Enténèbrement – covid 19 jour 11

J’avais choisi de ne pas parler ici de la lecture du très beau et terrible dernier roman de Sarah Chiche, Les enténébrés, paru en septembre… Après l’été, le monde voulait la joie, la vitesse et l’insouciance, le monde voulait vivre.

Si je n’ai pas emporté le livre de Sarah Chiche dans mon abri, lorsque j’ai préparé à la hâte les livres qui m’accompagneraient dans ma quatorzaine (quatorzaine aujourd’hui transformée en confinement généralisé), j’en avais heureusement saisi quelques passages. Car Sarah Chiche est, elle aussi, une sentinelle, si l’on associe la vague proliférante du virus qui menace notre humanité aujourd’hui, à la vague proliférante de destruction de notre planète par le dérèglement climatique qu’elle mettait alors en scène, de façon magistrale. Le moment serait-il venu de donner la parole aux sentinelles ?

« À l’été 2010, un anticyclone d’une ampleur anormale s’installa au-dessus de la Russie ; il s’étendit vers l’est, sur des milliers de kilomètres, paralysant la circulation atmosphérique depuis Moscou jusqu’à l’Oural et au Kazakhstan. Venue de Turquie et du Moyen Orient et remontant au même moment vers le nord, une masse d’air torride fit alors déferler une vague de chaleur exceptionnelle, la plus forte – dirent après coup certains experts – depuis mille ans. Des bouleaux et des mélèzes plusieurs fois centenaires se mirent à flamber comme de l’étoupe sous la flamme du briquet. L’azur du ciel se drapa de gris. Moscou fut recouvert d’une épaisse fumée sombre de cendres, étouffante, qu’aucun souffle ne dissipait plus et qui stagna un nombre interminable de semaines. Des particules fines produites par la combustion des arbres polluèrent les terres noires, grasses et fertiles de l’Ukraine, au moment de la récolte des céréales. Les sols, sous la brûlure, se crevassèrent. Le maïs prit feu à son tour. Les tournesols se fanèrent. Les marchés agricoles s’affolèrent face à cette calamité extraordinaire ; en peu de jours, la valeur du quintal de blé fut multipliée par trois. Il fut décidé d’un embargo sur les exportations du blé russe. Mais la sécheresse gagna bientôt la Chine – d’autres évoquèrent, plus tard, des températures anormalement hautes au Canada, d’autres encore diraient que tout avait peut-être commencé en Australie. Malgré les gouvernements, les cours explosèrent partout. Le prix du pain monta en flèche. Le tourbillon cendreux s’étendait toujours. Affamée, une foule immense, que nul ne pouvait compter, quitta, sous un soleil noir comme un sac de crin, les campagnes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc, de Jordanie, du Yémen et de Syrie, pour gagner les villes. »

Ce premier chapitre, après avoir déplié la chaîne des conséquences humaines des catastrophes climatiques, se clôt sur la gare centrale de Vienne, où se trouve la narratrice, où convergent des vagues de migrants démunis poussés sur les routes de l’exil – « des milliers de gens qui descendaient des trains et titubaient hagards, tels des automates, leurs enfants dans les bras ».

La narratrice, Sarah, est mariée à Paul, intellectuel connu pour ses écrits sur la fin du monde. Plus loin dans le récit, on assiste à l’une des conférences que donne Paul, qui permet à l’auteure de poursuivre ce dramatique portrait de l’état de notre planète aujourd’hui.

« Nous ne sommes pas, nous ne sommes plus, dit Paul, dans le cadre plus ou moins rassurant d’une disparition totale de l’humanité comme de la planète à un horizon cosmologique, quand le soleil explosera, dans des milliards d’années. Non. L’extinction de l’humanité dans un horizon historique est une certitude. […] L’accélération du processus de destruction est en marche. Regardez bien autour de nous, regardez, les attitudes de certains dirigeants américains, russes ou chinois sont des arguments d’« après moi le déluge ». Ils savent. Ils savent que, puisque nous allons tous mourir dans un horizon prochain, autant profiter de la manière la plus radicale et la plus totale des dernières ressources. L’exemple que je donne toujours, c’est celui des frères Koch, ces deux septuagénaires américains à la tête d’une fortune de quarante milliards de dollars, au bas mot, et qui se battent becs et ongles contre l’Agence fédérale de protection de l’environnement, pour qu’on puisse continuer à exploiter, en toute immunité, le pétrole des sables bitumeux canadiens de l’Alberta et l’acheminer, par oléoduc, jusqu’aux raffineries du golfe du Mexique. Pour extraire ce pétrole, on a été obligé de construire une centrale nucléaire. Alors, comment expliquer que, malgré leur âge et leur fortune, ils continuent à déverser deux cent mille tonnes de carbone de plus par jour dans l’atmosphère terrestre ? Par notre faute, le climat se détraque. Les sécheresses et les inondations entraînent des famines. Les famines, des émeutes. Les émeutes, des répressions sanglantes. Les répressions, des guerres. Les guerres, l’exil des plus démunis. L’Apocalypse qui s’annonce est une Apocalypse sans royaume. […] Il n’y aura plus de place pour tout le monde sur terre. L’unique choix de raison sera donc, pour un grand nombre d’hommes, de spéculer sur la faim dans le monde, de pousser à l’exode les plus vulnérables, de favoriser le tri racial, les guerres et les génocides, d’écraser les plus démunis […] Dans ce processus, la certitude croissante, génération après génération, d’une fin de l’humanité sèche, insensée, videra de sens les concepts usuels de Bien. »

