Écrire en dialogue avec l’œuvre romanesque de Mauvignier

Longtemps que j’avais projet de le mettre au travail, Mauvignier, dans mes ateliers. Quel meilleur moment que le creux de l’hiver pour suivre les sillons qu’il y a tracés dans la terre de l’écriture ?

(Mauvignier ne sera pas là « en chair et en os » n’est-ce pas, mais ses livres oui ; et avec eux son œuvre)

« Les livres qui font naître la complexité du monde, son épaisseur, à partir de la singularité des êtres, des expériences humaines, peuvent nous donner à penser la violence, les attentats, la solitude, mais aussi la solidarité, le partage, le besoin de vivre. Et nous montrer comment chaque vie est irréductible, irremplaçable. Voilà ce qu’un roman peut dire, ce à quoi il faut toujours ramener les choses et à partir de quoi on les interroge  : la vie. »
Laurent Mauvignier

Vous

Que vous ayez lu Mauvignier ou pas, cet atelier vous accueille si vous aimez écrire et désirez bénéficier d’un cadre favorable et vivifiant. Il vous invite à :

  • explorer les différentes formes narratives qui font l’œuvre romanesque de Mauvignier ;
  • avancer vers ce qui pourrait devenir vos territoires d’écriture en bénéficiant d’un accompagnement professionnel et de l’écoute de lecteurs avertis.

L’atelier

« Soucieux de rigueur formelle, Mauvignier saisit à hauteur d’homme les drames individuels, mais aussi collectifs ou historiques. À cet égard, Mauvignier est bien un écrivain de la voix, mais ces voix sont celles de situations psychiques éminemment partageables. » Dominique Viard

L’atelier propose de s’inspirer de la richesse et de la diversité des formes narratives déclinées par Mauvignier pour dire le monde et les liens entre les hommes – en chercher tant la complexité que l’éminemment singulier.

Récits monologués ou dialogués ; voix intérieures, voix polyphoniques ; orchestration de différentes situations narratives ; art du romanesque… avec Mauvignier nous nous ferons observateurs attentifs du monde et des hommes en suivant les sillons qu’il a creusés.

« Le roman nous sert à sortir de nos propres frontières, de nos propres clichés. C’est un outil que chacun peut se donner pour essayer de regarder ses propres émotions, de regarder ce qui nous anime. Dans la vie on apprend la dissimulation, le mensonge, la censure. On en arrive à ne plus regarder nos propres émotions que par le prisme d’images. Kafka dit que dans la littérature il s’agirait de trouver une parole vraie d’homme à homme. » Laurent Mauvignier

Objectifs

  • Explorer plusieurs formes narratives et comparer leurs effets
  • Se familiariser avec le travail d’incarnation du personnage en multipliant les situations narratives
  • Chercher un ressort dramaturgique à ses textes

 

Mauvignier

 

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Un atelier roman sur l’année

Il s’agissait de s’engager dans l’écriture d’un récit, ou d’un roman, sur l’année.

L’atelier, centré sur le travail de la narration, s’inspirait du creative writing workshop américain. Le dispositif était sensiblement différent de celui des autres ateliers : chacun écrivait entre les séances à partir des propositions données en fin d’atelier, et lisait les textes envoyés par les autres. Nous parlions des textes pendant les séances. Ce dispositif donne toute sa place à l’accompagnement des chantiers de chacun par leur lecture approfondie dans l’atelier.

Comme dans chaque atelier, nous avons pris soin des textes avec bienveillance et respect — avec l’exigence qui permet d’entrer dans le travail littéraire, aussi. Notre travail est ici décrit par celles qui l’ont investi sur la durée. Quelle belle diversité !

« Septembre, mardi 22. Neuf autour d’une table.

Je déballe ma salade. Un gamin étrange traîne sa peau dans un bled perdu au milieu de nulle part. L’arrivée d’une fête foraine et d’un gars louche, va redistribuer les cartes du jeu.

J’ai choisi cette histoire en me disant qu’elle ne m’embarquerait pas dans un récit impossible ou en tout cas trop difficile à traiter pour moi pour l’instant. Ce sujet a l’avantage aussi de ne pas nécessiter un gros travail de recherche demandant du temps. Enfin, raison plus mystérieuse, le gamin s’est battu férocement avec d’autres personnages et d’autres histoires pour avoir la première place. Il a insisté et me dit sans cesse : « Je suis là. »

Les mois filent et l’atelier se déplie : nous voilà caractérisant des personnages, des lieux, des époques, des langues, des narrations. Qui parle ? Qui fait quoi ? Où ? Comment et pourquoi ? Réponses et nouvelles questions se mêlent : Ne peut-on pas dire… J’aimerais que… Je voudrais… Tu crois que… Tu pourrais… « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. » J’aime ça.

