Avec Annie Dillard

« Qui m’apprendra à écrire ? désirait savoir un lecteur ? »

    « La page, la page, cette blancheur éternelle, la blancheur de l’éternité que tu couvres lentement, affirmant le griffonnage du temps comme un droit, et ton audace comme une nécessité ; la page, que tu couvres opiniâtrement, que tu détruis, mais en affirmant ta liberté et ton pouvoir d’agir, comprenant que tu détruis tout ce que tu touches, mais le touchant néanmoins, parce que agir vaut mieux qu’être là dans l’opacité pure et simple ; la page dans la pureté de ses possibilités ; la page de ta mort, à laquelle tu opposes toutes les excellences défectueuses que peut réunir ta force vitale : cette page t’apprendra à écrire. »

De En vivant, en écrivant, d’Annie Dilllard, je transcrirais volontiers d’autres passages tant l’ouvrage m’est une compagnie précieuse.

    « Si tu étais un guerrier zoulou frappant ton bouclier avec ta lance pendant quelques heures en compagnie de cent autres guerriers zoulous, alors tu serais peut-être à même de te préparer à écrire. Si tu étais une vierge aztèque sachant des mois à l’avance qu’un certain matin les prêtres allaient te précipiter dans un volcan brûlant, et si tu passais tous ces mois en purifications rituelles et à boire des liquides douteux, tu serais peut-être, le moment venu, prête à écrire. Mais comment, si tu n’es ni un guerrier zoulou ni une vierge aztèque, comment te préparer, toute seule, à entrer dans un état extraordinaire par une matinée ordinaire ?
    Comment lancer la toupie ? Où trouver un bord – un bord dangereux ? Où le chemin de ce bord et la force de le gravir ? »

D’autres parlent du livre sur la toile : ici un passage que j’avais projet de vous transmettre, sur ce que nous cherchons dans la lecture, de L’ivre de lecture.

Et ici, une lettre de la Magdelaine, d’un amoureux de la littérature et de la psychanalyse, ami cher à ce titre, disparu depuis peu : Ronald Klapka.

Parce qu'une femme

Il faut créer

« Il faut créer,
au sens de ce qui est requis par la vie pour qu’elle vive,
pour qu’elle puisse se réjouir de la puissance d’agir qu’elle est
et ainsi persister dans son être. »

Ainsi l’énonce Paul Audi dans Créer, un ouvrage découvert grâce au site de Pierre Hébrard (merci pour cette trouvaille !) : Translaboration.

Tout d’abord saisie par le caractère injonctif de ce « il faut », j’ai fini par me rendre à l’évidence. Oui. Avec Paul Audi je dis : « Il faut créer ». Je le dis depuis ma posture de passeuse et d’accompagnatrice ; depuis l’habitude de faire poids, dans mes ateliers, par mes paroles et mes actes, du côté des forces favorables – qui nous poussent à faire du neuf, créer – contre les forces destructives – qui surgiront pour nous convaincre de notre incapacité, nous détourner vers d’autres tâches prétendument plus utiles, nous empêcher.

(J’ai déjà parlé de cela ailleurs.)

Kafka le disait autrement :

    « Dieu ne veut pas que j’écrive, mais moi je le dois. »

Oui, il la faut, certains jours, la force assertive de ces phrases, pour soi-même comme pour les autres, pour soutenir l’élan à créer.

Quels étonnants endroits, ces ateliers d’écriture. Ces lieux où écrire et être à l’écoute des textes est le plus important. Ces espaces où l’écriture se fait et se parle, se cherche, se travaille — où l’on joue avec les mots, les phrases, les images, le sens, le souffle de la langue.

Oui, je crois que créer nous garde vivants, nous tient éveillés, ouverts — nous sort de nos ornières.

    « Écrire et exister sont une même tâche obscure et une même évidence. Écrire creuse le mystère. Il s’agit de tenter de formuler cette énigme qu’est l’existence humaine, par tous les moyens, des plus sophistiqués au plus rudimentaires. Le sens de la littérature est là. Il demeure là, en dépit de toute l’histoire passée et des pages accumulées. »

Ici, c’est Jean-Michel Maulpoix, déjà cité au sujet de la lecture.

Écrire. Entrer dans le vivant de la recherche de sens. Questionner le monde, questionner la langue et chercher, dans la littérature et en soi, les formes d’une énonciation personnelle. La langue rapporte le monde, avec lui les questions, et l’appel.