Aujourd’hui, maintenant que la puissance de propagation destructrice du virus s’abat sur les plus faibles, « écrase les plus démunis », aujourd’hui j’écoute la voix de Wajdi Mouawad, qui « jette ses forces dérisoires dans l’écriture » pour « faire preuve de présence aux autres » pendant ce temps du confinement.

« Est-ce vrai ou non, je l’ignore, mais on dit que les poissons sont revenus dans la lagune de Venise, on dit même que des dauphins y ont été aperçus, on dit aussi qu’à présent, la nuit, dans le ciel de Paris, on peut apercevoir les étoiles […] On dit aussi que la consommation d’électricité a drastiquement diminué, on dit aussi que quelque chose est entrain de se réveiller auprès des humains, on dit que les animaux reviennent, on dit que le ciel respire, on dit que les machines se sont mis à ralentir, on dit que quelque chose commence à souffler. »

Au jour 4 de son Journal de confinement, Wajdi Mouawad regarde un tableau de Rembrandt, Le sacrifice d’Isaac. Abraham, Isaac ligoté, le couteau dans la main de son père, l’ange qui retient la main du père, l’ange qui vient arrêter la mise à mort, le sacrifice. « Et si l’humanité était Abraham, obéissant à cette loi, cette loi devenue divine des exploitations, des brutalités, de l’usage que l’on fait du monde ? […] Et si nous étions Abraham sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, la vie elle-même, la vie de la jeunesse, la vie des enfants et des générations à venir ? […] et si le virus était un ange arrêtant notre bras sur le point d’égorger ce qui nous était le plus cher, et si cet ange exterminateur était entrain de nous dire quelque chose d’immense ? […] Quelle alliance saurons-nous inventer entre nous ? Quels mots pour la nommer, et qui pour l’écrire ? […] Comment ferons-nous pour donner un nouveau sens aux mots de la tribu ? »

Laisser cheminer ces mots dans le silence du confinement. Quelle forme prendra-t-il, le nouveau monde que nous devrons construire, après ?

covid 19 – jour 8

Avant.
Il y a treize jours, j’embrassais ma vieille mère dans son ehpad en lui disant – mais qu’entend-elle, ma petite mère qui a perdu l’usage du langage ? – il y a treize jours, je racontais à ma mère que sans doute nous serions empêchées, bientôt, de nous voir car un méchant virus allait probablement obliger l’ehpad qui l’accueille depuis un an à fermer ses portes – il y a treize jours, avant l’irruption dans nos corps du covid 19, ma mère était particulièrement détendue, elle souriait en m’écoutant.

Mais de quoi se souvient-elle, aujourd’hui, ma petite mère, maintenant que, dans la nuit de mardi à mercredi, il y a dix jours, le samu est venu la sortir de son ehpad pour la déposer aux urgences de l’hôpital de Nanterre ? Maintenant qu’elle a été coupée, cette nuit-là, des voix et des présences qui sont ses seuls repères ?

Depuis, diagnostiquée positive au test du coronavirus, mise sous assistance respiratoire, isolée – depuis plus aucun contact, aucune voix ni présence connue à ses côtés… Et ma mère crie quand on l’approche parce qu’elle n’a plus les mots ni pour parler ni pour penser le traumatisme qu’elle traverse, ma mère ne reconnaît ni les présences ni les voix derrière les masques qui entrent quatre fois par jour dans sa chambre pour effectuer les soins minimaux… État alarmant de l’hôpital et des soignants, soignants et soignés en danger, désert où se trouve ma mère – poussière insignifiante dans le grand navire hôpital menacé de naufrage – et entre nous, ce lien ; ce virus qu’elle m’a transmis.

Aujourd’hui, 8° jour du covid 19 pour moi, 12° jour pour elle
Ce matin la fièvre commençait à reculer, puis elle revient – est-ce le signe que le virus que m’a transmis ma petite mère aura bientôt quitté le corps de sa fille ? D’elle, isolée à l’hôpital aux prises avec une forme bien plus grave du virus que celle qui se développe dans mes cellules, je ne sais que les quelques phrases du médecin qui m’appelait il y a trois jours : état stable, elle est sous oxygène, elle crie quand on l’approche.

J’ai tout essayé pour frayer un chemin vers elle – j’avais même, sur les conseils avisés d’une amie précieuse, parlé avec l’aumônier de l’hôpital qui avait accepté de lui rendre visite – nous avions envisagé qu’il m’appelle lorsqu’il aurait été près d’elle – pour lui faire entendre ma voix… pour lui redonner ce repère… Mais non : même à l’aumônier, l’hôpital ne peut donner masque et vêtements de protection qui manquent si cruellement pour les soignants.