Nous tenons aussi un journal de la création. Dans le mien, tout se mélange assez rapidement : des idées sur mon histoire, des choses sur ma vie personnelle, des recherches, des phrases entendues ici et là et, bien sûr, de grandes citations : « En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche. » Les Shadoks.

Entre l’écriture de mon histoire, le journal de la création et les travaux de recherche, tout commence à se relancer et à se nourrir naturellement, ce qui met en veilleuse la petite voix intérieure qui dit : « À quoi bon…, pour quoi faire…, tu vois bien que ça marche pas…, ton récit il avance pas…, tu n’y arriveras jamais… Ha, ha, ha ! »

Avec l’atelier, je ressens de plus en plus que l’écriture se travaille comme une matière physique, palpable, une sorte de terre glaise. Les mots sont heureux, changeants, fuyants, mats, huileux, brillants, glissants, rêches, triomphants, déconfits, mais surtout vivants. Il devient donc plus facile d’avancer dans le travail, car ce qui se construit peut aussi se déconstruire, se reconstruire.

Mai, mardi 31. Quatre autour d’une table.
Certains ont quitté l’aventure. Pas grave, à quatre, on a bien avancé. Le navire est arrivé à bon port. Mon chantier a pris forme et un certain nombre d’éléments piliers ont été posés grâce à l’atelier, ce sont comme des balises pour cheminer dans le travail : le narrateur et personnage principal a sa propre langue ; l’histoire est découpée en chapitres ; le premier jet des trois premiers chapitres a été écrit ; l’envie de continuer est forte et bien installée. Je suis contente d’avoir choisi cette histoire et je sais maintenant que je peux écrire plus.

Enfin, il va sûrement se passer des choses dans l’après-coup : les récits, les doutes, les avancées, les phrases et les mots des uns et des autres reviendront certainement dans des moments d’élaboration d’une histoire et d’écriture.

Le gamin continue à me dire : « Je suis là ! »
Merci l’atelier ! »
V.R.-P.

« Mon expérience à l’atelier Roman

Venant du scénario (art mineur de l’écriture car comme chacun sait, un scénario n’est que la trame d’un film et à la fin du tournage il finit à la poubelle), je suis arrivée à l’atelier avec une réelle envie d’écrire un roman et un fort sentiment d’imposture.  J’ai choisi de développer une histoire que j’avais d’abord pensée en scénario, il fallait donc l’aborder autrement mais je ne savais pas comment.

Les premières séances étaient une épreuve pour moi quand il fallait lire à haute voix ses textes, mais ça s’est avéré positif. On travaille mieux ses phrases, on a un retour direct, on prend mieux la mesure de l’impact de ce qu’on a écrit.
Les différents exercices comme les fiches de personnages, les scènes précises à écrire (scènes mettant en situation les personnages, description d’un décor important dans le récit, etc…) que j’ai fait dans un premier temps comme des devoirs obligés, m’ont en fait permis de me poser les bonnes questions sur mon récit, d’approfondir des aspects que je n’avais fait qu’effleurer.

Petit à petit, le roman s’est précisé.
Et surtout m’est apparu la différence entre le roman et le scénario, l’atelier me donnant des clefs pour aborder le travail différemment. Beaucoup de détails du récit ne sont pas du fait du scénariste, ils dépendent du travail des comédiens, des techniciens, du réalisateur, mais dans le roman l’auteur est le seul maître d’œuvre.
Ma crainte de départ était, voyant tous les détails qu’il fallait intégrer dans le récit, de me noyer dans des descriptions et des explications. C’est là que le travail en groupe, les retours au fur et à mesure sont très utiles. On se rend compte de ce que les gens comprennent ou pas, de ce qui leur manque.

Petit à petit, j’ai gagné de la confiance, dans mon histoire, dans mon écriture romanesque. L’ambiance de cet atelier a été plusieurs fois perturbée mais je m’y suis toujours sentie en confiance, ce qui m’a permis de livrer des textes sans m’auto-censurer et de définir peu à peu le ton du récit, en le corrigeant grâce aux différents retours.

