains.
Alors des femmes, des hommes, des paysages humains se lèvent dans vos textes.

Écrire des histoires de vie

Vous désirez écrire une vie ?

… la vôtre ou celle d’un autre, ou encore la vie d’un personnage né de votre imagination ?

L’expérience humaine peut s’écrire de mille manières et le plaisir de cet atelier est là : chercher, explorer, découvrir, rendre vivant.

Commençons par caractériser votre personnage, l’incarner en le faisant vivre dans des scènes. Cherchons qui va raconter l’histoire et quelle sera la voix de la narration. Collectons les éléments d’une trajectoire…

Des vies, « telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. » (J.B. Pontalis pour la collection L’un et l’autre chez Gallimard)

Nous parvenons au constat que, pour écrire une histoire, il faut un angle, ou une quête. Le personnage manque de… réalisations, amour, reconnaissance, paix avec soi-même, réussite professionnelle… quoi d’autre encore ? Donc il se met en marche, rencontre des obstacles, les dépasse, etc.

Étape après étape, l’atelier vous accompagne sur les chemins de l’écriture d’une histoire de vie. Vous donnez du goût, de la chair, de la présence à votre personnage et à vos scènes. Vous mettez l’histoire en musique, cherchez son rythme, ébauchez la structure de votre récit.

Ainsi, peu à peu se précisent les enjeux de l’histoire. Ainsi vous approchez-vous du mystère de celui, celle, à qui vous donnez vie en l’écrivant.

    « Une vie : études, maladies, nominations. Et le reste ?
    Les rencontres, les amitiés, les amours, les voyages, les lectures, les plaisirs, les peurs, les croyances, les jouissances, les bonheurs, les indignations, les détresses. »
    Roland Barthes

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