Ma mère est atteinte d’une maladie cousine d’Alzheimer, la maladie Corps de Lewy. Depuis quatre ans, je suis les avancées de cette maladie dans le corps et l’esprit de ma petite mère – perte d’équilibre, perte de mémoire, puis perte du langage, perte totale d’autonomie, perte du sentiment d’être soi… Depuis quatre ans, je l’entoure, et la fais entourer, de soins, de voix, de présences favorables – ce « care » dont il est question dans un article de Libération :

« Nous, humains, avons besoin de chair, de contact sensoriel, d’expressivité, et plus nous sommes âgés et enfermés dans la prison de notre corps, voyant moins, entendant moins, comprenant moins, s’angoissant plus, plus le corps de l’autre nous est indispensable, cette main que l’on serre, ce visage qui se penche, cette voix qui taquine, nous ne pouvons nous en passer. »

Ces relations dont j’ai entouré ma mère sont les seuls liens qui la rattachaient encore à ce que, faute de mieux, je nommerais la vie. Ma mère criait parfois, lorsqu’on s’approchait trop vite, quand on oubliait de s’annoncer avec sa voix – elle se défendait – ; mais elle riait aussi, dans les moments de présence douce, elle adorait que je dépose de gros baisers sonores sur son front. Elle ne savait plus qui j’étais, exactement (repères brouillés, depuis quatre ans je suis devenue « maman », celle qui prend soin), mais elle reconnaissait ma présence, ma voix.

Tout cela – tout ce tissage serré de présences favorables autour d’une vieille dame qui ne reste arrimée à la vie qu’en étant connectée à des présences/voix/corps qu’elle reconnaît – a volé en éclat lorsque ma petite mère a été sortie, en pleine nuit, il y a 11 jours, de son ehpad, et conduite aux urgences, puis isolée dans une chambre d’hôpital où tout (présences/corps/voix masqués) est désormais étranger. Peut-être ce fameux dimanche (il y aura demain deux semaines, notre dernière fois avant le covid 19), sera-t-il la dernière fois du sourire de ma mère.

J’aimerais dire ici deux choses.
La première, est que cette détresse psychique des personnes fragiles coupées de leur entourage faute de moyens (faute de masques, faute de tenues de protection, faute de temps pour les soignants), est de la responsabilité de l’état qui a détruit notre système de soins. Et je remercie les médecins qui portent aujourd’hui plainte contre les dirigeants qui n’ont pas pris à temps les mesures qui s’imposaient.

La deuxième chose, c’est redire la nécessité du confinement pour enrayer la propagation du virus. Les signes de la contamination peuvent être si ténus – un peu de fièvre les premiers jours (mais le sent-on, le 38°, si l’on n’est pas averti ?), la fatigue (mais nos vies ne sont-elles pas fatigantes ?), une légère gêne respiratoire… le virus est pourtant déjà là, il circule à une vitesse qui dépasse nos imaginations, et se répand.

Lorsque le diagnostic a été posé pour ma mère, je me suis aussitôt mise en quatorzaine, mais cinq jours s’étaient écoulés depuis nos derniers baisers. Alors, merci aux sentinelles qui, comme l’a fait Olivia Rosenthal au festival Effractions à Beaubourg dès le 1er mars, ont crié dans la foule « on ne s’embrasse pas ! »

Déjà le premier mars, on savait. Écoutez les sentinelles !

Évocations ?

Leur existence nous échappe. Pour la dire, il faut passer par la fiction.

Écrire une fiction née de la contemplation d’un visage, ou de l’empreinte d’une présence… Une évocation irriguée par les traces inscrites dans la mémoire de celui ou celle qui écrit.

Oui, c’est bien à écrire une évocation que je vous invite, ces évocations dont parle Dominique Viart lorsqu’il analyse les formes nouvelles d’imagination biographique nées de la littérature actuelle : « des biographies fictives, qui tentent de restituer des vies singulières, entre biographies imaginaires et évocations biographiques » ; des fictions qui « ne cherchent pas le moins du monde à masquer leur ignorance ».

Chercher à saisir le geste de celui ou celle qu’on évoque… Le geste ? Sa façon singulière d’être aux autres, au monde – ce qu’il ou elle joue, donne, transmet… Interroger ce geste dans ce qu’il a d’unique pour celle ou celui qui écrit.

Nous procéderons par questionnements, par touches successives – sans chercher à relater la continuité d’une vie -, dans un jeu de va-et-vient entre le sujet écrivant et son objet d’écriture… Et peut-être découvrirez-vous, chemin faisant, comment le désir dont vous êtes habité s’est nourri aux figures des autres ?

Je parlais ici de l’esprit de la collection L’un et l’autre, créée chez Gallimard par Jean-Bertrand Pontalis, qui donne, dans Traversée des ombres, le très sensible portrait de son ami, le poète Claude Roy.