Jonas Kamm, Les habitants, Arles 2021

Mettre dans l’écriture

« Toi, tu es celle qui nous met dans l’écriture. »

Celui qui par ces mots disait l’expérience vécue en atelier avait suivi l’un des cycles d’écriture littéraire que je conduisais, lors de ma précédente vie professionnelle — chaque fois, pour chaque participant, provoquer la rencontre avec son écriture dans l’atelier. Que l’atelier soit le lieu où chacun vient jouer de soi dans son rapport avec le langage.

nuit blanche aux Buttes octobre 2010

Mettre dans.
Cet été j’ai voulu repasser de l’autre côté de la frontière : non plus faire écrire mais, le temps d’un atelier, jouer à nouveau le jeu des contraintes proposées par un autre — confier mon écriture à quelqu’un qui me mettrait dans.

De François Bon, je connaissais l’exigence littéraire, la force de proposition.

Il invitait à un été pour écrire avec Marguerite Duras.

le temple de la Sybille aux Buttes Chaumont

ciel aux Buttes Chaumont

Des contraintes d’Un été pour écrire est né le texte que vous découvrirez ici :  Un jardin dans la ville

Une forme hybride, gardant la trace du travail de l’atelier. Signe qu’à son tour François Bon m’avait mise dans.

Avec Danièle Sallenave

Je plonge, préparant l’atelier « Écrire le voyage », dans les livres.

Je feuillette avec bonheur les ouvrages classés voyage dans ma bibliothèque jusqu’à trouver la couverture bleue de la collection L’un et l’autre créée par JB Pontalis chez Gallimard : Le principe de ruine de Danièle Sallenave.

Danièle Sallenave raconte sa rencontre avec l’Inde. Je me souvenais avoir été touchée par la rigueur de son écriture et de sa recherche. Comment dire, « sans crainte d’outrepasser sa compréhension des choses », le plus étranger à soi qui puisse être ?
L’écriture accompagne le voyage.

    « Pli après pli, le monde se livre, feuilles d’arbres et cris d’enfants, pierre sombre des anciens temples, yeux noirs et robes claire du jeune prêtre. Pli par pli un peu plus tard, quand, somnolant vaguement après le repas, je plonge le visage dans les feuilles du cahier qui depuis le début du voyage ne m’a pas quittée, et où je retrouve dans l’odeur des pages salies, et celle des fleurs que j’y ai mises à sécher, la vision d’une couleur jaune carminée, mêlée au sourd bruit d’un gong, mêlée au clapotis que fait un buffle s’ébrouant dans une rizière, mêlée au cri des corneilles, mêlée au son douceâtre, mélancolique, répété, de l’harmonium qui guide le chant de deux musiciens, dans la cour d’un temple. »

Dans un premier temps l’écriture mate, à peine structurée, cherche à saisir le choc de la rencontre.

    « Impossible de mettre des verbes dans mes phrases : ce serait y introduire un principe d’activité en contradiction avec l’état de sidération où les choses vues me plongent. »

Puis, au moment de la rencontre avec Calcutta, le récit bascule. Alors s’élabore Le principe de ruine qui apporte à l’impensable rencontre le secours d’une construction de pensée. Alors se trouve la voix de celle qui cherche dans l’écriture la vérité de son voyage.

    « Il ne me reste qu’à creuser ce que je reçois, avec gratitude et profondeur, comme ma propre expérience et mon propre destin : le desserrement de mes propres certitudes, l’émergence des questions nouvelles que je peux à peine formuler, l’apparition fugitive et glissante de quelques autres manières d’être et de voir qui s’effacent aussitôt. Car je ne cherche pas l’immobilité, le face-à-face, la maîtrise : plutôt que ce monde me fasse de légers signes et que je sache les capter. »

Capter, pour l’écrire et le penser, les signes que nous envoie le monde est l’expérience que je propose dans l’atelier « Écrire le voyage ».


Voir la formation écrire le voyage par e-mail

Accompagner la naissance de vos personnages

Pendant cinq jours je vous ai accompagnées et vous avez écrit — c’était l’atelier Personnages.