A la fin des 15 séances, j’ai suffisamment de matière pour écrire mon roman. La structure, les personnages et le ton sont en place.
Le fait d’avoir des rendez-vous réguliers et une discipline imposée par le respect du travail de groupe, permet d’avancer quoi qu’il arrive, de se concentrer régulièrement sur son roman et ainsi de lui donner forme. »
Sylvie Chauvet

La saga d’un trou noir

Cette fois, j’allais y aller. Des années que j’écrivais, autour de mon grand trou noir (si vous voulez savoir ce que c’est, patience, je n’ai pas fini), des années que j’amoncelais des morceaux, des années que j’écumais les ateliers d’écriture en tout genre, dont à peu près toutes les formations avec Claire Lecœur, tout — histoires de vie, fragments, personnages, fictions… Cette fois, on allait voir. La grande confrontation : écrire avec des auteurs publiés, eux. Donc, forcément, qui savaient écrire, forcément qui savaient comment faire, forcément qui allaient trouver mes petits bouts épars nuls. Et qui surtout savaient comment on faisait tenir ensemble tous ces morceaux d’écriture, eux.

Moi j’étais avec une multitude de feuillets, je savais que je tournais autour de ce grand trou noir, mais qui parlait ? pour dire quoi ? et qu’est-ce qui m’autorisait à en parler ? à qui il appartenait ce personnage ? en quoi cela avait-il de l’intérêt ?

Premier atelier, premières lectures de textes. La honte totale malgré le retour positif de tout le monde. J’avais affaire à des pros, j’étais démasquée. Les textes des autres se tenaient, ils savaient écrire, eux. La première fois qu’ils ont utilisé le mot « pitch », je ne savais même pas ce que cela voulait dire. Et quand j’ai appris sa signification, je me suis aperçue que je ne pouvais pas le faire, moi…

Première esquive : ressortir de mon grand bazar les textes qui me semblaient le moins nuls, histoire de quand même garder la face. Et là, fin du monde : l’animatrice a une mémoire scandaleuse. Elle se souvenait de ce que j’avais déjà écrit, donc fin de non-recevoir : on est en atelier pour produire de nouveaux textes, pas pour ressortir d’anciens textes, aussi beaux soit-il.

Et là, il a fallu y retourner. Sauf que je me suis aperçue, au fil des consignes, que là où j’allais, je ne voulais pas aller. J’écris sur du vécu. Il y a des censeurs, vivants ou morts, qui me surveillent. On lit derrière mon épaule. Il y en a même qui trichent ! Rêves troublants, paralysie soudaine à l’écriture, réveils nocturnes très désagréables. Et si tu laissais donc tout cela, me disais-je, à quoi bon, et j’ai bien envie de faire de la danse africaine, c’est quand même beaucoup plus rigolo et plus ludique. Si je laissais donc là tous ces auteurs qui savaient si bien publier ? A chacun son affaire après tout. Ca n’a aucun sens ton truc !

Sauf que moi, j’aime bien relever le gant. Orgueil, défi, problème d’égo ? Désir très fort d’y arriver, comme un appel ? Manque profond que seule l’écriture comblera ? Peu importe. J’allais leur montrer et surtout, j’allais me montrer. Puisque d’autres y arrivaient, j’allais y arriver aussi. « En écrivant, je conduis à contre-sens sur une autoroute, de nuit et tous feux éteints. Il y aura des morts », j’avais lu cette phrase d’Eric Fottorino, et elle m’allait bien (ceux qui liront mon truc comprendront).

Ce grand trou noir, il fallait que j’en fasse une histoire sinon j’allais crever. Une phrase de l’animatrice m’a autorisé à continuer : « on n’écrit pas le vrai, on écrit vrai ». J’ai tout à coup eu la liberté de m’alléger des contraintes de la vérité de ce qui s’est passé pour construire mon propre récit. En fait, pour la première fois, j’ai pris la parole. Et j’ai pu la prendre car j’ai ressenti qu’il y avait un pacte entre nous tous de l’atelier. On était ici dans un espace où le respect, l’accueil des mots, la bienveillance régnaient. On avait le droit de pleurer, le droit de partir quand on n’était pas content, et même le droit de piquer des colères ! Pourvu qu’on laisse les autres écrire.