« Au-dessus de deux fenêtres ouvertes sur le jardin, une photographie. Lassitude dans le regard, un regard très doux qui se porte ailleurs, au-delà de l’objectif, mais cet « ailleurs » n’a pas de nom, ce n’est pas un autre lieu, un autre monde, juste le signe que les amis, la femme passionnément aimée, les pays où il a voyagé, les écrivains et les peintres qu’il a connus, ses camarades de combat, que tous ceux-là qui lui ont donné le goût de vivre ne seront plus là pour lui, un jour qui ne va pas tarder à venir. […] Cent fois la question a dû lui être posée : « Comment t’y prends-tu pour concilier ton amour des chats et ton amour des oiseaux ? Comment peux-tu supporter qu’Una, qui dort sur tes genoux, se souvenant soudain qu’elle est un félin, se précipite pour s’emparer d’une fauvette ? » J’imagine que Claude devait répondre par un sourire de chat et s’envoler à tire-d’aile. « Tu vois, aurait-il dit, c’est tout simple. Mais je ne suis pas un conciliateur. Pourquoi ne pourrais-je pas aimer les chats et les oiseaux, la Lande de Belle-Île et les rues de Paris, Kyoto et Venise, les morts et les vivants, l’hier et l’aujourd’hui, Pierre et Paul qui pourtant se détestent ? »

De nombreux auteurs contemporains nourriront le travail de l’atelier. Bergounioux, Cannone, Darrieussecq, Dussidour, Gantheret, Germain, Gracia, Lachaux, Léger, Liscano, Michon, Pauly, Pontalis… J’en oublie…

Nathalie Léger, parmi eux, pour ce qu’elle dit de son travail autour de personnages ayant existé. « Cette circularité, entre soi et le personnage, qui fait écrire à partir des questions que ce personnage nous pose. » Le moteur de l’écriture d’un triptyque : L’exposition, puis Supplément à la vie de Barbara Loden, jusqu’à La robe blanche.

« Pourquoi cette fille, à qui tout semble réussir lorsqu’elle fait un film, met en scène un personnage qui est la déchéance même ? C’est cet écart qui m’a intéressée. »
Nathalie Léger, parlant de Supplément à la vie de Barbara Loden.

Voir ici la présentation de cet atelier désormais proposé par e-mail.

Modigliani - MET New York


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Rôder autour d’une âme ?

« Comme il n’est pas possible de connaître l’âme d’autrui, on peut tout juste rôder autour. » Carlos Liscano.

Voilà, c’est à cela que j’aimerais vous inviter : rôder autour de l’âme de quelqu’un qui a compté pour vous, en écrivant.

Quelqu’un ? Aussi bien un, ou une, qui a occupé avec éclat le devant de la scène, qu’un autre, ou une autre, qui ne serait présent – ou présente – que sur votre scène intérieure, car il ou elle aurait compté pour vous.

« Il avance, tête courbée, pour échapper aux ciels et aux plafonds, chaque femme qu’il croise porte une arme dans son sac, sous son manteau, dans les fleurs de son bouquet, il en tremble de peur, il la suit, tente de s’en assurer en la dévêtant, elle nie, elle crie, elle appelle au secours, on appelle ça une tentative d’agression, les lignes se brouillent et se précipitent, pourtant il peint, la nuit, très vite, entre une bouteille de vin vide et une bouteille de vin pleine, des toiles éclatantes d’énergie et de vitalité, des écoliers en noir, des canards en jaune, des ciels bleus, des neiges blanches, dans son regard hébété, ses traits défaits par l’effroi des jours ses yeux résistent, enregistrent le chocs, le compte des déboires et des rechutes. »
Dominique Dussidour, Si c’est l’enfer qu’il voit.

Nous nous inspirerons de l’esprit de la collection L’un et l’autre autrefois dirigée par Jean-Bertrand Pontalis, chez Gallimard : « écrire des vies, mais telles que la mémoire les invente, que notre imagination les recrée, qu’une passion les anime. Des récits subjectifs, à mille lieux de la biographie traditionnelle ».

« Je l’envie. Ce chemin qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, je sais comme il fut aride, douloureux, décevant sans cesse, et dans quelle solitude il le parcourra. Mais, si tôt dans une vie d’homme, et de façon si certaine, savoir que là est son destin, sa tâche, sa nécessité absolue, douter toujours de l’accomplir vraiment, mais jamais de la route à suivre, et témoigner de ce que l’on découvre, donner à d’autres hommes des yeux qu’ils ne connaissent pas, et le donner si généreusement qu’ils ne pourront éprouver que la gratitude et non l’envie… voilà ce que j’envie. »
François Gantheret, Petite route du Tholonet.

Quelles fictions naîtront de la contemplation d’une présence intérieure, ou de la recherche documentaire ? Nous procéderons par évocation plus que par reconstitution, laisserons aller la rêverie narrative, ses incertitudes.

L’un et l’autre : vous et votre héros secret ; entre vous, un lien intime et fort. Alors oui, vous chercherez à saisir ce qui vous échappe, dont vous êtes pourtant habité.

