Danger de l’isolement – covid 19 jour 14

Tandis que la fièvre, au jour 14 du covid 19, recule lentement, tandis que je ne reçois d’autres nouvelles de ma petite mère qu’une à deux fois par semaine les phrases sibyllines du médecin hospitalier – état stable, plus de fièvre, on diminue l’oxygène -, tandis que je m’inquiète de la savoir se battre seule depuis 18 jours contre ce virus qui l’a coupée de tous les liens qui la retenaient de sombrer dans l’absence aux autres et à elle-même où l’attire son autre maladie, tandis qu’on pourrait bien s’habituer à tout ça, au virus qui détruit et isole, ou même au confinement, comme le dit Wajdi Mouawad en jour 9 de son journal de confinement… tandis que… le printemps, lui, se déploie. Il y a 14 jours, le bouleau à ma fenêtre était entièrement nu.

« Je suis en colère et j’ai la rage, car en tant que psychologue dans l’hôpital le plus touché, celui de Mulhouse, » écrit Claude Baniam dans une terrible tribune, le 24 mars, sur Libération, « je vois toute la journée des dizaines de personnes arriver en urgence dans nos locaux, et je sais que pour une bonne partie d’entre elles, elles n’en ressortiront pas vivantes, souriantes, insouciantes, comme ce pouvait être le cas il y a encore deux semaines. Je suis en colère et j’ai la rage, car je sais que ces personnes, ces êtres vivants, ces frères et sœurs, pères et mères, fils et filles, grands-pères et grands-mères, mourront seules dans un service dépassé, malgré les courageux efforts des soignants ; seules, sans le regard ou la main de ceux et celles qui les aiment, et qu’ils aiment. […] Je suis en colère et j’ai la rage, en pensant à toutes ces familles […] auxquelles on ne donne pas accès à leur proche, ces familles qui appellent sans cesse les services pour avoir des nouvelles, et auxquelles aucun soignant ne peut répondre, trop occupé à tenter une intervention de la dernière chance. Ces familles qui sont ou pourraient être la nôtre… »

Je lis ces mots de la colère, ils me font signe et m’aident à ne pas laisser monter ma propre colère contre le silence que dresse l’hôpital entre ma mère vulnérable et enfermée, et moi.

Pas de colère, non, mais depuis deux jours, l’épuisement – quel effet peut donc avoir cette profonde fatigue sur le corps et l’esprit de ma petite mère ? Plus rien, plus d’énergie, rien – et pourtant la fièvre pas plus haute que les jours précédents. Deux jours : c’était l’appel du médecin de l’hôpital qui me disait que l’état de ma mère était stable, qu’ils diminuaient l’oxygène, qu’ils pensaient à la changer de service… Deux jours, c’étaient aussi les paroles de mon propre médecin, qui me prévenait de la possibilité que le virus ait opéré de nouvelles lésions sur le cerveau de ma petite mère. (Mais qui saurait dire, du virus ou du traumatisme de l’isolement, lequel aurait accéléré le processus de dégénérescence du cerveau de ma mère – et quelle importance finalement – ? Combien d’étoiles se seront irréversiblement éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?)

Je lis qu’en Italie un médecin urgentiste appelle les familles des patients proches de la mort, avec son propre téléphone, pour leur permettre de se dire adieu.

Je lis qu’une fois les corps mis dans les housses, les familles sont informées qu’elles n’ont pas le droit d’aller les voir à la morgue – les corps sont brûlés sans qu’il soit possible de célébrer un quelconque adieu.

Et je comprends que l’épuisement intense qui s’était abattu dans mon propre corps depuis deux jours, c’était la terreur jusque là refoulée de l’imaginer mourant à l’hôpital sans possibilité de l’approcher – ni l’approcher, ni lui parler, ni aucune forme d’adieu.