Le grand déclencheur de la mise en ordre de tout ce grand bazar (car j’ai aujourd’hui 8 chapitres rédigés et qui se tiennent, hé oui, pas mal pour un trou noir !), a été les deux consignes qui demandaient d’imaginer la première page et d’élaborer un séquencier avec les morceaux élaborés et à venir. La première page s’est imposée d’elle-même, elle est venue là, toute seule… Phénomène extrêmement troublant où l’on se dit que l’on n’est pas totalement aux commandes du véhicule de l’écriture. Déjà, il est sur l’autoroute, à contre sens, et tous feux éteints et en plus, on n’est pas aux commandes ! Pour moi qui aime avoir l’illusion que je contrôle tout, l’entreprise se révélait périlleuse. J’ai laissé faire.

Extrême confiance envers l’animatrice, bien sûr, je sentais que là, je pouvais lâcher, quelqu’un tenait derrière. Et extrême confiance aussi envers les autres écrivants dont j’avais peu à peu perçu aussi les failles, les faiblesses, les tâtonnements. L’une des participantes m’a avoué avoir pleuré en lisant mon texte… merci. Désolée, mais merci. L’équipe de bras cassés fonctionnait.

Et là, j’ai assisté à une drôle de dérive des continents où mes morceaux sont venus se coller les uns aux autres, au fil de l’écriture, des idées de morceaux déjà écrits surgissaient (y compris ceux que j’avais sauvagement supprimés de mon ordinateur), et j’ai trouvé qui parlait et d’où il parlait. Je tenais enfin le fil de ma pelote toute emmêlée, il me fallait maintenant tranquillement dévider tout cela.

Enfin, tranquillement, pas vraiment car je me suis tout à coup fait absorber par l’écriture. Je suis partie sur une autre planète. La planète des mots, celle où l’on découvre que supprimer un seul mot peut changer tout un texte, celle où l’on est à la recherche de « ce qui passe dans la langue », comme dit l’animatrice. C’est un vrai jeu de la vérité. Et je vous assure que tout ne passe pas. J’y pensais tout le temps, je faisais toutes mes activités quotidiennes avec mon ordinateur ou mon carnet en permanence sous la main, j’observais tout avec un œil tourné vers mes écrits, je dévorais littéralement tous les livres qui me tombaient sous la main pour voir comment les auteurs s’y prenaient. Je suis formatrice et pendant quelques mois, mes élèves ont été surpris d’avoir une enseignante en face d’eux avec de grands cernes, déconnectée du réel, en retard, s’arrêtant brusquement pour gribouiller quelque chose, arrivant avec des dossiers vides, des copies non corrigées, mélangeant les programmes, les noms, les niveaux…

Parallèlement à mes slaloms sur l’autoroute, je suivais le cheminement de l’écriture des autres écrivants, je découvrais comment eux aussi faisaient naître un personnage, qui prenait forme (il y avait même un fantôme, formidable épopée que de donner vie à un fantôme !). J’ai vu naître aussi un adorable petit gars, à la langue si particulière, à qui la terre parle ! C’était comme si on avait été des peintres et qu’on voyait peu à peu l’esquisse prendre forme, se dessiner, le trait s’épaissir, le dessin surgir. Magnifique.

Enfin, le travail sur la psychologie du personnage m’a, bien sûr, particulièrement intéressée (dernier appel à la lecture de mon truc). Chercher ce qui est menacé chez quelqu’un, chercher le vide sur lequel il marche, montrer tout ce qui se joue entre lui et les autres, travailler l’énigme autour de laquelle on tourne, faire voir comment il réagit quand on le pousse à bout… Tout ce qui allait enfin peut être permettre de donner du sens à mon truc… Ou pas.

Mais à l’atelier, on a même le droit de raconter des choses qui n’ont pas de sens, du moment qu’elles font vrai et qu’elles passent dans la langue !
Je vous remercie.
F.L.

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

brouillons de Michel Leiris, Beaubourg Metz

 

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Qui croira Delphine de Vigan ?

S’il m’était possible de lire sans me poser les questions que se pose celle ou celui qui a fait de l’écriture et de la lecture un métier…

… j’aurais, haletante, lu les 479 pages du thriller psychologique qu’est D’après un histoire vraie de Delphine le Vigan et je serais tombée dans le piège tendu par l’histoire qu’elle raconte.