Voir la présentation de cet atelier maintenant proposé par e-mail.


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En 2020, ouvrez !

Ouvrez les portes, ouvrez les cœurs, ouvrez les frontières !

« Le soleil passe les frontières sans que les soldats tirent dessus. »
Salim Jabran.

Photo Davor Konjikusic, Série Aura : F37. Frontière serbo-hongroise.
Les murs du pouvoir, Arles, 2019.

« C’est difficile d’ouvrir une porte quand on ignore ce que l’on va trouver derrière, mais le pire, tu sais quoi ? C’est de mourir sans savoir ce qu’il y avait derrière la porte. »
Jean-Paul Jody.

Ouvrez, ouvrez, ouvrez…

« Ouvrez les portes, on se serrera, on s’arrangera.
Ouvre, mon âme, les ouvertures de ta demeure pour qu’elle s’emplisse d’allégresse. »
Vladimir Jankélévitch.

… Ouvrez les livres – faites entrer la lumière !

« Ah ! la lumière ! la lumière toujours ! la lumière partout ! La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. »
Victor Hugo.

Oui, ouvrez les livres, car « la littérature est assaut contre la frontière », écrit Franz Kafka.

Ouvrez la porte de l’atelier Trouver sa voie dans l’écriture ?

Écrire avec les auteurs contemporains

« Écrire, c’est croire dans les vertus du langage comme mode d’apparition du monde »

« Ces apparitions, aussi fugaces soient-elles, ne viennent que si on les suscite. Il faut travailler l’apparition, la préparer pour la faire advenir, exactement comme on prépare une expérience scientifique. Ce travail, chacun l’organise à sa manière », écrit Olivia Rosenthal dans J’entends des voix (in Devenirs du roman, Éd. Inculte).

Connaître le monde, éprouver ce que l’énergie d’un texte fait vivre au langage – comment il fait bouger la langue, et déplace nos représentations…

Nicole Caligaris (toujours dans Devenirs du roman) pense qu’écrire serait « la tentative de toucher une réalité qui excède les cadres de notre intelligence et, dans l’incongruité du texte, dans sa sensibilité, sa pénétration par le songe, qui ait une chance de convoquer ce qui ne nous est pas intelligible. » Elle parle aussi de chercher « la rigueur du littéraire – celle de la justesse du texte, de son économie, de sa musique, de l’énergie qui s’y déploie. »

Anne Savelli, elle, joignant sa voix à celles de ce recueil, se demande sur quoi écrire se fonde pour elle : « De faux, de vrais souvenirs. Des colères à faire évoluer et d’anciennes lectures, des documentaires en coffrets, en ligne, des recherches sur le site de l’INA, des concerts, des playlists. Des extraits de JT, des films de fictions, le moteur de Wikipédia. Des tweets, des liens, une femme qui passe, jamais aucun conseil, la mention d’une géante, des photos, un départ de rampe. Une rue, une ombre, une gravure du XVIIIe siècle. Un tampon du ministère de la Justice. La liste de ce qu’on peut envoyer à Noël par la poste quand on est famille de détenu. […] La sensation de tomber, la marche, le plan de la ville, pour écrire je me fonde sur quoi ? L’urgence, comme on dit, résumée par un mot chaque fois différent dont je ne comprends pas alors l’importance. La nécessité. Quelque chose qui n’a pas l’air de me demander mon avis, en tout cas. »

S’approcher de ses propres processus d’écriture en s’inspirant des auteurs qui racontent comment ils travaillent aujourd’hui. Faire bouger la langue, tenter la recherche, la sensibilité, la pénétration par le songe, et joindre sa voix à celles des auteurs contemporains : c’est à ces expériences que je vous invite dans l’atelier Écrire avec les auteurs contemporains.


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Vertige entre deux langues

Il n’y a plus de point d’appui.

« Jamais je n’ai eu l’idée de photographier le paysage qui s’ouvre du haut des montagnes. Le panorama, la clarté ciselée des profondeurs, le là-bas, le tout-à-l’heure figés sur la pellicule, on les fuit. C’est bien pour cela qu’on est sorti de sa maison avant l’aube, qu’on a gravi la pente à la naissance du jour. On n’y est plus. Le point d’appui : ici et maintenant.
Seulement, voilà : il n’y a plus de point d’appui.
La pente ne tient plus en place. Elle rampe tout entière vers la vallée, vers les replis vert et bleu. Les éboulis courent comme des souris grises, s’engouffrent dans la gueule béante avec un chuintement incessant. Un peuple grégaire, les éboulis. Ça grouille à présent en bas : roches, sentier, boutons d’or, campanules et surtout des éboulis et des éboulis et sur leur dos, imminente : ma chute. »

C’est ainsi que commence le livre de Luba Jurgenson, Au lieu du péril, paru aux éditions Verdier, en 2014. Vivre entre eux langues ? L’une, le russe, langue maternelle de l’auteure et l’autre, le français, sa langue d’écriture. Ces deux langues qui l’habitent – qu’elle habite -, l’auteure désirait les faire vivre comme deux corps. Entre les deux, le vertige, le lieu du péril.