L’épuisement lâche ce matin. Il cède la place à une inquiétude plus familière – à imaginer combien il va falloir déployer d’énergie pour tenter de ramener ma petite mère parmi nous, après – une fois qu’elle sera sortie de ce long tunnel des aujourd’hui 18 jours d’isolement. Je me souviens qu’il y a un an, il avait suffi d’une journée aux urgences (pour des examens qui aurait pu être faits dans d’autres conditions), pour faire reculer ma petite mère de l’autre côté de ce que je me suis représenté, au fil de sa maladie, comme une frontière – frontière entre d’un côté la connexion avec la présence des vivants, et, de l’autre, cette absence aux autres et à elle-même dans laquelle je l’ai vue si souvent sombrer – chaque fois ramenée.

« Je suis en colère et j’ai la rage [écrit encore Claude Baniam], quand je pense aux ravages à venir, psychiquement parlant, lorsque tout ça sera derrière nous, et qu’il y aura le temps de penser… Je suis en colère et j’ai la rage, mais surtout un désespoir profond, une tristesse infinie… »

Ramener ma mère parmi nous, chaque fois cela s’est fait à force de présence et de paroles, de mains caressées, de baisers sonores sur son front. Mais, lorsque ma mère sortira de l’hôpital, elle rejoindra son ehpad et retrouvera une autre forme d’enfermement – dans son cadre, certes, dans ce cocon que je lui ai préparé qui est un autre repère, avec la musique qu’elle aime écouter, avec ses deux soignantes régulières si elles ne sont pas tombées malades depuis – soignantes masquées, débordées par la gestion de l’isolement de tous les résidents dans leur chambre… Certes, je pourrai enfin lui parler au téléphone, elle entendra à nouveau ma voix. Mais si elle est partie trop loin, cela sera peine perdue. Combien d’étoiles se seront éteintes dans le ciel de l’esprit de ma petite mère ?

Je lis la recherche effectuée par Philippe Aigrain sur les deux types de tests qui manquent cruellement en France aujourd’hui pour nous aider à sortir de cet isolement désastreux pour les personnes les plus vulnérables. D’ici quelques jours, je serai probablement immunisée. Qui mettra à l’ordre du jour des priorités actuelles l’urgence de faire produire ces tests qui, prouvant l’état immunisé, permettront que se retissent les liens avec les personnes dont la détresse psychique est une autre forme du danger de mort ?

Ce fameux dimanche de nos derniers baisers, ce dimanche il y a vingt jours, avant le covid 19, aura-t-il été la dernière fois du sourire de ma mère ?

6 réflexions sur “Danger de l’isolement – covid 19 jour 14

  1. Bonjour Claire, je vous écrivais comme vous nous envoyiez ce texte qui m’a mise au bord des larmes.
    A ne se soucier que des problèmes de santé qu’entraînent ce virus et c’est tout à fait normal, on en oublie beaucoup les dégâts psychologiques qu’engendrent cette maladie de par le confinement.
    Moi-même je suis seule mais dans de telles conditions que globalement je le vis très bien. Ce qui me manque maintenant, j’essaie de le compenser, de l’investir dans des choses que je fais rarement mais qui étaient quand même là d’une certaine façon. Voilà peut-être le temps de les réaliser!
    Mais je pense très fort à toutes les personnes qui n’ont pas cette chance d’avoir cette « dynamique » et qui se retrouvent démunies devant ce temps sans limite pour l’instant. A toutes ces personnes trop âgées, sans lien familiaux ou amicaux, sans moyens, trop angoissés pour envisager autre chose qu’attendre, malades par forcément de cette maladie… Une liste interminable de gens en souffrance!
    Bon courage

    • Merci chère Chantal pour votre signe. Oui, ça me semble si important d’investir ce temps de façon créative lorsqu’on en a la possibilité. Je serai très heureuse de vous accueillir dans un nouvel atelier !
      A bientôt Chantal, et encore merci