Tomber dans le piège d’une histoire, n’est-ce pas ce qu’on attend, lisant un livre ?
Bien sûr. Mais avec Delphine de Vigan, l’affaire devient complexe et dure depuis quelques ouvrages déjà. Dans Les heures souterraines, elle relate le harcèlement moral d’une femme au travail — une femme poussée hors de la raison par la cruauté d’un supérieur qui abuse de l’autorité que lui confère sa position hiérarchique. J’étais, à l’époque où j’ai rencontré ce livre, l’objet d’agissements similaires. Une voix, dans le livre, me parlait dans le noir. C’était sûr, Delphine de Vigan connaissait la cruauté qui veut détruire l’humain au travail ; elle la donnait à comprendre jusque dans des détails qui ne s’inventent pas.

L’évidence a persisté jusqu’à lire une phrase anodine qui vint ébranler la vérité qui m’avait aidé à traverser une épreuve dont le pire effet est l’isolement — personne ne veut savoir. Cette phrase expliquait que le livre était né d’une simple divergence de point de vue — « nous n’avions pas la même conception du management ». Pourquoi détruire l’effet de vérité d’un livre en annonçant après coup que l’hitoire qu’il raconte n’est pas vraie ?

« Bien sûr qu’on fabrique des personnages ! Mais le plus fort, c’est qu’on les fabrique à l’insu des personnes qui les incarnent » écrit l’auteure qui dit aimer jouer avec le feu et s’aventure en équilibriste sur la ligne de crête qui sépare le réel de la fiction.

Brouiller les pistes entre réalité et fiction devient le jeu de D’après une histoire vraie, un roman bien ficelé comme on dit, où la fascination des lecteurs d’aujourd’hui pour le vrai se nourrira de la vérité des personnages et des éléments de la vie réelle que l’auteur distille habilement dans sa fiction (le compagnon animant une émission littéraire connue, le prénom de la narratrice, etc.).

Ainsi apparaît celle (L.) qui deviendra l’indispensable amie avant de provoquer l’incapacité d’écrire de la narratrice — auteure dans l’histoire d’un récit autobiographique à grand succès comme l’auteure (dans la vraie vie) qui décrit son double traversant une grave panne d’écriture après le succès d’un livre qui (soi disant) disait le vrai (vous voyez ?).

« J’admirais L. pour sa capacité à refuser la contrainte, à n’envisager le futur que de manière immédiate. Pour elle, il y avait l’instant présent et l’instant juste après, rien au-delà de plus important ni de plus urgent. L. ne portait pas de montre, et ne regardait jamais son portable pour vérifier l’heure. Elle était là, totalement, et se comportait ainsi en toute circonstance. C’était un choix, une façon d’être au monde, un refus de toute forme de diversion ou de dispersion. (…) J’admirais sa détermination et je crois n’avoir observé chez personne d’autre une telle présence à l’instant. (…) Sa manière de vivre – pour ce que je pouvais en percevoir – m’apparaissait comme une force intérieure que peu de gens possèdent. »

Roman bien ficelé mettant en abîme la critique de ce qu’il est (une fiction) pour promouvoir ce qu’il prétend être : tous les ingrédients d’un thriller, mais réellement vécus par l’auteur, ce qui fait encore plus froid dans le dos comme le rapporte un journaliste visiblement tombé dans le piège.

« – Les gens s’en foutent. Ils ont leur dose de fables et de personnages, ils sont gavés de péripéties, de rebondissements. Les gens en ont assez des intrigues bien huilées, de leurs accroches habiles et de leurs dénouements. (…) Les lecteurs, tu peux me croire, attendent autre chose de la littérature et ils ont bien raison : ils attendent du Vrai, de l’authentique (…)
J’ai réfléchi un instant avant de lui répondre :
– Que la vie qu’on raconte dans les livres soit vraie ou qu’elle soit fausse, est-ce que c’est si important ?
– Oui, c’est important, il importe que ça soit vrai.
– Mais qui prétend le savoir ? Les gens, comme tu dis, ont peut-être seulement besoin que ça sonne juste. Comme une note de musique. D’ailleurs, c’est peut-être ça, le mystère de l’écriture : c’est juste ou ça ne l’est pas. (…) La vérité n’existe pas. Mon dernier roman (la narratrice fait allusion à l’équivalent dans l’histoire de Rien ne s’oppose à la nuit) n’était qu’une tentative maladroite et inaboutie de m’approcher de quelque chose d’insaisissable. (…) Je cherchais la vérité, oui, tu as raison. J’ai confronté les sources, les points de vue, les récits. Mais toute écriture de soi est un roman. Le récit est une illusion. Il n’existe pas. »

