Voix d’atelier

Maintenant que Sète et les Voix vives s’éloignent dans le grand fleuve de l’été, maintenant est venu le temps de déposer ici les textes qui garderont mémoire de la rencontre entre les voix des poètes et celles de notre atelier.

Chaque jour, je vous invitais à cueillir, dans le bouillonnement des mots des poètes, ceux qui viendraient éveiller vos désirs d’écrire… Parfois je vous invitais à porter votre regard sur les lieux — la ville et ceux qui l’habitent…

Rue Rapide

    • « À Sète, il y a la rue rapide. Elle est étroite, pentue et se jette dans le port.

 

    • Quand on est tout en haut de la rue rapide, on voit tout en bas la mer, promesse de bonheur.

 

    • Je m’offre donc l’audace de découper cette rue rapide dans des mots.

 

    • C’est une façon de l’emporter avec moi, une manière de l’avoir toujours à mes côtés.

 

    • Savoir que, dans la vie, je pourrai désormais emprunter à ma guise la rue rapide est un trésor inestimable pour moi qui suis si lente. »

 

    V.

Nous nous retrouvions en fin de journée, en dehors de la ville, à La Pointe courte — à l’heure où les pont levants ouvrent un passage aux voiliers entre l’étang de Thau et les canaux de la ville vers la mer.

Parfois je vous invitais à pousuivre le sillon creusé par un poète, comme après la lecture des frères migrants de Patrick Chamoiseau.

Rencontre avec un poète algérien

    • « – Je vois bien que depuis quatre jours vous me tournez autour sans jamais m’aborder. Si vous faites partie de la police, il vaudrait mieux le dire tout de suite – quoique dans ce cas vous auriez été plus discrète.

Vous les connaissez ces deux là, à la fenêtre ? Parce eux aussi vous les observez depuis un moment… Moi, c’est sûr, ils feront l’entrée d’un poème. Mais vous ? Pourquoi vous les regardez ? Vous êtes poète ?

Au fait, je suis perdu, perdu dans la ville, pourriez vous m’aider ? J’ai rendez vous avec une dame que je ne connais pas. A-t-on idée d’habiter au milieu du milieu d’un labyrinthe ?
Oui, on voit la mer… je sais…
Chez moi aussi, on voit la mer, elle est partout, mais c’est un trompe l’œil…
Vous êtes d’ici ??
Elle m’a dit carrefour d’Endoume, autant dire qu’elle n’a pas envie de me voir… vous en pensez quoi ?

Vous m’écoutez ?
Non, vous regardez encore ce couple à la fenêtre, ils vous font rêver ?
On dirait un trompe l’œil, eux aussi. On en voit parfois dans les villes, à Paris sur la place Beaubourg, des fausses fenêtres avec des personnages, moi je trouve ça triste… Dans mon pays ça ne viendrait à l’idée de personne… il y a tellement de monde partout… des enfants au bord de l’autoroute, des couples qui font l’amour dans les ruines romaines sur des matelas de fortune et d’absinthe, des poètes qui se souviennent des absents…

Ah voilà, j’ai retrouvé l’adresse : Traverse de la Roseraie… vous connaissez ?
C’est une dame qui a connu ma mère…

– Vous avez raison, non, je ne suis pas de la police et oui, je vous tourne autour depuis quatre jours sans vous aborder ou presque…
Vous avez dit trompe l’œil à propos de la mer à Alger, moi aussi, j’avais pensé trompe l’œil à propos de ce couple à la fenêtre et vous l’avez dit…
On pourrait dire que nous nous rencontrons sous le signe du trompe l’œil, de la séduction, de la confusion… Acceptons-en l’augure…

Ce couple à la fenêtre ? Vous voulez savoir ? Ils m’ont saisie par leur beauté.
Tous deux vêtus de noir, dans cet encadrement blanc, sur ce mur terre de Sienne
C’est la fin de la journée

Officiellement je ne suis pas poète, je me raconte des histoires
Ils viennent d’arriver à Marseille, donc ça y est, ils sont d’ici ; c’est comme ça, ici, pour le meilleur et pour le pire.
Ils ont passé la journée à peindre ou à tapisser leurs nouveaux murs de « papier bleu d’azur », vous connaissez la chanson ?
Ils ont fait l’amour à même le sol
Une fois, deux fois
Il lui a murmuré : « c’est l’été pour toujours »