« Comment dit-on campanule en russe ? Kolokoltichk, petite cloche. Comment dit-on « éboulis » en russe ? Comment désigne-t-on telle herbe dans l’une et l’autre langue ? Comment dit-on l’immobilité, l’effritement, le sommet qui s’est envolé, inatteignable ? Chaque tige, chaque brindille, demande impérieusement d’être nommée – dans l’une et l’autre langue. Les immortelles, ces survivantes des hauteurs, dans l’une et l’autre langue. Chamboulement, chavirement, chelest – « bruissement ».
Tant que je me tiendrai à l’affût du va-et-vient des noms, tant que je capturerai leur écoulement d’un monde à l’autre, du monde en russe vers le monde en français et retour, je ne tomberai pas. Ils me réservent un refuge infinitésimal mais imprenable : celui du passage. Dans cet interstice, conjurant la grande dégringolade des choses tout autour, le fracas des éboulis – mais comment dit-on éboulis en russe, nom de Dieu ? – je me tiendrai et ne tomberai pas. Ne tombe pas. »

Une première naissance dans une première langue, une deuxième naissance dans la langue qui devient la langue d’écriture. Luba Jurgenson raconte cette expérience des passages ; ce tissage entre deux langues qui fait d’elle un être pluriel.

« Une lame de fond m’évoque la (les) Neuvième(s) symphonie(s). Pourquoi ? Parce que, en russe, on dit : la neuvième lame. Plus exactement, on dit le neuvième rouleau (val, déferlement). Donc, les vagues sont des rouleaux (de la Thora ?) – en retraduisant vers le russe, des svitki ? Mais val, c’est aussi le rempart, et les rues de Moscou situées à la place d’anciens remparts s’appellent ainsi. L’une d’elles et Boutyrski val. Je me souviens de ma mère disant : « Val, quel mot disgracieux ». Et moi : « Non, c’est Boutyrski qui est disgracieux. » Je ne savais pas encore qu’autrefois se trouvait là la fameuse prison de Bourtyrki, un des principaux lieux de la répression stalinienne à Moscou. Mais en français, un val c’est une gorge. Et ainsi de suite, bout de ficelle selle de cheval. »

Un livre joyeux, une écriture limpide, qui font vivre l’épaisseur sémantique de la langue en nous invitant à porter sur les mots, à notre tour, un regard d’étonnement. Maylis de Kerangal disait cette histoires des langues qui nous habitent et nous traversent, autrement : « la langue que l’on travaille, qui nous travaille, n’est jamais celle que l’on parle. » Il s’agit de chercher une langue étrangère, d’en porter la traduction. « Dans la langue maternelle je dois creuser le trou d’une autre langue, qui est celle de la fiction. Un langue qui va se séparer de la langue commune. La langue littéraire est un espace sauvage où tout est permis. »


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Dire le monde par les cartes

Aux Archives Nationales, on découvre en ce moment des cartes dessinées par des artistes, au Moyen Âge et pendant la Renaissance. Les regardant, je me suis dit que dessiner des cartes, c’est aussi écrire – écrire le temps.

Ici c’est Paris, dessiné par Germain Hoyau et gravé par Olivier Truschet, en 1553. À l’époque, Belleville s’écrit Bele vile – on voit quelques maisons sur la Butte, au milieu des champs. C’est bien avant que Jean-Charles Alphan ne vienne transformer la décharge à ciel ouvert du Mont chauve en un jardin dans la ville.

C’est l’époque où la justice royale exhibe les pendus aux gibets de la ville.
Sur la carte, j’en ai dénombré quatre : celui de la place Maubert (1 pendu), celui du marché aux pourceaux (1 pendu)… et le gibet collectif de Mon faucon (Montfaucon), érigé au sommet de la butte comme avertissement aux voyageurs arrivant par la porte nord-est de la ville (3 pendus représentés à ces « Fourches de la grande justice » autour desquelles les foules se rassemblaient pour assister au spectacle des pendaisons).

Ici, Nanteuil le Haudoin (Oise), dessiné en 1609 par Jehane Monnerye. La carte, peinte sur parchemin, est une « figure judiciaire » ; elle fait preuve des frontières entre les différents châteaux.

Et ici, c’est Strasbourg, dessiné en 1548 par Conrad Morant, dessinateur et graveur sur bois, qui représente la ville observée depuis la tour nord de la cathédrale Notre-Dame.

Paysages et décors de la vie quotidienne autrefois… Ces cartes donnent à voir des lieux observés, arpentés – une connaissance des paysages fondée sur l’expérience. Elles sont un bel écho au travail initié lors de l’atelier Lieux – visages du monde.

(Ici vous découvrirez de meilleures photos des cartes.)


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Parler n’est pas écrire

« Parler n’est pas écrire », écrit Nicole Malinconi, dans Séparation (éditions Les liens qui libèrent).