Où se trouve l’inspiration, entre la vie, le monde, l’imagination ? Nous avons commencé par explorer différentes sources d’écriture. Certains personnages sont venus de ces espaces entre rêves et rêverie langagière où naissent les imaginations ; d’autres ont surgi de vos expériences, de vos rencontres. Le deuxième jour, ils s’étaient invités dans vos textes, ils étaient là.

« Un jour, ils sont là. (…) Là, à la frontière entre le rêve et la veille, au seuil de la conscience. Et ils brouillent cette mince frontière, la traversent avec l’agilité d’un contrebandier. » (Sylvie Germain, Les Personnages.)

Il s’agissait de donner à ces personnages surgis dans vos textes la vie qu’ils demandaient.

Le personnage « est si passionnément désireux de passer dans la langue, d’être accueilli dans l’écriture, qu’il fait vibrer le langage en sourdine. (…) Alors le langage se met à remuer étrangement dans la pensée encore indécise de l’écrivain sollicité. Il remue, il remue, comme une eau inquiète, une lave en tourment, balbutiante. » (Sylvie Germain, Les personnages.)

Qu’est-ce qu’un personnage de fiction ? Comment le rendre vivant, le mettre en mouvement, le donner aux lecteurs au point où il restera inscrit dans les mémoires ?

Ensemble, nous avons travaillé à donner du goût, de la chair, des objets, de la présence à vos personnages.

« Que les corps se lèvent, marchent et l’espace de trois phrases, dans l’esprit des lecteurs, apparaissent, soient là et vivent. » (Pierre Michon, Le roi vient quand il veut.)

Vos personnages ont pris consistance dans les situations que vous inventiez pour répondre à mes propositions d’écriture. Ils gagnaient en présence. Leurs mondes prenaient vie.

« Je vis parmi mes semblables — les clodos, les estropiés, les charlatans, les mémères à chats (…) Gertie qui a plus de permis pour une bête histoire de feu rouge, alors elle a rempli sa voiture de terre et elle l’a transformée en pot de fleurs ; (…) Jérémie qui a parcouru deux cent mille kilomètres sur son vélo d’appartement, cent bornes par jour depuis seize ans, cinq fois le tour de la Terre sans rien voir d’autre que son papier peint, et on va fêter ça dignement, parce que ce soir on monte tous chez lui, il y aura sa copine, énorme, d’une addiction à la mayonnaise, et leur chat, debout sur une guitare, qui grattera doucement les cordes… » (Régine Detambel, Martin Le Bouillant, publie.net.)

Vous avez confronté vos personnages à des conflits selon les principes de la narration, de la dramaturgie. Texte après texte, vous avez dessiné les intrigues qu’ils vous inspiraient — vous êtes entrées dans le récit.

Nous étions, tout le long de cet atelier, en compagnie de : Virginia Wolf, Elizabeth George et ses secrets d’écrivain, Sylvie Germain, Bond, Sarraute, Maupassant, Duras, Michon, Desbordes, Bergounioux, Carver, Brautigan, Poe, del Castillo, Roth, Pierette Fleutiaux, Régine Detambel, Jeanne Benameur, Katarina Mazetti, Elise Turcotte, Christine Comencini, Lorette Nobécourt, François Bon et sa belle proposition sur Koltès, Philippe Fusaro, Proust, Camus, Sophie Calle…

Vous en avez rêvé parfois, ils vous ont saisies, vous les avez créés – Violette, Naïda, Denise, Bernard, Lucile, le commissaire D… Nous étions nombreux, les derniers jours autour de la table, avec cette connaissance de chaque personnage que permet l’écoute attentive des textes dans l’atelier – nous étions nombreux, et vivants.

naissance d'un personnage

Éveiller l’écriture

Parmi les récits d’ateliers régulièrement partagés sur remue.net, un m’a particulièrement touchée.

Il commençait ainsi :
« Croire, profondément, parce que je crois en l’écriture, parce que je connais le chemin de vérité à soi qu’elle peut être, que ce travail d’écriture pourrait représenter, pour ces personnes, une expérience de vie, une expérience de sens : écrire, c’est avant tout redécouvrir qu’on a chacun une voix, que cette voix est unique, qu’on a le droit de la faire entendre ; et que, la faire entendre, c’est la faire exister. C’est exister. »

Laurence Tardieu a invité, chaque vendredi dans son atelier, des personnes en souffrance psychique à écrire.