Ils sont fatigués, comme un soir de noces
Au fait, puisque vous êtes algérien vous pourriez me dire ce que Camus appelle gloire ?
« C’est ici que j’ai connu la gloire d’aimer sans limite »
Ils vont sortir, aller se baigner, manger, ce qu’on pourrait appeler refaire le monde…

Il faut toujours refaire le monde, et vous le savez bien. Dans votre pays, 70/100 de la population a moins de 30 ans – mécanique poétique des chiffres

Je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes perdu.
Moi, je ne me perds plus à Alger. Ou, quand je me perds, il y a toujours quelqu’un pour me dire « vous êtes chez vous. »
Une femme toujours me guide
Une femme solide et sensible
De cette sorte d’êtres dont on se dit qu’ils ont tout compris
Le sourire, le regard profond et malicieux, les mains, la retenue, l’ouverture…

Je la revois au cimetière de Sidi Abderaman, pleurant tant de morts, tant de fils, ne priant pas vraiment — trop de larmes, trop de colère

Les mains si douces, brodées de henné essuient les yeux et plongent dans le couscous qu’on va manger là, au cimetière, entre vivants, survivants, face à la mer.
Douceur cruelle
Le thé est sucré et amer

Il est terrible le moment où l’on se quitte à Alger
On s’embrasse bien sur, on se touche , on se tient les mains longtemps
On se dit « à bientôt »
Et toujours quelqu’un ajoute « Si Dieu le veut… »
Parce que chacun sait, chacun pense, chacun ne dit pas autrement que par cette formule, cette prière, cette supplique… la peur, la violence, le feu, la mort
Jamais éteints, jamais épuisés, jamais vraiment guéris

À Djamilla, le vent…
2000 ans de vent, pas une larme n’a séché, il y a du sang dans les mosaïques
et du sang sur le sang
À Bab El Oued, la nuit, personne dans les rues

Ô douceur des maisons amies
Ô douceurs des gâteaux verts et roses et parfumés
Fleur d’oranger, citron
Le jasmin, qu’on appelle ici « galant de nuit », viendra-t-il à bout du malheur ?
Plus de couvre-feu… le feu couve encore
Il y a des grilles aux fenêtres jusqu’au troisième étage, il y a des grilles dans les escaliers des immeubles, il y a des souvenirs d’une violence inouïe

Il y a Nalia, qui travaille à l’hôpital et qui dit : « j’en peux plus, plus entendre, plus voir, partir… »
Nalia défaite mais toujours élégante, maquillée, debout… Algérienne.

Je vais vous aider.
Trompe l’œil pour trompe l’œil,
Cette femme qui a connu votre mère,
C’est moi
Ça pourrait être moi… »
Monique

Parfois vos voix jaillissaient de la rencontre avec un lieu et, dans ce lieu, de la découverte de l’œuvre d’un poète…

Le trou de Poupou

    • « Dans le trou de Poupou*, des voix vives caressent les morts. Tout doucement. Du bout des branches. Parfois une rafale. Et puis plus rien. La brûlure des orties. Épiphanie. Épi fané. Attendre la tortue qui peut-être viendra. Ou bien ne viendra pas. Et c’est sans importance. Attendre. Et puis c’est tout.
    • Dans le trou de Poupou, il est des ombres errantes. Des chemins sans issue. Des murs et des menaces. Plein de fantômes aussi. Une mère ortie qui passe et qui ne s’arrête pas. La brûlure, elle, reste. Une brûlure à vif.
    • Dans le trou de Poupou, des oiseaux. Des branchages. Des feuilles par milliers. Des éclats de soleil. La prière du vent. Des aubes crépusculaires. Des rêves minuscules. Des chants. Encore des chants.
    • Dans le trou de Poupou, la voix d’une femme syrienne ou d’une femme libanaise et c’est la même voix. La voix des colères et des deuils. Il manque toujours une lettre. Peu importe la lettre. L’alphabet dégringole un escalier sans marches.
    • Dans le trou de Poupou, des moments de silence où respirer enfin. Apaiser la brûlure. Toucher le tronc des arbres. Avaler la lumière et la sève goulûment. S’enrouler dans l’écorce. Crier. Crier encore.
    • Écoute le trou de Poupou. Il t’appelle, il m’appelle, il nous appelle tous.
    • Nous refusons d’entendre. Le trou de Poupou nous fait peur. Il est la lettre absente de tous les alphabets.
    • Celle qui tangue et chavire.
    • Celle qui murmure en nous la brûlure de l’ortie.
    • Celle qui nous fait crier dans l’étreinte amoureuse.
    • La lettre de Perec. La lettre de Kafka.
    • Celle de Philippe Forest dans Sarinagara.
    • Une lettre perdue, envolée, disparue.
    • Dans le jardin de la tortue**.
    • Au fond de nos mémoires.
    • De nos voix vives, écorchées vives.
    • De nos écorces de vivants.
    • Écoute le trou de Poupou.
    • Écoutez le trou de Poupou. »
    • Francine