Et l’auteure joue, oui, à enrouler son intrigue autour de cette idée, parfois avec humour :

« – Ben non… C’est surtout parce que le réel a les couilles d’aller beaucoup plus loin.
C’est cette phrase qui m’a sidérée, cette phrase de la bouche d’un môme de quinze ans, campé dans des Nike qui avaient l’air d’avoir été fabriquées pour marcher sur une autre planète, cette phrase si banale dans son propos, mais formulée de manière si singulière : le réel avait des couilles. Le réel était doté d’une volonté, d’une dynamique propre. Le réel était le fruit d’une force supérieure, autrement plus créative, audacieuse, imaginative que tout ce que nous pouvions inventer. Le réel était une vaste machination pilotée par un démiurge dont la puissance était inégalable. »

Vrai ou faux, l’auteure nous perd jusqu’à la touche finale qui prétend bouleverser toute l’histoire d’une simple étoile après le mot FIN *. (Non, je ne trahis aucun secret : il faudra lire le livre pour comprendre et savoir, comme je me le suis demandé, si vous y croyez, vous, ou pas, à ce que laisse entendre cette étoile.) Mais, tandis qu’elle virevolte autour de ces questions, j’ai vu apparaître un autre fil dans la trame du roman ; ça parlait d’écriture et de panne, de la façon dont vient l’écriture, dont elle se lie à la vie de l’écrivain — et ce fil m’a touchée.

« j’ai interrompu le journal que je tenais depuis des années. Quelques mois plus tard, l’écriture ainsi chassée par la porte est revenue par la fenêtre, et j’ai commencé l’écriture d’un roman. Je ne sais pas comment ce désir s’est imposé et je suis incapable aujourd’hui de dire quel incident, quel événement, quelle rencontre, m’a autorisée à passer à l’acte. Durant des années, une écriture intime, sans filtre, presque quotidienne, m’avait aidée à me connaître, à me construire. Elle n’avait rien à voir avec la littérature. Et maintenant que j’apprenais à vivre sans elle, il m’apparaissait que je pouvais écrire autre chose, sans vraiment savoir quoi, ni quelle forme cela pouvait prendre. Alors, dès que j’ai eu deux heures devant moi, j’ai écrit cette histoire. »

L’écriture, sa place dans la vie, la panne — ici considérable, elle donne froid dans le dos à ceux et celles qui la craignent ou l’ont rencontrée.

« dès que j’allumais l’ordinateur, dès que je commençais à réfléchir, la voix de la censure s’élevait. Un genre de surmoi sarcastique et sans indulgence avait pris possession de mon esprit. Il gloussait, se gaussait, ricanait. Il traquait, avant même qu’elle soit formulée, la faible phrase qui, sortie de son contexte, provoquerait l’hilarité. Sur mon front, un troisième œil s’était greffé au-dessus des deux autres. Quoi que je m’apprête à écrire, il me voyait venir avec mes gros sabots. Le troisième œil m’attendait au tournant, démolissait toute tentative de début, démasquait l’imposture.
Je venais de comprendre quelque chose de terrifiant et vertigineux : j’étais désormais mon pire ennemi. Mon propre tyran. (…) Écrire était devenu une épreuve de force et je ne faisais pas le poids. »

Tandis que l’intrigue avance, que l’écrivaine dans le roman est maintenant complètement à la merci de L., l’araignée réel/imaginaire tisse sa toile…

« – Même si cela a eu lieu (…), même si les faits sont avérés, c’est toujours une histoire qu’on se raconte. On se la raconte. Et au fond, l’important, c’est peut-être ça. Ces toutes petites choses qui ne collent pas à la réalité, qui la transforment. Ces endroits où le papier calque se détache, sur les bords, dans les coins. Parce qu’on a beau faire, ça gondole, ça frise, ça frouille. Et c’est peut-être pour ça que le livre vous a touchée. »

… jusqu’à l’aveu final :

« Je suis presque certaine que vous, nous, les lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je vous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé. »

 

Dali illusion du réel

Dali, l’art de l’illusion

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