« L’un me dit, un jour : « Je suis coupé de moi. Alors, j’aimerais essayer d’écrire, pour me retrouver. Je ne sais pas si vous comprenez ». Quelle plus belle définition de l’écriture ? Écrire, n’est-ce pas en effet tenter de plonger au plus profond de sa nuit, et tenter d’en extraire un son qui soit sien ? »

J’aime que cette expérience d’écritures partagées ait été nommée : traversée.

J’aime que les mots tressés dans l’atelier conduisent Laurence Tadieu à écrire :
« J’ai simplement un peu la preuve de ce que je sais depuis bien longtemps : que l’écriture peut sauver. L’écriture est un rempart contre le chaos. »

J’aime aussi que l’auteure nous confie ses doutes, ses inquiétudes, les questions rencontrées en chemin, ce cahin-caha de l’écriture éveillée en atelier.

« Et, parce que nous étions dans le vrai, nous étions dans la complexité des choses et des êtres : il n’y avait plus : d’un côté le noir, de l’autre le blanc, d’un côté la maladie, de l’autre la bonne santé mentale, d’un côté la souffrance, de l’autre la joie. Il n’y avait plus le passé contre le présent, ou le présent contre le futur. Il n’y avait plus soi contre l’autre, ou soi contre soi. Nous étions dans un espace-temps dans lequel nous tentions de définir chaque sentiment, chaque émotion, chaque situation, comme nous les avions vécus de l’intérieur, et nous savons bien, nous tous ici, que, de l’intérieur, les couleurs n’ont plus les mêmes noms. Elles sont de tels mélanges qu’on ne peut les définir en un mot. »

J’aime, enfin, que l’écriture, énonçant la vérité et la complexité des êtres, ait encore une fois été assaut contre la frontière – ici entre personnes en souffrance et personnes suffisamment bien portantes.

Francis Bacon à Londres

Avec Edmundo Gómez Mango

« La force du langage est de chercher ce qui n’est pas en lui »

écrit Edouardo Gómez Mango — auteur d’origine uruguayenne exerçant la psychanalyse à Paris — lorsqu’il explore la relation fondamentale que l’homme entretient avec le langage.

    « Le génie de chaque langue est essentiellement musical. Les écrivains sont de grands « oídores », « ouisseurs », des « écouteurs monstrueux », dit Roland Barthes. Ils sont souvent attirés par la sonorité des langues étrangères qu’ils ne connaissent pas. Joyce se rendait à la gare à l’arrivée des trains internationaux, pour écouter furtivement, comme un voleur, les voyageurs qui descendaient et parlaient des langues étrangères. »

Ailleurs, dans un autre livre, ceci, non plus sur le chant des langues mais sur l’eau de l’écriture :

    « Lire, écrire : plus qu’apaiser la nôtre, c’est la soif de l’eau de l’écriture qui semble ainsi s’apaiser ; c’est elle et son courant d’images qui nous enlève, nous déborde et nous dissout ; c’est elle qui boit nos ombres et s’abreuve à nos fantasmes. »

Edmundo Gómez Mango, Un muet dans la langue (Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 2009), et La Place des mères (Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1999).
A propos d’Un muet dans la langue, lisez la lettre d’un regretté ami, précieux lecteur, Ronald Klapka : Lettre de la Magdelaine.

Vous pouvez aussi écouter l’auteur parler, sur France Culture, de La place des mères.

A Manosque, pendant Les correspondances, on ouvre les fenêtres sur le vent des mots

Écrire le monde avec Bernard Noël

L’écriture de notation saisit le monde tel celui qui écrit le perçoit ; je fais travailler perception et saisie selon l’angle du regard en m’appuyant sur le travail de Bernard Noël.

Donner à voir…

Je m’appuie sur les mots d’Effing, l’aveugle irascible de Moon Palace (Paul Auster), lorsqu’il exige que le jeune homme l’accompagnant dans les rues lui décrive ce qu’il voit : « Sacredieu mon garçon, servez-vous de vos yeux ! Je ne vois rien et vous vous contentez de me débiter des sornettes à propos de « réverbères standards » et de « plaques d’égouts parfaitement ordinaires ». Il n’existe pas deux choses identiques, n’importe quel abruti sait cela. Je veux voir ce que nous regardons, sacredieu, je veux que vous me rendiez ces objets perceptibles ! »

Puis, avec Bernard Noël, j’avance la question du regard. 