*Le trou de Poupou est un lieu de lecture de textes dans l’impasse Canilhac à Sète, où se trouve le jardin de la tortue** (un jardin privé qui ouvre ses portes à la poésie)

Parfois, les mots entendus pendant la journée irriguaient l’imagination d’autres rencontres ; vous veniez nous les raconter le soir, à La Pointe Courte…

Appel

    • « Dans la coulée verte nichée au cœur de la dense île singulière – Sète –, un jardin arborisé, un vieil homme. Le vieil homme a la moustache broussaille blanche, ses rides se fondent dans les écorces des arbres centenaires,
    • le vieil homme est assis sur le banc vert défraîchi,
    • délavé par les intempéries de la vie.

Le vieil homme parle tout seul. Il parle d’Amour, de trahisons, de paix, de drames, de guerres incessantes, d’immigration, de désolation et de biodiversité. À côté de lui, sur le banc vert défraîchi, une mappemonde en lambeaux, qu’il tourne de manière très précise, pointant de son index les endroits de sa désolation.

Le vieil homme sort un mouchoir en coton mercerisé blanc, le déplie méticuleusement – deux initiales rouge sang finement brodées s’entremêlent. Il essuie les quelques larmes s’échappant du bas de ses lunettes de corne embuées.

Le vieil homme pleure discrètement, en silence, à l’insu de tous. Seul son corps vieilli et amaigri tressaute au rythme du sanglot. Le vieil homme aux yeux devenus brillants fait signe de la main où le mouchoir chiffonné s’est laissé emprisonner.

Le vieil homme fait signe à la femme, à une femme, la femme inconnue….

Elle, la femme, la femme qui s’est retrouvée après des années de quêtes impossibles, de solitudes brisantes, d’essoufflements de la maternité.
La fragilité fût son ancrage pour traverser les torrents de la souffrance intérieure.
La sensibilité fût son GPS pour garder le chemin de la douceur dans un monde souvent endurci par des certitudes figées, ayant oublié l’espérance.
La solitude fût sa fidèle amie pour converser lorsque l’âme se perdait sur les multiples voies du labyrinthe.
Elle traversa le rejet, l’abandon, le grand silence, l’ignorance et le mépris.
Elle traversa les pertes, les deuils des êtres tant aimés qui n’ont pas choisi de partir rejoindre les murmures du ciel.
Elle traversa, traversa, traversa… l’ombre, la mi-ombre, la pénombre, le miroir !
Elle traversa la nuit sombre de l’âme !
Elle traversa les chemins de morts pour retrouver les chemins de vie, de la vie…
Elle traversa la mort…

Et là, dans le silence de la nuit, dans les ténèbres de sa nuit, l’Amour à l’état pur lui tend la main, main que la femme saisit, laissant tomber le mouchoir chiffonné de la vie. L’Amour enlace la femme et danse, danse, danse toute la nuit… »
Sophie

Parfois, enfin, les rêves qui conduisent au poème jaillirent du festival lui-même alors que tombait, sur la rue Villaret-Joyeuse, une pluie de poèmes.

Une pluie de poèmes, un soir d’été

    • « Une pluie de poèmes sur une ville en poésie
    • Des poèmes jouent avec le vent, s’accrochent dans les arbres, glissent sur les cheveux des enfants, courent le long des trottoirs, s’envolent au premier frisson du vent
    • Assise sur un tapis de poèmes, je cueille des petits bouts de papier
    • Ils sont de partout, d’ici et d’ailleurs, d’ailleurs et de l’autre côté de la mer

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes sur la ville
Un poème se glisse dans le creux de ma main
« Parfois, je déambule dans une ville dont les habitants ne voyagent pas
Une ville sans limite
Sans désir
Sans rêve »

Une ville, posée sur le bord de la mer, sur la rive opposée
Y-a-t-il… une ville en réponse ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, une femme assise sur le sable, regarde-t-elle le même horizon ?
Y a-t-il, de l’autre côté de la mer, un goéland au ras des flots ?
Y a-t-il, sur l’autre rive, un enfant, des coquillages plein les poches ?
Le soleil dessine-t-il les mêmes reflets d’argent à la surface de l’eau de l’autre côté ?
Et ce ciel aux étoiles multiples, s’étend-il jusque l’autre rive ?
La lune, oui, la lune, la voient-ils sur son autre versant les habitants de l’autre bord ?