« Parler n’est pas écrire, car celui qui parle peut toujours revenir sur ce qu’il a dit, médire ce qu’il a dit et même se dédire carrément, il garde une sorte de possible repentir infini, ultime recours pour faire comme s’il n’avait pas dit vraiment, tandis que l’écriture est inscrite si l’on peut dire, comme si sa trace était aussi celle du corps traversé par l’acte d’écrire. »

Dans ce livre, Nicole Malonconi interroge les liens entre psychanalyse et écriture – elle cherche à saisir ce qui opère différemment, entre les mots de la psychanalyse et de ceux de l’écriture.

« J’ai commencé à écrire tout ceci dans l’inconnu de ce que j’allais écrire. L’inconnu persiste aujourd’hui, en écrivant ce texte. […] Cela fait l’incertitude, le doute de ce que j’écris ici. Le peintre Alexandre Hollan a dit, dans ses notes de travail : Perdre la perception lumineuse en peignant, descendre dans la morosité colorée, c’est une souffrance inévitable. En ces moments, remonter dans la limpidité. La lumière reste encore en l’air quand la matière ne veut plus, ne peut plus la supporter. »

Ces doutes, cette perte de ce qui a été vécu et jamais ne revivra dans l’écriture – l’inconnu qui ne se dévoilera que dans le cheminement même de l’écriture –, j’en ai parlé dans Cheminer avec l’écriture.

« Dans le meilleur des cas, écrire fait penser plus avant. […] C’est comme si avant d’écrire il n’y avait rien, ou alors des bribes, des souvenirs de mots, d’ambiance, des états ; aucune pensée ; impossible de construire une réflexion préalable à l’écriture. […] M’en remettre donc aux bribes de souvenirs, comme si les mots ne pouvaient s’extraire que de là, qu’ils étaient enfouis dans le vague, collés dans ce magma ; collés, peut-être que non, justement, eux non ; capables, une fois qu’ils ont cessé de filer dans tous les sens et même parfois de s’effacer, c’est-à-dire une fois écrits, une fois entendus dans la voix, capables donc de me surprendre et de me donner une idée. Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux, écrit René Char.
Les mots écrits, leur sens, leur syntaxe ont perdu le réel qu’ils disent, ils sont eux-mêmes perdus pour le réel et déjà ils inventent quelque chose, et alors ce serait de la pensée qui émerge. Alors je peux répondre de ce que j’ai écrit, je peux en parler ; c’est comme si les mots écrits avaient fait la pensée. »

Plus loin, écrire/penser son expérience conduit Nicole Malinconi à interroger ce qui, dans la présence bienveillante de la psychanalyste, l’a invitée, ou incitée à opérer ce travail qu’elle n’avait pas accompli lors de ses cures précédentes.

« Une présence […] appelant et requérant, en face, la décision d’un travail, me donnant pour la première fois la certitude quasi matérielle qu’elle était là pour accompagner le travail […]. Le mot qui me vient aujourd’hui est celui de bienveillance. Il est d’ailleurs habituel des psychanalystes, qui parlent d’écoute bienveillante. Il ne s’agissait pourtant pas seulement d’écoute, puisque les mots, elle les relançait, elle les sollicitait ; je pourrais donc dire qu’il s’agissait d’une bienveillante et exigeante recherche.
Après tout, bienveillante est peut-être mail choisi à cause d’exigeante qui l’accompagne, car souvent on entend la bienveillance comme une indulgence ou une protection. Sa bienveillance à elle ne protégeait de rien ; elle encourageait plutôt à poursuivre. […] Je dirais que c’était une bienveillance au sens d’engagement à l’égard de mon désir de poursuivre. Cela me donnait, comment faut-il le nommer, une sorte de confiance ; en elle, oui, mais aussi en la nécessité de ce que j’avais entrepris là. »

Souvent, dans les ateliers d’écriture, les personnes interrogent cette écoute bienveillante que je prends tant de soin à instituer dans les groupes. Ces personnes craignent l’indulgence. Les mots de Nicole Malinconi apportent un autre éclairage à ces questions. Une exigence bienveillante ? Il s’agit bien d’encourager le désir de poursuivre – tout accidenté que soit le chemin vers ce qu’on doit, ou ce qu’on désire écrire. Quelqu’un est là, qui écoute/lit les mots écrits, et donne la confiance d’avancer, d’aller plus loin.


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Avant que j’oublie

« On m’avait dit, en brandissant comme une menace un rouleau de sac-poubelle,

« quand quelqu’un meurt, il faut agir vite, trier, ranger, répartir, écrémer, choisir ce que tu veux garder et te débarrasser du reste. Et plus vite que ça. C’est comme ça qu’on fait, c’est comme ça qu’il faut faire, tu devrais faire ça, ça t’aidera c’est sûr. Mais je ne voyais pas comment m’y prendre et encore moins par où commencer. Plus qu’affreuse, l’idée me semblait surtout incongrue, hors sujet, lointaine. Aussi lointaine que ces voisines en doudoune noire qu’on salue vaguement les soirs d’hiver, dans les halls d’immeuble, devant les boîtes aux lettres et qu’on oublie à peine les portes de l’ascenseur refermées. »

Ici c’est, après le récit d’Aurore Lachaux, un autre récit de deuil de son père écrit par sa fille, en cette rentrée littéraire : Avant que j’oublie, d’Anne Pauly.