« La vue n’est pas un constat, c’est une lecture. Nous lisons le visible tout en croyant regarder la réalité. »

« Ce que nous voyons ressemble à ce que nous pensons comme ressemblent à la pensée du peintre les choses qu’il a figurées sur sa toile. »

Passant par la subjectivité du regard, la saisie sensible du réel permet d’envisager un monde parsemé de signes — décryptable.

« Nous voyons moins le monde que le sens qu’a pour nous la partie du monde que nous regardons. »

Un monde insaisissable dans son entièreté, mais « lisible » par chacun — nommable.

« Ce qui est devant nos yeux, et que nous appelons la réalité, ressemble à ce qui est derrière eux, et que nous appelons la mentalité. Seulement notre mentalité sélectionne, précipite, cristallise, abstrait à une vitesse telle que nous oublions le processus. Avant d’apprendre à parler, chacun de nous a vu. Et c’est du regard que procède la parole. »

Dans les ateliers d’écriture littéraire, nous cherchons comment caractériser les regards.

Énoncer, dire.

« Voir, dit le Petit Robert, c’est percevoir les images des objets par le sens de la vue. Voir, dit Littré, c’est recevoir les images des objets par le sens de la vue. »

De l’énonciation des regards, nous cheminons vers les points de vue, la narration.

« Les mots nous permettent de faire se rencontrer des choses qui jamais ne se rencontrèrent, et cette rencontre irréelle devient la réalité de la pensée. »

Ainsi se travaillent les liens entre monde, regard, et langage. Ainsi chacun peut-il s’attacher à nommer, du monde, ce qu’il perçoit.

« La réalité existe en soi : elle se suffit, elle ignore l’humain qui, faute de pouvoir lui rendre la pareille et contraint d’avoir des rapports avec elle, invente la relation. »

« Maintenant, je suis derrière une table quelconque sur laquelle on a placé une jacinthe. Cette fleur se trouve entre mes yeux et la lumière, qui vient d’une fenêtre proche. Lumière douce. Lumière qui baigne. Soudain, la jacinthe m’apparaît moins chargée de corolles que couverte d’air.
Une fleur d’air. »

fleur d'air

Lire le dossier Bernard Noël de remue.net, notamment : Le fictif et le réel

Transmettre un métier de présence

J’ai accompagné un groupe d’infirmiers en psychiatrie à écrire des récits de pratiques. L’accompagnement s’est déroulé dans le cadre d’une formation recherche conduite par le CNAM et prise en charge par l’hôpital Maison Blanche.

Les articles des infirmiers ont été publiés en recueil dans un numéro spécial de la revue Éducation permanente : Être là, être avec, les savoirs infirmiers en psychiatrie. (J’avais alors écrit un article relatant notre « traversée d’écriture » – lisible : ici.)

Récits de pratiques d'infirmiers de l'hôpital Maison Blanche

Être là, avec l’autre. Avec les soins qu’il demande, avec les mots qu’on lui adresse, qu’il adresse. Être là — l’écrire ?

Écrire en tant que sujet éprouvant les situations qu’il traverse — les rencontres, les soins, la continuité de présence, les paroles qu’on échange de part et d’autre de la frontière entre soignants et soignés.

« C’est dans la quotidienneté, dans le vivre avec, qu’on peut faire quelque chose, disait Lucien Bonnafé dans Histoires autour de la folie. Faire, avec. Travailler avec des éléments très simples ; avoir faim, préparer un repas, établir un contact. Faire circuler la parole. Ce faisant, apprendre à gérer quelque chose de l’angoisse. »

« S’il y a des relations humaines, quelque chose peut se faire. Encore faut-il accepter d’être touché. »

Comment écrire un métier de présence ?
Donner à l’expérience une forme vivante, ouverte, qui en transmette le sens ? Écrire un « être là », mais avec qui ? Quels corps, quels affects, quels actes, quelles paroles ?

« Qu’est-ce que le soin en psychiatrie ? C’est d’abord ouvrir l’œil, s’ouvrir soi-même et accueillir l’autre. C’est l’accepter et s’impliquer, palper l’importance et la fragilité de la confiance que l’être, en face, a accordée. Le soin peut alors commencer et continuer… » (Devenir infirmière, Djenet Arar.)

Se placer du point de vue de ce qui advient. Raconter c’est montrer, c’est désigner, dirait François Gantheret. C’est porter le regard aux détails.