Ici, les gens ne voyagent pas, ici ce sont les bateaux qui partent
Ils ramènent des senteurs au goût d’Orient, des contes de mille et une nuits, une langue qui chante, qui chante la douceur de vivre, la sensualité des femmes, la mémoire du vent, la poésie des mots

Une ville posée sur le bord de la mer
Une ville sans limite pour une mer infinie
Une ville sans frontière
Les poètes mélangent les langues et les mots
Les mots pour un chemin de paix

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes, un poème s’invite dans l’échancrure de ma robe
« La beauté s’érige en absolu »

Une fille danse sur le bord du trottoir, sa robe rouge dans le vent
Dans le ciel, un cerf volant, un enfant court sur la plage
Un poème sur la branche de l’arbre
Des mots se rencontrent pour la première fois
Des mots se rencontrent et un poème apparaît
Des transats vides sur la place des livres
Un vieil homme marmonne, un livre à la main
Un vieil homme lève les yeux… et sourit au ciel
Un volet déchiré claque dans le vent, des marches usées crient à chaque pas, l’eau coule d’une fontaine cassée, des enfants rient dans la cour de l’école
La beauté…
Un regard qui sourit, des mains qui se rencontrent
Un oiseau
Un petit nuage blanc
Une fourmi sur la page de mon livre
La beauté…

Dans le bleu du ciel, une pluie de poèmes
Une paperolle à l’entrée de mon sac
Un poème en forme de sentence
« Gare au vœu que tu formules, il pourrait se réaliser »

Alors, je me suis assise sur le bord de la mer et j’ai regardé l’horizon
J’ai laissé le vent déplier les pages de mon cahier, j’ai laissé mon vœu s’envoler, je le confie à l’oiseau
Il le déposera dans ton jardin, tu le cueilleras au petit matin, tu lèveras les yeux sur les dernières étoiles
Sur la peau de ton ventre un frisson, ton cœur ouvre la porte
Entre les mots du message de l’oiseau, assise sur le bord de la mer, une larme glisse sur ma joue
De ma bouche s’échappent mes doutes
Une brume d’eau dans le ciel, tu marches dans le soleil, je rentre chez moi
Un festin.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème s’accroche à ma sandalette
« Quand tu dors, je me réveille avec ton souvenir »

Quand tu dors, je regarde ton visage, compte chacune de tes respirations
Sous tes paupières closes, ton regard se tourne vers le dedans, tes yeux voyagent
Quels paysages traversent-ils ? Vers quel lieu marches-tu quand tu dors ? Tu m’échappes quand tu dors ?
Tu appartiens à la nuit
Aux rêves de ta nuit.
Suis-je au bout de ton regard quand tu dors ?
Je pose ma main sur ton ventre quand tu dors et je pars te rejoindre
Quand je me réveille
Je porte ton souvenir dans le creux de mes mains.

Dans le bleu du ciel une pluie de poèmes
Un poème se pose dans ma chevelure
« Dans le néant, tu es une graine »

Tu es poussière d’étoiles, dit le physicien, tu es graine dans le néant, dit le poète
Le néant est immensément grand, le néant pour tout l’espace ?
Combien de graines voyagent dans le néant ? Combien de graines en perdition ?
Une graine surgit du néant de l’univers , et c’est l’ouverture de tous les possibles
Une graine de radis germe en 18 jours sur la planète Terre
Une graine de baobab a besoin de mille ans sur la même planète
Combien de temps dans le néant ?
Comment se compte le temps dans le néant ?
Je m’assois sur le bord du début
Je regarde la trace d’une ombre venue des confins des mondes
Une trace, une ombre, une étoile
Peut-être toi. »
Guylaine
Le 29 juillet, Sète, Festival des Voix Vives

Ensuite c’était le soir sur La Pointe Courte et nous rejoignions le festival pour entendre d’autres Voix vives, là-haut, sur les flancs du Mont Saint Clair, dans le jardin Simone Veil.

Trouver la page ateliers : c’est ici

 

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