Écrire – 2

Écrire est une façon de regarder.

« Où mène ce que je suis entrain de faire ? Si je savais où ça mène, je ne l’écrirais pas. Parce que, écrire, c’est ça : partir sans savoir où on va arriver. Sans même savoir si on arrivera quelque part. Écrire est un art immobile, me dis-je. Et je ne sais même pas ce que ça veut dire. »

Avec Carlos Liscano, dans L’écrivain et l’autre, Belfond.

« Les gens marchent, bougent, parlent, quelqu’un sonne à la porte d’une maison, une jeune femme passe, une petite fille dans les bras. C’est la réalité, le monde, tout est mû par un secret espoir, une raison. »

Écrire est une expérience avec le langage.

« Refréner l’impatience. La création est un travail lent. La plupart des jours se passe en répétition, en accumulation. Parfois, en un instant, un saut a lieu, et c’est là. On sent alors qu’on a fait quelque chose, même s’il ne faut pas le croire tout à fait. »

« L’art est un moyen de trouver un sens à l’étonnement d’être au monde. »

Écrire ? Regarder ?

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Avec Dominique Dussidour

Il existe un écart entre ma pensée quand je la pense et ma pensée quand je l’écris.

« Assise sur les marches d’une cuisine à regarder un jardin, quelques minutes, le temps de se lever, prendre le carnet noir et le stylo jamais loin, se rasseoir et écrire. Je regardais, j’ai pensé et je m’apprête à écrire : « Le ciel est bleu », or j’écris : « Le ciel est patient », et je sais d’emblée que le ciel est véritablement patient plutôt que bleu. »

« Cet écart a toujours existé. Écrire en sait davantage que moi, qui n’ai jamais rien pu savoir ni apprendre ni comprendre. »

Voir ici la suite de ce bel article parmi les Petits récits d’écrire et de penser de Dominique Dussidour sur remue.net.

Avec Erri de Luca

« J’ai fait le plus vieux métier du monde. Pas celui de la prostituée, mais l’équivalent masculin, l’ouvrier, qui vend son corps à la force de son travail.

Écrire a été et reste pour moi le contraire, un temps de fête dans une journée de corps vendu pour un salaire. Ce fut du temps sauvé. »

« Je n’ai rien de l’écrivain penché sur sa feuille, tourmenté par une quête artistique. Rien de sa sueur sur le papier : j’avais déjà transpiré avant, j’arrivais bien séché sur la feuille. Sec moi, et la page aussi, mais pas vide, prête au contraire à s’emparer des phrases tournées et retournées dans ma tête durant les heures du corps vendu. Qui sait s’il reste aussi un temps de pensées à la prostituée, tandis que son corps agit. »

Erri de Luca, Pas ici, pas maintenant

Avec François Gantheret

Écrire, chercher ses mots dans l’extrême diversité du langage… se laisser trouver par les mots.

« Que cherche celui qui écrit ? Dans son mouvement premier, le mot juste, celui qui dirait très exactement, sans zone d’ombre, sans flou et sans reste… qui dirait quoi ? Pour peu qu’il soit écrivain celui-là reste la plume en l’air, au-dessus de la feuille, car ce qu’il a à dire, il ne le connaît pas vraiment ; et même pas du tout. Il tente de donner une forme à une nécessité interne de formuler, de figurer, et tout ce qui lui vient sous la plume n’est jamais, vraiment, “ ça ”. Et le rapport à la parole semble s’inverser. Il ne s’agit bien vite plus de maîtriser les mots, ce sont eux qui s’imposent. Tout écrivain en a, d’une façon ou d’une autre, témoigné : il ne saurait mettre les mots à son service, il est au service des mots. Celui qui vient semble juste, et même le plus exact, et cependant il hésite, et il en trouve un autre et il hésite encore, et c’est un autre qui s’impose, qu’il ne trouve pas mais qui le trouve. »

François Gantheret, Moi, Monde, Mots (Gallimard, Connaissance de l’inconscient, 1996)

Mais que serait le sourire de la Joconde sans les mirabelles du fond de ton jardin ?

Mais que serait le sourire de la Joconde sans les mirabelles au fond de ton jardin ?