  2. Bonjour Claire
    Je suis si émue par votre témoignage, témoignage singulier et pourtant si répété en ce moment.
    Quelle cruauté.
    Oui il serait important que des soignants ou des bénévoles puissent être dédiés au « passage des appels téléphonique » « aux transissions de nouvelles », au lien entre le dedans et le dehors…
    Je pense aux équipes transverses dans les hôpitaux qui pourraient peut être avoir cette mission.
    « Avant le Covid », elles avaient entre autre comme mission, d’allers vers les patients et les soignants, allez à leur rencontre et proposer des soins et du soutien un peu différents.
    Je pense par exemple aux équipes de soins palliatifs qui ont depuis si longtemps réfléchi et proposé un soulagement et un accompagnement… Je ne sais ce qu’elles peuvent aujourd’hui proposer dans le contexte actuel de Nanterre mais vous pourriez peut être les joindre et échanger avec la psychologue ou le médecin ?
    je vous donne le lien http://www.ch-nanterre.fr/Soins-palliatifs/5/31/40
    vous me direz, si vous voulez bien, ce que cet échange à donné si il a pu avoir lieu.
    restons en lien
    bien à vous, très chaleureusement
    Hélène Viennet

  3. Oh, merci Hélène pour votre visite et votre message dont la sollicitude me touche.
    Je viens à l’instant d’apprendre que ma mère sortira lundi de l’hôpital pour rejoindre son ehpad. Sa santé va donc mieux mais, comme je le disais dans l’article que vous avez lu, je n’ai aucun élément sur la façon dont elle aura traversé la coupure brutale et durable des liens avec ses proches.
    Lundi ou mardi j’aurai un premier contact avec elle. Espérons que le repère de ma voix, et celui des soignantes qu’elle connaît, lui permettront de « revenir parmi nous ».
    Merci encore, Hélène.

  4. J’espère que les soignants auront un peu de temps pour lui parler, nommer la coupure brutale et longue, lui redonner ses repères et mettre des mots.
    Mais surtout qu’ils soient attentifs à ce qu’elle manifeste non pour apaiser ou exacerber l’inquiétude mais pour être curieux de ses « trouvailles », de la manière dont elle manifeste son angoisse ou/et son soulagement.
    Et alors, lui dire ce qu’ils observent, nommer son corps, ses « désorientations ». Je ne dis pas de faire des interprétations, non, mais nommer comme un « observateur » pour qu’elle puisse retrouver confiance en son environnement, aux sons des voix, aux lieux, aux odeurs, en ses soignants mais aussi son corps et qu’elle puisse continuer à faire confiance à ses perceptions.
    Que les soignants ne soient pas trop vite inquiets pour elle mais qu’ils soient attentifs, ce serait bien, car on ne sait pas ce qu’elle aura fait de ce temps.
    Si vous pouviez les aider à rester curieux à ce qu’elle manifeste et qu’ils puissent lui énoncer, partager avec elle son « génie » et sa force comme des « interprètes » ce serait génial…
    Mais bon… c’est facile à dire… et je m’excuse d’avance si je suis completement à côté, mais c’est juste une proposition pour décaler, donner des images, des soutiens autre que l’angoisse, des repères possibles peut être… des rêveries…

    • Si vous saviez comme vous paroles me touchent, Hélène ! Elles me parlent depuis votre expérience de clinicienne, et me disent que vous imaginez l’existence de ces contrées au-delà du représentable où ma mère s’en est allée pendant cette longue et éprouvante traversée. Vos paroles m’aideront, moi aussi, lorsque je lui parlerai au téléphone, à ne pas me laisser guider par mes angoisses, à chercher les images, et oui, merci pour les « rêveries »…
      Après, il sera sans doute difficile de rester proche des soignantes comme je l’étais lorsque je les voyais chaque semaine, mais n’est-ce pas notre lot à tous – en ces périodes qui mettent à mal le vivant – que de devoir inventer d’autres modes de relation ?
      Avec ma profonde reconnaissance, encore une fois.

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