« Je suis une fringante infirmière, un stylo à la poitrine, le mollet ferme avec les kilomètres avalés durant ma formation, à courir dans les couloirs, dans les étages, sous les galeries, à monter et à descendre. Je suis donc infirmière de secteur psychiatrique, je peux et je sais soigner (un peu prétentieuse ?) : j’ai mon diplôme quand même ! Pauvre ignorante, je ne sais pas encore qu’il me manque un autre diplôme, celui qui s’inscrit dans le savoir intime, dans l’âme, dans le corps, dans la respiration, dans les yeux, dans la remise en cause, dans la connaissance… » (Humain, inventer le quotidien en psychiatrie, Chantal Coquerelle.)

Écrire l’expérience ? Porter hors de soi ce qui a été vécu, le singulier des événements et des actions, les détails qui donnent corps aux personnages – énoncer, questionner, mettre en liens.

« Histoire de mots et de maux, infirmière sans blouse, infirmière itinérante, je vais de mots en maux, je traverse les Buttes Chaumont, regarde les arbres, respire leur parfum. Je me retrouve sur le bitume, là où m’attendent d’autres maux, et mon passage par la case « nature » fait que je suis prête pour une nouvelle aventure de mots. Pourrais-je dire : de tendresse pour soulager les maux ? (…) Je suis une infirmière qui utilise les mots. Je demeure dans la tradition orale, mais j’appartiens à une tribu qui disparaît. J’aimerais qu’elle demeure : alors j’écris mes mots. » (Les mots pour soigner les maux, Monique Trost.)

Relater le déroulement des soins au quotidien, le surgissement des questions lors de la rencontre avec l’énigme de l’autre. Écrire sans faire l’économie du regard qui subjective, des façons singulières de percevoir et de comprendre.

« Si l’on peut parler de « mode relationnel », je dirais qu’à mes débuts il était défaillant, car j’étais dans une perpétuelle recherche d’informations au sujet du patient, pour remplir mon « recueil de données », comme on me l’avait appris à l’Institut de Formation en Soins Infirmiers. Toute approche, toute médiation visaient un recueil de données. Aujourd’hui, j’écoute. » (De la difficulté d’entrer en relation avec un patient hospitalisé sous contrainte, Doris Irep).

Au fur et à mesure des journées d’écriture, j’ai découvert une disposition à accueillir, à écouter, à se laisser toucher par l’autre, son étrangeté, sa folie.

« J’ai voulu montrer les atmosphères qui sont le moi quotidien de mes rapports aux patients en psychiatrie, et souligner l’importance de la parole comme outil thérapeutique. (…) La parole permet d’inscrire l’autre dans un rapport ré-humanisant. Les insensés ont besoin de sens. Il faut savoir les écouter, les entendre, et, pour comprendre, il faut connaître la langue de notre interlocuteur. Très schématiquement : savoir parler le fou. C’est aussi simple et compliqué que ça. » (Polir l’expérience aux écueils du vécu, Roger-Patrice Bernard.)

J’ai rencontré des soignants animés par des convictions fortes, poussés dans l’écriture par le désir de transmettre une éthique et des valeurs qui donnent sens à leurs pratiques.

« Je me suis intéressé aux « non sortants », oubliés de l’asile, ces occupants hagards, déambulant dans les allées de l’hôpital avec leurs cabas à bout de bras remplis de toute l’histoire de la folie ordinaire. (…) Toutes ces années passées auprès de patients psychotiques, parfois très déficitaires, m’ont permis de saisir la possibilité d’une rencontre. » (Voyage en folitude, Michel Mignot.)

Je les ai invités à écrire la relation de soin et ce qu’elle engage d’eux-mêmes, de leur histoire et de la posture qui les confronte à la souffrance psychique, à l’humain, à ses extrêmes.

« C’est le jeu de la distance thérapeutique et il est important d’essayer de la maintenir en toutes circonstances. La chose n’est pas toujours aisée. Par exemple, il y a des patients auxquels on s’attache. Y a-t-il une raison ? Possible. Le plus dur est de ne pas être trop distant pour être thérapeutique. Cependant, quelle est la bonne distance ? Celle qui permet de ne pas trop s’impliquer personnellement avec le patient ou celle qui va permettre de pouvoir avancer avec lui ? » (Un autre monde, Cédric Coudreux.)

