L’atelier Rosenthal

Préparation

    « Le hululement lugubre s’est éteint, la pièce était à nouveau silencieuse. On était assis, immobiles, et on a laissé tout cela, la nourriture et le reste, descendre le long de nos viscères. On n’avait pas imaginé que Fox oserait tout déballer, qu’il se mettrait à table à ce point. On l’admirait, je crois, on admirait sa capacité à montrer devant nous ses faiblesses. […] On baignait dans une douceur nouvelle, on avait l’impression qu’on allait pouvoir utiliser toute cette connaissance accumulée dans la nuit, la vie d’un autre, proche mais presque inconnu, pour nous consoler. »

Voici la voix de la narratrice d’Éloge des bâtards, cette voix qui raconte l’histoire qu’Olivia Rosenthal a tressée avec d’autres voix – celles de jeunes hommes et de jeunes femmes qui, chacun.e, raconte comment il ou elle vit le fait d’être un.e bâtard.e.

J’ai entendu l’auteure raconter sa surprise le jour où elle s’est rendu compte que de nombreuses personnes, parmi ses proches, étaient des bâtards – nombreuses au point qu’il était difficile de croire au hasard. Son étonnement, sa curiosité l’ont poussée à mener l’enquête en recueillant leurs confidences.

« Olivia Rosenthal travaille à partir d’entretiens enregistrés, qu’elle retranscrit, relit, « rumine » jusqu’à trouver une forme, « trouver le lien entre ce que les gens [lui] racontent et ce [qu’elle] en fai[t] ». Un long processus pour se réapproprier ces voix afin de dégager, de leur désordre – élément capital, selon elle, pour que débutent les histoires ! – un fil fictionnel. Le livre constitue alors « la réponse à la question de savoir pourquoi [elle a] eu envie  de travailler sur ce thème », écrit Fred Robert, sur le site Zibeline, dans l’article Écrire, belle besogne.

    « Dites-moi votre lieu de naissance ?
    Je ne sais pas, docteur.
    Quel âge avez-vous ?
    Amérique, Francfort, l’un des deux.
    Où habitez-vous ?
    C’est difficile à expliquer. »

Ici c’est la voix de Monsieur T., atteint de la maladie de A., qui est devenu l’un des centres de On n’est pas là pour disparaître – un autre récit polyphonique initié par la question : qui devient-on lorsqu’on a perdu la mémoire ? Lorsqu’on a perdu le sentiment d’être soi ?

Dans J’entends des voix, dont j’ai parlé ici, Olivia Rosenthal présente sa pratique de collecte de la parole des autres. J’aime qu’elle dise de cette pratique que ses interlocuteurs « aiment sentir que leurs mots ont du poids. »

C’est donc au jeu de la collecte de la parole des autres que je vous invitais – avant de rejoindre l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal qui s’est tenu en février à Saint Germain-en-Laye :

Commencez par choisir un thème, ou une question qui vous tient à cœur.
Un thème issu de l’actualité ?
Une curiosité pour un métier que vous aimeriez découvrir de l’intérieur, par les confidences de celles et ceux qui le pratiquent ?
Une question qui vous occupe aujourd’hui ?
Un thème issu de votre vie intime, comme le fait Olivia Rosenthal lorsqu’elle demande à ses amis bâtards de lui raconter leur vie avant de transformer ces confidences en un récit polyphonique ? (« J’aime les bâtards, le projet était de les réhabiliter », dira-t-elle après avoir écrit son roman.)

Une fois votre thème arrêté, choisissez trois personnes avec lesquelles vous mènerez des entretiens. Vous les inviterez à raconter quelque chose de leur vie, ou de leur métier, ou de leur activité, ou de leurs goûts, ou de leurs manies secrètes – en lien avec votre thème.