« Comment seulement imaginer disperser quoi que ce soit alors que j’en étais juste à recoller les morceaux ? Comment vraiment savoir ce qui avait compté et ce qui faisait sens sans relire chaque courrier, sans ouvrir chaque placard, sans toucher chaque tissu ? Comment renoncer à traquer, dans chaque recoin, pour n’en rater aucun, les fils encore incandescents de son passage ici ? […] boîtes à chaussures garnies de cartes postales aux tournures et provenances désuètes envoyées par des amis et des inconnus, […] boîtes de gâteaux en métal remplies de rien, de barrettes, de chouchous, d’étuis divers, de cirage, de rasoirs anciens, de bouchons orphelins et de cartes de fidélité Darty et Yves Rocher ; […] poupée noire dont le chien avait mâché la main et tourne-disque Fischer-Price, flûtes à bec de différentes tailles, partitions mangées par les souris ; serpes, houes, binettes, faucilles, marteaux et outils ruraux divers ; fusils à aiguiser et couteaux impressionnants […] Ensuite, j’ai extrait du tiroir une deuxième boîte remplie de bocaux contenant vis à bois, vis à béton, chevilles longues rouges, chevilles courtes, crochets, crochets moyens à visser, gros crochets à visser, clous larges, clous longs, clous à tête plate, clous larges et longs à tête plate, clous fins et longs, clous à tête d’homme, clous X, clous vitriers, clous tapissier, petits clous et clous microscopiques. […] Toutes ces choses parfaitement rangées par thèmes et parfaitement utiles dans un tiroir parfaitement adapté, ça commençait à me faire transpirer. Elles vivaient là, ensemble et paisiblement, depuis des années, dans un environnement qui leur convenait. Pourquoi aurais-je dû les obliger à déménager et pour aller où ? […] Il faisait froid, mais beau. Un joli ciel bleu franc avec quelques nuages et un soleil d’hiver. Je me suis accoudée un instant à la passerelle de bois reliant la maison à l’escalier, là où il aimait se tenir pour fumer et observer les mouvements de la lumière dans les feuillages et les allées et venues de oiseaux. Là où nous avions eu, parfois, en tirant comme des malades sur des clopes jamais assez fortes, les conversations les plus profondes et les plus banales et où les silences qu’elles avaient parfois engendrés s’étaient naturellement transformés en séances de contemplation intense de la nature en contrebas. À cet instant précis, j’aurais donné n’importe quoi pour un dernier moment comme ça avec lui, à ne rien se dire de spécial en regardant dans le vide. »

J’ai aimé partager cette expérience de deuil avec Anne Pauly. Retrouver dans ce livre certains des affects éprouvés après la mort de mon propre père ; m’approcher de l’idée de celle, à venir, de ma vieille mère malade. J’ai repensé, lisant ce livre, à Comment j’ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem :
« Combien sommes-nous à vivre sans en parler à personne ce double deuil qui nous ébranle et nous fragilise par la violence des sentiments qui nous animent soudainement ? […] Comment oser raconter à quiconque ce désordre des sentiments, ce méli-mélo de rage, d’oppression, de peine infinie, d’irréalité, de révolte, de remords et d’étrange liberté qui nous envahit ? […] Est-ce bien normal d’éprouver successivement ou simultanément une impression effroyable de vide, de déchirure, et une volonté de vivre plus puissante que la tristesse, la joie sourde et triomphante d’avoir survécu, l’étrange coexistence de la vie et de la mort ? […] Jadis, la mort était une expérience qui se vivait au sein d’une communauté, la religion et la coutume dictaient des gestes, soutenait l’endeuillé, mais aujourd’hui le deuil appartient au seul enclos de la vie privée. Chacun enterre ses morts en balbutiant des cérémonies personnelles et se dépêche d’effacer les traces de sa perte dans la vie sociale : plus de noir ni de crêpe, plus de bruit ni de larmes, rien de solennel, aucun signe extérieur de malheur, un jour d’absence à peine et la vie reprend son cours. »

« Privé de lecture, je serais réduit à n’être que ce que je suis », écrivait JB Pontalis dans L’Enfant des limbes. Aurore Lachaux, comme Anne Pauly, extraient le processus du deuil du silence aujourd’hui imposé au chagrin – à tout ce qui détourne de la vitesse, de l’insouciance et de la recherche du bonheur, selon les codes édictés par ce « on » du texte d’Anne Pauly (« On m’avait dit, quand quelqu’un meurt, il faut agir vite »). Creusant le sillon singulier de leur propre traversée, ces deux auteures élargissent nos horizons ; elles nous agrandissent (ou nous approfondissent ?) de leur expérience.

Le pensez-vous, aussi, que Lire, c’est vivre plus ?


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