La figure fondamentale du récit est la quête. Je leur ai proposé d’écrire à partir des questions qui permettent qu’une œuvre s’élabore avec l’inattendu, l’étonnement.

« Quelque chose est en train de se passer, une ouverture pour la rencontre… Vais-je pouvoir saisir cette ouverture ? Je perçois son silence comme une attente à mon égard, comme une interrogation de mon désir : « Qu’est-ce qui t’anime, le désir de me rencontrer ou celui de me dompter ? » En cet instant, tout peut basculer. Si je trouve les mots justes, le ton juste, l’attitude juste, elle pourra accepter de venir avec moi. Si je ne les trouve pas ce sera l’escalade, le passage à l’acte, la rupture… Je n’ai que quelques fractions de secondes pour les trouver ces mots, cette attitude, ce ton justes. » (Variations autour d’une relation, Serge Klopp.)

Mêler la narration avec l’interrogation de la réalité saisie ; construire un sens depuis l’étonnement de ce que la narration porte au jour.

« Emilie tremble, les doigts jaunis, une cigarette encore. Elle m’invite, j’accepte. Un soir, deux soirs, elle m’apprivoise. Elle me couvre de paroles. C’est violent, ça me donne mal au ventre. Je n’ai plus faim. Ça parle de famille. Arrête donc ! Je suis étourdi. Elle me tend une cigarette. Je n’arrêterai pas de fumer cette année. J’essaie de ne pas dépasser quarante-cinq minutes de conversation. Je m’enliserais autrement, elle pourrait me perdre avec elle dans cette histoire. » (Les bruissements de l’intime : être « infirmier psychiatrique » la nuit, Gérald Kauffer.)

Aujourd’hui, ces récits donnent à voir un monde, des points de vue, des façons de penser – ils nous aident à les comprendre.

« Ces récits de pratiques, par la pluralité des exemples et la diversité des styles, mettent en évidence les fondements humains du travail infirmier. Ils rappellent ce que Bonnafé nommait « la poétique », laquelle fonde la particularité de la relation entre les soignants et les malades mentaux sur la capacité à capter les messages. La sensibilité, la délicatesse qui se dégagent des situations décrites rend compte de cette possibilité ingénieuse qui permet d’inventer et de donner du sens à cette relation. » (Poétique de l’expérience, Stéphane Lambert.)

Ces récits posent la question de la rencontre, au quotidien, avec la folie. Désormais devenues partageables, les expériences relatées nous ouvrent l’accès à un monde où des personnes soignantes font appel à la parole comme processus d’invention et de soin.

Avec Charles Juliet

Ce qui compte, c’est qu’un livre dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs.

« J’écrivais sur des carnets, des feuilles volantes, au dos d’enveloppes qui traînaient dans mes poches. L’écriture me servait à me rejoindre, à m’unifier, à renouer le contact avec l’être du dedans ; elle m’aidait à m’élucider, et aussi, à mieux me ressentir. »

« Je n’ai jamais pris la décision de tenir un Journal. Si je me suis mis à griffonner des notes, c’était faute de pouvoir écrire autre chose. J’avais besoin de me connaître, de m’explorer, me clarifier, m’unifier. Après avoir amassé un certain nombre de notes, il m’est apparu un jour que j’écrivais un Journal. Durant toutes ces années, je l’ai considéré uniquement comme un moyen de recherche et d’apprentissage, non comme une œuvre possible. Mais depuis que je l’ai publié, les lettres de lecteurs que j’ai reçues m’ont fait changer d’avis. Ils me disent en effet que ces ouvrages sont pour eux une nourriture. Que certaines notes leur ont révélé ce qu’ils étaient. Qu’elles les aident à s’exprimer. Qu’elles ont mis fin à leur solitude en leur apprenant que leurs interrogations, leurs tourments, leur souffrance, un être en qui ils se reconnaissaient les avait vécues. »

« Ce sont donc ces lettres qui m’ont conduit à penser qu’un Journal n’avait pas à être considéré comme une œuvre de second rang. D’ailleurs, qu’importe qu’un livre appartienne à tel ou tel genre littéraire. Ce qui compte, c’est qu’il dise le vrai, nous fasse découvrir un inconnu, émette des vibrations qui émeuvent nos profondeurs. »

Charles Juliet, dans Trouver la source (La passe du vent, 2000)