    « Que faites-vous là ?
    Je ne sais pas.
    Avez-vous besoin de quelque chose ?
    Donnez-moi des gants.
    Des gants ? Je ne comprends pas.
    Ça me facilitera la tâche.
    Quelle tâche ?
    Attraper les enfants dans les arbres. »

Faire parler l’autre ? L’inviter à se raconter ?
Relancer son récit par des questions ouvertes… Désirer apprendre de lui ce que vous ne savez pas encore… Écouter sa façon singulière de dire, sa manière d’habiter la langue… Enregistrer l’entretien puis transcrire les paroles telles qu’elles ont été dites – en prenant soin de saisir la tournure des phrases, les hésitations, les répétitions, les coqs-à-l’âne, les tics de langage, les silences, etc.

Ensuite ? Eh bien vous êtes venu.e.s avec cette matière dans l’atelier et nous avons assisté à la naissance des histoires qui ont donné à ces voix la présence de personnages dans vos récits.


Voir ici l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

En dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal

« Je passe par la parole des autres pour connaître le monde »

écrit Olivia Rosenthal lorsqu’elle parle de sa relation avec l’écriture.

Dans J’entends des voix, texte publié dans le recueil Devenirs du roman, aux éditions Inculte, elle présente sa démarche littéraire ainsi :

    « Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde.
    Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. […] Ma méthode, celle que j’ai expérimentée et précisée au fil des années, repose sur l’entretien. Je passe par la parole des autres pour connaître le monde.
    L’entretien […] m’ouvre à un savoir. Écouter des ouvriers de chantier, des spécialistes du cerveau, des employés des pompes funèbres, des surveillants de prison ou des détenus, c’est se décentrer, c’est entrer dans un univers dont je suis habituellement, pour diverses raisons, séparée.
    [Mes interlocuteurs] aiment sentir que leurs mots ont du poids. […] Ils profitent de cette occasion pour faire ce drôle d’exercice : raconter quelque chose de leur vie, de leur métier, de leur activité, le raconter pour eux et pour moi.
    Mes interlocuteurs disent des choses que l’on entend jamais dans les médias. »

Dans un entretien publié sur remue.net, Entrer dans la langue de l’autre et la saisir de l’intérieur, elle dit : « Les entretiens permettent aussi à l’écrivain que je suis de sortir de chez lui, de ne pas être centré sur son propre univers, d’entrer en relation avec d’autres mondes, des personnes qui ne parlent pas comme lui, dont les vies sont très différentes. J’ai pu rencontrer des gens avec qui […] je n’aurais jamais eu l’occasion de parler et qui, par le biais de mon travail, se sont fait entendre. […] Enfin, ce qui me plaît dans l’entretien, c’est d’entendre la langue des autres. Écouter les gens parler, ça permet d’entrer dans les rythmes de l’autre, sa syntaxe, son lexique, ça modifie l’appréhension et l’usage qu’on a de la langue française et pour un écrivain je crois que c’est très important. »

    « Je crois que tout ce travail d’écoute a élargi ma connaissance des hommes, l’a complexifiée. »

Entrer dans la langue de l’autre, l’investir ; explorer les mille manières de faire apparaître la parole de l’autre et de l’utiliser en la faisant vivre dans un récit ; à partir des voix recueillies, poser les bases d’un récit polyphonique… tel fut notre travail dans l’atelier Écrire en dialogue avec l’œuvre d’Olivia Rosenthal.

« En tant qu’écrivaine, je trouve important, nécessaire, utile, de m’exposer à la parole de l’autre, de rendre compte de l’écart entre cette parole et la mienne. C’est pour moi une manière de disponibilité au murmure du monde, à la variété des discours qu’il véhicule. »

Écrivant en dialogue avec son œuvre, inventant les récits qui ont fait vivre les voix que vous aviez recueillies, nous nous sommes souvenu qu’Olivia Rosenthal n’a, lorsqu’elle commence un livre, aucune idée d’où elle va. Elle ajoute que l’écriture est « un jeu de piste que je traverse moi-même. »
Nous l’avons suivie pendant les trois jours de ce bel atelier, à l’écoute du murmure du monde.

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