Avec Olivier Rolin

« L’écriture, affaire d’énergie ? Oui, j’ai toujours conçu ça comme une lutte, une empoignade. »

« Écrire, c’est chercher, fouiller, aller et venir dans l’immense magasin du lexique, c’est sculpter à grands coups de masse, de burin dans la pierre des mots, c’est les obliger à prendre forme, les plier à prendre toutes les formes, c’est dompter le fauve fabuleux. »

« Écrire c’est cette lutte, cette tauromachie avec les mots, mais c’est par amour des mots, évidemment, c’est une lutte amoureuse. C’est une lutte entreprise dans la croyance qu’en les domptant, en les charmant, les mots, on peut tout dire, c’est-à-dire tout évoquer, tout susciter, absolument tout : l’infime, l’immense. »

C’est Olivier Rolin qui répond aux questions d’Yves Charnet sur le travail d’écrire, dans un bel entretien sur remue.net : Tauromachie avec les mots.

Rineke Dijkstra, Toreros, Arles 2021

Écrire – 1

La relation que nous entretenons avec la langue s’est construite selon une histoire singulière.

Claudie Cachard, psychanalyste et écrivaine, questionnant les langues qui nous habitent et nous construisent, dans L’autre histoire, écrit :

    « L’enfant rencontre, apprend, perd, ignore des langues entre lesquelles il s’inscrit et s’efface, s’élabore et se défait ; langues des parents entre eux, des frères et des sœurs, langues familiales du dedans, langues sociales du dehors, de l’amour et de la haine, du travail, de l’art, et combien d’autres encore… langues qui unissent et qui séparent, construisent et suppriment, langue du monologue intérieur, créatrice et protectrice, langue du dialogue, féconde et vivante, langues riches ou pauvres, mortes ou jaillissantes, langue des affects et de la raison, langues si diverses qu’il faut, pour bien les entendre et les parler, autant de temps, d’attention et d’investissement que pour acquérir une langue étrangère. »

Edmundo Gómez Mango travaille la relation fondamentale que l’homme entretient avec le langage dans Un muet dans la langue :

    « La langue première n’a pas seulement « traduit » les sentiments et les émotions, elle les a forgés et construits, elle les a incarnés. C’est à travers elle que les affects sont devenus humains. »

Écrire convie les langues que nous avons éprouvées, connues, apprises, parfois perdues ; des plus archaïques (la langue musicale et sensorielle dont une mère enveloppe son nouveau-né) aux plus élaborées.

Ces différentes langues ont tissé notre relation singulière avec le langage – nous ouvrant au désir d’expression, aux plaisirs d’explorer les richesses de la langue, de comprendre, de construire nos pensées avec les mots ; nous confrontant aux difficultés de nos énonciations.

J’aime le regard que pose Nancy Huston sur la langue française lorsqu’elle explore, écrivaine canadienne anglo-saxonne écrivant en français, le désarroi et la richesse d’être exilée de sa langue de naissance, dans Nord perdu :

    « C’est une très grande dame, la langue française. Une reine, belle et puissante. Beaucoup d’individus qui se crient écrivains ne sont que des valets à son service : ils s’affairent autour d’elle, lissent ses cheveux, ajustent ses parures, louent ses bijoux et ses atours, la flattent, et la laissent parler toute seule. Elle est intarissable la langue française, une fois qu’elle se lance. Pas moyen d’en placer une. »

J’écris, je cherche mes mots, la musique des phrases. Didier Anzieu écrit :

    « Le style, c’est la personne. »

Écrire, n’est-ce pas chercher, parmi toutes les langues qui nous traversent, sa propre voix ? N’est-ce pas tailler une langue personnelle dans l’héritage commun ?

Accompagner dans l’écriture, c’est écouter les voix dans les textes, les entendre ; c’est faire retour sur la singularité des langues qui se cherchent dans le travail d’écrire.

Summertime, Jackson Pollock, Londres

Avec François Bon

Parmi les passeurs qui transmettent l’écriture en ateliers, j’aime retrouver les convictions qui sont les miennes – ici c’est avec François Bon

« Nous assumons collectivement la responsabilité que les mots ne soient pas un amusement séparé du monde, mais portent une charge d’être vitale. »

L’atelier, un lieu où chacun vient jouer de soi dans son rapport avec le langage.

« L’atelier d’écriture, si on met l’accent sur cette diction du monde, est toujours une prise de risque dans le rapport individuel au monde. (…) Énoncer ce qui est beau, souligner ce qui est important, faire chanter la langue et faire entendre son souffle, doit l’emporter : à nous de faire comprendre en amont, de permettre une progression suffisamment mesurée pour qu’affronter ce risque soir aussi de l’apprentissage. »

Écrire depuis l’ouverture, le doute, l’inconnu.

« Rester au cœur du rapport à ce que l’on énonce. Trouver ce prisme, y laisser le curseur. »

Lire : Tous les mots sont adultes

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